‹ L'empire du milieuChapitre 27 sur 157 · LIVRE DEUXIÈME Presquilc et Proi>ince de Chantoung · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME Presquilc et Proi>ince de Chantoung

« terres jaunes » qui valent mieux que les « terres noires » de la Russie.

Le pays des « Monts Orientaux » — car tel est le sens des mots Chan toung — se compose de deux massifs de montagnes et de collines dont l'un s'avance au loin dans les eaux, entre le golfe de Petchili et la mer Jaune proprement dite; tandis que l'autre, continuant le premier vers l'ouest, au delà de la dépression de Kiaotcheou, s'élève au-dessus des bas-fonds où les Chinois ont fait passer leur Grand Canal, à travers de vastes plaines alluviales déposées dans une ancienne mer. De ce côté, c'est-à-dire à l'Occident, le Hoang ho a promené son cours pendant la série des âges, déposant ses argiles, tantôt au nord, tantôt au sud de la presqu'île de Chantoung.

Ces « Monts de l'Orient » furent donc une île, agglutinée au continent chinois depuis des temps immémoriaux.

Par sa forme générale, la péninsule du Chantoung ressemble essentiellement à celle de Liaotoung que les montagnes de la Mandchourie projettent vis-à-vis d'elle, au nord, par delà l'ouverture, l'entrée du golfe de Petchili, mais elle a de plus grandes dimensions que la Chersonèse des Mandchoux devenue brusquement russe, ou il ne s'en faut guère.

Ses côtes, reconnues pour la première fois par des navires européens en 1793, lors de l'ambassade en Chine de l'Anglais Macartney, sont découpées par d'innombrables baies, arrondissant leurs courbes régulières de promontoire à promontoire.

Presque tous ces caps se terminent par des escarpements abrupts, et cependant les eaux qui en baignent la base n'ont aucune profondeur; des écueils, des îlots prolongent quelques pointes jusqu'à une grande distance dans la mer; même une sorte d'isthme en partie émergé réunit la côte septentrionale du Chantoung à la pointe terminale de la péninsule de Mandchourie par les îles de Miao tao et des bas-fonds. Le seuil le plus bas, dans ces parages qui forment l'entrée du golfe de Petchili, se trouve à 71 mètres de la surface et la profondeur moyenne de la cavité est de 25 mètres seulement : les alluvions apportées incessamment par le Hoang ho expliquent cette mince épaisseur liquide sur les fonds marins.

N'empêche que les barques chinoises, les jonques d'un faible tirant d'eau peuvent pénétrer dans la plupart des criques du littoral. Plus facilement encore les bateaux pouvaient naguère contourner le Chantoung à l'ouest par la « rivière des Transports », laquelle n'est autre que le Canal Impérial, menant des bords du Yangtze kiang à ceux du Hoang ho et longeant d'assez près la base du massif occidental du Chantoung là où il s'abat sur l'immense plaine.

La Chine. livke

Ainsi donc ce pays, île jadis, le Chantoung restait une île au point de vue de la navigation, avant que la révolte des Taïping et la négligence publique et privée eussent oblitéré la « rivière des Transports » ; tandis que pour le commerce par terre il fait partie du continent.

Cette double facilité des échanges a complété les avantages qu'assurent au Chantoung l'excellence de son climat, la fertilité de ses campagnes, la richesse minière de ses assises, et la population y est devenue très dense; le long des routes et des rivières, les villes et les villages se succèdent à de courts intervalles, et du haut de mainte colline tout l'espace compris par le cercle de l'horizon apparaît comme une immense cité entremêlée de jardins.

La partie spécialement péninsulaire du

// Chantoung, son orient, tombe sur la mer Jaune

RIVES par des rives accores, hautes, à l'est, au nord,

ET MONTS au sud; pas au nord-ouest, sur le golfe de Pe-

Du tchili ; de ce côté les alluvions ont éloigné l'Océan

CHANTOUNG du pied de la montagne.

Sur le littoral du nord, deux ports : Tchefou, qui a été profond et l'est de moins en moins ; Weïhaï weï où les Anglais se sont installés pour surveiller et commander l'entrée du golfe de Tchili : commander à moitié seulement, et pas même, puisque les Russes sont établis à Port Arthur, à cette même entrée, à 160 kilomètres au nord-ouest, au bout du chemin de fer qui réunit leur Europe à leur Asie.

Sur le littoral du sud, nombre de golfes, de baies, d'anses tendent aussi à l'encombrement par les alluvions et les sables. La plus grande baie, assez profonde encore, et surtout admirablement située, celle de Kiaolcheou, a « fasciné » les Allemands, qui s'en sont faits maîtres. A son nord et à son nordouest, des terres basses qui s'allongent de la mer Jaune (au sud) au golfe de Petchili (au nord) séparent très nettement du massif continental du Chantoung le massif qui couvre la presqu'île et qu'assez exactement on a pu comparer à une tète de chameau. Ainsi en Tunisie, la dépression de Grombalia divise très bien du golfe de Hammamet (au sud) et du golfe de Tunis (au nord), la presqu'île montagneuse du Cap Bon du continent de l'ex-Régence.

Le massif qui charge la péninsule, la « tète de chameau >, faite surtout de roches archaïques, et les monts qui forment l'ossature de la région continentale de la province peuvent être

DEUXIÈME Presquile et Proi^ince de Chantoung.

considérés dans leur ensemble comme les restes] d'un plateau découpé dans tous les sens par de petites rivières au*régime torrentiel.

Dans la région spécialement péninsulaire, au^nord, une rangée de hauteurs est très rapprochée duj littoral, et les marins qui contournent la Péninsule les voient se succéder de l'est à l'ouest, presque toutes de la même forme et£de la même grandeur : ce sont des cônes réguliers, aux pentes douces, que Macartney et ses compagnons, les comparant aux chapeaux pointus que portent les officiers chinois, désignèrent, dans leurs journaux de bord, par les noms de « bonnets de mandarins ». Aucun de ces cônes ne dépasse beaucoup 1 000 mètres, mais le long du littoral du sud, les sommets de la chaîne bordière sont un peu plus hauts : le plus élevé de tous, dans le massif isolé du Laou chan, qui domine, à l'est, la baie de Kiaotcheou, dresse ses pitons à 1 100, 1 200, ou même 1 300 mètres.

La curieuse dépression qui relie entre monts la] baie de Kiaotcheou au golfe de Petchili est moins une vallée, une plaine, qu'une région faiblement, doucement ondulée, avec lac beaucoup plus proche de la mer Jaune, largement ouverte, que du golfe qui en est la grande indentation. Avec toutes ses appartenances et dépendances, anciennes eaux comblées, Richthofen lui suppose 6 000 kilomètres carrés. Le lac ci-dessus, le Peïma hou, soit lac du Cheval Blanc, très peu profond maintenant, y donne naissance à un affluent du golfe, jadis relié au moyen d'un canal de navigation à un tributaire de la baie accaparée par les Allemands.

Ce canal d'entre deux mers, livré au commerce vers l'an 1200, nous dit la tradition, est aujourd'hui obstrué, abandonné, réduit à quelques flaques d'eau et à un chenal sec franchi par d'antiques ponts de pierre; 'mais il n'importe guère : canal de nouveau creusé, routes, chemins de fer, quel que soit le mode de communication choisi, il y a ici un col bas et un transit facile, entre deux mers.

Les montagnes continentales du Chantoung couvrent un espace beaucoup plus considérable que les montagnes péninsulaires, et c'est grâce à elles que les terres hautes occupent ici 82 000 kilomètres carrés (à peu près l'aire du Massif Central de la France), « y compris les régions de collines de leur pourtour et les terres basses de leurs dépressions ». Ces 82 000 hectares répondent aux 56/100 de la province des « Monts Orientaux » ; les 44 autres centièmes appartiennent à la grande plaine chinoise.

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Les plus hautes cimes des monts occiden-

/// taux s'élèvent presque immédiatement au-dessus

LE TA ciiAX des campagnes du Hoang ho, au sud de Tsinan,

ou la capitale de la province. Ta chan ou Taï chan,

TÀi CHAN la « Grande Montagne », tel est le nom, célèbre

dans toute la Chine, du sommet principal, qui

s'élance à 1 545 mètres environ.

D'après la mythologie chinoise, le Taï chaû est la plus sainte des cinq montagnes sacrées de l'Empire : il n'y en avait d'abord que quatre.

Le Taï chan, disent les Chinois, « est l'égal du ciel, le souverain bienfaisant; il décide des naissances et des morts, de l'heur et du malheur, de la gloire et de l'ignominie ».

D'après le Chouking, voici déjà plus de quarante et un siècles que l'empereur Chun monta sur la cime de ce pic pour sacrifier aux rivières, aux collines, aux génies, et pour la consacrer officiellement au Dieu du ciel. Et depuis lors, parmi les empereurs des dynasties successives, jusqu'à nos jours, nombre de « pères du peuple » l'ont gravi pour y adresser leur prière à ce Dieu du ciel, tel que le conçoivent les Chinois.

Il n'y a pas que ces souvenirs de plus de 4 000 ans, il y a ceux de 2 500 années, ceux de Confucius, l'idole de la nation, le fils plus qu'illustre du Chantoung, né dans le voisinage de la montagne sacrée. Il essaya d'ascendre le Taï chaiî, mais ne put en atteindre la cime : un temple marque l'endroit où il dut s'arrêter, temple unique en son genre dans l'Empire, en ce qu'il ne contient pas une seule idole. La piété des Chinois pour leur philosophe, leur sage, leur législateur, l'admiration des lettrés et des mandarins, l'adhésion, parfois le concours des plus hautes autorités, puis, bien entendu, la puissance de la coutume, l'entraînement de l'imitation, la « moutonnerie », ont fait du Taïchan et surtout de Taïngan, la ville de sa base, la Mecque, la Jérusalem de la Chine, tout au moins de la Chine du Nord.

Même sans ses temples, son histoire antiquissime, le prestige du passé, le Taï chan mériterait l'ascension : la montagne, qui est de gneiss, a des contours fermes, des roches superbes, des entassements de blocs roulés les uns sur les autres, des gorges sauvages, suffisamment de précipices ; et de la cime, la vue est grandiose, sur tout un monde de pics et de dômes, des villes, des vallées de fleuves et, à l'horizon, au nord, à l'ouest, au midi, la plaine, les rives du Hoang ho et de la rivière des Transports.

On en fait l'ascension en partant de Taïngan ; c'est une distance de 20 kilomètres au nord de cette ville sainte, toute

DEUXIÈME Presqu'île et Province de Chaiîtoung.

remplie d'édifices religieux et qui, dans l'esprit des Chinois, est considérée comme une simple dépendance du Taï chan.

Aux lieux où le mont commence à se manifester vraiment par le relèvement de la pente, on entre dans une cité pieuse : temples, sanctuaires, cloîtres allongés aux deux bords du chemin; cité sans hôtels, auberges, buvettes, boutiques d'objets religieux — car tout trafic est prohibé dans ce Sinaï du Chaiîtoung, — mais l'industrie des moines qui pullulent ici sait comment s'y prendre pour tondre les pèlerins jusqu'à l'os, au moyen d'aumônes faites aux idoles et autres ruses de bonne ou mauvaise guerre.

Arrivé à l'extrémité de cette ville de recueillement, de prière et d'adoration, on passe par une porte marquant le terme de l'ascension de Confucius, ce dont quelques monosyllabes inscrits avertissent le pèlerin. Puis le paysage devient splendide par ses forets, ses torrents, ses cascades, le Taï chan n'étant pas déforesté comme presque toutes les montagnes chinoises.

Ensuite on atteint le pied du fameux escalier, le plus grand du monde : 6 000 marches, pas moins, larges dalles ombragées d'abord de cyprès, de cèdres et d'ifs, puis, plus haut, de pins à cime horizontale.

Des porteurs de palanquins attendent les pèlerins à chaque palier. Des files énormes de vrais ou faux infirmes et de mendiants vivent des aumônes que leur distribuent les pèlerins; tous ces malheureux, vêtus de haillons sordides, grouillant à l'entrée des grottes, au milieu des tas de pierres, forment un lamentable contraste avec la richesse des temples et la beauté de la nature environnante.

Ainsi l'on aborde à la Porte du Ciel ouverte sur le plateau terminal, bombé de quatre collines portant chacune un grand temple et semé, sur une étendue d'une lieue de tour environ, de rochers, aussi bien que partout encombré de sanctuaires, de cloîtres, de monuments commémoratifs, de ruines, demiruines, de temples bien entretenus, sous diverses invocations. Le plus visité de tous, c'est celui de Laounaï-naï, la Bonne Déesse, que viennent implorer les femmes stériles. Enfin, devant celui du « plus haut Dieu », une balustrade de bois entoure un rocher d'un mètre d'élévation : c'est là le culmen du Taï chan.

La plaine qui empâte le Chantoung au nord et à l'ouest, le long du Hoang ho et du Canal Impérial, fait partie de la fameuse Terre Jaune, Hoang tou des Chinois. Elle rattache la province, comme le fait aussi le cours du Fleuve Jaune, à cette région du lœss, qui fut le berceau de la Chine et dont linso-

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lente fécondité a fait des Chinois le plus nombreux jusqu'à ce jour, et le plus soigneux des peuples agricoles. C'est là que se pressent les populations, dans les grandes villes, les énormes bourgades, la campagne cultivée comme un jardin dont les jardiniers ne se fatiguent jamais.

C'est en vain que le Chantoung se déroule IV sous les mêmes latitudes que l'Algérie-Tunisie,

CLIMAT la Sicile, la Grèce, l'île de Crète, il n'a point le

ET PRODUITS climat d'Alger , de Bizerte, de Syracuse ou

DU d'Athènes, mais bien au contraire, comme toute

CHANTOUNG la Chine septentrionale, et quoiqu'il soit à moitié

entouré par la mer, un climat continental,

extrême, très chaud en été, rudement froid en hiver, avec la

moyenne de Bordeaux, de Milan, au lieu de celle de Palerme,

de Tunis ou de Sfax,

Néanmoins, plus au sud que le Petchili, plus loin des montagnes qui sont le rebord du grand plateau glacial de l'Asie, et bien avancé en mer, tandis que la province de Peking est dans une encoignure du continent, le climat y est plus doux, moins brusque et « sautillant » qu'autour de la grande ville métropolitaine.

Toutefois, janvier, le mois le plus dur, en cela suivi par février, appartient, selon les lieux, aux isothermes de O^ à — 4°, comme en Allemagne. Parfois la mer Jaune se recouvre de glace le long des côtes septentrionales, et l'on a pu se rendre à dos de mulet jusqu'aux îles du pourtour de la péninsule; tandis que le mois le plus ardent, juillet, a pour lignes isothermiques + 26° + 27°, ce qui est passablement « africain » et répond à peu près en Asie, à la même époque de l'année, à la température de Singapour et de Batavia. Mais, on l'a déjà constaté depuis longtemps, « la température du mois le plus chaud, ramenée au niveau de la mer, est à peu près égale, du nord au midi, le long des provinces littorales de la Chine, alors qu'en hiver, au contraire, le froid augmente très fort dans la direction du sud au septentrion ». D'habitude le mois d'octobre marque le commencement de la rude saison, où l'on voit le thermomètre descendre, en janvier ou en février, à — 20°, — 23°, presque — 30° ; abaissement incroyable sous ces latitudes où l'été peut amener une fournaise de + 40°.

Comme compensation, les oscillations de la chaleur au froid et du froid au chaud ont ici l'avantage d'être assez graduelles et régulières, grâce aux eaux marines qui baignent la

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côte et à l'obstacle que les hautes terres de la Mandchourie et de la Corée opposent à la brusque arrivée des vents polaires. Les typhons achèvent leur courbe dans la mer Jaune; ils ne pénètrent pas dans le golfe de Petchili.

Comme pluies, le Chantoung est bien partagé, tout au moins la région péninsulaire, et de deux façons : parce que la précipitation annuelle est suffisante, et parce que, ainsi que dans les autres pays régis par la mousson, la pluie tombe en été, quand elle est le plus nécessaire aux récoltes, surtout en juillet et en août. L'automne, le printemps sont peu mouillés et l'hiver presque pas : 6 centimètres seulement de la chute annuelle, contre 63 pour 100 en été. Quant à la grande plaine, on s'y désole souvent : la sécheresse est un abominable fléau dans la Terre Jaune, le terrain le plus fertile qu'il y ait au monde, probablement, mais qui n'est tel qu'avec une suffisante humidité, arrosage ou pluie.

Presque toutes les montagnes du Chaiïtoung sont entièrement déboisées : les forêts ont dû faire place à la culture sur les pentes basses, et les arbres des hauteurs n'ont pas été plus respectés par l'agriculteur avide. Les arbres fruitiers, les mûriers alignés compensent mal cette nudité générale qui n'a guère que des exceptions locales, insignifiantes dans l'ensemble du pays et du paysage. Il n'y a de bosquets dignes de ce nom que dans le Taï chaiï, et çà et là, sur la « terre sacrée » autour des temples, des sanctuaires de pèlerinage, plus ce que peut dresser d'arbres, de pins, de cyprès, d'ifs, de genévriers et de chênes, ici le cimetière du bourg, ailleurs le jardin d'une famille opulente.

Ce déboisement à fond a singulièrement gâté le pays, suivant la formule ordinaire : dégradation de la montagne, péjoration du climat, sécheresse des rivières suivies d'inondations terribles; elles habitants en souffrent à ne pas le croire, car le Chantoung est une contrée très froide pendant un grand tiers, presque une moitié de l'année, et l'on n'y exploite encore que très peu la houille, dont il y a toute abondance. Comment donc se chauffer? Il faut recourir aux herbes, aux buissons, aux fientes, à toutes sortes de petits combustibles.

Dans un pays où les habitants sont si rapprochés les uns des autres, la nature a presque complètement perdu sa flore spontanée : ce sont les plantes introduites par l'homme qui donnent à la contrée sa physionomie particulière. Les bêtes sauvages, pourchassées à outrance, ont presque disparu, et les pratiques de la petite culture ne permettent pas d'entretenir beaucoup d'animaux domestiques.

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Mais, grâce à sa part du Hoang tou, le domaine agricole le plus favorisé du « Milieu », le Chantoung, est une province très riche, malgré ses trois « pestes » : nudité du sol, sécheresse, crues tragiques du Hoang ho. Et aux produits tirés du sol par une culture « dévotionnée », céréales, légumineuses, plantes oléagineuses, tinctoriales, médicinales, fibres textiles, riz, soie, coton, opium (encore que le pavot y soit officiellement interdit, on l'y cultive sur une aire grandissante), la province ajoute une richesse minérale telle que probablement le seul Yunnan lui est supérieur.

Le Chantoung possède des gîtes houillers très étendus, dont on attend des merveilles ; on y trouve l'or et tous les métaux nobles, le minerai de fer s'y rencontre en abondance et ses roches renferment des pierres précieuses; on y recueille même de petits diamants.

Ces richesses, principalement celles du sol,

V ont fait à la longue du Chantoung une des

LES régions surpeuplées du Globe. Mais si le fait de

HABITANTS la surpopulatiou de cette province reste hors de

DU doute, on n'a pas de données bien exactes sur le

CHANTOUNG nombre de ses habitants, pas plus que l'on n'est

d'accord sur sa superficie.

Les évaluations varient, pour l'étendue de la province,

entre 121 000 et 169 000 kilomètres carrés ; l'aire probable est

de 145 000 kilomètres carrés, ce qui revient à peu près aux

27 centièmes de la France; sous ce rapport, c'est une des

petites provinces de l'Empire : quatre seulement sont moindres,

qui sont, par ordre décroissant : le Nganhoeï, le Fo'kien, le

Kiangsou, le Tchekiang.

Pour le nombre d'hommes, il en est autrement, et la province est une des plus habitées de la « Fleur du Milieu », absolument et relativement. Si l'on accordait toute créance aux recensements chinois, le Chantoung comptait 18 millions de « Chantoungois » en 1642, une trentaine de millions en 1812 comme en 1842, et 37 500 000 en 189i : soit 238 personnes au kilomètre carré, contre les 73 de la France, les 103 de l'Allemagne, les 130 de la Grande-Bretagne, les 228 de la Belgique, les 260 de la Saxe.

Bien que les hommes connaissant la Chine pour l'avoir parcourue en détail admettent qu'elle est vraiment encombrée de Chinois malgré ses grands espaces vides, il semble qu'il y a exagération dans ce nombre de 37 500 000 hommes, presque

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autant qu'en France, dans un pays presque quatre fois moindre, sans grande industrie et où précisément il y a bien des endroits inoccupés et un massif de montagnes supérieur en étendue à l'ensemble des plaines.

On a donc proposé de s'en tenir à 25 millions d'habitants, soit environ 170 individus pour 100 hectares, densité de population près de deux fois et demie supérieure à celle de la France, et plus grande que celle de n'importe lequel de ses départements, sauf la Seine, le Nord et le Rhône.

En s'en tenant à ces 25 millions de résidents, le Chantoung serait le second territoire de l'Empire comme population absolue, après le Houpé (30 millions) et le Setchouen (45 500 000), et le second comme population spécifique, après le Kiangsou (210 au kilomètre carré).

A maints égards le peuple du Chantoung diffère, surtout dans la « corne » péninsulaire et dans la montagne, de celui du reste de la Chine, notamment des Chinois du sud, et de ceux du Yangtze kiang. En moyenne élancé, bien fait, plus grand que ses compatriotes méridionaux et centraux, plus brun, de traits plus virils, plus accentués, avec des yeux moins bridés, moins obliques, plus de barbe à la lèvre et au menton, et rien, sauf la queue tressée, de l'image fade, grassouillette, ridicule, que l'Européen se fait des « magots » de la Chine.

Donc moins Chinois que le Chinois-type : ce qui peut, ce qui doit remonter à quelques différences d'ascendance, aux deux nations des Kiao et des Liai', antérieures aux « fils de Han » sur le sol du Chantoung, d'après les documents à nous transmis par le Yukong. Le Kiaotcheou des Allemands rappelle sans doute ces Kiao; Liaïcheou, ville voisine du golfe du Petchili, remémore ces Liai : d'autres noms font de même, pas seulement des noms de cités, mais aussi des noms de monts et de rivières; et les habitants montrent en divers lieux, notamment aux environs de Tchefou, des tombeaux qu'ils prétendent provenir de ces races d'autrefois (vers 2 500 ans avant l'ère chrétienne).

Comme caractère et capacités, on les loue : polis, bienveillants, pacifiques, point turbulents, très laborieux, fort intelligents, amis passionnés du travail des champs, excellents éducateurs des animaux, ne détestant pas l'industrie, et moins portés que les autres Chinois au grand commerce, à la banque, à la « transaction » quand môme, au culte du taël, ou comme on dirait ailleurs, du dollar. Ils fournissent en très grand nombre des recrues à la colonisation de la Mandchourie par les Chinois : ce en quoi ils rivalisent avec le Petchili.

Parmi les centaines de villes qui se pressent vr dans le Chantoung, les cités les plus populeuses

VILLES sont naturellement celles de la plaine alluviale ET LIEUX de l'occident, celles qu'arrosent le Fleuve Jaune PEMABQUABLES et SCS afflucuts et que traverse la voie, naguère navigable, du Yun ho ou « rivière des Transports >.

Ces villes-là paient pour leur richesse : elles sont très exposées aux plus grands périls, du fait de la nature et par les crimes de l'homme. Plusieurs d'entre elles ont été complètement détruites lors des inondations, et leurs campagnes ont été changées temporairement en marécages; d'autres cités ont été mises au pillage par les rebelles Taïping ou les brigands Nienfeï, et la population dispersée a dû se réfugier dans les villes murées ou dans les régions les moins accessibles des montagnes.

Mais, après chaque désastre, les cités se repeuplent promptement; bientôt les maisons d'argile ou de briques sont reconstruites, les baraques sont replacées et la population commerçante s'y presse de nouveau, en même temps que la campagne renaît par le concours des paysans jardiniers. En Chine le réservoir d'hommes est inépuisable, et les grands désastres se réparent du jour au lendemain.

Tsinan, la capitale du Chantoung, n'en est pas la cité la plus peuplée; elle le cède en cela à Weï bien, à Tengtcheou, peut-être à Tchoungkia keou. On lui attribue 200 000 âmes, ce qui n'est guère pour une grande ville de Chine. Mais rien de tout ceci n'est bien sûr, comme en tout ce qui concerne les estimations de population du Grand Empire, et, comme nous le dit Hesse Wartegg, les missionnaires de Tsinan, qui ont bien étudié leur ville, la croiraient volontiers peuplée de quelque 500 000 habitants.

C'est la Chinangli de Marco Polo ; son nom veut dire : « Capitale au midi du Tsi », d'après un fleuve Tsi dont le cours a été confisqué par le Hoang ho. Elle a son site à 6 ou 7 kilomètres de la rive droite du fleuve Jaune, à 37 mètres seulement d'altitude, au pied septentrional des monts du Taï chan, dans une campagne d'extrême fécondité parsemée de cônes isolés d'une centaine de mètres de hauteur qui furent des volcans. Elle doit probablement son existence, et en tout cas, beaucoup de ses agréments à des sources magnifiques, très révérées des gens du lieu : l'une d'elles s'épanche en véritable petite rivière. Les trois principales d'entre elles, origine du courant transparent que trois monosyllabes chinois appellent « Fontaines aux vio-

DEUXIÈME Pfoçince de Chaiîtoung, Tsinan.

lents bouillonnements », jaillissent dans l'enceinte d'un temple, où chaque année on les honore par une fête solennelle, à l'époque du grand marché annuel, qui dure un mois.

Cette abondance de belle eau vive a fait de Tsinan une cité semblable à Peking par la multitude des grands arbres qui ornent parcs, cours et jardins. Quand, d'un lieu élevé, on contemple de loin cette capitale, on dirait presque une forêt dans une plaine parfois couverte des eaux irritées du Hoang ho — car on a vu le puissant fleuve arriver jusqu'aux murs de Tsinan, notamment en 18G8 et en 1887.

La muraille entourant la ville proprement dite a 12 kilomètres de tour; celle qui enserre à la fois ville et faubourgs, triple ceinture de « remparts en terre avec fossés profonds », en a 42, six de plus que les 36 de l'enceinte parisienne. Mais une bonne part de l'énorme surface ainsi limitée est pure campagne avec cultures diverses et un charmant lac renommé pour ses jolies rives, ses îles boisées, ses « maisons à thé ». La partie urbaine est une des cités du « Milieu » les mieux tenues et les plus régulièrement construites; c'est aussi l'une de celles qui renferment le plus grand nombre d'habitants professant des religions étrangères. Le nombre des mahométans s'y élèverait à 10 000 d'après Williamson, à 20 000 d'après Fauvel, et 12 000 chrétiens catholiques se grouperaient dans la ville et aux alentours. Une des principales industries de Tsinan est la fabrication des soies, notamment d'une étoffe pour laquelle on emploie les cocons d'un ver à soie sauvage se nourrissant des feuilles du chêne. Les fausses pierres précieuses de Tsinan sont aussi l'objet d'un grand commerce.

Le port de la capitale du Chantoung sur le Hoang ho est Lokao, à 550 kilomètres environ de l'embouchure. Le fleuve, aux eaux d'un jaune brun ou d'un brun jaune, n'a par ici que 250 mètres de large, avec une vitesse de flot de 4 500 mètres par heure; notablement appauvri depuis sa sortie des monts par l'irrigation de la grande plaine, l'évaporation, les coulées de droite et de gauche, il ne porte que des barques ; les jonques ne le remontent que jusqu'à Tiemoun kouan, à une trentaine de kilomètres seulement de l'embouchure.

La ville qui passe, à tort ou à raison, pour la plus populeuse du Chantoung, Weï hien (250 000 habitants) n'a point titre de capitale : c'est un simple hien ou «lieu de troisième ordre », mais elle occupe une situation très heureuse au milieu de la plaine qui sépare les deux massifs montagneux de la province, et se trouve en communication facile avec les deux rives, golfe de Petchili au nord, baie de Kiaotcheou au sud.

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Elle s'élève à une quarantaine de kilomètres du golfe de Petchili, dans un pays accidenté de quilles volcaniques de 100 à 200 mètres de haut. Aussi le mur de sa double ville, haut de 16 mètres, large de 4 au sommet, est-il fait de blocs de basalte et de dolérite, matériaux dont sont également bâtis les villages de la contrée. Ces deux villes, l'administrative et la marchande, sont séparées par le Païlang ho, c'est-à-dire, à la française, par le « fleuve du Loup Blanc ».

Weï bien ou Weï tout court en lui enlevant la particule qui désigne son rang administratif, Weï est l'entrepôt général des soies, des tabacs, des charbons, des fers, des salpêtres de la contrée, et c'est de là qu'on expédie toutes ces denrées et ces marchandises vers le mauvais port de Kiaying ou vers d'autres havres du littoral, et surtout vers celui de Tchefou, lequel était jusqu'aux événements récents, qui sans doute modifieront tout, le seul port du Chantoung ouvert au commerce européen.

Depuis longtemps on a fait le tracé d'un chemin de fer qui mettrait Weï bien en communication avec la mer, mais le gouvernement chinois n'a pas manqué d'opposer sa force habituelle d'inertie à ce projet des Européens; il a ainsi gagné ou perdu (selon qu'on l'envisage) quelques pauvres petites années. Aujourd'hui qu'on lui fait la loi sans le moindre ménagement, Weï va devenir bientôt l'une des grandes gares de l'une des lignes du réseau allemand du Chantoung, celle de Kiaotcheou à Khaïfong par Weï, Tsingtcheou, Tsinan, Taïgan, Yentcheou, Tsining, Tcheoutsoun.

En attendant cette nouvelle destinée, c'est déjà le centre d'un réseau de routes plus ou moins carrossables qui la relient aux ports de la côte méridionale, au grand marché de Tcheoutsoun, à la riche Pingtou, entourée de ses mines d'or, et aux cités riveraines du golfe de Petchili, telles que Latcheou, fameuse par ses carrières de stéatite, où l'on a taillé un dédale de galeries. Enfin, autre avantage, à 20 kilomètres au sud, les Chinois exploitent le bassin houiller de Lioukou.

Il n'y a pas oO kilomètres, de l'est-est-nord à l'ouest-ouestsud, entre Weï et l'ancienne capitale du Chantoung, Tsingtcheou fou, ville à laquelle on suppose 70 000 résidents, en une enceinte de 15 kilomètres, où Ton peut croire que grouillèrent jadis des centaines de milliers de Chinois, quand Tsingtcheou était le lieu le plus important, le plus célèbre de tout le Chantoung.

Elle est bâtie au versant septentrional des monts du Chafïtoung, au pied d'un haut chaînon calcaire, près des sources

DEUXIÈME Province de CJiaiitoung, Weï, Tsingtcheou.

d'un tributaire gauche du Mi ho, lequel finit dans le golfe de Petchili.

Si déchue qu'elle soit de son ancienne splendeur, à côté de la ville tartare presque abandonnée, qui rappelle les premiers temps de la conquête mandchoue, il lui reste une grande importance présente, avec perspective d'un avenir industriel, parce que le pays, très densément peuplé, peut-être autant que n'importe quel autre en Chine, produit la soie sauvage en extrême abondance; et cela depuis plus de quatre mille ans, époque où les barbares Laï payaient aux empereurs d'alors un tribut annuel de cocons.

Tsingtcheou renfermerait une douzaine de milliers de Musulmans; c'est un des chefs-heux de l'Islamisme dans la Chine orientale, et l'étude de la langue arabe n'y est pas encore délaissée.

Il n'y reste rien du palais de marbre des empereurs de la famille des Ming, qui a précédé sur le trône de Chine la dynastie actuelle des Mandchoux; rien, ou çà et là quelques pierres, quelques sculptures, des inscriptions, dispersées dans les champs cultivés qui remplissent en majeure partie l'intérieur de l'enceinte. A une lieue environ au nord, on admire le Tchingloungtse, beau temple bouddhiste avec un cloître où il y a bien 800 moines. Dans la ville tartare, enclose d'une haute muraille, vivent environ 3 000 descendants des anciens conquérants de la Chine. Mais la grande curiosité de la contrée, à deux ou trois lieues de distance vers le couchant, ce sont les « pyramides chinoises », tombeaux d'anciens rois ou chefs de la Chersonèse du Chantoung; non pas des pyramides d'Egypte en magnifiques pierres « libyennes », mais des pyramides en terre, généralement fort bien conservées, assises sur des terrasses de 200 à 400 pas de tour, de 20 à 30 mètres de hauteur. Des pierres couvertes d'inscriptions sont malheureusement, pour la plupart, effritées, rongées par le temps, et illisibles les noms, les faits qu'elles prétendaient immortaliser. Ces pyramides remontent aux âges les plus divers, de la haute antiquité jusqu'au xvii° siècle.

A moins de 70 kilomètres en ligne droite à l'ouest sudouest de Tsingtcheou, Pochan jouit d'un grand renom industriel. Cette ville de 35 000 habitants ressemble à une cité de fabriques européenne par son animation, les bruits du travail, l'aspect sombre, noir, la fumée des usines. Sise en pleine montagne, sur le haut d'un tributaire du golfe de Petchili, elle exploite une excellente houille dans des collines percées de galeries en tous sens; elle tire des grès de son voisinage la

La Chine. livre

matière de poteries et de verreries dont les produits se vendent au loin en Chine; elle forge le fer, fabrique le vitriol vert et l'oxyde de fer rouge ou colcothar; elle exporte des émaux cloisonnés, des verres coloriés : en un mot c'est une ville industrielle, exactement dans le sens que les Occidentaux attribuent à ce mot.

Dans la partie la plus septentrionale de la péninsule, une ville de l'intérieur a le même rôle que Weï bien comme entrepôt et marché de réexpédition : c'est îloang bien. De là une route se dirige à l'ouest vers le port de Loungkeou, qui fait un assez grand trafic avec la Mandchourie; une autre rejoint au nord la grande ville de Tengtcheou.

Tengtcheou, qui serait la seconde ville de la province, du fait de ses 230 000 âmes, se trouve comme Tsinan, comme Weï, dans une région basaltique, vis-à-vis des îles Miao tao, et du passage qui, d'ici au bout de la presqu'île de Port-Arthur, ouvre à la mer Jaune l'entrée de cette plus vaste des baies de l'Empire. Tengtcheou fut un des ports ouverts par les traités au trafic de l'Europe. Les eaux y étaient jadis profondes eties jonques pouvaient pénétrer jusque dans l'intérieur de la ville pour y débarquer leurs marchandises. Les simples barques n'y entrent plus et les navires mouillent à une grande distance au large, dans une rade mal abritée.

C'est pourquoi les négociants étrangers ont transféré leurs comptoirs à quinze ou vingt lieues vers le sud-est, sur la rive de la mer Jaune, au port plus vaste, plus profond de Yentaï ou « Tour delà Fumée », ainsi appelé d'un feu qui servait jadis de signal aux habitants du littoral pour les prévenir de l'approche des pirates japonais. Cependant la ville est plus connue sous le nom de Tchefou, — Tchifou, — d'après un promontoire qui protège la rade au nord-ouest, et que domine un mont conique de 299 mètres de hauteur : c'est à la base de ce promontoire qu'on eût dû établir le port, afin de défendre les navires des vents de la partie du nord.

Tchefou, simple village au milieu du siècle, est maintenant une des grandes villes du Chantoung et l'un des ports de la Chine où les Européens se sont établis de la manière la plus agréable. En été, Tchefou est le « Trouville » des colonies étrangères de l'Empire Chinois, et les « baigneurs » ont devant eux de belles excursions sur des collines de schistes cristallins qui se relèvent vers des monts de 700, 800, et 1 000 mètres, portant, à ce bout extrême de la Chine, le môme nom qu'à l'extrémité contraire une des plus hautes rangées de l'Univers,

DEUXIÈME Province de Chaiîtoung, Tengtcheou, Tchefou.

le Kouenlun. Mais, si le pays de Tchefou est pittoresque, c'est aussi l'un des plus pauvres du Chantoung.

Sur les 120 000 habitants que des rapports de consuls attribuent à Tchefou, — 32 000 seulement d'après un document récent — l'on compte environ 400 Européens, soit huit fois les 50 d'il y a trente ans; ils résident moins en ville que dans la banlieue.

Ce n'est pas le commerce et les bains de mer seulement qui les attirent, mais aussi la bonté du climat, qu'on regarde comme le meilleur, le plus sain du littoral de la Chine, avec un été moins accablant qu'en nombre d'autres lieux du rivage marin de la « Fleur du Milieu », la chaleur estivale y étant traversée de belles et bonnes brises. Quant à l'hiver, il est dur et long : cinq mois, des derniers jours de novembre aux derniers jours d'avril; on est pourtant sous 37»33'20" de latitude, comme aux confins de l'Estrcmadure portugaise et de l'Algarve, ou du « Sérénissime » royaume de Murcie.

Il y a tantôt vingt ans, en 1879, le commerce de Tchefou s'exprimait par une valeur de 105 millions de francs, environ, et un mouvement de 1 376 navires, de 804 365 tonnes.

En 1899, le nombre de tonnes d'entrée et de sortie a été de 2 526 208, mais le chiffre global du trafic n'a guère dépassé celui de 1879; il n'est monté qu'à environ 112 millions de francs, dont près de moitié pour le pavillon anglais, près du quart pour le pavillon chinois et près du septième pour le pavillon japonais.

En réalité, Tchefou n'a pas répondu aux espérances grandioses et aux rapides progrès des premières années de son ouverture au trafic des « Occidentaux ». On supposait que ce port libre de glaces ne tarderait guère à confisquer le commerce maritime du pays au détriment de l'embouchure du Peï ho glacée pendant les mois d'hiver : d'où la croyance, qui semblait fondée, que le nouveau port à traité serait l'entrepôt de Peking. Malheureusement les communications avec l'intérieur étaient, et sont encore très difficiles, et, comme on l'a dit plus haut, la contrée n'est pas riche.

Que va-t-il advenir de Tchefou depuis que les Anglais ont « soufflé » aux Japonais le port de Weïhaï weï, que ceux-ci regardaient comme appartenant à 1' « Empire du Soleil Levant » à la suite de leurs victoires sur « l'Empire du Milieu » et spécialement depuis qu'ils s'en étaient emparés sur l'amiral Ting, qui leur avait plus vaillamment résisté que ses autres collègues, amiraux ou généraux chinois? Il leur était extrêmement précieux, à trente heures seulement de Sasebo, qui est leur port de guerre dans l'île de Kiousiou, à douze de Port-Arthur, à

La Chine. livre

seize de Tchcmoiilpo, port de cette Corée que le Japon a tant à cœur.

L'Angleterre s'est établie en 1898 à Weïhaï weï, par un bail de quatre-vingt dix-neuf ans obtenu de la Chine, suivant la nouvelle formule de prise de possession inaugurée par l'Allemagne en ce même Chantoung, à Kiaotcheou. Ce port n'est pas excellent; on le qualifie même de médiocre; il n'a derrière lui que la stérile montagne de la corne du Chantoung et jusqu'à ce jour son trafic s'est borné à de modestes relations avec la Corée, la belle péninsule, la « Sérénité du Matin », qui n'est même pas à 300 kilomètres au levant de Weïhaï weï. Vu l'absence d'arrière-pays, et la difficulté de communiquer avec la Grande Plaine, les Anglais n'essaieront probablement pas d'en faire un entrepôt de commerce; ils l'ont sans doute accaparé pour créer un port de guerre, un arsenal, un concurrent naval, militaire et politique de Port-Arthur.

D'ailleurs la nouvelle « colonie » allemande, Kiaotcheou, est infiniment mieux située que Weïhaï weï pour concentrer les relations du littoral avec l'intérieur du Chantoung et la vallée du Fleuve Jaune.

Comparés à Port-Arthur, Weïhaï weï et Kiaotcheou sont « en Tair », coupés l'un de l'Angleterre, l'autre de l'Allemagne, par la mer immense, alors que Port-Arthur tient sans lacune, par le continent, à la « Sainte-Russie », à une extrémité du transsibérien.

On reconnaît à Weïhaï quelques avantages, mais bien minimes au point de vue de ce qu'on nomme la grande guerre et la haute politique. Il a dans sa banlieue une campagne peu étendue, il est vrai, dix kilomètres seulement sur six, de la mer au massif de Haïchan ingan sou, mais très féconde et fort peuplée, où, dit Villetard de Laguérie, on pourra créer en quelques années une « Conca d'Oro » comme celle de Palerme, une « huerta » telle que celle de Valence ou de Murcie. Ceci est un avantage permanent, mais sur quelques milliers d'hectares seulement. L'avantage passager consiste en ce que Weïhaï weï, bien que fortement démantibulé par les Japonais, pendant la guerre d'abord, puis lors de leur départ, peut opposer à une attaque les forts dont l'avait armé la prévoyance de Li Hung tchang; et aussi en ce qu'il possède un arsenal capable de petits radoubages et de légères réparations.

Tout ceci dit, il paraît bien que l'Angleterre, prise de court par l'imprévu, la rapidité des événements, et méditant d'ailleurs le « coup du Transvaal » a mal paré le « coup de Port-Arthur ».

Youngtching et Chitaou, ports les plus orientaux de la presqu'île, « brocantent » avec la Corée; les carrières de pierre

DEUXIÈME Province de Chantoung, Weïhaï.

de Chitaou ont fourni récemment des matériaux aux Russes pour les travaux militaires de Port-Arthur dont il convient naturellement de faire un « Gibraltar ».

Comparé au versant septentrional de la côte du Chantoung, celui du sud, qui regarde vers la haute mer, est pauvre en grandes cités et en rades fréquentées, à l'exception de Kiaotcheou, qui reçoit déjà beaucoup de navires et qui prétend ouvertement « aux plus hautes destinées ».

L'une des villes les plus populeuses de cette région, Laïyang, « capable » peut-être de 50 000 âmes, frôle de son enceinte murée une rivière qui va se déverser dans la baie de Tingsi; tout autour le pays est densément habité et produit beaucoup de soie sauvage.

Tsimo, Tsime, Tsimi, cité d'à peine 20 000 âmes, est un marché de denrées agricoles, d'où l'on expédie surtout des porcs, des céréales, des fruits. A une cinquantaine de kilomètres au sud s'élève une colline parsemée de temples et percée dans tous les sens de galeries où l'on recueille des pierres précieuses que les prêtres font vendre à leur profit pendant les foires du pèlerinage. Tsimi, située sur un affluent de la baie de Kiaotcheou, à 10 kilomètres à peine de cette petite mer intérieure; Kaoumi, ville de 50 000 habitants, au moins, d'après Hesse Wartegg, au voisinage du lac de Peïma hou; et d'autres villes et bourgades de plus ou moins d'importance, font maintenant partie de la zone des intérêts allemands, en tant que comprises dans le demi-cercle de 50 kilomètres de rayon, tracé autour du point central de la baie de Kiaotcheou.

Dans la région du Chantoung méridional, dont les eaux vont se perdre au sud au milieu des marais qui ont remplacé l'ancienne branche méridionale du Hoang ho, la cité la plus populeuse est celle de Yitcheou,où se trouve une communauté considérable de mahométans. Les derniers renflements des « Monts orientaux » qui viennent disparaître près de Yitcheou, et dont l'un est une montagne sacrée, à peine moins vénérée que le Taï chan, renferment des couches de charbon de terre régulièrement exploitées. Ces mines de houille, et aussi les mines de fer de la contrée amèneront avant longtemps la construction d'une voie ferrée de Kiaotcheou à Yitcheou, ville qui pour l'instant n'a rien de bien remarquable dans son enceinte d'environ 5 500 mètres de tour.

Dans l'ouest de la province, près de la base des monts, dans la région de la Terre Jaune, sur une rivière qui se dirige vers le Canal Impérial, Yentcheou fou, ville de 60 000 habitants, dont

La Chine. livre

la muraille a 8 kilomètres de circonvallation, fut plus puissante autrefois. Elle avait rang de capitale, quand l'empereur Yu la mit à la tète d'une des neuf provinces entre lesquelles il divisa la Chine, voici bien quatre mille ans passés : une inscription placée sur la porte occidentale de la ville rappelle son ancienne gloire. On se trouve ici dans l'une des régions classiques de la Chine; les noms des villes, des montagnes, des rivières de la contrée se lisent à chaque page des annales les plus anciennes, et l'on est tout près de la patrie de Confucius, pas très loin de la ville sainte, Taïngan fou.

Il n'y a môme pas vingt kilomètres, d'ouest en est, entre Yentcheou et la célèbre Kioufao, bâtie à 216 mètres d'altitude, au pied occidental du massif du Chantoung, sur un affluent de la « Rivière des Transports ».

Kioufao, la « Jérusalem des Chinois », en tant que patrie de Confucius, leur plus grand sage, honoré comme un Dieu, est peuplée en partie par la descendance de ce Koungfoutse, la famille des Koung : aux quatre cinquièmes de ses 25 000 habitants, d'après Richthofen, pour la moitié seulement, dit Hesse Wartegg. Ces Koung sont pour la plupart des hommes robustes et bien faits; mais il ne paraît pas qu'un seul membre de cette famille si nombreuse et si respectée se soit distingué d'une manière exceptionnelle pendant les soixante-seize générations qui se sont succédé depuis que l'ancêtre commun a donné des lois morales à l'Empire. On cite pourtant quelques Koung devenus d'importants personnages et un grand savant d'il y a 2 100 années, Koung ngan Kouo. Contrairement à l'ordre chinois, la famille de Confucius reste noble à toujours, au lieu des douze générations qui mettent fin à un nom de noblesse, et son chef a le titre de duc, il est puissant, riche, et le « noble des nobles » de par ses 2 700 ans bien prouvés de généalogie héraldique. Qui oserait en cela se mesurer avec lui? Qui peut montrer un pareil nombre de « quartiers » authentiques en Europe?

Le temple principal, élevé à la mémoire de Confucius, l'un des plus splendides et des plus vastes qu'il y ait en Chine, renferme une série d'inscriptions datant de toutes les dynasties depuis deux mille ans; des vases, des ornements en bronze, des boiseries sculptées ornent les galeries, les parois et forment un musée complet de l'art chinois; des arbres antiques, quelques-uns plus que millénaires, cyprès, cèdres, pins d'énorme taille, croissent, toujours respectés, dans le parc environnant. L'un d'eux, cyprès au tronc noueux, fut planté

DEUXIÈME Province de Chantoung, Kioufao.

par Confucius lui-même; il est mort, mais de sa souche, entourée d'une balustrade en pierre, devant « la Porte du front d'or » monte un rejeton qui a déjà quatre ou cinq pieds de tour. Ce parc, ce temple, ou plutôt cet ensemble de temples, de pavillons, de portes triomphales, de colonnes sculptées de bois, et de ce qui est rare en Chine, de pierres, ces inscriptions « pompeuses », tous ceux qui ont visité le « Temple de Confucius » s'accordent à dire que c'est là une des merveilles de l'Empire des Fleurs.

Dans les appartements particuliers du duc, prince de la famille, se voient des objets précieux ayant appartenu au grand moraliste, urnes, trépieds, manuscrits; le domaine de ce personnage, fief direct de l'Empire, n'a pas moins de 66 000 hectares.

Quand les rebelles Taïping pénétrèrent dans Kioufao, ils respectèrent le temple, le palais et leurs trésors; ayant appris que le mandarin du lieu était de la famille du philosophe, ils s'abstinrent même de le tuer, par exception spéciale à leur règle constante.

Non loin du temple s'élève la haute butte funéraire qui a probablement valu à la ville son nom de Kioufao ou « Tertre contourné » et qui recouvre les ossements de Confucius; tout autour et sur une vaste étendue de pays, s'étend la nécropole familiale. D'autres tombes d'empereurs et de grands personnages, dont quelques-uns vécurent avant Confucius, se voient aussi dans les environs.

Enfin, à une vingtaine de kilomètres au sud-sud-ouest, près de la petite ville de Tsiou bien, un autre cimetière, dont les chênes et les cyprès ont fait une forêt sacrée, reçoit depuis plus de vingt-deux siècles les corps de tous les descendants de Mengtze ou Mencius, le plus célèbre disciple de Confucius : disciple non immédiat, puisqu'il naquit un siècle et demi environ après son maître.

Vingt-deux siècles de durée familiale à Tsiou bien ! Et vingtsept à Kioufao! C'est donc en Chine que les physiologistes pourront étudier à fond ce qu'ils cherchent vainement en Europe, des familles qui se soient maintenues depuis plus de deux mille années : il est vrai que, lors de chaque mariage, elles se mêlent au sang étranger, puisque l'union entre époux d'un même nom de famille est absolument interdite dans le Royaume Central. En 1865, lorsque Williamson visita Tsiou bien, le chef de la famille, descendant de Mengtze de mâle en mâle, appartenait à la soixante-dixième génération.

La « Jérusalem de la Chine », incroyable contradiction, ' ï99>

La Chine. livre

n'est pas visitée en pèlerinage malgré la vénération universelle pour Confucius, le vrai père, le vrai dieu de son peuple, et quelque magnifiques qu'y soient le parc, le temple, et prestigieux les souvenirs.

Tandis qu'à 65 kilomètres en ligne droite au nord-nord-est, à travers monts, Taïngan fou a vu « venir des centaines de millions de pèlerins » depuis les milliers d'années qu'on révère ses sanctuaires et ceux de la montagne sacrée qui la domine au nord, le Taï chan, que gravit le prodigieux escalier de 6 000 degrés.

Taïngan borde, à 216 mètres au-dessus des mers, un sousributaire du Grand Canal, le Wen ho, venu de l'est, d'une région de fer et de houille; tout le pays d'alentour est riche, peuplé, couvert d'arbres fruitiers, de mûriers.

Elle héberge des pèlerins venus de toutes les provinces de la Chine, mais bien moins que jadis, alors qu'avant les massacres de la guerre des Taïping, il lui en arrivait annuellement de 250 000 à 500 000. Ces brigands la prirent et la pillèrent sept fois, avec les massacres de rigueur, et d'énormes ruines témoignent de leur passage, dans les faubourgs comme dans la ville, qui ne font plus ensemble qu'une cité d'à peine 45 000 âmes.

Toutefois, en 1869, Markham y trouva réunis jusqu'à 70 000 visiteurs; leur nombre est naturellement le plus élevé pendant la durée du grand marché annuel.

Le temple principal, « digne à lui seul du voyage », occupe la plus grande partie du nord de la ville, au milieu d'un parc de 10 hectares dont les arbres ont été plantés par divers empereurs, depuis le x'= siècle. Les murs du sanctuaire sont couverts d'une peinture panoramique fort curieuse représentant une procession impériale des anciens temps, avec des éléphants blancs et des chameaux.

Dans la partie du Chantoung qu'on pourrait appeler le « Trans-Hoangho », en opposition au « Cis-Hoangho » qui fait le gros de la province, Toungtchang, dont le noyau est une menue cité de 4 kilomètres seulement de circuit, a pris rang, par ses énormes faubourgs, parmi les agglomérations les plus actives de l'Empire Central : le dédale de ses rues et de ses canaux rappelle Changhaï ou Tientsin. Cette ville située sur le Canal est une des plus antiques de la Chine, une de celles dont le nom reparaît le plus souvent dans les annales de la tant vieille nation : c'est de là que sortit la dynastie des Tcheou, fondée par le héros Wang, « à la figure de dragon et aux épaules de tigre ».

DEUXIÈME Province de CJiantoung, Taïngan, Kiaotclieou.

A une cinquantaine de kilomètres nord-nord-ouest de Toungtchang, Kintsing, au confluent du Canal Impérial et du Wei ho, reprend peu à peu l'animation commerciale qui faisait sa prospérité avant les désastres de la révolte des Taïping compliquée du brigandage des Nienfeï.

Deux missionnaires allemands ayant été VII massacrés par la foule dans une mission quel-

KIAOTCHEOU : conquc, l'Allemagne jugea venu le moment de PROJETS s'assurer en Chine un grand et commode pied- D'AVENiR à-terre, un plus vaste Hongkong, un lieu qui serait à la fois une forteresse, un port de commerce, une base d'opérations militaires.

Instruite depuis longtemps, par l'illustre Richthofen, des grands mérites d'une baie de la rive méridionale de la péninsule chantoungaise, elle mit sa lourde main sur cette grande rade intérieure à laquelle on donne toujours le nom de Kiaotcheou, bien que la ville d'après laquelle on la désigne ait été repoussée dans l'intérieur de la campagne par l'effet des atterrissements.

C'était en décembre 1897, après les désastres de la guerre sino-japonaise et le cruel traité de Simonoseki.

La Chine ne voulait, c'est-à-dire ne pouvait pas résister : elle signa donc, en mars 1898, la cession à l'Allemagne, par bail de 99 ans, de la baie de Kiaotcheou et territoire adjacent; plus le droit d'exploiter, de préférence à toute autre nation, les mines du Chantoung et de construire, c'est-à-dire posséder le réseau de chemins de fer qu'il lui plairait d'établir dans la province à l'orient des monts.

L'Allemagne a obtenu de la sorte un territoire d'environ 920 kilomètres carrés, dont plus de moitié, 5o0, occupés par la baie de Kiaotcheou.

Ce n'était pas assez, et par acte authentique elle s'est fait attribuer, sous le nom de « zone d'influence », un territoire près de huit fois plus étendu : 7 100 kilomètres carrés, circonscrits par une demi-circonférence ayant son centre au lieu médian des eaux de la baie.

Telle est l'étendue de la Deutsch China, de la Chine allemande.

Ce n'est pas tout à fait le vingtième de la province. En supposant que le territoire de Kiaotcheou ait une densité de population égale à celle du Chantoung, et que le Chantoung soit habité par 25 millions d'hommes, la Deutsch China comprend 84 000 résidents.

La baie de Kiaotcheou, vaste de 55 000 hectares, a de précieux avantages : on y entre par 40 mètres de fond, on y

La Chine. livre deuxième

trouve bons ancrages et bons abris, elle résiste bien à l'hiver qui ne la gèle que très peu et pour peu de temps, enfin le climat n'y contrarie guère l'organisme européen. C'est en somme presque un pays du nord, avec un hiver qui ne manque pas de journées froides.

Dans le rayon de 50 kilomètres autour du point central de la baie, sont compris presque tout le massif du Laou chan à l'est, une partie de celui du Changyé chaù à l'ouest, le lac Peïma hou au nord, des chaînes de collines, nombre de vallées, des a terres jaunes » et les villes de Kiaotcheou, de Tsimo, de Kaomi.

Le Laou chan, c'est-à-dire « les Monts pénibles », chaînon littoral, granits et gneiss dénudés, monte à 1 100 mètres, et peut-être 1 300 : sa nudité « grandiose », la précision, la hardiesse de ses formes, la façon dont il s'élance hors de la mer le font paraître plus haut qu'il ne l'est en réalité. Au pied de ses escarpements méridionaux, la baie de Laou chan s'avance profondément entre des roches, en un port parfaitement abrité.

C'est au pied de ses contreforts extrêmes, au sud, que s'échancre, à l'entrée delà baie, le port de Tsingtau, ancrage bien protégé contre la mousson d'hiver, mal contre les vents d'été qui poussent avec violence les vagues sur la plage; et c'est à l'ouest de ces bastions terminaux, dans l'intérieur de r « étang », que les Allemands construisent le port futur de leurs « eaux intérieures ». Déjà dans le Laou chan, ils ont débaptisé nombre de cimes devenues le Friederichsberg, l'iltisberg, le Prinz-Heinrich Berg, le Kaiserstuhl. Dans la presqu'île au sud de l'entrée, il y a un autre Prinz-Heinrich Berg, un Irène Berg; la plus grande île de la baie, devenue presqu'île à marée basse par le progrès des alluvions, ce qui est aussi le cas de l'ex-île de Tchiposan, a pris le nom de Cormoran Insel. Les caps sont maintenant Irène Spitze, Kaiser Spitze, Cormoran Spitze, que domine en arrière le Siotchou chaià ou Tamo chan (675 mètres). Assurément ces dénominations, dont beaucoup dues à la flatterie, sont plus faciles à garder en mémoire que les précédents noms chinois.

Kiaotcheou, à 7 ou 8 kilomètres au nord-ouest de sa baie, est une ancienne ville dont la première syllabe remémore, at-on dit plus haut, les barbares Kiao soumis aux lois de l'Empire à partir du vi"^ siècle avant notre ère, donc à une époque où la petite mer interne était moins ensablée, moins envasée qu'aujourd'hui, parce que les montagnes du Chantoung avaient jusqu'alors conservé leurs forêts, et, bien

Fig. 5. — Ancien détroit du Chantoung.

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La Chine. livre

entendu, parce que le Kiao ho et autres affluents n'avaient pas eu le temps d'apporter un aussi grand cube d'alluvions. La dégradation progressive de son lac marin, l'impossibilité où sont maintenant les jonques de remonter jusqu'à la ville, les massacres des Taïping ont beaucoup nui à Kiaotcheou; on lui suppose pourtant encore une population supérieure à 50 000 âmes, y compris les faubourgs continuant la « cité mère » autour d'une enceinte bastionnée percée de trois portes.

La ville que les Allemands construisent, solidement, avec méthode, derrière le promontoire de Tsingtau, à portée de la rade du même nom, fait déjà bonne figure. C'est elle, et non Kiaotcheou, qui deviendra le lieu militaire, naval, commercial, « impérial » de la « Chine Germaine » ; elle a été déclarée port libre en 1898 et sa baie est remplie de navires.

C'est là que sera le point de départ du réseau par lequel les nouveaux maîtres méditent « l'exploitation rationnelle » du Chantoung, de ses mines, surtout des houillères de la montagne, et des produits de la plaine exubérante. Ce réseau, tel qu'on le conçoit d'avance, et sans préjudice de ce qui se décidera après connaissance plus intime du pays, comprend essentiellement :

Une ligne du nord : de Tsingtau à Tsinan, la capitale de la province, par la grande ville de Weï bien et par Tsingtcheou. Elle rapprochera de la mer les houilles de Po chaii, de Tchangkiou, les soies de Tsingtcheou; c'est environ 350 kilomètres, dont 150 de Tsingtau à Weï bien. Mais ce ne sera là qu'un commencement : le tronc commun se continuera au nord-ouest, dans les plaines du Hoang ho et du Canal Impérial, jusqu'à la rencontre du chemin de fer de Peking à Hankoou; et au sud, puis à l'ouest-sud-ouest, jusqu'à ce même chemin de fer, jusqu'à Kaïfoung, par Taïngan, la ville des temples, Yentcheou, Tsining, Tsaoutcheou;

Une ligne du nord-est, d'environ 200 kilomètres, de Tsingtau à Laïyang, pays de la soie sauvage, et au grand port de Tchefou ;

Une ligne du sud, longue de 265 kilomètres, se détachant de la ligne du nord à Kaomi et aboutissant à Yitcheou; elle desservira les mines de fer, de houille, voisines de ce point terminus, qui ne sera tel que jusqu'à prolongement méridional vers la lointaine Changhaï;

Une ligne unissant, au sud et à l'ouest des monts du Chaiitoung, Yitcheou à Tsinan par Yentcheou et Taïngan : de Yentcheou à Tsinan, elle usera des rails de la voie de Tsinan à Kaïfoung.

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DEUXIÈME Prof^ince de Chantoung, Kiaotcheou.

Il est possible, on peut même dire probable, après les derniers événements, que ce réseau ne restera pas longtemps à l'état platonique.

Le temps est définitivement passé où toutes les classes de la société chinoise se « rebiffaient » énergiquement contre les chemins de fer, où surtout les idées religieuses du peuple chinois s'opposaient au passage à travers les cimetières qui, en Chine, sont, on peut dire, « ubiquistes ». Le feng-choui, dit à peu près Richthofen, les esprits des vents et des eaux se déclarent satisfaits dès qu'à côté d'un profit visible dans la vente du terrain, il y a la petite somme suffisante pour le transport des os des ancêtres vers un nouveau champ de repos éternel.

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