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CHAPITRE IV

De la forme des libertés politiques. — La Russie peut-elle à cet é^avi} avoir des inslilulions nationales. — Difûcultés de riniilalion et difûcullés de l'originalité. — Les données du problème et les principales solutions mises en avant. — La consulte d'Alexandre II. — Le statu qao et la Uussic de Nicolas II. — Conclusion j^cnéi-ale.

Il est une prétention presque aussi présomptueuse et non moins décevante pour les peuples que pour les individus, c'est celle de tirer tout de leur propre fonds, d'être en tout et partout original. Nulle part ce penchant n'est plus prononcé qu'en Russie. En aucun pays on n'a autant prêché que hors des voies nationales il n'y avait pas de salut. De même qu'à Slamboul et à Yldiz Kiosk on se plaît à proclamer que la régénération de la Turquie est dans le retour à ses traditions et aux principes de l'islam, à Moscou et à Gattchina nombre de patriotes soutiennent que, pour être grande et prospère, la Russie doit évincer « Teuropéisme cosmopolite »; comme si entre le nouveau panislamisme et le panslavisme ou le néo-slavophilisnic, quelque injurieux que puisse sembler un tel rapprochement, il y avait sous ce rapport une secrète parenté. Ces idées, on le sait, n'étaient pas sans échos près de l'impérial élève de M. Pobêdonotsef, si bien qu'on a pu dire qu'Alexandre III s'était imposé la tâche de « rerussifler » la Russie'. Or, quoi de plus russe, de plus national que Tautocratie? quoi de plus étranger que la liberté politique?

1. c He-Russianize Russia », expression de 0. K. (Olga KiréicQ, Mme deNovikof, dans un article du Frcuer's Magaiine,

Toute question d'amour-propre mise à part, en dehors de toute théorie slavophîle, il n'y a de vivant, il n'y a de fécond et d'efficace, dit-on, que les institutions qui sortent des entrailles mêmes du pays, qui germent spontanément dans le sol national. Or, toute espèce de constitution politique ne serait en Russie qu'un emprunt plus ou moins déguisé, qu'une œuvre artificielle, sans force, sans durée, sans vertu. — C'est encore là une objection qui n'est pas sans valeur, mais devant laquelle on ne saurait s'arrêter. Les peuples savent fort bien, au besoin, s'approprier des usages et des lois du dehors, f^a Russie même en est, malgré elle, une preuve éclatante. Des institutions transplantées de l'étranger peuvent avec le temps prendre racine dans le sol qui ne les a pas portées; pour qu'elles s'y acclimatent, il suffit que la terre soit préparée à les recevoir. Là est toute la question. Quel est le peuple moderne, en dehors peut-être de l'Angleterre et des colonies anglaises, dont les institutions soient toutes spontanées et nationales? Assurément, ce n'est pas la Russie. Depuis Pierre le Grand, elle a emprunté, de toutes mains, à tout le monde. Aucun État n'a aussi souvent copié autrui; à ce point de vue môme, j'oserai dire qu'elle a déjà trop imité l'Occident pour ne point pousser plus loin l'imitation. La liberté politique est le terme naturel et inévitable de tous ces emprunts séculaires. La Russie n'est pas libre de s'arrêter dans cette voie, elle est condamnée à aller jusqu'au bout. Si elle ne peut continuer sa route légalement, elle se verra précipitée violemment dans le chemin où elle n'ose s'engager.

Certes, il vaudrait mieux pour elle avoir des traditions, avoir les fondements d'institutions libres sur lesquels on n'eût qu'à bâtir. Par malheur, de telles traditions lui manquent; si elle en possédait jadis, elles ont été détruites à ras de terre, les fondations même en ont disparu, et, loin qu'on puisse rien construire sur elles, on a peine à en retrouver la trace sous les décombres du passé. Des

slavophiles peuvent seuls se faire illusion à cet égard. L'ancienne Moscovie, en dehors même du vetché de la Russie primitive, a bien eu des assemblées plus ou moins analogues à nos États généraux. Dans le zemskii sobor, le a concile du pays », siégeaient, à côlé des boîars et des dignitaires du clergé, les représentants des villes. En convoquant une assemblée de délégués des diverses classes de la nation, le tsar ne ferait que reprendre une ancienne tradition moscovite, qu'imiter un exemple donné plusieurs fois par ses pères avant Pierre le Grand. Ce zemskii sobor des seizième et dix-septième siècles, irrégulièrement convoqué aux époques de crise ou de calamités publiques, aux heures de discordes civiles ou religieuses, toujours intermittent et sans droits ni prérogatives définis, saurait moins fournir à la Russie contemporaine un modèle qu'un exemple ou un précédent. Aux peuples modernes, ces assemblées moscovites, tout comme nos États généraux, n'offrent guère de leçons. Il serait difficile de leur emprunter beaucoup plus qu'un nom, mais, pour les peuples et l'amour-propre national, un nom est parfois quelque chose.

Jusqu'aux recherches historiques contemporaines et à la naissance de Técole slavophile, ce ne sont pas ces souvenirs du zemskii sobor et de l'ancienne Hoscovie qui éveillaient chez certains Russes des velléités constitutionnelles ; c'était le plus souvent le contact de l'Europe et les enseignements de l'étranger. De pareilles aspirations sont en effet loin d'être nouvelles en Russie. Le dix-neuvième et le dix-huitième siècle comptent plus d'une tentative de borner l'autocratie; mais longtemps tous les projets de ce genre, inspirés à quelques boîars par l'exemple de la Suède, de laPologne, de TAngleterre, ont été formés sur des modèles aristocratiques qui répugnaient aux coutumes et au génie russes. De là, en partie, l'échec de tous ces rêves ambitieux, depuis la constitution oligarchique imposée à Anne Ivanovna par les Dolgorouki et les Galilzine, jusqu'à Tin-

surrectioD militaire de décembre 1825, à ravènemenl de NicolasK

En dehors du moyen âge et des souvenirs moscovites, on peut découvrir dans la Russie moderne un secret courant de libéralisme qui, borné d'abord à quelques privilé* giés/mal dirigé et présumant de ses forces, a grossi peu à peu, d*année en année, et deviendra tôt ou tard assez puissant pour emporter tout ce qui lui fait obstacle. Le fond du peuple est sans doute encore loin d'éprouver de pareilles aspirations, il aura même d'abord de la peine à s'y associer. Pour lui, le nom exotique de constitution {konstitoutsia) résonne comme un mot étranger, comme une inintelligible énigme; de même qu'en décembre 1825, bien des Russes seraient capables de demander : Quelle femme est-ce là*? Peu importe, cette ignorance se dissipe tous les jours; les idées de liberté pénètrent peu à peu et, en Russie comme ailleurs, elles ne peuvent que croître avec le progrès des lumières, de la richesse, du bien-être. A cet égard, les abus de Tadministralion et la propagande révolutionnaire travaillent dans le même sens. Grèce à cette active coopération, ce qui était une chimère en 1815 et en 1825, ce qui était encore prématuré vers 1860, ne le sera déjà plus au vingtième siècle. Attendre le milieu du siècle serait peut-être trop tard.

Presque tout le monde en Russie serait d'accord surTopportunilé d'un changement de régime, si Ton savait comment remplacer l'état de choses actuel sans se jeter dans des imitations redoutées des uns et répugnant aux autres. S'ils souhaitent des libertés publiques, la plupart des Russes voudraient qu'en cela leur patrie pût être originale, et de quelle façon l'être? Un peuple qui en pareille matière sentirait bien sa propre originalité se préoccuperait moins sans doute d'en faire preuve. J'ai rencontré

1. On raconte que lors de llnsurreclion de décembre 1825, faite au nom de Constantin, frère aîné de Nicolas I'"^, quelques ofOciers ayant crié : Vive la constitution I les soldats crurent que c'était la femme du grand-duc.

plus d'une fois des Russes d'opinions diverses qui me disaient, avec une sorte d'ingénuité : « Nous ne pouvons, il est vrai, toujours nous passer de libertés politiques, mais il nous faudrait autre chose que tout ce qui se ren« contre au dehors. Vos chartes ou vos slatuts, vos constitutions aristocratiques ou bourgeoises, déjà à demi démodées en Occident, sont trop compliquées, trop formalistes, trop étriquées pour nous; un tel habit n'irait pas à notre taille, il se déchirerait à chacun de nos mouvements. Nous avons besoin de quelque chose de plus large, de plus ample, de plus simple, et de plus populaire en même temps. » Et quand je les poussais à sortir du vague, à préciser leurs vues, ils ne trouvaient d'ordinaire rien de plus défini ; ils se bornaient à répéter avec conviction : <K Assez d'emprunts, assez d'imitations; il nous faut quelque chose de national, d'indigène, de russe, de slave. »

En fait de constitution et de droits politiques, malheureusement, le plus sûr moyen de rester original, d'élre toujours russe, ce serait de n'avoir ni constitution ni liberté Beaucoup de Russes, en effet, voudraient découvrir pour leur immense patrie de nouveaux procédés de self govemmenty une nouvelle manière d'être libre; plusieurs seraient humiliés de l'être à la façon des petits peuples d'un Occident pourri et décrépit, à la façon des Anglais ou des Belges par exemple. Sur ce point, leur patriotisme peut se rassurer ; ils n'ont de longtemps rien de pareil à redouter.

Ce dédain des sentiers battus et ce désir d'arriver au but par des voies non frayées, cette sorte de honte de paraître imiter des nations visiblement plus âgées, plus mûres, plus cullivées, cette propension à rêver de combinaisons politiques innomées dont les contours indistincts ne peuvent surtir de la vaporeuse région des songes, toute celte présomption et cet orgueil national, jusqu'ici stériles,, ne saui aient étonner chez un peuple jeune, dans un pays

fier de sa grandeur, où des patriotes d'opinions fort différentes font chaque jour le procès de la civilisation occidentale et de noire maigre culture bourgeoise, où des écrivains éloquents et érudits se demandent solennellement si la terre russe ne porte pas en germe les semences d'une autre civilisation, d'une autre société, d'un autre état politique. Ne peut-on, en matière gouvernementale, dans l'agencement des divers rouages de l'État, dans les relations du peuple et de l'autorité héréditaire, concevoir un type plus parfait et plus harmonieux que tout ce qu'on a vu fonctionner jusqu'ici? Un gouvernement, par exemple, dégagé des luttes de classes et de partis, des antagonismes sociaux et politiques, de l'esprit de négation et de révolte qui, chez les peuples de culture germano-latine, corrompent dans son principe l'État comme la société? — tel est en effet l'idéal plus ou moins vague, plus ou moins conscient et raisonné des Russes qui, selon le mot d'Aksakof, ne veulent pas revêtir les haillons du constitutionnalisme européen ^ Pour arriver à la liberté, ils ont la prétention de n'avoir besoin ni de constitution, ni de parlement, ni de droits politiques d'aucune sorte.

Laissant de côté ce que, pour nous Occidentaux, ces rêveries ont de manifestement utopiste, y a-t-il, chez le Russe et chez le Slave en général, le rudiment d'un état politique nouveau, d'un mode de self^govemment différent par les formes ou par l'esprit de tout ce qui se rencontre dans l'histoire? Est-il vrai que les Slaves portent en euxmêmes, dans les éléments de leur culture ou dans les traits encore indécis de leur caractère national, l'embryon d'un type politique inconnu et original? Jusqu'à quel point est-il possible à ces derniers venus de la civilisation chrétienne de chercher la liberté dans d'autres voies que leurs aines d'Occident, de faire du neuf et du slave, et eu faisaut autrement, de faire mieux ?

1. Diseoars à la Société slave de bienfaisance, 2t mars 1881*

Celle prélenlion, fort nalurelle et rationnelle, si elle se borne à des nécessités d'adaptation ou même au moule des institutions et à leur empreinte nationale, est insoutenable si elle s'étend au fond des choses et à l'essence même de l'État. Quelles formes de gouvernement non encore découvertes et quelles secrètes inventions politiques, quelles profondes conceptions de la liberté et quels nouveaux moyens de la réaliser se peuvent rencontrer chez des peuples qui n'ont ni institutions ni traditions politiques d'aucune espèce? Les institutions doivent, dit-on, sortir du sol national, mais où en prendre chez les Slaves les racines ou la semence? Si, en Russie et ailleurs, ils en ont jadis possédé le germe dans leurs vetchés ou leurs dour mas^ la graine en a été flétrie et desséchée par les siècles; loin d'avoir encore la force de lever, elle a depuis longtemps perdu toute vertu germinative. Où sont les institutions slaves qui peuvent servir à la Russie de type ou de modèle? Les faut-il chercher dans le passé, en Russie même, dans le sobor ou la zemskaia douma des seizième et dix-septième siècles ? Mais ces assemblées moscovites ne conviendraient guère mieux à la Russie contemporaine que nos États généraux, composés de trois ordres, ne siéraient à la France aujourd'hui*. Le tsar convoquerait le «emsAii sobor, qu'ainsi que nos Élals généraux de 1789, l'anlique assemblée moscovite ne saurait longtemps siéger sans se transformer en une chambre ou un parlement à la moderne. Cette originalité slave, faut-il l'aller chercher dans le présent, à l'étranger, chez les petits peuples du Balkan congénères de la Russie, dans la skoupchtina et la consti-

1. Un savant rasse, M. Serguéiévitch, a fort bien montré qne le sobor moscovite n'avait rien de réellement original, rien qui le distinguât essentiellement de nos États généraux, par exemple. Voyez le Recueil des sciences politiques de M. V. Bezobrazof [Sobranié gosoud. znanii)j années 1875 et 1880. Le grand historien Kostomarof, qui semblait soutenir la thèse contraire, a reconnu, dans une polémique avec le Novoé Vrémia (mai 1880), que le «o6or russe ne différait ^uére des assemblées contemporaines de rOccidcnt que par Tesprit, par sa docilité et son humilité vis-ét-vis du tsar.

tu tien serbe, ou bien dans le statut bulgare jadis élaboré à Saint-Pétersbourg par la chancellerie russe, et bientôt après suspendu par le coup d'État du prince Alexandre, aux applaudissements de la presse nationale de Moscou ?

Ce statut bulgare, défiguré par les notables de Tirnovo jusqu'à en être devenu méconnaissable, a pour nous Tintérôt d'avoir été rédigé, sur l'ordre d'un tsar, par un homme d'Étal russe, pour un peuple slave. On est naturellement tenté de se demander si c'est sur le même patron que serait taillée une constitution russe, le jour où, pour les mettre politiquement sur le même pied que leurs protégés du Balkan, le tsar se résoudrait à octroyer une charte à ses cent millions de sujets.

En ce cas, où serait l'originalité slave et Tempreinte nationale? Serait-ce dans une chambre unique comme en Serbie ou en Bulgarie? Veut-on, dans ces constitutions iougo-slaves ou dans les obscures traditions slavonnes, découvrir quelque caractère national, ce ne peut guère être ailleurs.

Et en effet, à tort ou à raison, une assemblée unique serait généralement regardée comme plus slave, plus russe qu'un parlement avec deux chambres distinctes et indépendantes, comme en ont aujourd'hui la plupart des peuples civilisés d'Europe et d'Amérique. Si, au fond, cela n'est pas plus slave qu'autre chose, — car, en dehors de nos grandes assemblées de la Révolution, la Grèce en Europe et Gosta-Rica en Amérique n'ont encore aujourd'hui qu'une seule chambre, — cela paraît plus conforme aux goûts et aux préjugés, si ce n'est aux traditions et aux besoins des Slaves modernes. Pour ces nouveaux venus à la vie politique comme pour l'amour-propre russe, une assemblée unique a le grand mérite d'être quelque chose de moins commun, de moins banal; outre un faux air de nouveauté, elle a une certaine saveur démocratique dont, Russes, Serbes ou Bulgares, la plupart des Slaves se montrent très friands. Aux yeux du gouvernement de

Pélersbourg qui, dans son projet de statut bulgare, s'élait également arrêté à une seule chambre, ce mode de représentation avait peut-être l'avantage de moins ressembler à l'appareil habituel du régime parlementaire. Aussi n'y aurait-il pas lieu de s'étonner si, en se décidant à faire à ses sujets le même présent qu'à ses protégés du Balkan, le gouvernement du tsar recourait, lui aussi, à une assemblée unique, sauf peut-être à se repentir plus lard de n'avoir pas tenu plus décompte des leçons de l'histoire et de l'expérience d'aulrui.

Une chose pour nous certaine, c'est que, appelés à l'inslar des notables bulgares à voter une constitution, les Russes ne seraient guère plus favorables à l'érection de deux chambres que les constituants de Tirnovo. A Moscou comme à Tirnovo, les Occidentaux ou les parlementaires seraient, sur ce point, à peu près sûrs d'une défaite.

Au peu de goût des Russes pour le régime de deux assemblées, il y a, outre le désir assez général de se singulariser, deux raisons au fond du même ordre. Qu'est-ce après tout, disent certains patriotes, que cet ingénieux mécanisme de deux chambres, que tout ce système compliqué de poids, de contrepoids et d'équilibre parlementaire? Qu'est-ce en réalité, si ce n'est un signe et une conséquence de l'anlagonisme des forces et des pouvoirs, antagonisme qui en Occident se retrouve partout, dans le présent et dans Thistoire, dans l'État et dans la société? Chez nous, où entre les différentes classes, où entre le peuple elle souverain, il n'y a jamais eu ni les mêmes défiances ni les mêmes luttes, chez nous où il n'y a ni les mêmes chocs ni les mêmes frottemenis, à quoi bon tout ce lourd appareil de freins et de tampons qui ne ferait qu'embarrasser et paralyser le libre jeu des institutions?

Cette prévention s'appuie d'ordinaire sur un préjugé d'un ordre analogue. A la plupart des Russes, en cela d'accord avec les Slaves du sud, une chambre haute fait toujours plus ou moins l'effet d'une assemblée de privilégiés;

Ils lui trouvefnt quelque chose d'aristocralique qui leur rappelle les distinci ions de classes*. Pour eux, un sénat ou une chambre des pairs n'esta sa place que dans les pays à traditions féodales ou à oligarchie bourgeoise. A leurs yeux, le peuple russe, étant un dans son histoire et dans sa conscience, doit être représenté dans son unité par une assemblée unique. Peuple et tsar doivent être placés en face l'un do l'autre, en contact direct, sans intermédiaire d'aucune sorte pour les séparer et les empêcher de s'entendre.

Mettons de côté toutes ces prétentions et préventions à demi slavophiles, à demi démocratiques; il reste vrai que la Russie ne semble pas posséder les éléments d'une chambre haute indépendante, d'une chambre héréditaire surtout, comme celle des lords de la Grande-Bretagne ou celle des seigneurs en Prusse. La noblesse russe, tout entière issue du service, n'a jamais eu assez de pouvoir matériel, assez d'autorité morale, assez d'individualité pour qu'on en puisse tirer une chambre autonome, influente et respectée*. En revanche, rien ne serait plus conforme aux habitudes et aux traditions russis, si ce n'est aux instincts slaves, qu'une assemblée composée de hauts fonctionnaires civils ou militaires et de personnages désignés par le souverain. La Russio déjà possède quelque chose de semblable dans le Conseil de l'empire, dont les attributions et le recrutement n'auraient qu'à être légèrement modiGés pour en faire une sorte de sénat bureaucratique.

Dans le curieux canevas de constitution, en cent cinquante articles, expédié en 1878 de Pétersbourg à Tirnovo, la chambre unique, instituée pour les Bulgares, était composée à peu près par moitié de députés élus par la nation

1 . Cette idée se retrouve jusque chez les Slave^t, Serbes ou Bulgares, sortis de nos écoles. < Le dualisme dans le Parlement; aftirme par exemple un écrivain bulgare, M. G. Drandar, est une importation anglaise, française, germanique; mais ne saurait convenir aux SInvcs. b Cinq ans de règne; le prince Alexandre de Bulgarie (Denlu, 183'*).

% Voyez t. I, liv. VI, chap. iv.

et de hauts fonctionnaires désignés par le pouvoir, de sorte que le gouvernement et l'administration eussent eu, dans ce sobranié^ à peu près autant de représentants que le peuple. Pour les rédacteurs du projet pétcrsbourgeois, c'était peut être là une manière de symboliser l'union, tant vantée des slavophiles, entre le prince et la nation*. Les notables de Tirnovo ont eu beau expulser de leur assemblée nationale les délégués du pouvoir, il serait loisible de trouver à ce système le caractère slave, si prisé de cerlains patriotes. Cette partie du projet russe, en effet, semble avoir été un emprunt à une principauté voisine, à la Serbie, alors le seul Élat slave qui possédât un gouvernement représentatif. Dans la skoupchtina serbe, qui paraît avoir servi de modèle au Sieyès russe, un quart environ des membres sont désignés par le souverain. Sur ce point l'originalité slave consisterait donc à réunir dans une même assemblée les élus de la nation et les délégués du gouvernement, à confondre dans une môme enceinte deux éléments d'origine diverse, ailleurs répartis en deux chambres différentes.

En tout cas, rien ne serait plus facile que d'appliquer & la Russie un tel procédé; il n'y aurait guère qu'à adjoindre au conseil de l'empire (gosoudarisvenny sovêt), avec quelques hauts dignitaires civils, militaires ou ecclésiastiques, des représentants élus de la nation, par exemple des délégués des états provinciaux [zemstvos). Il sortirait de cet amalgame une assemblée de nature mixte, fort peu inquiétante pour le pouvoir. On sait que dans les dernièjes années d'Alexandre II, il avait plusieurs fois été parlé de quelque mesure de ce genre.

L La moilié des évèques, la moitié du haut personnel judiciaire et la plupart des hauts fonctionnaires devaient être membres de droit de rassemblée nationale bulgare; en outre, d'après l'article 79, un tiers des membres devaient être nommés par le prince. Ea se refusant à subir ce projet, les Bulgares, comme nous l'avions trop bien prévu, se sont exposés à une série de coups d'état. Voy. la Hevue des Deux Mondes du 15 juin 1880, page 819.

lA CONSULTE D'ALEXANDRE IL 609

C'eût été l&du régime représentatif à petite dose^ & dose homéopathique pour ainsi dire. Un pareil stalut aurait assurément quelque chose de neuf, quelque chose de russe et de national. Si peu que cela semble, cela eût pu élre à son heure un grand pas. Une assemblée à demi bureaucratique, du genre de celle proposée naguère aux Bulgares, eût pu servir de transition et comme de pont entre le système autocratique actuel et un système vraiment conslitulionnel, sauf plus tard, avec le progrès de l'éducation politique, à dédoubler une pareille assemblée, mettant dans une chambre les mandataires directs de la nation, dans Tautre les hauts dignitaires avec les membres désignés par la couronne.

II a été, sur la Un du règne d'Alexandre II, question d'une autre combinaison dont la mort inopinée de ce prince a seule empêché la mise à exécution. Il ne s'agissait de rien moins que de la convocation d'une assemblée entièrement élue par les états provinciaux et les doumas des grandes villes. On était au commencement de 1881, sous le ministère de Loris-Mélikof. Le général et plusieurs de ses collègues sentaient la nécessité d'obtenir Tappui efQcace de la nation et comprenaient qu'ils ne pourraient l'obtenir qu'en réunissant les représentants du pays. Une telle idée était difficile à faire accepter d'Alexandre II, qui personnellement tenait peu au pouvoir absolu, mais ne se croyait point appelé à inaugurer l'ère constitutionnelle. Pour ménager ses scrupules et ses préventions, autant que pour aplanir le passage de l'ancien ordre de choses au nouveau» ses ministres n'avaient osé lui recommander qu'une assemblée consultative. De même qu'aujourd'hui le conseil de l'empire, le nouveau sobor russe n'eût fait qu'étudier les lois dont le projet lui aurait été soumis. La décision fût toujours restée au souverain. On représentait à l'empereur que de cette façon le pouvoir autocratique resterait intact. Alexandre II semble avoir senti que les faits pourraient ne pas répondre à la théorie, et qu'une fois engagé u. S9

dans celte voie, on n'était pas certain du point où l'on s'arrêterait. « Messieurs, dit-il dans un conseil, ce qu'on nous propose, c'est rassemblée des notables de Louis XVI. Il ne faut pas oublier ce qui suivit. Si pourtant vous jugez cela utile au pays, je ne m'y oppose point*. »

La proposition fut discutée dans un conseil où assistaient plusieurs grands-ducs, notamment le tsarévitch, depuis Alexandre III. Après une longue délibération, le projet, vivement soutenu par le général Loris-Mélikof, par M. Abaza, par le comte Valouief, avait été adopté en principe. Une commission avait été chargée d'en étudier les détails et d'en formuler les bases. Elle s'était réunie au palais Anichkof, chez le grand-duc héritier, dont on tenait naturellement à avoir l'approbation. Ce prince, du reste, avait été déprime abord sondé par le général Loris-Mélikof, auquel il n'avait point refusé ses encouragements.

Au mois de février 1881, la Russie était de celte façon à la veille de nommer une assemblée représentative, ce qui eût été le point de départ d'une transformation dont rien ne marquait le terme. La décision était prise, la nouvelle charte rédigée avec l'approbation du souverain et de son héritier. Une sorte de fatalité en arrêta la promulgation et rejeta, pour longtemps peut-être, la Russie dans l'inconnu.

D'un caractère enclin à la procrastination, absorbé à cette époque par les tardives joies de son récent mariage morganatique, Alexandre II remit à quelques semaines, après le carême, après les fêtes, la publication de l'acte dont dépendait l'avenir de l'empire et sa propre existence. 11 avait oublié que le lendemain n'est à personne. Ce n'élait point, semble-t il, qu'il fût incertain et voulût revenir sur sa résolution. Chose tragique, et qui montre à quoi tient

1. Je tiens ces détails et ceux qui suivent de source sûre, notamment d« l'un des ministres de celte époque. J'avais déjà, au lendemain de la mort d'Alexnndru II, annoncé que ce prince était sur le point de réunir une assemblée nationale. (Voy. la Revue des Deux Alonda du 1" avril 1881, p. 666.) Cf. la l'* édil. de V Empire des Tsars et tes Russes,

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