‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 207 sur 255 · CENSURE ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

CENSURE ÉTRANGÈRE

bourg, j'avais rencontré plusieurs ministres et hauts dignitaires qui m'avaient accueilli avec beaucoup d'affabilité et s'étaient librement entretenus avec moi d'un de mes articles de la Revue des Deux Mondes, arrivé durant mon séjour. Aussi fus-je naïvement surpris en apprenant que, après avoir fait retenir la Revue un jour ou deux, mon article avait été entièrement coupé. Je m'attendais bien au caviar, mais non aux ciseaux. J'en exprimai mon étonnement à un personnage officiel : « La chose est simple, me dit-il; votre article était cfcrit avec tant de mesure que la censure ne pouvait s'en prendre à aucune page; et cependant elle ne pouvait tout laisser passer, aussi a-t-elle été obligée de tout supprimer. » Le contraste entre l'accueil fait à l'ouvrage et celui fait à l'auteur est depuis lors resté pour moi comme un indice de l'état moral de la Russie ofQcielle.

J'aurais, du reste, eu mauvaise grâce à garder rancune aux censeurs. Je m'aperçus, au bout de quelques jours, que l'article condamné n'en était pas moins lu. Je le rencontrai sur le bureau des fonctionnaires et dans le salon des femmes du monde. L'interdiction de la censure semblait n'avoir été qu'une réclame, et la suppression n'avoir en vue que de vulgaires provinciaux. La censure, en effet, a ses complaisances; avec elle, comme avec toutes les institutions russes, il est des accommodements. Les décrets de cet index laïque ne louchent pas tout le monde; il y a exception pour tous les gens bien en cour, pour les hauts fonctionnaires, pour les membres des académies, voire pour les directeurs de journaux, auxquels la loi, en cela fort libérale, a voulu tout laisser lire. Les amis et les connaissances de ces privilégiés ne manquent pas naturellement de profiter de leurs immunités. « Livres, journaux ou revues, me confiait un banquier juif, je reçois tout sans passer par la censure, sous le couvert d'un membre du Conseil de l'Empire. Il y en a dix pour un prôls à me rendre ce petit service» » Quand un ouvrage est rangé au

nombre des Kbrorum prohibitm^amy les personnes tentées de le lire en font la demande à Tadminislralion; pour peu qu'elles aient de crédit, leur curiosité est satisfaite. Fonctionnaires^ savants, écrivains n'ont qu'à indiquer chaque année à l'autorité les livres ou journaux qu'ils désirent recevoir. Il est vrai que l'administration reste toujours maltresse de couper court à ces faveurs.

La censure étrangère et la censure ordinaire n'agissent pas toujours d'accord. Aussi y a-t-il dans ce domaine aussi peu d'unité que dans les autres administrations. Il est parfois arrivé qu'un livre interdit dans l'original était autorisé en traduction. Tel a été par exemple le sort de Nana de M. Zola. Le roman français était arrêté par la censure pendant que la traduction paraissait en feuilletons et qu'il s'en vendait librement une édition russe peu ou point expurgée. Le fait était d'autant plus singulier qu'une des revues de Pétersbourg, le Vêstnik Evropy, dont l'auteur de Nana a été durant des années le chroniqueur parisien, avait eu la primeur du roman et en avait donné à ses lecteurs d'importants fragments avant la publication de l'original.

Ce ne sont ni les livres français ou allemands, ni les journaux d'Occident, à la portée d'un petit nombre de lec^ leurs, qui feront une révolution dans les Étals du tsar. Aussi la censure étrangère réserve-telle le plus souvent ses sévérités pour les langues parlées dans l'intérieur de l'empire, pour le polonais et le malo-russo surtout.

La direction de la presse, comme le gouvernement, obéit, à cet égard, à des inspirations très diverses et, au premier abord, contradictoires. Défiante ou malveillante pour les langues ou dialectes slaves autres que le russe, elle est plutôt bien disposée pour certains idiomes populaires d'origine finnoise ou letto-lithuanienne, pour l'esthonien et pour le lette particulièrement, pour les langues rustiques des nationalités plébéiennes que la politique russe se plaît à opposer aux Allemands, aux Suédois, aux Polo-

nais. Vis-à-vis des langues ou dialectes slaves, la tactique est tout autre; on cherche & les ravaler à l'état de patois au profit de la langue officielle ^

On ne laisse pas imprimer de feuilles polonaises en dehors des provincca de la Vistule. A Pétersbourg même, où vivent plus de soixante mille Polonais et où la Russie n'a rien & craindre du « polonisrae », le gouvernement a, jusqu'en 1882, refusé d'autoriser la fondation d'une gazette en cette langue. Celte autorisation, personne n'oserait la demander en Lithuanie. Dans le royaume de Pologne, le polonais, aujourd'hui proscrit des tribunaux et des écoles, a, sous les ciseaux de la censure russe, retrouvé une sève nouvelle. A aucune époque Varsovie n'a autant imprimé de livres ni de journaux en langue nationale; mais journaux et livres sont pour la plupart exclusivement scientifiques ou littéraires, et la censure fait bonne garde contre les productions suspectes de la Galicie ou de la Posnanie*.

Le malo-russe ou petit-russien, bien que le seul dialecte compris de quinze millions de sujets du tsar, est moins heureux que le polonais. Préoccupée du réveil de cet idiome populaire et des aspirations fédéralistes de quelques Ukrainophiles, l'administration pétersbourgeoise s'est efforcée d'arrêter le développement littéraire de cet harmonieux provençal russe. Une ordonnance dé 1S76 a soumis à l'examen de la direction supérieure de la presse toutes les publications et traductions petites-russiennes. En dehors des almanachs ou des livres d'église, bien peu d'ouvrages dans le parler du Dnieper ont depuis lors trouvé grâce auprès des censeurs. Les écrivains qui voulaient écrire dans le dialecte de l'Ukraine étaient obligés de se faire imprimer

1. D'après un compte rendu publié, en janvier 1884, par le Messager officiel, il s'imprimait dans Tempirc, en dehors de la Finlande, 45 journaux ou recueils périodiques en allemand, une douzaine en lotte, une dizaine eu êsthonien, 2 en flnnois, 4 en hébreu ou en jargon juir, 10 en arménien, 3 en géorgien et 4 en tatare.

^. En 1898 on conaplait dans « le royaume • près de 100 journaux ou pè* fiodiques polonais, la plupart imprimés à Varsovie.

en Galicie; je ne crois pas qu'en Russie il existe un seul journal malo-russe, tandis que rAutriche en possède plusieurs ^

La presse provinciale en langue nationale n'est pas beaucoup plus heureuse. La loi de 1865 a laissé toutes les provinces sous la censure préventive. Tandis que, pour Tadminislration et la juslice, le gouvernement a étendu peu à peu à l'intérieur de Tempire des institutions essayées d'abord dans les capitales, il est resté en route pour la presse et n'a point achevé son œuvre*. Le sort des journaux de province n'est point meilleur que sous Nicolas I^; à quelques égards môme il est pire. Sous Nicolas l^^, quand la censure dépendait du ministère de l'Instruction publique, les censeurs de province étaient des inspecteurs de l'enseignement ou des proviseurs de collège, des hommes ne relevant pas directement de l'administration et qui, en dehors de la politique, portaient aux lettres ou à la science un intérêt professionnel. Aujourd'hui ce sont des employés du ministère de l'Intérieur, le plus souvent des commis pris dans les bureaux des gouverneurs, n'ayant ni la connaissance ni le goût des choses de l'esprit. Ces bourreaux de la pensée sont du reste autant à plaindre que leurs victimes, ayant toujours à redouter les suites d'un manque de vigilance. Entièrement à la merci de leurs supérieurs, ils n'ont d'autre règle de conduite que de satisfaire les autorités locales, d'en ménager l'amour-propre et les susceptibilités.

Si médiocres que semblent ces arbitres de la presse, heureuses sont les villes qui en possèdent! Toutes ne peu-

1. Voyez t. I, livre II, chap. iv. Il est enjoint aux censeurs de survoilier, dans les écrits malo-russcs, non seulement les idées, mais rortliograplic. On doit exiger qu'au lieu d'être conrorme à la prononciation, cette dernière soit conforme à rorlhographe russe ordinaire ou à l'ancienne orthographe de la Petite-Russie. Le gouvernement d'Alexandre 111 s'est un peu relâché de ces rigueurs; il a autorisé la publication de dictionnaires petits-russicns et ds paroles de musique en cette langue.

2. Un seul journal politique de province, le KicvUanine do Kicf, a C.^ autorisé par Nicolas II, en 1898, à paraître sans censure préventive.

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