Metternich, Mémoires, tome IV, page
quels aucun emprunt ne pourrait être contracté; il y avait suppléé par l'institution d'États provinciaux très restreints (1821 et 1823). 11 crut payer la dette contractée envers son peuple pendant la guerre de l'indépendance nationale en faisant de l'université de Berlin le centré scientifique de rAllemagne. La pensée nationale obtint dans la chaire de philosophie une tribune d'où elle rayonnait jusqu'aux extrémités les plus lointaines du pays. Hegel y étayait de sa métaphysique l'orthodoxie politique et religieuse et prophétisait des grandeurs futures. La vie du genre humain, selon le philosophe^ se divisait en trois époques : l'époque orientale y. l'époque gréco-romaine, l'époque germanique. Les peuples allemands étaient les pontifes du monde ; comme autrefois les habitants de l'île de Samothrace, ils étaient investis du sacerdoce suprême; comme la famille des Eumolpides, ils avaient la garde exclusive des mystères d'Eleusis ; ils avaient paru dans l'histoire afin que l'esprit divin pût se développer et se réveiller ; du milieu d'eux s'élèverait , comme autrefois de la Judée, le dieu de l'avenir.
En outre, le roi projeta d'augmenter la puissance d'homogénéité de son royaume en fondant, à l'exemple de Henri VIII, une église nationale, l'Évangélisme, par la fusion des sectes protestantes et l'élimination graduelle du Judaïsme et du Catholicisme. Assisté de l'évêque Eylcrt, il composa lui-même une liturgie ayant quelque ressemblance avec le canon de la messe
catholique ; il l'introduisit comme rituel à suivre à Téglise de la Cour et de la cathédrale de Berlin ; enfin il fît rendre une ordonnance par le consistoire suprême l'imposant partout (2 juin 4826). Dans sa passion du succès il ne recula pas devant les mesures les plus acerbes : il fit occuper militairement des communes luthériennes rebelles à son rituel ; il interdit aux juifs l'emploi des prénoms chrétiens et même la possession de propriétés foncières qu'ils ne cultiveraient pas eux-mêmes ou à l'aide de leurs coreligionnaires.
Metternich, quoique ne trouvant pas raisonnable cette passion religieuse, n'eut garde de s'y opposer, estimant heureux que le roi y oubliât de s'occuper de l'Allemagne. Du reste, il s'appliqua à ne pas le tirer de son quiétisme politique par des procédés trop autocratiques. Satisfait de conduire seul les affaires étrangères de la Confédération , il affecta de mettre la Prusse à la tête de celles de l'intérieur. Quoique l'Autriche présidât de droit la Diète, en fait il lui abandonna le plus souvent ce privilège, et il s'interdit de soumettre aux délibérations toute matière sur laquelle les deux gouvernements ne s'étaient pas mis préalablement d'accord.
Grâce à cette sage politique, à ses caresses ou à ses menaces, il vint à bout de toutes les oppositions, sauf de celle du Wurtemberg. Ce petit État l'ayant manifestée par une dépêche circulaire contre les décisions du congrès de Vérone divulguée par le journal français le
Constïtutminel (2 janvier 1823), Metternich se fâcha, rappela sa mission de Stnttgard, et fît rappeler celle de Prusse. Le roi Guillaume n'étant plus soutenu par son beau-frère de Russie, dut se soumettre et retirer de la Diète Wangenheim, son plénipotentiaire, homme spirituel, éloquent, trop hardi en paroles. Les plénipotentiaires suspects des autres États furent également épurés. Metternich obtint alors sans difficultés le renouvellement des dispositions de Carlsbad, celles relatives à la Presse, dont la durée avait été limitée à cinq ans (août 1824).
La vie publique allemande s'éteignit tout à fait. Les petits princes impuissants et divisés se subordonnèrent comme des médiatisés ; les princes moyens cherchèrent dans leur vassalité à l'Autriche une protection contre les exigences de leurs sujets ; la Diète immobile et muette ressembla à l'enseigne d'une maison fermée; les institutions constitutionnelles alanguies ne parurent plus qu'un vain simulacre; la très mélancolique Teutonia abaissa son bonnet sur les yeux et s'assoupit dans les bras de Metternich.
Le chef heureux du parti du repos ne rencontra pas de difficultés même en Hongrie, le pays des difficultés. La Hongrie unie à l'Autriche par la communauté du souverain était protégée contre une absorption réelle par ses antiques privilèges. Une Diète dont les réunions devaient être triennales, des comitats constituaient la garantie de son autonomie nationale. Les o2comi-
VICTOIRES DE METTERNICH. loi
tats surtout maintenaient une intensité de vie publique indestructible. Ils étaient composés de tous les nobles, des hommes de loi, des médecins, instituteurs, notaires, de quiconque appartenait aux professions libérales. Quatre fois par an la Congrégation se réunissait au chef-lieu du comitat, choisissait les principaux fonctionnaires et nommait deux représentants à la Diète avec mandat impératif. A cette époque les comitats étaient absorbés par les débats locaux ou personnels. L'empereur, sans convoquer la Diète, décréta une levée considérable destinée à compléter les régiments envoyés contre Naples et aggrava d'une manière générale par un nouveau mode de perception l'impôt de guerre : à peine un murmure se produisit-il; la résistance ne fut pas plus sérieuse en Hongrie qu'en Italie.
A toutes les époques, un homme, souverain ou ministre, est en Europe le dominateur des esprits, Tarbitre ou le régulateur de la vie internationale. Après rsapoléon, l'empereur Alexandre avait été cet homme. Avant même que ce Tsar au cœur bon, à l'esprit faible et mobile, se défiant de son armée, de ses conseillers, de lui-même, partagé entre le regret d'avoir favorisé certaines illusions et le désespoir d'être obligé de les maudire, eût succombé à son incurable dégoût de vivre (décembre 1825), Metternich était devenu à sa place le dictateur moral de l'ordre européen.