‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 205 sur 240 · Né à Paris le 4 janvier · texte numérisé non relu

Né à Paris le 4 janvier

tuosité; parfois aussi, lent et comme embarrassé, il ouvrait avec quelque efîort ses ailes appesanties qu'un souffle suffisant ne soulevait pas encore. A mesure qu'il s'échauffait, ces ailes s'étendaient puissamment et largement; sa tête superbe s'illuminait, son œil lançait des flammes; sa diction se précipitait sans devenir cependant ni tumultueuse ni confuse. Enfin, lorsque haletant sous la main de la divinité qui envoie les grands accents, les veines du front gonflées, la lèvre frémissante, les mains ellesmêmes devenues parlantes, soulevé à chaque instant plus haut par la commotion qu'il avait communiquée à l'auditoire et que celui-ci lui renvoyait accrue, prolongée, irrésistible, il s'abandonnait, comme s'il eût été sur un trépied, à l'un de ces transports lyriques dont on n'est plus le maître, dans lequel on voit ce qu'on décrit et l'on ressent ce qu'on exprime, les souffles étaient suspendus, on entendait le battement contenu des cœurs, et l'on ne retrouvait la faculté d'éclater en enthousiastes acclamations qu'au moment où, à bout de forces, il s'affaissait brisé sur le marbre de la tribune. « Quand il a fini de parler, me disait l'illustre avocat Marie, on a envie de s'embrasser. »

11 se surpassa dans la discussion sur l'aff'aire d'Orient. 11 avait fouillé, disséqué la négociation en dialecticien puissant et souple, accumulé les preuves, dissipé les sophismes; tout à coup il s'arrête, se tourne de côté, se penche comme pour mieux saisir le bruit lointain par lequel

ses raisonnements sont interrompus, et d'un accent où les indignations se mêlent aux lat*mes, en quelques paroles brûlantes dont le pâle squelette qui nous reste ne donne aucune idée, il s'écrie au milieu des trépignements et des acclamations : « Je l'entends, ce canon de Saint-Jean-d'Acre ; j'entends au fond de la Méditerranée le canon anglais qui brise Saint- Jean devant lequel Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre, aux rives d'une autre mer, un autre canon qui vient vous annoncer l'arrivée des restes du prisonnier des Anglais. A ses funérailles et dans sa tombe même est-ce que vous ensevelirez sans gémir, sans protester, l'influence, l'ascendant qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore (Longs applaudissements)... Quatre fois en dix ans le monde entier a vainement connu la volonté de la France. Quatre fois en dix ans, on a su que la France voulait sauver la Pologne, préserver la Belgique d'un démembrement, assurer son ascendant politique eh Espagne, maintenir Mehemet-Ali. Quatre fois vous avez fait connaître au monde la volonté de la France, et quatre fois vous avez fait accuser la France d'impuissance ou d'inertie. Quatre fois en dix ans Messieurs, c'est trop, trop ! » (Longs applaudissements sur les bancs de la Chambre et dans les tribunes*.)

Dès le début de sa carrière parlementaire, il avait annoncé que, dans toutes les questions de

i. Discours du \^^ décembre 1840.

politique extérieure , il serait homme de France et non homme départie « Quelque gouvernement qui s'établisse, on abdique sa nationalité si on ne conserve pas le même sentiment sur nos affaires avec l'étranger, la même jalousie des intérêts de la France, de sa dignité; si dans le fond de son cœur, ami ou ennemi, on n'approuve pas ce qui profite à la dignité, à l'honneur, à la prépondérance de la France, on n'est plus citoyen, on n'est plus Français, on s'est abjuré soi-même ^ » Reportant sa passion patriotique même sur le passé, au risque d'encourir le déplaisir de ses amis, il avait remercié la Convention, « cette assemblée vouée pour ses actes intérieurs à l'exécration des gens de bien, d'avoir sauvé l'intégrité du territoire. » (Sensation prolongée \) Il s'était attendri sur la manière dont nos guerriers étaient tombés à Waterloo*; il avait dit en s'en vantant : « Je n'ai pas été à Gand, je ne me suis pas promené sur les boulevards quand les Russes étaient à Paris l »

Aussi, pas plus que Tocqueville il n'hésita à féliciter le ministère \ quoique peu de temps auparavant il eût été flétri par lui, « d'avoir, par l'exclusion d'une influence étrangère en Espagne, compris et servi la politique constante de

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