‹ L'Empire MexicainChapitre 106 sur 127 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Expédition de Narvaez. — Massacre des nobles aztèques à la fête de Toxcatl, célébrée en l’bonneur du dieu Tezcatlipoca ' . — Siège du ])alais d’Axacayatl. — Mort de Montézunia. — Retraite des Espagnols. — Bataille d’Otuinpan. — Retour à Tlaxcalla.

On se rappelle qii’après avoir fondé la Yera-Crnz, Cortès avait fait partir pour l’Espagne Porto-Carrero et Montijo, en les chargeant de dépêches et de présents pour Charles-Qnint. Depuis longtemps il aUendait leur retour, et il croyait qu’ils lui amèneraient des renforts ; il espérait également recevoir la confirmation ofticielle du grade que lui avaient conféré les magistrats de la nouvelle colonie.

D’après les instructions formelles données aux deux envoyés au moment de leur départ, ils devaient éviter l’île de Cuba; cet ordre n’avait pas été respecté, et Velasquez, instruit par une indiscrétion de Montijo des projets et des succès de Cortès, en éprouva un vif ressentiment et résolut d’empècher à tout prix l’agrandissement de celui qu’il considéra dès lors comme son rival le plus dangereux. Tel fut le motif de l’expédition confiée au dévouement de Narvaez; cet officier reçut Tordre de s’emparer de Cortès et de scs principaux snhordonnés, de les envoyer prisonniers à Cuba, et d’achever ensuite la conquête de l’empire de i’Anahuac au nom de Velasquez. Narvaez débarqua sur le continent américain au mois d’avril 1520; voulant s’assurer la possession d’un lieu fortifié, il fit sommer aussitôt par son aumônier, don Guevara, le gouverneur de la Vera-Crnx, Sandoval, de lui remettre cette place. Au lieu d’obéir à cet ordre donné en termes fort insolents, Sandoval fit enchaîner Guevara et ses compagnons et les envoya à Cortès.

Les captifs s’attendaient à être punis avec la dernière

Tezcatli, miroir.

rigueur ; loin de là, Fernand leur fit un accueil bienveillant , les délivra de leurs chaînes, et réussit même à les atlachei* à sa fortune à force de bons procédés et de présents. Ils lui firent connaître le plan de campagne de son adversaire. Narvaez devait s’assurer le concours des indigènes en se présentant à eux comme un libérateur, comme le restaurateur de l’indépendance de l’Anabuac et du trône de Montézuma.

Jamais, depuis son départ de Cuba, Cortès ne s’était trouvé dans une position aussi critique. En restant à Mexico, il perdait en un moment le fruit de sa campagne, et il laissait à Narvaez le temps de conclure une alliance avec les Indiens; en négociant avec ce dernier, il lui découvrait le secret de sa faiblesse et lui prouvait qu’il le redoutait. Il n’y a^ait donc qu’un parti à prendre : il fallait laisser à Tenochtitlan une garnison chargée de la garde de la ville et du roi, et aller à marches forcées avec le reste de son monde attaquer un ennemi quatre fois supérieur en nombre. Ce fut celui auquel Cortès s’arrêta. Il laissa à Mexico cent quarante hommes sous le commandement de Pedro de Alvarado , et se mit en marche au commencement du mois de mai. Montézuma lui procura des gens de service et des porteurs pour ses bagages.

Toutefois, il avait fait partir quelques jours à l’avance son aumônier, le |)ère Olmedo, le confident de ses plus secrètes pensées, avec quelques hommes habiles et dévoués, et les avait chargés de très -riches présents pour Narvaez, dans l’espoir de le gagner. Narvaez, (jui se trouvait alors à Cempoallan, reçut Olmedo et ses compagnons avec une arrogance* excessive, et traita Cortès de voleur et de traître, auquel il ferait bientôt traueber la tète. Mais Fernand avait i-emis également à ses députés des lettres et de somptueux bijoux pour idusieurs des officiers de l’armée de son adversaire. Cette munificence, en donnant aux nouveaux débanpiés une haute idée de la libéralité de notre héros, lui créa des par-

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tisans parmi ceux qui devaient le combattre et sema la division dans les forces ennemies.

Sur ces entrefaites, Fernand arriva en vue de Cempoallan. Sandoval le rejoignit avec la petite garnison de la Vera- Cruz; la troupe réunie ne comptait que trois cent cinquante liommes, mais c’étaient des hommes d’élite, déjà liabitués an climat, et qui ne redoutaient aucun danger. Narvaez essaya en vain de les séduire en mettant à prix la tête de Cortès.

Celui-ci se trouvait à une lieue de la ville; son rival se porta à sa rencontre ; le combat allait s’engager, lorsqu’une pluie diluvienne vint à tomber. Les hommes de Narvaez rentrèrent découragés à Cempoallan. Celte ville élant ouverte et peu défendue, Fernand se décida à tenter une surprise nocturne. Il y entra à minuit avec sa troupe, armée jusqu’aux dents, et se dirigea vers le grand temple, où Narvaez avait plis ses quartiers; Sandoval et quatre-vingts soldats d’élite en escaladèrent les murailles, et furent bientôt maîtres de la partie de l’édifice dans laquelle le général ennemi s’était retranché avec quelques-uns de ses officiers. Narvaez, blessé après avoir bravement combattu, se rendit, et fut envoyé enchaîné à la Vera-Cruz. Une heure après, tous ceux qui étaient venus pour comhatlre Cortès facclamaient en qualité de capitaine général et s’attachaient à sa fortune. L’expédition tentée par ordre de Velasquez, pour anéantir Fernand, n’eut par conséquent d’autre résultat que de quadrupler les forces de ce dernier, de le mettre à la tête de mille quatre cents fanlassins, de cent chevaux, de dix-huit navires avec leurs équipages, et de lui procurer des armes, de l’artillerie, des munitions de guerre et d’abondantes provisions. L’attaque nocturne avait coûté la vie à vingt et un hommes, dont dix-sept appartenaient au parti vaincu.

Après ce prodigieux succès, Fernand se décida à explorer la côte et à y faire différentes expéditions; déjà il avait organisé quelques corps à cet effet, lorsque de fâcheuses nouvelles arrivées de Mexico l’ohligèrent à changer ses

L’EMIMHE MEXICAIN.

l)lans. Il élait dans la destinée de ce con(jnéranl de se trouver sans cesse en (ace des aventures les plus inattendues; mais son génie élait à la haiiieui* des circonstances, et jamais elles ne prenaient Fei'iiand en défaut, quelque étranges quelles fussent.

De sinistres événements s’étaient passés à Tenoclitillan. Avant le départ de Cortès, Montézuma lui avait dit que l’on appi'ochait de la fêle de Tloxcatl, l’une des plus grandes des Mexicains, et lui avait demandé la permission de la célébrer. Le général ne s’y était point oj)posé, à la condition toutefois (pCon n’immolerait pas de \iclimes humaines.

La veille de la solennité, les indigènes Cirent, suivant l’usage, de grandes illuminations durant la soiiée, et jouèrent de divers instruments; le jour de la fêle ils dansèrent un grand ballet. Plus de mille nobles indiens, revêtus de leurs plus beaux ornements et de leurs plus riches bijoux, se trouvaient réunis dans la cour du temple. Les Tlaxcallans, logés au palais d’Axayacatl, se rappelant que dans les anciennes l'êtes on avait coutume de sacrifier des milliers de leurs concitoyens, jugèrent le moment venu d’assouvir leurs vieilles haines. Ils allèrent trouver Alvarado, et accusèrent perfidement les .Mexicains de s’être réunis pour massacrer tous les étrangers espagnols et indigènes. Les rivalités des nations du nouveau monde les empêchaient ainsi de se réunir contre l’ennemi commun, et les poussaient fatalement à l’oppression générale.

Alvarado se rendit aussitôt au temple; il vit que les Aztèques étaient sans armes, et qu’occupés uniquement du ballet sacré, ils ne pouvaient avoir l’intention sinistre (pi’on leur prêtait; mais ils étaient couverts d’or et de pierreries, et le capitaine espagnol comprit qu’en feignant d’ajouter foi à l’accusation des Tlaxcallans, il s’emparerait facilement de ces trésoi’s. Il plaça donc dix Espagnols bien armés à chacune des portes d’entrée du temple, et il pénétra luimême, à la tête de ses soldats d’élite et d’une troupe d’alliés

SECONDE PARTIE

indigènes, dans la cour du sanctuaire. Alors le massacre commença. En peu d’inslants, les cadavres de la Heur de la noblesse et du sacerdoce mexicains jonchaient le sol du teo~ calli. Les Castillans et leurs alliés dépouillèrent les victimes, et retournèrent à leurs quartiers gorgés de butin.

Après cette hideuse boucherie, les Aztèques prirent les armes, livrèrent plusieurs furieux assauts au palais d’Axacayatl et en commencèrent le siège.

Les Espagnols, épouvantés du nombre sans cesse croissant de leurs ennemis, supplièrent Montézuma d’intervenir en leur faveur. Le monarque, qui partageait le danger de ses geôliers, y consentit, après leur avoir reproché toutefois leur perfidie en termes très-sévères; il chargea un de ses officiers de parler aux assiégeants, et ceux-ci, mus par un sentiment de respect pour leur roi, cessèrent momentanément leurs attaques; mais ils entourèrent le palais d’ouvrages de circonvallation, et convertirent le siège en un blocus. Les amis les plus dévoués de Monîézuma trouvèrent cependant moyen de faire pénétrer des provisions dans la place. En donnant à leur souverain cette preuve de dévouement, ils s’exposaient au plus grand danger; la haine vigilante des assiégeants leur en faisait un crime; ils massacraient sans pitié ceux qui obéissaient aux ordres secrets du roi, quand ils parvenaient à s’en emparer.

Telles étaient les nouvelles qui avaient été portées à Cortès peu de jours après l’heureuse issue de son expédition contre Narvaez. 11 se rendit à la ville amie de Tlaxcalla, y piit quatre jours de repos, et se remit en marche à la tête de mille fantassins et de cent cavaliers espagnols (c’étaient ceux précisément que Velasquez avait envoyés contre lui), et de deux mille Tlaxcallans. Les populations de l’Analmac lui témoignèrent une malveillance extrême en tous les lieux par lesquels il passa; la nouvelle du massacre de Mexico s’était bien vite répandue dans les provinces voisines et y avait causé une indignation générale. Cortès fut particulièiement

L’EMPIUE MEXICAIN.

frappé du froid accueil que lui firent les habitanls de Tezcuco. Les grands vassaux et les princes de la famille de Xetzahualpilli avaient déserté la ville; le seul Ixllilxochitl, en qui la haine de Montézuma et des Mexicains l’enqiortait sur tout" autre sentiment, était resté avec quelques seigneurs de son parti; il reçut le général en ami dévoué et le conduisit au palais de ses ancêtres.

Fernand, après avoir passé également quatre jours cà Tezcuco, reprit la route de Mexico; il y rentra le 24 juin 1520. Si les habitants de la capitale avaient pris la précaution de rompre les ponts, cette rentrée eût été impossible, et rien ne leur eût été plus facile que d’exterminer Alvarado et sa troupe; par une inexplicable négligence, ils n’y songèrent pas. En se dirigeant vers le [valais d’Axacayatl, Cortès ne rencontra que des visages hostiles; cependant, grâce à la troupe qui marchait à sa suite, il regagna sans encombre sa précédente demeure. Montézuma vint au-devant de lui, dans la cour du palais, et lui prodigua des témoignages d’amitié. Fernand ne daigna pas le regarder; et lorsque ses officiers lui firent quelques observations au sujet de ce manque de courtoisie, il leur répondit brusquement ; « Je n’ai pas de politesse à faire à un chien qui nous laisse sans provisions et qui a traité en secret avec Narvaez. » En effet, les Espagnols souffraient de la famine, mais le roi n’y pouvait rien, et partageait leur sort. Quoi qu’il en soit, faccueil grossier de Cortès causa une vive aflliction au malbcureux captif; il se retira dans ses appartements en versant des larmes et en se souvenant des désolantes prédictions de Netzaliualpilli.

Le capitaine général blâma sévèrement Alvarado, cause première de ce redoutable orage, mais il n’osa pas le imnir, de crainte de s’en faire un ennemi. Fernand avait espéré (]ue son retour calmerait les esprits, et qu’il parviendrait encore à rétablir l’ordre; il se trompait : la population de la capitale, exaspérée par la cruuuté, l’orgueil et la rapacité des

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Espagnols, était décidée cette fois à en finir, et à les exterminer tous, afin qu’aucun d’eux ne t)ût faire de l’apports sur l’empire de l’Aiiahuac dans leur lointaine patrie.

Les Européens et leurs alliés établis au palais d’AxayacatI comptaient neuf mille hommes; les vivres leur manquaient complètement, et dès le lendemain du retour de Cortès, le siège fut repris avec une fureur sans égale. Les assauts succédèrent aux assauts. L’artillerie faisait de larges trouées parmi les indigènes entassés dans les rues voisines, mais de nouveaux combattants prenaient la place de ceux qui tombaient; toute la nation aztèque semblait sortir soudain d’une longue léthargie; son réveil était terrible.

Fernand relâcha alors l’un de ses prisonniers, Cuitlahuatzin, frère du roi, et le chargea de négocier avec les révoltés; mais le prince mexicain, plein de courage et ardent patriote, loin de remplir la mission qu’on lui avait confiée, prit la direction du mouvement. Sous ce chef habile, l’insurrection s’étendit de plus en plus. Les assiégeants mirent à diverses reprises le feu au palais, et ce ne fut qu’avec une peine extrême et en détruisant plusieurs bâtiments qu’on parvint à se rendre maître de l’incendie. Les Espagnols firent quelques sorties; Cortès les dirigea toutes en personne, avec une présence d’esprit et un courage inouïs; il semljlait se multiplier, et toujours on le voyait là où le danger était le plus grand.

Il fit construire quatre de ces sortes de parapets roulants et couverts appelés mantas, dans lesquels des travailleurs et des tireurs trouvaient un abri, et au moyen desquels ils portèrent le fer et le feu dans les quartiers voisins. Trois jours après le retour du général, quatre-vingt-quatre Espagnols étaient hors de combat; ils avaient perdu plusieurs centaines de leurs alliés indiens, et les cadavres de quatre à cinq mille Aztèques jonchaient le sol. Bernai Diaz, en parlant de cette guerre, dit que l’artillerie du roi de France n’était pas plus redoutable que la furie des Mexicains.

i; EM PIRE MEXICAIN.

Le môme écrivain rapporte qu’iin jour, alors qu’on se battait avec acharnement autour du ])alais, Moutézuma monta au sommet de la tour principale de l’éditice et aperçut son frère Cuitlahuatzin au plus fort de la mêlée, et revêtu des insignes du commandement snprê:ne. A cette vue, le cœur du malheureux monarque fut rempli d’amertume, car il sentit que, si les Es[)agnols étaient vainqueurs, c’en était fait de l’empire de l’Anahuac; que si, au contraire, les Aztè’ques demeuraient victorieux, son frère resterait roi. Le prompt départ des étrangers pouvait seul lui offrir encore une dernière chance de salut. Il la saisit; se rendant auprès de Cortès qui venait de rentrer au palais, il lui proposa de s’éloigner sans délai, et le général, ne pouvant se faire illusion sur le danger de sa position, et cédant à la nécessité, y consentit, à la condition que les Mexicains déposeraient les armes et ])ermettraient aux siens de jiarlir avec les honneurs de la guerre. Ceci se passait le sixième jour après le retour de Fernand.

Au moment où le roi et le capitaine se séparaient, un tumulte effroyable se lit entendre, les Aztèques montaient à l’assaut de tous les côtés à la fois, quelques-uns de leurs corps avaient déjà franchi le mur d’enceinte, en dépit d’un feu très-soutenu, et on commençait à se battre dans la cour du palais.

Dans ce moment suprême, Montézumase revêtit promjitenient de ses habits royaux et se rendit à la terrasse d’Axacayatl, accompagné de ses ministres et de deux cents Espagnols. Lorsque la foule le vit paraître, il se lit un profond silence, le roi en profita et s’écria d’une voix stridente et fortement accentuée : « Mexicains, je vous remercie du zèle » qui vous a fait prendre les armes i)Our mon service, mais » sachez que je ne suis pas ])risonnier et que, si je le veux, » je puis retourner à mon palais. Si la pirsence des étran- » gers vous irrite, calmez votre colère, leur chef partira J) aussitôt que vous aurez déposé les armes, il vient d’en

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» prendre son Dieu à témoin. Cessez donc de combattre,

» obéissez à mes ordres. »

Le silence continua encore pendant un instant après que Montézuma eut cessé de parler. Mais, tout à coup, une voix s’écria : « Tu n’es qu’un lâche, roi des Aztèques, tu es pri- » sonnier et tu n’oses l’avouer, tu es fait pour manier l’ai- » guille et la navette, comme les femmes, et non pas pour » gouverner une nation de braves. » Ces mots devinrent le signal d’un déchaînement général. Celui qui, d’un geste, faisait trembler jadis tout l’Anabuac devint l’objet des huées et des railleiies de ses anciens sujets. Des paroles, la foule exaspérée passa à l’action, des flèches et des pierres, lancées par des mains mexicaines, atteignirent le monarque à la tète , aux bras et à la jambe; il tomba couvert de sang et fut rapporté dans ses appartements par ses serviteurs. Il y eut alors de l’hésitation i)armi les assaillants, on entendit quelques cris d’effroi, quelques sanglots; mais ce fut une impression passagère; bientôt les hostilités recommencèrent avec un redoublement de fureur, et les Mexicains, tout en se battant, proclamèrent, en qualité de roi, Cacama, alors prisonnier de leurs ennemis, mais qu’ils se flattaient de délivrer promptement. Cortès et ses principaux officiers combattirent avec une extrême audace dans plusieurs aclions successives; mais, malgré les ravages de l’artillerie, les Espagnols furent obligés de se retirer dans leurs quartiers, et les Mexicains s’emparèrent d’un temple très-élevé, peu éloigné du palais d’Axayacatl, et qui dominait le voisinage. Cinq cents nobles, armés de longues lances à pointe acérée d’obsidienne, s’établirent en ce lieu; on leur porta des provisions et une quantité de grosses pierres. Il importait de les déloger de cette i-edoulable position ; Jean d’Escobar les attaqua en vain à trois reprises; enfin, Cortès luimême, quoique blessé à la main, se fit attacher son bouclier et monta à l’assaut, suivi d’une troupe d’élite et avec une irrésistible impétuosité. Le général et ses compagnons firent

des prodiges de valeur, frappant à droite et à gauche, d’estoc et de taille, sans prendre un moment de repos. Ils avaient affaire à des adversaires dignes d’eux , la fleur de la noblesse aztèque se trouvait réunie sur cet étroit espace. La mêlée fut épouvantable, elle dura trois heures. Entin, la valeur castillane l’emporta, les cinq cents mexicains périrent tous, mais quarante-six Espagnols avaient mordu la i)oussière, et tous les autres étaient blessés.

Cependant, cet échec ne fait pas perdre courage aux assaillants, ils recommencent leurs attaques dans la plupart des rues qui aboutissent au palais d’Axacayatl ; Cortès se multiplie; monté sur son cheval de bataille, il se porte sur les points où la lutte est le plus acharnée. Suivi de quelques cavaliers, il se précipite dans la large rue de Tacuba, rompt les masses serrées des Aztèques et y fait un carnage affreux. Mais bientôt il est séparé de ses gens et se voit entouré d’ennemis. Il s’élance dans une autre rue qu’il croit libre, il y aperçoit un de ses plus chers amis, André de Duei’O, désarmé, prisonnier, entraîné au temple voisin par les Mexicains, pour être sacrifié aux dieux. Alors Fernand, Ig rage dans le cœur, se précipite au milieu de la mêlée, immole tous ceux qui essayent de s’opposer à lui, et dégage Duero. Libre de ses mouvements, celui-ci joue du poignard, retrouve son cheval et sa lance. Une foule d’ Aztèques succombent encore sous les coups des deux frères d’armes, qui rejoignent entin leurs gens, et rentrent au palais couverts de poussière cl de sang.

Quant à Montézuma, scs blessures, graves à la vérité, n’étaient cependant pas mortelles. Il gisait dans une grande salle, entourée d’Espagnols; sa contenance exprimait un morne désespoir. Le malheureux prince, blessé par ceux-lcà mêmes qui pendant longtemps l’avaient vénéré presque à l’égal de la divinité, avait le cœur brisé. Suivant quelques historiens, il arracha l’appareil qu’on avait mis sur ses blessures, et refusa de se faire lianser. llerrcra ajoute

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qu’il ne voulut prendre aucune nouiriture pour hâter sa mort par la faim h Quoi qu’il en soit, Montézuma mourut le 30 juin 1520, âgé de cinquante -quati’e ans, après un règne de dix-huit ans et une captivité de sept mois. Bernai Diaz parle de son décès, puis il ajoute : « Nous le pleu- » râmes tous comme un père, nous souvenant des bontés » dont il nous avait comblés. » Le roi laissa [)lusieurs enfants; la postérité de quelques-uns d’entre eux existe encore.

Le capitaine général fit demander aussitôt un armistice au chef éhnemi, afin qu’on rendît les derniers honneurs au monarque défunt, et qu’il pût y assister lui-même. On lui répondit par un refus accompagné de paroles insultantes pour Montézuma. Cortès fit porter le cadavre hors de la place assiégée , dont on s’empressa de refermer les issues. Les anciens sujets de l’infortuné roi ne voulurent pas recevoir son corps; quelques amis dévoués le portèrent en vain de porte en porte, dans les différents quartiers de la ville, partout on l’injuria; ils finirent }>arle brûler sans grande cérémonie au lieu appelé Copalco, sur un bûcher élevé à la hâte, et ils emportèrent secrètement ses cendres pour les réunir à celles de ses prédécesseurs.

Fernand ne pouvait plus se faire illusion, il fallait qu’il s’éloignât de Mexico, où des troupes qui arrivaient des provinces augmentaient d’heure en heure le nombre de scs ennemis. Les Aztèques poursuivaient d’ailleurs leur plan d’attaque avec un acharnement sans égal, ils élevaient des barricades et coupaient les ponts de communication autour du palais d’Axayacatl. 11 n’y avait donc de chance de salut pour les Espagnols que dans la retraite, et il n’y avait pas une minute à perdre; mais Cortès, tout en prenant ce

’ Sahagun et quelques autres écrivains disent que Cortès fit étrangler -^lontézurna , qui n’était plus pour lui qu’un embarras inutile ; cette supposition est inadmissible. La mort du prince , devenu l’humble esclave des Espagnols, ne pouvait que leur nuire.

L’EMPIRE MEXICAIX.

parti extrême, était décidé à ne renoncer à aucun de ses projets et à revenir avec une armée plus nombreuse pour faire la conquête définitive de Tenoclititlan la superbe.

Il fit construire en grosses solives un pont mobile afin que l’artillerie et les chevaux pussent passer les canaux et les fossés, et il prit ses dispositions dernières avec le sangfroid qui ne le quittait jamais. Sur la parole d’un vieux soldat, nommé Botello, qui se mêlait d’astrologie et en (pii on avait grande foi, on se décida à partir la nuit. Avant de s’éloigner, les Espagnols massacrèrent cruellement ceux de leurs pi isonniers qui eussent pu devenir un embarras pour eux. Dans leur nombre se trouvait Cacama, l’ancien roi de Tezcuco; bien qu’enchaîné, il se défendit avec le courage d’un lion, et succomba enfin, percé de quarante-sept coups de poignard.

Fernand mit l’avant-garde sous le commandement de Sandoval; elle se composait de vingt cavaliers, de deux cents fantassins et d’un corps de Tlaxcallans. Le capitaine général prit la direction du centre, où étaient l’artillerie, les bagages et ceux des prisonniers qu’on n’avait pas massacrés ; deux filles et un fils de Montézuma se trouvaient parmi eux. Alvarado et Velasquez furent chargés de conduire l’arrière-garde. .Vvant de partir tous les soldats se chargèrent imprudemment d’assez d’or et d’argent pour embarrasser leur marclie.

Cependant les Aztèques, se doutant des projets de l’ennemi, avaient pris de leur côté de mystérieuses dispositions. De nombreux corps armés étaient distrilniés dans les différents quartiers de la ville, prêts à combattre au premier signal; une foule de canots avaient été préparés le long des digues.

Le !''■ juillet, à minuit, Cortès donne le signal du dé[)art. On se met silencieusement en marche en suivant la chaussée de Tlacopan. Les assauts avaient été suspendus dans la 'soirée; Tenoclititlan semblait plongée dans le repos le jilus profond. Les fugitifs arrivent sans encombre au canal dit de

SECONDE PARTIE

Tecpantzinco*. Le pont volant est jeté sur une coupure de la digue; l’avant-garde le passe lieiireuseinent, mais l’artillerie et la cavalerie le font enfoncer dans la boue; et, tandis qu’on s’efforce en vain de le dégager, une vieille femme, qui vient puiser de l’eau, voit les Espagnols et donne le signal d’alarme, que répètent aussitôt les veilleurs de nuil. Alors un cri formidable retentit dans les airs et des essaims d’ennemis se précipitent de tous les côtés à la fois sur Fernand, sur sa troupe et sur ses alliés; c’est toute la population mâle de Mexico qui, ivre du désir de la vengeance, veut se baigner dans le sang de ceux qui l’oppriment depuis sept mois.

Les trois divisions de Cortès sont séparées les unes des autres et entourées toutes trois d’ennemis; leurs rangs se rompent; entassées dans un espace étroit, elles ne peuvent ni se reformer ni se défendre. L’armée entière semble perdue; une seule poutre, restée sur un des canaux, lui offre encore un passage. Le courage béroique avec lequel le général et quelques-uns de ses compagnons les plus hardis défendent ce dernier moyen de salut permet au gros de la troupe de le franchir et de gagner la terre ferme. Ariivés en ce lieu, les Espagnols se rangent en bataille et font d’inutiles efforts pour dégager ceux de leurs camarades dont ils entendent les cris lamentables, et que les Aztèques emmènent afin de les immoler aux dieux.

Le jour qui commence à paraître éclaii’e une scène affreuse. Deux à trois cents Espagnols, quelques milliers de Tlaxcallans et tous les prisonniers mexicains manquaient à l’appel L Toute l’artillerie, les bagages, le trésor sont

' De leepan, palais d’un roi ou d’un seigneur.

2 Les indications sur le nombre des Espagnols qui périrent dans cette retraite varient considérablement. Corlès , dans sa lettre à Charles V, dit 1.50; liernal Diaz (ch. cxxvin), 870,cbi(ïre évidemment exagéré; Solis (liv. IV, ch. xvin) dit 200; Torquemada, 72; D. ¥. Ixtlilxocliitl , 450, plus 4,000 Indiens alliés et 46 chevaux; Gomarra et Herrera, 290, et Chimalpain (ch. cxxiii), de 400 à 450.

])erdus. Marina, Aguilar, le père Olmedo, Alvarado, Olid, Sandoval, Lngo Ordaz et Avila entourent le capitaine général; mais plusieurs de ses meilleurs officiers et son ami A'elasqiiez sont parmi les morts. A la vne de cet épouvantable désastre, Cortès s’assoit sur une piej-re et verse des larmes amères. Mais il dit, par la bouche de Marina, aux nobles indigènes qui l’entourent : « Xe croyez pas que

je pleure par manque de courage, je songe au triste sort » de mes compagnons et à la reconnaissance que je dois à » Dieu pour les miracles qu’il a opérés en ma faveur, par » l’intercession de sa mère et de ses saints apcMres. Je ne » crains ni les Culbuas ni les Aztèques; quand ils me tue- » raient avec tous mes compagnons, d’autres chrétiens les » subjugueraient, et malgré leur résistance, la loi évangé- » lique s’établira dans ce pays. »

Par un hasard providentiel, les Mexicains ne profitèrent pas de leur victoire. Ils trouvèrent parmi les morts qui jonchaient le champ de bataille le fils et les deux filles de Montéziima. Craignant d’irriter leurs dieux en ne rendant pas les derniers honneurs cà d’aussi illustres défunts, ils suspendirent durant deux journées les hostilités, afin de procéder à la pompe funèbre avec le cérémonial usité.

Pendant ce temps, Cortès, secondé par plusieurs chefs otomis ennemis des Aztèques et qui lui avaient fait précédemment déjà leur soumission, réussit à se fortifier à la hâte dans un temple , bâti sur une hauteur voisine de Tlacopan et consacré à la déesse des moissons. Les Mexicains essayèrent en vain de l’en déloger, bien que, comme il ledit lui-même dans ses lettres, « pas un de ses hommes ne fût en » état d’allonger le bras ou de manier une lance L «

Fernand ([uitta bientôt son lieu de refuge iiour se diriger vers Tlaxcalla, où il espérait refaire son armée au milieu d’une population amie. Vingt-cinq lieues de pays ennemi

' Après la conquête de Mexico, Cortès lit élever en ce lieu une chaiælle en l’honneur de Xotre-Dame de lîon-Secours.

SECONDE DAHTIE.

lui restaient à traverser pour arriver à cette ville. Il se mit en route à l’entrée de la nuit; un soldat tlaxcallan lui servait de guide. Pendant six jours, les Espagnols et leurs alliés marchèrent sans presque s’arrêter, harcelés sans cesse par des corps nombreux de Mexicains, de Teepanèques, d’Acolhuas, qui fondaient sur eux de différents côtés. Il leur fallut, en particulier, livrer un combat assez sérieux près de la ville de Zacamolco; le général y reçut deux blessures à la tète; mais, au milieu de tant de fatigues et de périls, sa présence d’esprit et son invincible fermeté soutenaient le courage des siens. Sa vigilance prévoyait tout, faisait face à tous les dangers, et ses soldats continuaient à le suivre avec la plus aveugle confiance.

Cependant la petite armée diminuait chaque jour; Cortès fit faire des béquilles aux blessés, afin de les mettre en état de le suivre. Dans une de ses lettres* il rend compte de ce que les siens eurent à souffrir. « Nous manquions de » vivres et de munitions, dit-il, nous ne trouvions pas meme » de mais en suffisance. Les Tlaxcallans broutaient fherbe » des champs et priaient leurs divinités de ne pas les aban- » donner. L’ennemi nous tua la jument de Martin de Gam- » boa, ce qui nous fit grand’peine, car, après Dieu , nous » mettions nos espérances en nos chevaux. Toutefois nous » nous consolâmes en la mangeant jusqu’à la peau. »

Cependant les fugitifs n’étaient pas au terme de leurs cruelles aventures. Le lendemain de fafbure de Zacamolco, au moment où ils débouchaient dans la large vallée d’Otilmpan, ils aperçurent une immense armée ennemie, composée de toutes les peuplades alliées aux Mexicains, et de la fleur des forces aztèques, disposée en bataille sur les hauteurs voisines L Cortès, rendant compte de ce qu’il éprouva en ce moment, dit lui-même : « Nous crûmes que celte journée serait la dernière de notre vie ; nous étions

' La douzième.

2 Solis et D. F. d’Alva portent cette armée à 200,000 hommes.

L’EMPIRE MEXIEAIX.

faibles, nos ennemis frais cl vigoureux; ils élaient pleins d’arcleiir et de contiance, nous presque tous blessés, niouranls de faim et de fatigue. » Mais voyant de l’hésilation parmi les siens, il ne voulut point leur donner le temps de la réllexion, et s’écria de celte voix foianidable qu’ils considéraient comme un présage presque assuré de la victoire : « Casti.lans, pas de faiblesse, il s’agit de vaincre ou de périr, en avant au nom de Dieu et de saint Pierre! » Un cri répété par tous lui répondit: « Que Xotre-Seigneur Jésus- Cbrist, la' sainte Vierge et saint Jacques nous soient en aide ! » et la charge commença, tambour battant.

L’ennemi, de son côté, s’avança avec une impétuosité extraordinaire. Son immense supériorité numérique semblait lui assurer la victoire. La mêlée fut terrible. Les Espagnols, à la vérité, remportaient l’avantage dans les petits combats partiels qu’ils livraient; mais dès qu’ils avaient défait un corps ennemi, il s’en présentait un nouveau, et il fallait livrer une bataille nouvelle. Qualrebeures déjà s’étaient [lassées de la sorte, lorsque Cortès aperçut sur une hauteur un groupe de guerriers richement vêtus, entourant le général en chef, Zihuatcaltzin, porté sur un palanquin et tenant le splendide étendard impérial. Se souvenant alors de l’idée superstitieuse que les Indiens attachaient à la possession de ce signe, il eut une inspiration soudaine; s’adressant aux officiers qui l’entouraient, il leur dit vivement en poussant son cheval en avant : « Finissons-en; allons à cet homme. » Pui*s, suivi des [ilus braves de son armée, il culbute tout ce qui s’oppose à son passage , pousse au chef ennemi qu’il renverse d’un coup de lance, et que Juan de Salamanca, cavalier de la plus rare intrépidité, achève aussitôt. Salamanca s’empare de l’étendard , et le remet à Cortès.

Cette action décide de la bataille. Les Aztèques, voyant aux mains de l’ennemi le symbole sacré de la puissance suprême, sont saisis d’une etïroyahle pani([ue; ils se débandent et fuient dans toutes les directions en poussant des hurlements

épouvantables. Espagnols et Tlaxcallans les poursuivent, les massacrent: c’est une véritable boucherie; ils ne s’arrêtent que lorsqu’ils sont fatigués de tuer; le champ de bataille est jonché de morts indigènes. Comme ils avaient cru marcher à une victoire certaine, ils s’étaient couverts de leurs plus magnifiques ornements. Les vainqueurs firent un butin immense en pierreries, en colliers, chaînes, bracelets et armes d’or et d’argent. Cette journée est restée une des plus célèbres de la grande épopée américaine.

Les Espagnols cbantèi’ent un Te Deum pour rendre grâces à Dieu de leur succès; il leur avait coûté cher. Tous ils étaient blessés plus ou moins grièvement et exténués de fatigue. Cependant ils se remirent en marche, et après avoir livré encore un combat sanglant à Teyocan, ils entrèrent sur les terres de la république de Tlaxcalla, et s’arrêtèrent à quelques lieues de la capitale.

Cortès était dévoré d’inquiétude; il se demandait si les Tlaxcallans, qui avaient conclu une alliance avec lui alors qu’il s’était montré cà eux dans tout fappareil de la puissance et de la nouveauté, continueraient à lui être fidèles en le voyant revenir affaibli et blessé. Toutefois, ses craintes étaient dénuées de fondement. Les républicains du nouveau monde envoyèrent au-devant de lui quatre de leurs principaux nobles pour le complimenter et l’engager à se reposer dans leur ville. Dans le nombre, se trouvait son fidèle ami Maxicatzin; le général, pour lui prouver sa reconnaissance, lui fit don de l’étendard royal de Mexico. Le vieux sénateur en eut une joie extrême, et se bâta d’ajouter à ses armes ce glorieux trophée. Fernand fut reçu à Tlaxcalla avec autant de magnificence que s’il eût été vainqueur, et le sénat lui promit de se réunir à lui avec toutes ses forces, afin de le mettre à même de prendre sa revanche et de détruire à jamais l’empire de l’Anabuac. Cortès, pour reconnaître ces bons i)rocédés, fit distribuer à ses alliés le butin recueilli âOtumpan et recommanda à ses soldats d’observer

la discipline la plus sévère, et de ne rien faire qui pût troubler la bonne harmonie entre les deux peuples.

Peu de jours après l’arrivée à Tlaxcalla, les blessures du général s’envenimèrent, il tomba gravement malade, une fièvre cérébrale se déclara. Tant que dura le danger, Fernand se vit l’objet des soins les plus assidus, et il dit dans ses lettres qu’il dut la vie à l’habileté des médecins du pays. Son retour à la santé fut célébré par des réjouissances populaires.

Mais Cortès reçut bientôt une preuve plus signalée encore de l’attachement que ses alliés avaient conçu pour lui. Le sénat prêta de son propre mouvement le serment d’obéissance au roi d’Espagne, et, instruits par le père Olmedo, religieux aussi distingué par la science que par les qualités du cœur, les quatre principaux chefs de la république renoncèrent au culte des idoles et demandèrent le baptême. Leur exemple trouva de nombreux imitateurs. Fernand parle de ces conversions dans ses lettres, il les signale comme le plus beau et le plus glorieux de ses triomphes. Il est de fait qu’à partir de ce temps le christianisme fit des progrès marqués dans cette partie du nouveau monde.

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