CHAPITRE SIXIÈME
Liiplmli/ilo .MonliYuma (basson palais d'Asacavall.— Les rois de l'Aaalmsc m reconoaisBCUl vassaux de la couronne d'Espagne.
Pendant les premiers moments du séjour des Espagnols à Mexico, la plus grande cordialité sembla régner enfre Cortès et Montézuma. I.e roi, convaincu qu'il avait affaire à l'envoyé du descendant de Quctzalcohuatl , traitait le générai en
Égal, et le questionnait avec curiosité sur tout ce qui est relatif au gouvernement, aux produits, au commerce et à l'industrie eli»s [u\s de l'I li'ifnt. Kei'nund , dans ses réponses, s'étendait avec complaisance sur la puissance de son maître Charlcs-Uuint, se disait chargé d'une mission toute pacifique, et cachait ses ambitieux desseins sous les dehors les plus aimables et les plus inoffensifs.
Cependant il était décidé a ne reculer devant aucune difficulté pour faire de l'empire de l'Anahuac le plus magnifique fleuron de la couronne du Caslille; mais, malgré le succès qui s'était attaché jusqu'alors à ses pas, il ne se dissimulait pas le danger de sa position. En politique habile, il voulut, avant de rien entreprendre, connaître parfaitement l'immense cité de Mexico-Tenochtitlan, qui comptait alors plus de .300,000 habitants. Il pria donc Montézuma de lui permettre de la visiter en détail , et le roi , qui ne se méfiait plus des Espagnols, s'empressa d'accorder l'autorisation demandée.
La description que nous avons donnée de Tcnochtitlan, dans la première partie de ce travail , est tirée des lettres de Coi'tès, des récils de Bernai Diaz, d'Acosla et de Olavigero; elle nous dispense d'y revenir ici. Nous ajouterons seulement quelques détails tirés d'une des lettres du conquérant a son maître. « La province dans laquelle s est située la capitale du puissant seigneur Montézuma,
> dit-il, est (oui entourée de montagnes très-hautes,
> entrecoupées de précipices. La plaine a environ soixantes dix lieues de circonférence; elle renferme deux lacs' qui » remplissent presque toute la vallée, car, à plus de cin- « quante lieues à l'en tour, les habitants naviguent en canofs. i L'eau de l'un des lacs est salée, celle de l'autre est douce, s Une petite rangée de montagnes, qui s'élève au milieu de o la plaine, les sépare... Les villes et les villages nombreux
' Corlts, lorsqu'il écrivait, ne connaissait pnobabïemcnt pas encore les autres lacs du plateau mexicain.
srcnnxmî partie.
o établis sur les bords des lacs commercent entre eux par » des canots, sans passer par la terre forme. La grande ville
0 de Tcnochtitlan est fondée au milieu du lac salé, qui a ses s marées comme la mer '. Depuis celte ville jusqu'à la terre b ferme, il y a deux lieues de quelque coté qu'on veuille y » enlrcr; quatre larges digues y mènent, et elles sont faites
• de main d'homme... Mexico renferme plusieurs grandes
1 places qui servent de marché; un de ces marchés, entouré » de portiques, est plus grand que la ville de Salamanque. > Soixante mille acheteurs ou vendeurs s'y trouvent souvent s réunis... On remarque, aux différentes entrées de la ville, s des barrières près desquelles se tiennent des commis » chargés de percevoir des droits imposés sur les marchans dises et les objets de consommation. Le peuple y est bien » mieux habillé que dans les autres villes de l'empire. Le » séjour du roi et des grands seigneurs a introduit à Mexico » des habitudes d'élégance et de recherche. La noblesse, en
• particulier, y déploie beaucoup de faste, elle se fnil porter « en litière dans les rues, avec une suîle d'esclaves. Les » mœurs ont beaucoup d'analogie avec celles d'Espagne... o La police de cette vaste capitale remplit d'élonnement et » semble merveilleuse chez une nalion barbare, éloignée » de tous les peuples policés et de la connaissance du vrai » Dieu... »
Les récils des conquérants espagnols sont, en général, empreinte de la plus vive admiration, lorsqu'ils parlent des édifices de Tenochlillan, des magnificences de la cour de Monlézuma, du luxe avec lequel ce prince était servi, des jardins royaux et botaniques, des ménageries, des produits de l'industrie aztèque, etc.
Cortès, après, avoir pris une connaissance exacte de la capitale de l'Anahuac , saisit mieux les dangers de sa position. Il avait vu, en parcourant les rues avec ses compa-
1 Cortès s confondu les effets des vents d'est périodique» avet des marées,
gnons, (jue la population les évitait avec an senliuieiit de liaine mal dissimulée. Il se trouvait dans une cité si étrangement bâtie, qu'il suffisait de couper quelques ponts et quelques digues pour prendre les Espagnols comme dans un piège. Trois on quatre faibles détachements de leurs alliés iniligi' ors avaient seuls été admis à séjourner dans la ville; les Européens étaient, par conséquent, à peu près seuls au milieu de gens qui semblaient disposés à se jeter sur eux au premier signal.
Les Tlaxcallans qui pouvaient s'aboucher avec le général augmentaient ses perplexités, et ne cessaient de l'exhorter à se défier de Monlézuma, de ses promesses et de ses douces paroles. Ils lui répétaient que les égards et les présents du roi cachaient de sinistres desseins, et qu'il avait laissé entrer les Espagnols dans sa capitale, d'après le conseil de ses prêtres, pour pouvoir les immoler tous d'un même coup. Ils ajoutaient enfin que la présence des étrangers causait une vive irritation parmi la noblesse, et qu'elle cherchait le moyen de les anéantir ou de les expulser. La nouvelle que Coriès avait reçue de l'expédition des Mexicains contre les Totonaques, expédition qui lui avait enlevé Escalante, et dont nous avons parlé déjà, et le sonvenirdes sinistres projets des Choiullèques lui faisaient partager les craintes de ses fidèles alliés, et il reconnaissait qu'un ordre de Montézuma pouvait mettre sur pied tous les habitants de Mexico.
Malgré ce danger évident, Fernand ne renonça à aucun de ses projets; pour détourner le péril qui menaçait les siens, il forma le dessein de s'emparer du monarque et de le conserver en qualité d'otage dans le quartier espagnol. Cependant, avant d'en venir à l'exécution, il crut devoir soumettre son idée à son conseil. Quelques-uns de ses officiers, effrayés des difficultés de l'entreprise, étaient d'avis de conclure un traité avec Montézuma et de s'en retourner à la Vera-Cruz ; d'autres, au contraire, se rangèrent de l'avis du général, qui finit par l'emporter.
SECONDE PARTIE
Fcrnand lit alors ses préparatifs avec sa perspicacité habituelle. Il désigna "Velasquez de Léon, Sandoval, Alvarado, Davila et Lngo , cinq de ses compagnons les plus déterminés et autant de soldais pour l'accompagner au palais; il ordonna à vingt-six autres soldais d'élite de le suivre deux à deux , à quelque distance les uns des autres, comme de simples promeneurs, de manière à ne pas éveiller de soupçons, et il mit le reste de ses troupes, tant espagnoles qu'indigènes, sous les ordres de Diego de Ordaz et d'Olid , avec l'injonction de marcher au premier signal, et de placer des gardes aux lieux où les canaux se croisaient. Puis, ayant dit à. Marina de le suivre, il se dirigea vers le palais et fit demander à Monlézuma une audience, qui lui fut accordée, sur-lechamp. Le roi reçut en celte occasion Cortès avec plus de couïiiusio que jamais; il lui donna quelques médaillons très-riches et lui offrit même une de ses filles en mariage. Le général refusa cet honneur en déclarant qu'il était déjà marié, et que la loi chrétienne défendait la polygamie. Mais, impatient d'arriver au but de sa visite, il changea brusquement de ton, reprocha énergiquement au roi la perfidie du seigneur de Nauthian , et demanda une réparation publique pour la mort de quelques Espagnols qui s'en élait suivie. A cette accusation inattendue, Montéznma changea de couleur, et répondit avec beaucoup de vivacité qu'il était étranger à ce qui s'était passé, et que sans doute les Tlaxeallaus, ses ennemis, étaient les inventeurs de cette odieuse calomnie. Pour prouver ia loyauté, il chargea des courriers de partir immédiatement, de s'emparer de Quaughpopoca, seigneur de Nauhtlan , et de tous ceux qui avaient trempé dans le meurtre des Espagnols, et.de les amener à Mexico. 11 eut. soin de remettre à ses envoyés sou bracelet sur lequel était gravé le signe du dieu Huilzilopochtli et qui devait leur servir de lettres de créance. Se tournant ensuite vers Cortès , il lui dit : « Que pourrais-jc faire de plus pour vous convaincre de ma loyauléï ■
Le général paru! persuadé, mais il ajouta que pour prouver ù ses compagnons d'armes l'innocence du monarque, et pour donner en même temps un témoignage public de la bonne intelligence qui régnait entre lui et les étrangers , il serait bon que le roi consentit à quitter pour quelque temps son propre palais et à venir habiter avec les Espagnols celui d'Axacayatl. A celie insidieuse et insolente proposition, Montézuma s'écria, le visage enflammé de colère : * A-t-on jamais oui dire qu'un aussi grand roi que moi ait quitté son palais pour se remet Ire prisonnier aux mains des étrangers? Quand même je me soumettrais a une semblable humiliation, jamais mes sujets ne ie souffriraient! >
Fernand essaya de lui représenter qu'il resterait maître et roi au palais d'Axacayatl, et qu'il y serait traité avec tous les honneurs dus à son rang; mais Montézuma persistait dans ses refus. Alors Velasquez de Léon s'écria, plein de colère: « Général, plus de vaincs paroles, il faut que cet Indien soit notre prisonnier, sinon je lui plonge mon épéc dans le cœur! r
Les regards furieux du jeune Espagnol et la manière dont il avait prononcé ces mots effrayèrent le prince; se tournant vers Marina, il la pria de les lui traduire. Fine et toute dévouée à Cortés, la jeune Américaine comprit que le moment de frapper le coup décisif était arrivé, elle dit a Montézuma d'un air pénétré et avec tous les dehors du plus profond intérêt : « Étant votre sujette, je désire qu'il ne vous arrive aucun mal ; mais je connais le caractère de ces hommes : si vous cédez à leur volonté, ils vous traiteront avec le respect qu'on doit aux princes, mais si vous restez ici, ils ne se feront aucun scrupule de vous tuer, s
Alors Montézuma, à bout de courage, dominé par les circonstances, cl se voyant entouré d'un inextricable réseau, n'essaya plus de résister. Il donna l'ordre du départ d'une voix étouffée par l'émotion. On prépara la litière d'or, les Espagnols l'entourèrent comme pour faire honneur au
SECONDE PARTIE
monarque ; le corlége royal se mil en marche avec la pompe accoutumée; les seigneurs de la cour le suivirent les yeux baignés de larmes. La mullituiie, en le voyant passer, et soupçonnant qu'on entraînait le souverain par force, éclata en murmures et en menaces ; elle semblait n'attendre qu'un signal pour se jeter sur les ravisseurs. Mois Moritézuma, ne voulant pas avoir l'air de céder à la violence, se montra impassible, et déclara à haute voix qu'il avait dessein d'élablir pour quelque temps sa cour dans !e palais d'Axaeayall, et que c'était volontairement qu'il se rendait au milieu des Espagnols. Le peuple, habitué à respecter toutes les volontés Ju roi, se dispersa. Ce fut ainsi qu'un prince puissant se vit emmené prisonnier, par une poignée d'étrangers, sans ombre de résistance ou de combat, en plein jour, au milieu de son immense capitale et de sujets dévoués. L'histoire ne présente pas deux exemples d'une aussi audacieuse entreprise aussi heureusement exécutée.
Montézuma fut traité d'abord, dans le quartier des Espagnols , avee le plus profond respect. Sa maison ordinaire l'avait suivi dans sa nouvelle demeure, on y observait le même cérémonial, la même étiquette qu'autrefois. Ses ministres venaient l'y trouver et y faire avec lui leur travail accoutumé. Tous les ordres continuaient à être donnés eu sou nom, et comme les formes anciennes subsistaient, la nation ne remarquait aucun changement et obéissait avec aulant de promptitude qu'avant l'arrivée des Castillans.
Le roi lui-même sembla bientôt se plaire dans la société de ceux qui étaient en réalité ses geôliers; il prit surtout en affection Cortes et Pedro de Alvarado , dont la gaieté, les saillies et l'adresse dans tous les exercices physiques lui plaisaient infiniment. Il aimait à jouer avec eux au jeu de lodocque et à se montrer généreux en distribuant snr-leelinmp ce qu'il gagnait aux soldats espagnols. Certes, de son coté, exigeait qu'on traitât sou prisonnier en roi, et punissait rigoureusement ceux qui manquaient à ce devoir.
Il lui permellait d'aller aux temples, de naviguer sur le lac, de chasser dans les forêts qui l'entourent, de visiter le magnifique palais d'été de Chapultepec; une garde composée de quelques Espagnols suffisait pour tenir le peuple en respect, pour s'assurer de la personne du prisonnier et empêcher toute tentative d'évasion, (enlative à laquelle d'ailleurs Montézuma ne songeait pas, car il subissait complètement l'influence de son vainqueur, et on ne retrouvait plus en lui le monarque puissant et absolu dont toutes les volontés faisaient loi peu de temps auparavant.
Cependant le malheureux roi n'élait pas au terme -de ses humiliations. Il se trouvait depuis vingt jours 1 au palais d'Axacayatl, lorsqu'il vit arriver Quaughpopoca, le général mexicain qui avait atlaqué 1ns Espagnols à la Vera-Cruz, et auquel l'ordre de se rendre à Tenochtitlan avait été envoyé. Quaughpopoca se présenta devant Montézuma avec l'assurance d'un serviteur qui a accompli les volontés de son maître. Le roi le reçut d'un air indigné, ne voulut pas l'écouter, et le livra à Gortès. Menacé de la question , le général mexicain déclara qu'il n'avait agi que par ordr e de son prince. Il fut condamné à être brûlé vif, avec son fils et trois de ses officiers *. Fernand annonça lui-même la sentence il Montézuma, et il ajouta : « C'est vous qui êtes le véritable auteur du crime, et qui mériteriez le châtiment. A la vérité, votre conduite dans ces derniers temps me porte à l'indulgence, toutefois votre complicité ne saurait rester impunie. » Après avoir prononcé ces paroles, il ordonna à un de ses soldats de mettre des fers aux pieds du monarque. Cet outrage, qu'il considérait comme le prélude de sa mort, remplit d'horreur l'infortuné Montézuma; habitué à se voir traiter presque à l'égal de la divinité, il éclata en larmes et en sanglots. Ses serviteurs et ses courtisans s'efforcèrent de
1 Don Fernand d'Alva indique ce chiffre, 1rs autres historiens disent quinze jours.
1 Don Fernand d'Alva en porto le nombre à qoïoie.
SECONDE PARTIE
le consoler on mêlant leurs gémissements aux siens et en soutenant ses chaînes, afin qu'il n'en sentit pas le poids.
Tandis que celte scène se passait dans l'intérieur du palais, une épouvantable tragédie s'accomplissait à sa porte. On y avait dressé à la hâte un immense bûcher, composé d'armes mexicaines prises dans les arsenaux publics et dans les dépôts des temples; on y fit monter le cacique et ses officiers, et on y mit le feu. Il fut prompte ment consumé; les indigènes, terrifiés par la présence des Espagnols, assistèrent à ce hideux speclacte sans oser lenter un mouvement pour délivrer leurs compatriotes.
Après l'exécution, Cortès, accompagné de quelques-uns de ses officiers, retourna auprès de son royal captif, le débarrassa de ses fers d'un air bienveillant, lui dit que tout était oublié, et que désormais il le traiterait avec les égards et rattachement qui lui étaient dus. Montézuma avait pleuré au moment où il s'était vu enchaîné, il se livra à un accès de joie immodérée lorsqu'on le délivra. Le malheureux prince n'était plus que L'ombre de lui-même; il s'abaissa jusqu'à prodiguer les expressions de sa tendresse et de sa reconnaissance a celui qui venait de lui faire l'outrage le plus sanglant. Fernand lui proposa alors de retourner librement dans son propre palais; Montézuma, complètement annihilé, refusa, en disant que, s'il s'éloignait des Espagnols, il les exposerait aux mauvais traitements des prêtres et de la nation. A partir de ce moment, il ne fut plus qu'un instrument docile entre les mains de ses geôliers; les choses reprirent leur cours accoutumé, et Cortès, maître du roi, exerça une autorité plus grande dans l'empire de l'Anahunc que celle qu'il eût pu acquérir par la force des armes. C'était lui qui régnait en réalité, sous le nom de Kontézuina.
Notre héros profila de -sa position pour charger les siens d'explorer les provinces et les villes de l'empire \ pour faire
1 Les cartes mexicaines, mise* ù U disposition des Espagnols, leur furent fort utiles pour ces explorations.
2Gti [.'EMPIRE MEXICAIN,
nommer partout des employés et des gouverneurs sur lesquels il croyait pouvoir compter, et enfui pour construire sur le lac deux brigantins destinés à lui servir de lieu\ de retraiteencasde revers de fortune. D'aprèsles historiens indigènes, >'cfzalmalquentzin et Tctlahuehuezqnititzin, deux des frères du roi Cacama, furent chargés par ce prince, ainsi qu'un grand nombre de gens de service, d'accompagner les messagers que Cortès envoya à Tezcuco, alin d'examiner les forces de cette ville et de recueillir de l'or. Les deux princes se rendirent ou palais que leur aïeul Nctzahualcoyotl avait fait construire à Mexico, pour s'embarquer avec les Espagnols, qui étaient au nombre de vingt. Au moment où ils allaient monter dans leurs canots, on vit arriver un messager de Montézuma qui tira à part le prince Netzahnalquentzin, et le supplia, au nom de son oncle, et dans l'intérêt de sa sùroté personnelle, de bien traiter les étrangers et de leur donner tout l'or qu'ils demanderaient. Les Espagnols, croyant que cet entrelien secret cachait quelque trahison, se jetèrent sur le jeune prince, l'accablèrent de coups et le traînèrent devant Cortès, qui le condamna à être pendu. Mats, grâce aux supplications de Mnntézuma et de plusieurs seigneurs mexicains, celte inique sentence ne fut pas exécutée. Les messagers partirent. Tezcuco, la plus charmante des villes de l'Anahuae, les remplit d'admiration. Elle était divisée en six énormes quartiers et renfermait quarante mille maisons. Des temples, de superbes jardins, des palais magniiiques , assis sur de vastes soubassements cl entourés de fleurs cl de verdure, bordaient ses larges rues. Le principal sanctuaire de Tezcuco, auquel on parvenait par d'immenses escaliers de porphyre, et le palais de Netzahualeoyotl, érigé avec ses dépendances et ses incomparables jardins au bord du lac qu'il dominait de sa triple terrasse, causèrent surtout le plus vif élonnement aux Espagnols.
Après avoir examiné la ville, ils eurent un entretien avec
SECONDE PARTIE
le prince Ixtlilxochitl, et on leur remil une grande quantité d'or appartenant au roi Cacama. Ils en remplirent un coffre qui avait deux brasses de long, une de large et une toise de haut. Mais ils déclarèrent aux nobles du lieu qu'il leur en fallait davantage, et que cela ne suffisait pas. Chacun des seigneurs tira donc de son trésor particulier une certaine quantité de ce métal si cher aux envahisseurs; on en composa une charge égale à la première.
Corlès fui stupéfait a la vue de ces richesses ; sa satisfaction augmenta lorsqu'on lui fit la description de la grandeur, de la beauté et de la nombreuse population de Tezcuco.
Voyant que tout succédait au gré de ses désirs, le capitaine général exigea l'abolilion complète el définitive des sacrifices humains, et l'obtint en dépit de l' opposition de la caste sacerdotale. L'irritation des prêtres se communiqua à la noblesse lorsqu'on apprit que les filles de Montézuma avaient été baptisées, et que l'une d'elles allait épouser Christoval de Olid. Le pillage effronté auquel les Castillans commençaient a se livrer dans les temples et dans les greniers publics augmenta le mécontentement général. Cacatna, roi de Tezcuco, brave guerrier, profondément irrité de l'humiliation que subissait sa patrie, résolut de profiter de celte disposition pour tenter d'affranchir le pays do la poignée d'aventuriers qui le dominait. Il réprimanda durement les nobles mexicains qui se laissaient imposer le Joug par ces hommes ennemis des dieux, au lieu de les tuer. Mais ils lui répondirent que c'était pour ne pas offenser Montézuma, ami des étnm!:i'i , ? 1 qu'ils ne prenaient point les armes et qu'ils dévoraient tant d'affronts sans en lii i r vengeance. Cacama, voyant le peu de résolution des Aztèques, quitta Tenpchtillati , et se rendit à sa capitale pour y réunir ses vassaux et ses troupes, afin de délivrer son oncle el les Mexicains de leur honteuse servitude, et de venger la mort injuste de Quaughpopoca, de ses parents et amis. Le jeune roi eût réussi peutêtre dans ses desseins , sans la trahison de son frère txtlilxo-
m L'EMPIRE MEXICAIN.
chiil; celui-ci ne lui pardonnait pas d'avoir usurpé le Irône, cl sa haine du nom mexicain l'emportait sur tout autre sentiment. Apres avoir teint de vouloir s'associer aux projets du roi, il s'empara de sa personne, le conduisit à Mexico et le mit entre les mains de l'.ortès, qui le jeta en prison '. Cnanurnlzin, frère du prince dépossédé, monta sur le trône de Tezcuco.
fiacama eut bientôt de nombreux compagnons de captivité. Fernand condamna successivement à la perte de leur liberté tous ceux en qui il reconnaissait des ennemis. Dans ce nombre se trouvaient deux des frères du souverain de Mi;\itij-'Ij.']](x:h;i!l;ui, plusieurs des gouverneurs de provinces et des grands vassaux de la couronne qui étaient venus à la capitule pour présenter leurs hommages à leur prince.
Rien ne résistai! plus au capitaine général. Monlézuma était devenu son humble serviteur, Corlès se décida, en conséquence, à un acle dont la hardiesse cause de l'étoiinement même après tout ce qui s'était passé déjà.
Les deux souverains les plus puissants de l'Anahuac se trouvaient en son pouvoir, le troisième ne pouvait pas lui résister: il exigea que les trois rois se reconnussent vassaux de Charles-Quint, et lui payassent un tribut annuel. Montézutna et ses collègues se soumirent encore à cette humiliation. Les grands de l'empire furent convoqués, ainsi que cela se praliquait dans les occasions les plus solennelles. Le roi de Mexico, assis sur son trône entre les deux attires
1 D'après une autre version, (.'ncaniii sVnil réconcilié avec son frOrc. ktliknrliiil, ff hii avait abandonné la souveraineté du huit pays qu'il ticnqiait. Celle version ajoute qu'Ktlihochitl avait recommande a Cacama de se méfier de Monlénuma , et que ce fut ce prince qui fit prendre traîtreusement le roi de Teicuco par quelques nnlilcs rim\it<iiiis dp sa cour, et qui le livra à Corlès pour se ménager les lionnes grâces du capitaine générai. Ces deux sentiments s'appuient sur des autorités respec tailles. Cependant le récit que nous l'aison.. huu» n'inlile le plus probable.
SECONDE PARTIE
souverains de l'Annhuac ' , prononça une harangue souvent entrecoupée de soupirs el de sanglots. Il rappela à L'assistance les prophéties annonçant l'arrivée d'un peuple issu de Quetzalcohuatl et qui devait prendre possession du pouvoir suprême. Puis il déclara que, reconnaissant ce peuple en la personne des Espagnols, il voulait mettre sa couronne aux pieds de leur tout-puissant monarque. Au moment où Montézuma articula ces mots, il fui interrompu par un murmure confus qui exprimait la douleur et l'indignation, et l'assemblée sembla disposée à se porter à un mouvement de violence. Cortes sut le prévenir adroilement en déclarant qu'il n'entrait pas dans les internions de son maître de priver les rois de l'Anahuac de leurs couronnes, ni d'apporter de changements dans la constitution et les lois de l'empire. Celte assurance, jointe à la crainte qu'inspiraient les Espagnols, et à l'exemple de soumission que donnait Montézuma lui-même, arracha le consentement à l'assemblée. Fernand prit donc place sur le troue, el reçut au nom de son souverain le serment des rois de Mexico, de Tezcuco, de Totoquîhua II, roideTlaeopan, et de tous les seigneurs présents; acte en fut dressé par le notaire de l'armée. 3-.es trois princes livrèrent plusieurs de leurs enfants et de leurs frères au général en qualité d'otages. Les différentes provinces payèrent un énorme tribut à la couronne d'Espagne; Montézuma y joignit l'immense trésor du roi Axayacatl ; la valeur brute de l'or qu'il livra montait à 31,552,000 francs, somme qu'il faudrait multiplier par dix au moins pour en avoir l'équivalent de nos jours ] . Il s'y trouvait en outre une masse de vases, de colliers, de bijoux, etc., incrustés de pierreries; Cortès dit, dans la lettre qu'il adressa a Charles-Quint en lui
1 Cortès, dit don Fernand d'Mva ntliUocliM, avait remis pour ce jourlà son captif en liberté , lotit en lui laissant des gardée.
1 On mit d'abord de cote le quint qui revenait au roi d'Espagne , le reste fut partagé proportionnel lement entre le r.ipilainc général , ses ofliciers et les soldats. Cortès eut plus de 100,000 ducats pour sa part.
envoyant la pari do la couronne , que ces objets étaient hors de prix, du plus merveilleux travail, et qu'aucun souverain d'Europe n'en possédait de semblables. Puis il ajoute : « Votre Altesse verra par elle-même que je ne dis rien qui no soit conforme à la vérité ; le roi Montczuma a fait imiter en or, en argent, en pierres fines et en plumes d'oiseaux, tout ce que produisent la terre et l'eau, et dont il pouvait avoir connaissance; le tout clans une perfection si grande, que l'on croirait voir les objets eux-mêmes. Quoiqu'il m'en ait donné une grande partie pour Votre Altesse, j'ai fait exécuter par les naturels plusieurs autres ouvrages en or, d'après les dessins que je leur ai remis, tels qu'images de saints, crucifix, colliers, plats, tasses et autres vases à boire. Tous ces ouvrages ont été imités avec la plus grande exactitude. »
Faisons observer qu'on ne saurait soupçonner Cortès d'exagérer dans l'épitre que nous venons de citer ; à quoi lut eût servi de mentir, puisqu'il envoyait à Charles-Quint les objets dont il faisait l'éloge?
Près de six mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée des Espagnols à Tenocbtitlan, et jusqu'alors rien n'était venu troubler leur étonnante prospérité; tout semblait marcher au gré de leurs désirs.
Pernand se crut alors assez mattre de Montézuma pour pouvoir lui proposer de changer le culte de l'empire et d'adopter la religion chrétienne. Quelques-uns des historiens anciens disent que, sur ce point, le roi fit preuve d'une inflexible fermeté, et que ni prières, ni menaces, ne le firent fléchir. D'autres au contraire, en. particulier D. Fernand d'Àrva, attiraient qu'il avait déjà appris le Credo, le Pater et YAvé et qu'il commençait à se montrer disposé à recevoir le baptême.
Quoi qu'il en soit , depuis longtemps déjà on célébrait tous les jours le sacrifice de la messe dans l'appartement , de Cortès, et le général avait fait ériger une immense croix au milieu de la cour du palais d'Axacayatl; mais il alla plus
SECONDE PARTIE. 271 loin , poussé par un zèle ardent et par In profonde horreur que devait nécessairement lui inspirer le culte sanguinaire d'Huitzilopochlli cl des abominables divinités de l'Anahuac; il se rendit au grand temple, en brisa les idoles et ies remplaça par les symboles du culte chrétien. Cet acte hardi était peut-être impolitique, vu la situation dans laquelle se trouvaient les Espagnols. Une sourde rumeur se manifesta dans Mexico; la ville sembla sortir soudain d'un long sommeil; les prêlres, les nobles, les gouverneurs de pro-
conciliabules; les mécontents se groupèrent autour d'eux, une vaste conspiration s'organisa et étendit promptement ses ramifications dans toutes les villes importantes de l'Anahuac. Les chefs du mouvement et les prêtres trouvèrent moyen d'avoir des enlrevues avec Montézuma, de relever son énergie, et de lui démontrer qu'il était temps entin de rendre à l'empire son antique indépendance et de l'affranchir du joug que lui imposait une poignée d'étrangers. Montézuma voulut qu'avant de prendre les armes on tentât la voie des négociations; les conjurés y consentirent.
Cependant, grâce à l'intelligente activité de Marina, qui avait su se créer de nombreuses relations, Cortès était instruit de tout ce qui se préparait, et lorsque le roi le fit inviter à un entretien , il savait quel eu était le but. Il s'y rendit. Montézuma le reçut d'un air haut et sévère, qu'on ne lui avait plus vu depuis fort longtemps. « Six mois se sont écoulés, lui » dit-il, depuis que vous êtes dans ma capitale; votre mis- » sion est remplie, vous n'avez aucun motif pour rester s davantage ici, il faut donc partir. Votre sûreté l'exige u d'ailleurs; tous mes sujets, quelle que soit leur condition, b ne veulent plus vous souffrir au milieu de nous, b
L'orgueil castillan de Fernand fut profondément blessé par ce fier langage auquel il n'était pas accoutumé. Cependant ii dissimula et chercha a gagner du temps.
Il répondit donc au roi qu'il était tout disposé à se con-
formeràses ordres, mais que, manquant de vaisseaux, il lui fallait du bois et des hommes pour en construire de nouveaux. Havi de celte prompte obéissance, à laquelle il avait Été loin de s'attendre, Montézuma l'embrassa et mit ù sa disposition les arbres d'une foret voisine de la Vera-Cruz et un grand nombre d'ouvriers.
Toutefois huit jours plus lard, le roi lit appeler de nouveau Fernand, Étala à ses yeux des peintures qui venaient de lui être apportées et lui dit : « Dix-huit bâtiments semblables à ceux qui vous ont amenés sont arrivés sur la eôle ; prenez-les pour retourner dans votre pairie avec vos soldats; il est inutile d'en construire de nouveaux. > Corfes examina les peintures, reconnut des vaisseaux espagnols et crut qu'ils lui amenaient des troupes et de l'artillerie, cl qu'il allait recevoir sa nomination de capitaine général. Sa joie fut extrême, mais de courte durée. Bientôt après une dépêche de Sandoval , qui avait succédé à tëscalanlc en qualité de gouverneur de la Vera-Cruz, lui apprit que la flotte se composait de onze vaisseaux et sept briganlins, qu'elle portail cinq cents matelots, huit cents fantassins, quatre-vingtcinq cavaliers , douze pièces ("'artillerie , beaucoup de munitions, qu'elle était envoyée par Velasquez de Léon, gouverneur de Cuba, el commandée par Pampliilo Narvaez, lequel venait le combattre, lui Curlès, comme t rat Ire et rebelle au roi, parce qu'il avait usurpé le titre de capitaine général et fondé une colonie de son propre chef. » La dépêche fut remise à Fernand en présence de Montézuma : rien dans son extérieur ne trahit l'émotion qu'il ressenlit, il n'en parla pas même à ses ofliciers, de crainte de paralyser leur courage.
Nous ferons connaître dans notre prochain chapitre les causes de celle formidable complication.
1 Us rcrligicuv cl les membres de l'audience de Saint-Domingue avaient fait sommer inutilement Velasquez <ie reienir cette expédition, et de ne pas melirc (l'entrâtes à la conquèle et à la propagation de la foi.
SECONDE PARTIE