LA GUERRE
Si on reste enfermé dans la question italienne, si on n'y rattache pas la question des principautés et de la Mer Noire, si on ne soumet pas à une révision simultanée les traités de Paris et de Zurich, le Congrès est impossible ou il sera révolutionnaire, les puissances resteront divisées et impuissantes, la révolution seule sera chargée de tout résoudre, c'est-à-dire de tout gâter et de tout compromettre, et une guerre inévitable naîtra d'une situation qui ne sera tolérable pour personne.
Les guerres sont le résultat de solutions fausses et de situations mauvaises. Si la question italienne est livrée aux mains du Piémont, ou bien si elle est résolue par un Congrès révolutionnaire, donnant sa solennelle sanction à la ruine du droit public européen, jamais solution plus fausse n'aura été donnée à un problème politique, jamais situation plus mauvaise n'aura été créée pour l'Europe. Il est certain que le châtiment providentiel suivrait de près le crime politique.
La haine de la Fiussie contre l'Autriche, après la guerre de Crimée, a enfanté la guerre d'Italie. L'attitude delà Russie a tenu en échec la Prusse et l'Angleterre, a isolé l'Autriche et rendu cette guerre possible.
Comptez les haines fécondes que la guerre d'Italie a créées à son tour, et les représailles que cette situation doit inévitablement produire.
La Russie se croyait l'alliée de la France au Congrès de Paris et à Stuttgardt. Elle avait aidé à susciter la guerre
(ritalie contre l'Autriche dont elle se vengeait; elle croyait avoir séparé la France de l'Angleterre et préparé ainsi une revanche prochaine en Orient; elle avait dissous l'alliance occidentale formée contre elle.
La Russie voit aujourd'hui l'alliance de l'Angleterre et de la France reconstituée et tous ses plans détruits. Déjà elle s'est rapprochée de la Prusse à Breslau. Elle a à choisir entre sa haine contre l'Autriche qui est satisfaite, et celle contre l'Angleterre qui ne l'est pas. Elle n'a pas oublié que l'Angleterre voulait continuer la guerre de Crimée et la porter dans la Baltique. Elle sait que l'Angleterre est sa séculaire rivale en Orient, depuis la Mer Noire, le Bosphore et la Perse, jusqu'à l'extrême Asie. Elle n'a pas pardonné à Napoléon 111 d'avoir fait, à son insu et contre son gré, la paix de Villafranca avec l'Autriche; mais elle luipardonnera bien moins d'avoir conclu avec l'Angleterre une alliance qui contrarie tous ses desseins.
L'Autriche trahie par l'Angleterre pendant la guerre et croyant l'être par la France depuis la paix, menacée du côté de la Hongrie que l'attitude de la Russie peut soulever ou calmer, se recueille, panse ses plaies financières et politiques, et regarde de quel côté se trouvent ses destinées. Elle peut choisir entre deux voies: accrocher misérablement son navire démâté à l'alliance anglo-française, ou bien se rapprocher de la Russie et se fortifier en Allemagne.
La Prusse se souvient que l'Angleterre l'a abandonnée, en 1848, dans la question allemande; qu'elle l'a abandonnée depuis dans les questions du Holstein et de Neufchâtel; elle sait que l'Angleterre l'aurait abandonnée sur le Rhin, si Napoléon III avait réalisé sa menace de porter la guerre
(le l'A (lige sur le fleuve allemand; elle peut craindre que sous l'alliance actuelle de l'Angleterre et de la France, se cache quelque trahison inattendue; elle peut suivre déjà la main qui cherche à dissoudre la confédération germanique; elle n'ignore pas quelle est la puissance des traditions impériales relativement aux frontières naturelles de la France.
En regardant au fond de la situation actuelle et des intérêts qui s'y agitent, on y voit distinctement se reformer l'alliance des puissances du Nord, en face de l'alliance anglo-française.
L'alliance de la France et de l'Angleterre a été longtemps la condition et le gage de la paix générale et de la sécurité de l'Europe. Elle pourrait l'être encore; j'en ai rappelé l'histoire et les avantages (i), mais en insistant sur la nécessité, pour demeurer cette condition et ce gage, de voir cette alliance soudée à l'alliance autrichienne, sans laquelle « la France est toujours menacée d'isolement et d'abandon. »
L'alliance entre la France et l'Angleterre, telle qu'elle se fait sous nos yeux, apporte-t-elle la sécurité européenne ou au contraire ne la menace-t-elle pas?
J'ai constaté, en étudiant les phases de la lutte diplomatique engagée entre l'Angleterre et la France depuis la guerre jusqu'aujourd'hui, que le triomphe de la politique anglaise avait couronné cette lutte.
J'ai rappelé les faits qui démontrent que la France n'est pas à la tête d'une alliance offerte par elle, mais qu'elle se trouve à la suite d'une alliance qu'elle accepte ou plutôt qu'elle subit.
La France paraît avoir la conscience de cette posi-
(1) Le Second Empire^ page 20.
tion ([ui est loin d'être une garantie de sécurité générale; et s'il est vraique« l'Europe n'est tranquille que lorsque la France est satisfaite, » cette tranquillité n'a jamais été moins certaine.
L'alliance anglaise, c'est la paix, à la condition du renoncement de la France, non-seulement à tout agrandissement territorial, mais à tout accroissement d'influence politique; c'est le statu qiio dont l'Angleterre garde les clefs; c'est la politique que le gouvernement Britannique n'est pas toujours parvenu à imposer au gouvernement de Juillet,etdontNapoléon IIÏ se vantait d'avoir délivréla France. Quelqu'un croit-il que la politique impériale s'accommodera des conditions d'une pareille alliance; que l'affaiblissement extérieur et les embarras intérieurs nés de celte situation, permettront à Napoléon III de longtemps s'y soumettre? Pour supposer que l'entente cordiale pût devenir une alliance sincère et durable. Il faudrait admettre l'existence en faveur de la France, de clauses secrètes servant de compensations au sacrifice imposé par l'abandon du traité de Zurich et de la politique intérieure qui avait fait la force de l'empire; il faudrait qu'au lieu de la petite alliance du statu quo, Lord Cowley eut accepté une grandealliance politique, portantdansses flancs la question orientale et celle du Rhin ; il serait nécessaire de croire que la conversation sur Vhomme malade, entre le Czar Nicolas et Sir Hamilton Scymour, interrompue à S*-Petersbourg en 1853, eût été reprise à Londres entre M. de Persigny et lord Palmerston.
Je suis disposé à croire beaucoup de choses venant de lord Palmerston, mais j'avoue que je ne puis aller jusqu'à rhy])othèse que je viens de poser. Kn (ont cas, ce ne serait
pas la paix européenne qu'assurerait l'alliance anglaise faite dans de pareilles conditions, ce serait une guerre dont il serait impossible de prévoir l'étendue et la durée.
Si, au contraire, il ne s'agit que de la petite alliance reposant sur la yion-intervention, l'abstention et la neutralité, comme l'autorisent à croire la froideur du discours de la reine d'iVngleterre, les réserves hostiles de lord Palmerston à l'égard de la question romaine, et celles de lord Granville à l'égard de la question de Nice et de la Savoie; si c'est la situation extérieure de 1830 à 1848 que Ton refait, il ne faut pas être prophète pour prédire qu'il se passera peu de mois avant que Napoléon ïll, pour sortir des embarras sansnombredecette politique, et pourguérir Venmiide la France, se croira forcé de se jeter dans une guerre nouvelle, et de noyer les fautes politiques dans la gloire militaire.
Quelle sera cette guerre? La plus près de nous, celle que la révolution italienne et M. de Cavour veulent allumer, c'est une nouvelle guerre contre l'Autriche dans la Vénétie. On prête à Victor-Emmanuel un mot prononcé après la paix de Villafranca: « Ce sera un drame en deux actes. » Tentera-t-on d'ouvrir ce second acte au printemps prochain? Napoléon 111 suivra-t-il une seconde fois le Piémont en Italie, pour y réaliser son programme jusqu'à l'Adriatique? La cession de la Yénétie au Piémont, est-elle la condition secrète de la cession de la Savoie à la France? L'Angleterre consentira-t-elle à cette cession, en oubliant son principe de non-intervention ? La Prusse et l'Allemagne resteront-elles de nouveau l'arme au bras sur le Rhin, en laissant intervenir la France, abattre l'Autriche, renverser les portes de la confédération germanique élevées sur le Mincio et l'Adige? Si elles ne le permettent pas, si elles dé-
clarent à la France que son intervention déterminera h leur, c'est la guerre européenne.
D'autres hypothèses se présentent. Napoléon III a deux guerres populaires à faire: celle sur le Rhin; c'est celle qui serait acclamée par lechauvinisme français; cellecontre l'Angleterre, et c'est dans la Méditerranée et en Orient où se trouve le cœurde l'Anglerre, que cette guerre serait nécessairement portée. J'ai rappelé le mot de Napoléon làS'^'^-Hélène : Ce n'est plus dans le Nord que se résoudront les graves questions, c'est dans la Méditerranée. Ce mot est profondément vrai. Les limites naturelles du Rhin ne sont plus qu'un déplorable anachronisme. La France, pour y arriver, rencontrerait des nationalités qu'il faudrait violemment détruire, les vœux hostiles des populations qu'il faudrait méconnaître, au mépris du principe qu'on arbore aujourd'hui en Italie;elle serait bientôt enfaced'une nouvelle coalition.
L'Empereur peut se trouver un jour placé entre ces deux grandes tentations: le Rhin ou l'Orient, Vers laquelle penchera-t-il? Parviendra-t-il à isoler la Prusse, comme il a isolé la Russie en 1854 et l'Autriche en 1858? L'Autriche reprendrait-t-elle l'altitude de neutralité que la Prusse a gardée pendant la guerre d'Italie, et laisserait-elle se briser définitivement la confédération germanique? La Russie laisserait-elle faire? L'Angleterre resterait-elle la complice de tous les attentats contre l'Europe? Ou bien, l'Angleterre ayant amassé contre elle les représailles de toutes les puissances qu'elle aura successivement trahies, se trouvera-t-elle isolée, le jour où la question orientale serait enfin définitivement soulevée sans elle et contre elle? Ou bien encore, verrait-on les puissances, auxquelles les leçons des événements auraient enfin servi, se réunir contre le
(langer qui tour à tour les menace et les frappe, et la coalition des quatre contre un prédite par M. Guizot en 1847, se reformer contre le second empire?
Nul ne peut prévoir et ne saurait répondre. Une éventualité foudroyante peut se produire demain , la chute du ministère de lord Palmerston. Cette chute renverserait après elle tout l'échafaudage d'une politique au succès de laquelle on a tout sacrifié. Ce qui me paraît certain, c'est que l'on est placé sur une pente où l'irrésistible logique des faits entraîne; c'est que les événements ont leur solidarité à laquelle il est difficile d'échapper; c'est que les guerres enfantent les guerres; c'est que les principes mauvais et révolutionnaires produisent des situations mauvaises et révolutionnaires, et que cette politique ne peut amener que la plus profonde perturbation européenne, à laquelle le monde aura assistédepuis longtemps.
Au moment où j'écris ces lignes. Napoléon IIÏ semble reculer devant les immenses difficultés que l'alliance avec l'Angleterre et le Piémont, élève devant lui. Il s'arrête et regarde. S'arrête-t-il, pour changer de voie, pour revenir vers les idées de Villafranca auxquelles il ramènerait la Prusse et la Russie? Il faut l'espérer. Ou bien, s'arrête-t-il, le cœur gros de colères, pour venger ses mécomptes politiques? 11 faut le craindre.