‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirsChapitre 87 sur 260 · Mémoires, t. III, p · texte numérisé non relu

Mémoires, t. III, p

choses sérieuses, c'était la rupture avec l'Angleterre. Il paraît bien que, loin de s'efîrayer de cette éventualité, selon son habitude de se servir de l'étranger contre le gouvernement de son pays, il s'associa aux sentiments d'hostilité de l'ambassadeur anglais lord Stuart, et à ses manœuvres contre Charles X. Le second jour des événements de Juillet, Victor de Broglie, dînant rue Saint-Florentin, vit arriver au dessert lord Stuart. « Leur entretien fut long; au point où on en était, ils ne se gênèrent pas en sa présence et ce qu'ils dirent sur ce qui ne pouvait pas manquer d'arriver n'était pas à coup sûr de gens qui s'en 'parlassent pour la première fois ^ . »

L'historien doit dater ses justices, a dit Michelet. Autant le comte d'Artois avait été mauvais Français pendant l'émigration, autant, sur le trône, Charles X se montra passionné pour le relèvement national. Grâce à sa politique intelligente, notre situation était admirable au commencement de 1830. A Alger, nous représentions l'humanité, en Grèce, en Italie les nationalités, partout la dignité ; nous étions assurés de l'amitié dévouée de la Russie; il ne dépendait plus que de nous d'effacer les derniers ves-

i. Victor de Broglie, Souvenirs,

tiges de nos défaites : nous allions nous retrouver à la tête de TEurope. Un peuple convaincu que tout débat intérieur est de mince importance dès qu'il s'agit de la prépondérance extérieure, aurait tout pardonné au roi qui lui rendait de tels services. Il ne Feût pas renversé à l'occasion de quelques ordonnances maladroites peut-être, mais trop justifiées par d'implacablesprovocations !

Yillèle, c'est-à-dire le côté droit, avait été renversé et menacé d'une mise en accusation. Le ministère libéral de Martignac miné par la droite et une fraction de la gauche (fraction Bérenger) mal soutenu par Tautre partie de la gauche (fraction Benjamin Constant) et par le centre gauche (Royer-Collard et les doctrinaires) était tombé à son tour. Le roi ne pouvait donc prendre ni un ministère de droite, ni un ministère royaliste libéral. Il était contraint d'aller à gauche où Ton ne voulait que son renversement^ ou de former en dehors des coteries parlementaires un ministère tout personnel. Il s'adressa à Polignac. En cela il usait d'un droit et il obéissait à une nécessité.

Que devait faire la Chambre si elle n'eût été animée que de sentiments loyaux? Attendre les actes et les projets du nouveau ministère avant de se prononcer contre lui. Que fait-elle? Avant qu'il eût rien proposé d'illibéral (il n'avait pas même fermé les cours de Guizot, un de ses plus violents adversaires), sur des conjectures aux premiers jours de la session, sans avoir en

elle-même une majorité pour aucun ministère, continuant une coalition de renversement, elle refuse son concours, elle sort de la Charte, usurpe sur la prérogative de la couronne à laquelle était réservé le choix des ministres, et déclare par là, implicitement, qu'elle veut placer le roi dans l'impossibilité de gouverner*. L'acte agressif en 1830 a été l'adresse factieuse des 221 , les ordonnances n'ont été qu'une riposte défensive.

Plus d'une fois les vainqueurs de 1830 ont avoué que les ordonnances n'avaient été que le prétexte attendu d'une révolution à laquelle depuis longtemps l'opposition était résolue. Odilon Barrot s'en est vanté : « Vous dites que cette grande Révolution n'a été faite que pour tirer satisfaction des ordonnances, mais vous avez oublié que le sentiment national, soulevé dans cette circonstance, ne l'a été qu'accidentellement par les ordonnances et que la nation n'avait jamais accepté sans protester ce gouvernement de l'étranger qui se disait descendu du ciel. (A gauche : Très bien!) (18 janvier 1837.) La plupart des opinions courantes sur les faits de notre histoire contemporaine sont des falsifications intéressées ou étourdies.

La fatalité de Charles X fut de s'être confié à Marmont : le salut ne saurait venir d'un homme de trahison. L'épée qui avait édifié la Restau-

1. Lamartine. Histoire de la Restauration, Jivre XLVII, chap. XXIV. — Emile Ollivier, 4789 et i889, page 393.

ration en s'abaissant devant les coalisés, la renversa en ne se redressant pas devant l'émeute de Paris^ . Il échappa au duc d'Angoulême de lui dire : « Est-ce que vous voulez nous trahir aussi " ? » Quel châtiment I

L'erreur de Charles X fut de décréter un coup de force sans s être assuré des forces suffisantes, ce qui l'amena à ces désaveux suprêmes qui déshonorent en encourageant l'ennemi. A son premier pas dans les capitulations, il se sentit perdu. Quittant son air habituel d'autorité et de bonté, d'un ton de voix rapide et élevé, il dit à Semonville et à tous les poltrons qui l'obsédaient : a Au reste, Messieurs, en cédant ainsi, peut-être à tort, à l'empire des circonstances, je dois vous

1. Dès le 28, à 7 heures du matin, il écrivait au roi : « Ce n'est plus une émeute, c'est une révolution. Il est urgent que Votre Majesté prenne des mesures de pacification. »

2. Journal de Guernon-Ranville : « Ils étaient seuls dans le salon vert de Saint-Cloud. Les explications du duc de Raguse ne satisfirent pas le Dauphin, qui s'écria : « Est-ce '< que vous voulez nous trahir aussi ? » A ce? mots, le maréchal porta la main à son épée. Le prince vit le mouvement ; il s'élança en avant, et, voulant arracher Fépée du fourreau^ il se blessa légèrement à la main ; puis, la jetant sur le parquet, il saisit le maréchal au collet, le renversa sur un canapé en appelant à lui les gardes qui se trouvaient dans la pièce voisine. En ce moment l'officier de service, accouru au bruit, ouvrait la porte du salon ; le prince lui ordonna de conduire le maréchal aux arrêts forcés dans sa chambre. Le Roi, instruit de cette scène étrange, en fit quelques reproches au Dauphin, et lui demanda de se réconcilier avec Marmont. On le fit appeler immédiatement ; il fît quelques excuses au prince, qui lui répondit : « J'ai eu moi-même des torts envers vous, mais votre épée m'a tiré du sang: ainsi nous sommes quittes... » Et il lui tendit la main.

dire qu'au fond de mon cœur je suis convaincu que, dans la voie où nous sommes entraînés, il n'y a rien à faire de bien pour l'avenir de la France et le salut de la monarchie. » Puis avec le laisser aller de qui s'abandonne à la dérive, il accorda successivement tout ce qu'on lui demanda : le renvoi de Polignac, la constitution d'un ministère Mortemart-Casimir Perier, le retrait des ordonnances, l'abdication, la lieutenance générale du duc d'Orléans, le départ volontaire. Seul, le duc d'Angoulême ne faiblit pas un instant; jusqu'à la dernière minute, animé de la fierté royale, il dit: « Le meilleur parti, le plus digne, est de se faire tuer. Fussions-nous abandonnés de tous, ce jour dût-il être le dernier de notre dynastie, honorons notre chute en périssant les armes à la main. » Guernon-Ranville soutint le prince : « Si le trône légitime doit encore une fois tomber, qu'il tombe du moins avec honneur ; la honte seule n'a pas d'avenir. » Ces conseils ne furent point entendus ; la garde ne fut employée qu'à escorter les premiers pas du roi vers l'exil. S'il se rencontre encore un chef d'État connaissant bien l'art des rois :

Sourd aux leçons efféminées.

Dont le siècle aime à les nourrir, Il saura que les destinées Font roi pour régner ou mourir ^

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