HÉSITATIONS DE CHARLES ALBERT
entendu autour de lui que les adulations serviles, au loin que les murmures défiants. Pour la première fois on lui témoignait une respectueuse confiance. L'appel de Gioberti surtout le remua: il l'avait exilé, frappé sans motifs, et la vengeance du proscrit était de le montrer au peuple italien comme le rédempteur national ! Une détente se produisit aussitôt dans son gouvernement; la censure adoucit ses rigueurs et des autorisations de fonder des journaux furent accordées.
Les libéraux, de leur côté, firent un pas vers lui. L'un d'entre eux, Massimo d'Azeglio, soldat, peintre, romancier, orateur, publiciste, impressionnable et léger, mais sympathique, chevaleresque et loyal, se chargea d'aller sonder les véritables dispositions du roi. Il fut reçu le 30 octobre 1845 à six heures du matin. Charles- Albert le fitasseoir en face de lui et, les yeux fixés sur les siens, il l'écouta attentivement. D'Azeglio expliqua les desseins des libéraux italiens : dégoûtés des folies mazziniennes,ils s'offraient; on ne pouvait rien sans la force, et il n'y avait en Italie de force que dans le Piémont; ils voulaient savoir si le roi mettrait, le cas échéant, son épée et son armée au service de l'indépendance nationale. Sans hésiter un instant, d'un ton tranquille et résolu, Charles-Albert répondit : « Dites à vos amis qu'ils ne se remuent pas, qu'ils restent tranquilles, car dans ce moment il n'y a rien à faire, mais qu'ils soient convaincus que, l'occasion se présentant, ma vie, la
vie de mes fils, mes armes, mon trésor, mon armée, tout sera dépensé pour la cause italienne. » Puis il appuya ses deux mains sur les épaules ded*Azeglio debout pour prendre congé, et approcha successivement ses deux joues des siennes. « Ce baiser avait quelque chose de si froid, de si funèbre, a dit d'Azeglio, qu'il me glaça. » Il n'en sentit pas la chaleur profonde* On croit en Italie qu'à ce moment Charles- Albert pressentit Louis-Philippe sur ses dispositions à l'égard d'une conduite d'audace et que celui-ci aurait répondu : « La politique française ne peut pas s'engager pour une politique d'aventurier. » Quoi qu'il en soit du propos, Charles- Albert continuaàresterdansl'équivoque.Par son bibliothécaire, Promis, dont il avait fait un censeur, il encourageait les écrivains indépendants, mais il n'osait pas autoriser Massimo d'Azeglio à publier dans ses États un pamphlet sur une récente insurrection en Romagne(7 cdsi di Roma-gna) ; il appelait quelques ministres contraires à l'Autriche, mais il en conservait de favorables. Il attendait qu'un événement imprévu lui forçât la main. Il crut que l'Autriche allait le lui fournir en l'attaquant à propos de sa véhémente protestation contre un droit sur les vins italiens (mai 1846). Il n'en dissimulait pas sa satisfaction : « Je suis tout prêt à la volonté de la Providence ; ce serait un bonheur pour mon cœur que l'on voulût attenter à notre indépendance nationale, on verra alors ce dont je suis capable. » Un de ses conseillers, le maréchal Latour,