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LETTRE DE LOUIS A SON FILS

(A propos d'un ouvrage de Louis- Napoléon*)

Louis-Napoléon avait caractérisé sa nature même et, on peut le dire, sa politique tout entière, lorsqu'il écrivait en tête de son premier ouvrage : Rêveries- politiques. Encore un coup, cet homme ne fut jamais qu'un songeur. Après avoir fait suivre ses Rêveries d'un second écrit : Deux Mots à M. de Chateaubriand sur la duchesse de Berri, il écrivait ses Considérations politiques et militaires sur la Suisse (i833). C'étaient encore des Rêveries.

En i833, la Suisse allait délibérer sur un projet de pacte fédéral soumis à l'approbation populaire. Louis- Napoléon .prit texte là-dessus pour écrire son ouvrage» L'avantpropos était daté d'Arenenberg, 6 juillet i833. Ces Considérations ont été réimprimées dans les Œuvres de Napoléon III. « Heureux,* s'écriait l'écrivain, le peuple qui, » par son énergie, a su secouer le joug étranger ! Heureux « Je peuple qui peut lui-même se donner des lois ! » Et, comme il le disait dans sa préface, parlant de la Suisse en songeant à la France, il se demandait ce qui nous convenait, et il en arrivait à conclure que ce qu'il nous faut, c'est l'égalité et la liberté, la force et l'indépendance, toutes choses que certes il ne nous a point données plus tard. A" ce moment (juillet i833), son père, le timide roi Louis, trouvait légèrement extravagantes les idées de son fils et lui écrivait, après une lecture de son ouvrage, une longue et curieuse lettre, où, par une fatalité singulière, l'ex-roi montre au futur empereur, comme une menace,

la Prusse, terrible dans ses armements et son organisation militaire, rudimentaire en i833, cette Prusse qui devait, d'un coup de canon Krupp, renverser l'empire.

Florence, 12 septembre i833.

Mon cher fils, je reçois ta lettre du 2 septembre justement au moment où j'allais décrire sur ton ouvrage que je viens de lire. Je ne saurais approuver toutes tes idées, mais du moins j'aime fort que tu t'occupes sérieusement. Je veux pourtant te faire mes observations critiques ; je te parlerai franchement à ce sujet, parce que tu as assez de mérite pour pouvoir supporter la vérité, et que d'ailleurs je n'ai pas la prétention de croire mon jugement infaillible; ce dont je suis sûr et puis t'assurer, c'est que je te dis ce que je pense.

i°. L'épigraphe que tu as choisie pour ton ouvrage n'est pas adroite. Ce n'est pas à nous, mon ami, à afficher de la méfiance sur des promesses impériales. Je désirerais quand tu écris quelque chose, c'est-à-dire quand tu parles au public, que tu n'oubliasses pas que chacun verra d'abord en toi le fils de l'ancien roi d k Hollande et le neveu de l'empereur Napoléon, et que sous aucun dé ces rapports il n'est convenable de répéter des propositions sujettes à de fausses interprétations. Je trouve, page 6, que tu parles d'une manière trop touchante de la politique de l'Empereur. Songe, mon ami, à ton âge et au peu d'expérience que tu as de tout ce temps-là, c'est la première réflexion que

feront tes lecteurs; puis la politique du chef de ta famille, d'un homme tel que l'Empereur, doit-elle*être jugée légèrement par un jeune homme de vingt-quatre ans, surtout quand ce jeune homme est son neveu ? Je t'ai déjà écrit que je n'approuvais pas ce que tu as publié, page 7, sur les motifs de ma conduite; tu aurais dû, par toutes sortes de raisons, me consulter, ou du moins consulter mes documents sur la Hollande, qui sont une espèce de compte-rendu. Je ne sais pas s'ils sont bien écrits, mais ce que je sais, c'est qu'ils le sont en conscience. Faire autrement c'est non-seulement me manquer, mais c'est te manquer à toi-même et d'ailleurs t'exposera de graves erreurs.

Tu dis, à la fin de la page 7, que la Suisse a joui d'une tranquillité parfaite jusqu'en 18 14. Tu te trompes grandement, puisque tout le monde te dira qu'en 1799 la Suisse fut en proie à de grands troubles, et que le gouvernement français d'alors eut de graves reproches à se faire. C'est un des titres de gloire de l'Empereur d'avoir su par sa médiation concilier les intérêts les plus cbers de la Suisse avec la politique de la France, et d'avoir arrêté l'effusion de sang et les déprédations et discussions dont le pays était le théâtre. Voilà ce que tu pouvais dire, et ce que tu n'as pas dit, sans doute parce que tu l'ignorais ; mais n'aurais-tu pas dû t'en informer parfaitement avant de publier ton opinion, je te le demande ?

Page 11. — Est-ce à toi à traiter le gouvernement de l'empire d'arbitraire?

Page i3. Contradiction. — Tu dis que le système fédératif convient à la Suisse, et un peju plus bas qu'elle se plaint de ce système, lequel paralyse ses forces, etc.

Page 23. — Tu confonds, ce me semble, le pacte fédéral avec la Constitution ou l'organisation intérieure de l'État.

Tu me feras plaisir de me rappeler les mots mêmes du sénatus-consultedel'anXII qui établit l'obligation d'un appel au peuple. Je crains que tu te trompes à cet égard.

Page 24. — Ce n'est pas durant trois cents ans que le système héréditaire a surmonté toutes les dissensions en France, mais bien pendant mille quatre cents ans; c'est sans doute une erreur de ta part.

Page 26. — Je lis les lignes suivantes : Le peuple ! qui est le plus juste et le plus fort de tous les partis; le peuple qui abhorre autant les excès que l'esclavage; le peuple qu'on ne peut jamais corrompre et qui a toujours le sentiment de Ce qui lui convient»

Je suis fâché de te le dire, mon ami, mais ces lignes contiennent autant de faussetés que de mots : le peuple peut bien être le plus fort, mais non le plus juste de tous les partis. Pour moi, je crois qu'on pourrait plus raisonnablement rédiger ce passage de ton livre de la manière suivante : Le peuple ! le plus fort, mais sou* vent le plus injuste de tous les partis; le peuple si enclin aux excès, qui se laisse si facilement porter à V esclavage; le peuple que Von corrompt si facilement

et qui a si rarement le sentiment de ce qui lui convient.

Il serait bien facile d'appuyer <«„ propositions, de les prouver par l'exemple du passé et surtout par l'histoire de nos jours.

• Vois-le incendier les châteaux au commencement de la Révolution, se faire un jeu, une plaisanterie de pendre aux réverbères les personnes qu'il rencontrait au hasard ; plus tard, immoler sans scrupule les plus honnêtes citoyens pour obéir à la lettre aux lois capricieuses et monstrueusement folles de Robespierre. Vois ces mêmes hommes battre 4es mains le lendemain de la mort de ce monstre. Vois-le, soudoyé par de misérables brigands, se livrer à toutes sortes d'horreurs, à tous les excès de la cruauté la plus extrême ; vois, au 10 août, les femmes porter pour boucles d'oreilles les parties des corps mutilés des Suisses; vois-le, au 2 septembre, immoler les prisonniers; vois-le, obéissant et applaudissant aux nombreux proconsuls qui, sous la Terreur, couvrirent la France de sang et de deuil, et répète, si tu l'oses, qu'il est le plus juste de tous les partis, qu'il abhorre l'esclavage et qu'on ne peut jamais le corrompre !

Je continue.

Page 3q. Voilà encore une contradiction. Tu as dit, page 36, que le système militaire de la Suisse repose sur la neutralité, et tu ajoutes, page 39, que cette neutralité est impossible. Tu dis encore que l'égoïsme est un mauvais calcul et ne profite à personne. Je le

crois aussi, si tu n'entends parler que des individus dans la société ; mais tu as tort si tu rappliques aux sociétés entre elles, du moins jusqu'à un certain point. Chaque société forme pour ainsi dire un univers à part; son but est de chercher la conservation et le bien-être de ses membres. Elle ne doit pas faire de mal aux autres sociétés, mais ne pas s'en occuper. Sans cela elle ne serait plus distincte, ce ne serait plus une chose à part. Elle doit s'occuper avant tout de sa conservation et du bien-être de ses membres. Si tu appelles cela de l'égoïsme, non-seulement cet égoïsme n'est pas blâmable, mais il est même dans l'obligation de la société.

Page 42. Ce que tu dis ici sur les qualités nécessaires à une armée suisse peut s'appliquer aussi à toutes les armées et doit être pris en grande considération dans l'organisation de l'armée suisse. Cependant il y a une considération importante qui t'a échappé, et c'est la différence totale entre le système militaire de la Suisse et celui de la Prusse. Celle-ci n'a pas de frontières bien marquées, la plus grande partie de son territoire est ouvert et en plaine. La Suisse, au contraire, a des frontières précises, hérissées de montagnes ou de positions formidables ; l'intérieur est coupé, difficile, et offre à chaque pas des positions militaires formidables. La Suisse est un petit pays qui ne saurait être conquérant ni envahisseur ; la Prusse, outre qu'elle est maintenant un Etat considérable, a, par la nature des choses, toujours son armée campée et prête à en-

vahir les territoires voisins. Con meilleur système de défense est de se maintenir le plus possible pjcppre à l'offensive. La Suisse, au contraire, ne serf, jamais plus formidable que chez elle. Le système offensif est le meilleur pour la Prusse, le défensif est le seul qui convienne à la Suisse ; c'est là la règle qu'elle ne doit point perdre de vue dans l'organisation de son armée.

Il y aurait trop de choses à dire à ce sujet et je m'arrête. J'ajouterai seulement que tous les détails d'organisation que tu donnes sont un peu hasardés, parce qu'ils ne sont pas appuyés de preuves. Ces dénominations de colonels divisionnaires me semblent un contre-sens : si la Suisse doit avoir une armée, elle doit avoir tous les éléments qui la composent, et par conséquent des généraux de brigade, des généraux de division et des généraux capables de commander en chef. Si je devais dire mon opinion, j'avancerais que la force de l'armée suisse doit être dans les troupes légères et de position, tandis que la Prusse a besoin d'une armée essentiellement manœuvrière et de bataille.

Je ne sais pas ce que tu entends, page 60, par ces mots : Le règlement forme les bataillons sur deux rangS) etc. Tu as raison de préférer trois rangs, mais ceci est une affaire de manœuvre et non d'organisation, etc., etc.

Voilà, mon ami, les observations que j'ai à te faire sur ton ouvrage à la première lecture. Il m'aurait fait bien plus de plaisir si je n'y avais pas remarqué les incohérences, les choses hasardées et même inconve-

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nantes que fe t'ai rapportées. Je te prie d'y faire une sérieuse attention à l'avenir, sans cela tu irais, même sans t'en douter, contre ton but, qui ne peut être que de soutenir la gloire de ton nom et de t'en rendre digne. Je te répète, au reste, que je suis content de ton ouvrage, qu'il te fait honneur, et que cela est très convenable. Les méditations sur l'histoire sont l'occupation la plus raisonnable et la consolation la plus efficace des hommes qui se trouvent dans notre position. Adieu.

Ton père,

Louis.

Nous n'avons cité, dans un précédent chapitre, qu'une partie de la lettre où le général Bertrand écrit, de l'îled'Elbe, au cardinal Fesch pour lui demander quelques bagues et des gravures. Voici la pièce tout entière. Elle est curieuse, elle nous montre un Napoléon agriculteur tout à fait inattendu. Ainsi, non-seulement il faisait fortifier Porto-Ferrajo, disant en riant : « Pourvu que l'Europe ne s'en alarme pas » ; — non-seulement il déployait ce pavillon elbois, à fond blanc, barré de rouge et semé d'abeilles d'or, que les Ragusains appelaient le « pavillon du roi du monde » et les pirates barbaresques, « le drapeau de Dieu »; — mais encore il songeait à planter des mûriers et des orangers. A coup sûr il prétendait, après avoir imité César, imiter Dioclétien qui préférait i\ l'empire les choux et les laitues de ses jardins de Salone. Mais l'amour de Napoléon pour les orangers n'était que d'apparence et, à l'ombre de ses mû-

riers, il préparait déjà ce débarquement au golfe Juan qui devait , quelques mois après, le conduire aux Tuileries et, trois mois après les Tuileries, le mener droit à Waterloo.

Seulement, à Waterloo, l'homme de l'île d'Elbe entraînait avec lui, non plus la poignée de grenadiers de Porto-Ferrajo, mais la pauvre France tout entière.

La lettre de Bertrand est relative au voyage prochain de Madame Mère à Pile d'Elbe, et donne sur l'installation du souverain déchu des renseignements qui intéressent.

Monseigneur,

L'Empereur a reçu la lettre du 1 1 de Votre Eminence. Sa Majesté pense que dans tous les événemens Votre Eminence ne peut être mieux quà Rome, ce qui lui fait concevoir l'espérance que lorsque les cho«* ses seront arrangées, elle pourra venir la voir.

Sa Majesté partage le vif désir de Madame de lavoir à l'île d'Elbe ; elle s'embarquera sûrement sur une frégate napolitaine; au défaut, il seroit possible de lui procurer une frégate anglaise, ou un brick qui appartient à l'Empereur, et qui a une chambre aussi belle qu'une frégate.

Le capitaine Towers, qui commande la frégate le Cuiranas, et qui a accompagné la princesse Pauline de Fréjus ici, part aujourd'hui pour Naples. Il se rendra par terre à Rome, tandis que sa frégate ira à Civita-Vecchia. Sachant que Madame a le projet de venir, il a proposé avec beaucoup de grâce de la conduire ici, et Sa Majesté pense que Madame ne peut trouver une meilleure occasion.

Si Madame craignoit la mer, elle pourroit venir à Piombino, on y enverroit le brick ; la traversée .n'est ordinairement que de deux heures.

Madame venant, il est inutile qu'elle ait aucune voiture, elle peut laisser la sienne à Rome, l'Empereur en ayant plusieurs. La seule voiture qu'elle pourroit amener seroit une calèche légère Avec les harnois pour six chevaux et une ou deux bonnes chaises à porteur; également deux ou trois selles de femme pour son service, si Madame veut aller à cheval.

L'Empereur avoit à Rome une grande quantité de meubles et d'argenterie. Si le roi de Naples, comme tout l'indique, les a fait évacuer, Sa Majesté désire que Votre Eminence écrive au roi de Naples, pour qu'il les envoyé ; s'ils étoient à Rome, il faudroit s'adresser aux personnes qui peuvent les avoir.

Il pourroit être convenable que Madame envoyât l'ameublement et les tapisseries d'un appartement avec les pendules et meubles qu'elle voudroit avoir à son usage, ainsi qu'un beau canapé, quelques glaces, et un beau lit pour elle. Nous avons ici de toute espèce de meubles, mais d'une qualité médiocre.

Un des délassements qui nous seraient ici le plus agréables seroit la musique ; je pense qu'à Rome on trouverait des facilités pour en forjner une. Je prie Votre Eminence de vouloir bien s'en informer, et de me dire quelle dépense elle pourroit occasionner.

Nous pensons qu'il seroit agréable pour Madame d'avoir quelques dames pour lui tenir compagnie, et

qu'elle feroit bien d'amener avec elle deux dames ou deux demoiselles qui pussent lui former une société, et qui eussent des talents et pussent faire un peu de musique.

Nous avons besoin dans nie de 20,000 quintaux de bled et de 20.000 boisseaux d'avoine ; nous ne pouvons pas les tirer d'un meilleur endroit que des Marais- Pontins ou de Civita-Vecchia. On pourroit se servir des bâtiments qui portent la mine dans la Romagne. Si Votre Eminence vouloit bien se charger de cela, elle le feroit avec toute l'économie possible et nous feroit connoître le prix et sur quoi je puis compter.

Nous avons besoin aussi de 2,000 brebis avec leurs béliers et d'une vingtaine de vaches à lait ; tout cela s'embarquant à Civita-Vecchia arriveroit aussi vite que de tout autre endroit.

Nous désirerions que Votre Eminence voulût bien aussi faire l'envoy d'une cinquantaine de volumes d'agriculture italienne des plus ftiodernes; le climat de l'île étant à peu près celui de Rome.

S'il y avoit quelque inconvénient à tirer tous ces objets de Rome, vous pourriez en écrire à Naples.

Il vient d'arriver d'Ajaccio ' une goélette qui est partie il y a trois jours ; le général Milet-Mureau y est arrivé dessus avec i,5oo hommes.

Nous voudrions cet hiver planter environ 20^000 pieds de mûriers ; Votre Eminence pourroit-elle nous les procurer des pépinières les plus voisines? Combien coûteroient-ils ?

Nous voudrions aussi une cinquantaine d'orangers dans des vases ou des caisses, ayant une vingtaine d'années.

Nous voudrions de la graine de luzerne, de trèfle, de sainfoin, pour ensemencer une centaine d'arpens. Votre Eminence pourroit nous envoyer cela.

Je prie également Votre Eminence d'envoyer huit à dix bagues en petits diamans et en perles, de deux cents francs chaque environ, avec des N et une couronne dessus ; et quatre ou cinq petites montres avec des petites chaînes, tout cela fort simple et de peu de valeur.

Nous aurionsaussi besoin d'un bon pâtissier et d'un bon aide de cuisine. Peut-être Votre Eminence pourroit trouver cela à Rome, et dans ce cas je la prie de nous les envoyer.

Il faudrait que Votre Eminence nous envoyât uae centaine de gravures françaises et italiennes et anglaises, avec leurs cadres et leurs glaces ; mais des sujets agréables qui puissent servir à meubler de petites pièces. On ne voudroit pas des sujets d'histoire.

J'ai l'honneur d'être,

Monseigneur,

de Votre Eminence, Le très humble et très obéissant serviteur,

Le Oe Bertrand.

Porto-Ferrajo, 20 juin 1814.

LETTRES DE CAMBACÉBÈS.

A S. A. I. Madame la grande - duchesse de Toscane , princesse de Lucques et de Piombino, à Florence.

19 décembre 1812.

Madame,

J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Altesse Impériale une bonne nouvelle.

L'Empereur est arrivé hier entre onze heures et minuit, n'étant accompagné que du duc de Vicence.

Sa Majesté se porte à merveille 1 .

Madame,

Il m'a été remis, d'après les ordres de Votre Altesse Impériale, un envoi de fruits confits. Permettez- moi, Madame, de vous remercier de cette marque d'obligeant souvenir. J'y attache un prix infini, comme à tout ce qui peut me témoigner que Votre Altesse

1. Il s'agit du retour de Moscou. L'empereur se porte à merveille et )a Grande Armée est perdue.

Impériale me conserve ses bontés que Je serai toujours jaloux de mériter.

Je suis, avec un profond respect, Madame, De Votre Altesse Impériale, Le très dévoué et très fidèle serviteur,

Le prince, archi-chancelier de l'empire,

Camb ACÉRÉS.

Je n'ai pas retrouvé dans les Papiers publiés par la commission des Tuileries deux lettres de félicitations à l'empereur Napoléon III, lettres relatives à la Vie de César. L'une était de M. Ernest Desjardins, Fauteur de la Topographie du Latium et du Grand Corneille historien , qui trouvait que ce n'était pas assez de la Vie de Jules César.

a Pourquoi Votre Majesté n'écrirait-elle pas VHistoire d'Auguste? La difficulté d'un inévitable rapprochement ne saurait enchaîner la liberté de ses jugements, qui paraît déjà à chaque page du César. Faire l'histoire d'Auguste, c'est montrer à la postérité que l'œuvre de César eût péri sans son neveu et qu'elle n'a été et n'a pu être féconde et durable que par lui. »

L'autre était de M. Léon Heuzey, l'archéologue du Mont- Olympe et de YAcarnanie, chargé d'une mission en Macédoine. (M. Heuzey passe, comme M. Desjardins, pour avoir aidé et conseillé l'Empereur dans ses travaux littéraires) :

« Si haut que Tardent génie de César eût porté ses rêves de gloire, disait M. Heuzey, eût-il jamais rêvé cet honneur unique, sans exemple dans l'histoire, d'un impérissable monument consacré à son nom par la plume éloquente du grand souverain qui maintient à la tête des nations cette Gaule jadis si facile* ment conquise par les armes romaines ? »

Quelle ironique et cruelle flatterie, aujourd'hui qu'en cette Gaule le neveu de César a amené l'invasion des armées germaines !

A propos d'un autre savant, le vieux et méritant H. Diibner,et de cette Vie de César, Sainte-Beuve écrivait à un des familiers de l'Empereur :

Ce vendredi, 3o mars 1866,

Cher Monsieur, Voici une pétition à l'Empereur, à laquelle je m'intéresse : c'est celle dont M. Maury vous a bien voulu parler. Elle est de l'helléniste M. Dubner, lequel, Allemand naturalisé et depuis plus de trente ans travaillant en France à de savantes éditions, livré à de pures

études de philologie et de grammaire, est dans les conditions des érudits, de tout temps favorisés et protégés par les gouvernements. M. Hase l'avait pour lieutenant. Mais, à la différence de M. Hase, il n'a rien, ni des honneurs académiques ni des munificences de l'État. Il vient aujourd'hui solliciter l'Empereur. J'ai désiré que sa pétition ne se perdît point dans la foule, et pour cela j'ai pensé à vous, à votre parfaite bien* veillance; s'il était possible que l'Empereur, qui sait certainement le nom de M. Dûbner, adressât quelques questions sur son genre de mérite aux personnes obligeantes et compétentes qui sont près de lui, par exemple à M. Maury ou à vous, ce serait, ce me semble, une grande chance de succès pour la demande de ce digne savant.

Veuillez, cher Monsieur, m' excuser d'en agir avec vous si familièrement i par souvenir du passé, et agréer l'expression de mes sentiments de haute considération et de dévouement.

Sainte-Beuve*

La pétition fut bien accueillie, Car deux mois après Sainte-Beuve ajoute :

28 mai 1866.

Cher Monsieur, J'ai voulu attendre, pour vous remercier, d'avoir vu l'heureux M. Dûbner. Il aura l'honneur de vous chercher, de vous demander audience pour vous dire avec

effusion sa reconnaissance, Auriez-vous la bonté de l'avertir s'il est convenable qu'il adresse un remerciement direct à Sa Majesté ? Mais combien vous avez été bon en tout ceci, cher Monsieur ! En mettant une attention si suivie à remplir et à appliquer la pensée bienfaisante de l'Empereur envers un digne savant dont le nom a mérité plus d'une fois de figurer dans les notes de Y Histoire de César, vous avez fait acte de justice : mais que ce sentiment de justice est rare ! Et combien il honore ceux qui l'ont à ce degré et que la vie publique n'a pas découragés de leur générosité première ! Souffrez que je vous en demeure reconnaissant comme d'un service tout personnel.

f Tout à vous,

Sainte-Beuve.

Puisque nous ouvrons un compte aux érudits, je voudrais bien incidemment parler d'une des curiosités littéraires de ces Tuileries! On connaît Lalande, le mathématicien, l'athée, l'homme aux araignées, l'astronome du grand Frédéric, passant, à Berlin, les nuits à l'Observatoire, les matinées avec Euler et les soirées aux soupers de Maupertuis, La Mettrie ou d'Argens. C'est lui qui soutenait à M me de Condorcet que les araignées ont un goût de noisette. Ce Lalande, esprit acerbe, jour par jour, écrivait, paraît- il, des souvenirs; mais sans tirer, comme on dit, à la ligne, tout au contraire, en résumant ses impressions par un trait, un mot, une impertinence de salon ou un calembour de la rue, et en donnant à chaque journée

juste la longueur d'un théorème de mathématiques. Ces petits mémoires à la main, inédits, étaient placés dans un coin de la bibliothèque de Napoléon. Pourquoi n'ai-je pu conserver le manuscrit tout entier de Lalande ?

C'était un élégant petit livre in- 18, relié en veau rouge, doré sur tranche, couvert d'une écriture en quelque sorte microscopique, et contenant des notes, des souvenirs, des équations, des problèmes de mathématiques, un mélange singulier â'anas du temps passé et de calculs algébriques, de logarithmes et de quatrains, quelque chose comme un Mercure de France rédigé au bureau des Longitudes.

Derrière la reliure de ce mémorandum, qui, imprimé, eût formé le plus étonnant recueil de menus faits relatifs aux dernières années du dix- huitième siècle et aux premières années du dix-neuvième, on lisait imprimé Yexiibris de Lalande : Josephus Hieronimus le François de Lalande, acad. regiœ scient, parisinœ socius 1753.

La personne qui avait fait à l'Empereur ce don du précieux petit livre y avait joint et collé à la première page un billet de Dupont de Nemours que Lalande, après le 10 août, avait caché chez lui :

24 août 1792.

Monsieur,

Dans la position où je suis, on écrit peu ; mais Ton pense et Ton sent profondément.

Agréez l'hommage de l'éternelle et inviolable reconnaissance de celui qui ne signe point sa lettre.

Dans un coin, de sa petite écriture, de ses pattes de mouche presque invisibles, Lalande avait écrit :

Il a été douze jours sans lit, Dupont de Nemours, dans mon observatoire î

Et plus bas, une autre personne (celle sans doute qui envoyait ce livre à Napoléon III) :

Dupont de Nemours, membre de l'Académie des Sciences, caché derrière plusieurs éditions de Y Encyclopédie^ dans un grenier de l'observatoire du Collège de France, chez son confrère Jérôme de Lalande, lui écrivait, le 24 août 1792, ces quelques mots échappés du cœur.

On me pardonnera de citer les bons et méchants mots et les anecdotes recueillis par Lalande. On y verra que l'astronome n'aimait point Napoléon I er . En effet* il avait, dans un supplément au livre de Sylvain Maréchal , placé l'Empereur dans le fameux Dictionnaire des athées. Napoléon, furieux* parlait de le faire enfermer à Charenton, comme fou. J'ai copié quelques notes ou notules de La* lande sur la fin du dix-huitième siècle et le commencement du premier Empire. Cela est un peu leste, comme le dix- Kuitième siècle tout entier, mais les noms cités appartiennent à l'histoire. On y pourra voit en outre quelle allure prenait tout un genre de l'esprit français, celui dont M, de Bièvre et plus tard Carie Verne t firent un art, le calembour. .

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