‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 142 sur 240 · Guizot, t. VUI, p · texte numérisé non relu

Guizot, t. VUI, p

prince français avec l'une ou l'autre des filles de Christine indiquerait une résolution de guerre de la France et de l'Espagne contre l'Angleterre; ne pas s'arrêter à l'opposition de Louis-Philippe au mariage Cobourg; au contraire, si l'Espagne le proposait, en faciliter la conclusion soit avec la reine, soit avec l'infante; ne se réduire à l'infante qu'en désespoir de cause, si l'on avait à craindre que Christine ne l'accordât à Montpensier, en vue d'apaiser le mécontentement de Louis - Philippe ; dans ce cas adopter, pour la reine, Enrique, duc de Se ville, second fils de François de Paule frère du feu roi, affilié aux progressistes, dévoué aux Anglais, exilé à cause de son hostilité envers Christine, à l'exclusion de son frère aîné, le duc de Cadix, en bonnes relations avec la cour espagnole et la France ; en un mot, d'une manière quelconque obtenir à Cobourg l'une ou l'autre des deux sœurs et les enlever toutes les deux à Montpensier^

M'arrêterai-je à démontrer que de telles instructions détruisaient l'accord d'Eu et déliaient Guizot et Louis-Philippe de tout engagement? Nous courûmes alors un véritable péril. Si le mystère avait été gardé, le succès de la trame de Palmerston eût été probablement obtenu ; quand nous aurions appris le double mariage, il eût été trop tard pour l'empêcher. Ce coup, plus cruel que celui de 1840, fut détourné par une fausse

1. Lettres coiifidentielles de Palmerston à Bulwer des 19 juillet, 3, iO, 22 août i846. Spencer VValpole, Life of John Russell, t. II, ch. i*"^.

manœuvre de notre adversaire. Le 19 juillet il envoya à Bulwer une dépêche officielle de direction : dans la première partie il blâmait très fort le gouvernement de Christine de ses procédés arbitraires, l'engageant à y renoncer; dans la seconde il énumérait les candidats à la main de la reine : « ces candidats se réduisent à trois, savoir : le prince Léopold de Saxe-Cobourg, et les deux fils de François de Paule. »

Cette dépêche, soumise au chef du cabinet, John Bussell, un dimanche, juste comme il se rendait à l'église, il la lut en hâte, n'y vit sur le moment aucune objection et la renvoya. S'il n'avait pas été à l'église et s'il y avait fait plus d'attention, elle ne serait point partie*. Imprudente en effet à deux points de vue, elle impliquait une immixtion incorrecte dans la politique d'un peuple indépendant, elle exhumait, en la citant au premier rang, cette candidature Cobourg, sujet de dissentiment, à laquelle on avait promis de renoncer.

- La dépêche est, le lendemain, communiquée à Jarnac, notre chargé d'affaires, avec autorisation d'en prendre copie. Démarche bien surprenante, puisqu'elle dévoilait à mots couverts une partie du plan qu'il importait de soustraire à nos soupçons. Bulwer en a expliqué l'intention. Il s'agissait d'alarmer Louis-Philippe. Mais pourquoi? « Dans l'espérance qu'ainsi alarmé, pour éviter le Cobourg, il se rejetterait sur Enrique

• i , Spencer Walpole, Life of lord John Russell, t. iï, p. 2«

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et que la reine Christine et le gouvernement espagnol , pressés par la France et TAngleterre se décideraient à adopter ce prince. » Réfléchissez à la perfidie de la tactique. Recommandera Christine Enrique, objet de son aversion, c'était l'humilier, Tindigner, la détacher de nous, la livrer aux conseils de Bulwer, faire perdre à coup sûr rinfante à Montpensier. Ainsi Palmerston nous conviait galamment à démolir nousmêmes notre candidat et notre influence.

Souvent trop de flnesse équivaut à maladresse. Ce fut le cas. Palmerston avait voulu nous alarmer, il y réussit plus qu'il n'avait souhaité. Le roi et Guizot soupçonnèrent la trame ; Bresson la pénétra en plein et ne perdit pas un instant pour la déjouer : il se fit autoriser à communiquer à Christine et à son gouvernement la partie vitupérative de la dépêche du 19 ; puis, profitant de l'indignation provoquée par le langage du ministre anglais, il obtint, le 8 août, l'abandon définitif du Cobourg soit pour Tune soit pour l'autre des deux sœurs et la conclusion du mariage de la reine avec le fils aîné de François de Paule, le duc de Cadix, et celui de Montpensier avec l'infante.

La régente imposa que les deux mariages seraient célébrés simultanément : ainsi l'un serait relevé et fortifié par l'autre, et l'éclat du rang de notre prince et le prestige de la France contiendraient les opposants. Le roi, quoique se considérant comme délié par la dépêche de Palmerston, hésitait à cause de ses rapports affec-

tueux avec la reine Victoria, non sur les mariages mais sur leur simultanéité; Guizot ne se décidait pas non plus. Bresson, de plus en plus résolu au contraire, manda que si Ton tergiversait plus longtemps, Christine se retournerait et reviendrait au mariage allemand. Effrayé de cette perspective, Guizot prend enfin son parti, triomphe des derniers scrupules du roi et, sans même consulter ses collègues, autorise Bresson à conclura. Dans la nuit du 28 août les derniers arrangements se terminaient à Madrid; le lendemain la nouvelle était officielle : le prince allemand et le prince espagnol notre ennemi étaient évincés, Tinfluence française raffermie, la revanche du « grand coup de 1840 » prise. Le double mariage se célébra en grande pompe les 10 et H octobre 1846.

Aucun doute n'est admissible sur la nécessité des mariages espagnols. « Ils étaient plus dangereux à éviter qu'à conclure* )>;dans l'état de l'esprit public depuis 1840 aucun gouvernement n'aurait résisté à l'indignation causée par l'établissement toléré en Espagne « d'une troisième préfecture anglaise sous la prétendue royauté d'un troisième Cobourg^ ».

Malgré les explications concluantes du roi à la reine Victoria et celles données magistralement par Guizot à la tribune, quelque soupçon subsista dans l'esprit du peuple anglais et même du public européen sur la loyauté du gouver-

4. MoRNY, Revue des Deux Mondes du 1" janvier 1848. 2. Berryer, Discours du 47 jaurier 4837.

nement français. Les révélations postérieures Tont dissipé. Les lettres privées de Palmerston, publiées par Bulwer et Spencer Walpole, démentent ses affirmations officielles et confirment celles de Guizot et de Louis-Philippe *. Désormais la loyauté du roi et de son ministre sont aussi indiscutables que leur bon droit. Cette négociation des mariages espagnols reste à tous égards un des plus honorables épisodes de notre histoire diplomatique. Guizot s'y est montré un véritable homme d'État. Toutefois , la principale part du mérite appartient à l'ambassadeur Bresson. On ne s'explique pas qu'il ait été aussi mal récompensé ^

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