‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 35 sur 177 · Lettres de mon père alors à Florence · texte numérisé non relu

Lettres de mon père alors à Florence

138 LEMPIRE LIBÉRAL.

au milieu même de l'agonie, il avait ordonné qu'on le tînt au courant des moindres incidents de la guerre, et prescrit d'y conserver une inflexible neutralité. La France et le Piémont, en rupture avec lui à cause de son refus d'octroyer des institutions libérales dont il avait horreur, perdaient leur temps en réclamant un secours qu'il eût été déshonorant de leur accorder. L'Autriche, au contraire, se croyait autorisée à espérer plus que la neutralité d'un prince absolu dont elle défendait les intérêts et les principes. Elle fut étonnée et blessée du refus qu'elle n'attendait pas. Elle insista, invoqua le traité secret de 1815 et le précédent de 1820. Le Roi fît répondre que le traité de 1813 était tombé en désuétude, et que l'intervention de 1820 avait été un acte collectif de l'Europe; qu'en se mêlant à la guerre il fournissait à Napoléon III le prétexte de favoriser Murât, et qu'il se priverait du moyen de prévenir ou de réprimer la révolution dans ses États. — Soit, reprit-on de Vienne avec aigreur, nous pouvons nous passer de vos soldats ; Dieu fasse qu'un jour vous n'ayez pas besoin des nôtres !

Peu de jours après (20 mai), Ferdinand II succombait. Son héritier, jeune homme de vingttrois ans, déclara qu'il suivrait la politique de son père et persisterait à rester neutre.

L'Empereur annonce son arrivée par une proclamation à ses troupes : « Les nouvelles armes de précision, leur dit-il, ne sont dangereuses que de loin. Elles n'empêcheront pas la baïonnette d'être l'arme terrible de l'infanterie française. » Prise à la lettre, cette affirmation constituait une hérésie militaire, car, plus que jamais, les batailles se décident par le feu et non par le choc', et Napoléon III, l'artilleur, ne l'ignorait pas. Cette exaltation de la baïonnette n'était qu'une manière de recommander au soldat l'otîensive, tactique victorieuse des armées de la Uépublique et de l'Empire.

L'Empereur laisse le prince Napoléon à Gênes pour y compléter ses troupes, et va établir son quartier général à Alexandrie. Il déploie aussitôt une activité infatigable. Avant le lever du soleil, il reçoit les rapports des commandants de corps, monte à cheval, parcourt les campements, va inspecter les positions ; il interroge ses chefs de service réunis au rapport, mais prend sa résolution tout seul; son chef d'état-major n'est qu'un instrument matériel de transmission ; lui est à la fois le général suprême et le chef d'état-major. Ses ordres brefs, conformes aux règles de l'art, précis, clairs, indiquent nettement le but, en laissant pour l'exécution loule liberté dïnilialive

i. Napolko.x, Essai sur la furti/icilion de campagne.

à ceux qui les reçoivent. Sachant que les plus hautes conceptions stratégiques échouent parfois par les petits détails, il n'en néglige aucun ; il prescrit une nouvelle constitution des équipages régimentaires, il harcèle le ministre de ses réclamations impatientes, « L'administration de la Guerre' a été hien coupable, je compte sur vous pour réparer tout cela. » Il s'inquiète surtout des approvisionnements, et, dans une lettre à l'intendant général, il indique le moyen le meilleur d'y pourvoir : « Ne plus attendre tout de la France, faire vivre l'armée avec les ressources du pays où elle se trouve, par des réquisitions payées en pays ami, et prises sans payer en pays ennemi. Ce système, le seul efficace, demande beaucoup d'intelligence et d'activité. Il est bien plus facile, naturellement, d'écrire au ministre de la Guerre : « Envoyez-moi tant de miUions de rations. » (Comment ne réussirait-on pas à nourrir 100000 hommes et 30 000 chevaux dans un pays dont les ressources suffisaient à plusieurs millions d'habitants-? » L'Empereur, pourtant, n'ose se fier, pour l'entretien de son armée, aux four-

1. L'organisation atlministrative de la guerre est bien dél'eclueuse, aurait-il dû dire pour être juste.

2. Napoléon, Notes sur Vart de la guerre. « Avec de la viande, du riz, des haricots, des lentilles, des pommes de terre, des navets et de la farine, le soldat est très bien nourri; il se peut passer de pain pendant vingt et trente jours que durent les marches ; nous sommes les mêmes hommes que les Grecs et les Romains; nous pouvons faire, nous avons fait ce qu'ils faisaient. » Seulement, voulant faire vivre l'armée sur le pays, il eût fallu recommander un emploi judicieux de la cavalerie.

nitures locales; il ne sera tranquille que s'il sent derrière lui une forte réserve; il conjure de faire des efforts inouïs pour fabriquer du biscuit et ramasser du fourrage, et d'envoyer biscuit et fourrage à Gênes par des bateaux à vapeur.

Il s'occupe surtout du déploiement stratégique de son armée. Il a trouvé ses troupes disséminées en une ligne étendue le long du Pô, de Castel Nuovo à Casale. Cette dissémination ne se justifiait môme pas par la nécessité de défendre le Pô. On ne défend pas plus un cours d'eau qu'une frontière en s'étendant tout le long comme des petits paquets de douaniers. Ce qui est protégé partout ne l'est nulle part ; c'est en se concentrant en forces sur une position centrale qu'on est toujours prêt à fondre sur le point menacé et aie «couvrir. Napoléon fil avait retenu le conseil de son oncle à Âlasséna : <( Je ne puis trop vous recommander de ne pas vous disséminer. » Et il prescrivit un resserrement général. Il disposa l'armée en deux fortes masses séparées par le Tanaro : sur la rive gauche, à Casale les Piémontais; à Valenza le i'' corps; à Alexandrie la Garde; sur la rive droite, à Pontecurone, Voghera et Castelnuovo, le 1" corps; à Sale le 2"; à Tortona le •">' .

Pendant toute la durée de la campagne, l'Empereur s'efforça de maintenir cette concentration du début, et malgré les difficultés d'approvisionnements et de marches qu'une telle disposition entraîne, de garder ses corps toujours rapprochés les uns des autres, de manière qu'ils pussent fa-

cilemenl se soutenir. Ces dispositions furent compiélées par l'ordre donné au prince Napoléon de débarquer à Livourne avec la division Uhrich et une brigade de cavalerie. Cette mission était exclusivement politique. Le Prince devait protéger la Toscane, à peu près désarmée, contre un retour offensif des troupes autrichiennes de Bologne, assurer la neutralité des États pontificaux, surtout présider à la formation d'une armée toscane et la ramener vers la nôtre.

Il eût mieux valu charger de cette mission un autre que le prince Napoléon, car évidemment on ne manquerait pas de murmurer qu'il allait se préparer la couronne de Toscane. Cavour le comprit ainsi, et avec sa promptitude de soupçon, accourut à Alexandrie, supplia l'Empereur de retirer son ordre. L'Empereur le reçut froidement et lui répondit sec : « Je n'ai pas l'intention de mettre un prince français sur un trône quelconque de l'Italie et je rassurerai diplomatiquement les grandes puissances quand ce sera nécessaire. » Le Roi n'avait point partagé l'inquiétude de son ministre; il savait son gendre dévoué, déférent, incapable de se prêter nulle part à contrarier ses vues. Le fin Salvagnoli disait en se moquant : « Nerli dira que le prince Napoléon prendra la Toscane. Autre sottise! La Toscane ne se donnera jamais, et encore moins Napoléon III ne l'acceptera si elle se donnait^ » L'Empereur ne pouvait four-

Page 1