‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 238 sur 255 · Dans 80D septième Duméro (23 déc. 81-4 jaav · texte numérisé non relu

Dans 80D septième Duméro (23 déc. 81-4 jaav

le but de la nouvelle société était « de prêter un appui matériel et moral à toutes les personnes souffrant persécution pour la liberté de la pensée et de la conscience »• Le comité central faisait dans ce dessein appel à tous les gens de bonne volonté, sans distinction de classe ou de nationalité. On tentait d'installer des sections de la Croix- Rouge révolutionnaire à l'étranger. A Paris, un appel public, signé des noms de Pierre Lavrof et de Yéra Zasoulitch, qui se donnaient comme les agents autorisés du comité de Pétersbourg, paraissait en janvier 82 dans 17ntransigeant et motivait l'expulsion de l'ex-colonel Lavrof. Bien qu'on ne pût nier la réalité des souffrances que la nouvelle Croix-Rouge prétendait secourir, le comité qui Tavaitfondée, la feuille clandestine qui l'avait patronnée, le nom même de « Volonté du Peuple » qu'elle prenait pour devise, comme pour mieux indiquer ses liens avec la fraction terroriste, ne permettaient guère de supposer que la bienfaisance en fût l'unique objet. Toujours est-il que la Société a fonctionné. Si, en France, elle n'a pu s'établir ostensiblement, elle a pu, en Angleterre, tenir des conférences publiques et recueillir des souscriptions pour « les victimes de la tyrannie du tsar », en même temps que, d'après des procès d'Outre-Rhin, elle recevait secrètement l'obole de certains socialistes d'Allemagne.

Quelles que soient les destinées de la Croix-Rouge terroriste, ce n'est pas au dehors que la révolution russe puisera jamais ses principales ressources. Les alliés étrangers du nihilisme ont eux-mêmes trop de besoins pour venir largement en aide à leurs amis du Nord. Les révolutionnaires russes n'ont pas, comme la Land-League ou les Fenians d'Irlande, de naturels et puissants auxiliaires au delà des mers. Ils sont obligés de compter avant tout sur eux-mêmes; mais, si pauvres que semblent leurs finances, ce n'est pas faute d'argent que cessera la lutte. L'histoire des conspirations et l'horrible fin d'Alexandre II montrent qu'en fait de complots ce ne sont pas toujours

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les attentats les plus coûteux qui sont les plus redoutables.

Ni la perte de leurs plus dévoués et plus hardis collaborateurs, ni l'apparente inutilité de leurs crimes les mieux réussis, n'ont abattu les révolutionnaires ou ne les ont dégoûtés des sanguinaires procédés du terrorisme. Chose triste à dire, Thorreur et la réprobation provoquées par l'inhumanité de leurs moyens d'action se sont affaiblies avec la fréquence môme et la cruauté de leurs sauvages exploits. Le sens de l'indignation s'est par l'habitude singulièrementémousséchezlaplupartdesspeclalenrs. On n'est plus surpris, on ne serait plus révolté de rien. Si les terroristes se vantaient en affirmant au tsar que le régicide était devenu populaire*, nombre d'hommes et de femmes ont fini par croire tout permis contre un pouvoir qui lui-môme ne s'interdit rien et n'admet aucun moyen de lutte légale.

Les précoces déceptions d'un règne dont on s'était tant promis, la lassitude d'une société sans direction qui aujourd'hui plus que jamais cherche sa voie à travers un brouillard d'idées*, l'impossibilité manifeste de mainicnir indéfiniment l'ordre de choses actuel, et la difficulté pn sque aussi évidente de le remplacer, l'espèce d'anarchie inlellectuelle et morale où est plongé le pays, sont bien faits pour soutenir l'espoir des révolutionnaires et leur persuader que, personne ne sachant les prévenir, la victoire finira par leur rester.

On sait que les héritiers des assassins d'Alexandre II n'ont pas craint de signifier à Alexandre III les conditions auxquelles ils consentiraient à désarmer. On sait que, dans leurs ultimatums au tsar, ils exigeaient comme préliminaire de toute pacification une amnistie générale et la convocation d'une assemblée nationale'. Si l'autocratie ne

1. Déclaration du comilé exécatif, Narodnaïa VoUa, 12-24 mars 1881. î. Expression emprunl(?e à une leUre de G. Samarine. 3. Narodnaïa Volia, mars 1881 et mars 1882.

86 résignait pas à abdiquer devant leurs menaces, ils avaient la prétention de l'user, de la discréditer, de la paralyser, en attendant Theure de la renverser. L'audace des espérances de certains révolutionnaires allait môme à cet égard fort loin. « A Pétersbourg, me disait un réfugié, dès 1882, ils se vantent d'être bientôt en étal d'établir une commune. » Si téméraires ou insensés que paraissent de tels rêves, en présence du faible effectif des soldats de la révolution, ils montrent que leur confiance n'a pas décru depuis le meurtre stérile d'Alexandre IL

L'hostilité du peuple ne les effraye plus ; s'ils n'osent se flatter de gagner les masses, ils comptent les trouver bientôt indifférentes. La multitude même des troupes dont dispose l'autorité autour de la capitale, l'une des plus militaires de l'Europe, ne leur parait pas un obslacle insurmontable. L'exemple de Pestel et des conspirateurs de 1825 n'a pas été perdu pour eux. Ils ont plusieurs fois déjà recruté des compMces dans l'armée de terre et de mer; ils se promettent d'y étendre peu à peu les ramifications de leurs complots. Ils se flattent d'y trouver un jour moins des adversaires que des auxiliaires, si bien que beaucoup mettent leur espoir dans un coup d'État militaire*.

Ce qu'ont de chimériques de pareilles espérances l'ascendant moral reconquis par l'autocratie sous l'empereur Alexandre 111 semblerait devoir en convaincre les plus obstinés. L'amour traditionnel du peuple pour le tsar n'est pas le seul rempart qui défende le trône contre les bombes des fauteurs de complots. Un autre sentiment non moins fort au cœur des Russes veille au salut du tsar et de la

1. C'est de ce côté que semblent surtout s*étre portés les eflbrls des réyolutionnaires sous Alexandre U(. On en trouve la preuve dans différents procès politiques. En ocL 1885 notamment, sept ofGciers de toute arme et de tout grade, un lieutenant-colonel enlre autres, ont été convaincus d'être aflGIiés aux terroristes. La propagande révolutionnaire dans Tarmée est, du reste, facilitée par les abus de 1 administration militaire, par Tcsprit des écoles spéciales, par l'insufGsance de la solde des officiers et aussi par l'infériorité sociale et mondaine de Tarmée vis-à-vis de la garde impériale.

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