‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 218 sur 255 · PRESSE RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

PRESSE RÉVOLUTIONNAIRE

publics, dans des bàlimeols appartenant à la couronne ou aux ministères, dans des séminaires ecclésiastiques ou des couvents. Un jour peut-être on saisira des presses clandestines dans les bureaux de la censure.

Pour mettre 8n à de pareils désordres, le pouvoir n'a rien trouvé d'autre que de rendre plus rigoureux encore les lois et règlements sur la presse et l'imprimerie. 11 y avait déjà des inspecteurs de la typographie; il était déjà défendu d'établir des imprimeries sans un permis spécial : cela n'a plus semblé sufGsant. On a interdit de vendre ou d'acheter sans autorisation des presses ou des appareils typographiques, appliquant à tout ce qui touche l'imprimerie les restrictions imposées, vers le même temps, au commerce des armes. Comme pour rendre l'assimilation plus complète, les hommes qui violent les règlements sur la typographie ont, de même que les auteurs d'atlenlals sur les fonctionnaires, été placés en dehors des lois civiles. Des arrêtés, en date de 1879 et 1880, ont soustrait « temporairement » à la connaissance des tribunaux toutes les affaires de ce genre.

Ces mesures draconiennes n'ont pu jusqu'ici étouffer la publication des journaux et des brochures de la révolution ; mais, quand le gouvernement parviendrait à saisir toutes les presses aux mains de ses adversaires occultes, il ne leur aurait point retiré tous leurs moyens de propagande. A défaut de l'imprimerie et des inventions modernes, il resterait aux agitateurs la copie manuscrite, et l'on ne saurait dire ce qu'il peut se divulguer d'idées par ce procédé archaïque. Sous le règne de Nicolas W,c'était la principale ressource des révolutionnaires ou des frondeurs. Il y a eu longtemps toute une littérature manuscrite ou clandestine qui, en popularité, ne le cédait point aux œuvres les plus répandues par l'imprimerie. Plus d'une pièce connue de tous n'a jamais été imprimée, en Russie du moins; car, à l'étranger, des recueils de ces morceaux prohibés ont eu plusieurs éditions. Certains collèges ou

séminaires ont encore leurs journaux nnanuscrits, et, en arrivant au gymnase ou à TUniversilé, jeunes gens el jeunes filles ont la plupart pour premier soin d'apprendre el de copier des pièces interdites.

A défaut de la copie manuscrite ou bectographiée, il reste la parole, qui ne laisse pas de trace, et la mémoire^ où se gravent impunément propos séditieux et chants révolutionnaires sans que la censure ou la police y aient rien à voir. C'est ce qui se fait tous les jours; plus d'un Russe m'a raconté avoir appris par cœur des vers ou des contes prohibés dont, par défiance de la police, il n'osait garder copie. Tout cela peut paraître assez innocent et puéril, mais ces curiosités d'écolier, qu'on est tenté de prendre pour des espiègleries enranlines, ont un grand inconvénient : elles dressent les jeunes gens & la dissimulation, aux mystérieux conciliabules; elles leur donnent le goût des amiialions clandestines.

Si l'on nous demandait ce qui partout profite le plus du manque de liberté de la presse, nous répondrions que ce sont les sociétés secrètes. On pourrait dire a priori que, dans tout État, il y a d'autant moins de sociétés occultes que la parole est plus libre. La propagande souterraine hérite de tout ce qu'on enlève à la presse publique. C'est là un phénomène facile & constater dans la Russie actuelle, comme dans l'Italie d'avant 1860. Je demandais à un Russe, il y a déjà une quinzaine d'années, si, de son temps» il y avait & l'Université des sociétés secrètes. « Non pas précisément, me répondit-il, nous nous réunissions seulement par petits groupes pour lire en cachette des livres prohibés cl réciter des chansons interdites. » Ainsi a commencé plus d'une association révolutionnaire : de tels conciliabules en portent le germe. On se prête des livres défendus, on les copie à l'insu de ses maîtres, on se cotise pour en acheter, et peu à peu on est lié par un secret commun cl compromettant. La crainte des espions ou des délateurs fait qu'on se jure le silence^ et, plus la police est ombra-

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