PREFACE
La préface est la fin d'un livre; c'est la page que Ton écrit la dernière. Je voulais placer en tète de cette seconde édition de l'Empire et l'Angleterre, un chapitre nouveau dans lequel j'aurais pris les faits où je les^avais laissés, pour les conduire jusqu'aujourd'hui. Mon intention était d'étudier les diverses phases de la situation européenne qui ont été } parcourues depuis les quatre propositions anglaises et la
tentative faite par la Russie et la Prusse de réunir un Congrès, jusqu'aux annexions qui ferment, au profit de Tagrandissement du Piémont et de la France, une guerre ouverte au nom d'une idée et du principe des autonomies et des nationalités. J'avais à continuer la vérification de la pensée qui domine les deux écrits politiques que j'ai publiés avant et depuis la guerre, en montrant comment, lorsqu'une fois l'on a mis le pied sur la pente d'une politique révolutionnaire et mauvaise, il est difficile de s'arrêter, comment l'irrésistible logique des événements entraine, sans que les mains les plus fortes et les habilités les plus consommées
suffisent à retenir ces événements qui se précipitent et dépassent les prévisions les mieux calculées et les desseins les plus arrêtés. J'aurais montré la politique impériale reculant de Villafranca à Zurich, de Zurich au discours du l' Mars, de ce discours aux annexions de la Toscane et des Romagnes consommées malgré la France, et à la revendication des frontières des Alpes que Napoléon III n'achètera qu'au prix des défiances européennes partout violemment excitées et de l'isolement d'où l'Empire ne sortira que par de nouvelles guerres. La Savoie et Rome sont les deux grandes difficultés que rencontre la politique impériale. Je me serais demandé si en soulevant à la fois cette difficulté européenne et cette difficulté qatholique, en coalisant contre soi les défiances politiques et les défiances religieuses, ce n'était pas trop de moitié, et si l'Empire n'y perdait pas en même temps les appuis extérieurs qu'il avait trouvés dans les alliances européennes et les appuis intérieurs sur lesquels sa politique s'ettayait depuis dix ans.
La guerre d'Italie n'a apporté à la question italienne qu'une solution qui ne satisfait personne, une solution impossible à laquelle manquera l'assentiment de l'Europe et la sanction d'un Congrès. Les complications politiques que cette guerre laisse après elle sont donc assez grandes, ponr ne pas^y mêler eticore les complications religieuses plus graves et plus durables que les premières. La moindre clairvoyance conseille à l'Empereur la paix avec Rome comme la première, comme l'urgente nécessité de sa poli-
tique. S'il ne la fait pas, s'il laisse Tltalie livrée à Tambition piémontaise, au schisme religieux, en attendant qu'elle tombe aux mains de la Révolution pour qui seule on fonde Tunité italienne, c'est qu'une cause mystérieuse qui échappe au regard, pousse l'Empire dans cette voie où ceux que la Providence abandonne sont frappés d'aveuglement.
Si l'Empire peut trouver encoreun point d'arrêt et de repos sur la pente de sa politique, il ne lui reste qu'une chose à faire : réconcilier rUj^lie avec la Papauté, dégager ainsi la question politique de la question religieuse, empêcher l'ambition piémontaise de rallumer la guerre à Venise, et soutenir Naples contre les menées de l'Angleterre qui y recommence, sous l'inspiration du Fils de Lord Minto, la politique inTâme de 1847, dans l'espoir peut-être de trouver dans la Sicile depuis longtemps convoitée, une revanche contre l'extension des frontières françaises sur un versant des Alpes. Le Piémont, le lendemain de son triomphe, va se trouver seul en présence de la Révolution plus triomphante que lui-même, et du réveil des nationalités et de l'esprit catholique absorbés aujourd'hui par la crainte du danger extérieur. Victor-Emmanuel sera demain inévitablement aux prises avec la Révolution, pour y résister ou pour y obéir. Pour y résister, il a besoin d'avoir avec lui l'élément conservateur et l'élément catholique de Tltalie, Naples et Rome; sans cet appui il sera l'esclave de la Révolution qui lui ordonnera, de connivence avec Lord Palmerston et Lord Elliot, de se jeter sur Naples au profit de
rÂngleterre» sur Rome au profit de Mazzini, et sur la Vénétie où le nouveau royaume italien trouvera un nouveau Novarre.
Si Napoléon III veut prévenir ces désastres et ces résultats d'oii pourrait sortir une guerre générale, il faut qu'il empêche la. révolution italienne de rompre ses digues pour déborder sur Venise, sur Rome et sur Naples, il doit dicter au Piémont une paix sérieuse avec le saint Siége^ ne pas laisser suspendue sur la tête de^ Victor-Emmanuel une excommunication qui rejaillirait sur la sienne, et apporter ainsi la sécurité et la confiance au monde politique et au monde religieux. Le fera-t-on?Dans quelques jours l'Europe l'apprendra, et nous saurons s'il reste quelque espérance de voir prévaloir les conseils de la prudence et dé la raison, ou bien si les engagements funestes, la solidarité révolutionnaire et les tentations fatales pousseront l'Empire dans la voie au bout de laquelle on découvre les guerres et les coalitions.
Une autre considération pourrait m'engager à poursuivre l'étude delà situation européenne qui chaque jour s'aggrave, c'est que la question belge s'y trouve en quelque sorte engagée. Je m'étais placé, dans mes deux écrits précédents, à un point de vue général; aujourd'hui il me serait difficile de ne pas examiner le fondement de la crainte que l'Europe presque entière témoigne, de voir les frontières naturelles des Alpes servir de préface aux frontières naturelles du Rhin. J'aurais à rappeler que cette tentation napo-
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léonientie serait une faute irrémédiable et cette politique un anachronisme ; que ce n'est plus vers le Nord, selon la pensée de Napoléon F, mais vers la Méditerranée et rOrient que la France doit diriger ses vues et sa politique ; que Ton pourrait prendre le Rhin mais qu'on ne le garderait pas; que le vœu des populations, le sentiment énergique des nationalités et Topposition de l'Europe y résisteraient; que tout motif sérieux manquerait à ce dessein, puisque la destruction du royaume des Pays-Bas et la formation du royaume de Belgique, ont ftiodifié les traités de 1815 au profit de la France, qui trouve au nord dans une Belgique neutre et forte, la garantie qu'elle exige au sud, contre la menace en Italie d'un autre royaume des Pays-Bas.
Napoléon III vient de déclarer solennellement que la rectification des frontières françaises sur les Alpes, ne blesse aucun principe et n'établit aucun précédent dangereux (i), que ce n'est pas au nom des idées de nationalités, que ce n'est point comme frontières naturelles, qu'il poursuit l'adjonction de la Savoie et du comté de Nice au territoire français, que c'est uniquement à titre de garantie, et dans des circonstances telles que l'esprit ne conçoit pas qu'elles se reproduisent nulle part (2).
Nous aurions mauvaise grâce à ne pas accueillir ces assurances avec bonheur, surtout si' elles tranquillisent l'Europe. Mais il est un danger qui doit tenir notre patrio-
( i } Réponse de TEmpereur à la députation de la Savoie. {•2) Dépêche de M. Thouvenel du 13 mars.
tisme en éveil. La guerre d'Italie et Taffaiblissement de rAutriche, ont résuscité en Prusse l'idée de Yunité ailemande et de Vhégémonie prussienne, découragée et un moment vaincue après les événements de 1848. Le parli national allemand grandit à Berlin; le gouvernement lui résiste mais peut-être pour lui céder. Si demain un Victor Emmanuel était assis sur le trône de Prusse, le drapeau de Tunité allemande serait levé , les convoitises de 1805 renaîtraient et l'impulsion serait donnée au mouvement annexioniste prussien que l'empire français ne manquerait pas d'encourager. La France déclarerait bien haut qu'elle a le droit et le devoir d'assurer sur le Rhin, la sécurité de ses frontières contre l'unité allemande et une Prusse agrandie, cu)mme elle prend ses sûretés sur les Alpes contre l'unité italienne et l'agrandissement du Piémont. M. thouvenel pourrait conserver intactes ses dernières dépêches adressées aux Puissances en substituant le nom du Rhin à celui des Alpes; il leur dirait : « la cession de la Bel-gique « et des provinces rhénanes à la France , ne soulève pas de « questions qui soient incompatibles avec les règles les « mieux établies et les> pjus rigoureuses du droit public. (c Si le caractère, la langue et les habitudes des populations « destinées à être réunies à la France, nous assurent que « cette cession n'est pas contraire à leurs sentiments; si « nous pensons que la configuration du sol a confondu « leurs intérêts commerciaux comme leurs intérêts police tiques avec les nôtres; si nous disons enfin que YEscauf
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« et le Rhiu constituent la barrière qui doit éternellement « séparer VAlktnagne et la Hollande de la Finance, nousu a nous bornons à en conclure que la délimitation nouvelle « à établir trouve sa sanction dans la force des choses. Ce « n'est pas au nom des idées de najlionalité, que nous « poursuivons l'adjonction de ces provinces à notre terri- « tolre, c'est uniquement à titre de garantie, de compensa- « tion et de sûreté pour nos frontières. Ces garanties ne c< sont-elles pas dans les conditions d'une juste pondérac( tion des forces, et surtout indiquées par la nature des « choses qui a placé notre système de défense aiix bords de « r Escaut et du Rhin (i). »
Le danger pour notre nationalité se trouve donc plus encore à Berlin qu'à Paris. L'unité italienne aura tué les nationalités de la Péninsule et compromis la neutralité et peut-être l'existence de la Suisse; Thégémonie prussienne tuerait les nationalités allemandes, diviserait la confédération germanique pour la dissoudre, ferait du Rhin un flcave français et ébranlerait la neutralité et l'existence de la Belgique.
Peut-être acheverai-je cette étude et puhlierai-je ce dernier chapitre en brochure séparée, si la marche des événements et l'intérêt de mon pays m'y engagent. Aujourd'hui je me borne à faire paraître la seconde édition de mon livre, sans y apporter d'autres changements que quelques corrections sans importance.
(\) Ibid.
Je désire cejvendant ne pas terminer celte préface, sans expliquer une pensée qui a soulevé des objections dont je suis le premier à apprécier la justesse, mais qui n'a été mal comprise que parce qu'on Ta isolée de l'ensemble des considérations développées dans les deux écrits que j'ai publiés* J'avais indiqué la possibilité de l'abandon par l'Autriche de sa politique en Italie, le jour prochain peut être où la question d'Orient pourrait offrir à cette puissance qui doit rester grande et forte, des compensations sur le Danube aux sacrifices acceptés dans la Vénétie. Je m'étais demandé s'il était trop tôt ou trop tard de soumettre, dans le futur congrès, à une révision simultanée le traité de Zurich et le traité de Paris de 1856, pour trouver dans les ressources que la question d'Orient renferme, la solution durable des difficultés européennes qui, en dehors de ces conditions, menacent le monde de guerres longues et sanglantes.
Je ne me faisais aucune illusion sur la possibilité actuelle de réaliser cette idée que Talleyrand avait proposée après Austerlitz, que Napoléon conseillait à Sainte-Hélène, et que le comte Balbo regardait comme la seule espérance sérieuse à laquelle l'indépendance italienne pouvait se rattacher. Je croyais plus à la guerre qu'à la paix, et l'histoire m'apprenait que ce n'était pas la veille mais le lendemain des guerres et des révolutions, que la diplomatie sanctionnait ces remaniements de territoires créant un nouvel équilibre entre les puissances. Ce n'était donc pas une solution
que j'avais la pfétention de produire, mais une pensée d'avenir qu'après bien d'autres je semais et qui, selon moi, germera et grandira (i).
Dans mes dialogues sur le second empire, c'était le statuquo européen, le maintien des traités, l'équilibre de 1815 que je défendais. Je croyais, avec tous les hommes d'état qui ont dirigé les cabinets de l'Europe depuis quarante ans, que ce n'était ni à la révolution ni à la guerre, mais aux réformes, à la diplomatie, au temps et à la pai^, qu'il fallait demander des solutions aux difficultés sorties des traités de 1815.
C'est la guerre qu'on a choisie. La France l'a faite ; l'Angleterjpe et le Piémont ont donné à cette guerre la révolution comme auxiliaire triomphante; les Puissances ont laissé faire. Les traités ont été niés et détruits ; les principes du droit public ont été renversés; l'Europe de 1815 est dissoute, et il n'est plus permis d'espérer de voir un Congrès replacer cette Europe sur ses bases ébranlées.
Cet espoir avait lui un moment à Yillafranca. La paix
(!) Cette page était écrite, loreque parut le 17* volume de M. Thiers sur le Consulat et TEmpire. J'y trouve le passage suivant, qui vient confirmer, d'une manière remarquable, la pensée que j'ai exprimée : « Oter à TAutricbe les Etats Vénitiens, « dit M. Thiers, était dur, et cependant résultait presqu'inévitablement de la troi- « sième coalition. La bonne politique eût consisté à lui trouver un dédommagement de «( cette inévitable rigueur. Il y en avait un facile alors, c'était de la pousser à l'orient « et de lui donner les provinces du Danube. Le sort de l'Europe dans ce cas eût été < changé, car l'Autriche assise sur le Danube, son véritable siège, eût acquis plus a qu^elle n'avait perdu, eût à jamais couvert Constantinople, eût à jamais été brouillée > c avec la Russie. »
était peut-être possible encore à ces conditions, si on l'avait voulu avec une énergique sincérité. Le traité de Zurich n'a pas été une paix; il n'a été qu'une courte trêve, une halte dans la guerre, un arrêt d'un jour sur la pente que l'on descend. J'ai défendu cette paix; c'était une planche qui s'offrait dans le naufrage européen. J'ai montré ce qu'elle pouvait être pour l'Europe et pour la France et ce qu'elle est déplorablement devenue; comment l'avaient rendue impossible la politique de l'Angleterre et du Piémont et la faible résistance de la France qui ressemblait presque à une complicité.
L'édifice de 1815 a donc perdu l'un de ses fondements en Italie et sur les Âlpes. Le remaniement territorial de rÉurope est commencé. La perte de la Lombardie pour TAutriche, ta création d'un grand royaume Lombard, le démembrement de l'Etat-Romain, l'annexion de la Savoie et de Nice à la France, l'ébranlement ou la suppression de la neutralité Suisse, forment une révolution politique immense, commencée en Italie pour s'achever ailleurs, et à laquelle on s'étonne de voir les puissances assister avec une indifférence qui serait de la folie si elle n'était de la peur.
L'Europe dirigée par des cabinets faibles, par des puissances divisées, minée par la révolution dont les forces s'accroissent, dont l'influence s'étend et dont les principes sont acceptés par ceux mêmes que ces principes menacent, l'Europe subît une crise qui rappelle celle qu'elle a traversée à l'époque des croisades et celles qui se sont ouvertes par la
guerre de trente ans, et par les guerres du Consulat et de
Si toutes ces ambitions, ces divisions fatales, ces difficultés sans nombre et ces révolutions funestes ou stériles, restent enfermées et condencées en Europe, la chaudière éclatera. Mais derrière les complications européennes, se dresse la question d'Orient. Elle se remue toute entière; les regards politiques se tournent de ce côté ; on comprend d'instinct que la question italienne toute importante qu'elle est, sera absorbée demain par celle-là. Elle peut être un salut, comme ejle peut être un péril couronnant tous les autres. Des voix plus autorisées que la mienne signalent ce péril (i), comme je Fai fait moi-même, et avertissent les gouvernements. Cette question sera le salut, si la diplomatie intelligente et ferme sait prévoir et vouloir, si elle s'en empare dès aujourd'hui, pour la faire servir de dérivatif aux passions de notre démocratie et aux orages amoncelés ici, pour y trouver les moyens puissants, les riches dédommagements o£ferts à la solution des difficultés européennes, pour donnerau mouvement qui nous emporte un grand but à atteindre au profit de la civilisation chrétienne et de la paix du monde. Si la politique n'y parvient pas, si, comme on le fait par la question italienne, on livre la question d'Oriept aux hasards, aux rancunes et aux ambitions; si l'intérêt de l'ordre et la crainte des révolu-
(1) M. Le comte de Falloux dans le Correspondant, — M. L. Carné dans Y Ami de la Religion.
tions ne rallient pas les Puissances et ne font pas trouver un terrain commun sur lequel l'accord de ces Puissances pourra être rétabli, eh bien ! la question Orientale qui pouvait tout sauver, aidera à tout perdre ; ce qu'un Congrès pourrait faire aujourd'hui, les guerres gigantesques le feront demain, et l'Orient, au lieu d'empêcher la dissolution de l'Europe des traités et de l'histoire, deviendra l'agent le plus actif de cette formidable dissolution.
Voilà la pensée de mon livre que je tenais à rétablir. Je la crois vraie et c'est une de celles à l'égard desquelles ]e crains peu le démenti des événements. Ce que j'ai dit de l'abandon de Yénétie par l'Autriche, en vue des compensations danubiennes à obtenir, conâme ce que j'ai dit de la question polonaise qui s'y rattache, n'est qu'une parenthèse dans ce problème, un doute jeté, une direction indiquée, une solution pour l'avenir plus que pour le présent. On s'est arrêté à cette idée plus que je ne voulais le faire moimême. J'en concède volontiers les hypothèses et les détails qui peuvent varier au souffle de la politique passagère, mais j'en maintiens le fond qui restera. *