Metternich, t. MI, p
sur la nationalité italienne, ayant conseillé l'abandon de Nice et de la Savoie à la France, il en exprima un tel mécontentement, que de quelque temps le général n'osa rentrer en Piémont.
A mesure que les contacts avec Metternich devenaient plus pénibles, il reporta toute cette aversion sur rAutriche. Une fois né, ce sentiment s'exaspéra d'autant plus qu'il était partagé par la plupart de ses conseillers et de ses courtisans. 11 entendait, de ceux non inféodés à Vienne, le langage que Joseph de Maistre, peu suspect de connivence avec l'esprit révolutionnaire, adressait à Tun de ses prédécesseurs : « Notre manière de procéder, timide, neutre, dilatoire, hésitante, est mortelle. Que le roi se fasse le roi des Italiens, que dans les emplois civils et militaires de sa cour il appelle même des révolutionnaires, à notre détriment, c'est essentiel, vital, capital; les expressions me manquent : si nous restons inertes et devenons un obstacle, requiem œternani ; qu'on caresse l'esprit italien; l'esprit autrichien est un monstre. Notre ennemi s'appelle le frère Vedremo'. » Mais seul que pouvait-il contre TAutriche? Et il ne voyait en Italie, pour l'appuyer contre elle, qu'un parti de conspirateurs athées, francs-maçons, carbonari, sectaires, républicains, dont il avait hor-
1. Au ministre des affaires étrangères Valessia, d8 et 29 juillet 1814. Je traduis sur le texte italien donné par Nicomède Bianchi, D/'plomazia Europea in Italia, t. I, p. 46
et 47.
reur; car, prêt à faire l'indépendance de l'Italie, il ne voulait pas défaire la royauté et affaiblir la religion.
Ainsi perpétuellement ballotté à travers les contradictions, les mensonges et les travestissements, réduit à cacher ce qu'il voulait, à promettre ce qu'il détestait, n'osant s'épancher avec personne de peur d'être dénoncé à Metternich, il vivait dans des tourments d'esprit et des troubles de conscience que l'état déplorable de sa santé aggravait. Les combats dans lesquels s'écoulait sa vie privée étaient aussi poignants que ceux de sa vie publique : dans celle-ci combattu entre l'Autriche et l'Italie, dans cellelà partagé entre les convoitises de la galanterie et les scrupules de la dévotion. Afin que la galanterie n'eût pas le dessus il évitait les aliments substantiels , se nourrissait de pommes de terre, de bouillie, d'épinards, buvait de l'eau tiède, portait un cilice, s'exténuait de jeûnes et de macérations. Il arriva ainsi, malgré la vigueur originelle de son tempérament, à un état de débilité et d'alanguissement tel que, souvent, la volonté paralysée, il se traînait défaillant, plus semblable à un cadavre qu'à un être vivant; il sortait de cette torpeur par des excitations douloureuses qui remplissaient son imagination de fantômes. Emprisonnée dans l'immobilité monotone d'une étiquette inflexible, sa vie, sauf dans les occasions, avait quelque chose de monastique. Levé dès quatre heures du matin, il priait une heure, entendait une ou
deux messes, mangeait un morceau de pain, buvait tin verre deau, visitait ses chevaux, en montait quelques-uns dans son jardin, puis rentrait dans le palais, et y restait enfermé jusqu'à neuf heures, moment de son coucher.
Grand, un peu courbé, le front haut et étroit, l'œil mélancolique, la voix d une douceur pénétrante, toujours sanglé dans un uniforme, il ne sortait pas habituellement d'une impassibilité glaciale. Se décidait-il à s'animer et à parler, il séduisait par la plus captivante affabilité. Quoique fort bigot, il était plus souverain encore : il avait eu quelques démêlés avec larohevéque de Turin, Franzoni, et celui-ci se vantait de l'avoir intimidé. « Il a par moments, écrit le roi, des accès d'aliénation mentale. Une des plus belles serait qu'il pût dire que je le crains. Je puis avoir des égards pour son caractère épiscopal mais comment pourrais-je craindre un de mes sujets? »
Dans l'impossibilité morale et matérielle de tenter une œuvre d'indépendance nationale, et encore moins d'accorder à ses sujets des institutions constitutionnelles, il essayait, à l'exemple du roi de Prusse, de les contenir par la sagesse de sa gestion. Il avait opéré de nombreuses réformes administratives, économiques, judiciaires, promulgué un code de commerce, préparé une solide armée, créé d'excellentes finances. Le revenu de l'État, au-dessous de 10 millions en 1831, montait en 1846 à 86 millions, quoique les impôts eussent été diminués. La dette