‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 61 sur 155 · Né le 6 novembre 1794 à Maromme (Seine-Inférieure · texte numérisé non relu

Né le 6 novembre 1794 à Maromme (Seine-Inférieure

2. Le peintre Amaury Duval dans ses Souvenirs donne, sur le séjour du jeune Pélissier en Morée, d'intéressants détails.

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lions que ron entreprend, dit-il, quand Ton y est forcé, mais que Ton prie Dieu de n'avoir jamais àrecommencer. » Le maréchal Soult ayant blâmé le colonel, Bugeaud le couvrit : « S'il y a justice à faire, c'est sur moi qu elle doit être faite. J'avais ordonné à Pélissier d'employer ce moyen à la dernière extrémité ; il ne s'en est servi qu'après avoir épuisé toutes les ressources de la conciliation. Une rigoureuse philanthropie éternisait la guerre d'Afrique, ou tout au moins l'esprit de révolte, et alors on n'atteignait pas même le but philanthropique. »

Fleury avait essayé de le gagner au Président ; il avait répondu comme Changarnier et Thiers : t( Ni un jour ni un écu. » Néanmoins, au Deux- Décembre, il obéit sans mot dire et notifia à Bosquet, dont on redoutait les attaches avec Lamoricière et les sentiments républicains, qu'il eût à se tenir tranquille et à obéir lui aussi au fait accompli. De corps replet, court, vigoureux quoique ne supportant pas longtemps lallure du trot, les sourcils noirs, sous les cheveux blancs, l'œil vif et perçant; d'humeur caustique , épineux, gouailleur, violent, incapable de refréner le soubresaut d'une sensation ou d'un mécontentement, prompt à percer de saillies cruelles lancées impérieusement d'un ton nasillard, sauf, quand à la réflexion il les jugeait imméritées ou excessives, à les émousser par des retours d'une délicate sensibilité; d'esprit fin, avisé, littéraire, tournant d'agréables petits vers pour les dames qu'il rechercha toujours, admirant en poète la profon-

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deur des grands horizons lumineux des pays da soleil, il possédait abondamment toutes les qualités dont Canrobert était dépourvu : le coup d'oeil sûr, la décision prompte et tenace, la volonté indomptable, Tinstinct des combinaisons stratégiques. Il inspirait à ses soldats de la crainte, 4 ^ respect, surtout de la confiance. Quoiqu'ils ne L^ vissent pas fréquemment comme Canrobert, dan. ^ les tranchées et dans les ambulances, il lea ^ donnait la sécurité de se sentir tenus vigoureii^ -^ sèment en main. 11 ne trompa pas Tattente d l'armée, il ne faiblit pas un instant, et se montra jusqu'au succès, résolu et patient; il march sans précipitation et sans défaillance vers un bu"^ bien défini dont aucune opposition, ni aucune difficulté ne le fit s'écarter.

A Tétat-major général, il trouva Trochu. Il li^ dit : «Mon cher Trochu, nous nous connaissons depuis trop longtemps, nous ne pourrions pas vivre ensemble, vous quitterez le quartier général ce soir même et irez prendre le commandement d'une brigade*. » 11 avait mieux que Trochu, en son premier aide de camp, Charles Cassaigne, ami sûr, homme et officier d'une valeur exceptionnelle, hors ligne.

Pélissier prenait possession de son comman-

1. Trochu fut en effet nommé général de brigade. H écrivait à ce sujet à Gastellane, 18 décembre 1854: « En m'élevant au rang de général de brigade, TEmpereur m'a comblé. U aurait certainement trouvé à récompenser dans mon arme, en Orient, des colonels qui avaient mieux et plus longtemps mérité que moi. Son choix est venu me chercher sans que j'aie pu ni dû l'espérer. »

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dément avec des idées diamétralement opposées à celles que TEmpereur avait voulu imposer à Canrobert. L'Empereur eût voulu qu'une portion de Farmée détachée de la place marchât sur Tennemi, livrât bataille et ne revînt au siège qu'après avoir opéré l'investissement dans un large rayon; Pélissier était décidé à ne déplacer aucune fraction quelconque de son armée, à pousser devant soi, à poursuivre le siège à fond et à ne livrer bataille qu'après avoir détruit la partie sud de Sébastopol et livré l'assaut. — Une grande bataille extérieure perdue, disait-il, une lutte comme celle d'Eylau, même décorée du nom de victoire, serait tout au moins l'impuissance, peut-être le désastre, et elle coûterait aussi cher qu'un assaut; l'insuccès d'un assaut ne serait qu'un temps d'arrêt, un mécompte toujours réparable. Le plan de l'Empereur, rationnel au début des opérations, avait cessé de l'être dans la situation dont il héritait. — Niel rappelait-il comme une des règles les plus incontestables de l'art de la guerre que l'investissement doit précéder le siège, il ripostait qu'en réalité ce n'était pas un siège qui se poursuivait, mais une bataille continue qui se livrait entre deux armées marchant l'une contre l'autre, en remuant de la terre, construisant des batteries et se disputant la possession du champ clos qui les sépare, comme on se dispute les positions du terrain dans une bataille.

Décidé à ne pas se laisser détourner de ce qu'il considérait comme l'unique chance de suc-

ces et de salut, en priant Vaillant de remercier l'Empereur de sa confiance, il avait dit : « J'ai mesuré Tétendue de mes vastes devoirs, mais pour que je les remplisse longtemps avec succès il faut que vous demandiez pour moi à l'Empereur la latitude et la liberté d'action indispensables dans les conditions de la guerre actuelle et nécessaires surtout à la continuation de l'intime al* liance des deux pays. »

Ainsi mis en règle, sachant que le meilleur moyen d'obtenir de la liberté d'action c'est de la prendre, il arrêta avec Raglan les dispositions suivantes^ sans consulter ni l'Empereur, ni le ministre de la Guerre : 1** on reprendrait l'expédition de Kertsch avec une division française et une division anglaise sous le commandement du général anglais Brown ; 2** on préparerait l 'attaque des contre-approches de l'ennemi, l'enlèvement et l'occupation du Mamelon-Vert et du mont Sapoune ; 3** on procéderait ensuite non à un assaut général, mais à des assauts successifs, préludes de l'assaut général contre le corps de place. « Tout cela est épineux, écrivait Pélissier à Bosquet, mais il est irrévocablement arrêté dans mon esprit de renlreprendre. » En informant le ministre de la Guerre de ce qu'il a résolu, il exprime de nouveau le vœu qu'une latitude suffisante lui soit laissée pour la direction des opérations dans le sens que la succession des événements lui ferait juger le plus utile.

L'Empereur ne l'entend pas de la sorte; il veut demeurer maître de diriger les opérations. Il ré-

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pond à la communicatioa de Pélissier par un télégramme qui condamne l'expédition de Kertsch et prescrit Tinvestissement (23 mai). Pélissier n'investit pas ; au lieu de chercher les Russes au loin, il ne s'occupe que de les resserrer dans la Tille; il fait partir l'expédition sur Kertsch.

Les deux opérations réussissent : les Russes perdent pied hors de la ville et leurs travaux d'approche sont détruits (23 et 24 mai) ; les troupes débarquées à Kertsch s'emparent de la ville, les flottes pénètrent dans la mer d'Azof (26 mai), la parcourent en maîtres, détruisent les immenses approvisionnements préparés et réduisent l'armée de Sébastopol au seul ravitaillement par Pérékop et Ischougar.

Ces succès ne convainquent pas l'Empereur et il ordonne qu'on en revienne à son plan : « Une discussion stratégique par le télégraphe avec toutes les raisons pour ou contre tel ou tel plan me parait impossible », répond Pélissier — (29 mai) . A quoi l'Empereur réplique : « Il ne s'agit pas entre nous de discussion, mais d'ordres à donner et à recevoir. »

Pélissier avait été toute sa vie un soldat des plus disciplinés, il avait obéi docilement à tous les ordres et contre-ordres de Canrobert sans lui donner d'embarras. Allait-il, maintenant qu'il était général en chef, obéir au souverain aussi passivement qu'il avait obéi à son prédécesseur? La règle de conduite à suivre dans ce cas avait été posée par le législateur militaire Napoléon : « Tout général en chef qui se charge d'exé-

cuter un plan quil trouve mauvais et désastreux est criminel. Il doit représenter, insister pour qu'il soit changé, enfin donner sa démission plutôt que dêtre Pinstriiment de la ruine des siens. Des instructions données par un prince ou par un ministre ne sont jamais des ordres militaires et n'exigent pas une obéissance passive ,, . Un ordre militaire même n'exige une obéissance passive que lorsqu'il est donné par un supérieur qui, se trouvant présent au moment où il le donne^ en connaissance de Tétat des choses, peut écouter les objections et donner des explications à celui qui doit exécuter Tordre*. »

C'est ainsi qu'en 1796, général Bonaparte, il refusa d'obéir au Directoire qui lui ordonnait d'envoyer une partie de son armée dans le royaume de Naples. Tous les grands chefs ont agi de même. Le ministre anglais ayant expédié à Wellington l'ordre de faire dans les Asturies une pointe qu'il trouvait risquée, le général répondit ironiquement à Castlereagh : « Quant à votre désir de me faire aller aux Asturies pour examiner le pays et me former une opinion sur ses forces, j'ai à vous dire que je ne suis pas dessinateur. »

Imbu de ces principes, le général Pélissier refuse d'obéir : a Sur une carte, répond-il le 2 juin, par de simples tracés géométriques, on a bientôt construit un plan de campagne très

1. Deuxième observation sur les campagnes de 1796 et 1798. Campagne d'Italie, chap. xviii. Plan de campagne pour Tarmée d'Italie, 29 nivôse an IV (19 janvier 1796).

if

séduisant en théorie; mais quand on lutte corps à corps avec les obstacles, on reconnaît de plus en plus que, pour bien servir le souverain et le pays, il ne faut donner au hasard que ce qu'on ne ^1 peut lui arracher. Je me sens les épaules assez fortes pour le fardeau dont je suis chargé, mais ^\ je le porterai d'autant mieux que je me sentirai une certaine liberté d'allure. » Voilà un langage sensé et correct. Néanmoins l'Empereur revient à la charge. Le 4 juin il fait écrire par le ministre de la Guerre : « Vous êtes à la tête de la plus belle armée qui ait peut-être existé. Une réputation immortelle vous est assurée, mais il faut faire de grandes choses. La conduite du siège même est bien plus dans les attributions du général commandant du génie que dans celles du général en chef; or le général du génie vous a adressé les observations suivantes : « Si vous voulez continuer le siège sans investir la place, vous n'obtiendrez qu'après des luttes sanglantes et acharnées qui vous coûteront vos meilleurs soldats ce qui serait venu de soi-même après l'investissement. » Je suis d'accord avec le gouvernement anglais qui écrit la même chose à lord Raglan : Je vous donne l'ordre positif de ne point vous acharner au siège avant d'avoir investi la place. Concertez-vous donc sans retard avec lord Raglan et Omer-Pacha afin de prendre l'offensive, en agissant soit par la Chersonèse, soit par Simféropol. Nous vous laissons à tous les deux la plus grande latitude sur les moyens à employer. Votre dépêche du 22, qui explique votre

plan, ne satisfait nullement FEmpereur, et lui fait craindre beaucoup de retard et rien de décisif. »

Pélissier ne capitule pas ; il ne prend pas Toffensiye par la Chersonèse ou par Simféropol; selon sa conception primitive et persistante, il la dirige contre les ouvrages des assiégés, et toujours d'accord avec Raglan, il s'acharne au siège! Le 7 juin au soir, après un bombardement de deux jours, les assiégeants se trouvent définitivement les maîtres du Mamelon-Vert, des ouvrages Blancs, de Touvrage des Carrières et de toutes les défenses extérieures de l'ennemi. Peu après, la diversion sur Anapa obtenait la même réussite que celle sur Kertsch.

Ces succès avaient causé dans l'armée une véritable exaltation de confiance. Le 9, la Reine envoyait ses félicitations à ses troupes, et elle y associait Pélissier. De Paris, rien de l'Empereur avant le 14. A cette date une lettre aigre-douce: « J'ai voulu, avant de vous féliciter du brillant succès que vous avez obtenu, connaître ce qu'il coûtait de sacrifices; j'en apprends le chiffre par Saint-Pétersbourg. J'admire le courage des troupes, mais je vous fais observer qu'une bataille rangée, qui aurait décidé du sort de la Crimée, ne vous aurait pas coûté plus de monde. Je persiste donc dans Tordre que je vous ai fait donner par le ministre de la Guerre, de faire tous vos eff*orts pour entrer résolument en campagne. »

Pélissier avait déjà, le 9, répondu vertement au télégramme l'engageant à faire de grandes choses : « Je ne puis concéder que depuis mon

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avènement au poste que j'occupe, oous nous soyons bornés à de petites choses. » Sa réponse à Tordre du 14 juin n'est pas moins décidée : « L'exécution radicale de vos ordres du 14 est impossible, c'est me placer entre l'indiscipline et la déconsidération. Votre Majesté ne le îoudra pas. Jamais je n'ai connu l'une; je ne voudrai pas subir l'autre... Que Votre Majesté me dégage des limites étroites qu'elle m'assigne ou qu'elle me permette de résigner un commandement impossible à exercer de concert avec nos loyaux alliés^ à l'extrémité quelquefois paralysante d'un fil électrique. » Et suivant sa coutume de marcher en avant sans s'inquiéter de ce qu'on lui ordonne ou lui conseille de Paris, le 18, toujours en parfait accord avec Raglan, il attaque le grand Redan, Malakoff et les batteries dépendantes.

Malheureusement, il commet plusieurs fautes. Les tranchées n'étaient pas encore assez rapprochées de laplace et il eût fallu cheminer encore pendant quelques semaines par la sape et par voie d'approches successives; l'attaque était donc prématurée. Elle ne fut ni bien préparée, ni bien exécutée. Soit que Pélissier voulût apaiser l'Empereur en associant sa garde au succès décisif, soit qu'il eût pris ombrage de l'ascendant grandissant de Bosquet, trente-six heures avant, il avait donné à Regnault de Saint-Jean-d*Angély, qui ne connaissait ni le terrain ni les tranchées, la place de Bosquet et renvoyé celui-ci, auquel le fouillis des cheminements était familier, dans la

plaine de la Tchernaïa, à la tête du corps d'obse^ vation. Le jour de l'action, avec une insouciance incompréhensible, lui-même se fit attendre une heure au lieu d'où il devait donner le signal da combat, ce qui eut pour conséquence qu'on s'en- fc, gagea avec le plus grand décousu, le général fi Mayran partant trop tôt, Brunet trop tard; nos soldats, lancés de trop loin, ne parvinrent à abor- ^ der les Russes nulle part; ils vinrent se briser contre leur mitraille et leurs balles. Les pertes furent considérables : de notre côté , 3 553 hommes mis hors de combat ; du côté des Anglais, 1 728; du côté des Russes, 5 446 ; Todleben blessé. Trois généraux alliés tués : Brunet, Mayran, John Campbell.

L'échec du 18 juin obligeait à demander au pays de nouveaux sacrifices. Ce despote ne pouvait pas dépenser un centime ni remuer un homme sans le vote des députés ; il dut les réunir en session extraordinaire. Dans son discours (2 juillet), il termina un exposé vigoureux des négociations par un trait direct contre l'Autriche. (( La Russie, qui avait consenti théoriquement à mettre fin à sa prépondérance dans la mer Noire, a refusé toute limitation de ses forces navales, et nous en sommes encore à attendre que l'Autriche exécute ses engagements, qui consistaient à rendre notre traité offensif et défensif si les

négociations n'aboutissaient pas. » — A ces mots : « L'admirable dévouement de Tarmée et de la flotte amènera bientôt, je l'espère, un résultat heureux ; c'est à vous de me donner les moyens de continuer la lutte », le Corps législatif tout entier se lève et répond : « Oui ! oui ! »

La fin du discours produisit une émotion générale. « En terminant, Messieurs, payonsici un juste tribut d'éloges à ceux qui combattent pour la pairie. L'exemple de tant d'abnégation et de jconstance n'aura pas été en vain donné au monde. Que les sacrifices nécessaires ne nous découragent pas, car, vous le savez, une nation doit ou abdiquer tout rôle politique ou, si elle a l'instinct et la volonté d'agir conformément à sa nature généreuse, à son histoire séculaire, à sa mission providentielle, elle doit savoir supporter des épreuves qui seules peuvent la retremper et la porter au rang qui lui est dû. »

Le Corps législatif accorda à l'unanimité un nouvel emprunt de 750 millions, le maintien du contingent à 140000 hommes, la garantie d'un emprunt à contracter par le Gouvernement ottoman, et l'augmentation de quelques impôts, nouveau décime, etc.

Le vulgaire, dès qu'une entreprise rencontre des difficultés ou des ajournements, crie à la mauvaise conduite, surtout s'il veut se faire pardonner de l'avoir d'abord approuvée. Montalembert s'éleva noblement contre cette mesquinerie : « Je sais bien qu'il eût été désirable, dans l'intérêt de l'humanité, de la politique, de nos finances,

que le siège de Sébastopol n'eût pas autant tralaé en longueur, mais je ne crois pas aller trop loin en disant que la gloire de la France, loin de souffrir de ces retards , y a gagné , et que ces échecs partiels ; ces retards fâcheux ne sont après tout que les incidents inséparables de tout grand siège et de toute grande entreprise ; il faut savoir les supporter avec calme. — Je ne parlerai donc de la conduite de la guerre que pour admirer. » Il n'eut pas pour « l'esprit » de la guerre la même indulgence. L'échec de la conférence de Vienne lui en avait fait deviner le secret, il le dénonce pour le conjurer : « Cet esprit a été excellent tant qu'on n'a songé qu'à défendre l'équilibre et à faire rentrer la Russie dans sa tanière; il deviendra détestable si, au lieu de faire l'équilibre , on le défait, et c'est ce qui est à redouter... J'entrevois une phase nouvelle dans cette guerre; il me semble qu'on ouvre sa voile à un souffle jusqu'ici inconnu. Ne l'oublions pas! La guerre à laquelle la France et l'Europe ont applaudi, c'est une guerre d'Orient, et non une guerre d'Occident, c'est une guerre d'équilibre, et non pas une guerre d'ébranlement; en un mot, c'est une guerre conservatrice, et non pas une guerre révolutionnaire. »

Donnons-nous maintenant le plaisir d'admirer ce qui est si rare^ la grandeur d'un caractère,

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L'événement en apparence a donné tort à Pélissier; ses adversaires en profitent et essayent de l'accabler. Non seulement il ne se déconcerte -I pas, mais il redouble de ténacité et de vigueur. « C'est un coup manqué, écrit-il à Paris; malgré la non*réussite, la confiance est dans tous les cœurs et nous prendrons notre revanche. » Il n'a jamais supporté les résistances, il ne tolère même plus les observations. Devant une réunion d'officiers généraux, il dit à Niel qui venait de communiquer une note : a Je vous défends de la manière la plus formelle de rien ajouter à la lecture de votre note, et si vous tentez d'enfreindre mes ordres, je vous préviens que j'aurai recours à des moyens de rigueur. » En même temps, il répare ses erreurs : il remet Bosquet à la place d'où il n'aurait point dû l'enlever, et il charge le génie, selon la règle technique des sièges, de creuser à la sape des cheminements à ciel ouvert jusqu'à trente mètres des contrescarpes de l'assiégé.

On n'eut pas autant de fermeté au quartier général anglais. Raglan avait souffert sans s'en plaindre les diatribes des journaux et les duretés des ministres; l'échec de ses colonnes le consterna. Il fut bientôt après pris d'une attaque de choléra et emporté en peu de jours (29 juin). Cavour, toujours préoccupé des inconvénients de la multiplicité des commandements, fit conseiller au gouvernement anglais de profiter de l'occasion pour établir l'unité, en créant Pélissier générai en chef. Les gouvernements anglais n'ont

pas de ces abnégations. On donna pour successeur à Raglan, Simpson , qui avait servi en Espagne et dans l'Inde, qu'on disait vieux et cassé.

Pélissier imposait silence autour de lui, il ne pou vait arrêter de même les dénigrements officieux adressés à l'Empereur. Niel gardait une certaine modération , Hegnault de Saint-Jean-d'Angély y mettait moins de mesure. Il écrivait par exemple: a L'artillerie et le génie n'ont aucune foi dans le succès de leurs travaux, bien qu'ils les poursuivent avec le plus louable dévouement. » Le plus acharné était un homme d'esprit et de mérite, Béville, qui ne s'habituait pas, après sa participation au Deux Décembre, à ne pas être un des premiers personnages de l'État; il poursuivait de ses sarcasmes pessimistes ceux qu'il considérait comme des usurpateurs de la prééminence à laquelle il avait droit. « L'opération, telle qu'elle a été entreprise contre Sébastopol, mandait-il, n'aboutira pas ; chaque effort tenté dans le même sens n'amènera fatalement que des déceptions, et peut-être des ruines. »

Pélissier secondait ces menées par son affectation à répondre à peine aux télégrammes impératifs de Paris. La légende raconte qu'impatienté de son silence, le ministre lui télégraphia: « Que répond le général en chef? » A quoi il aurait riposté : « Le général en chef répond qu'on l'embête... » — «Quoique j'aie beaucoup de patience, écrivait l'Empereur au général Vaillant, je sens qu'elle sera bientôt à bout; faites-lui comprendre que son intérêt est d'agir autrement (20 juin). »

Le 3 juillet, décidément irrité, il écrit à Vaillant : « Je vous prie d'envoyer cette lettre telle qu*elle est à Pélissier. Sans doute elle est vive, mais je ne puis balancer entre l'avenir de Tarmée, le succès de ma politique et un homme. Tout ce que je dis est littéralement vrai. »

Voici la lettre que le maréchal était chargé de transmettre : « Ma patience est à bout, et je ne puis tolérer plus longtemps que mes ordres soient méconnus, la vie de mes soldats sacrifiée en pure perte, et la vérité altérée par des récits ou ajournée par le silence. Je vous avais dit que si vous vous acharniez au siège, vous y perdriez sans résultat vos meilleurs soldats : c'est ce qui est arrivé. Je vous ai défendu de persévérer dans ce système d'obstination, vous n'en avez tenu aucun compte. Vous avez opposé aux raisons que je vous ai données des raisons sans valeur. Lorsque je vous ai fait demander quels étaient vos plans, vous avez répondu par des phrases banales comme celle-ci : Tenir Npée haute devant ceux qui bougent. Je vous ai fait dire à plusieurs reprises d'envoyer par le télégraphe le nom des officiers DLorts ou blessés, et c'est par la voie publique que j'apprends nos pertes. Votre devoir est d'envoyer au ministre de la Guerre tous les documents qui peuvent faire apprécier les opérations de guerre, et c'est par le gouvernement anglais que les plus importants me parviennent; c'est parles Anglais que j'ai eu connaissance de la délibération des généraux des armes spéciales pour Tattaque du 18, et je ne saurais me dissimuler que

si leur avis avait été suivi, il y aurait eu plus de chances de succès. Voulant persévérer dans le siège, il fallait au moins observer les règles générales de Tari des sièges et ne pas lancera découvert pendant 600 mètres des troupes contre des parapets où Tartillerie de l'ennemi n'avait pas été démontée. Vous auriez réussi par hasard le 18 juin, qu'à mes yeux vous auriez été tout aussi coupable, et je me suis bien gardé de vous féliciter de la prise du Mamelon-Vert, car enfin les soldats que vous faites tuer sans résultat définitif, je ne puis les remplacer. Je vous ai de^ mandé quelles étaient nos pertes et vous les avez dissimulées. Je vais vous dire ce que vous avez perdu depuis que vous avez pris le commandement, 20 040 hommes, c'est-à-dire l'efifectif du beau corps de réserve que je vous avais envoyé pour battre les Russes en rase campagne. Je vous reconnais beaucoup d'énergie, mais il faut qu'elle soit bien dirigée. Ainsi, ou vous consentirez immédiatement à expliquer en détail vos plans au ministre de la Guerre, ou vous ne ferez rien d'important avant d'en avoir demandé le consentement par le télégraphe, ou, si cela ne vous convient pas, vous remettrez de suite en mon nom, au général Niel, le commandement de l'armée. Personne ne connaît cette lettre, c'est à vous de choisir*. »

i. J*ai trouvé dans les papiers deVaillantune copie de cette lettre, faite de sa main, avec cette mention : Par ordre de V Etapereur, cette lettre, expédiée par le chemin de fer le 3 juillet à fi heures du soir, a été retirée de la poste à Marseille le 4 juillet.

Avec tout autre que Vaillant, la lettre eût été expédiée et aurait produit ses lamentables conséquences. Le maréchal se conduisit avec un tact courageux qui ajoute un titre des plus honorâmes à ceux qu'il a acquis dans sa longue et méritoire carrière.

Il avait déjà préservé Canrobert d'une semblable algarade en n'exécutant pas Tordre ; cette fois, il était trop impératif, il fallut s'y soumettre. Seulement, au lieu de placer la lettre dans le pli de Crimée, il l'adressa au général commandant à Marseille avec instruction de ne la remettre au courrier de Crimée que sur nouvel avis. Un hasard heureux ayant amené à Paris le général Mac-Mahon, désigné pour prendre le commandement de la division Pélissier à la place de Canrobert, Vaillant entama par lui son attaque. Le général ne se proposait pas d'aller voir TEmpereur, Vaillant obtint qu'il le fît.

— Je viens, lui dit l'Empereur, de prendre une décision importante: j'ai remplacé Pélissier par NieL — Mac-Mahon fit un mouvement de surprise. — Vous semblez ne pas approuver? — Non , certes, répondit Mac-Mahon, Niel était le dernier à choisir; un siège doit être conduit par un chef de troupes et non par un ingénieur inexpert à manier des hommes; — et il rappela l'exemple de Lefebvre à Dantzîg. Alors l'Empereur invoqua la malheureuse affaire du 18. — Ce n'est pas une raison, riposta Mac-Mahon ; on ne doit pas destituer un commandant en chef pour une affaire malheureuse; il a échoué le 18, il réparera son

échec, voilà tout. Et il répéta : — Niel était le dernier à choisir.

Le lendemain Fleury, ignorant ce qui se passait, se rend à la première heure à Saint-CIoud auprès de l'Empereur afin de lui communiquer, selon son habitude, les informations reçues de ses amis de Crimée. « Dites bien à TEmpereor, lui écrivait-on, qu'il se défie des renseignements de Saint-Jean-d'Angély, Niel et Béville. » L'Empereur lui répond : — L'antagonisme entre Pélissier et moi ne peut durer davantage, j'ai décidé hier son remplacement par Niel, dont je fais le plus grand cas; la dépêche a dû partir dans la soirée. — Ah! Sire, quel malheur, je vous en supplie, contremandez cet ordre. Il y va de la grandeur de l'Empire, il y va de la gloire de l'armée. — Et il développe les raisons déjà données par Mac- Mahon.

Vaillantsurvient peu après, non sur l'invitation de Fleury, mais parce que c'était le jour ordinaire du conseil. Avant la séance, il reproduit les représentations déjà entendues de Mac-Mahon et Fleury. Il démontre avec tant de force, en s'étayant de l'opinion de Napoléon P% combien l'exigence de l'Empereur était peu conforme aux saines notions militaires, il lui représente avec tant d'émotion ce qu'il y avait de cruel à frapper ainsi un brave officier aux prises avec l'ennemi, il dépeint sous des couleurs si vives le désarroi qu'allait jeter dans l'armée une révolution aussi peu prévue dans le commandement après les deux qui s'étaient déjà produites, que l'Empereur

fut à demi convaincu. S'étant rendu à Paris après le conseil, il convoqua aux Tuileries avec Vail- *j lant, Walewski, Persigny, Famiral Hamelin et 4 leur demanda leur avis. Ils furent unanimes à ne pas approuver sa lettre. — C'est bien malheureux, dit l'Empereur, qu'elle soit partie. — Elle est partie, Sire, mais on pourrait la retenir à Marseille. — Retenez-la, répondit l'Empereur.

La lettre, qui avait été expédiée de Paris le 3 au soir, fut arrêtée à Marseille le 4. «.Je crois, écrit Vaillant sur son carnet journalier, avoir rendu un immense service en empêchant cette lettre d'arriver à destination *. »

Le maréchal avait encore un service à rendre, qui était d'obtenir pour Pélissier, maintenu à la fête de son armée, la liberté des mouvements.

1. Mon récit a été fait d'après les notes de Vaillant qui l'a résomé dans son carnet ainsi qu'il suit : — « Mardi 3 juillet. — L'Empereur m'envoie une dépêche terrible pour la faire passer à Pélissier, je l'envoie parla poste et non par le télégraphe, afin de laisser une porte ouverte au repentir. — Mercredi 4 juillet. — Je fais des représentations très vives à l'Empereur sur sa lettre d'hier à Pélissier. Il paraît ébranlé. C'est avant le conseil, qui dure de 9 heures et demie à midi. A 1 heure, Walewski, Persigny, l'amiral Hamelin et moi sommes convoqués aux Tuileries. On discute la lettre à Pélissier. L'Empereur se rend et m'autorise k faire revenir cette lettre de Marseille. Je crois avoir rendu un immense service en empêchant cette lettre d'arriver à destination. »

T. ra, Vi

Jusque-là entre l'Empereur, Niel et le général en chef, il était resté neutre, s'appliquant à amortir les chocs et à conjurer les ruptures ; alors il se prononça nettement en faveur du plan de Péliasier, et vis-à-vis de l'Empereur et vis-à-vis de Niel. Il dit à TEmpereur que le temps des diversions était passé, qu'on serrait la place de trop près pour se distraire par une opération extérieure, qu'il n'était pas possible d'abandonner un seul moment le siège, que si on cessait d'être attaquant on serait à l'instant même attaqué, d'assiégeant assiégé.

L'Empereur, dont la ténacité de Pélissier avait lassé et découragé la persistance, finit par céder aux généreuses instances de Vaillant, et Pélissier fut enfin laissé maître de poursuivre à son gré son siège. Les travaux du génie, sous la direction éclairée de Niel, furent poussés par le général Frossard avec une constance fougueuse et une science vaillante qui*excitèrent l'admiration des deux armées. Le général Thiry dirigeait supérieurement l'artillerie. Parmi ses auxiliaires, le général de brigade Lebœuf se fit remarquer : il fut mis trois fois à l'ordre général de l'armée, et Pélissier écrivait de lui : « C'est un officier des plus recommandables ; il est d'un rare mérite, et je désire pour l'artillerie qu'il atteigne promptement sa troisième étoile. » — L'arrivée de Mac-Mahon, que dès le début Saint-Arnaud avait recommandé « comme un officier de guerre complet » , accrut la confiance de Pélissier : « Avec lui, écrivait-il à Vaillant, je pourrai ten-

ter certaines choses que, franchement, je croirais risquées aujourd'hui. »

Les pertes des assiégés devenaient chaque jours plus cruelles. L'intrépide Istomine et Nachimow (28 juin) succombaient sur le même bastion de Malakoff, également terrible aux assiégés et aux assiégeants, où déjà était tombé Kornilow. Plus la résistance semblait désespérée, plus elle devenait acharnée. Elle prenait un caractère religieux émouvant ; les soldats allaient au combat après avoir invoqué la sainte Vierge et saint Nicolas; ils assistaient dévotement à tous les offices que des prêtres célébraient pour eux dans les bastions. Pendant la semaine de la Passion Tévangile fut lu en présence de toute Farmée et la Pâque célébrée avec une ferveur extatique. Le bombardement redoublant de fureur, les croix, les images saintes ne parurent plus en sûreté dans la cathédrale; elles furent transportées dans une caserne blindée le jour de la Transfiguration; les chants des prêtres répétés par la foule agenouillée étaient interrompus ou couverts par le fracas des bombes.

Pour ces braves, la prière était Texcitation au combat. Ils l'exigèrent de leur général qui le livra jine dernière fois quoique sans espoir. Il fit franchir la Tchernaïa à son armée au pont de Zatkir (16 août) et la lança sur les trois divisions

françaises établies sur les monts Fedioukine. Victorieux un instant, il fut repoussé par les divisions Herbillon et Lefaucheux bien moins nombreuses. Le général Herbillon conduisit l'action avec calme, coup d'œil, et Failly défendit vigoureusement le pont de Zatkir. Les pertes russes étaient énormes : 8000 hommes mis hors de combat. A chacune de leurs sorties ils laissaient sur le terrain un bien plus grand nombre de morts que nous. Leur infanterie beaucoup moins manœuvrière que la nôtre ne savait pas passer avec promptitude de Tordre profond à Tordre mince et se concentrer ou se déployer à propos ; elle s'avançait compacte, en colonne, offrant à nos balles et à nos obus une masse dans laquelle ils ouvraient à coup sûr de sanglants sillons.

Grâce à La Marmora ce fut une honorable journée pour Tarmée piémontaise. On avait voulu un instant la placer en seconde ligne à Balaclava, où elle aurait eu à garder les dépôts et les magasins. La Marmora avait obtenu la rétractation de cet ordre, et il était resté sur les hauteurs de Kamara, en première ligne, défendant Textrême droite des alliés ; c'est ainsi qu'il fut amené à prendre part à la bataille, à côté des Français. Jusque-là Tarmée piémontaise n'avait pu faire montre que de son excellente organisation, de sa discipline, de sa constance à supporter le fléau. A la Tchernaïa, quoique engagée en partie seulement, elle conquit l'estime des armées alliées**

1. Nos officiers en témoignent : Tintendant Bondurand, le colonel d'état- major Desains, écrivaient à Gastellane (18,

Cette fois TEmpereur envoya aussitôt ses félicitationSy en y glissant cependant encore un mot en faveur de son plan favori : « La nouvelle victoire remportée sur la Tchernaïa prouve depuis le début de la guerre la supériorité des alliés sur Tennemi lorsqu'il est en pleine campagne. » Ce qui signifiait : Pourquoi donc, au lieu de les attaquer où ils sont forts, n'allezvous pas les chercher où ils sont faibles?

Cependant les cheminements s'avançaient. Les Anglais, toujours en retard, étaient encore à deux cents mètres du grand Redan, objectif deleur attaque, et nous à quarante mètres seulement de Malakoff et du petit Redan, objectifs de la nôtre. Alors les attitudes des chefs de notre armée changent. Pélissier, si impétueux à marcher avant le 18 juin, malgré les objections de Niel, est devenu très circonspect, et c'est Niel le temporisateur, qui devient l'impatient et déclare les travaux arrivés à ce point qu'un retard n'était plus possible. D'accord avec les Anglais, il réclame un bombardement général pendant trois jours et l'assaut successivement sur tous les points de la ligne en commençant par Malakoff. Cet avis fut adopté. Le bombardement commença le 5, et l'assaut fut décidé pour le 8,

25 août 1855) : « Les Piémontais ont aussi été attaqués par une forte colonne débouchant de la vallée de Tchourgoune. Ils se sont très bien conduits. Le général Pélissier en est enchanté. La brave armée sarde, commandée par le général de La Marmora a opposé une résistance invincible à la gauche de Tarmée russe. Cette journée a montré tout le concours que Ton pouvait attendre de cette bonne armée piémontaise. »

cette fois à midi, pour dépister les assiégés, habitués ;à être attaqués à la première heure.

Le 7 au soir, quand Sébastopol eut été en quelque sorte pilé par le bombardement, Pélissier réunit ses généraux : il leur expliqua la manière dont il entendait procéder. Quoique l'attaque n'eût pas les mêmes chances sur tous les points, elle aurait lieu sur tous, mais successivement ; on commencerait à la droite de Malakoff au petit Redan, puis, à des signaux convenus, au grand Redan, et enfin au bastion central. Quand il se fut assuré que chacun avait bien compris le rôle qui lui était confié, il congédia la réunion par ces mots : « Je suis heureux que vous approuviez mes dispositions; je voulais vous demander vos conseils, quoiqu'il soit présumable que je ne les aurais pas suivis. Allons, messieurs, il se fait tard ; allez dîner et prendre du repos ; bonne nuit. 11 y en aura pas mal parmi nous qui auront demain la gueule cassée, mais Sébastopol sera à nous. » En effet, le lendemain, Sébastopol était à nous.

A onze heures Pélissier est à son poste au Mamelon-Vert. A onze heures et demie, le bombardement|recommence une dernière fois ; chaque chef de corps le suit, montre en main; quand toutes les aiguilles sont arrivées à midi, un silence tragique et solennel se fait; un même cri s'élève : En avant! Vive l'Empereur! les tambours battent, les clairons sonnent, et de toutes parts on s'élance sur les canons prêts à vomir le feu et la mort.

Partout les assiégés sont enlevés par le premier élan des alliés, mais ils font rage de leur artillerie, de leur mousqueterie ; ils se reforment, reviennent à la charge sur les cadavres de leurs camarades, et ils reprennent pied partout, sauf à Malakofif. Or là est la victoire ou la défaite ; ailleurs, les échecs sont sans conséquence si Ton reste maître de ce bastion, espèce de citadelle en terre de trois cent cinquante mètres de long, sur cent cinquante de large, d'où on domine une partie de Sébastopol et d'où l'on prend de revers le grand Redan attaqué par les Anglais, Aussi les Russes, surpris d'abord par l'attaque à une heure où ils ne l'attendaient pas, redoublent d'héroïsme et de fureur. Leurs munitions épuisées, il se servent de haches, de bêches, de pioches, de massues ; ils étranglent, mordent, ils se font massacrer : les cadavres s'entassent en pile les uns sur les autres. Mais nos zouaves et Mac-Mahon ne sont pas moins indomptables. « Qu'allez-vous faire? envoie demander à Mac- Mahon le général Simpson. — J'y suis, j'y reste », répond Mac-Mahon, et il reste.

Heureusement qu'un obus français a embrasé le dépôt des poudres, sans cela il ne resterait que pour sauter en l'air. Quand, sous un ouragan de projectiles, il fait fermer la gorge de la redoute, en remplissant les gabions, on découvre le fil couvert de gutta-percha destiné à allumer les mines que l'on n'avait pu charger. Enfin la poignée de héros russes qui résiste dans le réduit voûté, dernier débris de la tour de MaW

koff, se rend. Krouleff accourt, montre à ses soldats rimage de la Vierge qu'il portait à sa poitrine et s'écrie : « Suivez-moi, mes braves»; mais il fait à peine quelques pas, une balle le renverse.

Michel Gortschacow, après avoir parcouru la ligne des fortifications, comprend que c'est fini, qu'il n'y a plus qu'à courber la tête. A cinq heures il donne l'ordre de battre en retraite sur le côté nord de la ville.

« Les Français, télégraphia le soir même le général Simpson, ont pris Malakoff* et s'y sont établis ; nous avons attaqué le Redan, mais nous avons échoué. » Les Piémontais n'avaient pas été engagés.

Avant de quitter la ville qu'ils ont illustrée par les prodiges de leur résistance, les Russes, ne voulant laisser aux vainqueurs que des cendres, mettent le feu aux édifices publics et privés, aux vaisseaux, à tout ce qui peut flamber. Durant toute la nuit, ce fut un fracas étourdissant de détonations; les pierres, les projectiles volaient de tous les côtés à la lueur d'immenses incendies. Quand on se risqua au milieu de ces foyers, on ne trouva que douze maisons intactes. Pendant plusieurs mois, une combustion souterraine jaillissait en flammes au moindre contact de l'air.

Michel Gortschacow avait été obligé d'abandonner Sébastopol,mais sans écouter les conseils effarés qui lui conseillaient une reculade jusqu'au cœur de la Russie, il garda la Crimée. Il

ne voulut pas permettre aux alliés de s'établir dans le triangle d'où, ayant la possession de la mer, ils eussent été inexpugnables. Il prit une forte position à Simféropol en conservant ses communications avec Pérékop.

Les Russes eurent un succès à Kars, mais par la prise de Sébastopol leur défaite était consommée et la guerre implicitement finie.

Pélissier fut fait maréchal de France. « Je suis heureux de penser, lui écrivit l'Empereur, que grâce à votre énergie vous soyez parvenu à un résultat que beaucoup de monde croyait impossible. Après l'échec du 18 juin, je vous l'avoue, j'avais été très irrité contre vous, non à cause de l'échec en lui-même, mais parce que je croyais que les précautions exigées en pareil cas et les principes invariables de la guerre avaient été négligés. Vous avez noblement racheté cette faute, et je reconnais ce qu'il vous a fallu déployer de force de caractère pour résister à tous ceux qui commençaient à désespérer. »

Après le succès, la volonté de fer du terrible général en chef se détendit, et le brutal impitoyable laissa échapper une explosion de sensibilité. Son cher Cassaigne avait été tué raide par un coup de canon à mitraille, pendant la journée de l'assaut. — Où donc est Cassaigne? demanda le général, ne l'apercevant pas à ses côtés. — Il n'est pas encore revenu, lui dit-on d'abord, puis, sur ses nouvelles interrogations, il est blessé..., il est à l'ambulance — Cassaigne est mort, fit-il d'une voix terrible; Cassaigne est

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mort, car en un jour comme celui-ci, à moins d'avoir un membre emporté, il serait auprès de moi. — L'assaut victorieux, les ordres pour la nuit donnés, il dit : Allons à l'ambulance. — Mais le colonel Cassaigne est mort , lui dit un survivant qui n'était point dans la confidence des ménagements. — Il couvrit de sa main ses yeux remplis de larmes : « J'ai perdu mon meilleur ami » . — Quand Cassaigne fut descendu dans sa dernière demeure à côté de ses camarades de l'état- major tués, Pélissier s'avança. Après un hommage général rendu à tous ces héros, il poursuivit : « Nous les regrettons tous, mais permettez- moi de regretter surtout Cassaigne qui fut mon aide de camp, Cassaigne qui m'a toujours accompagné dans ma carrière d'oflicier général, et qui devait continuer à me suivre dans mon existence militaire, Cassaigne que j'aimais comme un fils et qui devait un jour me fermer les yeux! Et c'est moi qui vient l'ensevelir aujourd'hui!... Pleurons... Séparonsnous... » Et il s'arrêta en sanglotant*.

Pendant les armistices consacrés aux devoirs funèbres, le plus souvent les Russes arrivaient à se disputer avec les Anglais et même à boxer. Entre eux et nos soldats s'établissait au contraire une cordiale camaraderie. « Les Français, a dit un soldat russe, étaient honnêtes et généreux. — Nous les respections, a dit une brave servante des ambulances, à cause de leur vaillance, nous les

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