LE CONGRÈS OU LA GUERRE
Résumons la situation: La France impériale fait la guerre de Crimée contre la Russie qu'elle veut abaisser. Elle fonde avec TAngleterre et rAutriche Talliance occidentale qu'elle domine par la fortune de ses armes et Thabileté de sa politique. Elle brise cette alliance au Congrès de Paris pour se rapprocher de la Russie et soulever la question italienne qui devait enfanter une nouvelle guerre. Elle fait la guerre d'Italie contre l'Autriche, contre le gré de l'Europe et sous les menaces de l'Angleterre et de l'Allemagne.
L'Angleterre qui, avant la guerre, avaitdéfendu avec lord Derby le principe européen, le droit public, la foi due aux traités, reprend avec lord Palmerston sa politique de 1846 et de 1847, quia tant servi à produira la révolution de 1848. ' Napoléon III, pour déjouer cette politique qui soulevait la révolution derrière ses armées victorieuses, fait brus^ quement la paix de Villafranca avec l'Autriche. Cette paix pouvait être une grande page historique; elle pouvait satisfaire les espérances légitimes de l'Italie, déjouer les espérances de la Révolution, rester un beau succès militaire et devenir un succès politique. On commit la faute de livrer cette paix qu'il fallait dicter et imposer des hauteurs de Solferino, de la livrer aux intrigues du Piémc^t et
à la politique de FAngleterre. Le gouvernement britannique détacha la Sardaigne de l'empire, se mit à la tête du mouvement italien, sépara la Russie et la Prusse de la France, menaça celle-ci d'isolement dans le futur Congrès, rendit ce Congrès impossible, força Napoléon III d'abandonner la politique de Yillafranca pour subir la sienne, de manquer à la parole impériale donnée à l'Autriche, à la Papauté et à l'Europe, de laisser déchirer toutes les pages du traité de Zurich, d'accepter l'alliance anglaise dans des conditions de suprématie pour la Grande Bretagne et d'y sacrifier l'intérêt religieux de la France catholique et l'intérêt protectionniste de la France industrielle, c'est-à-dire toute la politique extérieure et toute la politique intérieure qui jusqu'ici avaient dirigé l'empire.
Si je ne craignais de m'écarter du sujet que je traite, je montrerais la guerre d'Italie, qui a rendu la Révolution triomphante dans la Péninsule, réchauffant et rallumant l'idée révolutionnaire partout, en Hongrie où grondent les mécontentements et les passions, dans toute TAllemagne où le parti de Gotha a relevé son drapeau à Eisenack, où la Prusse a repris ses convoitises politiques de 1849, où tout se divise et se dissout. Qu'on y regarde bien, et l'on se convaincra que la situation de TEurope en 1848, la veille des explosions, est rétablie ou bien près de l'être.
Comment sortira-t-on de cette situation mauvaise pour la France et mauvaise pour l'Europe? Un Congrès apportera-t-il à toutes ces graves diflScultés une solution pacifique, ou bien une troisième guerre, et cette fois une guerre générale, tranchera-t-elle avec l'épée les complications que les Gouvernements auront été impuissants à dénouer ?
Nul n'oserait répondre, car cette réponse est dans la
main des événements qu'on sème, et qui imposent kur irrésistible logique et leur solidarité.
Un Congrès pourrait tout sauver; mais un Congrès suppose l'accord des Puissances, l'abandon des haines qui aujourd'hui les séparent et que les deux guerres de Crimée et d'Italie ont enfantées ; il suppose des principes généraux qui les dominent ou un grand intérêt qui les rallie.
Ces haines si habillement exploitées sont-elles éteintes? Ces principes et ces intérêts existent-ils? Cet accord peutil être fait?
C'est une chose profondément triste à penser et à dire et qui vraiment effraie: Le plus grand danger que puisse peut-être courir à cette heure Vintérêt de Vordre et du droit en Europe, c'est la réunion d'un Congrès, où la révolution trouverait dans les gouvernements divisés, passionnés et aveugles, des complices plus actifs et plus puissants que le parti révolutionnaire n'en rencontre dans ses propres rangs.
La révolution monte et se généralise; de locale, de française qu'elle était il y a soixante ans, elle est devenue universelle; elle remue les entrailles de toutes les nations ; elle attaque tous les gouvernements et toutes les autorités, à commencer par l'autorité religieuse ; elle mine le droit public européen et nie tous les principes conservateurs sur lesquels le monde moderne repose ; elle proclame hautement saformule anti-chrétienne et anti-sociale; el(e menace et elle ébranle les fondements de tous les Etats. « L'Europe <x est attaquée par tous les côtés à la fois : l'Europe des a traités, l'Europe de l'histoire se dissout ; nous sommes « devant un inconnu que nul ne peut sonder du regard ni a de la pensée. Au dehors, dans les alliances et l'équilibre « 'général qui se rompt, désordre profond et anarchie po-
« litique. Au dedans, décomposition sociale: les institutions « s'en vont comme les dieux eux-mêmes; les gouvernec< ments représentatifs disparaissent dans les grands Etats; « les dictatures ne suffisent plus et les empires se suîcicc dent. La Révolution s'avance, elle grandit, de toutes les « «défections et de toutes les complicités (i). »
En présence d'une pareille situation, il semble que les Gouvernements, les directeurs des nations, les prudents etles sages, devraient tenter d'opposer à cette marée montante la forte digue de leur entente et de leur unité.
C'est le contraire que nous voyons et je ne pense pas que l'histoire offre, à aucune de ses pages, un spectacle pareil à celui auquel nous assistons consternés. La destruction des traités, voyez comme on l'active ; la dissolution de l'Europe historique, regardez comme chacun y concourt; le renversement de l'ancien droit public auquel chaque puissance doit son existence et sa force, comme on y aide et commeon y applaudit. Au lieu des principes qui unissaient, on a les haines qui divisent: L'Autriche se réjouit de l'isolement et de l'affaiblissement de la Russie en 1854 ; la Russie, l'Angleterre et la Prusse laissent isoler et affaiblir l'Autriche en 1858 ; l'Angleterre et la Russie, se regardent comme trop éloignées du foyer révolutionnaire, l'une par la mer, l'autre par les espaces, pour ne pas être à l'abri du danger que court le reste de l'Europe ; l'empire français pense qu'il est de sa politique de se servir de ces jalousies et de ces divisions pour renverser l'Europe de 1815au profit delà France; tous se trompent, et personne ne s'aper-
(1) Second Empire,
çoit qu'une seule puissance se fortifie de ces défaillances et grandit de toutes ces chutes, c'est la puissance révolutionnaire, qui prépare bien des mécomptes à tous ces calculs et à ces lâchetés.
Avant le XVP siècle, le principe chrétien dominait la politique; il y avait une Chrétienté. Depuis trois siècles, on a substitué le principe d'équilibre au principe chrétien ; il y avait une Europe. Un grand principe conservateur unissait les puissances, un droit public traditionnel était la charte des nations et des gouvernements. L'alliance de 1815 semble avoir été le dernier acte de cette politique générale. Aujourd'hui il n'y a plus d'Europe; les alliances ont fait place aux coalitions; les principes sont abandonnés ou ivsLhi&; la politique utilitaire: chacun pour soi^ est le seul credo des Puissances qui répètent toutes le mot fatal de Louis XV : cela durera bien autant que nous ! * Le Congrès, dans les conditions actuelles, serait donc divisé; il serait révolutionnaire. Il serait appelé à approuver la dépossession des princes italiens, la spoliation d'une partie des États de l'Église déclarés neutres avant la guerre et inviolables depuis la paix; il serait convoqué pour déclarer nul et irréalisable le traité de Zurich, signé par les deux puissances belligérantes, et auquel leur loyauté devait servir de contre-seing ; il apporterait la sanction européenne à la doctrine du fait accompli, au succès de l'intrigue piémontaiséque la guerre a encouragée, à l'établissement d'un grand royaume jd*Italie qui rompt l'équilibre de l'Europe et qu'aucune puissance ne voulait il a y quelques mois ; il consacrerait solennellement l'anéantissement des traités de 1815, la revanche de Waterloo qu'on aurait obtenue ; il proclamerait l'abandon de l'ancien droit public européen.
auquel serait substitué un droit public nouveau qu'on appellera le droit national pour éviter de lui donner son vrai nom, le droit révolutionnaire, le droit donné à toute révolte de renverser tout gouvernement, sans avoir besoin d'avoir raison.
Si les faits créés par la guerre d'Italie doivent triompher, pendant quelques temps, il vaut mieux qu'ils triomphent par la force, en vertu d'un arrêt révolutionnaire de la révolte, qu'en vertu d'un arrêt diplomatique des Puissances, (c Les victoires de la force, a dit M. Saint-Marc Gi- « rardin, n'abaissent pas le vaincu ; elles lui laissent l'espé- <f rance; les arrêts d'une justice incompétente abaissent « celui qui les accepte. »
« Un Roi, a dit le C^ de Maîstre, un roi détrôné par une « délibération, par un jugement formel de ses collègues ! (i C'est une idée mille fois plus terrible que tout ce qu'on « a jamais débité à la tribune des Jacobins, car lesJaco- « bins faisaient leur métier ; mais lorsque les principes les « plus sacrés sont attaqués par leurs défenseurs naturels, « il faut prendre le deuil. »
Si le Congrès doit être ce que l'on annonce; si la moitié des puissances doit y protester contre les décisions de l'autre moitié qui ferait triompher le droit public révolutionnaire sur les ruines du droit public de l'Europe monarchique, il vaut mieux que ce congrès ne s'assemble pas, et qu'on épai^ne au monde ce spectacle et ce déshonneur.
Les Puissances le sentent bien, et c'est pour cela que nous voyons les Congrès annoncés se dissoudre avant d'être réunis. Le Congrès de Carlsruhe ne s'est pas ouvert avant la guerre d'Italie; le second Congrès de Paris que l'on attend, pourrait bien avoir le même sort. Je m'en
réjouirais, parce qu'il vaut mieux que le Piémant garde* toute entière la responsabilité de la révolution italienne qu'il a faite et dont H exploite les profits. ^ Et cependant ce Gcmgrès que je regarde comme dangereux ou impossible dani» la situation actuelle, pourrait sauver TEurope, si les Puissances le voulaient ; si les petites rancunes, les petites passions, les vues éti;oites, la politique utilitaire, faisaient place à la grande politique inspirée par les immenses dangers qui menacent, par Tintérèt général qui s'alarme, par le devoir qui commande et par les nécessités européennes qui exigent plus qye jamais dans les gouvernements, l'intelligence supérieure et l'expérience consommée des hommes d'Etat. La situatioa est grande, les hommes ne peuvent pas être petits. ' Un Congrès peut tout sauver; des solutions existent; mai» en ne les trouvera pas dans la voie où Ton s'égare. Je n'ai pas la prétention de donner des conseils, et je sais d'ailleurs quUls ont, en ce moment, peu de* chances d'être écoutés. Il est probable que le remaniement européen qui est commencé et que favorise la complicité des Puissances jalouses et aveugles, ne s'achèvera que par de longues guerres. L'histoire doit nous faire craindre que la diplomatie, trop peu prévoyante pour prévenir, impuissante à arrêter, ne sera prête que le lendemain des événements. Mais chacun a le devoir d'exprimer une pensée qu'il croit utile, que la tempête actuelle emportera vraisemblablement avec le reste, mais qui peut-être sera une des semences réservées à germer dsrns l'avenir. .
La paix de Yillafranca était une solution; j'en ai dit le sens et la portée; c'était la Confédération, au lieu d'un grand royaume sarde ou de l'unité Mazzinienne ; le main-
tien des nationalités, au lieu de leur absorption par la Sardaigne; l'intégrité des Etats-Romains conservée ; FÂutriebe restant, parlaYénétie, dans la confédération italienne, pour y présider avec la France, à la réorganisation de l'Italie.
C'était la meilleure issue à trouver à la guerre. On a laissé passer l'heure où cette paix pouvait être dictée et acceptée. Mais n'y a-t-il rien de mieux à faire que d'installer la domination du Piémont sur les débris des nationalités si vivaces de l'Italie centrale; d'assister à l'abaissement de la Papauté; de laisser décbirer un traité solennellement signé; d'abandonner à l'Angleterre les fruits de ses victoires et tous les intérêts de sa politique?
Je crois qu'il y a autre chose à faire, et que Napoléon III peut encore se dégager des événements qui l'enlacent, et les dominer.
La question italienne, en dehors des conditions de Villafranca, est insoluble, si on la renferme en Europe, si on veut n'y appliquer que les ressources que l'Europe possède, si on ne la rattache pas à la question d'Orient, pour y trouver les compensations que celle-ci contient.
Le Congrès de Paris de 1856 n'a été qu'un expédient. La solution apportée à la question des principautés n'a contenté personne; ni les Roumains, ni la France qui voulaient l'union ; ni l'Angleterre ni la Turquie qui voulaient la séparation; elle n'a profité qu'à l'anarchie qui seule trône à Bucharest et à Jassy. La Russie a subi, mais n'a pas accepté la suppression de sa marine militaire dans la Mer Noire; elle a besoin de cette marine, comme de l'air pour respirer, et sans cette garantie, sans cette force, la conservation même de ses provinces caucasiennes est impossible. La France n'avait aucun intérêt à dicter une
pareille eoDdition qu^elle regrette, qu^elle déplorera un jour comme une faute, et qui n'a été qu'une concession faite à Tambition maritime de TADgleterre.
Le traité de Paris est donc à refaire; presque toutes les puissances ont intérêt à cette révision.
Le traité de Zurich est déchiré. L'Europe peut-elle consentir à voir M. de Gavour, sous la connivence de TAngleterre, refaire seul la carte européenne en Italie, y créer une sixième grande puissance, y rompre l'équilibre général et y changer les conditions séculaires de la Papauté, et tout cela sans la sanction et le concours des Puissances qui ont signé les traités que l'on détruit?
Une pareille abdication serait plus qu'une faute, ce serait un crime politique ; les faits qu'on laisserait se consommer ainsi en Halie, ne dureraient pas une heure ; la révolution et la guerre éclateraient le lendemain.
Le Piémont, en possession de laLombardié, des Duchés et de la Romagne,^ enivré d'un pareil triomphe, à la tète d'une armée considérable et qu'il croira invincible, renoncera-t-il à revendiquer Venise au nom de l'idée italienne, à inquiéter Rome dans l'Ombrie et les Marches, et à révolutionner Naples? L'Autriche, relevée de sa chute, impatiente d'une revanche à prendre, subira-t-elle du haut des remparts de Véronneet de Mantoue, les provocations piémontaises? La France, mécontente de l'agrandissement démesuré de laSardaigne, qu'elle vouJait empêcher, et inquiète de l'influence acquise en Italie par l'Angleterre, n'aura-t-elle pas la tentation de réparer cet échec politique? Une année ne se passerait pas sans qu'une guerre nouvelle ne sortît d'une pareille situation, et ne s'allumât pour embraser l'Europe.
Un Congrès est donc indispensable ; mais pour qu'il ne soit pas un Congrès révolutionnaire, Mal et impossible; pour qu'il fasse une œuvre européenne et durable, il faut en élargir les bases, il faut soumettre à une révision nonseulement le traité deZurich, mais le traité de Paris de 1856. J'espère convaincre ceux qui me lisent, que Findépendance de ritalie ne peut être achetée que par des compensations accordées à TAutriche sur le Danube, et qu'on ne trouvera qu'en Orient les ressources et les moyens nécessaires pour résoudre la difiScile question italienne, pour rétablir la bonne entente entre les Puissances et la sécurité de l'Eur rope.
Voici ma pensée ; je la livre avec d'autant plus de confiance qu'elle n'est pas nouvelle, et qu^elle ne sort pas des réalités et des limites tracées par les événements:
L'Autriche renoncerait à la Vénétie qui ne sera plus pour elle, après la perte de la Lombardie, qu'un embarras financier et politique et une cause permanente de troubles et de guerres. L'Autriche ne doit tenir à la possession de Venise et du quadrilatère, que si elle croit pouvoir reprendre plus tard la Lombardie et son influence politique dans les Duchés. Elle pourrait conserver Vérone comme clef militaire du Tyrol et de la confédératioi^ germanique. Elle recevrait une compensation pécuniaire et territoriale ; en échange de Milan et de Venise, elle obtiendrait les prii^cîpautés danubiennes constituées en état séparé et uni, sous le gouvernement d'un archiduc et sous la suzeraineté de la maison de Habsbourg.
Le Piémont en obtenant Venise après avoir reçu Milan, en fondant un grand royaume dans l'Italie du Nord, de la Méditerranée à l'Adriatique, en dépassant ainsi toutes lesespé-
rances italiennes, renoncerait à ses vues sur Tltalie centrale, et la Romagne serait restituée au Pape. L'Italie toute entière serait rendue aux Italiens; les nationalités seraient respectées; les vœux réels de Tltalie seraient remplis; le programme de Napoléon III serait réalisé, et la grande difficulté religieuse et européenne que la question de la Papauté soulève, serait pacifiquement résolue.
D*un autre côté rAutriche serait satisfaite, les Roumains verraient leur désir d'union accompli, et l'empereur Napoléon aurait fait triompher sa politique dans les Principautés comme en Italie.
Le traité de Paris de 1856 ainsi modifié sur le Danube, le serait aussi dans ta Mer Noire. L'interdiction relative à la marine russe, et à laquelle la Russie ne peut pas plus se soumettre que la France ne doit y tenir, cette interdiction idjuste et impoUtique serait levée.
Faudrait-il aller au-delà de cette solution qui satisfait à toutes les exigences de la question italienne? La France, en voyant de tels résultats sortir des deux guerres de Crimée et d'Italie, croirait-elle avoir le droit de réclamer des avantages en rapport avec le rôle qu'elle a joué? Napoléon III exigerait-il l'annexion de la Savoie à la France? Mais à cette concession accordée à la France sur les Alpes, l'Angleterre ne demanderait-elle pas une compensation dans la Méditerranée? Elle convoite Candie que l'anarchie dévore, et dont la population de race grecque et chrétienne est préparée à la domination anglaise. Une combinaison pareille devrait d'ailleurs avoir pour corollaires deux conditions : la première, c*est que la population savoisienne la ratifiât de sa formelle adhésion; la seconde, c'est que les traités de 1815 ainsi modifiés reçussent une nouvelle et solennelle
consécration européenne, afin de fermer les issues à d'autres rêves d'agrandissement et d'ambition.
Dans un Congrès où cette pensée serait débattue, la France, la Russie, TAutriche, le Piémont, Rome et Naples pourraient facilement s'entendre et s'unir. La Prusse restée neutre, est désintéressée^ et aucune raison ne pourrait lui conseiller un dissentiment.
L'Angterre n'aurait pas sans doute la position d'influence et de suprématie que les événements actuels semblent lui promettre; elle devrait renoncer à sa politique révolutionnaire en Italie, et il faudrait s'en réjouir. Mais le gouvernement britannique doit désirer de voir l'Autriche, son soldat continental et plus encore son soldat oriental, se fortifier sur le Danube; cette force qu'il acquerrait compenserait bien la concession qui serait faite à la Russie dans la Mer Noire. Le gra-nd royaume piémontais et libéral auquel lord Palmerston tient avant tout, serait constitué et livré à son influence; mais l'Angleterre n'a pas, à coup sûr, le droit d'exiger que l'Europe épouse et favorise ses haines contre Rome. Elle obtiendrait ce qu'elle poursuit vainement depuis 1814, le traité de commerce avec la France et le principe de la liberté commerciale accepté désprmais par le Continent. Ce traité de commerce qui, imposé ou accepté, en apparence du moins, comme une concession faite à l'Angleterre, était un danger poiir la politique impériale, pourrait devenir, à l'aide de la prudence et de la mesure, une source féconde de prospérité et de progrès.
Peut-être l'Autriche ne regarderait-elle pas les compensations danubiennes comme satisfaisantes, pour payer le sacrifice qu'elle consommerait en Italie. Peut-être craindrat-elle que l'influence nouvelle acquise sur le Danube, ne
profite moins à Vienne qu'à la Hongrie, dont les tentations d'indépendance et de séparation seraient ainsi encouragées et excitées. Peut-être encore redoutera-t-elle d'affaiblir Funité religieuse et catholique de Fempire ausonien, par ladjonction de quelques millions de Scbismatiques.
Ces objections ne devraient pas arrêter un seul instant le cabinet de Vienne ; elles ne tiennent ni devant les faits ni devant l'histoire.
Si les Principautés échappent à l'influence autrichienne, c'est évidemment pour tomber tôt ou tard sous l'influence russe qui ne tarderait pas à entamer les populations roumaines de la Transylvanie et de la Hongrie. La possession des Principautés est donc peut*être la condition du maintien de l'influence autrichienne dails les contrées transylvaniennes et hongroises.
L'objection religieuse paraît plus grave, mais je suis convaincu que loin d'affaiblir son unité religieuse et politique, l'Autriche la fortifierait. Les Roumains sont de race latine et non de race slave, comme les Bulgares; leur affinité d'origine les porte donc bien plus vers Rome et Vienne que vers S*-Petersbourg. « Comme puissance catholique, « l'Autriche pénétrerait à travers l'Eglise Pholienne, la « séparerait en deux fractions, l'une Russe l'autre Grecque, « et à l'aide de la liberté seule, laissant à chaque parti sa « force propre et son activité de propagande, elle verrait « bientôt l'unité religieuse préparer l'unité sociale et police tique (i). »
L'Autriche et la Russie ont commis, en 1814, la même faute, l'une en Italie et l'autre en Pologne. Elles sont toutes
(i) Journal de Bruxelles.
les deux des puissances orientales ; leurs destinées sont de ce côté. Elles se sont trop laissé distraire de leur politique orientale par leurs convoitises européennes, ou plutôt elles ont divisé et éparpillé des forces qu'elles devaient concentrer.
L'Europe de 1815 a ses côtés faibles comme toutes les œuvres du temps et des hommes. Les deuxcôtés par lesquels elle boîte et elle penche, c'est la Pologne et c'est l'Italie.
La question polonaise a été, au Congrès de Vienne, l'une des plus agitées. On connaît les projets généreux qu'Alexandre 1^' avait conçus et que le temps n'a pas confirmés. Le problème de la Pologne n'est pas résolu ; il pèse toujours sur la conscience inquiète de l'Europe. Il sera soulevé à son heure, comme vient de l'être celui de Tltalie.
Renfernlées en Europe, ces difficultés n'ont pas d'autres solutions que la guei^re ; abandonnées par les gouvernements, elles deviennent la proie de la Révolution* C'est en Orient qu'il faut aller les dénouer. Les deux puissances les plus intéressées dans les questions italienne et palonaise, l'Autriche et la Russie, sont précisément celles qui trouvent dans la Mer Noire et sur le Danube, d'utiles dédommagements à de nécessaires sacrifices.
La Russie a commis une faute en faisant avancer sa politique en même temps vers Constantinople et vers Varsovie. Elle a reculé d'un côté sans avancer de loutre.
L'Autriche a commis la même faute. Je comprends l'intérêt qu'elle a d'être fortement gardée du côté de l'Italie. Mais elle a peut-être exagéré sa politique italienne, elle y a trop sacrifié sa politique en Orient, aboutissant ainsi à un double échec : échec sur le Danube, au Congrès de Paris, échec en Italie, dans la guerre qui vient de finir.
Le traité d'Utrecht avait donné à TAutriche, Naples et la Sicile, Milan et la Belgique. A la paix de Passarowitz, elle obtint une partie de la Yalachie, de la Servie, de la Bosnie et du Bannat. Elle accepta des mains de Frédéric II le dangereux présent d'un débris de la Pologne.
Depuis près de deux siècles, elle s'est épuisée en difficiles négociations et en longues guerres, pour conserver à la fois ses possessions éparses, que les résistances nationales rendaient peu sûres, et que presque toutes elle a tour à tour abandonnées en s'affaiblissant.
Charles VI, Marie Thérèse et Joseph II poursuivirent constamment le but de donner le Danube et le Dniester comme iimitesà l'empire; mais les guerres d'Italie, les embarrras en Pologne et les troubles de la Belgique, vinrent distraire l'Autriche de sa mission orientale. En voulant retenir les possessions placées hors de la portée de sa main et de son action, elle laissa échappercelles qu'il lui importait le plus de conserver. Pendant que la Russie s'emparait de la Crimée et que la France lui enlevait la Lorraine, elle perdait les Principautés, Naplés, la Sicile et la Belgique, et ne conservait que Milan. Elle perdit l'Italie sous la république et sous le premier empire, la recouvra en 1815, et le second empire vient de nouveau de la lui enlever.
L'Autriche n'a pas toujours considéré la Lombardie- Vénitienne comme une possession essentielle à la sécurité de l'empire. Le Duc Jean, en 1809, déclarait, au nom de l'empereur François, çw'ti n'entrait pas en Italie dans un esprit de conquête, mais pour Vaffranchir. Le Prince 'de Metternich, en 1813, fit proposer, à Veronne, au Prince Eugène Beauharnais, de le reconnaître comme roi d'Italie. En 1814, l'Autriche songeait peu à reconquérir Mi-
lan et à s'emparer de Venise. En 1848, il y eut une heure où TAutriche, sollicitée par Pie IX et les événements, crut pouvoir proposer à Londres l'indépendance de la Lombardie et un gouvernement séparé pour la Vénétie ; ce fiit Milan ou plutôt lord Palmerston qui refusa.
Pourquoi les promesses de 1809, les propositions de 1813, les vues de 1814 etles concessions de 1848, seraientelles devenues impossibles aujourd'hui, sous la condition des compensations à obtenir dans les Principautés? L'Italie a été, pour l'Autriche, plus souvent un embarras qu'une force, et je pense que c'est le long de son grand fleuve que cet empire doit acquérir l'homogénéité dont il a besoin.
L'idée de donner à l'Autriche, sur le Danube, des' compensations territoriales pour les sacrifices qu'elle accepterait en Italie, n'est pas nouvelle. Elle a occupé plus d'une fois la pensée sérieuse de Napoléon P'. Ceplan depacification générale qui, selon M. Mignet, aurait fondé une paix durable , M. de Talleyrand le proposa deux fois à l'empereur, une fois après la victoire d'Ulm et une autre fois après celle d'Austerlitz.
L'Autriche était vaincue, et c'est dans ce moment même que Talleyrand voulait non pas l'affaiblir, mais l'agrandir. c( L'existence de cette monarchie dans sa masse, disait-il, ce est indispensable au salut futur des nations civilisées.. « Exposant ses vues à l'Empereur, il se demandait quel « était le nouveau système de rapports qui, supprimant a tout principe de mésintelligence entre la France et TAu- « triche, séparerait les intérêts de l'Autriche de ceux de <c l'Angleterre, les mettrait en opposition avec ceux de la « Russie, et, par cette apposition, garantirait l'empire ot- « toman et fonderait un nouvel équilibre européen. Telle
<c était la position du problème. Voici quelle en était la c< solution. Il proposait (l*éloigner rAutricbe de l'Italie en a lui ôtant rétat Vénitien constitué en république ; de la ce Suisse en lui ôtant le Tyrol ; de FÂllemagne méridionale «c en lui ôtant ses possessions de Souabe.
<c Après avoir dépouillé rAutricbe sur un point, il Tagran- « dissait sur un autre, et lui donnait des compensations c< territoriales proportionnées à ses pertes. Où étaient pla- « cées ces compensations? Dans la vallée du Danube, qui « est le grand fleuve autrichien. Elles consistaient dans la « Valacbie, la Moldavie, k Bessarabie, et la partie septen- <c trionale de la Bulgarie. Par là, disait-il en concluant, les « Allemands seraient pour toujours exclus de Tltalie, et les ce guerres, que leurs prétentions sur ce beau pays avaient « entretenues pendant tant de siècles, se trouveraient à « jamais éteintes; rAutricbe possédant tout le cours du « Danube et une partie des côtes de la Mer Noire, serait voi- « sine de la Russie et dès lors sa rivale; serait éloignée de « la France et dès lors son alliée; Tempire ottoman achète- « rait, parle sacrifice utile de provinces que les Russes « avaient déjà envahies, sa sûreté et un long avenir (i). »
Les Principautés danubiennes ont donc servi tour à tour la politique opposée que Napoléon I®' a suivie à Fégard de la Russie et de TAutriche; elles ont été et paraissent devoir rester Tenjeu des alliances. Dans les entrevues de Tilsitt et d'Erfurt, c'est à la Russie qu'on les offre; après Ulm et Austerlitz, c'est à l'Autriche que le prince de Talleyrand propose de les céder.
Cette pensée du prince de Talleyrand est celle des patrio-
(1) Résumé fait par M. Mignot du mémoire de M. de Talleyrand. — Notice historique sur la vie et les travaux de M. le Prince de Talleyrand.
tes italiens les plus intelligents, de ceux qui veulent fonder rindépendance de l'Italie sur le catholicisme et la Papauté et non sur les sociétés secrètes et la Révolution ; sur la transaction avec les puissances et avec rAutriche, et non sur la guerre; sur l'alliance de la liberté et de la religion, et non sur cette politique piémontaise qui essaie de régénérer ritalie en la décatholisant. %
Voici comment le comte Balbo dans son livre Délia Speranza d*Italia,^ exposé les espérances du parti modéré» dont il était le chef respecté : Il ne veut pas non plus que TAutriche soit affaiblie. « Il est, dit-il, dans Fintérèt italien, comme « dans rintérét universel de la chrétienté que l'Autriche « s'agrandisse, parce que TAutriçhe, sauvegarde et palla- « dium de FEurope dans le présent, le serait bien davan- « tage encore dans l'avenir,
« Employez courageusement, ajoute-t-il, à votre régénétt ration morale, le temps que Dieu a marqué encore d'ici « à votre régénération politique. Plus de sociétés secrètes, m plus de passions farouches, plus de poignards éguisés « dans lombre; mais des mœurs viriles, l'étude et les fi rigoureux labeurs qui préparent, qui justifient et qui « seuls conquièrent aux grandes nations les grands rôles. « L'Europe, tôt ou tard, sera conduite à remanier sa con- « stitution territoriale. Les traités de 1815 ont créé plua sieurs anomalies, plusieurs antipathies, qui forcément se ce feront jour dans le conseil des peuples et des rois. L'Is^ « lamisme s'écroule. L'Autriche, notre séculaire ennemie, « sera convoquée à ses funérailles; c'est alors que le jour de « notre délivrance aura lieu; c'est alors que sans violence, en « donnant carrière aux plus vastes ambitions, en ouvrant « d'un consentement général, des perspectives qui satisferont
i( àla fois V orgueil et la convoitise, c'est akrs que la pacifia « cation de V Europe deviendra en même temps la victoire et le « développement du Christianisme dans le monde entier. « Voilà, s'écriait le comte Baibo, voilà le jour qu'il faut « savoir attendre et mériter. »
Nous ne sommes pas encore au jour où l'Europe sera convoquée aux funérailles de Tlslamisme, et la question redoutable de TOrient devant laquelle les Puissances reculent depuis un siècle, n'est peut-être pas à la veille d*ètre soulevée toute entière.
Cependant elle nous presse et nous menace, et FEurope ne doit pas se laisser surprendre. On peut prévoir dès à présent, que les grands événements de l'avenir, auront le Bosphore, la Méditerranée et l'Asie toute entière pour théâtre. C'est là que les questions européennes se videront, que l'Europe trouvera les moyens de rétablir l'équilibre politique prêt à se rompre ici, et des courants pour les orages qui grondent dans son sein. Napoléon F' dans son testament politique de S** Hélène, dicté à Montholon, le 17 avril 4817, écrivait ceci : « Ce n'est plus dans le nord que se ré- « soudront les graves questions, c'est dans la Méditerrac( née; là il y a de quoi contenter toutes les ambitions des « puissances, et avec des lambeaux de terres sauvages on c( peut acheter le bonheur des peuples civilisés. Que « les rois se rendent à la raison, il n'y aura plus en « Europe de matière à entretenir les haines internatio- « nales. »
Ces paroles sont d'une justesse remarquable. La question orientale existe ; tous les jours elle s'aggrave ; elle ne se résoudra pas toute seule, et si la diplomatie prévoyante ne parvient pas à la délier pacifiquement, la guerre, une
guerre longue» sanglante et européenne, se chargera de la trancher.
Je voudrais, aujourd'hui que cette question n'a pas encore éclaté, que la diplomatie eii prévint Fexplosion, et Tétudiat dans les conditions actuelles et limitées, posées par les événements et que tout à l'heure j'ai indiquées.