CHAPITRE PREMIER
LA SITUATION DES DUCHÉS DE L'ELBE DANS LE DANEMARK — LE TRAITÉ DE LONDRES
Le Danemark, autrefois si puissant, avait, en 1814, payé sa tidélité à Napoléon de la perte de la Norvège, Il ne contenait plus que la Chersonèse cimbrique, presqu'île entre la mer du Nord et la Baltique, et un certain nombre d'îles, parmi lesquelles Seeland, où s'élève la capitale, Copenhague. La presqu'île se subdivise en trois parties : à la base, au sud, le Holstein, presque complètement composé d'Allemands, par lequel le Danemark faisait partie de la Confédération germanique; au milieu, le Sleswig,
OÙ étaient mêlées la population allemande et la population danoise; au nord, le Jutland, tout à fait danois. La Kenigsau formait la limite entre le Jutland et le Sleswig, l'Eider séparait le Sleswig du Holstein.
Les hommes qui habitaient ce pays étaient intelligents, instruits, presque tous sachant lire et écrire, l'instruction y étant obligatoire depuis 1814; très passionnés sous une apparence flegmatique, obstinés et braves, presque tous agriculteurs, marins, commerçants. Leur littérature et leur art remarquablement riches comptaient des poètes de premier ordre, tels que Baggesen,OEhlenschlager ; des auteurs dramatiques, tels que Holberg, Johannes Ewald; des peintres, tels queMarstrand ; des sculpteurs, tels que Thorwaldsen; des musiciens, tels que Hartman et Gade. Ils avaient eu Tycho-Brahé.
Sous Christian III une diète, convoquée à Copenhague, avait reconnu le luthérianisme comme religion d'État (1536). Le régime politique, était celui de la loi promulguée en septembre 1709 sous le titre de Loi royc^/^», l'absolutisme pur : « La volonté du souverain est au-dessus de toutes les lois humaines ; dans les affaires ecclésiastiques et civiles, le roi n'a de supérieur que Dieu seul. »
La difficulté du règne provenait de la situation particuhère des duchés de l'Elbe. Quand, en 1460 la corporation des prélats, des chevaliers et des villes réunis à Ripen, s'unit au Danemark, elle n'établit qu'un contrat personnel avec le roi, et non une fusion avec son État : il fut élu
« non comme roi de Danemark, mais comme seigneur dans lesdits pays à cause de l'affection que les habitants du pays lui portent, et à la condition expresse que les deux duchés lesteraient à jamais unis (upewig ungedeelt) ». A la suite des temps, l'union personnelle tendit à se convertir en une union réelle, et en J806, Frédéric ^&L, profitant de la rupture de tout lien entre le Holstein et l'Allemagne, songea à l'annexer à son royaume. L'opposition du duc Frédéric d'Augustenbourg Fempêcha; le duché fut rattaché en 1815 à la Confédération allemande rétablie. La situation fut alors celle-ci : le Holstein, tout en faisant partie de la Confédération, prétendait être indissolublement uni au Sieswigqui ne lui appartenaitpas,et tous les deux Maient censés partie intégrante de la monarchie danoise.
Autre cause de complication : En Danemark, la loi royale appelait les filles à succéder à défaut de maie; dans les duchés, la succession n'était que dans la ligne masculine et s'opérait parles agnats. Or, ni le roi Christian, ni son fils, ni son frère, ses successeurs éventuels, n'avaient d'enfants mâles, et la succession danoise allait être déférée à la sœur du roi, la princesse Charlotte de Hesse, puis à son fils Frédéric et à sa fille Louise, tandis que dans les duchés, elle eût été dévolue à l'agnat le plus proche, le prince d'Augustenbourg, celui qui, en 1807, en s'opposant à l'annexion du Holstein, s'était constitué le représentant de ses droits historiques.
Le roi Christian résolut de rendre uniforme la loi successorale dans les deux parties de son Etat, en étendant aux duchés la succession féminine. Il capta la faveur des habitants, leur accorda des États consultatifs, un gouvernement, une cour suprême, un commandement supérieur commun pour les garnisons du Sleswiget duHolstein ; il nomma lieutenant général le prince Frédéric de Nœr, frère du duc Christian d'Augustenbourg; puis il déclara par lettres patentes (8 juillet 1846) que l'ordre successoral dans les duchés serait le même que celui du royaume.
Les professeurs allemands de Kiel et le parti Augustenbourg prirent fort mal l'innovation, la proclamèrent contraire à leur indépendance et invoquèrent l'intervention de la Diète. Le roi mata cette protestation en substituant au prince de Nœr un loyal Danois, Cari de Moltke, et grâce à la mollesse de la Diète, il put réprimer facilement toute agitation extérieure; le conflit n'en persista pas moins à l'état latent.
1848 ébranla le Danemark comme l'Allemagne. Christian YIII mourut au moment où il préparait une constitution libérale (20 janvier 1848). Son successeur, Frédéric VII, accorda un gouvernement constitutionnel (5 juin 1849), exercé par des ministres avec le concours d'un parlement, le Risgraad, composé de deux Chambres, le Folketing et le Landsthing. Le Folketing, élu directement pour trois ans par tout individu âgé de trente ans, jouissant du droit d'indigénat ; le Landsthing, élu pour huit ans, à deux degrés,
sauf pour quelques sièges attribués par le roi à d'anciens fonctionnaires.
La liberté, comme le vent qui attise le feu couvant sous la cendre, réveilla la double passion que l'absolutisme avait réduite au silence. Les démocrates danois (20 mars) conduisirent une manifestation de seize mille personnes, et vinrent sommer le roi d'assurer l'intégrité du royaume par l'adjonction du Sleswig. Ainsi se constitua ce qu'on a appelé le parti de l'Eider. Son chef, Orla Lehmann, fut appelé au ministère.
De leur côté les Sleswig-Holstinois envoyèrent à Copenhague, 22 mars, une députation réclamant l'incorporation du Sleswig dans la Confédération germanique. Delà naquit le parti de la Kœnigsau. On eut grand'peine à empêcher la population en fureur de mettre en pièces la députation. Dédaigneusement éconduits, les Sleswig-Holstinois constituèrent un gouverne-
ment provisoire à Kiel sous la présidence du prince de Nœr (23 au 24 marsi. La première Diète Sleswig-Holstinoise se réunit à Hendsbourg lo avril > , proclama le duc d'Augustenbourg, et l'entrée du Sleswig dans la Confédération comme conséquence de son indivisibilité avec le Holstein. Une guerre s'ensuivit. La victoire fût restée aux Danois si la Prusse n'était venue au secours des insurgés des Duchés. Le petit Dane-
mark, malgré sa bravoure, succomba sous le nombre, et dès 1849 se serait opéré le démembrement si le Tsar n'avait retenu la Prusse, en déclarant au prince royal envoyé en mission auprès de lui, que si l'on attaquait le Sleswig, il le défendrait.
La Prusse s'arrêta en se contentant de réserver ses droits. Elle promit même au roi de Dauemark, en échange de la communication de ses plans de constitution, de ne pas troubler le Sleswig, de provoquer l'aide de la Confédération pour rétablir son autorité dans le Holstein. Elle consentit aussi, en son nom et au nom de la Confédération, à la réunion d'une conférence des grandes puissances afin d'assurer le maintien de l'intégrité du Danemark et de trancher les difTérends sur l'ordre de succession de nature à compromettre cette intégrité (2 août 1850).
L'ordre rétabli dans le Sleswig, une commission prussienne de pacification envoyée à Kiel, les États se dispersèrent et la conférence se réunit à Londres. Les conférences ne réussissent que si, avant d'y arriver, on s'est mis d'accord. Une première entente s'établit entre le roi de Danemark et le Tsar sur l'ordre de succession. Le Tsar renonça à toute prétention comme chef des Holstein Cottorp. On mit de côté Charlotte de Hesse et son fils Frédéric, réservés pour leur principauté, et on adopta comme héritière la princesse Louise, sa fille, à condition qu'elle itransmettrait son privilège à son époux, le prince Christian de Glucksbourg et à sa postérité
mâle. Ainsi, en excluant les Augustenbourg, on rétablissait une succession masculine. Il restait à faire accepter cela par le roi de Prusse. On chargea le conseiller intime, Pernice, de lui démontrer que les Augustenbourg avaient perdu la capacité de succéder d'abord pour dérogeance par un mariage en inégalité de naissance, ensuite parce qu'ils avaient renoncé à leurs droits en 1721 et 1786, enfin à cause de leur récente révolte. Le roi de Prusse était trop engagé par ses déclarations antérieures, par ses actes, pour abandonner la cause qu'il venait de défendre les armes à la main : il n'admit pas qu'Augustenbourg fût sans droits et encore moins qu'il les eût perdus, en punition d'une félonie dont la Prusse avait été complice. Il ne consentit à se rallier au système successoral convenu entre les deux Majestés, que si, préalablement, on obtenait le désistement d'Augustenbourg.
Bismarck fut chargé de négocier avec le duc, alors à Wiesbaden. La négociation traîna en longueur. Enfin, le 23 avril 1852, le duc accepta, moyennanttroismillionsdethalers(112.30000fr.), de renoncer à ses biens dans le Sleswig, s'engageant à ne plus y habiter, et, en son nom et au nom de ses héritiers, à n'y rien entreprendre contre les mesures prises ou à prendre relativement à l'ordre de succession. De cet arrangement résulta la nécessité d'un règlement de fidéicommis auquel les héritiers majeurs participèrent et qui put être considéré comme une adhésion personnelle à l'engagement paternel.
Avant de donner son adhésion, le roi de Prusse soutenu par T Autriche, eut une autre exigence : il demanda des garanties en faveur des Duchés. Les Danois se montrèrent aussi rétifs à cette demande qu'Augustenbourg à la renonciation. Le Risgraad,OLiles démocrates de l'Eider dominaient, renversa le ministre Mollke, qui proposait de les accorder. Nicolas fut si indigné de ce refus qui remettait tout en question, que le nouveau ministre danois Bluhme, quoique également du parti de TEider, comprit qu'il fallait se soumettre, et sans consulter le Risgraad, qui l'aurait également renversé, échangea avec le ministre prussien Manteuffel et le ministre autrichien Schwarzenberg, trois lettres (6, 26, 30 décembre 1851) dans lesquelles il prenait des engagements formels : le roi de Danemariv devait assurer une position indépendante, à titre égal, aux diverses fractions de la monarchie pour les affaires particulières ; pour les affaires communes, la formation d'un tout organique et homogène ne devait pas être poussée au point de subordonner ou d'incorporer Tune des parties à l'autre : par conséquent le Sleswig ne serait pas incorporé au Danemark; entre le Sleswig et le Holstein ne s'établirait pas une fusion ou une union mutuelle plus étroite que celle existant entre chacun de ces duchés et le Danemark mais le Holstein conserverait sa légitime influence sur l'ensemble des affaires communes au même degré et avec la même étendue que les autres territoires. Enfin, pour rassurer les Allemands
du Sleswig, le roi de Danemark, dans le manifeste où il notifiait ces arrangements à son peuple (27 janvier 1852), annonçait que la loi sur les États provinciaux garantirait aux deux nationalités une protection efficace et des droits parfaitement égaux. Tout cela était vague et sujet aux interprétations les plus diverses.
Ces difficultés tant bien que mal réglées, un traité fut conclu à Londres le 8 mai 1852, qui consacrait l'intégrité de la monarchie danoise et reconnaissait au prince Christian de Glucksbourg et aux enfants mâles issus de son mariage avec la princesse Louise dellesse, le droit de succéder à la totalité des Etats actuellement réunis sous le sceptre de Sa Majesté le roi de Danemark. Il était expressément entendu que les obligations réciproques du roi de Danemark et de la Confédération germanique, concernant les duchés de Holstein et de Lauenbourg, étaient maintenues. Le mot Sleswig n'était pas même 1 prononcé ; mais les obligations du roi de Danemark à ce sujet résultaient des lettres échangées entre Bluhme, Manteuffel et Schwarzenberg, qu'on a toujours considérées comme un complément du traité, olîligatoire au même titre que lui. Le traité était, non entre les puissances présentes à la conférence, la France, TAngleterre, l'Autriche, la Russie, la Suède, mais entre chacune d'elles et le Danemark. En conséquence le Danemark provoqua l'accession des puissances non allemandes et allemandes. Il obtint celle du Wurtemberg, de la Saxe, du Hanovre, de
iO L'EMPIRE LIBERAL.
rOldenbourg, de la Hesse électorale. La Bavière, Bade, la Hesse Grand-Ducale, Saxe-Weimar refusèrent, la question leur semblant du domaine exclusif de la Diète, à laquelle on ne demanda rien et qui ne donna aucune adhésion. Le protocole de Londres fut soumis au Bisgraad danois et approuvé par lui après d'orageux débats. Les États du Sleswig-Holstein ne furent pas consultés, et à leur égard, comme vis-à-vis de la Diète, le traité resta un acte étranger, sans autorité et sans droit.
Le traité de Londres ne valait guère mieux que tant d'autres dictés par des congrès ou conférences européennes depuis 1815, parce qu'il était contraire au droit qui, dans nos temps modernes, est le principe des nationalités.
Le droit exigeait que l'intégrité du Danemark, €n partie artificielle et contraire à la volonté des populations, fût détruite. On ne contestait pas que les Holstinois et les Sleswigeois du Sud fussent Allemands de langue et de désir; les professeurs de Kiel prétendaient que si les Sleswigeois du Nord ne l'étaient pas de langue, ils l'étaient de désir et que, du reste, leur danois n'était pas celui de Copenhague, mais un patois mêlé de nombreuses formes allemandes, nommé à cause de cela Bal? endœnisch ^ danois de corbeau. Les Danois se récriaient contre ces affirmations :
les Sleswigeois du Nord, selon eux, étaient Danois de cœur autant que de langue.
Quelle qualité avaient les puissances réunies à Londres pour trancher le différend? C'était l'affaire des populations elles-mêmes : il fallait les interroger et, si telle était leur volonté, sans se préoccuper de la vieillerie sans valeur d'une prétendue indivisibilité historique, réunir la partie méridionale allemande au Holstein et à la Confédération, et la partie septentrionale danoise au Danemark puis établir la frontière entre les deux nationalités d'une manière suffisamment approximative, malgré quelques froissements inévitables à cause de l'enchevêtrement dans certaines régions des Danois et des Allemands.
Les Danois de l'Eider, prêts à abandonner le Holstein à la condition de s'annexer le Sleswig tout entier, n'étaient pas plus dans le droit que les Allemands de la Kenigsau qui voulaient retenir le Sleswig tout entier, sans se soucier de la volonté des populations. Toutefois, si l'on se croyait absolument tenu à Findivisibilité des Duchés, il eût été plus conforme au droit de les transférer en entier à l'Allemagne que de les maintenir aux mains du Danemark, l'élément allemand se trouvant incontestablement en majorité dans l'ensemble des deux Duchés.
Que de malheurs eussent été évités si l'on avait dès 1850, à Londres, opéré le partage du Sleswig, selon la volonté des populations ! A cette époque, la Prusse encore mal assise, en train de
reconstituer son armée, aurait eu des condescendances qu'on n'obtint plus lorsqu'elle se sentit en force. Mais la diplomatie, dont le défaut principal, si ce n'est quand elle est faite par un Cavour ou un Bismarck, est de manquer de vigueur d'esprit, se complut encore à un de ces moyens termes maudits qui assoupissent les conflits seulement pour les faire renaître plus terribles.
Louis-Napoléon, représentant du principe des nationalités, aurait dû refuser sa signature à ce traité simoniaque radicalement nul, illégitime,
Un traité oppressif, contraire à la justice, quelles que soient la solennité de ses formules de perpétuité, n'est qu'un chiffon de papier noirci, à déchirer dès qu'on en a la force.