Voyez lome I, liv. IV, chap. iv
2. < Le radicalisme russe est quelque chose d^abstrait, fondé sur Pignorance de la nalure et des besoins du peuple, chez lequel les besoins sont réduits à un tel minimum que, pour le décider h prolesler, il faut une misère excessive, et que, pour le faire lairc, il sufÛt de concessions insigniflantes ; et cela ne changera point tant que le peuple n'aura pas atteint un certain degré do
Beaucoup, sous ce nom de peuple, n'ont en vue qu'une sorte d'abstraction, à demi tirée des livres, à demi forgée dans leur cerveau. Selon la remarque d'un penseur russe*, leur conception à cet égard est môme parfois fopmée d'après un type étranger. Le peuple de leurs rêves est plutôt la plèbe urbaine, l'ouvrier citadin de l'Occident, auquel s'adressent d'ordinaire nos démocrates, que le peuple encore tout rural de la Grande-Russie. Une partie de leurs méprises vient de cette confusion, dont ils ne sont plus les derniers à s'apercevoir. Pour prêcher la révolution au peuple russe, il faut, sous peine d'être incompris^ d'autres formules et une autre langue qu'en Occident.
Au milieu des paysans ou des ouvriers qu'ils prétendent catéchiser, les prédicateurs de la révolution ressemblent fort à des missionnaires débarqués sur une plage lointaine et prêchant un culte inconnu à des hommes qui ne les entendent point; ou encore aux membres des sociétés bibliques distribuant à dés illettrés des Bibles et des tracts. Aussi que de tristes mécomptes! que de dures épreuves et d'amères déceptions pour les plus ardents apôtres de l'évangile socialiste! Comment mettre à la portée du peuple des idées toutes nouvelles pour lui? Les termes mêmes du vocabulaire révolutionnaire lui sont souvent incompréhensibles, et, s'il connaît les mots, les notions qu'ils expriment lui échappent. « Qu'a-t-il dit, dans son baragouin, ce Français? s'écrie, dans les Terres vierges de Tourguénef, un paysan qui vient d'être assailli de déclamations révolutionnaires. — Je m'étais installée à la campagne, près d'Oufa, écrivait à l'un de ses complices une condamnée politique; mais j'ai dû quitter le pays, on m'y prenait pour une sorcière *. » Et, dans un récit postérieur, une femme qui s'était engagée comme servante dans une ferme, afin,
cuUore. » (Fragment d*un curieux mémoire, trouvé chez un < propagandiste > du nom de Tsvilncf et cité dans un procès de 1877.)
1. M. Kavéline : Kreslia7i3kii Vopros (Véslnik Evropy, fév. 1881).
"i. Piocès jugé en décembre 1877.
dit-elle, d'apprendre la pratique du travail rural, confesse que les paysans voyaient sa fantaisie d'un fort mauvais œil et ne se faisaient pas faute de lui reprocher « d'ôter le pain à une ouvrière* ». Pour faire accepter aux gens du peuple leurs brochures révolutionnaires, les nihilistes ont souvent été obligés de les leur présenter comme des livres de piété, ornés de maximes tirées de l'Écriture et décorés de titres trompeurs •• Si quelque paysan illettré conserve, grâce à ce saint travestissement, des volumes qui n'ont rien de chrétien, la plupart, à peine détrompés, remettent les livres suspects à la police, ou, comme ce témoin d'un des nombreux procès politiques, les déchirent eux-mêmes en faisant le signe de la croix.
Les paraboles ou apologues révolutionnaires composés exprès pour le peuple, tels que la fameuse histoire des Quatre Frères en voyage ou la Machine ingénieusey ne sont pas toujours bien compris de ceux auxquels ils s'adressent, et produisent parfois sur le lecteur naïf un tout autre effet que celui attendu des auteurs. Voici à cet égard une anecdote qui ne manquerait pas de pendants : Un maître d'école, quelque peu libéral et démocrate, comme beaucoup de ses coafrères, réunissait le soir les paysans pour leur faire une lecture et les amuser en les éloignant du cabaret. — « Et que leur lisiez-vous? lui demandait un propriétaire du voisinage. — Des histoires, par exemple les Généraux et le Moujiky de Chtchédrine » (Saltykof). Cette nouvelle, sans être une composition révolutionnaire et prohibée, est un de ces récits à tendances dont la littérature russe est si riche.
Deux généraux se réveillent dans une île sauvage, ils ne savent que devenir, lorsqu'ils aperçoivent un moujik en-
1. Une année de travaux champêtreSj récit de Mme MétéHtsine : Olélch, Zapiskij sept. 1880.
2. Des pamphlets contre le gouvernement et le clergé ont même été déguisés sous la Tonne de sermons qu'on allribnait à des saints ou à des bienheureux^ tels que le bienheureux Tikhon Zadonsky^ évéque de Vorooège.
dormi, a Allons, paresseux, lui crient-ils, que fais-tu là couché pendant que nous mourons de faim? vite au travail. » Le paysan obéit, cueille des fruils, attrape une gelinotte et leur sert à dîner, si bien que les généraux rattachent la nuit à un arbre pour qu'il ne leur échappe point. Plusieurs jours se passent ainsi; les généraux, nourris par leur prisonnier, sont gros et gras. Enfin, comme ils s'ennuient de cette vie isolée, le paysan, toujours méprisé et rudoyé, leur fait un bateau et ramène à Saint-Pétersbourg les deux généraux, qui, pour sa peine, lui donnent un verre d'eau-de-vie avec cinq kopeks. «Et que disaient les paysans de cette histoire? demandait-on au maître d'école. — Les paysans riaient beaucoup; ils étaient flattés que des généraux pussent avoir besoin d'un de leurs pareils. »
Dans un tel milieu, on devine toutes les mésaventures qui attendent les chevaliers errants du nihilisme. Les plus enthousiastes ont pu souvent se dire que, semblable aux Juifs de l'Écriture, le peuple russe lapide ses prophètes. Les procès politiques ont mis au jour les fréquentes déconvenues des prédicateurs de révolte. Ils ne sont guère plus heureux parmi les ouvriers que parmi les paysans, car le peuple des villes diffère encore peu de celui des campagnes. Dans les capitales même, le populaire est loin d'être sympathique aux séditieux; à ses yeux, ce sont des traîtres au pays. N'a ton pas vu, en 1878, le bas peuple de Moscou, renouvelant ses exploits de 1861*, malmener les étudiants qui avaient osé acclamer un convoi de détenus politiques?
1. a A Moscou^ écrivail-on à N. Miluline le 26 octobre 1861, les rassemblenienls d'éludiants ont été dissous par le peuple, qui disait que ces petits polissons de nobles s'ameutaient contre le gouvernement, v — e La haine du pcujjle pour les étudiants s'accroît de jour en jour, écrivait à N. Milutinc un autre correspondant; la Société de secours aux gens de lettres a été oblijj^ée de commander deux cents habits civils pour les étudiants pauvres, afin qu'ils ne fussent pas reconnus à leur uniforme et mallraités dans les rues. > (UUre inédite de M. Kavéline, 13-25 juillet 18G2. Voy. Un homme cCÊlal russe [Nie. Miluline) d'après $a correspondance (Hachette, 1884).
Dans les centres ouvriers choisis comme lieux de propagande, à Ivanovo-Vosnesensk par exemple, qui s'enorgueillit du surnom de Manchester russe, Tactivilé infatigable des racoleurs nihilistes n'a réussi qu'à enrôler un nombre dérisoire de recrues.
A cet égard, la situation semble donc aussi bonne que possible. En aucun pays elle n'est plus rassurante pour le pouvoir. L'agilation radicale est restée superflcielle, cantonnée dans les classes lettrées, sans parvenir à pénétrer dans le peuple. Les plus corrosives des idées révolutionnaires n'ont pu entamer les masses : aucun acide ne mordait sur elles. En sera-t-il longtemps de même? Le peuple, soumis depuis des années à une ardente et opiniâtre propagande, refusera-t-il toujours d'y prêter l'oreille? Se leurrer d'un tel espoir serait peut-être une illusion qui exposerait un jour à des déceptions terribles. Déjà quelques exemples montrent que, malgré tous ses instincts conser- \^ateurs, l'homme du peuple, le moujik même, n'est pas partout insensible aux fascinations révolutionnaires.
Dans les retentissants procès politiques de 1878 à 1886 il s'est presque toujours rencontré parmi les inculpés, parmi les condamnés même, quelques artisans, quelques paysans. Les propagandistes, il est vrai, n'ont encore pu organiser dans les grandes cités un parti ouvrier compact, avec des sections régulières; mais ils ont déjà réussi, dans le sud notamment, à souffler quelques-unes de leurs idées à la plèbe ouvrière des ports et des usines. En plusieurs villes on a vu des groupes d'ouvriers lancer de violents appels révolutionnaires*. Si de pareils cas sont encore une exception, le développement de l'industrie et des grandes villes risque de les rendre de moins en moins rares. La lente et inévitable transformation que subit l'in-
1. Je citerai par exemple V Union ouvrière du Midi, qui en 1880 et 1881 s'est plus d'une fois signalée par ses menaçantes proclamations à Kief ctaux environs. Sous Alexandre III et sous Nicolas II. les centres industriels n'ont pas toujours échappé aux grèves et à l'agilalion ouvrièfe.
dustrie russe, la substitution chaque jour plus fréquente des grandes fabriques et du régime manufacturier aux petits ateliers et à la petite industrie des villages (kousternaia), amasseront silencieusement dans les villes russes les matériaux d'un prolétariat analogue à celui de nos grandes ruches industrielles de TOccident. Plus l'ouvrier des villes s'isolera de la campagne et de la terre, plus il se spécialisera et se « dépaysannera », plus il deviendra accessible aux mêmes sophismes que ses pareils d'Allemagne ou de France. C'est là un danger dont la Russie ne saurait se défendre qu'en restant un pays de peu d'industrie et de peu de capitaux : mais, alors même que cette transformation de la plèbe des villes serait prochaine, elle ne serait point, pour le grand empire rural, un aussi sérieux embarras que pour les États industriels de l'Occident.
Le paysan restera encore pour des générations le centre de gravité de TEmpire, et, appuyée sur l'ignorance et le dévouement du moujik, l'autocratie peut sembler inébranlable. Quelque insignifiant qu'en soit le nombre, il s'est cependant déjà rencontré des paysans dans les rangs des conspirateurs, jusquedans les rangs des régicides. Jéliabof, l'un des principaux organisateurs des grands complots contre Alexandre II, était le fils d'un serf. Si son éducation universitaire rattachait moins Jéliabof au peuple qu'à « l'intelligence », plusieurs de ses complices, tels que Mikhaïlof et Khaltourine, tels que précédemment Tikhonof et Chiriaief, n'étaient que des paysans plus ou moins dégrossis. En dehors de ces tsaricides, des moujiks, simplement coupables d'affiliation clandestine et de propagande socialiste, ont déjà maintes fois comparu devant les cours martiales, notamment dans le midi, dans l'Ukraine et la Nouvelle-Russie, où, pour divers motifs, le peuple semble moins réfraclaire à la propagande radicale. Ce sont là des indices qui méritent d'attirer l'attention. On a beau être rassuré par les sentiments conservateurs, par les préjugés même du moujik, de tels exem|)les contraignent à se de-
mander si les grossières populations des campagnes demeureront toujours insensibles aux provocations des ennemis de Tordre. Est-on certain que ces masses, indifférentes à toute théorie politique,n'offrent aucune prise aux agitateurs?
Nullement, à notre avis. Chez ce peuple en apparence si bien gardé contre la contagion, il est un point vulnérable. Ce point, c'est le régime agraire. Le paysan, et avec lui l'ouvrier qui le plus souvent n'est qu'un paysan en séjour à la ville, sont, pour l'immense majorité, propriétaires; c'est là, nous l'avons dit, ce qui rassure la plupart des Russes contre toute éventualité révolutionnaire. Quelle amorce reste à la révolution ou au socialisme chez un peuple où chaque habitant a sa part du sol? — Si chaque paysan émancipé était réellement propriétaire personnel du champ qu'il cultive, il serait peu tenté de mordre aux appas du socialisme; mais, dans la Grande Russie du moins, le paysan, nous le savons, n'est que détenteur temporaire, usufruitier provisoire d'un lot de terres communales. Or peut-on attribuer à ce mode de propriété collective, de sa nature instable et changeant, la même vertu sociale, la môme efficacité conservatrice, qu'à la propriété héréditaire qui fait d'un champ la chose de l'homme et de la famille? Le régime russe a Tavantage de permettre à tous l'accès de la propriété; mais cet avantage perd beaucoup de son importance, alors qu'avec l'accroissement de la population les lots distribués à chacun deviennent de plus en plus petits et ne suffisent plus à l'entretien d'une famille. Sous ce régime, les soi-disant propriétaires peuvent tous à la fcis être gênés et mécontents, parce qu'ils peuvent tous se sentir à l'étroit en même temps, et que les mœurs mêmes du mtr, l'habitude de se regarder comme ayant un droit sur la terre^ leur donnent de plus grandes exigences.
Je ne veux rien répéter ici de ce que nous a déjà inspiré ce grave sujet*. Les lecteurs qui ont bien voulu nous
1. Voyez tome I, livre VlU, parliculiérement les chapitres iv et yu»
suivre n'auront pas oublié nos conclusions. Le mir ne saurait être regardé comme un antidote infaillible contre le poison révolutionnaire. S'il n'y avait en Russie qu'une seule classe de propriétés et de propriétaires; si, à côté de la dotation territoriale des communes de paysans, il n'y avait point le domaine réduit de l'ancien seigneur; si en un mot toutes les terres étaient possédées au même litre et en commun, un tel régime pourrait détruire dans son principe toute revendication socialiste, toute revendication agraire du moins, par la bonne raison qu'il n'y aurait plus de propriété en dehors de la communauté. Or, on le sail, il n'en est nullement ainsi dans la patrie du mir. Une grande partie du sol en culture reste en dehors du domaine des communes, et sur ces terres, soustraites à la collectivité, les révolutionnaires peuvent diriger les yeux et les convoitises du moujik. Cela leur est d'autant moins difficile que le régime des communautés de village n'a pas inculqué aux Russes la notion de la permanence, de l'inviolabilité, de la sainteté de la propriété foncière; que les partages périodiques des communes, que l'ai lotissement des serfs lors de leur affranchissement, ont accoutumé le paysan à regarder un remaniement général de la propriété terrienne comme une chose toute naturelle qui, pour être aussi légale qu'équitable, ne demande qu'un oukaze impérial. De là on peut dire que chez ce peuple, si respectueux des usages et des traditions, et, à plusieurs égards, si éminemment conservateur, circule une sorte de socialisme virtuel et latent, un vague et naïf communisme qui perce dans certaines sectes religieuses et qui, sous l'impulsion de la pauvreté ou des incitations du dehors, peut prendre conscience de lui-même et, à un moment donné, devenir un péril.
La situation sociale de la Russie ne saurait donc inspirer à l'observateur la môme sécurité qu'à beaucoup des sujets du tsar. Il se peut que, de ce côlé, le xx« siècle prépare à la Russie des difficultés inattendues. Pour me servir d'une
LE PBUPIJi ET LE SOCIALISME. 5^9
métaphore fréquemment employée à Moscou, si le mir russe doit être regardé comme le rempart de la propriété contre les inslincls révolutionnaires et les théories socialistes, c'est à la façon de ces ouvrages avancés qui, une fois tombés au pouvoir deTennemi, peuvent être retournés contre le corps de la place et servir de base d'attaque aux assaillants.
On pourrait, il est vrai, substituer peu à peu la propriété personnelle à la propriété collective; mais il ne suffirait point de l'abrogation légale du mir pour en faire disparaître l'esprit et les traditions. Maintenu ou supprimé, le système des communautés de village fournit aux novateurs une arme dont ils ne se feront pas faute d'user. Grâce au mir moscovite, c'est sous forme agraire que se présentent en Russie la révolution et le socialisme ; c'est sous cette forme qu'ils ont quelque chance de s'infiltrer dans le peuple. La Russie se croit la nation de TEurope la moins exposée de ce côté ; peut-être est-ce celle qui l'est le plus. C'est le seul État du monde civilisé où Ton puisse tenter de supprimer la propriété par décret. Les sociétés secrètes savaient ce qu'elles faisaient quand, il y a une vingtaine d'années déjà, elles inscrivaient sur leur drapeau les deux mots de Terre et Liberté : Zemlia i Volia. Pour alimenter les convoitises et les illusions du peuple, les fauteurs de désordre colportent de temps en temps dans les campagnes le bruit d'une nouvelle répartition de terres aux paysans, et forcent le gouvernement, le clergé et les zcmstvos à démentir ces insidieuses rumeurs^ L'empereur Alexandre III
L Voyez lome I, livre VII, flo du cliap. iv. Le ministère de l'Intérieur, en 1879, le clergé de certains diocèses, d'Orel par exemple, en 1881, ont en vain mis plusieurs fois le peuple en g^arde contre de pareilles menées. Cela est d'autant plus difficile que les agents inférieurs de la police et de Tadministration partagent souvent, à cet égard, Topinion du peuple dont ils sont sortis. Lorsque le gouvernement leur ordonne de démentir les bruits de nouvelle loi agraire, agents de police et anciens de village disent que la répartition est ajournée jusqu'à nouvel ordre et qu'en attendant il est défendu d'en parler. Voyez entre autres une étude de M. Engeikardt dans les Otetch. Zapihkif février 1882.
a cru devoir lui-même, lors de son couronnement en 1883, déclarer à ses fidèles paysans qu'il ne saurait y avoir de nouvelle allocation de terres*.
Si grossières que semblent de telles Tables, la crédulilé toujoursexpeclante du moujik ne cesse pas de s'en repaître. Il attend le « bienfait » (milost) du Isar avec une invincible obstination. Quelques-uns même arûrment avoir lu, dans le Messager rurcUy que ce « bienfait » devait être accordé. Dans plus d'un domaine, le seigneur a vu les paysans le prévenir poliment que, d'après « les ordres donnés », on allait bientôt procéder au partage des terres que lui avait laissées la charte d'émancipation. A un propriétaire qui avait leur estime, des moujiks, ainsi abusés, offraient bénévolement pour l'avenir une place de scribe communal. A un autre ils promettaient de laisser, pour sa vie durant, une portion double de celle du simple paysan, s'engageant à la cultiver pour lui et à faire de ses jeunes enfants de bons laboureurs. De pareils traits n'ont pas été rares dans les dernières années. La mort violente de l'empereur Alexandre II n'a fait qu'encourager les chimériques illusions des villageois. Beaucoup restent persuadés que le libérateur des serfs n'a été assassiné que parce qu'il méditait une nouvelle allocation de terres à ses fidèles paysans. Un propriétaire du bas Volga me racontait que ses anciens serfs n'avaient pu lui cacher leur étonnement de le voir revenir de Pétersbourg après le meurtre du tsar. « Petit père, lui disaient-ils, nous te croyions pendu ou en prison avec les autres seigneurs et assassins du tsar. » Je pourrais citer nombre de faits analogues. Par une bizarre perversion, les sentiments conservateurs du moujik et son attachement au souverain peuvent ainsi se retourner
1. C'était à un banquet donne par le tsar aux anciens des communes rurales : « N'ajoîilez pas foi, leur a dit le souverain de sa propre bouche, aux bruits absurdes que Ton répand relativement à un partage des terres et à l'exlension gratuite des champs qui vous appartiennent. Ces bruits sont Tœuvre de nos ennemis. Toute propriété, la v6trc comme toutes les autres, doit ^tre inviolable.
contre Tordre social, contre les classes riches et la propriélé. Le paysan, dans son ignorance, a une sorte d*aveiigle logique qui lui fait ouvrir l'oreille aux fallacieuses rumeurs des instigateurs de désordre. Grâce à sa grossière conception de la souveraineté et de la société, les révolutionnaires peuvent, auprès du peuple qui les réprouve, utiliser leurs attentats contre le souverain, au profit de leur propagande subversive. Il pourrait, à certaines heures, se trouver des moujiks pour venger, sur les seigneurs et les fonctionnaires, les crimes commis contre le tsar. Une des formes que peut prendre la révolution en ce singulier pays, c'est, selon la sinistre prédiction de 6. Samarine*, un soulèvement populaire au nom de l'empereur, contre les classes cultivées, contre tous les représentants de la civilisation occidentale.
Si les convoitises du moujik ne troublent pas plus souvent l'ordre matériel, la Russie en est en partie redevable à la confiante ingénuité du paysan. Il est si convaincu de voir l'empereur réaliser un jour ses rêves, qu'il en attend patiemment l'exécution. Se montre-t-il disposé à devancer l'heure fixée par l'autorité souveraine, à se mettre de ses propres mains en possession des domaines seigneuriaux, c'est que, sur la foi des émissaires révolutionnaires, il croit en cela même obéir aux volontés impériales. En 1879, par exemple, on a jugé & Kief une quarantaine de paysans du district de Tchighirine convaincus d'avoir formé des associations clandestines, dans le dessein de prendre possession des terres n'appartenant pas aux communautés de village. Ces associations, organisées militairement sous le nom de droujinas (compagnies), comptaient comme membres plus d'un millier d'arfidés, tous paysans, sauf les instigateurs. Or il a été constaté qu'en entrant dans ces droujinas révolutionnaires les moujiks croyaient obéir à la volonté du tsar, dont les meneurs s'étaient donnés comme les secrets messagers.