Chaleauliriand
Cette passion extraordinaire de la France à se proclamer criminelle, à se refuser toute excuse, a stupéfait, puis convaincu l'Europe. Jusque-là, à défaut d'appui, elle nous avait donné des condoléances ; de ce moment elle nous accorda la réprobation que nous lui demandions. « Tous ceux qui ont passé par le chemin nous ont siffles et ont dit en hochant la tête et en battant des mains : « Est-ce là cette nation d'une parfaite beauté et qui était la joie deFUnivers? » Et les écrivains étrangers, ne persistant plus dans leurs premiers jugements favorables, nous ont infligé la sentence que nous sollicitions. Ils nous ont, eux aussi, déclarés les véritables agresseurs, les agresseurs inqualifiables, dignes de toute exécration. Et comme on n'est jamais en sûreté avec des forbans aussi dangereux, ils ont poussé leurs gouvernements à nouer des alliances protectrices contre nos futures insanités.
En 1814 et 1815 l'hostilité des partis s'était marquée par des actes matériels: en 1870 et 1871 elle s'est manifestée par la plus lamentable des complicités morales. Les ennemis du gouvernement n'ont pas livré nos armées à l'envahisseur: ils ont défendu sa cause plus qu'il n'avait osé le faire lui-même. Cette conduite estelle moins désastreuse? Car enfin, si, sans motifs, n'étant ni menacé, ni provoqué, ni insulté,
un Empereur dont le pouvoir venait d'être consacré de nouveau par huit millions de suffrages s'est rué à Fimproviste, par guet-apens, sur un voisin inoffensif et paisible, avec le concours des ministres et des représentants du pays et l'applaudissement de Timmense majorité de la presse et de Topinion publique, comment s'étonner qu'une telle agression ait été exemplairement châtiée? Au lieu de se révolter des duretés du vainqueur ne faudrait-il pas admirer sa magnanimité, puisque, maître de dépecer un pays capable de commettre ou de supporter de telles aberrations, il s est contenté de l'écorner et de le frapper d une forte amende? Et, n'est-ce pas un défi à la Providence que des coupables, qui s avouent tels, se refusant aux sévérités justicières de l'expiation?
0 détestables scribes de la plus coupable haine, ne comprenez-vous pas que c'est la France et non l'Empereur que vos travestissements déshonorent, que c'est l'invasion et non le 4 septembre, la mutilation de Metz et de Strasbourg et non la chute de l'Empire, que vos récits sectaires justifient I
Encouragé parce spectacle de la France argumentant frénétiquement contre elle-même, Bismarck alors sortit de ses dissimulations officielles et, avec une ironie satanique, il dit :
INTRODUCTION. i5
« Cette guerre de laquelle est née l'unité et la grandeur de FAllemagne a été voulue, préparée et imposée par moi. Je m'en vante. »
Il procéda d'abord par des confidences à des intimes qui communiquèrent en leur nom au public les propos entendus. Un soir d'automne, à Varzin, dans un grand salon orné de la statue de Rauch, la Victoire distri])uant des couronnes, il était assis près d'un poêle dans lequel il jetait machinalement des pommes de pin. Il laissa échapper une plainte mélancolique sur sa destinée qui paraissait si brillante. Il n'avait fait le bonheur de personne, ni de lui-même, ni de sa famille, ni de qui que ce fût. « Vous avez fait le bonheur d'une grande nation, lui riposta-t-on. — Oui, mais le malheur de combien ! répondit-il. Sans moi trois grandes guerres n'auraient pas eu lieu ; quatre-vingt mille hommes n'auraient pas péri ; des pères, des mères, des sœurs ne seraient pas plongés dans le deuil.... maintenant, j'ai cela à régler avec Dieu \ »
D'ordinaire c'est avec orgueil et non mélancoliquement qu'il revenait sur ses grandes initiatives. Il se complaisait à exposer la tactique générale, d'abord dilatoire tant que l'armée n'était pas prête, puis provocante dès qu'elle le fut^ par laquelle il nous avait conduits peu à peu à l'exaspération. Il expliquait en détail le tour de main ^ par lequel il avait converti le