‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 188 sur 240 · LES SENTIMENTS ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LES SENTIMENTS ALLEMANDS

^inè nation qui est une des plus civilisées de la terre et à qui je dois une si grande part de mon propre développement... C'est toujours dans les régions inférieures que la haine nationale est la plus énergique, la plus ardente. Mais il y a une hauteur à laquelle elle s'évanouit ; on est là pour ainsi dire au-dessus des nationalités, on ressent le bonheur ou le malheur d'un peuple voisin ^comme le sien propre. »

Louis Bœrne, nonobstant Teffervescence de son patriotisme allemand et sa querelle avec Gœthe, s'écriait: « Le plus heureux de tous les peuples, celui qui ressemble le plus à la Grèce, c'est le peuple français. » Il écrivait encore : « Les beaux esprits se rencontrent partout; il n'y a que ceux d'Allemagne qui ne se rencontrent jamais. Eh bien ! il faut nous rencontrer, nous réunir, apprendre à nous connaître et nous réjouir de nous connaître, et nous embrasser, et nous serrer les mains; nous inviterons aussi les Français, Benjamin Constant, Villemain, Thiers, Cousin, — celui-là aura la présidence, — Guizot, Mignet, Delavigne, Rémusat, tous cens de bonne compagnie. »

Henri Heine dans sa préface de Germania reprenait cette tradition amicale : << Je ne suis ni assez sot ni assez méchant pour désirer que les Allemands et les Français, ces deux peuples élus de la civilisation, se cassent la tête pour le plus grand bien de l'Angleterre et de la Russie. »

Toutefois le courant hostile dirigé par MenzeL le mangeur de Français, fut plus violent. Dans

la littérature, renseignement, nous fûmes l'ennemi héréditaire contre lequel toutes les pensées devaient être tendues. Jahn, professeur très célèbre à Berlin, dont on comparait l'éloquence à celle de Luther, professait publiquement que laisser apprendre à ses filles la langue française ou la prostitution, c'était faire la même chose. Pour empêcher toute contamination de la nature allemande de notre côté, il voulait y jeter comme frontière une hamme, un terrain de séparation, une forêt sauvage et protectrice qu'on abandonnerait aux animaux féroces et qui serait placée sous la surveillance des habitants armés de la frontière. La Gazette de la Haute Allemagne voulait rayer la discussion des affaires françaises de ses colonnes. Gœrres souhaitait que de Strasbourg détruit il ne restât debout que la flèche de la cathédrale, afin de punir la ville coupable d'adultère avec la France. Arndt proposait la création d'un Ordre teutonique allemand contre les mœurs et les idées françaises. « L'Afrique et l'Amérique ont les singes, disait Shopenhauer, mais l'Europe a les Français, cela se compense. »

A force de crier au fantôme, l'Allemagne finit par y croire. Les manifestations patriotiques que suscita à Paris l'affront anglais du 15 juillet lui inspirèrent une terreur panique; elle se réveilla en sursaut; elle crut que, ressaisis tout à coup de la frénésie du Rhin auquel nous ne pensions guère, nous méditions de fondre sur elle; elle prit au tragique quelques bravades

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