‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 25 sur 240 · Pasquibr, t. III, p · texte numérisé non relu

Pasquibr, t. III, p

paroles : « Vous êtes un lâche, un traître, un voleur; vous ne croyez pas môme en Dieu; vous avez toute votre vie manqué à tous vos devoirs ; vous avez trompé, trahi tout le monde; il n'y à rien de sacré pour vous; vous vendriez votre père. Je vous ai comblé de biens, et il n'y a rien dont vous ne soyez capable contre moi. Ainsi depuis dix mois vous avez Timpudeur, parce que vous supposez à tort et à travers que mes affaires en Espagne vont mal, de dire, à qui veut l'entendre, que vous avez toujours blâmé mon entreprise sur ce royaume, tandis que c'est vous qui m'en avez donné la première idée, qui m'y avez perse véramment poussé ! Et cet homme, ce malheureux (le duc d'Enghien), par qui ai-je été averti du lieu de sa résidence ? Qui m'a excité à sévir contre lui? Quels sont donc vos projets? Que voulez-vous? Qu'espérez-vous? Osez le dire. Vous mériteriez que je vous brisasse comme un verre; j'en ai le pouvoir, mais je vous méprise trop pour en prendre la peine*. » Cela pendant une demi-heure, sans que Talleyrand terrassé risquât un mot de justification. Le lendemain, il était remplacé dans ses fonctions de grandchambellan avec interdiction d'entrer à toute heure dans le cabinet impérial, afin qu'il ne pût

i. n existe de nombreuses narrations de cette terrible scène, notamment celles de Menneval, de Chateaubriand, de Thiers. Les plus authentiques sont celles de Rœderer, auquel Napoléon lui-même avait rapporté ses propos dans une conyersation le 6 mars 1809, celle de Montholon, écrite sous la dictée de Napoléon. Celle du chancelier Pasquier, la plus complète (Mémoires, t. P', p. 357), confirme toutes les précédentes.

se targuer d'avoir conseillé ou déconseillé certains actes.

On ne lui avait pas interdit Faccès de la cour, supposant qu'il ne se risquerait pas à y paraître. Dès le prochain dimanche, il arrivait le premier à la réception habituelle. L'Empereur, en passant devant lui, détourna la tête et adressa la parole à son voisin. Néanmoins, il était encore à la même place le dimanche suivant et les dimanches successifs. Cette obséquieuse assiduité finit par obtenir quelques paroles banales.

Au sortir de ces audiences dans lesquelles sa haine s'excitait par les humiliations, ou bien il avertissait Metternichque T Autriche était menacée et conseillait de prévenir l'attaque, ou bien il envoyait des rapports inquiétants à Alexandre, dont il s'était institué le correspondant secret à Paris*.

Grâce à ses perfides et constantes insinuations, l'amitié entre les deux souverains ne

1. Mémoires, t. I, p. 321 : « A tout hasard, j'avais fait ce qui dépendait de moi pour obtenir la confiance de l'empereur Alexandre, et j'y avais réussi assez même pour que, dès ses premières difficultés avec la France, il m'envoyât le comte de Nesselrode, conseiller de l'ambassade de Russie à Paris, qui, en entrant dans ma chambre, me dit : « J'arrive de Pétersbourg; je suis officiellement employé du prince Kourakin, mais c'est auprès de vous que je suis accrédité» Jxii une correspondance particulière avec Tempereur, et je vous apporte une lettre de lui. »

cesse de se refroidir et d'être troublée par la méfiance. Napoléon se plaignait du concours inefficace que le corps auxiliaire russe lui avait prêté dans sa guerre contre FAutriche, et qu'il attribuait, non sans raison, à une secrète connivence des militaires russes avec les militaires autrichiens. Alexandre s'inquiétait de l'annexion d'une grande partie de la Galicie au duché de Varsovie, dans laquelle il voyait un premier pas vers le rétablissement de la Pologne. « Le monde n'est pas assez grand, avaitil dit à Caulaincourt, pour que nous puissions nous arranger sur les affaires de la Pologne, s'il est question de sa restauration d'une manière quelconque. »

Alexandre s'était disculpé de la conduite de ses officiers, a S'il y a eu quelques retards, si tout ne va pas précisément comme je voudrais, c'est qu'il faut faire face partout en même temps. Puis, je n'ai pas fait les hommes que je suis obligé d'employer ; l'essentiel était le mouvement politique, et, sous ce rapport, il n'y a eu aucun ajournement. » Napoléon avait été plus explicite à désavouer les projets qu'on lui prêtait en Pologne. Par ses discours officiels* comme par ses conversations, il affirmait « qu'il n'avait jamais eu en vue le rétablissement de la Pologne » ; il off*rait de signer une convention dont le premier article serait : « Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli (4 janvier 1810). »

4. Exposé de la situation de l'Empire, présenté au Corps législatif le 1*' décembre 1809.

Cependant les relations demeuraient tendues, incertaines. Elles se rompirent à la suite du divorce. Napoléon avait demandé, cette fois formellement, à Alexandre la main de sa sœur. Il ne s'agissait plus de la princesse Catherine, que l'impératrice mère s'était hâtée de marier au prince George d'Oldenbourg, « afin de la soustraire à l'opprobre de partager la couche de l'infâme usurpateur corse », mais de la grandeduchesse Anne, qui allait entrer dans sa seizième année. Si Alexandre avait accueilli avec promptitude cette demande, tous les malentendus se dissipaient incontinent : l'alliance de Tilsitt se consolidait par un lien étroit de famille, et les deux empereurs unis se constituaient les arbitres du genre humain.

Napoléon exigeait une réponse dans les quarante-huit heures. Alexandre réclama dix jours de réflexion, puis dix encore; enfin il donna un non enguirlandé de regrets polis. « N'ayant pu accorder à l'empereur Napoléon comme garant de son amitié l'une de ses sœurs, il élèverait ses frères dans le sentiment de l'alliance et des intérêts communs des deux États (4 février 1810). » Napoléon, a-t-on dit, aurait dû patienter ; il aurait fini par venir à bout de ce refus, imposé par la volonté de l'impératrice mère. En vérité, on ne pouvait demander au vainqueur d'Austerlitz et de Friedland de se morfondre comme un blan<î-bec famélique en quête d'une dot opulente. Il se sentit joué, offensé, et il eut raison.

Quelques critiques candides, à cause des rapports étroits de Talleyrand avec Alexandre, ignorant qu'il en entretenait de plus intimes encore avec Metternich, ont douté que dans une solennelle réunion à laquelle Napoléon avait eu le tort de le convier, Talleyrand se fût prononcé contre le mariage russe. C'est cependant certain, et il n'y a pas là de quoi surprendre.

Le mariage autrichien avait été inventé par Metternich, pour empêcher une alliance durable entre Napoléon I®^ et le Tsar. Cambacérès avait deviné cette arrière-pensée. « Pourquoi donc, lui demandait Pasquier, êtes-vous si opposé à l'archiduchesse autrichienne ? — Parce qu'avant deux ans nous aurons la guerre avec celle des deux puissances dont l'Empereur n'aura pas épousé la fille. Or une guerre avec l'Autriche ne me cause aucune inquiétude, et je tremble d'une guerre contre la Russie ; les conséquences en sont incalculables*. »

Talleyrand apercevait cette éventualité aussi bien que Cambacérès, et il poussait vers l'archiduchesse Marie-Louise par la même raison qui décidait l'archichancelier à se prononcer contre elle. Il en convient dans ses Mémoires, un peu embarrassants en ce point comme en tant d'autres pour les crédules qui ont pris au sérieux ses paroles de comédien. « Mon motif secret était que la conservation de l'Autriche dépendait du parti que l'Empereur allait pren-

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