‹ L'empire du milieuChapitre 63 sur 157 · LIVRE CINQUIÈME IndustHe Chinoise · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME IndustHe Chinoise

fabrique passe par vingt, cinquante, cent mains qui ne s'occupent que d'un seul détail, et s'en occupent toujours; ces ouvriers y deviennent donc extraordinairement habiles et rapides; machines eux-mêmes avec la précision de la machine, mais aussi bornés que la machine et devenus purement automatiques.

Tandis qu'en Chine chaque objet d'art est l'œuvre d'un seul artiste, qui le dessine, le moule et le peint; il en est de même des meubles et des étoffes, tous produits du travail individuel. Dans beaucoup de provinces, les paysans eux-mêmes sont aussi des artisans : ce sont eux qui tissent, filent leur coton et fabriquent leurs toiles. Ils excellent surtout dans la vannerie; le tissu de leurs corbeilles est si serré, qu'elles servent au transport de tous les liquides, comme les seaux de bois et les vases en métal.

Sauf pour un petit nombre d'objets, les habitants du Royaume Fleuri ne peuvent cependant plus se vanter de leur supériorité sur les « barbares de l'Occident », et même ils imitent ce qui leur vient d'Europe « avec un engouement souvent naïf ». Les outils, les ornements, les montres et les pendules, les mille choses de toilette et de ménage que fabriquent des ouvriers de Canton et de Fatchan, afin de les expédier dans tout l'Empire Central, ont été pour la plupart copiés sur des échantillons importés d'Occident, et pour les grands travaux, ce sont des instructeurs venus d'Europe ou du Nouveau Monde, qui ont enseigné « aux enfants de Han » l'art de construire et de diriger les locomobiles, les machines des filatures et des bateaux à vapeur; ce sont eux qui vont leur apprendre comment on extrait économiquement, prudemment et vite la houille et les minéraux, comment on fond et comment on travaille les métaux, et comment on augmente la « création » de tout ce que la chimie imagine de corps nouveaux et vraiment révolutionnaires.

Quant aux anciennes industries des Chinois, il leur serait difficile de les transformer, puisque leurs procédés sont d'une simplicité et d'une précision parfaites. Il en est qui ne se sont pas modifiés depuis quatre mille ans; ils pourront disparaître, remplacés par d'autres, mais ils ne peuvent changer : Sinl ut sunt, aut non sint! Et, puisque le français est souvent aussi bref que le latin : Qu'ils soient tels ou ne soient!

Parmi diverses industries qui ont disparu, sans doute parce que les procédés n'étaient connus que d'un petit nombre d'artisans, il en est que ni les Chinois ni les Européens n'ont pu retrouver.

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Les meilleurs de nos ouvriers sont incapables de fabriquer des bronzes niellés, des émaux et des vases de porcelaine comparables à ceux que l'on conserve dans les musées. Pour la teinture, obtenue principalement par des sucs végétaux, les Chinois sont encore les maîtres des Européens et ils possèdent diverses couleurs dont le secret n'est pas encore connu à l'étranger.

Le triomphe à la fois industriel et artistique de la Chine, ce i'ut la céramique.

Ji « Qu'on ne s'y méprenne pas, dit excellem-

VART ment Philippe Daryl, la céramique est le véri- CHiNOis table idiome artistique du génie oriental. Comme expression de leur sentiment esthétique, les Aryas ont adopté le marbre ou la pierre, la couleur appliquée sur la toile ou le bois; les « Touraniens » ont choisi l'argile cuite et le galbe mystique du vase décoré. De toutes les poteries que le monde a connues, la plus belle est sans contredit celle des Chinois. Après trois siècles d'efforts, le monde occidental n'a pas encore su l'égaler. Sèvres se targue avec raison, comme d'un tour de force, d'avoir pu reproduire exactement une soucoupe ou une tasse de la Chine. Mais les craquelés, les verts de mer, les bleus des Fils de Han, qui les retrouvera jamais? Leurs vieux maîtres en ont emporté le secret. On s'en console chez nous en attribuant naïvement une espèce de supériorité à la peinture sur toile ou à la statuaire en marbre, et en regardant les autres manifestations de i'art comme inférieures ou purement décoratives. C'est un préjugé latin que rien ne justifie. Son moindre défaut est de nous donner des monuments très périssables. Quelle durée peuvent avoir les peintures sur toile? Cinq ou six siècles au plus. Admettons qu'à force de soins el de restaurations on arrive à prolonger l'existence d'un tableau à l'huile, que restera-t-il de l'original après mille ans? A peine un souvenir et un fantôme. Et il ne faut qu'un accident, un incendie ou un rongeur pour détruire ce fantôme. La peinture sur porcelaine, elle, est éternelle. Elle passera des milliers d'années en terre, ensevelie sous les immondices et les décombres, pour reparaître plus radieuse que jamais. Les morceaux mêmes en sont bons. 11 est tel fait de la vie des Égyptiens ou des Étrusques que nous connaissons seulement par un fragment de poterie grand comme la main, tandis que leurs tableaux, ceux des Grecs, ceux des Romains, ont été anéantis sans retour. Même les vieilles monnaies et les

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médailles arrivées jusqu'à nous doivent souvent leur conservation au pot de terre où elles étaient enfermées. L'or disparaît, le fer tombe en poussière : la faïence résiste et survit. C'est le grand trait d'union que les peuples se lèguent à travers les âges. Ce n'est pas sur le bronze ou le marbre que l'humanité devrait inscrire ses annales, pour les perpétuer : c'est au grand feu, sur des blocs de terre cuite, comme faisaient les historiens de Ninive et comme font les Chinois, sous une autre forme. Car il n'est pas un seul de leurs pots dont le dessin ou la couleur, les ornements, la décoration générale et le détail n'aient un sens historique ou symbolique. Peu importe la langue que parle l'artiste et le moyen qu'il met en œuvre pour traduire sa pensée. Il n'y a pas dans l'art de prééminence pour un procédé. Que l'idée s'exprime par l'architecture, par la statuaire, par la magie de la couleur ou par la sonorité des rimes, l'essentiel est qu'elle soit haute à la fois et accessible à la foule; or, la Chine a atteint dans ses œuvres céramiques un degré d'excellence qui n'a jamais été égalé. >

C'est ici le moment de dire combien les Chinois sont un peuple artiste, qui fut dans les arts comme en toute autre chose, l'instituteur des Japonais si vantés.

Ils ont brillé (plutôt qu'ils ne brillent, — mais tout peuple a ses « hauts » et ses « bas ») — , ils ont brillé de tout temps par une exquise fantaisie. Au rebours des Européens, qui ont pour unique souci d'imiter la nature, les artistes du « peuple de Han ï préfèrent l'inventer; ils disposent à leur gré des formes de ce qui est, pour en faire ce qui pourrait être : à l'oiseau réel ils opposent l'oiseau fantastique, aux lézards authentiques, les dragons imaginaires, à la forêt des arbres, tels que la terre les dresse aujourd'hui, la sylve qui n'a jamais ombragé de ravines. Nous nous contentons du pittoresque, il leur faut l'impossible, entre rêve et cauchemar : extraordinaire antinomie, chez le plus singulier de tous les peuples, entre le calme d'une raison terre à terre et les orages d'une imagination qu'aucune étrangeté n'épouvante.

Dans les peintures de leurs vases, dans leurs bronzes, dans leurs dessins et tableaux, dans les sculptures sur bois ou sur granit de leurs temples, palais et pagodes, dans la décoration de leurs parcs, jardins, kiosques, de leurs portes triomphales en hommage aux sages, aux femmes vertueuses, aux veuves fidèles, ils ne se sont jamais astreints qu'à la « liberté » — leurs grands et vrais artistes, s'entend. — Et Lay a pu proclamer que : « pour la beauté des proportions architecturales, c'est en Grèce qu'il faut aller chercher les modèles ; pour la

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grandeur et la majesté, c'est en Egypte; pour la fougue associée à la minutie du détail, nous ne trouverons rien de mieux qu'une cathédrale gothique; mais pour la fantaisie et l'éclat, la palme appartient aux Chinois s.

A leur conception particulière du principal objet de l'art, créer une nature, au lieu de copier la nature, se rattache leur théorie des jardins, qui sont le contraire et des jardins français et des jardins anglais : ceux-ci laissent à la sève toute sa liberté, ceux-là ne la contrarient qu'en élaguant pour la régularité grandiose des longues avenues; mais les Chinois la contrarient absolument :"de l'arbre que son espèce destine à la sublimité, il fait un arbre nain; du majestueux, il tire le grotesque; du régulier, l'irrégulier; du droit, le cagneux, le torse et le bossu ; il tord, il ploie, il contorsionne et brise en quelque chose ou en beaucoup les allures naturelles du cyprès, de l'ormeau, du pin, du pêcher, du prunier, d'autres fruitiers ou d'autres sylvestres encore, et surtout de son martyr le plus obéissant, le genévrier. Et, pour finir, comme nous avons commencé avec Philippe Daryl : « L'idéal d'un jardin pour le « Fils de Han » est un espace découvert où il n'y ait ni gazons, ni fleurs, ni arbres; oîi les allées, pavées de briques vernies, se tordent en replis capricieux et ne conduisent nulle part; où des canaux enchevêtrés dessinent des labyrinthes sans but et sans issue, où des oiseaux fantastiques s'agitent sous un dôme d'eau, tandis que des poissons monstrueux nagent dans l'air, portés sur des arbres de bronze ou sur des animaux qui appartiennent au règne végétal ».

C'est en Chine plus qu'en France, que le bon Delille aurait dû placer ses Jardins, avec de vaines périphrases longues d'une demi-lieue.

On sait combien la Chine est riche en métaux,

/// en sel et en charbon. Les sauniers sont fort

INTERVENTION habiles pour l'exploitation des sources salines

DE et ne le cèdent guère aux ouvriers d'Europe dans

L'EUROPE l'art de concentrer les eaux-mères et de faire

cristalliser le sel, soit par la chaleur solaire, soit

par des moyens artificiels ou par les gaz des « puits de feu »,

comme dans le Setchouen. Quant aux mineurs, ils ne se servent

encore que de procédés rudimentaires pour l'exploitation des

gisements de houille; des tubes et des échelles de bambou

remplacent chez eux les machines compliquées des ingénieurs

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européens; et pourtant, quoique les chemins de fer manquent pour l'expédition du combustible à de grandes distances, la production du charbon de terre ne s'en élève pas moins chaque année à plusieurs millions de tonnes.

La Chine occupe déjà le dixième rang parmi les États producteurs de houille, en attendant que, d'une part l'appauvrissement des mines anglaises, allemandes et belges, et d'autre part l'aménagement régulier de ses galeries, lui assurent la première place, ou la seconde après les États-Unis, en cela si démesurément riches; probablement la première : c'est l'avis, notamment, de Richthofen qui, plus que personne, a attiré l'attention des savants, des industriels du monde entier sur ce trésor « infini », dans le Chansi méridional, le Chantoung, le Hounan, le Setchouen. Et plus on va, plus on en découvre, au nord, au centre, au midi, dans le Kouangsi, le Koeïtcheou, le Yunnan.

Dès que les chemins de fer, dont beaucoup sont projetés, plusieurs commencés, quelques-uns achevés, auront mis ces gisements de charbon en communication avec les grandes villes, les fleuves et la mer, la houille chinoise révolutionnera l'industrie de la Chine et prendra une grande part dans l'industrie « jaune », voire dans la « mondiale ».

En 1878, les mines de charbon de terre de la Chine ne produisaient encore que 3 millions de tonnes, répartis comme suit :

Chansi

1 000 000 tonnes d'anthracite.

700 000 — de houille.

Hounan

600 000 — d'anthracite et de houille.

Chantoung

Petchili

Autres provinces. .

Ensemble . . .

3 000 000 tonnes d'anthracite et de houille.

Peut-être la production a-t-elle doublé depuis lors. Elle s'est surtout accrue dans le Petchili, où déjà des chemins de fer desservent certaines houillères très riches, et aussi dans le Hounan; déjà la Chine commence à exporter le « pain de l'industrie ».

Ce sont les procédés industriels de l'Europe qui régiront désormais l'extraction de la houille; ce sont eux aussi qui présideront dorénavant et qui président déjà à Lantcheou, Hankoou, Foutcheou, au traitement du minerai de fer. A vrai dire

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la méthode de nos métallurgistes est peu différente de celle qu'on pratique dans le Royaume du « Milieu » depuis un temps immémorial. Les aciers indigènes sont toujours préférés dans le pays aux aciers anglais.

Les Chinois excellent dans 1^ préparation des IV alliages de cuivre, de plomb, d'étain, de zinc,

PRINCIPALES d'arsenic, d'argent et d'or, el les varient suivant INDUSTRIES l'usage auquel est destiné l'objet qu'ils fabriciiiNoiSES quent. La qualité, la couleur, le vernis de leurs bronzes sont incomparables, et leurs gongs « mâles » et « femelles » ont un merveilleux éclat de vibrations. C'est par le martelage que les ouvriers arrivent à obtenir un métal ayant toute la sonorité voulue; l'opération est une de celles où l'ouvrier fait preuve de la plus étonnante habileté : maniant de lourds marteaux, les quatre ou cinq forgerons frappent le disque étroit, en réglant toujours la cadence et la force de leurs coups, sans jamais se gêner dans ce travail délicat; leur travail est déjà une véritable musique. « Le métal en garde la mémoire. »

Les laques de la Chine, de même que celles du Japon, sont au nombre des produits industriels dont les peuples de l'Extrême Orient ont gardé le monopole, grâce à la possession de la matière première; mais le liquide visqueux qu'ils retirent du rhus vernicifera et qui leur sert à fabriquer ces laques, est une substance très dangereuse, que les ouvriers doivent se garder de toucher; les exhalaisons même en sont redoutables; quant aux laques ordinaires, on les prépare avec l'huile extraite des semences d'une euphorbiacée, la dryandra cordata.

De môme que le vernis laque, l'encre de Chine est bien supérieure aux produits similaires de l'Europe, quoique la méthode de fabrication en soit parfaitement connue, d'après les documents chinois et l'expérience des industriels étrangers : huile de sésame ou de colza, suc de diverses plantes vénéneuses, graisse de porc, musc et feuilles d'or. L'excellence des bâtons dencre du Setchouen, du Nganhoeï et du Tchekiang doit être attribuée à l'attention constante et à l'adresse des ouvriers.

Les artisans, on doit dire ici : les artistes du Royaume Central, se distinguent également par leur merveilleuse habileté à sculpter les bois, les ivoires et les pierres dures.

Inventeurs du papier, les Chinois en préparent plusieurs espèces qui manquent à l'Europe ; cependant eux-mêmes donnent toujours la préférence aux papiers coréens et japo-

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nais. Dès l'année 153 de Tère vulgaire, Tsaïloun avait enseigné à ses compalriotes l'art de remplacer les tablettes en bambou par du papier dont les écorces d'arbre, le fil de chanvre, les vieilles toiles, les filets de pêche lui fournissaient la pâte. Depuis cette époque, on emploie aussi pour la fabrication du papier les jeunes pousses de bambou, le rotin, les algues marines, le glaïeul, la fibre du broussonetia papyrifera, et les cocons de vers à soie. ^

On sait que les Chinois ont précédé les Européens dans la découverte de l'imprimerie : dès la fin du vi« siècle de l'ère vulgaire, il est parlé de cet art comme étant connu depuis longtemps. Si les Occidentaux avaient pu lire et étudier les historiens persans, ils eussent connu la presse un siècle et demi plus tôt, car le procédé employé par les Chinois se trouve assez clairement exposé dans un ouvrage de Râchid ed Din, terminé vers l'an 1310.

Et non seulement les « enfants de Han » connaissaient déjà l'impression au moyen de planches en bois, mais ils pratiquaient aussi la gravure sur pierre et sur cuivre, et vers le milieu du xi'' siècle, un forgeron avait inventé les caractères mobiles en terre cuite.

Mais — et c'est, entre tant d'autres, un inconvénient de leur écriture idéographique — le grand nombre d'idéogrammes qui leur est indispensable, empêche jusqu'à ce jour la plupart des imprimeurs de faire usage des types mobiles, si ce n'est pour les ouvrages populaires et les journaux, auxquels suffisent un petit nombre de signes; on continue d'employer des planches en bois de poirier évidées au burin et des plaques en cuivre gravées en relief. Il existe pourtant d'admirables éditions imprimées en caractères mobiles : tel est le recueil de 6 000 ouvrages anciens qu'édita l'empereur Kanghi, et pour lequel il fit graver 250 000 types mobiles en cuivre ; tels sont aussi les ouvrages qui sortent de l'Imprimerie impériale, et dont les caractères, d'une singulière élégance, ont reçu le nom de « perles assemblées ». Enfin les villes ouvertes au commerce européen sont toutes pourvues d'établissements où l'on emploie des caractères mobiles et d'où sortent des éditions revisées, beaucoup plus correctes que les éditions ordinaires. Les perfectionnements matériels de l'industrie correspondent aux progrès qui se font dans l'ensemble des connaissances.

Quant à l'industrie de la porcelaine, jadis l'une des gloires indiscutées de la Chine, on n'ignore pas qu'en cela les Européens ont manifestement distancé les Chinois; mais ceux-ci se remettent à l'œuvre.

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Les ouvriers chinois sont en moyenne beau-

V coup moins payés que ceux de l'Europe et du

LES Nouveau Monde : le taux du salaire, à Peking, à

OUVRIERS Changhaï, à Canton, à Hankoou, varie de 50 cen-

cHiNois times à 1 franc par homme et par jour; au mois on donne de 30 à 40 francs à un bon domestique.

Il est vrai que le prix de la nourriture est proportionnellement inférieur à celui des contrées de l'Occident. Mais à l'exception des ouvriers en soie, mieux rétribués que les autres, peu de travailleurs ont une alimentation suffisante; en plusieurs districts, ils n'ont pour toute nourriture que du riz bouilli, des choux cuits à l'eau avec un peu de graisse et quelquefois du poisson. La valeur moyenne de leur pitance varie de 40 à 50 centimes par jour ; la différence est énorme entre leur régime et celui des matelots européens qu'ils rencontrent dans les chantiers de Tientsin, ou de Foutcheou, riant, chantant, faisant ripaille.

Et cependant ces ouvriers, à l'apparence débile, au visage pâle, ont une grande vigueur musculaire, et quand il s'agit de soulever des fardeaux, ils ne le cèdent guère aux ouvriers anglais.

Dans la Chine du centre et du midi, presque toutes les marchandises que l'on ne peut expédier par eau sont transportées à dos d'homme, et c'est merveille de voir comment les coulis escaladent les pentes, chargés de poids que maint portefaix de l'Occident refuserait de soulever en plaine. Dans toutes les villes chinoises, on voit les porteurs de palanquins courant avec rapidité et se glissant à travers la foule, sans paraître songer à la lourde charge qui pèse sur leurs épaules; seulement ils poussent de temps en temps de petits cris gutturaux comme font les geindres d'Europe ou les pileurs de café kabyles; leurs pas et leurs efforts se rythment sur ce gémissement saccadé.

Dans le Royaume Central, où les associations sont si fortement organisées, les ouvriers, de même que les autres classes de la société, ont su se grouper en corps de métier : pour maintenir le niveau des salaires, ils se mettent en grève ou même fondent des associations de production; grâce à leur esprit de solidarité, à leur admirable discipline volontaire, qui va jusqu'à l'acceptation tranquille du suicide par la faim, ils finissent presque toujours par l'emporter. Leur force est si bien établie, qu'en maints endroits les patrons n'acceptent même pas la lutte : les ouvriers fixent eux-mêmes le modique taux des salaires au commencement de chaque saison industrielle, et, quels qu'ils soient, ces prix sont fidèlement payés.

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On ne peut douter qu'ils ne soient à même de s'emparer facilement de tout l'outillage industriel, s'ils veulent bien faire trêve aux rivalités de leurs corps de métier, qui forment autant de sociétés fermées, ennemies les unes des autres.

Organisées en maîtrises, les diverses associations n'accueillent les apprentis que pour les faire passer pendant deux ou trois ans par une véritable servitude; elles constituent une sorte d'aristocratie, au-dessous de laquelle grouille la foule des individus sans droits, obligés de s'ingénier pour vivre en dehors des cadres de la société régulière. En temps ordinaire, les plus heureux parmi ces déclassés sont les mendiants de profession. Comme les négociants et les ouvriers, ils sont groupés en associations reconnues, ayant leurs statuts, leurs fêtes et banquets.

Il faut s'attendre à voir « chavirer i> l'organisation ouvrière de la Chine, dès l'installation de la grande industrie dans le pays du Peï ho, du Hoang ho, du Yangtze, du Si kiang. En Extrême Orient comme en Extrême Occident, elle amènera les biens et aussi les maux qui lui font cortège, et surtout, avant qu'il soit bien longtemps, la hausse des salaires.

Dans l'instant présent, on peut dire que la Chine dispose « de bons charpentiers, de briquetiers lents à l'ouvrage, d'excellents tailleurs de pierre, de fort bons terrassiers, de médiocres forgerons, de mauvais ouvriers métallurgistes, de mineurs tout juste passables ».

Or, il n'est pas exact de dire que l'industrie

VI européenne va s'installer en Chine : elle y a déjà

INDUSTRIES pris pied, autour de quelques grandes villes, et

EUROPÉENNES ne tardera guère à envahir aussi la campagne,

EN au long des chemins de fer dont l'Occident s'ef-

cniNE force de sillonner l'Orient Extrême.

Comme le fait observer, entre autres, Emile Jung, c'est l'État chinois lui-même qui lui a ouvert la carrière en se faisant installer par des ingénieurs européens, ici dos arsenaux, là des chantiers, là des frappes de monnaie : ainsi les Monnaies de Nanking, de Peking, de Tientsin, de Canton, de Moukden (en Mandchourie); les arsenaux de Tientsin, Changhaï, Hoang pou (Whampoa), Nanking, Outchang, Foutcheou, Kirin (en Mandchourie) ; les chantiers de Tientsin, Changhaï, Foutcheou; à quoi l'on doit ajouter les forges et la manufacture d'armes de Haiiyang, celle de Lantcheou, la fabrique de wagons de Toungtchang; toutes œuvres civiles et

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surtout militaires, d'ingénieurs anglais, français, allemands, la plupart envoyés par des établissements de célébrité universelle : usines Armstrong, le Creusot et Essen, où règne Krupp. Mais, une fois ces établissements « montés », les Chinois ont cru pouvoir se passer des Européens et, comme il fallait s'y attendre, arsenaux, chantiers. Monnaies ont fortement périclité, dans les mains incapables (ou coupables) des mandarins. Des sommes énormes dépensées pour rien, et la nécessité de « radouber » ces grands établissements, si l'on ne veut qu'ils se perdent, c'est à peu près tout le bénéfice de ces entreprises, dont quelques-unes vraiment trop « guerrières » pour le pacifique Jean le Chinois.

Dans le domaine purement industriel, le renouveau date de 1896, du traité sino-japonais de Simonoseki, en vertu duquel, par un article spécial, le Japon obtint le droit longtemps refusé, d'importer des machines en Chine; droit qui s'étendit naturellement aux Européens.

L'industrie « civile » des Européens en Chine, par opposition à l'industrie « militaire et navale » du début, s'exerce principalement sur les cotonnades et les lainages.

Les filatures de coton se sont fondées immédiatement et développées très vite : tellement qu'elles comprenaient déjà en 1900 500 000 broches en quatorze filatures contre les 105 000 broches de 1896. La moitié de ces établissements, nés de capitaux anglais, allemands, français, ont leur centre à Changhaï, lieu d'élection tout indiqué, d'une part à cause du voisinage des plus riches districts cotonniers de la Chine, d'autre part à cause du bas prix de la main-d'œuvre, sans compter l'admirable facilité des communications, tant par mer que par terre, fleuves, rivières et canaux. L'autre moitié s'est installée dans divers ports à traité, Ning p'o, Tchingkiang, Hankoou, Outchang, Foutcheou, celles-ci, presque toutes, du fait de capitalistes chinois. Ces entreprises ont lutté jusqu'à ce jour et luttent encore contre de grandes difficultés, telles que l'inhabileté des ouvriers et des contremaîtres chinois, qui ne sont pas devenus subitement des professionnels, contre la qualité inférieure du coton, la difficulté de se le procurer, la concurrence de l'Inde, du Japon, et déjà les grèves ont fait leur apparition.

La « noble feuille du mûrier » a suscité non moins rapidement des usines européennes : rien qu'en une seule année, dit Jung, le nombre des filatures de soie s'est élevé à Changhaï de deux à vingt; Changhaï compris, il y en a trente-trois dans la Chine centrale, et vingt à Canton.

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Mais le reflux a suivi le flux : par suite de la mauvaise qualité de la plupart des cocons, et par conséquent de l'infériorité de la soie produite, par suite également de la concurrence du Japon, la moitié de ces filatures, presque toutes dues au capital chinois, se sont fermées depuis ces débuts enthousiastes et pleins de promesses.

Les Européens n'ont pas encore monté de grands établissements métallurgiques en Chine; ils se réservent de le faire, la crise actuelle passée, les mines concédées et les chemins de fer mettant ces mines en relations faciles avec les grandes villes et la mer. On ne peut guère citer que les forges d'Hanyang; or, si elles ont un directeur et des contremaîtres européens, le propriétaire est chinois, les ouvriers aussi.

Chinoises également de nombreuses fabriques d'allumettes que leur bas prix fait préférer aux allumettes japonaises, qui sont de beaucoup meilleures. Et nombre d'établissements industriels de toutes sortes, qui sont européens de nom, en apparence, et sont réellement chinois par les capitaux, et bien entendu, par les ouvriers. Quant au personnel dirigeant, il y a tout intérêt pour les « fils de Han » eux-mêmes, qu'il soit fourni par l'Europe, en tant que plus instruit, plus scientifique, procédant avec plus d'ordre, et moins accessible, dit-on, à la corruption et au péculat.

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