‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 70 sur 240 · Essais de morale, De la souveimneté et de Vart de com · texte numérisé non relu

Essais de morale, De la souveimneté et de Vart de com

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176 L'EMPIRE UBÈRAL.

5; 4. — résistance de la théorie des nationalités aux restrictions de la théorie de l'équilibre

On comprend que la théorie patriotique, quoique désintéressée, des nationalités, ne voulut s'accommoder ni des correctifs ajoutés aux deux conséquences de son principe, ni du but égoïste, étroit, donné à notre activité extérieure.

Professer la non-intervention, en se réservant cependant d'intervenir dès qu'on y a un intérêt direct, c'est affirmer et nier en même temps, et, selon la plaisante définition de Talleyrand, faire de la non-intervention un terme philosophique, métaphysique et politique, signifiant la même chose qu'intervention ; c'est manquer de probité dans le langage et dans les idées. Ou il faut effacer ce mot de non-intervention du vocabulaire diplomatique, le déclarer un faux principe, puisqu'il n'a jamais été reconnu qu'avec des exceptions qui l'annihilent, ou bien il faut l'admettre en sa pleine rigueur, débarrassé des exceptions fallacieuses qui lui enlèvent toute portée sérieuse. La théorie des nationalités adopte cette dernière conclusion. Mais afin de n'être pas conduit à l'absurde, elle s'attache à préciser le sens du mot intervention et à écarter les extensions démesurées.

Ainsi elle n'admet pas qu'offrir des conseils

sans élever la prétention de contraindre à les suivre, ce soit intervenir.

On n'intervient pas non plus, lorsqu'on fait la guerre à un État dont le territoire est devenu une citadelle d'où sortent des bandes ou des associations venant troubler votre paix à main armée. Dans ce cas il y a légitime défense contre une attaque, non intervention. Les agitateurs cosmopolites en constante disposition de se ruer sur un gouvernement constitué, de quelque nom qu'ils décorent leur entreprise, sont de simples bandits, hors du droit des gens, justiciables du code pénal.

On n'intervient pas davantage lorsqu'on accorde le secours de ses armes à une nation qui, s'étant constituée en liberté, de Tassentiment non équivoque de la majorité, est meaacée par une puissance étrangère protectrice lu gouvernement déchu, ou bien, lorsqu'on sens inverse, on protège un gouvernement légitime îontre l'insurrection d'une minorité factieuse joutenue du dehors, ouvertement ou hypocritenent, par un gouvernement ou par des sectes )olitiques. Dans ces deux cas, il n'y a pas inter- /^ention, mais alliance avec un État indépenlant; alliance, bien entendu dont la nature est l'être volontaire, car de ce qu'une assistance îst juridiquement possible il ne s'ensuit pas ju'elle soit obligatoire ; le sang d'une nation n'est )as d'office à la disposition de qui le requiert, nême en faveur d^une cause juste.

La théorie des nationalités ne comprend pas

non plus qu'on refuse à un peuple la faculté de s annexer à qui il veut, alors qu'on ne lui dispute pas celle de s'allier. Est-ce qu'on n'obtient pas un accroissement de force par l'alliance aussi bien que par l'annexion? Elle conteste qu'actuellement il y ait un droit de l'Europe de nature à paralyser celui des peuples. L'équilibre est un beau mot, autant que celui d'ordre ; seulement une balance conventionnelle des forces, établie contre la volonté des populations, n'est pas de l'équilibre, pas plus que le silence fait par le despotisme n'est de l'ordre. Or, la balance établie par les traités de 1815, constitue une véritable piraterie internationale n'obligeant, comme toute violence, qu'aussi longtemps qu'on est dépourvu de la force de s'en affranchir.

Un jour s'établira entre les divers peuples de l'Europe, groupés d'abord en quelques agglomérations plus ou moins puissantes, une confédération semblable à celle des États-Unis d'Amérique. La charte de cette confédération sera librement débattue : n'y sera soumis que celui qui aura, de son plein gré, adhéré. Alors il y aura une Europe dont les droits devront être respectés et qui les défendra au besoin par voie d'exécution fédérale. Tant que cet État contractuel n'existera pas, aucun droit collectif ne limite le droit individuel; chaque peuple dispose de lui comme il l'entend, à ses risques et périls.

Les défenseurs de la théorie des nationalités plus encore que par les correctifs destructeurs ajoutés à son principe, sont révoltés par la pré-

tention de la politique de l'équilibre, de réduire la France à n'être plus que le gendarme de la petitesse d'autrui, le symbole de Tenvie internationale.

Déjà, dans l'ancien temps, Grotîus avait condamné ce sentiment d'envie : « On ne doit jamais admettre, dit-il, ce qu'enseignent quelques auteurs, qu'il soit permis d'après le droit des gens de prendre les armes pour affaiblir ou abaisser un État dont la puissance croît de jour en jour, de peur que si on la laisse monter trop haut, elle puisse à l'occasion nous nuire et nous surpasser, pas plus qu'il n'est permis d'attaquer, le premier, celui dont on redoute une attaque. Il faut prendre son parti de ne jamais jouir dans ce monde d'une complète sécurité. Contre les périls incertains il faut se confier à la divine Providence et aux précautions innocentes, non à la violence injuste*. »

i, Illud vero minime ferendum est quod quidam tradiderunt jure gentiumaritia recte sumi ad imminuendam polentiam crescentem quîc nimium aucta uocere posset. Faleor in consultationem de beUo et hoc venire, non sub ratione justi, sed sub ratione utilis : ut si ex alià causa justum sit \ * bellum, ex liac causa prudenter quoque susceptum judicetur-: nec aliud dicunt qui in banc rem citantur autores. Sed ut vim pati posse ad vim inferendam jus Iribuat, ah omni (equitatis ratione abhorret. Ita vitahumana est ut plena securilas nunquam hobis coustet. Adversus iucertos metus a divina providentia et ab innoxia cautione, non a vi praîsidium petendum est.

Notons cependant que le commentateur de Grotius n'est pas de son avis : Praxis frentium est in contrarium, refert Thucy 1. p. m. 48. Decreverunt Iiacedemonii rupta esse fœdera et bellum gerendum esse, non tamen inducti sociorum ver-

Les notions du juste et du vrai auraient-elles donc rétrogradé depuis Grotîus? L'envie auraitelle cessé d'être le signe de la médiocrité ? Les forts ne s'alarment pas des supériorités rivales : ils savent que les grands hommes marchent par groupes, et que, dans la forêt humaine aussi, un chêne , quelque puissants que soient ses rameaux, laisse aux ombrages voisins de larges espaces à couvrir. De même les nations fortes ne s'effraient pas de la supériorité grandissante d'un autrp peuple, elles se contentent de l'égaler.

De qui donc la France a-t-elle quelque rivalité à redouter? Sans reprendre des fanfaronnades surannées, de l'aveu des illustres étrangers, les Franklin, les Burke, les Goethe, les Joseph de Maistre, les Buckle, les Macaulay, n'est-elle pas investie de fonctions spéciales dans lesquelles elle ne saurait être remplacée? Elle est l'inépuisable réservoir dans lequel s'amassent, sous forme de poésie, de romans, de mémoires, de comédies, de drames, ces flots abondants de saine et réconfortante bonne humeur qui de là s'épandent dans le monde et y apportent la joie, cette joie bénie « qui rend la fortune favorable ». Si elle s'affaiblissait, la science, le grand art, l'érudition, le génie politique, quoiqu'elle y excelle, ne disparaîtraient pas ailleurs, mais un immense ennui engourdirait les esprits.

bis, quam metu ne Athenienses potentiores fièrent. Romani in Antiochum App. de bello syr. 87, Fidenates in Romauos. Liv. I, 14, ob eanidem causam arma movent.

Elle est rintermédiaire entre les nations. Sa langue qui, selon une expression empruntée à Isaïe par Joseph de Maistre, est une conjuration, a remplacé le latin dans les rapports internationaux, elle frappe d'une empreinte claire, ayant cours partout, les idées ou les découvertes faites ailleurs; souvent elle les rend plus compréhensibles à ceux mêmes qui en sont les auteurs ; elle vulgarise et prête l'attrait aux aridités scientifiques ou historiques pour la commodité universelle; ce qu'elle ne réussit pas à exprimer en termes intelligibles dans son langage souple, honnête, logique, ne mérite pas d'être pris en considération ; c'est r^5 inchoata, chose inachevée, à reprendre de nouveau.

Enfin elle est le tribun de la liberté et de l'affranchissement universels, le réveille-matin du mondée On la rapetisse en subordonnant sa prépondérance au rapetissement systématique d'autrui. On la compromet aussi. Quelle coalition de haine populaire se tramerait contre elle s'il était acquis que son intérêt principal est de maintenir l'organisation artificielle de l'Europe établie par les prévaricateurs de 1814 et de 1815 !

Notre pays, disent en concluant les défenseurs de la politique des nationalités, a toujours identifié ses destinées avec celles de l'Humanité; c'est au profit de l'Humanité qu'elle a médité, agi, souffert. Ne renonçons pas h cet apostolat, notre privilège providentiel. Chaque fois qu'une

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