CHAPITRE VI
L'imminence de la guerre d'Italie promettait un intérêt particulier à la session de 1869, la première à laquelle les Cinq allaient assister. La majorité était inquiète, mécontente de ce qui se préparait ; elle le marqua en accueillant par. un silence glacial les passages belliqueux du discours impérial, puis par l'approbation chaleureuse donnée aux paroles rassurantes et pacifiques de Morny, enfin par l'exclusion de la présidence des bureaux de tous les anciens militaires et des personnages particulièrement attachés à la Cour. Certainement, si le régime parlementaire eût existé alors, on eût renversé le ministère qui aurait proposé une guerre en Italie.
Dans cette situation tendue, Morny, qui cependant avait d'habitude tant de tact, fit une démarche singulièrement inopportune. Il envoya
aux bureaux une lettre pour leur demander s'il ne serait pas agréable aux députés de recevoir, au lieu d'une indemnité variable, un salaire iîxe de dix mille francs, « plusieurs membres, disaitii, ayant paru souffrir de la pensée qu'on pourrait avoir qu'ils prolongeaient leurs travaux pour augmenter le cliiffre de leur indemnité. — A introduire une réforme dans la Constitution, dit Picard, ce n'est point par celle-là qu'il fallait commencer. — Tous les bureaux, à l'unanimité, refusèrent de répondre à la question.
En attendant que l'Empereur eût pris son parti et le fît connaître à la Chambre, elle discuta les quelques élections non encore validées. Une protestation sérieuse avait été déposée contre l'élection Charlemagne (Indre). La petite opposition, dont Flavigny était le chef, nous avait priés de ne pas intervenir et, afin de ne pas compromettre le succès, de la laisser agir seule. Un des siens, Anatole Lemercier, promettait d'engager le débat. Au début de la séance il m'annonce qu'il ne parlera pas. Heureusement on ne nous prenait pas au dépourvu; Picard était prêt. Il ne se contenta pas de démontrer les irrégularités nombreuses de cette élection, il soutint qu'aucune n'était libre en France : « Pour être candidat dans la province, il faut avoir des amis héroïques. Le peuple croit que voter contre le gouvernement c'est s'exposer à aller à Cayenne. Vous murmurez et trouvez celte assertion ridicule? Eh bien! juibliez la liste de ceux que vous avez frappés par votre loi de sûreté générale.
Indiquez ceux qui peuvent être atteints : alors nous jugerons. »
Granier de Cassagnac, continuant son rôle de picador qui cherche à exciter le taureau, fît une sortie contre les membres du gouvernement provisoire et les commissaires de Ledru-Rollin. Je répliquai : « Je suis heureux de trouver une occasion, parlant au nom d'une minorité qu'on accuse d'être violente, de donner à un membre de la majorité une leçon de modération. Je ne répondrai pas aux provocations de M. Granier de Cassagnac. Nous ne sommes pas ici dans une académie chargée de discuter l'histoire et d'examiner les mérites respectifs des gouvernements qui se sont succédé en France; je ne redouterais avec personne la discussion sur le gouvernement provisoire si tel était notre devoir et si j'en avais la liberté. — ■ Parlez! parlez! crièrent quelques membres. — Non, je ne parlerai point du gouvernement provisoire, je ne pourrais le faire qu'en sortaut de la Constitution, et qu'en ayant la liberté, que vous ne pouvez me donner, de la trouver mauvaise. D'ailleurs, aucune provocation ne saura nous faire sortir de notre ligne de conduite, qui est la défense de la liberté dans les Hmites de la Constitution. Serail-il avéré que le gouvernement provisoire a été répréhensible dans sa conduite électorale, ce serait le cas de ne pas l'imiter, puisque vous prétendez valoir mieux que lui. » Granier de Cassagnac riposta que, ne nous eu déplaise, il recommencerait ces retours sur le passé chaque fois qu'il le jugerait
LA GUERRE D'ITALIE AU CORPS LÉGISLATIF. m
nécessaire. En effet il le tenta une ou deux fois, puis, s'étant convaincu qu'il ne nous attirerait point hors de nos positions, il y renonça.
Peu de jours après, je donnai un exemple d'impartialité en défendant l'élection d'un membre de la majorité que Morny, par des raisons, disait-on, peu avouables, poursuivait de ses rancunes. M. Migeon, l'élu, avait été déjà déféré devant la cour de Golmar, et son défenseur, Jules Favre, avait prononcé alors cette phrase qui fut aussitôt dans toutes les bouches : « Cette affaire est comme le fragment d'un miroir brisé dans lequel la France peut se contempler à la dérobée et voir qu'on veut réduire le suffrage universel à la précision d'une manœuvre de peloton. » Je ne voulus pas, comme on m'y avait excité, provoquer du scandale en mettant en cause Morny. Je me bornai à discuter l'indignité par laquelle on motivait l'annulation proposée. Je raillai la sollicitude subite de mes collègues pour la liberté électorale, et je repris ma doctrine générale : « Un jour, Channing, un des hommes qui ont le plus honoré l'humanité, attaqua, quoique protestant, les dévastateurs d'un couvent catholique; un autre jour, quoique déiste, il protesta contre la condamnation judiciaire d'un athée. Dans le monde politique tout trompe, tout tombe, tout change; rien ne demeure immuable que la justice. Je l'invoque pour mes amis, je l'invoquerai toujours avec empressement, comme aujourd'hui, au profit d'un adversaire. »
98 LEMPIRE LIBERAL.
Enfin le 26 avril le ministre des Affaires étrangères, Walewski, introduit avec le cérémonial d'usage, prit place au banc des commissaires du gouvernement, lut un exposé des négociations, et Baroche déposa deux projets de loi, l'un élevant l'appel sur la classe de 1838 de 100000 hommes à 140000, l'autre d'un projet d'emprunt de 300 millions. Morny prononça quelques mots pour rassurer la Chambre : « La guerre sera localisée et limitée, surtout si les autres puissances allemaudes ont la sagesse de comprendre qu'il n'y a là qu'une question purement italienne qui ne cache aucun projet de conquête et ne peut enfanter aucune révolution. » Il se fit encore nommer rapporteur du premier projet de loi, et le déposa le jour même, après une interruption de séance d'une heure.
Nous voilà en demeure de nous prononcer. 11 n'était pas possible de ne pas nous expliquer. La majorité seule pouvait se réduire au rôle du chœur antique qui répète les paroles de l'acteur. Nous n'arrivâmes pas aisément à nous mettre d'accord. Jules Favre voulait voter /jO(/r, Hénon contre, j'étais perplexe. J'aimais d'un amour d'enfance cette Italie sur les rivages de laquelle ma mère avait ouvert les yeux pendant l'émigration; j'admirais son génie, sa langue, sa littérature; mon imagination vivait dans l'art de la Renaissance ; je connaissais presque tous les
italiens éminents ; Mazzini avait été l'hôte démon père à Marseille; mon oncle, établi à Livourne, avait fait les frais deVAssedio di F'irenze deGuerrazzi; Giuseppe Ferrari m'avait donné quelques leçons de philosophie ; l'exilé modénais Giannone m'avait enseigné sa langue; j'avais vu les canons autrichiens braqués sur les places de Venise, de Milan et de Florence ; j'avais été obligé de fuir de Livourne après l'entrée des Autrichiens pour éviter une arrestation; j'avais partagé les douleurs et les angoisses des patriotes italiens : à la pensée qu'elles allaient cesser, mon cœur s'exaltait de joie. Mais je ne pouvais me convertir à l'unité piémontaise; elle m'inspirait une invincible répugnance, je la considérais comme devant devenir aussi fatale à l'Italie qu'à nousmêmes, je rêvais pour le pays des républiques et des villes illustres, une confédération républicaine à l'instar de celle des États-Unis ou de la Suisse, dans laquelle l'unité militaire et royale n'eût ni étouffé des individualités historiques, ni étendu son niveau bureaucratique sur tant de centres de gloire capables d'en enfanter de nouvelles. Rarement ai-je été plus tourmenté et ai-je passé par plus de résolutions contradictoires. Picard, à qui je communiquais mes perplexités, était surtout frappé des conséquences intérieures de l'événement : il craignait que la guerre ne servît à resserrer, en les dorant, les chaînes que nous essayions de secouer. Nous arrivâmes enfin à cette conclusion que le vote pour était impossible, le vote o/i/re excessif, et que le mieux serait
une abstention motivée. Darimon se rangea à notre avis : il fut moins aisé d'y amener Jules Favre et Héaon. Une demi-heure encore avant le commencement de la discussion (27 avril 1859) ils persistaient l'un à voter pour, l'autre contre. Nous nous réunîmes dans un des bureaux de la Chambre afin d'essayer une dernière fois de nous mettre d'accord. Je suppHai Jules Favre et Hénon d'éviter un déchirement qui ruinerait notre autorité morale : sur les affaires secondaires il n'y avait aucun inconvénient à ce que chacun de nous conservât sa liberté, mais il serait déplorable que dans une conjoncture aussi majeure, nous n'eussions pas opiné tous les cinq de même. Je rappelai à Jules Favre son fameux rapport de 1848 et sa confiance trompée; allait-il retomber dans la même erreur? Cette considération le frappa. « Justement, me dit-il, c'est dans ce bureau, dans cette embrasure de fenêtre que Drouyn de Lhuys m'a donné sa parole d'honneur qu'on n'attaquerait pas la république romaine. » Puis, après un instant de réflexion : « Nous ne sommes que cinq ; il serait vraiment ridicule que nous eussions trois avis. Je me rends à l'opinion d'Ollivier, abstenons-nous. » Hénon céda à son tour. 11 fut convenu aussi que dans le discours que j'allais prononcer j'éviterais d'être désagréable au Piémont et d'exprimer mes défiances contre son extension. A peine entrés en séance on me donne la parole' : « Depuis quatre mois, dis-je, l'esprit
1. .luk-s Favre, dans son livre sur Rome et la Républiqut française, p. 177, raconte l'incident : « L'opposition était divi-
public est ému et se demande avec anxiété si la France conservera la paix ou s'engagera dans la guerre. Nous regrettons que trop longtemps les seuls renseignements aient été fournis par les discussions du parlement anglais ou sarde, et que nous ne soyons enfin saisis de la question qu'en présence des faits accomplis. — Un sentiment unanime passionne l'Italie; tout le long de l'Apennin gronde un cri de fureur contre l'Autriche; les violents comme les modérés, les constitutionnels comme les républicains, les femmes comme les bommes, demandent avec rage l'expulsion des barbares [Murmures] ; et trouvant dans cette haine l'union qui lui a manqué, l'Italie se rallie sous les bannières du Piémont et appelle la France. — Ce sentiment est légitime : depuis 1815 l'Autriche ne s'est pas bornée à violer les promesses faites en son nom aux Milanais et aux Vénitiens en 1809 par l'archiduc Jean et en 1815 par le maréchal de Bellegarde; elle n'a
sée sur la question. M. OUivier voulait parler contre la guerre. Mes trois autres collègues partageaient sou O[iinion. Commu j'étais inflexible dans la mienne, il lut convenu que pour ne pas nous diviser nous nous abstiendrions de voter : à cette condition il me fut permis de parler. » De son côté Darimon [les Cinq sous- l'Empire p. 2">i) dit : « Ollivier et moi nous avons éti' d'avis qu'en signe d'adht'sion nous devions voter les projets; Jules Favre a paru disposé à nous suivre; mais nous avons rencontré une vive résistance chez Hénon et clicz Picard : Ilénon voulait voter contre. Picard, s'abstenir. » Là-dessus, historien, di'brouillcz-vous. Je suis sur de l'exactilude de mon récit, écrit sur des notes prises au moment même. Dans cette période, jamais Picard et moi n'avons été en désaccord sur quoi que ce soit.
cessé d'opprimer l'Italie entière; elle l'a rendue comme au temps de Dante, di chlore ostello, l'asile des douleurs. » Je discutai alors la valeur des traités de 1815, et la conduite du gouvernement dans les négociations et je l'interrogeai sur ses intentions : <* Le gouvernement se bornera-t-il à une guerre localisée, ou, d'accord avec la Russie, médite-t-il un remaniement de la carte d'Europe? En Italie même que se propose-t-il? Il est bien permis de se le demander avec angoisse, quand on songe que si la France a toujours manifesté les plus vives sympathies pour l'Italie elle a plus d'une fois fait naître ou augmenté ses maux. Sans doute l'intervention peut amener l'afîran chissement ; elle pourrait n aboutir qu'à un traité de Campo-Forrnio ou à une nouvelle expédition de Rome. Entre laquelle de ces hypothèses le gouvernement optera-t-il? En supposant qu'il le sache lui-même, nous l'ignorons. Dans cette incertitude, quand, regardant à l'intérieur, nous voyons, mes amis et moi, le pouvoir sans contre poids, les citoyens sans garanties, l'opinion sans organe, quand, en outre, nous nous rappelons le passé, n'avons-nous pas le droit de redouter que l'expédition actuelle n'ait pour but que de gagner un peu de celte gloire avec laquelle les peuples ont la faiblesse de se consoler de leur liberté perdue, qu'au lieu de servir l'Italie on veuille se servir d'elle? 11 ne nous serait possible de voter pour la loi qu'en témoignant au gouvernement une confiance qu'il ne nous inspire pas. {Interruption.) Voter contre ce serait, en apparence du
moins, abandonner l'Italie et les braves volontaires qu'elle jette en Piémont, ce serait nous ranger du côté de cette Autriche que nous délestons plus que le gouvernement ne la déteste, jiLiisquelle est pour nous l'incarnation du des- |i(jtisme. — Qu'on nous donne des explications. Jusque-là du cœur nous votons pour l'Italie, mais notre main retient son vote. Heureux si, en présence de ce noble pays délivré et uni, nous sommes contraints de reconnaître que nos défiances ont été injustes. — La guerre commence dans les conditions les plus favorables, s'il est vrai, ainsi que l'attestent les documents officiels, que l'Angleterre, la Russie et la Prusse abandonnent l'Autriche. Aous ne nous crot/ons donc pas encore obligés aux approbations aveugles que les périls suprêmes autorisent seuls. » Ce discours inattendu surprit: on n'y répondit pas sur l'heure. Plusieurs jours après seulement, Anatole Lemercier^ interrogea sur les intentions à l'égard du Saint-Père, et réclama l'assurance qu'on ferait respecter, quoi qu'il arrivât, son indépendance et ses Éiats. Le Président du Conseil d'Etat promit tout ce qu'on voulut : « Aucun doute
1. On -i, à toit, présenté ce discours d'Anatole Lemercier comme uni; première résurrection du dioit aboli d'iiilerpellation. Interroger un gouvernement qui vous demande des hommes et de l'argent sur ce qu'il veut en faire, ce n'est pas interpeller, c'est chercher à éclairer son vote, c'est délibérer. L'interpellation s'adresse à un gouvernement qui nt; vous consulto pas, et qui, la plupart du temps, ne demanderait pas mieux que de n'être pas interrogé et de n'avoir pus à répondre.
n'était possible à cet égard. » — Plichon, homme de vaillance et de loyauté, ne se contenta pas d'interroger et de provoquer des assurances, il exprima résolument un blâme qui était dans la pensée d'un grand nombre de ses collègues, quoique aucun d'eux n'eût osé le manifester. « Il existe, dit-il, très peu de points de contact entre moi et M. Emile Ollivier. iNous sommes placés aux pôles opposés de la politique. Cependant je suis d'accord avec lui en un point, c'est qu'il est intolérable, pour un pays qui a si longtemps vécu de la vie politique entière, d'en être réduit à apprendre de l'étranger les nouvelles qui l'intéressent. Il est plus intolérable encore que des q.uestions touchant l'avenir du pays soient déjà tranchées, au point de ne plus laisser au Corps législatif la liberté de ses résolutions. Si nos troupes n'avaient point passé la frontière, si l'honneur du drapeau n'était pas en jeu, j'aurais dit non. Je vote et je voterai avec tristesse et surtout avec la conviction profonde que le gouvernement a engagé sans nécessité le pays dans une guerre pleine de basards et de périls pour des résultats au moins incertains. Ce n'est pas seulement la sécurité extérieure qui pourrait être compromise, mais encore la paix intérieure : on ne saurait être rémlutionnaire en Italie et rester conservateur en France et à Rome. »
Une portion de la majorité protesta contre ces paroles qu'elle eût, quelques semaines auparavant, couvertes de ses applaudissements. Baroche se récria : « La France n'avait ni cherché ni voulu
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la guerre. Elle la fait parce qu'elle a été attaquée par l'agression de l'Autriche contre le Piémont. Elle ne pouvait pas laisser écraser l'alliée qui tient les clés des Alpes, notre frontière nécessaire.
Jules Favre contesta : la guerre avait été voulue, cherchée par l'Empereur; à lui, et à lui seul en revenait la responsabilité; mais il le loua d'avoir pris cette initiative. Il reproduisit en termes plus pressants mes interrogations sur le but de la campagne : « Si l'Italie tout entière se soulève, si les vieilles monarchies s'écroulent, les relèverez-vous? Si le gouvernement des cardinaux est brisé, verserez-vous le sang des Romains pour le rétablir? » Sa conclusion, malgré l'hostilité apparente, exprimait plus d'approbation que la mienne. <( Je dis qu'entre vous et nous, sur la politique intérieure, il n'y a aucun pacte possible. Mah- si vous- voulez détruire le despotisme autrichien, mon cœur, mon sang, tout mon être sont à vous, me réservant seulement après la victoire de demander au triomphateur compte des principes éternels qui auront fait sa force au dehors et qui feront la nôtre contre lui au dedans, s'il ne rend pas à son peuple la liberté qu'il aura restaurée chez une nation amie. »
Henri Martin, Jules Ferry, Hérold et beaucoup d'autres républicains nous reprochèrent de ne nous être pas montrés ])lus favorables à l'expédition libératrice et ne cachèrent pas qu'ils nous en feraient un grief aux prochaines élections.
Pendant la guerre de la succession d'Espagne, Louis XIV avait essayé d'opérer, à l'aide des Hongrois, une diversion sur les derrières de l'Autriche. L'Empereur fit de même. On lui avait affirmé que Kossuth, de son exil à Londres, conservait de l'autorité sur ses compatriotes alors au plus vif de leur résistance à la centralisation autrichienne. Avant son départ pour l'armée, il le fît prier de ^^^enir à Paris. Kossuth accourut. Il vit le prince Napoléon, puis l'Empereur i 5 mai). On se trouva d'accord sur une question préalable : L'Empereur, lui avait dit le prince Napoléon, n'entend pas entrer dans les affaires intérieures des Magyars ; il ne pose à cet égard qu'une condition, c'est que, devenus indépendants, ils ne se constituent pas en république et s'en tiennent à la monarchie constitutionnelle, sans aucune indication d'ailleurs quant à la personne du monarque.— Je suis républicain, avait répondu Kossuth; mais avant tout patriote, je mets mon pays au-dessus de mes théories. La question hongroise est une question d'existence ou de nonexistence nationale, c'est l'intérêt qui domine les autres ; la forme de gouvernement est secondaire; j'admets que les exigences de la situation européenne et le fait que nous sommes alliés à des monarques, nous conduisent à la monarchie constitutionnelle. 11 ajouta que si la Hongrie devenait indépendante grâce à la protection de
l |{!mpereur, elle offrirait au Prince la couronne (le Saint-Etienne. — Le Prince, qui était assis I 11 face de lui, près d'une petite table, se leva, - inclina, et dit : « Je sens le prix de cet honneur (.4 je vous en remercie; mais, je vous prie, qu'il n'en soit plus question. Nous autres Bonaparte, nous avons appris de l'histoire de notre oncle, non seulement ce qu'il faut faire, mais ce qu'il faut éviter, comme par exemple de placer sur des trônes étrangers des membres de notre famille, car cela pourrait susciter des coalitions européennes, et, permettez-moi devons le dire, nous ne voudrions pas compromettre le sort de la dynastie napoléonienne en France, fût-ce pour la magnifique couronne de Hongrie. »
Ce préalable vidé, Kossuth se montra moins maniable. On lui demandait une insurrection d'enfants perdus : il refusa, il ne voulait pas exposer une fois de plus son malheureux pays à être couvert de gibets; il exigea l'envoi d'une armée française sur le sol hongrois, et une proclamation dans laquelle l'Empereur déclarerait qu'étant en guerre avec l'Autriche et acceptant la nation hongroise comme amie et alliée, ses soldats viennent l'aider à réaliser l'indépendance déclarée en 1819. Moyennant quoi, l'armée fran-, •çaise serait reçue par deux cent mille Hongrois en armes.
Kossuth se préoccupait de l'opposition de la Russie ; l'Empereur le rassura. « Non seulement le Tsar n'interviendra pas contre vous, mais son irritation contre l'Autriche lui fera voir avec
plaisir l'affranchissement de la Hongrie, pourvu qu'on ne soulève point la question polonaise. L'obstacle n'est pas là : il est dans l'Angleterre. Le ministère tory témoigne d'un mauvais vouloir déterminé. ïl se cramponne aux traités de I8I0, que d'autres ont déchirés et que moi-même j'ai entamés, puisque c'est par eux que les Napoléons furent proscrits et que pourtant je me trouve où je suis. Que ne ferait-il pas si je jetais la guerre sur les rives du Danube? — Eh bien, riposta tranquillement Kossuth, il n'y a qu'à renverser le ministère tory, je m'en charge. — Comment, vous? — Oui, moi et voici comment : Entre les whigs et les tories se trouvent à peu près quatre-vingt-dix indépendants, dont deux tiers hommes du parti de Manchester conduits par Cobden et Bright, qui unis aux whigs viennent de mettre Derby en minorité, à propos de la réforme parlementaire. Le parlement a été dissous: le ministère conservera peut-être quelques voix de majorité, insuffisantes à lui donner la force de garder le gouvernement si les indépendants ne se rapprochent pas de lui : ce qui n'est pas impossible à cause de l'antipathie que Palmerston inspire aux hommes de l'école de Manchester et surtout à leur chef Cobden. Je suis très lié avec la plupart d'entre eux. Si j'obtenais l'autorisation de Votre Majesté, de leur faire connaître confidentiellement ses bonnes dispositions, j'organiserais des meetings dans lesquels je supplierais le grand peuple anglais de permettre au puissant empereur des
Français de sauver ma patrie. En peu de jours il s'élèvera d'un bout à l'autre de l'Angleterre un cri d'adhésion et de sympathie. Alors je prierais mes amis de se rendre chez Palmerston et de lui offrir le concours de leur parti à deux conditions : 1*^ qu'il s'engage par écrit, en son nom comme en celui de ses futurs collègues, à ce que le gouvernement anglais reste neutre, même si Votre iMajesté porte la campagne jusqu'en Hongrie, en faveur de notre indépendance; 2° qu'il mette dans son ministère, en garantie de l'exécution de cette politique, un ou deux membres du parti de Manchester. »
L'Empereur fut ravi de cette perspective bien inattendue de renverser un ministère hostile. Il approuva chaleureusement le projet de Kossuth. « Soyez persuadé, dit-il, que si la neutralité de l'Angleterre est assurée, vous aurez écarté le principal obstacle à la réalisation de vos vœux patriotiques. »
Kossuth retourna aussitôt en Angleterre commencer sa campagne ^ (8 mai).
Il restait au souverain de s'expliquer avec la nation. — « Français, dit-il, l'Aiitriche, en faisant entrer son armée sur le territoire du roi de Sardaigne, notre allié, nous déclare la guerre.
1. Je tiens tout ce récit de Kossuth ; il l'a confirmé plus tard dans ses Mémoires.
110 LEMPIRK LIBÉRAL.
Elle viole ainsi les traités, la justice, et menace nos frontières. Toutes les grandes puissances ont protesté contre cette agression. Le Piémont ayant accepté les conditions qui devaient assurer la paix, on se demande quelle peut être la raison de celte invasion soudaine : cest que l'Autriche a amené les choses à cette extrémité qu'il faut quelle domine jusquaux Alpes ou que Vltalie soit libre jusquà l Adriatique; car dans ce pays, tout coin de terre demeuré indépendant est un danger pour son pouvoir. — Jusqu'ici la modération a été la règle de ma conduite; maintenant l'énergie devient mon premier devoir. — Que la France s'arme et dise résolument à l'Europe : Je ne veux- pas de conquiHe, mais je veux maintenir sans faiblesse ma politique nationale et traditionnelle; j'observe les traités à condition qu'or ne les violera pas contre moi ; je respecte le territoire et les droits des puissances neutres, maii j'avoue hautement ma sympathie pour un peuph dont l'histoire se confond avec la nôtre, et qu gémit sous l'oppression étrangère. — La Franc a montré sa haine contre l'anarchie ; elle a vouli me donner un pouvoir assez fort pour réduire l'impuissance les fauteurs de désordre et le hommes incorrigibles de ces anciens partis qu'o, voit sans cesse pactiser avec nos ennemis; mail elle n'a pas pour cela abdiqué son rôle civilise! leur. Ses alliés naturels ont toujours été ceu' qui veulent l'amélioration de l'humanité, et quan elle tire l'épée, ce n'est point pour dominer ma pour affranchir. — Le but de cette guerre e
donc de rendre F Italie à elle-même et non de la faire changer de maître, et nous aurons à nos frontières un peuple ami qui nous devra son indépendance. — Nous n'allons pas en Italie fomeuter le désordre ni ébranler le pouvoir du Saint-Père^ que nous avons replacé sur son trône, mais le soustraire à cette pression étrangère qui s'appesantit sur toute la Péninsule, contribuer à y fonder l'ordre sur des intérêts légitimes satisfaits. — Nous allons enfin sur cette terre classique, illustrée par tant de victoires, retrouver les traces de nos pères ; Dieu fasse que nous soyons dignes d'eux! » — (Des Tuileries, 3 mai i(S59.) Le conseil des ministres, auquel l'Empereur lut ce manifeste, le trouva beau, mais d'une extrême violence'. Walewslvi insista pour la suppression de la phrase : Il faut que P Italie soit libre des Alpes à r Adriatique. Était-on cerain d'y réussir?A quoi bon s'engager?L'Empereur, se croyant aussi sûr des événements qu'il l'était de sa volonté, maintint la phrase.
Napoléon 111 quitta Paris le 10 mai. A la sortie des Tuileries, en voiture découverte, sans pompe officielle, en tenue de campagne, tunique Bt képi, une immense acclamation le salua; dans les quartiers populaires l'enthousiasme devint délirant; sur la place de la Jiastille la foule se précipita sur la voiture, agitant les chapeaux avec Trénésie, aux cris de : « V^ive l'Empereur, vive 'Italie, vive l'armée! » Les amis furent surpris