Local où siégeait le Parlement de Francfort
leurs personnes. Là, comme en Saxe, en Wurtemberg, en Autriche, les Constitutions libérales de 1848 furent retirées, et la Diète prit des mesures pour qu'il n'en subsistât ou qu'il ne s'en établît de pareille nulle part. On eût bien voulu amener le roi de Prusse à reprendre les concessions octroyées; il ne voulut pas manquer de parole ; mais la réaction se croyait sûre de les rendre inoffensives par la manière dont elle les interpréterait. Le nain légendaire, gardien de la grotte du Kyffhauser, montagne de Thuringe où dort Frédéric Barberousse en attendant des jours meilleurs, y introduisit un jour un berger. — Les vautours volent-ils toujours autour de la montagne? demanda l'Empereur. — Oui, répondit le berger. — Alors, s'écria Frédéric Barberousse en soupirant, il faut donc que je dorme 'encore! — En 1851, les vautours volaient de plus belle autour de la montagne.
Ayant à députer auprès de la Diète des plénipotentiaires animés de l'esprit de réaction et tîomplaisants à l'Autriche, le gouvernement prussien choisit le défenseur de la capitulation d'Olmûtz, l'implacable adversaire de la démo- <5ratié, Bismarck. Le Junker enragé avait fait partie des diverses Chambres de députés qui s'étaient succédé depuis 1848. Plus le courant démocratique avait grossi, plus il s'était animé à le braver. Il s'était porté l'adversaire déterminé de tout ce que louait, souhaitait, professait DU faisait la démocratie allemande.
Elle avait demandé la guerre au Danemark en
faveur du Schleswig-Holstein, il déclara cette guerre « frivole, désastreuse, révolutionnaire, vraie querelle d'Allemand ».
Elle avait dissous la vieille Diète de 1815. a Qu'on m'indique, dit-il, depuis le temps des empereurs de la maison de Souabe, une période de l'histoire d'Allemagne, à part le règne de . Charles-Quint, où l'Allemagne ait joui de plus de prestige à l'étranger, de plus d'unité politique et d'autorité dans la diplomatie, qu'au temps où la Diète germanique dirigeait les relations extérieures. »
Elle avait affirmé l'unité allemande : il se barricada dans l'hégémonie prussienne. « Jamais je n'ai entendu un soldat prussien chanter la patrie allemande. Le peuple d'où cette armée est tirée et qu'elle représente avec le plus de vérité n'a aucun désir de voir son royaume prussien se fondre dans la fermentation putride de l'anarchie de l'Allemagne du Sud. Nous désirons tous voir l'aigle de Prusse étendre ses ailes puissantes et protectrices, de Memel au Donnes* berg, mais nous le voulons libre, non pas enchaîné par une nouvelle Diète de Ratisbonne et les ailes coupées par la serpe égalitaire brandie à Francfort. Prussiens nous sommes et Prussiens nous resterons. La Prusse est un Encéphale qui porte de bon cœur son cavalier habituel, mais qui rejette sur le sable l'intrus, écuyer du dimanche^ avec tout son harnachement noir, rouge, or ^ »
4. Couleurs adoptées par le Parlement de Francfort pour l'empire allemand.
La Diète avait voulu mettre le roi de Prusse à sa tête, il considéra cette offre de la couronne impériale comme une perdition. « C'est le radicalisme qui fait au roi ce cadeau. Tôt ou lard ce radicalisme se redressera devant le roi, lui demandera sa récompense et montrant Temblème de l'aigle sur ce nouveau drapeau impérial, lui dira : Pensais-tu que cet aigle fût un don gratuit? »
Elle avait proclamé la souveraiueté populaire et le suffrage universel, il affirma le droit divin de la Royauté, a Ce qui est constitutionnel en Prusse depuis des siècles, c'est une royauté autonome qui a cédé, au cours des années, certains de ses droits aux Chambres, mais spontanément non par contrainte. Les rois de Prusse ne tiennent pas leur pouvoir du peuple ; ils Font de droit divin; ce pouvoir est illimité et chaque concession de leur part est un don gratuit. »
Elle avait préconisé TÉtat laïque, il célébra FEtat chrétien, lutta contre l'émancipation des juifs, flétrit le mariage civil, « qui rend le prêtre un caudataire de Tofficier civil ». Il voulait que le christianisme fût au-dessus de l'État. « Sans un fondement chrétien, la législation ne sera pas régénérée dans la fontaine de l'éternelle sagesse, mais restera sur les sables mouvants des vagues et changeantes idées humaines. »
En matière budgétaire, la Diète professait que le gouvernement ne peut disposer d'aucune somme sans le consentement du corps législatif, il soutint et fit admettre que « si le gouverne-
ment et la Chambre ne peuvent s'entendre sur le budget, le dernier budget subsisterait jusqu'à ce qu'un accord ait eu lieu ; le consentement de la Chambre ne serait nécessaire que pour l'établissement des impôts nouveaux ou l'augmentation des impôts existants. »
Elle avait supprimé les justices patrimoniales privées et les tribunaux d'exception, il considéra cette constitution d'un droit commun comme un malheur.
Elle avait admis la liberté de la presse, il eût voulu, comme le calife Omar, détruire tous les livres, excepté le Coran chrétien. L'imprimerie lui paraissait l'arme même de l'Antéchrist.
Elle parlait à tout propos d'humanité, de droit, il célébra la force. « Entre des principes aussi diamétralement opposés que ceux par lesquels l'Europe était ébranlée, ce n'est pas à des majorités parlementaires de quelques voix qu'il appartient de décider. Dans cette lutte, c'est le Dieu qui préside aux batailles qui doit jeter le dé d'airain de la décision. » A la nouvelle que Windischgraetz avait fait fusiller Robert Blum, il dit à Beust, alors ministre à Berlin : « Il a bien fait, quand j'ai un ennemi en mon pouvoir, je l'anéantis. »
« Je considère Bismarck, disait le roi, comme un œuf duquel je veux faire éclore un ministre. » Dans cette pensée, il le nomma d'abord premier secrétaire (mai 1851), et bientôt après titulaire délégation à Francfort (15 juillet). Le nouveau diplomate vint là se convaincre à son tour de ce.
qu'il aurait pu apprendre du secrétaire florentin <i qu'aux places de spectateur on voit le monde politique tout différent de ce qu'il est derrière les coulisses* ».
Ainsi Cavour et Bismarck entraient dans la carrière officielle, presque au même moment, à la veille du jour où le Prince, sans lequel ils auraient manqué leur destinée, allait être investi de l'omnipotence, l'un à un second rang dont il ne tarderait pas à faire le premier, Tautre en une fonction subordonnée où il languit quelque temps. L'un arrive parce qu'il a abandonné sa caste aristocratique, l'autre parce qu'il la représente. Ce double événement dont on ne soupçonna pas alors l'importance se perdit au milieu du fracas déjà assourdissant de notre tempête intérieure.
Pour constituer un nouveau cabinet, le Président qui n'avait pas un choix très étendu, appela de nouveau Odilon Barrot. Le premier mol de celui-ci fut : « La prorogation de vos pouvoirs au moyen de la revision vous suffit-elle? — Oui, répondit résolument le Prince, mes désirs ne vont pas au delà. » — D'accord sur ce premier point, on le fut aisément sur un second : la modification de la loi du 31 mai. Cette loi n'avait pas été un
1. Discours du 13 mars 1867. — Machiavelli, Discorsiy lib. I, eap. XLvii.
piège tendu à des adversaires. Le Prince ne Tavait pas présentée perfidement avec Tintention secrète de la désavouer quand la majorité se serait compromise en la votant. On Ta vu, c'est la majorité elle-même qui en avait pris Tinitiative et pesé sur lui pour qu'il la proposât. Il n'avait pas tardé à se convaincre de l'étendue de cette lourde faute, et comme il n'apportait aucun amour-propre dans la conduite des afTaires, il résolut de la réparer. Odilon Barrot consentit à l'y aider. On en vint alors au choix des personnes. Le Prince proposa Billault à l'Intérieur. « Il est impossible, répondit Barrot, à cause de son discours sur le droit au travail. — Alors prenez^ Léon Faucher, il est sympathique à la majorité. — Mais, répond Barrot, il est antipathique aux autres partis, il est d'ailleurs intraitable sur la loi du 31 mai ; il préférerait se couper le bras, dit-il, que de toucher à cette arche de salut. » Ne sachant à qui s'adresser, le Prince constitua provisoirement un ministère d'affaires, composé d'hommes distingués, quelques-uns éminents : Vaïsse, réputé un administrateur consommé ; de Boyer, un magistrat d'autorité et de remarquable talent; Schneider, un industriel hors ligne; Vaillant et Randon, des soldats de valeur; Magne,^ un homme d'affaires habile, Giraud, ami intime de Thiers, érudit et spirituel ; Brenier, diplomate expérimenté; Germiny, financier connu. Ils avaient le tort irrémédiable, aux yeux des chefs parlementaires, de ne pas appartenir à l'Assem-^ bléeetde n'être pas les serviteurs de ses passions.
LE PROLOGUE DE 1870. 37o
Ce ministère d'attente constitué, le Président, mis en éveil par la conduite du général Neumayer , et ne voulant pas que Tincident se reproduisît, commença à sélectionner Tarmée de Paris. Il était sûr des soldats, des sous-officiers et des officiers; il Tétait moins des généraux. Quelques-uns, tels que Bosquet, professaient des opinions républicaines ou demeuraient attachés à Cavaignac et à Lamoricière, d'autres aux princes d'Orléans ou à Changarnier. Il fallait sans bruit envoyer au loin les corps qu'ils commandaient et les remplacer par d'autres, conduits par des chefs amis. Enfin, il fallait mettre à la tête de cette armée de choix un général aussi audacieux que Changarnier et plus fidèle. Si le Président ne réussissait pas dans cette double opération, il restait à la merci de ses ennemis. Baraguay d'Hilliers, piqué de ce que les ministres ne croyaient pas nécessaire d'obtenir de l'Assemblée l'autorisation de le maintenir dans ses fonctions militaires, quoiqu'il fût député ne voulant pas être discuté, avait donné sa démission. Castellane appelé de Lyon pour lui succéder (11 juillet 1185) avait obtenu d'être laissé à un poste où il serait plus utile qu'à Paris.
Le Président se serait difficilement tiré d'affaire si son heureuse étoile ne lui avait amené le commandant Fleury.
Fleury était fils d'un riche négociant de Paris, qui lui laissa une jolie fortune. Il la dévora en folies de jeunesse. A la veille d'être réduit aux abois, il se rendit en Angleterre, vers 1837, dans
Tespérance de se refaire par un riche mariage. Il ne trouva pas l'héritière, mais il fut présenté par Persigny au Prince, alors de retour des Etats- Unis. Ces premières relations furent banales et fugitives. A Paris, réduit à Textrême, il se demanda s'il se brûlerait la cervelle ou s'il s'engagerait. Il s'engagea dans les spahis de Yusuf, gagna la confiance de son chef, devint son secrétaire, son inspirateur, son ami. Yusuf le poussa rapidement, chose facile, car, s'il ignorait la science militaire, il savait caracoler, parader, se procurer de superbes chevaux, et il était brave, séduisant, fort aimé de ses camarades. En 1848, après douze années de séjour en Afrique, Lamoricière signa sa nomination de chef d'escadrons- L'officier n'avait pas été plus ménager de ses deniers que le fils de famille; il ne s'était guère astreint aux règles de la comptabilité, et il dut venir à Paris en congé pour chercher les moyens de liquider sa situation embarrassée à Orléansville qu'il quittait. N'ayant pu encore aborder Lamoricière, il se promenait tristement aux Tuileries, quand il rencontra le général de Beaufort : « Quelle chance vous avez eue, lui dit le général, de n'être pas devenu l'officier d'ordonnance du duc d'Aumale! Le rôle des d'Orléans est fini, l'avenir est maintenant au prince Louis-Napoléon ; le voilà député, il va devenir Président de la République. » Ce fut un trait de lumière. Fleury se mit à courir après Persigny, finit par l'atteindre dans un des recoins où il se dérobait à la police. Justement il manquait au Prince, isolé dans l'armée comme
dans la politique, un officier supérieur, audacieux, intelligent, dévoué, qui pût lui servir d'aide de camp et lui gagner le jeune état-major. Persigny comprit que Fleury serait cet auxiliaire désiré. Il le conduisit auprès du Prince. On se reconnut, on s'expliqua, on se convint, on s'engagea; et dès le lendemain Fleury, installé en qualité d'aide de camp m partibus^ suivait partout le futur président, armé d'une canne à épée et d'un revolver, ne prenant pas même la peine, son congé étant expiré, de le faire renouveler, lant il était certain du résultat de l'élection.
Il n'avait pas été attiré vers l'héritier de Napoléon par fanatisme bonapartiste ni par dévouement à une idée quelconque ; il avait obéi à un instinct de beau joueur qui va où l'on gagnera, où l'on pourra faire une brillante et prompte fortune et bien s'amuser. Plus tard ce qui avait commencé par un calcul devint un dévouement affectueux, sérieux, constant. Elégant cavalier, il avait les formes aimables et les libres allures de qui a beaucoup vécu, et l'aisance souple de qui est habitué à affronter gaiement les périls. Il ne fallait pas demander à son esprit dépourvu de forte culture l'étendue, l'élévation, la vigueur, mais on y trouvait autant qu'on le voulait la justesse et la sûreté du jugement, la perspicacité à discerner la meilleure conduite pour obtenir une réussite. Il excellait à traiter avec les hommes, à s'insinuer dans leur confiance, à flatter leur amour-propre, à caresser ou allumer leur ambition; il savait aussi mena-
ger les rapprochements, remplir avec sang-froid les missions risquées, poursuivre avec dextérité les négociations épineuses. Sa faiblesse était d'aimer à dépenser beaucoup, à mener un train fastueux d'apparat, et à se donner de^Timportance. Au régiment, on le nommait M. le Grand. S'était-il mêlé d'une affaire dans une mesure quelconque, il eût été difficile de lui persuader qu'il ne l'avait pas décidée à lui tout seul. Toutefois, il n'a pas exagéré les services qu'il rendit à cette époque. Ils furent de première importance. Sans son activité, son intelligence, son savoirfaire, le Président eût été enlevé par les vieux généraux d'Afrique coalisés. Il sut désigner les régiments bons à éloigner ou utiles à rapprocher. Sans nuire à personne, il favorisa, assura les dévouements et parvint à réunir à Paris une légion déjeunes officiers distingués sur lesquels on put entièrement compter. Ce fut lui aussi qui désigna au choix du Prince Saint-Arnaud, sous lequel il avait servi à Orléansville.
C'était un intelligent, vigoureux et brillant soldat que ce Saint-Arnaud, capable à un égal degré d'héroïsme et de diplomatie, intrépide à combattre et habile à séduire, tendre et implacable, aimant les aises de la vie et bravant avec stoïcisme les épreuves de la maladie et de la mort. Les commencements de sa carrière sont enveloppés d'une mystérieuse obscurité. On sait que, né en 1798, il entra très jeune dans la garde de la maison du roi, qu'il en sortit et ne reprit du service qu'en 1830. Quelle avait été la cause de
cette interruption? Qu'a-l-il fait dans l'intervalle? A-t-il été, comme on Ta dit, comédien ou commis voyageur? Je n'ai pu me procurer aucune information sérieuse sur ce va-et-vient, si ce n'est qu'il se rattachait à des dissipations de jeunesse. Sa fortune commença en i833, quand il eut rencontré Bugeaud à Blaye. Celui-ci l'emmena en Afirique, en fit, avec Trochu, son élève favori. Le 1®^ mai 1846, il écrivait d'Alger au ministre : « Voilà un homme qui fera un maréchal de camp selon mon esprit et selon mon cœur. Il est honoré et chéri de ses troupes, redouté des Arabes. Il est depuis près d'un an entre deux insurrections commandées par des chefs très entreprenants et très persévérants. Il a déployé dans ces difficiles circonstances une activité et une résolution rares. » Il revenait encore à la charge le 3 mai 1847 : a Saint-Arnaud commande une subdivision avec la plus haute distinction depuis deux ans et demi, et il est l'homme d'Afrique qui a livré le plus d'actions de guerre pendant cette période. »
« J'ai^ dit Fleury au Prince, le général qu'il vous faut; il commande une brigade à Constantine; son physique est agréable, ses manières distinguées, son inteUigence hors ligne, son caractère aventureux et noble. Il a le don du commandement ; par son langage coloré, son attitude hardie, il inspire aux troupes la confiance et les entraîne. Il s'agit de le mettre en lumière. Chargez-le d'aller dompter la Petite Kabylie qui n'est pas encore soumise, il se distinguera ; vos
journaux célébreront et grossiront ses exploits, vous le nommerez général de division, vous l'appellerez à Paris et vous n'aurez plus rien à craindre de Changarnier ni de qui que ce soit dans votre lutte inévitable avec FAssemblée. » Le Prince accepta ce conseil. L'expédition de la Petite Kabylie fut résolue (fin de mars), et il fut entendu que, dès qu'elle serait en train, Fleury se rendrait auprès de Saint- Arnaud , à titre d'envoyé de la Présidence, en apparence pour suivre les opérations, en réalité pour s'assurer des dispositions du général et s'entendre avec lui. 11 s'agissait, non de lui proposer un coup d'État, que le Prince s'efforçait d'éviter, mais de s'assurer un dévouement qui allât jusqu'où les circonstances l'exigeraient.
La situation du ministère nouveau, difficile en elle-même, fut encore aggravée parla demande inopportune d'une subvention de 1 800 000 francs en faveur du Président. L'argent se faisait de plus en plus rare à l'Elysée. Quand on eut résolu d'envoyer Fleury auprès de Saint- Arnaud, on ne sut comment se procurer les six mille francs nécessaires à l'achat des chevaux, etc. On demanda à Achille Fould de faire escompter un bon par sa maison de banque. Son frère fît répondre que l'on n'escomptait que les
billets de commerce. On eut grand'peine à obtenir un prêt ailleurs.
Montalembert, quoique contrarié de cette demande, Tappuya (10 février 1851). II entama l'examen de la conduite générale du Prince depuis son avènement. Thiers Tavait défigurée, il lui rendit son véritable aspect. En sa vaillante loyauté, il ne craignit pas de défendre celui que ses amis méconnaissaient et déchiraient, de soutenir que le Prince avait tenu beaucoup plus qu'il n'avait promis, à la différence de la plupart des princes et des pouvoirs de ce monde qui promettent en général beaucoup plus qu'ils ne tiennent. « Vous me direz qu'il a fait des fautes? Vraiment? Vous avez découvert cela? Permettezmoi de vous demander si vous avez connu un gouvernement quelconque au monde qui ne fît pas de fautes? II est bien des points sur lesquels je ne suis pas d'accord avec le Président. Il pourra me faire regretter un jour d'avoir cru en lui, il pourra me faire rétracter le témoignage que je lui rends; mais, comme je ne lui dois rien, comme je ne lui demande rien, comme il ne peut rien pour moi, il y a une chose dont je suis sûr : c'est que jamais, par aucune faveur, par aucune complaisance, il ne pourra gâter le plaisir que j'éprouve et l'honneur que je me fais en venant lui rendre ici ce public témoignage, et en venant protester contre une des ingratitudes les plus aveugles et les moins justifiables de cette longue série d'ingratitudes qu'on appelle l'histoire de France. »
S'élevant au-dessus des mesquines querelles an jour, embrassant d'un vaste regard le passé et le présent, il se sépara de Tillusion légitimiste. « La monarchie du vieux droit, je la regrette comme vous et autant que vous, mais je n'y crois pas comme vous ! Je vous envie votre foi sans pouvoir la partager. Comment voulez-vous sérieusement que le peuple français distingue entre un roi et un Président, alors qu'il n'est pas d'exemple, depuis soixante ans, d'un fils ou d'un petit-fils qui ait remplacé son père sur le trône? » Néanmoins, admettant oratoirement l'hypothèse du succès des monarchistes, il leur disait : « Vous vaincrez peut-être, je le veux bien , ce n'est pas ce jour-là, mais le lendemain de ce jour que commenceront vos embarras et vos dangers. Vous verrez renaître contre vous, surgir contre vous, employer contre vous toutes les arme^, toutes les perfidies, toutes les malices, toutes les iniquités, tous les outrages qui ont été employés de votre temps contre les pouvoirs que vous attaquiez; vous les subirez tous, et j'ajoute que vous les aurez tous mérités. » — Paroles justicières, toujours vraies, qu'il ne faut pas laisser mortes et inutiles dans des recueils fermés, qu'il faut reproduire souvent et plus souvent admirer et méditer.
L'Assemblée se montra intraitable et repoussa la subvention. On parla d'y suppléer par une souscription nationale. Le Président refusa et fit annoncer la vente de ses chevaux.
Ce dernier échec ne permettait pas de raainle-
nir le ministère extra-parlementaire. Le Prince se tourna de nouveau vers Lamartine^ qui accepta et s'entendit avec Billault, et cette fois encore ne réussit pas à constituer un cabinet. Il fallut recourir à Tinévitable Odilon Barrot. Celui-ci, malgré les objurgations emportées de sa bellemère et de sa femme en larmes, se rendit à FÉlysée, avec Tarrière-pensée de produire des exigences qu'on repousserait. 11 débuta par proposer à rintérieur Léon de Malleville , ne doutant pas d'un refus immédiat. — Je le veux bien, répondit le Prince. Mais cette solution ne convenait pas à Thiers. Comme il ne faisait pas de l'opposition à demi et ne reculait pas devant les extrêmes, il voulait acculer le Président à l'impossibilité de gouverner en renversant successivement ses ministères extra- parlementaires et en l'empêchant d'en trouver un dans l'Assemblée. Sur ses conseils Malleville refusa. Odilon Barrot, par la faute des parlementaires, dut renoncer à constituer un cabinet parlementaire.
Ses adversaires poussaient de leur mieux le Prince hors delà Constitution. Lui, s'entêtant à n'en pas sortir, appela encore un parlementaire, Léon Faucher. Celui-ci consentait à défendre la revision, mais continuait à se refuser à toute modification de la loi du 31 mai. Le Président se résigna à ne poursuivre pour le moment que la moitié de son programme. Néanmoins les manœuvres de Thiers n'eussent pas permis à Léon Faucher de réussir plus que Lamartine, Billault, Odilon Barrot, si Victor de Broglie, toujours
38 i LEMPIRE LIBÉRAL.
clairvoyant, ferme et désintéressé dans ces crises sans fin, prenant d'autorité le mandat qu'on ne lui offrait pas, ne s'était donné à lui-même la tâche d'assurer la formation d'un cabinet. Léon Faucher se refusait d'adjoindre à son ami Buffet quelques-uns des anciens ministres notoirement compromis avec l'Elysée : Baroche, Rouher, Achille Fould . Victor de Broglie lui fit comprendre qu'il était habile de s'annexer les seuls personnages à redouter comme successeurs. Le Président comprit celte intention. « On a voulu, ditil en lisant la liste, me faire mettre tous mes œufs dans le même panier. » L'introduction de Baroche et de Rouher n'en a pas moins été présentée comme une machination ténébreuse, comme un défi jeté à FAssemlée.
L'époque à laquelle on pouvait constitutionnellement provoquer la revision était arrivée. C'est pour l'obtenir que le Prince manœuvrait, patientait depuis près de trois ans. Son attente serait-elle déçue? Nous voici parvenus à la crise décisive.