CHAPITRE VI
Dans la politique intérieure, nous avons jusqu'à présent rencontré deux courants parfois se contrariant, parfois cheminant côte à côte, celui des ministres et celui du Président. Dans la politique extérieure, ces deux courants persistent, mais non plus avec une force égale; celui du Président remporte. Sans cesser d'être contrariée sa pensée intime Test moins, elle s'accuse mieux et prévaut plus souvent. Aussi l'analyse des affaires soulevées en Orient et de l'évolution nationale commencée en Italie et en Allemagne est de premier intérêt. On y retrouve quelques-uns des traits essentiels de cette diplomatie impériale appelée à exercer sur nos destinées et sur celles du monde une influence décisive. En ce sens, je considère les événements de Tannée 1850 et du commencement de l'année 1851 comme le prologue du drame qui, se déroulant à travers l'Empire en plusieurs actes successifs, s'achèvera en 1870.
En Orient, Palmerslon impatienté de Tobslination avec laquelle la Grèce se refusait à son intluence, tout à coup, sans avertir la Kussie et la France, les puissances co-garantes, lance un ultimatum sommant la Grèce de satisfaire immédiatement à certaines réclamations et notamment à celles d'un juif portugais né à Gibraltar, don Pacifico (17 janvier 1850). Sur le refus de la Grèce il fait bloquer le Pirée et mettre l'embargo sur les navires du gouvernement grec et sur les navires marchands. Nicolas, encore frémissant de sa récente humiliation dans l'affaire des réfugiés hongrois, prend parti en faveur de la Grèce, au nom de ses droits de co-garant (Note du 19 février 1850). Il semblait naturel que la France s'unît à lui, ses intérêts et son droit étant les mêmes. Mais cette intervention collective eût été désagréable à l'Angleterre. Le Président offre ses bons services et substitue une médiation isolée, tout amicale, à une action collective blessante. Pahnerston remercie et accepte. Puis aussitôt, emporté par son impatiente passion, tandis qu'un arrangement se concluait à Londres entre lui et notre ambassadeur (18 avril), sous prétexte qu'à Athènes le médiateur français avait renoncé à sa mission, il méconnaît l'arrangement consenti par lui-même. Malgré les représentations de l'envoyé français, la Grèce, attaquée de nouveau par les forces navales britanniques, menacée d'une ruine complète, se rend à merci et concède au Pirée bien au delà de ce qui lui avait été imposé à Londres (27 avril 1850). Le
Président se fâche, notifie à Palmerston que les respects mutuels sont la condition première de toute alliance, qu'il ne permettra à personne de froisser impunément notre dignité. Il demande que le cabinet anglais considère comme non avenus des faits regrettables constituant la violation d'un engagement. Cette demande n'ayant pas été agréée, il juge la continuation du séjour à Londres de notre ambassadeur incompatible 'avec la dignité de la République, il le rappelle et le ministre des Affaires Étrangères dit à la tribune : « J'ai eu l'honneur d'annoncer à l'Assemblée qu'à la nouvelle fâcheuse et inattendue de l'insuccès de nos bons offices dans les négociations suivies à Athènes, le gouvernement de la République avait cru de son devoir de demander au gouvernement anglais des explications. La réponse qui nous a été faite ne se trouvant pas telle que nous avions le droit de l'attendre, le Président de la République, après avoir pris l'avis de son conseil, m'a donné l'ordre de rappeler de Londres notre ambassadeur. » (Très vive approbation, triple salve d'applaudissements, abstention sur la plupart des bancs de l'extrême gauche.)
Les conséquences de cette déclaration eussent été fort graves si l'Angleterre ne les eût conjurées en reconnaissant le bien fondé de la susceptibilité française. Le procédé de Palmerston fut blâmé par la Chambre des lords, et malgré un admirable discours de quatre heures, célèbre dans les annales parlementaires, il ne fut couvert
a la Chambre des communes que par une majorité de quarante-six yoix. Pahnerston comprit qu'il avait excédé la mesure ; il revint sur soa premier refus et il substitua l'arrangement conclu à Londres le 18 à celui arraché le 27 à Ath^oes h. la faiblesse des Grecs. A la suite de quoi les relations entre le Président et lui redevinrent d'autant plus confiantes que toute inégalité humiliante en avait été exclue.
Cette conduite dénote la prédisposition du Prince, dans tout conflit entre l'Angleterre et la Russie, à pencher plutôt vers l'Angleterre ; sa tendance, chaque fois qu'on le lui permettrait, i trancher tout différend européen comme médialeur agissant seul; enfin sa résolution de ne tolérer de qui que ce soit, même d'un allié, la moindre atteinte à l'honneur national.
A Londres et Athènes il n'avait pas cherché l'occasion d'agir de concert avec Nicolas. A Jerasalem il souleva des prétentions qui blessèrent celui-ci bien plus que la querelle sur le droit d'asile où il était entré à demi seulement et surtout pour complaire à l'Autriche. Un traité conclu entre François 1^^ et Soliman concéda à la France certains privilèges relatifs aux lieux saints. Depuis, les sultans avaient, sous la pression de la Russie, octroyé à l'Église grecque^ par des fîrmans et non par des traités, d'autres privilèges incompatibles avec ceux dont l'Église latine avait obtenu la jouissance. La France réclamait parfois sans insister. En mai 1850 le président demanda à la Porte de revepir à l'exécution pure et
simple du traité de François!®^, sans tenir compte desfirmans postérieurs. Les Latins auraient ainsi obtenu de posséder la clef de la porte principale de Téglise de Bethléem, au lieu de se contenter de la clef de la petite porte ; ils auraient pu aussi mettre une étoile d'argent dans le sanctuaire. Cette fois l'attaque au Tsar était directe; il la ressentit d'autant plus vivement que le pèlerinage aux lieux saints, très peu en usage parmi les Latins, est au contraire une des pratiques les plus habituelles du rite grec. Chaque année les navires grecs jettent sur le rivage de Jaffa des milliers de pèlerins, venus des régions lointaines du Nord, à travers les fatigues et les privations d'un terrible voyage pour assurer leur saint étemel en s'agenouillant au tombeau du Sauveur. Le Tsar était donc menacé dans sa prérogative de pontife extérieur à laquelle il était peut-être plus passionnément attaché qu'à sa dominafîon de souverain.
Il écrivit au sultan Abdul-Medjid une lettre autographe dans laquelle il lui exprimait la pénible impression qu'il ressentait d'une négociation entamée avec une puissance étrangère sur des changements à un état de fait consacré par des siècles ; il demandait le maintien du statu quo dans les saints lieux (septembre 1851). La Porte élude en chargeant une commission d'ulémas d'examiner l'affaire. Le différend fut ainsi momentanément assoupi ; toutefois le feu restait allumé; on le ferait jaillir en étincelles belliqueuses quand on le voudrait.
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L'évolution nationale, encore obscure, balbutiante, mal assurée dans sa marche, ^ui se dessinait presque en même temps en Italie et en Allemagne et fit entrer dans Faction Cavour et Bismarck, n'attirait pas l'attention des politiques absorbés dans leurs combinaisons ambitieuses, encore moins celle de notre opinion toujours ignorante des réalités étrangères et dont toute la science consiste à croire qu'on nous adore partout. Sa gravité et ses conséquences lointaines n'échappèrent pasàla sagacité en éveil du Président. Sans prendre aucune décision immédiate, il se mit discrètement en mesure d'y intervenir à l'heure propice, lorsqu'il aurait plus de pouvoir et que les événements s'accentueraient.
Après Novare, le Piémont accablé par la nécessité de subir une paix écrasante, ressentit un dernier soubresaut des sectes révolutionnaires. Deux défaites ne leur suffisaient pas; l'honneur était compromis ; à tout prix, il fallait le conquérir par une guerre à outrance soutenue par la nation entière appelée aux armes. Parmi les plus fougueux défenseurs de ce beau dessein se signalait Lanza. C'était aussi l'avis des Génois; ils le manifestèrent en se soulevant. Le brave La Marmora les réduisit promptement sans avoir besoin du secours offert par Louis-Napoléon
(avril 1848). Les protestations belliqueuses recommencèrent avec le parlement nouveau élu en janvier 1849. Il débuta en choisissant pour président le chef de la révolte génoise, Pareto ; puis, quand le ministère lui demanda de ratifier le traité de Milan qui refoulait le Piémont dans ses limites de 1815 et lui imposait une indemnité de 75 millions, il refusa de le voter jusqu'à ce que le sort des émigrés lombards eût été assuré, ce qui équivalait à une troisième déclaration de guerre. Imaginez la royauté renversée après Novare, le roi faible et mal conseillé, la guerre à outrance commençait, le malheureux Piémont, après une résistance certainement héroïque, n'en eût pas moins été anéanti pour longtemps, et il n'aurait pas eu la force, en moins de dix ans, d'effacer Novare par San- Martino. Le roi, inspiré par d'Azeglio et La Marmora, n'hésita pas, au risque d'un violent conflit intérieur, à entrer en lutte avec la démence démocratique. Il prononça la dissolution et par sa vigoureuse proclamation de Moncalieri mit le pays en demeure de répudier les révolutionnaires et d'accepter un traité inévitable, laissant comprendre entre les lignes qu'à défaut il aviserait. Le pays comprit et ne renomma pas les députés de la guerre à outrance.
Cavour, revenu dans le Parlement, approuva le manifeste royal, soutint le ministère conseilla l'approbation du traité. « La question, ditil, est une question entre nous et la fatalité. Sur quelques bancs de la Chambre qu'ait été
T. II. \â
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pris le ministère, il doit reconnaître cette loi fatale et l'accepter. » Le traité fut ratifié.
Le peuple, le roi, les hommes politiques du Piémont, malgré les erreurs et les infortunes-, s'étaient toujours montrés au-dessus des événements; après leur défaite suprême ils s'élevèrent encore plus haut. Dans aucune histoire ancienne ou moderne, je ne connais aucune période plus digne d'admiration que l'histoire du Piémont depuis la paix de Milan jusqu'à la guerre de 1859. Cavour s'y révèle et y domine, mais d'Azeglio pendant trois ans s'y montre égal à celui qui lui succédera; les services qu'il rendit par son courage mêlé de prudence et par une fermeté que la modération n'abandonna jamais, furent moins éclatants, ils ne furent pas moins réels.
Il substitua une politique italienne à l'ancienne politique municipale. Les autres gouvernements de la péninsule s'étaient jetés dans une réaction effrénée, et cette réaction avai t trois caractères : elle était autrichienne, anticonstitutionnelle, surtout cléricale. Ainsi, en Toscane, le grand-duc répudiait les principes des lois léopoldines répuîées jusque-là inviolables. Son confesseur lui
lyant écrit qu'il ne l'admettrait pas au tribunal (le kl pénitence, s'il ne reconnaissait que, de
Iroît divin, le patrimoine de l'Église est inaliéaable, il l'avait reconnu. D'Azeglio prit le con- Ire-pied de celle politique : il en adopta une anti-autrichienne, constitutionnelle, anticléricale. Il fît du Piémont la terre d'asile des émigrés, des fugitifs, surtout du Lombard-Véni-
tien. On ne se contentait pas de les recevoir, on les aidait, on les employait, soit dans les fonctions de l'État, soit dans les universités ou les tribunaux, soit dans la presse. Réunis le soir sous les portiques de la rue du Pô, ils constituaient une représentation de Tltalie, Tltalie gémissante.. Ils excitaient les ministres, tenaient en haleine les vaillants demeurés au pays natal, remplissaient TEurope de plaintes et de malédictionscontrel'Autriche.D'Azegliomaintintles franchises parlementaires et les libertés publiques, imperturbablement libéral au milieu de Téclipse presque générale de la liberté en Europe. Enfin, il entreprit la réforme de la législation religieuse. En Piémont florissaient encore les institutions les plus surannées du moyen âge, abandonnées partout ailleurs, telles que le droit d'asile dans les églises, l'immunité ecclésiastique ; d'innombrables fêtes obligatoires interrompaient à chaque instant le travail ; aucune dispositionne protégeait les familles contre les legs aux corporations religieuses. Un légiste éminent, Siccardi, prépara une série de lois pour réformer ces abus, ramener l'Église nationale au droit commun,- abolir l'immunité ecclésiastique, assujettir le prêtre aux tribunaux ordinaires, réduire le nombre des fêtes obligatoires à quatre ou cinq, subordonner l'acceptation des legs pieux à l'autorisation du conseil d'État. En un mot il proposa d'introduire la législation en vigueur en France, et sur laquelle, même en ses jours les plus cléricaux, la Restauration n'avait pas porté la main.
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Ni Balbo ni la droite ne contestèrent cette réforme si justifiée; ils prétendirent seulement que,soit qu'on les considérât comme un droit, soit comme une simple coutume, les privilèges ecclésiastiques ne pouvaient être abolis sans le consentement de rÉglise et du corps ecclésiastique. Des négociations avaient déjà été essayées, elles n'avaient donné aucun résultat. D'Àzeglio se retrouvant, comme il l'était souvent dans sa chevalerie, un malin Piémontais, répondait familièrement à ces preneurs de négociations inutiles : « Avec le Pape, il faut beaucoup de formes, de salamalecs, de baisemains, mais une fermeté de fer, et surtout du fait accompli. »
Cavoiir défendit énergiquement les lois Siccardi : « Parcourez tous les pays d'Europe, dit-il, quels sont ceux qui ont résisté à la tempête révolutionnaire? ce ne sont ni les princes de TAUemagne qui tous virent plus ou moins leurs capitales ensanglantées, ce n'est pas la France, où un trône s'écroula en quelques heures, ce fut l'Angleterre, le seul pays où les hommes d'État dévoués au principe d'autorité, savent accomplir eux-mêmes à temps les réformes nécessaires. Suivez cet exemple, messieurs les ministres; ne craignez pas, en marchant largement dans la voie des réformes, d'affaiblir le trône constitutionnel confié à vos mains , vous le fortifierez au contraire, et vous lui ferez pousser dans le sol des racines si profondes que, la tempête révolutionnaire dût-elle se déchaîner de nouveau, non seulement il aura la puissance de lui résister,
mais encore celle de rassembler autour de lui toutes les forces vives de Tltalie et de conduire notre nation vers ces hautes destinées auxquelles elle est appelée. » Députés et auditeurs debout unirent leurs voix dans une même acclamation (7 mars 1850).
Victor-Emmanuel secondait d'Azeglio et Siccardi. Il avait eu quelque peine à se plier aux exigences constitutionnelles. Recevoir des conseils, véritables injonctions en réalité, ne lui plaisait guère. Par exemple, il avait écrit de sa main une lettre au Pape sur l'abolition deTimmunilé ecclésiastique. Il chargea d'Azeglio de l'expédier. Celui-ci la lut, ne la trouva pas à son gré, la refit et la renvoya. Le roi lui répondit : « Quand je fais une chose, je sais ce que je fais, et pourdire la vérité, je ne suis pas amateur de conseils. Quand j'en aurai besoin je vous en demanderai. Malgré cela, ne m'en veuillez pas. Ciao *, Massimo. Votre très affectionné. » D'Azeglio offrit sa démission. Le roi lui répondit : « Cher Massimo, ne soyez pas si féroce. Je comprends que vous m'avez refait cette belle lettre pour que je dise. Bravo ! Bravo donc, vousdiraije, puisque vous le voulez. Il n'en reste pas moins vrai qu'avec vos observations vous m'avez donné une patente d'ânerie, et cependant je crois que je ne suis pas un sot. » Dans une autre circonstance le conseil de d'Azeglio fut mieux accueilli. « Il y a eu peu de rois dans l'histoire
1. C'est une salutation piémontaise équivalente à V adieu provençal.
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qui aient été galnntuomini^ il serait temps d'en commencer la série, lui avait dit ^un jour le ministre. — J'ai donc à faire le galantuomo? Le métier me paraît facile, répliqua Victor-Emmanuel. Et, prié d'inscrire son nom sur le registre de recensement de sa capitale, il ajouta à la colonne de la profession, re galantuomo. — Ne laissez pas aux autres le soin de vous qualifier, on vous prendra pour ce que vous vous donnerez.
Les lois Siccardi votées (9 avril 1850), le roi les sanctionna malgré les supplications de sa mère et de sa femme. L'archevêque de Turin, Franzoni, enjoignit à ses prêtres de n'y pas obéir. On se demandait qui, de Franzoni ou de Victor- Emmanuel, serait le roi. L'incertitude ne se prolongea pas. L'archevêque fut cité en justice, condamné par défaut à un mois de prison , à une amende et emprisonné. Cela ne le calma point, et il recommença les hostilités à la mort de Santa-Rosa, le ministre de Tagriculture et du commerce. Santa-Rosa , après s'être confessé dévotement et avoir reçu l'absolution, demanda la communion. Son curé, Pitlavino, moine de l'ordre des servites, vint, par ordre de l'archevêque, déclarer que les derniers sacrements et la sépulture chrétienne ne seraient accordés que s'il rétractait formellement sa participation aux lois Siccardi. Le confesseur proteste par écrit que le mourant était persuadé de n'avoir ni violé les droits de l'Église ni méconnu l'autorité de son chef visible; sa femme se jette en sanglotant adx pieds du curé, le suppliant de ne pas refuser les
flûprêmes consolations à son mari bien-atmé. Le curé reste inflexible : « Non, il me faut une rétractation formelle. » Le moribond portant ses mains tremblantes à sa tête, murmure : « On me demande des choses que ma conscience ne me permet pas d'accorder; je ne veux pas laisser un nom déshonoré à mes enfants! » Il rend râme.Le prêtre inexorable se retire sans prononcer une parole. 11 rencontre en sortant Cavour, Tami de Santa-Rosa, qui, exaspéré de ce qu'on était venu lui raconter, Tinvectiva. On eut grand'peine à les empêcher d'en venir aux voies de fait. L'exaspération publique ne fut pas moindre que celle de Cavour. Le gouvernement dut expulser incontinent le curé, les moines servîtes et l'archevêque. Une souscription pour élever un monument commémoratif de l'abolition de l'immunité ecclésiastique fut aussitôt couverte, et de toutes parts on demanda à d'iVzeglio et au roi de répondre à l'agitation cléricale en donnant la succession de Santa-Rosa à son ami Cavour, le plus énergique champion de la loi maudite.
D'Azeglio, quoique ne l'aimant pas, consentit à le prendre pour collègue. Le roi qui avait hérité des sentiments de défiance de son père, refusa, a C'est trop tôt, son heure viendra plus tard, proposez-moi un nom plus sympathique. » La Marmora insista et démontra que ce nom « peu sympathique » était le nom nécessaire. «< Eh bien, soit! dit Victor-Emmanuel, seulement rappelez-vous qu'il ne tardera pas à devenir le
maître de la maison et qu'il nous f...ra tous dans la rue les jambes en l'air. »
Cavour, malgré son triomphe récent, était alors dans un profond découragement. Les hommes de la droite lui reprochaient de les abandonner; ceux de la gauche continuaient à le suspecter. « Il est probable, écrivait-il, que mon rôle finira bientôt. Dans un temps comme le nôtre, un homme politique est vite usé : je le suis déjà à demi; avant longtemps, je le serai tout à fait. » Et voilà que soudain, à l'improviste, pour la première fois, il se voyait soulevé par la faveur populaire. Le ministère qu'on lui offrait était au-dessous de ses mérites : une raison de cette nature empêcha un jour le jeune Pitt d'entrer aux affaires. Cavour accepta, certain d'obtenir bien vite la prééminence à laquelle il était destiné (H octobre 1850). Le jour de son entrée au ministère il ordonna de liquider toutes ses valeurs de bourse, opération dans laquelle il perdit une trentaine de mille francs. Bientôt à son premier portefeuille étaient joints celui de la marine et celui des finances (19 avril 1851). Le roi avait prédit juste. Dès que Cavour fut ministre, il devint le ministère. (( Ce petit homme, ce coq de combat, disait d'Azeglio, me traite comme Louis-Philippe ; je règne et ne gouverne pas. » En effet il parlait et décidait pour tous, et bon gré mal gré les entraînait, soit dans la réalisation de ses idées de liberté commerciale, soit dans ses mesures financières pour sortir de la dépendance ruineuse
de Rothschild. D'Azeglio s'essouffla tellement à le suivre qu'il ea tomba malade.
Les petits princes italiens ne cachaient pas leur inquiétude de la conduite de Victor-Emmanuel, condamnation implicite de la leur, excitation à leurs sujets d'être mécontents. Le roi de Naples chargea un de ses envoyés de quelques remontrances. Quand le Napolitain parla des dangers qui menaçaient son trône constitutionnel : « Quels sont donc ces dangers, signor cavalière? » fit le roi. Le Napolitain déconcerté parla des journaux, des conspirations. « Je n'ai rien à craindre, parce que derrière mon trône ne siègent ni la trahison ni le parjure, dites-le à votre roi, mon bon ami. »
Pie IX n'était pas moins mécontent que les autres princes. Il s'était enfin décidé à rentrer à Rome (12 avril 1850). Son secrétaire d'État, Antonelli, s'appliquait à réaliser les promesses du motu proprio. Il forma un ministère dont trois membres sur cinq étaient laïques, un conseil d'État, en majorité également laïque et dont faisaient partie deux ecclésiastiques seulement; une consulte des finances entièrement choisie par le Pape parmi les candidats désignés par les conseils provinciaux ; des conseils provinciaux choisis parmi les candidats présentés par les conseils municipaux ; des conseils municipaux
directement élus par les plus imposés de chaqne commune. Les sociétés modernes placent, /en matière d'impôt, deux règles au-dessus de toute discussion : les charges publiques doivent peser également sur tous, et être consenties par des représentants élus. Le Pape n'avait pas à établir la première, car dès 1537, Paul III avait décrété que rimpôt serait supporté indistinctement par tous les sujets de TÉglise romaine « sans exception de marquis et de barons, pas plus que de vassaux et fonctionnaires ». Pie IX, sachant que qui tient les cordons de la bourse dispose tôt ou tard de TÉtat, refusa d'admettre le second principe, dans la crainte de ressusciter le Statuto^ dont le seul souvenir était un cauchemar.
Malgré la sincérité avec laquelle les nouvelles institutions furent étabhes, elles ne tardèrent pas en fait à. devenir purement nominales. Aucun libéral ne voulant par crainte du poignard mazzinien se prêter au fonctionnement de ce mécanisme, le gouvernement théocratique se rétabht parla force des choses. Les ministres ne furent que des commis aux ordres du sous-seerétaire d'État et les consulteurs d'État des conseillers complaisants. De sorte que Pie IX, tout en gouvernant selon les errements de Pie VI et de Grégoire XVI, put affirmer de bonne foi qu'il avait tenu ses promesses. Cependant les tracasseries policières n'en arrivèrent pas aux rigueurs en usage dans les Duchés et le Napolitain. Le Saint-Père institua même une commission formée de quelques-uns des membres de la Consulte
|)Our reviser ou annuler tous les procès politiques encore pendants. Les mesures sévères auxquelles son gouvernement sourdement miné se trouva réduit ont été démesurément grossies. Le tribunal du Saint-Office, dont la réouverture suscita tant d'alarmes, continua à se montrer aussi bénin q*ull Tétait depuis bien longtemps, et à ne brûler ni torturer qui que ce soit^ Dans l'ordre des intérêts matériels les désastres économiques causés par la Révolution furent réparés avec intelligence et sollicitude. On retira le papiermonnaie, on réduisit le déficit, on n'augmenta les impôts que dans la mesure indispensable, on reprit les bénéfices lucratifs du monopole du tabac, on améliora les tarifs douaniers, on prépara rétablissement des chemins de fer.
Même dans Tédilité, le Pape effaça les derniers vestiges révolutionnaires. En ses accès de bestialité destructive l'homme se rue sur les plus divines créations de l'art, saccage les villes, brûle les monuments, met en pièces les statues de Phidias, accroche des arquebuses sur les personnages de V Ecole d'A thènes^ dépèce le Colisée, bombarde TAcropole, mutile les cathédrales et rase les châteaux. Puis, revenu de ses fureurs, il fouille, relève, s'acharne à remettre debout ce qu'il a jeté à bas. Labeur inutile ! Le Néant garde ce qu'on lui a donné et la Mort ne rend pas sa proie. Reconstituer l'antique, c'est ajouter une
1. En 1849 rAssemblée constituante fit ouvrir les portes du Saint-Office. On y trouva un seul prêtre détenu poor faux en écriUire privée.
ruine à celle qu'on veut réparer. A grand'peine on remet au jour quelque squelette difforme, mais on salit, on déchire le manteau de pourpre et d*or, le manteau diapré d'asphodèles et de pervenches que, plus ingénieuse et plus féconde qu'aucun artiste, la nature a tissé sur des débris, redevenus ainsi vivants d'une radieuse et éternelle jeunesse.
La Papauté s'était gardée de profaner, en la remuant, la plus antique, la plus illustre poussière humaine. Elle ne contraria pas le travail spontané de restauration opéré lentement par les années sur les restes du palais des Césars ; elle ne dérangea pas l'opulente végétation qui s'étalait sur les gradins disjoints du Colisée; sur le Forum, elle avait établi de l'arc de Sepfime- Sévère à celui de Titus, une allée majestueuse d'ormes, nouvelle Via sacra par laquelle le pontife de l'univers se rendait à sa basilique d'évêque de Rome, Saint-Jean-de-Latran. Les révolutionnaires à la chemise rouge ne goûtaient pas cette poésie ; ils avaient décrété que le Forum serait éventré. Aussitôt de retour Pie IX fait couvrir les fouilles commencées, reconstitue l'ancienne allée en là plantant d'acacias, afin que l'ancien état fût plus vite rétabli.
Dans l'ordre spirituel, Pie IX n'avait pas eu à réparer des dommages que la révolution n'avait pu accomplir, ce sont ses propres inclinations qu'il modifia. Ainsi, sans avoir jamais été l'ennemi des jésuites, ces grands serviteurs de l'Église et ces dévoués infatigables delà Papauté,
il en avait parfois médit. Quand Prosper Faugère, Térudit éditeur de Pascal, vint à Rome, Rossi le conduisit à l'audience du Saint-Père, et dans la causerie, rappela l'édition des Pensées d'après les originaux, u Je le sais, dit Pie IX; Pascal, ajouta t-il, a bien mérité de la religion ; son ouvrage réunit la splendeur et la solidité. » L'ambassadeur, craignant que le Pape oubliât lea Provinciales, fit remarquer que Faugère ne s'était occupé que des Pensées. « Oh! répondit vivement Pie IX, à la réserve peut-être de bien peu de choses, tout ce qu'a écrit Pascal est bon.» Puis il dit en italien : « Anch'egli avea veduto che tutte le cose non erano gemiine. — Lui aussi avait vu que tout n'est pas parfait. » — En 1850 il prodigua les marques de confiance aux jésuites et les encouragements à leur célèbre revue, la Civiltà Cattolica.
La propagation, la défense, l'exaltation de la foi le consolèrent de ses déceptions terrestres. Il rétablit la hiérarchie catholique en Angleterre et commença à s'occuper de la définition du dogme de l'Immaculée Conception. Aussi fut-il profondément affligé des innovations ecclésiastiques du Piémont. Quoi que pût tenter Victor-Emmanuel pour l'apaiser, il se montra intraitable. Aux lettres explicatives il répondit par des plaintes hautaines, il éconduisit les envoyés Sauli et Pinelli, approuva et loua Franzoni, et fulmina contre le Piémont dans une allocution consistoriale (l^*" novembre 1850).
Il est de style d'imputer au cardinal Antonelli
cette attitude intransigeante. Livré à lui-mêm«, Pie IX eût traité, dit-on, mais son abominable ministre Ten détourna par ses artifices. L'âme fière et forte d'Antonelli ne souffrit pas de cette calomnie plus que de toute autre ; il ne s'en est défendu plusieurs fois, avec moi, que parce qu'il jugeait coupable le dessein de vouloir imposer ses vues personnelles au Vicaire de Jésus-Christ; son unique ambition était de le servir docilement, docilité qu'il a poussée jusqu'à accepter, devant ses contemporains et devant l'histoire, la responsabilité des actes qu'il s'était permis de déconseiller. C'est Pie IX lui-même qui engagea le conflit et qui mit Victor-Emmanuel, déjà en hostilité latente avec ses « bons amis » les princes italiens, en lutte ouverte avec le chef de la catholicité.
Dans ce combat, un encouragement qui fut en même temps une force, vint au roi de celui-là même qui avait, en 1847, poussé les Italiens aux pieds de Pie IX.
Gioberti, démissionnaire de son ambassade, s'était condamné à un exil volontaire. Retiré à Paris dans un modeste appartement de la rue de Parme, il suivait avec anxiété les douloureuses étapes de la liquidation du Risorgimento dont il avait été l'initiateur et l'apôtre par son livré du Primato. Chacune des pierres croulantes de
son édifiée idéal paraissait détachée de son cœur, et pendant ses nuits d'insomnie il scrutait le •désastre, l'interrogeait pour en tirer la règle de l'avenir. Peu à peu, avec cette décision du penseur désintéressé qui ne redoute pas des contradictions dont il ne profite pas, il en vint à opérer une transformation radicale dans ses vues politiques : de Guelfe il devint Gibelin. heBisorgimento avait avorté, il prépara le Rinnovamento. Il avait placé le succès du premier dans l'union des Princes avec le Pape ; le second ne lui parut réalisable qu'en dehors des Princes devenus autrichiens et du Pape hostile au principe national. Une nationalité ne peut surgir que d'une hégémonie quelconque. Or, il n'en existe que deux dans la péninsule, Rome et le Piémont. Unis, ils forment l'hégémonie complète ; désunis, Rome ne peut rien, tandis que le Piémont peut beaucoup, ayant une armée nombreuse, disciplinée, aguerrie. Puisque Rome refuse de s'unir au Piémont, il faut que le Piémont prenne seul en main la cause italienne et qu'il vienne s'établira Rome, non à la place du Pape, mais à ses côtés.
La première ville et la première Église du monde ne sauraient se passer l'une de l'autre, c'est à Rome que doit demeurer le pontife du culte universel, mais il doit y vivre sans pouvoir d'État, ni territoire. Sa personne y sera indépendante et inviolable ; ses palais, ses villas, ses églises inviolables comme le palais des ambas- SQideors; une loi débattue avec l'État établirait ces garanties et les mettrait d'accord avec le bon
ordre et la justice; il serait subvenu aux dépenses d'entretien de TÉtat ecclésiastique par une dotation de Tltalie, ou plus dignement encore par la contribution des peuples catholiques. Débarrassée de la sixième de ses plaies, celle du pouvoir temporel, oubliée parRosmini, la Rome nouvelle brillerait d'une splendeur inconnue; elle deviendrait un forum et un sanctuaire, une cité et un temple sibyllin ; elle montrerait à TUnivers émerveillé la Diète italienne, consistoire des laïques, et le consistoire des cardinaux vivant à côté Tun de Taulre dans la paix et l'harmonie.
De ces hauteurs extatiques, Gioberti descendait dans les réalités et essayait de les prédire et de les diriger. Pour réunir en une unité une nation démembrée, il faut un grand ministre et une puissante alliée. Le grand ministre existe, ce sera Cavour. Son brio, son activité, même son erreur magnanime de régir une province comme si elle était une nation, contrairement à ceux qui traitèrent la nation comme si elle était une province, tout le désigne aux Italiens et il saura gagner leur confiance par des actes d'italianité. L'allié existe aussi, c'est la France. Jamais, même si elle devenait possible, l'alliance autrichienne pleine de malheurs et de honte! Mieux vaut mourir seul que vivre déshonoré. On ne peut compter sur la Prusse qui vient de refuser follement la gloire de l'hégémonie allemande et qui est de plus lige de la Russie et de l'Autriche. L'Angleterre est une puissance maritime de se-
cours inefficace ; elle n'accorde d'ailleurs son appui qu'au prix d'un dur vasselage. L'alliance de la France est seule souhaitable, naturelle, utile. Indépendamment de la contiguïté matéridle, de l'affinité des mœurs et de la langue, toutes les deux sont riveraines d'une mer commune qui les rapproche plus que les rochers et les neiges des 41pes ne les séparent. L'alliance stable de ces deux patries pour la délivrance italienne préparerait peut-être un jour l'union des peuples latins complétée par l'adjonction de la normande Angleterre, en opposition à la ligue baltique des races slavo-allemandes du nord.
Gioberti s'est-il donc identifié à iMazzini, qui depuis son adolescence prêchait l'unité et la destruction du pouvoir temporel? Détrompezvous, de nombreuses divergences les séparent encore. Mazzini est sorti du catholicisme, Gioberti lui reste fidèle. Mazzini poursuit une réforme religieuse vague, sans dogme et sans surnaturel, Gioberti n'admet qu'une réforme catholique : quelles qu'aient été les erreurs des Pontifes et les corruptions de la curie romaine, le catholicisme demeure la forme la plus parfaite et la plus exquise du christianisme. Mazzini croit à l'efficacité des conspirations, des programmes, des comités, des journaux, Gioberti ne compte que sur l'action légale, constitutionnelle, et sur Tinfluence toute-puissante de la pensée exprimée dans les livres. Mazzini ne croit à la résurrection que par la république, Gioberti ne prononce pas un veto éternel contre elle, mais il démontre
que Charles-Albert a été moins inepte que les républicains, et, comme il avait dit à Charks- Albert : « Marchez, nous vous soutiendrons! » il crie à Victor-Emmanuel : « La misérable Italie attend depnis Machiavel le Prince qui élèvera la bannière sous laquelle elle est prête à courir, soyez ce Prince! »
Déjà, dans Tannée 1850, chez Lamennais, j'avais entendu Gioberti, les yeux étineelants derrière ses lunettes d'or, développer avec une intarissable et entraînante faconde ces vues qu'il exposa Tannée suivante dans ^on Rinnovam^nto, Cet ouvrage, malgré sa composition confuse et sa redondance, maigre ses injustices envers Pinelli Dabormida et quelques autres, restera un des plus remarquables monuments de la langue, de l'éloquence, de la science et du génie philosophique et politique de TItalie moderne. Son action, aussi considérable queTavait été celle du PrimatOj a été plus durable et surtout plus efficace. Après Tavoir lu Victor-Emmanuel s'écria : c( Je serai ce que dit Gioberti ! » Sans le dire, Cavour le pensa; et avec eux le pensèrent de même les Italiens patriotes d'un bout àTautrede la péninsule. Plus que Garibaldi dont les statues encombrent tant de places italiennes, plus que Mazzini à l'indomptable ténacité, plus que Manin au bon sens profond, autant que Cavour, que Victor-Emmanuel, Gioberti a créé l'Unité italienne. Il a été le phare toujours visible sur lequel tous ont constamment tenu les yeux fixés durant la marche dans les sentiers ténébreux.
-Le Contr-at social de Rousseau et le Pape de J. de Maistre avaient démontré déjà qu'un livre fartemeat conçu est aussi une épée, et que parfois le ^philosophe solitaire, à la pensée et à la paroJe vaillantes, conquiert, renverse, édifie.
Le Président ne se sentant pas encore maître de suivre ses inspirations personnelles, évitait d'intervenir soit dans les affaires politiques, soit dans les affaires religieuses du Piémont. Son ministre fut moins circonspect. Pressé par le nonce et par l'ambassadeur autrichien, le général Lahitte offrit les bons offices de la France, insinuant que leur prompte acceptation arrêterait en temps utile une intervention moins amicale. D'Azeglio répondit fièrement qu'il accepterait avec gratitude les bons offices d'une puissance amie, mais repousserait toute ingérence n'ayant pas le caractère d'une intervention bienveillante. Lahitte insista, signala les dangers de la licence des journaux piémonlais, annonça l'intention d'envoyer Corcelles à Turin comme pacificateur : « Envoyez-le plutôt à Rome, riposta sarcastiquement d'Azeglio, c'est là qu'il faut prêcher la conciliation, et que vous avez les moyens d'imposer vos conseils. Nous ne comprendrions pas que vous tentiez de nous contraindre au maintien de ce que vous avez été les premiers à ne pas supporter chez vous. »
Le Président averti et informé intervint, interrompit les remontrances de son ministre, déclara à Tambassadeur sarde qu'il approuvait Tabolition de l'immunité ecclésiastique et déplorait la conduite de Tarchevêque de Turin. Il chargea son ambassadeur à Rome de combattre les « tendances exagérées » de la curie pontificale, et de seconder les démarches du Piémont en vue d'un arrangement.
Ainsi, au premier choc entre le Piémont et la Papauté, sans cesser de se montrer à Rome respectueux, conciliant et protecteur, Louis-Napoléon opine en faveur du Piémont. Voilà encore un indice de ce que sera le Prince devenu toutpuissant.
Il laissa aussi entrevoir, dès ce temps-là, le penchant qui renlraînait vers la Prusse.
Depuis Frédéric et Marie-Thérèse la rivalité entre la Prusse et TAu triche, malgré les rapprochements des souverains, ne s'était pas éteinte, Tévénement n'ayant pas encore décidé à qui appartiendrait l'Allemagne. Le maréchal Suchet raconte que, parcourant un champ de bataille, il voit un Autrichien couché dans son sang se relever et lui dire d'une voix expirante : « N'estce pas que nous nous sommes battus mieux que les Prussiens? » L'antagonisme, assoupi depuis
1815 s'était réveillé en 1848, il ne va plus s'assoupir jusqu'au dénouement de 1866.
Frédéric-Guillaume avait craint que son front de monarque de droit divin ne fût dévoré par la couronne de feu d'empereur de la Démocratie allemande, mais il essaya d'y poser une couronne moins large et moins redoutable, forgée par ses mains princières. Il concerta avec les rois de Saxe et de Hanovre l'établissement d'une confédération du Nord, de laquelle serait exclue TAutriche, et dont il deviendrait le maître. Le sufiFrage universel n'y aurait aucune pari ; sa Charte serait l'œuvre d'un Parlement élu par un suffrage à deux degrés, à base censitaire. On appela cela l'Union restreinte, par opposition à l'Union de la Confédération de l'Allemagne entière rêvée à Francfort. Le général Radowitz, catholique convaincu, homme d'instruction, d'éloquence et de décision, dont on disait qu'il était un moine farouche et un soldat hardi, fut chargé de conduire l'affaire.
Schwarzenberg, à peine délivré des insurrections italiennes et hongroises, sans se donner le temps de réparer Tédifice impérial de toutes parts lézardé, se jeta au travers de l'entreprise. il le notifia d'un ton impérieux : il ne tolérerait pas la création d'un État fédéré, même dans le nord de l'Allemagne, en dehors de l'Autriche, ce serait un casus fœderis, — Si vous tenez à une réforme de l'ancienne Constitution, introduisez dans la nouvelle Union l'Autriche avec toutes ses provinces, placer à la tête de cette vaste machine
346 L'EMPIRE LIBÉEIAL.
un Directoire à trois, composé de la Prusse,. d« TAutriehe, d'un roi des États moyens, et présidé par TAutriche ; ne le paralysez point par* une Chambre populaire. Répugnez-vous à cette Allemagne impériale autant qu'à TAUemagne démocratique, revenez au pacte de 1815, àraclefinal du Congrès de Vienne, et rouvrons ensemble la Diète, conformément aux anciens errements.
Radowitz protesta de ses bonnes intentions : « exclusion ne signifiait pas hostilité, FUnion restreinte nouerait avec l'Autriche une alliance éternelle ». Puis il passa outre, publia une loi électorale provisoire, fixa au 30 janvier 1850 les élections au Reichstag de TUnion restreinte. Les rois de Saxe et de Hanovre furent moins braves. Effrayés des menaces de Schwarzenberg, appuyées par la Ravièi*e et le Wurtemberg, ils rompirent, sans vergogne l'accord. Sous prétexte que leur concours avait été subordonné à l'adhésion de tous les princes allemands, ils refusèrent d'ordonner les élections dans leurs Etats. L'Union restreinte mourut de ce non saxon et hanovrien, comme l'union démocratique de Francfort était morte du non prussien. Radowitz, résolu jusqu'au bout malgré cet abandon, vint ouvrir son parlement à Erfurt, sans autre cortège que celui d'un certain nombre de petits États (20 mars 1850). Là, sous le coup de la nécessité, la lenteur allemande se transforma en fougue. Constitution, loi électorale, tribunal d'Empire, acte additionnel, tout fut voté en un tour de main (29 avril).
Sehwarzenberg laisse discuter et voter, il agit, il eonToque les gouvernements allemands à Francfort. Les plénipotentiaires de Saxe, Hanovre, Wurtemberg, Bavière, de la liesse électorale, du Danemark paur le Holstein, des Pays-Bas pour le Luxembourg, s'y rendent et fixent au 15 septembre la réouverture définitive de la Diète.
Comment trancher un tel conflit si ce n'est par les armes? Cependant ni l'un ni l'autre des adversaires ne se décide à les prendre sans s'être assuré des dispositions du Tsar, véritable arbitre de la victoire, qui vient d'arriver à Varsovie pour écouter, répondre et décider.
Les vues de Nicolas, fort multiples, n'étaient pas aisées à démêler. Attaché à la famille royale de Prusse par la parenté et par de communs souvenirs, il n'était pas moins dévoué au Danemark dont la Prusse poursuivait la dislocation. Il détestait toute perspective d'unité allemande', et la Ptmsse flattait et préparait cette unité. Il avait en horreur la révolution, et le roi de Prusse lui accordait, tout en déclamant contre elle, de larges concessions. Il jugeait indispensable à la sécurité de son empire que l'Autriche, unie à la Confédération germanique, ne fût pas réduite à ses aspirations orientales; et en même temps il ne
1. Il disait à Lamoricière : « Si Tunité de TAilemagne, que vous ne désirez pas sans doate plus que moi, venait à se faire, il faudrait encore pour la manier un homme capable de ce que Napoléon lui-même n'a pu exécuter, et si cet homme se rencontrait, si cette masse en armes devenait menaçante, ce serait notre aifaire à vous et à moi. » (Toc- OUEViLLE, Souvenirs^ p. 383.)
voulait pas que, rendue trop forte par Tanéantissement de la Prusse, elle devînt un voisin incommode.
Brandebourg et le prince de Prusse, puis Schwarzenberg vinrent chacun -plaider leur cause à Varsovie. Les Prussiens soutinrent qu'ils poursuivaient un intérêt prussien et non révolutionnaire, et ils furent un moment au point de gagner leur juge en concluant la paix avec le Danemark (2 juillet 1850). Mais les Autrichiens reprirent l'avantage dans la conférence réunie à Londres en signant le protocole sur l'intégrité de la monarchie danoise auquel la Prusse refusa d'adhérer. Tour à tour attiré et éloigné par les deux suppliants, le Tsar, se décida à imposer une paix qui, sans être trop cruelle à la Prusse, consacrât la prépondérance de TAutriche. Il dit aux ministres des deux cours : « Sur le premier qui tire, je tire; je serai contre celui qui attaquera, sans y avoir été contraint par une provocation inacceptable, » Aucun des deux rivaux ne se souciant d'être celui sur lequel on tire, l'ardeur belliqueuse se calma, et l'on s'en tint à d'interminables notes, répliques, dupliques, tripliques. Mais on ne pouvait pas longtemps se borner à ces hostilités inofFensives; deux incidents, comme il s'en produit toujours pour dénouer les situations trop tendues, surgirent presque simultanément. Les insurgés expulsés du Schleswig après la journée d'Idestedt s'étaient réfugiés dans le Holstein. Le roi de Danemark et le Tsar demandèrent contre eux à la Diète restaurée l'exécution
fédérale. La Hesse électorale adressa à la Diète la même demande.
Frédéric-Guillaume, le prince électeur, instruit, intelligent, mais despote cupide, tout occupé de constituer une fortune à de nombreux enfants nés d'une union disproportionnée, avait, à Tinstar de ses frères princiers, renvoyé les ministres libéraux subis en 1848 et confié les afl'aires à un ancien président du tribunal prussien, Hassenpflug, gros homme trapu, insolent, dépensier, fanatique d'absolutisme, qui, à peine installé, demanda des impôts sans présenter de budget. Sur la protestation des députés, il déclare Tétat de siège en vertu d'une loi abrogée de 1832. Alors les employés refusent leur concours, les trois quarts des officiers donnent leur démission. Grand-duc et ministre sont obligés de fuir. Ils se rendent à Francfort et réclament de la Diète restaurée l'exécution fédérale contre les rebelles. Cette exécution est ordonnée et confiée à l'armée bavaroise.
La Prusse, intéressée au bon ordre dans cette principauté traversée par deux routes d'étapes, liaison entre Cologne et Berlin, ne pouvait rester immobile et indifférente; le roi, libre de suivre sa pente naturelle, n'eût pas donné le détestable exemple de soutenir une révolte ; mais s'il tolérait l'exécution fédérale par une Diète convoquée sans lui et contre lui, l'Union restreinte croulait. Il sacrifie son devoir de monarque conservateur à son ambition prussienne, et il intervient en faveur du peuple hessois. Deux corps de troupes
s'avancent presque simultanément dans la Hesse. Les Bavarois venus du sud entrent à Hanau^les Prussiens, descendus du nord, occupent Fulda et marchent sur Cassel.
Nicolas réprouve l'intervention prussienne; toute résistance aux mesures de la Diète de Francfort lui est une offense personnelle qu'il ne tolérera pas, La Bavière et le Wurtemberg contractent avec l'Autriche une alliance offensive et défensive. Une armée de 200 000 hommes se pré*pare. Schwarzenberg, ses derrières ainsi assurés, somme les Prussiens de s'arrêter, leur promettant de respecter leurs routes d'étapes, et d'évacuer le pays dès l'arrangement du conflit constitutionnel.
Un conseil extraordinaire se réunit aussitôt à Berlin. Radowitz, appuyé par le prince de Prusse, dit qu'il ne s'agit pas de discuter si les prétentions prussiennes sont ou non fondées; ne le fussent-elles pas, il n'y a plus à délibérer; la question d'honneur est posée; reculer devant une menace serait une tache à l'écusson. — Négociez encore, si vous le voulez, mais en armes, après avoir mobilisé toute l'armée. — Le ministre de la guerre, Stockhausen, combat cet avis : — Nous ne sommes pas prêts, notre armée n'est pas en force d'affronter seule l'Autriche grossie des États moyens, soutenus par la Russie; en plus de quinze jours, nous pourrions à peine réunir 70000 hommes entre l'Elbe et l'Oder et nous en aurons devant nous 150000. — Et pourquoi nous battrions-nous, ajoute Brande-
bourg? Ne voulons-nous pas comme l'Autriche que l'alliance du 26 mai soit définitivement abandonnée, que la Hesse soit soumise et le -Holstein pacifié? Nous battrions-nous pour savoir si Tordre également désiré des deux côtés sera rétabli par la Diète ou par nous? Cela vautil de risquer notre prestige national dans une guerre sans espoir? Je n'accepte pas cette responsabilité. — Cette opinion prévalut dans le conseil.
Qu'allait décider le roi? Radowitz le supplia de ne pas fléchir. Le roi ému se promenait sur la terrasse de Potsdam avec agitation, en proie à de violentes perplexités. Il se tut longtemps; enfin les larmes dans les yeux il répondit à son conseiller consterné : « Non, je ne puis faire la guerre à l'Autriche, les os de la reine Louise frémiraient dans leur tombe. » Il enveloppa sa reculade d'un constitutionnalisme inusité. Il dit à ses ministres : « Je ne partage pas votre manière de voir et je souhaite que vous n'ayez jamais à la regretter; cependant je m'y range, ne voulant pas me séparer de vous. » Il fut décidé qu'on ne mobiliserait pas, qu'on continuerait à négocier aux conditions proposées naguère par l'Autriche (3 novembre 1850). Radowitz désavoué, vaincu, désolé, donne sa démission. Brandebourg, atteint par une fièvre subite, trouve à peine la force de signer la dépêche annonçant à Vienne la résolution du cabinet: il meurt dans le délire, foudroyé par le désespoir patriotique.
La fureur publique fait explosion. Le nouveau
ministre Manteuffel essaie de se donner quelque air de dignité. Il signe Tordre de mobilisation (5 novembre au soir). Les deux ministres belliqueux qui avaient suivi Radowitz, Ladenberg el de Heydt, retirent leur démission. Une joie universelle se manifeste dans la presse, dans l'armée, dans la population ; les hommes de la landwehr rejoignent avec enthousiasme; le général prussien reçoit Tordre de ne plus s'inspirer que des considérations militaires et de repousser les Bavarois s'ils s'avancent. Schwarzenberg, irrité de ce revirement, redouble de hauteur : il somme la Prusse de se retirer et fait expédier Tordre au général bavarois de marcher sur Cassel (27 novembre). En Bohême trois corps autrichiens se massent; 30000 Saxons se disposent à rejoindre les 80000 Bavarois déjà en campagne; le Tsar mobilise les grenadiers de sa garde ; les vedettes des deux camps échangent quelques coups de fusil. Si la guerre s'engageait, en quelques jours, Berlin était à discrétion; pour longtemps, si ce n'est pour toujours, selon le désir de Beust, l'épisode de Frédéric serait effacé de Thistoire d'Allemagne, et la Prusse réduite à n'être qu'un Etat moyen de plus.
Le roi et Manteuffel s'épouvantent de cette perspective imminente, certaine, et revenant sur leur velléité guerrière, transmettent aux troupes prussiennes Tordre de ne plus avancer. Manteuffel court à Olmiitz où l'attend Schwarzenberg et capitule : capitulation entière, sans merci, égale à celle du Piémont après Novare. On lui
concède Toccupation des routes d'étapes qu'on n'avaitjamais contestées et le maintien d'un bataillon à Cassel; sur tout le reste il se soumet. La Prusse renonce à l'Union restreinte, promet de désarmer avant l'ouverture- des conférences, à Dresde, sur l'organisation fédérale ; elle ne s'opposera plus à l'exécution fédérale ni dans la Hesse ni dans le Holstein, ses routes d'étapes pourront être traversées par les Bavarois (29 novembre 1850).
Une nation militaire fière et forte a été rarement soumise à une telle avanie. « C'est un second léna! » s'écria le prince de Prusse. — C'était pis. A léna on succombait sous un Napoléon et après une vigoureuse résistance; ici la chute était sans gloire, sans honneur. Schwarzenberg avait dit : « Il faut avihr la Prusse avant de la démolir. » Il l'avai t avilie et ne la démolit pas parce que le Tsar n'y consentit pas. Humilier à ce point un peuple sérieux sans l'achever est une imprudence qu'on expie. Beust, le principal instigateur de l'alliance des États moyens avec TAutriche, pressentit si vivement les conséquences de cette demi-victoire qu'il en eut un épanchement de bile. — « Malheur à toi ! dit un personnage de Schiller, il ne te pardonnera jamais d'avoir été témoin de sa faiblesse. » De ce jour la passion nationale de tout Prussien fut de venger l'outrage d'Olmiitz.
La Russie tira moins de profit encore de cette campagne si bien conduite et si mal achevée*.
1. Discours de Bismarck, i9 février 1878 : « Ce rôle qu'il a joué en cette circonstance valut-il à Tempereur Nicolas la
L'Autriche lui garda rancune d'avoir modéré sa victoire, la Prusse de l'avoir permise.
Les héros de Topposition prussienne qui après les désastres inévitables, eussent lapidé Radowitz pour avoir engagé la guerre sans être prêt, huèrent Manteuffel qui n'avait pas voulu s'y décider parce qu'il n'était pas prêt. Bismarck, informé de la vérité par les confidences du ministre, défendit l'arrangement au milieu des exclamations et des colères, poussant l'audace jusqu'à célébrer cette Autriche par laquelle on venait d'être meurtri. Aucun intérêt prussien, ajouta-t-il en substance, n'est en jeu, ni l'intégrité de nos frontières ni la sûreté de notre constitution, et nous ne voulons pas faire de conquête. Reste la question d'honneur; mais céder à une force majeure, ce n'est pas forfaire à l'honneur. « La honte et le malheur pour la Prusse serait de ne pas se garder de tout contact ignominieux avec la démocratie et surtout de se charc/er du rôle que le Piémont joue en Italie, »
Ce discours est le premier acte par lequel Bismarck s'est révélé maître en cet art de l'homme d'État qui consiste à discerner, au milieu du
reconnaissance de Tune des deux parties? En Prusse, assurément non. Les nobles idées de ce souverain furent méconnues en face de ce qu'éprouve le sentiment national d'une grande nation quand une autre puissance lui commande on lui défend ce qu'elle doit faire ou ne pas faire dans une question de sou propre intérêt qu'elle croit elle-même comprendre. Mais peut-être est-ce l'Autriche qui fut reconnaissante à l'empereur Nicolas ? Trois ans plus tard survient la guerre de Grimée, et je n'ai pas besoin d'en dire davantage. »
fracas des phrases et des excitations de la presse et de la rue, après un examen rapide du pour et du contre, le point de possibilité, ou mieux, la raison de décider. Le ministre de la guerre déclarant n'être pas prêt, la raison de décider était qu'une humiliation provisoire, dont on restait le maître d'abréger la durée par un sérieux effort, était préférable à une guerre qui conduisait à un écrasement dont il était difficile de calculer la durée.
Cavçur aussi avait défendu la paix forcée de Milan avec autant de courage que Bismarck la capitulation d'Olmûtz. En Prusse aussi bien qu'en Piémont, les charlatans et les spéculateurs en patriotisme, ardents à convertir la calamité nationale en moyen de triomphe personnel, restèrent sourds à ces conseils du bon sens. Le Parlement blâma le traité. Mais en Prusse, comme en Piémont, existait un roi obéi; le Parlement fut dissous, celui qui lui succéda ratifia le traité. Manteuffel commença aussitôt le relèvement à la conférence de Dresde. Il y heurta fièrement son vainqueur de la veille ; il contribua à Téchec du projet d'une grande Allemagne, et exigea, sous forme d'ultimatum, la parité de la Prusse et de l'Autriche dans toute organisation fédérale. Schwarzenberg se fût certainement emporté à une nouvelle arrogance si, sans s'en douter, Louis-Napoléon n'eût pacifié la querelle recommençante.
Louis-Napoléon se montrait aussi favorable à la Prusse qu'il l'avait été au Piémont.
Je ne comprends pas qu'on ait expliqué cette prédilection prussienne par l'arrière-pensée de reprendre les provinces rhénanes. La main de la Prusse était la seule dont on ne pût les attendre. Ses rois ont l'habitude de prendre et non de donner. Leur ambition actuelle les obligeait plus que jamais à respecter, à flatter, à seconder les passions nationales : en eussent-ils eu la volonté, ils n'auraient pas eu le pouvoir de céder un territoire allemand quelconque. Il leur était même interdit, sous peine de ruiner leur avenir, d'accepter une conversation diplomatique sur ce sujet. La poursuite de l'alliance prussienne impliquait le renoncement à la revendication des provinces rhénanes. C'est l'Autriche qui aurait pu les donner ou plutôt aider à les conquérir, en retour d'une garantie de ses possessions italiennes et d'un concours armé dans sa lutte pour la prépondérance en Allemagne. Mais, préoccupé de la transformation de l'Europe plus que de l'accroissement de la France, n'admettant pas la conquête comme un titre valable d'annexion, le Prince ne songeait pas à obtenir de l'Autriche ou de qui que ce fut, une province dont il connaissait les sentiments allemands et à laquelle la violence même n'eût pas arraché un vote d'union. Il
était sympathique à la Prusse parce qu'il-espérait d'elle plus que de l'Autriche, symbole de Toppression internationale, le développement des progrès modernes et des aspirations des peuples, et qu'il la jugeait destinée fatalement à poursuivre en Allemagne le rôle d'émancipation assumé par le Piémont en Italie.
' Il ne put pas se rapprocher du cabinet prussien dans l'affaire du Danemark, se croyant obligé de défendre avec l'Angleterre l'intégrité de « l'ancien allié qui eut tant à souffrir de sa fidélité à la France, lors de nos désastres ». Cependant il appuya en même temps les droits des Duchés, et par là il se rapprocha, en partie du moins, de la thèse prussienne. Dès qu'il eut Toccasion de complaire au roi de Prusse, il la saisit. Ce fut en lui envoyant Persigny comme ambassadeur. Personnellement il n'eût pas songé à investir de cette fonction délicate cet ami trop impatient de s'élever au-dessus du rang secondaire auquel il s'était lui-même destiné par sa devise, Je sers. Il commençait à être gêné, importuné par ses intempérances de parole et de jugement. Il céda aux instances répétées du roi de Prusse, et à la pression exercée sur lui et sur ses ministres encore plus rétifs que lui, par Halzfeld, l'ambassadeur prussien, gendre du maréchal de Castellane, et par la princesse Stéphanie de Bade. Le roi de Prusse, dilettante de l'esprit, avait été amusé par la verve de Persigny lors de sa mission en 1849. Ce n'était pas cependant ce qui le rendait si pressant. Engagé alors dans son
858 L'EMPIRE UBÊRAL.
affaire de F Union restreinte, il supposait que renvoi auprès .de lui du confident et de l'inspirateur supposé de TElysée lui apporterait une force contre l'Autriche et contre les résistances des États du Nord.
Persigny partit avec des instructioins contradictoires. Le ministère lui prescrivait de «'abstenir de toute ingérence, de tout engagement, de toute compromission, et de ne manifester quelque sympathie que pour les États moyens « dont la protection est un des intérêts permanents de notre politique. » Cela équivalait à dire, les États moyens gravitant alors dans l'orbite de l'Autriche, qu'il fallait pencher vers l'Autriche. Le Président recommandait aussi de « s'abstenir de toute ingérence, de tout engagement, de toute compromission », mais de pencher surtout vers la Prusse, de l'aider discrètement et d'essayer de l'attirer à une alliance. 11 prit soin, du reste, d'instruire la cour de Berlin par Hatzfeld de la véritable mission de son envoyé : « Ses intentions envers la Prusse étaient entièrement amicales; il n'avait aucune objection contre un accroissement de ses forces obtenu par une confédération étroite. » D'après le récit de Hatzfeld, il aurait ajouté : « Si les adversaires *de la Prusse offraient à la France la perspective d'accroissements territoriaux, la Prusse ne devrait-elle pas faire du Palatinat bavarois la matière d'une offre de ce genre? » L'ambassadeur aurait interrompu, disant que la plus légère indication d'un pareil désir rendrait impossible tout rapprochement.
Déjà antérieurement, ajouta-t-il, les ministres Drouyn de Lhuys et Tocqueville avaient déclaré que, dans une semblable conjoncture, la France n'aurait besoin d'aucun accroissement de territoire, car un avantage très réel résulterait pour elle d'une guerre austro-prussienne : la rupture de la Sainte-Alliance et du faisceau solide formé parles trois puissances de Test qui, pendant une génération, avait opposé à la France une barrière inexpugnable. Le Prince convint aussitôt de la justesse de ce langage et n'insista pas; il n'avait fait son observation qu'en hypothèse de T Autriche offrant des territoires prussiens. — S'il avait eu à se convaincre de la résolution invincible de la Prusse de ne consentir à aucune cession de territoire allemand, même en dehors de chez elle, il l'aurait été par cette conversation. Néanmoins il persista dans la poursuite de l'amitié et de l'alliance prussienne, démonstration évidente que la reprise du Rhin n'était pas le but de son ambition*, et qu'en souhaitant une guerre entre
1. Rothan raconte {L'Europe à l'avènement du second Empire, p. 249) : « qu'en 1850 Louis Napoléon s'adressa à lord Malmesbury avec lequel il s'était étroitement lié au temps de son exil à Londres. Il lui démontra que l'Europe réclamait une modification aux traités de 1815 et illui demanda, à bnik-pourpoint, comme un homme qui ne doute de rien et que rien ne déconcerte, ce que ferait l'Angleterre : 1° si cette modification était soumise à un Congrès; 2<* si la guerre devait éclater en Allemagne. Il ne cachait pas qu'il soutiendrait la Prusse et se dédommagerait sur le Rhin. L'Angleterre y trouverait son compte, car il lui serait loisible, au prix de son alliance ou de son abstention, d'étendre son infiuence en Egypte. » — Rothan commet une erreur
les deux puissances allemandes, il ne songeait qu'à obtenir la liberté de ses mouvements en Italie et ailleurs, par la rupture de la Sainte- Alliance.
Persigny, arrivé à Berlin le 4 janvier 1850, ne tint aucun compte de ses instructions officielles et dépassa ses instructions secrètes. Sans aucune réserve, il approuva Tentreprise d'Erfurl, préconisa la cession à la Prusse du port de Kiel, de là partie du Schleswig qui domine la baie, et Tadjonction du Holstein à l'Étal fédératif projeté. Avec Radowitz il s'abandonna à une expansion sans réticences. Lui parlant comme à l'ami dont
en parlaat d'une lettre du Prince à Malmesbury, c'est une conversation qui eut lieu à Paris le 30 mars 1849 et non 1830 entre les deux personnages. Or, voici dans quels termes Malmesbury, dans ses Mémoires, la raconte : «Il dit que l'Europe réclame une modification aux traités de 1815 et demande ce que ferait TAngleterre si cette modification était proposée par un Congrès et quelle attitude elle prendrait au cas où la guerre éclaterait entre la Prusse et TAutriche. Il dit que la France ne s'opposerait pas à nous voir étendre notre influence en Egypte et que la France et l'Angleterre alliées . seraient maîtresses de la situation. Ceci me paraît vouloir insinmr que la France prendrait parti pour la Prusse et que, si cette puissance gagnait du territoire en Allemagne, la France avancerait sa frontière et laisserait l'Angleterre prendre des compensations dans le Levant. — This seems me ta hint at an idea thaï France would take part with Prussia and if that power gained territory in Germany, France would advance her frontier and allow England compensation in the Levant. » (t. I, p. 244.) Il ne s'agit donc pas d'une demande à hrûle-'poiir point, mais d'une supposition de Malmesbury. Le mot du Rhin n'est pas prononcé, il est simplement dit, sans spécification locale :« dans ce cas la France avancerait sa frontière », ce qui viserait la Belgique, Nice, la Savoie aussi bien que le Rhin.
LE PROLOGUE DE 1870. 36t
on est sûr, il lui raconta que la forme actuelle du gouvernement français serait bientôt modifiée et l'Empire rétabli par le peuple et par l'armée. Il lui traça, à sa façon, le programme du nouvel empire. Napoléon avait succombé pour avoir méconnu la vocation naturelle de la France, rhégémonie sur les races romanes du Sud, et s'être obstiné déraisonnablement à attirer T Allemagne dans la sphère de sa domination. Notre ambition devait désormais ne nous attirer que vers le Sud ouest notre intérêt. Nous ne pouvions pas tolérer plus longtemps que TAutriche dominât toute ritalie. Mais l'Autriche gênait la Prusse en Allemagne autant qu'elle nous gênait en Italie. Elle était l'ennemi commun ; une alliance contre elle était tout naturellement indiquée à la Prusse et à la France. L'Autriche réduite, le futur empereur n'avait pas l'intention de lutter contre la force des choses et d'inquiéter l'Europe par une avidité inintelligente. La force des choses demandait que l'Italie comme l'Allemagne se constituassent sur des bases nationales. Il suffisait à la France de chasser les Autrichiens de l'Italie, qui ensuite s'organiserait selon ses propres convenances. Si la Prusse aidait l'empereur dans cette tâche, il la laisserait volontiers constituer l'Allemagne selon les aspirations nationales. La France était assez grande pour ne désirer en retour aucune extension. Elle pouvait, en faisant un usage judicieux de sa puissance, diriger le monde, tandis qu'en redevenant conquérante elle armerait l'univers contre elle. Ce-
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pendant Napoléon ignorait lui-même si pour justifier ses entreprises civilisatrices il ne faudrait pas exhiber devant l'opinion publique ce qu'on appelle un profit réel. Dans ce cas il penserait à la Savoie ou à Landau.
L'exubérant ambassadeur eut beau se dépenser en démonstrations et en prophéties, il ne convainquit pas. Le roi éprouvait à Tégard des Napoléon Taversion insurmontable que lui avaient inspirée les abaissements et les malheurs de sa famille sous le premier empire. Ce sentiment n'était pas moins vif dans sa cour, dans sa diplomatie, dans son armée. Le parti féodal en était à Texécration : là on remontait au delà de Napoléon, on écumait encore en se ressouvenant de la dévastation du Palatinat par Louis XIV. Les avances de Persigny furent accueillies par l'incrédulité et le dédain. On ne chercha pas même à lui cacher qu'on ne prenait pas son Prince au sérieux et qu'on attendait la restauration prochaine de la monarchie, que laissaient pressentir les rapports de Hatzfeld, l'habitué des cercles légitimistes et orléanistes de Paris. La première fois que la princesse de Prusse aborda notre ambassadeur, elle célébra avec exaltation la duchesse d'Orléans. Le prince Frédéric-Charles lui dit : « Oh ! je pense bien que le due d'Orléans ne tardera pas à être roi de France! » Chacun parlait à l'avenant. Dans cette atmosphère glacée, un seul homme, Bismarck, malgré l'ardeur de ses convictions réactionnaires, ne craignit pas de se compromettre en se montrant poli,
bienveillant, aimable envers Tétranger que ses amis traitaient en ennemi.
Les caresses n'ayant pas réussi, Persigny se dit que, même en diplomatie, être désagréable et grincheux n'est pas toujours le plus mauvais moyen d'obtenir des égards. On s'obstinait à ne pas prendre son gouvernement au sérieux, il s'efforça de le faire paraître dangereux. Au compliment de Frédéric-Charles, il riposta sèchement: « Votre Altesse arrange à sa guise l'histoire de France » ; puis, sans attendre que, selon l'étiquette, il l'eût congédié, il lui fit un profond salut et lui tourna le dos. — 11 ne fallait pas, disait-il de tous les côtés, recommencer avec le neveu de l'Empereur la conduite qu'on avait tenue avec le gouvernement de Juillet, mais le traiter comme s'il avait une légitimité de huit siècles. Si la France était de nouveau placée dans l'alternative ou de subir des humiliations ou de prendre les armes, elle aurait bien vite fait son choix, et cela non pas dans une pensée d'orgueil ou d'ambition, mais pour sauver l'Europe de grands malheurs, parce qu'il valait mille fois mieux pour la société lutter sur les champs de bataille que tomber dans le socialisme. L'Europe tremblerait alors au cri de guerre poussé par le neveu de l'Empereur.
Ces fanfaronnades ne réussirent pas mieux que les caresses, et le colérique ambassadeur dut enfin se convaincre qu'on ne l'avait demandé ni pour ses mérites ni par considération pour son Prince ni par amitié pour la France, et qu'on
avait songé uniquement à se servir de sa présence comme le paysan se sert d'un mannequin de paille pour effaroucher les pies.
Cependant il ne convenait pas àTAutriche de laisser debout cet épouvantail, elle marcha dessus. D'abord elle répandit en Allemagne par ses affidés et ses journaux le bruit que Persigny ne se souciait pas plus de TUnion restreinte que de la grande Allemagne, qu'il avait été envoyé pour trafiquer du Rhin. On affecta de le croire et on le crut même à Berlin. « Il n'en a dit un mot nulle part et à personne, c'est vrai, mais il n'en pense pas moins, défions-nous ^ » La seconde manœuvre de Schwarzenberg fut encore plus habile. 11 décida le roi à réclamer de la Suisse l'expulsion des réfugiés de Neuchâtel, en invitant la France, par une note péremptoire, à s'associer à cette sommation et aux mesures militaires qui suivraient son rejet.
Persigny à bout de patience, trouvant une issue pratique à ses sentiments de dépit, se fâcha. 11 ne garde aucun ménagement et pose la question de guerre. « Sans cette franchise, dit-il au ministre des Affaires étrangères Schleinitz, vous^ pourriez croire que la résistance de la France ne sera pas plus sérieuse qu'en 1840, et vous vous
1. Dépêche de Persigny : « On cherche à dénaturer ma conduite. On suppose que je suis venu ici pour demander à la Prusse les provinces rhénanes en échange de son agrandissement en Allemagne, le gouvernement prussien tâche d 'accréditer ce bruit. C'est d'une mauvaise foi insigne, car il sait que je n'ai jamais prononcé un mot semblable. »
avanceriez si loin qu'il ne vous serait plus possible de reculer. » S'adressant ensuite aux souvenirs reconnaissants que le Président gardait à la Suisse, il en obtient la formation d'un corps d'armée sur les frontières de TEst, sous le commandement du général Changarnier (fin février 1850). 11 y avait quelque excès dans ces procédés, Persigny ne se le dissimulait pas : « On ne passe pas de la faiblesse à la politique de la force sans un peu d'exagération. L'important est que le €0up soit porté, et il Ta été en pleine poitrine. » L'événement le démontra vite. Il fut pendant quinze jours l'objet des colères et des fureurs de la Cour, de la société, du corps diplomatique, puis tout le monde redevint poli et gracieux; le gouvernement prussien renonça à son intervention en Suisse, et, comme en diplomatie un mensonge ne coûte guère, il nia en avoir jamais eu ridée.
Celte affaire rendit Persigny décidément insupportable. On trouva que pour un mannequin il se remuait beaucoup trop, et on chargea Hatzfeld d'insinuer qu'il compromettait les bons rapports par ses violences et ses façons soldatesques : on l'avait cru bien différent quand on l'avait demandé. En même temps arrivaient à l'Elysée les échos des propos tenus par l'ambassadeur. Le Président en fut très mécontent. L'annonce d'une restauration impériale le compromettait et donnait à ses affirmations constitutionnelles l'apparence d'une tromperie; l'offre de Kiel et de l'entrée du Holstein dans l'Union res-
:m L'EMPIRE LIBKRAL.
treinte, constituait une véritable immixtion dans des affaires dont il avait interdit de se mêler. Au ministère des Affaires étrangères, auquel arrivaient aussi des rapports, on fut vexé plus encore de l'adhésion donnée à la tentative d'Erfurt, et de rindifférence témoignée aux Étals moyens. De toutes parts les blâmes tombèrent sur l'ambassadeur, blâmes pour ce qu'il avait fait et dit autant que pour ce qu'il n'avait pas fait et dit. Enfin le comité diplomatique de l'Assemblée^ entièrement autrichien, exigea de La Hitte, puisqu'il ne se décidait pas à faire justice d'un confident supposé du chef de l'État, de déléguer en Allemagne un envoyé privé qui, sous prétexte d'aller aux informations, redresserait les errements de Persigny et ramènerait notre politique vers l'Autriche. On choisit Rio, légitimiste clérical. A peine en Allemagne, dès Francfort, il manifesta bruyamment ses préférences autrichiennes et n'arriva à Berlin qu'après quinze jours de cette prédication. Persigny comprit, et donna sa démission. Il rentra à Paris tout fier, disant: « Je les ai traités comme après léna (juin 1850). » On ne nomma son successeur (Lefebvre) qu'en décembre et les affaires graves se traitèrent à Paris dans le cabinet du Président avec le souple et habile ambassadeur prussien. Le Président se montra aimable, condescendant. Uni à l'Angleterre, il écarta de la conférence de Dresde le projet « de dénaturer la Confédération allemande, d'absorber dans son sein vingt peuples et vingt États, d'adjoindre aux populations allemandes
des populations slaves, hongroises, illyriennes, italiennes au milieu desquelles elles seraient noyées, et de substituer à une garantie de paix une menace, un symbole de confusion et d'envahissement^ ». Apprenant Tirritation causée à Schwarzenberg par l'ultimatum de Manteuffel sur la parité des voix, il soumit à Hatzfeld Tidée que nous verrons se reproduire souvent, de provoquer la réunien d'un congrès.
Ces condescendances ne vinrent pas à bont, plus que les véhémences de Persigny, d'une insurmontable aversion. Le comte de Chambord passant à Berlin pour se rendre à Wiesbaden (5 août 1850), le roi alla le recevoir avec les insignes de Tordre bourbonien du Saint-Esprit, lui rendit des honneurs royaux et mit à sa disposition le château de Potsdam. Il ne sut aucun gré du Mémorandum et il interpréta fort mal la proposition d'un congrès. C'était une assistance, il y vit une menace, et contre elle il se réfugia dans l'amitié traditionnelle de l'Autriche.
« Ne continuons pas à nous quereller, dit-il à Schwarzenberg. N'enlendez-vous pas la voix de l'ennemi commun ? Puisque nous ne réussissons pas à créer du nouveau, restaurons l'ancien, j'y consens et pour vous donner une preuve de ma ferme volonté de rétablir les relations intimes d'autrefois, je vous offre de vous garantir contre la France vos possessions italiennes. » — Et, en effet dans le même mois, d'un commun accord,