Joseph de Maistrk
ges étroites : le Bosphore et le Sund : c'est par là qu'elle respire. Supposez ces poumons fermés, la voilà en danger d'être étouffée. Tant qu'elle n'a pas assuré cette sécurité de sa respiration, autant que la Prusse, la Russie demeure condamnée à l'inquiétude ambitieuse.
Notre intérêt national ne nous obligeait pas à contester à la Russie cette garantie nécessaire. Le libre passage de ses navires à travers le Bosphore, les Dardanelles et le Sund ne pouvait pas nous inquiéter. De son côté elle n'avait pas à s'alarmer de la reprise de nos frontières perdues. Notre agrandissement jusqu'à Mayence, Cologne ou Anvers ne l'exposait ni à une diminution matérielle ni à un froissement d'orgueil, pas plus que l'ouverture de sa Baltique et de sa mer Noire ne nous affaiblissait ou ne nous humiliait nous-mêmes. Ailleurs, dans aucun territoire et sur aucune mer, nous ne nous trouvions en compétition hostile; sous aucune latitude, une arrière-pensée égoïste ne nous interdisait de seconder nos ambitions nationales réciproques. Dans le passé nous retrouvions des souvenirs qui nous le conseillaient. C'est nous qui initiâmes la Russie à la culture occidentale sous Pierre P^ Elisabeth et Catherine ; elle avait gardé une certaine prédilection pour notre langue et notre civilisation. La méprise de 1812 ne détruisit pas cette affectueuse inclination, car vainqueurs et vaincus furent dignes les uns des autres, et, après la Moskowa comme après le Kremlin, nous avions tous répété avec Napoléon : Quel grand
peuple! Est-il des conditions mieux indiquée» pour une alliance sûre, intime, permanente?
Cette alliance rencontrait cependant parmi nous de sérieux adversaires. Prenez garde, disaient-ils, la pensée constante de la Russie est de s'emparer de Constantinople et de se conso-r lider en Pologne. La France peut-elle concéder à Constantinople la domination du monde et en Pologne la ratification de la plus révoltante des conquêtes? Le peuple de la Révolution peut-il se rapprocher du Tsarisme moscovite? A quoi bon d'ailleurs le tenter? L'amitié de la Russie appartient à la Prusse. Cette amitié n'admet pas de tiers et opposerait un insurmontable obstacle à un rapprochement entre la France et la Russie déjà séparées par des principes contraires.
La plupart des points de départ dont ces objections procèdent sont contestables.
La possession de Constantinople n'assure pas la domination du monde ; elle ne procure même pas l'empire de la Méditerranée ; elle y donne seulement une influence de plus et non inquié-^ tante, puisqu'elle est contre-balancée par la puissance navale de la France, de l'Angleterre, de l'Italie, de la Turquie, de l'Espagne et de la Grèce*. Par conséquent, si les Turcs devaient
i. L'Anglais Mackensie Wallace le reconnaît dans son ouvrage sur la Russie: « L'assertion souvent répétée, mais rarement prouvée, que la Russie pourrait embarrasser sérieusement nos communications avec l'Inde et nous disputer la suprématie navale de la Méditerranée mérite àpeine plus d'attention. La possession des Dardanelles donne la suprématie navale seulement dans la mer Noire, non dans la Méditerranée.»
disparaître de Coristantinoplé, dans l'intérêt général, mieux valait y voir la Russie qu'un de ces petits peuples turbulents et jappants ^ dont aucun ne paraissait alors capable de dominer ses voisins, ou de s'unir à eux dans une confédération respectable.
Il n'était pas même permis d'affirmer que la conquête de Constantinople fût la visée principale de la politique des Tsars. Il existe certainement dans le peuple russe un vague instinct de prosélytisme qui le pousse vers la célèbre cité de l'orthodoxie grecque. Une légende très répandue raconte qu'à l'entrée des Ottomans un prêtre élevait à Sainte-Sophie l'hostie consacrée. Il allait être immolé quand le mur de la basilique s'entr'ouvrit et se referma sur lui. Depuis lors il est là, l'hostie à la main, attendant que les pierres du temple, purifié de la souillure de l'infidèle, se rouvrant de nouveau, il puisse remonter à l'autel et achever le saint sacrifice interrompu.
Une légende pieuse n'est pas une politique. Les Tsars dans ce siècle ont compris que la destruction de l'Empire ottoman entraînerait une perturbation formidable dans laquelle ils n'étaient pas assurés de recueillir la plus grosse part des dépouilles. Grecs, Serbes, Bulgares, Roumains se seraient réveillés pour réclamer leur autonomie ; l'Autriche aurait voulu au moins Salonique; l'Allemagne n'aurait pas livré les embouchures du Danube ; à Constantinople on aurait rencontré l'Angleterre. 11 parut avan-
m^ UEMPIRS LIBÉRAL.
tageux de maintenir la Turquie compacte en la protégeant et en essayant de s'en faire un auxiliaire et une alliée.
Les Russes réduisirent leurs exigences à l'égard de l'Empire ottoman à réclamer un meilleur traitement pour les chrétiens orthodoxes et à ouvrir un peu plus large la porte de leur mer Noire. Leurs difficultés ou leurs conflits armés avec la Porte ne surgirent que de l'une ou . l'autre de ces exigences; dès qu'ils obtenaient satisfaction sur ces deux sujets, ils s'arrê talent •
Un doute n'a cependant cessé de planer sur cette politique. Il a eu des causes multiples. Sans poursuivre la destruction de l'Empire ottoman, les Tsars l'ont annoncée souvent comme imminente, et l'on a cru qu'ils désiraient ce qu'ils prédisaient. Ils ont exigé d'être les protecteurs exclusifs de cet Empire, et, s'opposant à ce que d'autres prissent la place dont ils ne s'emparaient pas, ont maintes fois déclaré qu'ils sacrifieraient leur dernier rouble et leur dernier soldat plutôt que de permettre la constitution d'un empire grec à Constantinople, et l'on a considéré cette exigence de protectorat exclusif comme le déguisement d'une domination. Ils se sont im-r miscés sans relâche dans les affaires du Divan, en sollicitude des raïas, et l'on a supposé que cet apostolat religieux posait les pierres d'attente de la conquête prochaine.
L'attitude différente de la Russie en Occident et en Orient provoquait aussi les défiances. La Russie d'Occident, membre du parti du repoSy
de la Sainte-Alliance, liée au concert européen, dévouée à Tordre établi par les traités de Vienne, ennemie des nationalités, se déclarait toujours prête à s'associer à toute action collective de compression et d'équilibre, sans s'attribuer une action spéciale et en quelque sorte exclusive. La Russie d'Orient, prononcée en faveur du progrès, des réformes, du mouvement, des nationalités, ne se croyait tenue à aucun accord avec ses alliés et n'admettait aucun d'eux à troubler son tête-àtête avec le sultan.
En Orient même , vis-à-vis des peuples auxquels ils se dévouaient, la politique des Tsars, quoique loyale, a parfois paru équivoque, parce que dans toute circonstance ils ont voulu concilier deux missions à peu près inconciliables. Un des peuples de la presqu'île des Balkans pressuré par les Turcs ou par les Grecs du Phanar, auxquels ceux-ci les avaient livrés, se soulevait-il, les Tsars, se rappelant leur rôle de protecteurs des chrétiens, intervenaient par les conseils et même par les armes : alors la Russie était populaire et bénie. Ces mêmes peuples, ne se contentant pas du joug ottoman allégé, essayaient-ils de s'en affranchir, les Tsars, n'oubliant pas qu'ils garantissaient l'intégrité de l'empire turc,intervenaientensens inverse par les conseils et même par les armes : alors la Russie était haïe et maudite;
Au lendemain de 1815, l'avenir cachait encore ces difficultés dans ses mystères. A ce moment le visible était : que la conquête de la capitale de l'Empire ottoman, hypothèse discutable acadé-
iniquement, n'offrait aucune chance de réalisa-? tion imminente. Les Turcs, loin de se disposer à céder le terrain, avaient plus de vitalité qu'on ne le supposait ; leurs qualités de gouvernement subsistaient toujours; leur armée restait solide;, les vices de leur administration s'atténuaient;, deux grands hommes, Mahmoud II à Constantinople, Méhémet-Ali au Caire, préparaient la réforme du gouvernement de l'Islam. L'ouverture de leur succession n'entrait donc pas dans les données pratiques d'une diplomatie.
Le fantôme de Constantinople écarté, il ne paraissait pas que la perspective de consolider la domination russe en Pologne dût arrêter da-» vantage . Le démembrement n'avait pas été une de ces surprises accidentelles de la destinée qui se réparent ; il était le dernier terme d'une longue évolution d'un caractère inexorable. Les grandes nations ne peuvent finir que par le sui-» cide, et lorsqu'elles sont mortes ainsi, il n'est pas de troisième jour pour une résurrection. La Pologne domina un moment en Russie et elle avait été au point de la subjuguer; le fils d'un de ses rois avait été élu Tsar dans Moscou, Elle perdit sa supériorité en laissant s'introduire dans son gouvernement une anarchie mortelle.
Les haines de partis avaient éteint toute prévision patriotique. Les grandes familles divisées d'intérêt, ne songeant qu'à se procurer des avantages au détriment du bien public, ne se trouvaient d'accord qu'à mépriser les lois dépourvues <le toute sanction coercitive et à traiter leurs su-t
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jets comme les bœufs de leurs étables. Moyennant 15 francs d'amende un noble se passait la fantaisie de tuer un paysan. Avides à se procurer de l'argent, prodigues à le dépenser, sans jugement et sans suite dans les idées, prenant et quittant un parti sans raison, par pur caprice, les Polonais s'acharnèrent à détruire eux-mêmes tous les éléments de vitalité par lesquels une nation se soutient. Frédéric, attentif à maintenir cette anarchie dont il espérait profiter, était convenu avec Catherine, par l'article secret d'un traité signé en mars 1764, « de ne pas souffrir les entreprises de ceux qui tenteraient, en chanr géant la forme de gouvernement, d'y introduire le pouvoir monarchique ».
Tandis que la Pologne s'émiettait, la Russie se débarrassait des éléments étrangers qui l'avaient menacée, se concentrait, opposait à la monar^ chie élective des Polonais la monarchie héréditaire et à leur tumultueuse anarchie l'omnipo^ tence prévoyante du Tsarisme. La conséquence fut infaillible. Là, comme partout, la nation divisée en elle-même fut dévorée par celle qui était unie. La décomposition intérieure de la Pologne en vint à ce degré qu'elle « ne pouvait en sortir qu'à l'aide du pouvoir absolu, et, comme elle n'avait point chez elle les éléments de ce pouvoir, il fallait qu'il lui vînt du dehors tout formé, c'est-à-dire qu'elle tombât sous la conquête- ». Au dernier moment la Russie eût
i. Instructions de Louis XVHI à ses plénipotentiaires du Congrès de Vienne.
bien voulu garder toute la proie, Frédéric Tobligea à la partager. L'opération, commencée en Ï772, fut continuée en 1793 et terminée après la défaite de Kosciusko en 1795. Ce démembrement exaspéra à peu près cent cinquante mille nobles ; il améliora sensiblement la condition de leurs sujets. Le paysan, soumis à la domination des Russes, des Prussiens et des Autrichiens, se trouva plus heureux qu'il ne l'avait été sous l'oppression de ses seigneurs polonais.
Impuissante à sortir par elle-même ou par un secours étranger du néant où l'avaient jetée son incapacité gouvernementale et son incorri-gible dérèglement, la Pologne devait renoncer à l'espérance de redevenir une nation indépen-^dante. La rendre à l'indépendance c'eût été la rendre à l'anarchie. Elle n'avait plus qu'à choisir entre l'association volontaire aux destinées russes ou l'engloutissement dans le goufiFre allemand. Mieux valait certainement le premier parti. Alexandre ne négligea aucun moyen de le rendre facile et honorable : par le traité dé Vienne, il consentit à reconnaître Cracovie ville libre ; il se réserva de donner au grand-duché de Varsovie, jouissant d'une organisation distincte, l'extension qu'il jugerait convenable. 11 avait largement rempli sa promesse : tout en maintenant le principe de l'union avec la Russie, il s'efforça d'assurer aux Polonais la jouissance paisible de leur nationalité ; il leur accorda au-^ tant qu'ils avaient obtenu de Napoléon; il se déclara roi de Pologne, et ajouta ce titre à celui
d'empereur. Un vice-roi administrerait en son nom, avec Tassistance de ministres responsables, d'une presse libre, d'un Sénat nommé à vie et d'une Chambre de députés se réunissant tous les deux ans pendant trente jours. L'armée polonaise serait commandée par son frère Con-^ stantin. C'était une espèce d'autonomie qui, avec de la sagesse et de la prudence, aurait pu s'affermir et même se développer jusqu'à une indépendance presque complète sous la suzeraineté purement personnelle du Tsar. Notre amitié avec la Russie, loin de compromettre le véritable intérêt polonais, lui eût assuré la seule satisfaction à laquelle il pût prétendre, en encourageant Alexandre dans ses intentions bienveillantes.
Fallait-il, à défaut de la considération polonaise, s'arrêter à l'antagonisme des principe^ politiques et sociaux? 11 existait sans nul doute des différences profondes entre l'organisation de la Russie et la nôtre. Quelques-unes n'étaient pas à son désavantage, car son mir communal, sa noblesse consacrée par le grade au service public impliquent plus de démocratie efficace que nos conseils municipaux oligarchiques et que notre noblesse réduite aux prééminences de la vanité et à la poursuite des grosses dots. L'autorité du Tsar n'était fondée sur la force qu'en apparence; elle reposait en réalité sur l'assentiment volontaire et la souveraineté populaire n'était pas là moins qu'ailleurs l'origine et le support de l'établissement politi-
que\ Au surplus, en pareil cas, la similitude à prendre en considération est celle des sentiments et des intérêts internationaux, non celle des institutions politiques intérieures, dont aucune loi absolue ne détermine Texcellence, que chaque peuple adapte aux circonstances particulières de son sol, de son climat, de son développement historique.
Restait donc comme objection les prétendus liens indissolubles entre la Prusse et la Russie. En effet, une amitié personnelle a souvent uni les Hohenzollern et les Romanzoff, mais une antipathie née d'un instinct de race fortifié par l'opposition des intérêts n'a cessé de diviser leurs deux peuples. La Russie s'inquiétait du voisinage redoutable que lui donnerait l'essor de U Prusse. Il ne convenait pas à la Prusse que la Russie s'étendît trop. « Une fois que les Russes seraient à Constantinople, a dit Frédéric, deux années leur suffiraient pour être àKœnigsberg. >> Plus tard (1858), dans un voyage à Berlin, la reine Victoria remarqua partout dans les palais royaux des portraits dénotant un vrai culte pour l'empereur Nicolas et toute la famille royale de Russie; « mais, ajoute-t-elle, cela est tout k, fait artificiel, car le pays déteste tout ce qui est Russe ». Le Russe rend à l'Allemand antipathie pour antipathie, et avec d'autant plus de conviction qu'il sent depuis longtemps au-dessus de sa tête le poids du fonctionnarisme tudesque,
•- i . TocQUEviLLE, Souvenivs,
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méticuleux, dur, égoïste, contraire à ses instincts nationaux.
L'objection véritable à Talliance russe n'était ni dans le souci de Constantinople et de la Pologne, ni dans la différence des institutions, ni dans le lien indissoluble avec la Prusse; elle naissait de la perspective d'une mobilité d'un autre genre que celle de l'Angleterre, quoique non moins certaine.
Le Tsar tout-puissant était toujours libre, sous la poussée d'une passion quelconque, de se rejeter tout à coup hors de l'alliance . On en avait vu un exemple mémorable au cours de la guerre de Sept ans : Frédéric, pressé à la fois par la France, l'Autriche et la Russie, allait périr, lorsque la tsarine Elisabeth mourut. Son successeur, Pierre 111, changea aussitôt de camp, et Frédéric fut sauvé. Mais ce Pierre était un Allemand et un grossier misérable. 11 est à siipposer que les Tsars modernes, sérieux et inspirés des intérêts permanents de leur peuple, ne se permettraient pas les soubresauts que les exigences d'une opinion publique de plus en phis en éveil leur rendraient d'ailleurs plus difficiles. Enfin, quoi qu'on fasse, dans tous les partis il reste toujours une chance contraire. La chance contraire d'une alliance russe est la mobilité de l'empereur, comme celle de l'alliance anglaise est la mobilité du Parlement. On ne se résoudrait jamais à rien si on n'adoptait que les partis absolument sûrs; la fortune garde une part. qu'il est inutile de lui disputer. /
Aussi, malgré cette dernière objection^ l'éventualité d'une alliance entre la Rus&ie etla France paraissait tellement dans la force des choses, que les hommes d'État d'Autriche et d'Angleterre, auxquels elle portait ombrage, n*ont cessé de la prévoir. Metternich était convaincu que les « tendances de la France ne permettaient que dans une mesure restreinte une action commune et libre avec l'Autriche. Une action de ce genre eât bien plus facile entre la France et la Russie, et cela par la simple rai-^ son qu'il n'y a pas de contact direct entre les deux empires. Ces vérités s'imposeront toujours sous tous les gouvernements de la France, quels qu'ils soient et quelques noms qu'ils portent. » Les Anglais, depuis le projet débattu entre Paul I^r et Napoléon d'attaquer par l'Asie l'Empire britannique indien, ont constamment redouté « que la France et la Russie ne s'unissent dans quelque grand projet d'ambition réciproque* »;
§7. — RÉSUMÉ. — PARTI QU' ADOPTE LOmS XVIU
En résumé, après 1815, nous n'avions rien à demander à la Confédération germanique, à l'Italie, à l'Espagne, rien à espérer de l'Autriche, tout à craindre de la Prusse. Nous n'avions qu'à opter entre deux alliances, celle de l'Angleterre