CHER DE L*AUTR1CHE
Avec l'Angleterre , nous étions, une première fois, tombés de Tamitié confiante et en apparence intime dans une froideur défiante; cette fois, d'une entente cordiale à grand'peine rétablie nous passions à une hostilité déclarée et permanente. Privé de Talliance qu'il avait proclamée si souvent la nécessité du règne, vers qui Louis-Philippe se tournera-t-il?
Vers la Russie ? Les années n'avaient pas modifié les relations primitives : nonobstant quelques intermittences polies, elles restaient mauvaises. Nicolas persistait à traiter Louis-Philippe en usurpateur avec lequel il eût été malséant de s'allier. Notre exclusion, en 1840, du concert européen le remplit de joie, et son arrogance s'en était accrue. Dès novembre 1841, son amhassadeur s'éloignait de Paris afin de ne pas présenter au roi, en sa qualité de doyen, les hommages du corps diplomatique au commencement de 1842.
Inquiet de la rencontre d'Eu, il accourt à Londres à l'improviste (juin 1844) ; son voyage, à l'en croire, avait le but, tout personnel et nullement politique, de dissiper les préjugés du peuple anglais sur son compte, de gagner la con-
fiance des chefs politiques, de leur apprendre qu'il était un homme sincère, un homme d'honneur. On supposa qu'il voulait entretenir lesdéfiances contre nous, essayer une alliance anglo-russe, quoique, de l'avis de Metternich et des observateurs perspicaces, « l'idée fût dépourvue de sens pratique ». Il ne réussit en effet à rien conclure de pratique, les Anglais se refusant à se lier en vue d'éventualités lointaines. Cependant, cela est établi dans un mémorandum de Nesselrode, il s'entretint du présent et de l'avenir de la Turquie. Il désavoua une fois de plus toute idée hostile à son existence, qui lui paraissait une nécessité d'ordre général; il la laisserait vivre en repos, ne l'agiterait pas par des tracasseries diplomatiques ou des ingérences inutiles, ne seconderait pas les révoltes des populations chrétiennes ; il n'interviendrait que si elles n'étaient pas traitées avec tolérance et douceur, et sans s'attribuer une prépotence exclusive. Cet empire contenait de tels éléments de dissolution que, sans désirer une catastrophesubite, il n'était pas interdit de la prévoir. En vue de cette éventualité, il demandait l'assurance que la Russie et l'Angleterre se concerteraient préalablement entre elles sur la marché à suivre en commun. Cette entente rencontrerait l'assentiment dé l'Autriche (qui disait l'Autriche disait alors la Prusse). Dès lors la France, bien qu'elle n'eût pas été consultée, se trouverait dans la nécessité de se conformer au plan arrêté entre Londres, Saint-Pétersbourg et Vienne. Le
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mémorandum russe prétend que les ministres anglais n'auraient ni contredit ni repoussé cette idée fondamentale.
Ce qui du moins n'est pas douteux, ce sont les mauvais propos de Nicolas sur les chefs passés et actuels de notre pays : il n'était pas carliste, disait-il; Charles X avait fait les ordonnances malgré ses conseils; il ne soutiendrait pas Henri V comme prétendant ; il ne méconnaissait pas les très grands services rendus à l'Europe par Louis-Philippe, mais il ne lui pardonnerait pas d'avoir cherché, en vue de se consolider, à miner souterrainement son empire en Pologne. Il déclarait n'aimer pas Guizot, moins encore que Thiers : « Celui-ci est un fanfaron, mais il est franc ; il est bien moins dangereux, bien moins nuisible que Guizot, lequel s'est odieusesement conduit envers Mole, le plus honnête homme de France. » Il ne s'exprimait pas en termes plus courtois sur les Français : « Je fais grand cas de l'opinion des Anglais ; mais de ce que les Français disent de moi je n'en prends nul souci, je crache dessus*. »
En 1847 il semble revenir à des sentiments plus favorables. Il fait spontanément offrir 50 millions en numéraire à la [Banque de France en quête de ressources pour relever sa réserve métallique trop entamée. Était-ce simplement le désir d'une bonne affaire? Était-ce une arrièrepensée de rapprochement? Notre diplomatie in-
1. Ces conversations ont été transmises par Stockmar, le confident de la reine Victoria et du prince Albert.
clinait vers cette dernière interprétation. Elle ne parait pas avoir été celle du roi, au récit de Tocqueville qui le vit peu de temps avant la révolution de Février. D'ordinaire Louis-Philippe ne tenait nul compte des mauvais procédés russes ignoramuSj disait-il; avec cet interlocuteur il parut les ressentir : il lui dit grand mal de TEmpereur qu'il appela M. Nicolas, traita en passant Palmerston comme un polisson et finit par s'étendre longuement sur les mariages espagnols et les embarras qu'ils lui suscitaient du côté de l'Angleterre. « La reine m'en veut beaucoup, et se montre fort irritée, mais, après tout, les criailleries ne m'empêcheront pas de mener mon fiacre \ »
Se fût-il en effet produit un revirement favorable dans l'esprit de Nicolas, et Louis-Philippe y eût-il répondu, une alliance avec la Russie n'eût pas pu se nouer alors ; l'opinion publique ne l'eût pas permise. Les manifestations en faveur de la nationalité polonaise s'étaient particulièrement accentuées à propos de l'annexion de Cracovie ; un nombreux auditoire applaudis^ sait le poète polonais Adam Mickiewicz, professeur à notre Collège de France, et dans son enthousiasme l'associait à la popularité de Quinet et de Michelet. Moins que jamais on n'admettait un pacte quelconque avec le Cosaque, protecteur de l'absolutisme européen, ennemi des peuples en éveil, bourreau de la Pologne.
\. Souvenirs y p. 8.