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CHAPITRE III

Nécessité des réformes politiques. — Raisons qui en rendent la réatisalion malaisée.— Pour qui faut-il gouverner? — Objections. La grandeur de Tempire et les diiïérences de race et de nationalité : centralisme ou fédé< ralisme. — Le peu de dcyeloppement des masses populaires et les différences de classes, d'éducation, d'aspirations.

« Prenez garde! diront certains Russes, vous jugez de la Russie par vos pays d'Occident. Vous prenez notre peuple slave pour une de vos nations germano-latines! Le peuple russe n'est pas un peuple politique {gosoudarstvenny)^ il ne désire aucune part dans le gouvernement, il n'a que faire de vos libertés, il n'en veut pas, ne les comprend pas. Il se sent pleinement libre sous laulorité paternelle d'un tsar autocrate! » C'est là, pour certaine école, un vieil axiome, appuyé jadis par les slavophiles sur l'appel des Slaves de Novgorod à Rurik et sur l'abdication volontaire du peuple victorieux entre les mains dcsRomanof, en 16 12^

Appliquée au passé moscovite, appliquée au moujik actuel, cette thèse contient une bonne part de vérité ; non que le Russe soit par essence un peuple « non politique », ce dont ses apologistes de Moscou lui font un mérite, y voyant une preuve de sagesse et de « sainte humilité chrétienne »; non que, par ses origines, le Russe soit un peuple asiatique, altaîque, incapable de comprendre les no-

1. Cette doctrine, toujours éeienaue oar les néo-slavophiles, a été exposée dans un curieux mémoire, rédigé par le défunt Constantin Aksakof et remis à l'empereur Alexandre H lors de son avènement par la comtesse Bloudof. Ce mémoire conûdenliel a été publié; en 1881, dans la Bous de M. Irao Aksakof. qui présentait le même idéal à Tempcrcur Alesandie lU.

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tiens politiques de TEurope, ainsi que le souliennent ses contempteurs étrangers; mais tout simplement parce que, dans sa grossière ignorance et son abaissement séculaire, ce peuple, hier encore serf, n*a pu s'élever à de pareilles conceptions. Ce que les uns donnent comme une marque de vocation supérieure, d'élection ou de prédeslinalion mystique, les autres comme un caractère d'infériorité native, n'est en réalité qu'un signe d'enfance, une conséquence du peu de développement moral d'une nation encore en bas âge.

Que l'homme du peuple, pris en masse, reste dénué de toute aspiration politique, cela n'est point contestable; mais, telle place que tienne dans l'empire le touloup de mouton du paysan, peut-on dire que le moujik soit toute la Russie? Faut-il lui appliquer le mot de Louis XIY, a l'État, c'est moi » ?

Nous nous trouvons ici en face d'une question capitale: pour qui faut-il gouverner la Russie ? Est-ce seulement pour le bas-peuple et la plèbe illettrée? Est-ce seulement pour une classe, et pour la plus ignorante, et en même temps la moins exigeante ? C'est pourtant là au fond ce que conseillent les hommes qui engagent l'autocratie à s'appuyer uniquement sur les masses populaires, et à les opposer aux classes instruites; qui, sous prétexte de politique nationale, préconisent avant tout une politique « paysanne »; qui, sans toujours s'en rendre compte, veulent faire de la Russie un grand village, et de l'héritier de Pierre le Grand le tsar des moujiks.

Par une sorte d'interversion des rôles, alors que les révolutionnaires et les socialistes en sont venus à reconnaître l'importance des libertés politiques dont, conformément à la tradition de Herzen, ils faisaient fi naguère encore, les conservateurs, reprenant à leur profit la thèse abandonnée par leurs adversaires, proclament complaisamment qu'en Russie il n'y a que des questions sociales, que tout le gouvernement doit avoir en vue le peuple, son

bien-être, ses besoins, et non l'infime minorité des classes cultivées. Les apologistes de Tautocratie engagent à leur tour la Russie civilisée & comprimer ses aspirations, à abdiquer ses plus légitimes prétentions en faveur des masses populaires. Comme jadis les propagandistes socialistes, ils adjurent la société russe de s'oublier elle-même, de se sacrifier sur l'autel des intérêts du peuple. Par malheur, ces mystiques conseils de renoncement et d'abnégation n'ont pas plus de raison ni plus de chance de succès sur les lèvres des conservateurs que dans les prédications des révolutionnaires. Une société ne saurait ainsi s'immoler, se dépouiller de son propre esprit, de ses sentiments, de ses idées. En aucun pays, les classes civilisées ne peuvent indéfiniment s'effacer devant les masses ignorantes, alors surtout que les véritables intérêts du peuple auraient tout bénéfice au triomphe de leurs droits.

La Russie a beau être avant tout un État agricole et rural, la politique « paysanne » ne saurait toujours prévaloir. Pour en assurer le succès, il faudrait raser Saint- Pétersbourg, Kief, Odessa, Kharkof et les villes où se recrutent les révolutionnaires et les libéraux; il faudrait fermer les gymnases et les universités; il faudrait combler les ports de la Raltique et de la mer Noire, couper les chemins de fer de l'Ouest, et enceindre l'empire d'une infranchissable muraille de Chine. 11 est trop tard pour une telle entreprise. Les Romanof eux-mêmes, en travaillant durant deux siècles à former leurs sujets aux mœurs de l'Occident, Tout à jamais rendue impossible. L'unique moyen de faire triompher cette prétendue politique nationale serait de ramener la Russie au temps des Ivan et des Vassili, alors qu'il n'y avait en Moscovie qu'un peuple routinier, ennemi de toute innovation et étranger à toutes les aspirations du dehors; mais aucun oukaze ne saurait rayer de l'histoire le règne de Pierre 1" et de Catherine II, le règne d'Alexandre V^ et d'Alexandre II. Les théoriciens

moscovites ne peuvent biffer des annales russes ce qu'ils appellent la période de Pétersbourg.

Une des choses avec lesquelles il faut le plus souvent compter, chez les nations comme chez les individus, c'est Tamour-propre. Un pays se résigne mal à se voir dans un élat d'infériorité réelle ou apparente vis-à-vis de ses voisins, et cela lui répugne d'autant plus qu'il se sent plus grand et plus fort d'ailleurs. Telle est aujourd'hui la situation des Russes.

Il leur est pénible de demeurer politiquement au-dessous des autres États de l'Europe, presque tous aujourd'hui pourvus de conslitutions, au-dessous même de leurs frères puînés et encore enfants du Balkan, à peine émancipés d'hier, au-dessous des petils peuples d'Orient, que pour le génie et la civilisation l'on ne saurait assurément ranger au-dessus de la Russie. Beaucoup de Russes ont peine à comprendre les trop sérieuses raisons qui rendent une évolution libérale plus malaisée dans le grand empire du Nord que dans ces minces Étals, affranchis par ses armes. Leurs yeux sont choqués d'un contraste que les années ne feront que rendre plus sensible et plus blessant. Cette sorte d'humiliation de l'orgueil national, en face d'une Europe presque tout entière en possession de droits déniés aux Russes, serait seule à la longue un obstacle insurmontable au maintien du régime autocratique. Quoi que fasse le gouvernement impérial, il y a là une comparaison qu'il n'est pas libre de supprimer. Et qu'on ne s'y trompe pas : si puissant que soit Tamour-propre sur les peuples, ce n'est pas là pour les Russes une simple question de vanité.

Sans constitution, sans droits politiques, la Russie n'est pas encore un Élat moderne; comme la Turquie, elle est à peme un État européen. Or y a-t-il dans le sang ou le génie du peuple russe, dansson histoire, dans sa religion; y a-t-il, dans sa constitution sociale ou dans le fond national, quelque chose qui le sépare assez des autres peuples chrétiens pour lui inlerdire toute part à ces libertés poli-

tiques, dont jouissent plus ou moins aujourd'hui toutes les nations européennes? Nous en revenons ainsi à notre point de départ. La Russie est-elle si radicalement diflerente de l'Europe, appartient-elle si peu & notre continent et à notre civilisation, qu'elle soit vouée, par la nature ou par une sorte de fatalité ethnique, à un type de société et & une forme de gouvernement radicalement dissemblables?

Si des hommes également sincères et éclairés sont partagés sur ce point, il n'y a pas à s'en étonner. La Russie tient trop & l'Europe, elle en a depuis deux siècles trop subi l'influence pour s'en pouvoir aujourd'hui moralement isoler. Par un contact aussi prolongé, comment éviter la conlagion des idées? Entre l'Occident et lui, l'empire des Romanof n'a pas d'épaisses montagnes qui détournent de ses fronlières le grand courant libéral et démocratique de l'Ouest, comme le massif de la Scandinavie détourne de ses côtes le Gulf-stream de l'Atlantique; le flot des idées européennes vient battre incessamment ses bords.

En même temps, par ses habitudes et ses besoins, par sa composition ethnique même, par ses traditions séculaires, ses préjugés, son éducation nationale, le vieil empire autocratique diffère encore trop de l'Europe pour en pouvoir emprunter les formes politiques et constitution nelles. La Russie, en un mot, ne peut se tenir en dehors du courant libéral qui emporte l'Occident; elle ne peut guère non plus s'approprier les appareils politiques de l'étranger. Elle ne saurait se défendre de l'influence européenne et elle ne saurait copier l'Europe. Tel est le dilemme où, après deux siècles d'imitation, se trouve acculée la Russie de Pierre le Grand. Elle semble placée entre deux impossibilités et n'avoir que le choix des périls. Entre ces deux écueils, quel pilote saura découvrir une passe libre?

Aux ardentes et tumultueuses aspirations qui, au souffle de l'Europe, bouillonnent dans la jeunesse et les classes

instruites, il faut une issue, et cette issue ne peut être ouverte que par des droits et francliises politiques, par une charte ou une constitution. Peu importent les mois et les noms : ce qu'il faut à la Russie, c'est la chose, c'est une représentation nationale. A ce pays, ofGciellement muet depuis des siècles, il faudra, sous peine de rendre toutes les catastrophes possibles, donner la voix et la parole; sur la vaste scène, jusqu'ici remplie par le gouvernement et ses agents, il est temps de faire monter ce nouvel acteur, énigmatique et obscur personnage, dont les autres parlent sans cesse et que jusqu'ici on n'a ni vu, ni entendu.

Parmi les esprits éclairés il en est, disons-nous^ qui, tout en étant libéraux et parfois radicaux pour l'Occident, restent opposés chez eux à toute tentative constitutionnelle prochaine, ou n'envisagent cette perspective qu'avec de sombres appréhensions. « Eh quoi! s'écrient-ils, comment, sous prétexte de couper court à nos difficultés, nous jeter en de nouvelles, plus graves peut-être? A quoi bon entreprendre une tâche pour laquelle nous sommes si mal outillés et dont les matériaux mêmes nous font encore défaut? C'est prétendre parfaire et couronner l'édifice des réformes avant que les étages inférieurs en soient achevés. Quelle conslitution irait à notre inexpérience, à notre ignorance, à notre paresse, à notre routine ? Ce qu'il nous faut, c'est une saine et honnête administration, une droite et libre justice, c'est la suppression de la vénalité et de l'arbitraire administratif. En fait de self-govemment, ce qui nous sied, c'est le self-govemment local, c'est le développement de nos institutions provinciales et municipales, de nos zemstvos et de nos doumas; c'est, en un mot, la consolidation et l'achèvement ou, mieux, la pratique sincère de toutes les réformes d'Alexandre II. Avec cela la Russie serait heureuse, tranquille et forte. »

Ce modeste et prudent langage n'a qu'un défaut: sous une apparente sagesse, sous les dehors du sens commun et de l'esprit pratique, il cache au fond une naïve et j'ose-

rai dire une enfantine illusion. Certes, ce qu'il faut avant tout à la Russie, c'est une bonne administration et une bonne justice; l'illusion, c'est de croire que l'on puisse acquérir de tels biens et que l'on en puisse jouir sûrement Bans rien qui les garantisse; c'est de ne pas voir que ce dont souffre précisément la Russie, ce qui la frustre du résultat des meilleures réformes, c'est le manque de contrôle et de garanties, qui ne peuvent être trouvés que dans des droits politiques. Veut-on un exemple ? Que les Russes se rappellent par quels moyens et au prix de quelles luttes les Anglais ont conquis leur habeas corpus.

L'illusion n'est du reste pas nouvelle. En France aussi, avant la Révolution, nombre d'esprits distingués, la plupart des philosophes et des économistes du dix-huitième siècle, souhaitaient plutôt des réformes que des franchises politiques, et ces réformes ils les attendaient moins d'une participation du pays à son gouvernement que de l'intelligence du pouvoir souverain '. Au fond, c'est la vieille ulopie de Platon et de la plupart des législateurs spéculatifs.

En France aussi, avant 1789, nombre de politiques croyaient que des libertés locales et des assemblées provinciales devaient suffire à une bonne administration et prévenir une révolution. Malaisé autrefois, cela de nos jours est chimérique. Dans l'ancienne Europe, quand la vapeur n'avait pas effacé les distances, quand rélectricilé et la presse ne mettaient pas les nouvelles politiques à la portée de tous, lorsque chacun vivait plus ou moins confiné dans sa ville ou sa province, il était infiniment moins difficile qu'aujourd'hui d'enclore l'initiative privée et l'esprit d'examen dans la sphère des intérêts locaux.

On dit souvent que le self-govemment local est le meilleur apprentissage des libertés politiques. Nous avons déjà montré en quoi celte sorte de lieu commun peut

h Voyez par exemple Tocqueville : Ancien Régime, liv, III, chap. u

Induire en erreur*. Au fond, c'est là un cercle vicieux, car les libertés locales ne sauraient être complètes sans libertés politiques, pas plus que ces dernières sans les premières. La vérité, c'est qu'une fois admis dans un domaine, le droit de contrôle tend invinciblement & s'emparer de ceux qu'on lui dispute. Il est impossible de cantonner longtemps la surveillance de la société et les franchises des gouvernés dans un champ restreint. L'esprit de liberté est pareil à ces gaz qu'il est difficile de garder en vase clos; exlrômement volatil de sa nature, il s'évapore des récipients où l'on prétend l'emprisonner.

Une observation d'un autre genre conduit à la même conclusion.

Envisage-t-on tous les changements effectués dans les lois, toutes les réformes accomplies ou ébauchées, depuis la guerre de Grimée dans le domaine administratif, judiciaire, militaire, financier même; on voit que tous les efforts du gouvernement impérial tendent à introduire dans l'empire autocratique un ordre légal et régulier, analogue à celui des États constitutionnels de l'Occident. Or cela est-il possible sans les droits politiques qui, en Occident, sont la condition et la garantie de tout le reste? Pour ma part j'en doute. Les Russes, qui prétendent s'en tenir aux réformes administratives, me font l'effet de vouloir faire marcher une horloge sans le balancier qui la met en mouvement.

Sous le règne du tsar Nicolas I*, un Russe sagace et clairvoyant classait en deux catégories toutes les réformes dont il traçait le plan : les réformes compatibles avec le maintien du régime autocratique, et celles qui ne l'étaient pas". Les premières ont presque toutes été exécutées; c'est maintenant le tour des secondes. On ne peut plus rien faire d'efficace sans toucher au mode de gouvernement et au principe même du pouvoir.

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