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PASSAGE CHOISEUL, 2y]'] M DCCCCXI

V Enchanteresse

in 2010 with funding from

University of Ottawa

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RÈs de Bordighera, une maison s'adosse aux falaises roses, un jardin en terrasses descend vers la mer. L'édifice à colonnades ressemble aux temples de Grèce; le jardin, planté de cyprès, d'oliviers et de palmes, ondule délicieusement sur la Riviera. Dans ce paradis ce qu'on remarque tout d'abord, c'est un tombeau.

Le marbre, blanc sous le soleil, imite les anciens sarcophages. Une allégorie le surmonte : la Mort, figurée par une vierge de beauté parfaite qui donne la main à un enfant ailé, l'Amour. Symbole des puissances qui planent éternellement sur la vie humaine. A droite et à gauche, s'incrustent deux médaillons de bronze noir, deux têtes d'hommes opposées par l'expression et par les traits : l'une virile et sévère, l'autre gracieuse comme un profil d'Hylas ou d'Endymion. Sous chacun de ces masques on lit une date, la même: 28 mars 1907. Entre eux, une figure de jeune femme se détache; il n'y a pas encore d'inscription au-dessous.

Presque chaque jour, aux heures de solitude, l'hôtesse de la villa, très grande et très blonde, vient s'asseoir près du monument, sous un pin parasol. Elle lit, elle brode, ou s'attarde à méditer en face de la mer. Alors, en confrontant sa beauté à celle de l'effigie ciselée dans le médaillon sans date, on s'aperçoit que celle-ci est son portrait.

Dans la splendeur du lieu, ce tombeau et cette femme font rêver de quelque poignant

mystère. Les deux hommes, dont les masques s'affrontent en relief sur la blancheur du marbre, et qui dorment à l'ombre légère des palmiers et des tamaris, ont laissé entre eux une place vide; dès à présent, le médaillon anonyme désigne la future occupante. A l'échéance, inconnue et inévitable, elle viendra se coucher entre les morts, lorsque, du fond de leur sommeil, ils l'auront appelée. Elle ne saurait faillir à ce rendez-vous. Ce jour-là, le sculpteur reprendra son ciseau pour graver la date qui manque encore : les passants sauront que tout est fini et que l'histoire est close. Ils se seront rejoints dans la paix souterraine, ces trois personnages d'une tragédie inconnue qui, sans doute, eut pour auteurs l'Amour et la Mort, glorifiés sur ce tombeau.

Cependant, la jeune femme, sereine et comme insoucieuse des fatalités qu'on devine au-dessus d'elle, continue de broder, de lire, ou de songer devant la mer de Ligurie, dont la teinte ressemble à celle de ses yeux. Est-ce donc vraiment une héroïne funeste, cette créature harmonieuse et qui s'apparie si bien, enchanteresse, à l'enchantement de l'heure? Nul reflet d'une horreur

ancienne n'assombrit les prunelles, où se mire l'infini bleuissant, taché par les voiles latines de lumineux triangles.

Quand lady Rowena vint à Paris, son deuil finissait. Elle l'avait porté avec décence mais sans affliction : quelles larmes eût méritées un mari brutal et crapuleux — tout lord qu'il était — autant qu'un ivrogne de White-Chapel? Le monde lui-même, en son habituelle indifférence, n'avait pu voir sans révolte une telle créature meurtrie par cette union qui saccageait toutes ses délicatesses et toutes ses pudeurs. Lord Wilfrid mourut d'une congestion dans un bar, au moment où le procès en divorce allait s'ouvrir. Orpheline et libre désormais, Rowena, pour fuir le passé, voyagea à travers l'Europe. L'Italie la retint longtemps. Sa mélancolie s'y évapora peu à peu, parmi les cyprès des cloîtres, sur les collines de l'Ombrie, dans la langueur

des couchers de soleil que l'on voit, du cimetière de San Miniato, se fondre doucement audessus de Florence. Elle goûta l'apaisement de Venise, entre les eaux mortes et le ciel de gloire. Dans la tristesse auguste de la campagne romaine, la sienne se perdit et s'effaça. A Ravenne, dans la pinède où le fantôme de Dante surgit le long des canaux livides, dans les églises éclairées par les flammes froides des mosaïques ; à Bologne, au pied des tours qui penchaient sur elle l'ombre des siècles, dans la Chartreuse blanchissante au milieu des plaines de l'Emilie, elle fut la pèlerine qui passe, vêtue de noir, songeuse, mais rassérénée par toute la beauté dont elle s'environne.

Quand son deuil se fut atténué jusqu'à l'indécision des gris et des mauves, elle vint à Paris, t

Les salons s'ouvrirent devant une femme qui portait royalement son nom, sa beauté et sa fortune. Par l'ambassade d'Angleterre, lady Rowena de Cawdor entra de plain-pied dans la société des deux faubourgs. Elle connut aussitôt le triomphe. On décida qu'elle ressemblait aux

princesses de Tennyson par la longue souplesse de sa taille, par la couronne de ses cheveux légers — des cheveux de fée — et par le bleu irisé de ses yeux, tel que celui de certains émaux. Elle eut un soir l'occasion de chanter, et sa voix était un sortilège. Dans sa robe de mousseline lamée, avec son écharpe de brume rose, elle rappelait Viviane, la magicienne, celle par qui l'enchanteur Merlin fut enchanté. Ce qui la rendait plus fascinante encore était le contraste de tant de séductions avec une indolence hautaine qu'elle ne quittait jamais, alors même que la volupté rayonnait d'elle ou s'alanguissait dans sa voix.

Tandis qu'elle chantait, son regard se posa sur un jeune homme debout à quelques pas. EUe remarqua sa beauté et son élégance un peu surannée, qui reproduisait celle des dandies romantiques, d'un Orsay, d'un Alton-Shée ou d'un Lamartine. Le jeune homme, lui aussi, la regardait, et dans cette contemplation assez indiscrète se transfigurait son visage, d'une douceur presque excessive. Il ne cherchait même pas à dissimuler son enthousiasme ni son trouble,

sa physionomie y gagnait une grâce et un éclat singuliers. De ces traits charmants, éclairés par une émotion vraie, se dégageait la poésie des jeunes amoureux.

Il devait avoir deux ou trois ans de moins que lady Rowena, et son visage imberbe offrait un teint aussi blanc que le sien.

Quand les applaudissements cessèrent, il se dirigea vers la maîtresse de maison et la pria de le nommer à son amie.

(c M. Lionel d'Agay. »

Tandis que ces syllabes tombaient et que le jeune homme s'inclinait très bas, lady de Cawdor laissait descendre sur lui un regard qui n'était plus ni indolent ni hautain.

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Riche, sans parents, maître absolu à vingt et un ans de ses biens et de sa personne, favorisé d'un des plus beaux noms de Provence et formé par la nature avec sollicitude pour faire un héros d'amour, Lionel avait dû être créé, comme Euphorion, le fils de Faust et d'Hélène, dans un caprice heureux du destin. Il exerçait une séduction universelle, et même sur des rivaux que ses perfections et ses avantages auraient pu agacer. On en parlait comme d'un être rare et délicieux. Il avait gardé de ses origines la grâce fraîche des jeunes méridionaux blonds à peau claire. Ses façons avaient le parfum de l'éducation britannique. Ses défauts, un peu de mollesse et quelque

préciosité, lui seyaient et complétaient sa physionomie. Sous un dandysme peut-être trop appliqué il montrait une sensibilité ingénue, ombrageuse, qui se rétractait au moindre choc. Cet alliage d'une élégance quintessenciée et d'une délicatesse d'âme presque enfantine était un attrait de plus.

Lady Rowena fut d'abord séduite par ce qui devait valoir immédiatement à Lionel l'attention d'une Anglaise, amoureuse de l'esthétique avant tout : la beauté remarquable du jeune homme. Dans cette passion innée des Anglo-Saxons pour les formes harmonieuses, l'idéalisme n'a guère moins de part que les sens. La jeune femme s'y abandonnait sans plus de scrupule qu'à son goût pour la musique de Bach ou la peinture du Vinci. La grande jeunesse de M. d'Agay, la timidité foncière qu'il ne pouvait, avec tout son usage, dissimuler entièrement, lui imprimaient ce caractère un peu féminin — maidenlike — que l'Anglaise, au rebours de la Parisienne, aime à trouver dans le compagnon de sa vie sentimentale. Lady Rowena savait gré à Lionel de la seule chose qui aurait pu lui nuire

dans l'esprit d'une Française. Tant de délicatesse la charmait, en contrastant d'une façon exquise avec les souvenirs que lui laissait sa première et brutale expérience de la nature masculine.

Dès le début de ses relations avec Lionel, elle entrevit, avant même qu'elle eût nettement conscience d'engager sa vie, un avenir qui peut-être la dédommagerait de son passé.

Depuis cette soirée qui les avait révélés l'un à l'autre, ils se cherchèrent à travers le monde et se retrouvèrent aisément. Si quelque chose peut rendre les salons moins insipides et justifier ceux qui les fréquentent, c'est que nulle part on ne saurait être plus commodément pour filer une intrigue d'intérêt ou d'amour. Rowena et Lionel y conduisirent la leur. Chaque soir ils se voyaient et se parlaient sans obstacle, à la faveur des concerts et des bals; ils eurent ainsi tout loisir de connaître à quel point ils s'étaient devenus réciproquement indispensables.

Pendant les deux premiers mois d'hiver on les vit donc se suivre, à travers la vie mondaine, ne se quitter que pour se rejoindre, apparier, couple idéal, leur jeunesse et leur grâce, qui fai-

saient pardonner leur bonheur. Ils goûtaient des félicités raffinées rien qu'à causer quelques minutes derrière un buisson de lys, une haie d'épaules nues. On aurait pu, sans risque pour eux, surprendre ces propos; ils y échangeaient des impressions d'art, des souvenirs de voyage, des pensées sur la vie; et tout cela, pourtant, devenait entre eux de l'amour, par ce qui s'y mêlait de sympathie mystérieuse. A chaque mot qu'ils disaient ils se rendaient mieux compte de l'accord préétabli qui avait réglé leurs âmes l'une sur l'autre.

Un jour, on ne les vit plus. Cette disparition ne surprit personne : on devina quelque brusque plongée au fond de l'amour et du bonheur.

On ne se trompait pas.

Par une fin de jour harmonieuse et claire, toute pénétrée de la rose lumière hivernale, Rowena et Lionel se promenaient sur la terrasse du Luxembourg, à cet endroit où le jardin royal égale en majesté et en douceur les plus magnifiques de l'Italie. Ils étaient seuls, accoudés aux balustres, et regardaient tourner à quelque distance une ronde de fillettes qui chantaient. De-

vant eux s'étendait un paysage de pierre et d'eau, qui s'adoucissait sous des caresses d'or pâle; entre les sveltes fûts des arbres, qui n'étaient plus que des candélabres noirs, le ciel, alternativement, apparaissait de lilas tendre et de pourpre atténuée.

Les jeunes gens n'en étaient pas à leur premier tête-à-tête; ils s'étaient déjà trouvés seuls bien des fois dans les salles de musées que dédaigne la foule, dans le quartier du moyen âge qui rêve autour de Notre-Dame, et dans la mélancolie des Trianons. Ils n'en avaient point profité pour se dire les mots qui fixent la vie et rendent le bonheur irrévocable. Ils laissaient durer ainsi leurs tacites fiançailles et ne se hâtaient point de saisir la joie assurée vers laquelle ils n'avaient plus qu'à étendre la main.

Mais ce soir-là leurs coeurs débordaient. Lady Rowena tourna vers son compagnon ses yeux magnifiques dont le bleu se violaçait, son visage d'enchanteresse sous le rayonnement de sa chevelure. La tête de Lionel se pencha vers la sienne. Silencieusement, ils se baisèrent aux lèvres, du même baiser pur et hardi qui joignait la bouche

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de la nymphe à celle du pâtre de Sicile au temps des oarystis.

Ils sortirent du jardin, muets, serrés l'un contre l'autre. Comme ils franchissaient la grille, Lionel regarda son amie en suppliant, — elle le comprit. En renvoyant l'automobile qui l'avait amenée, elle dit quelques mots brefs au chauffeur; elle le prévenait qu'on n'eût pas à l'attendre chez elle. Les amoureux suivirent la rue de Médicis jusqu'à la rue de Tournon, qu'ils descendirent. Arrivés devant un vieil hôtel, ils s'arrêtèrent. Lionel guida sa compagne sous la voûte et tous deux montèrent un escalier à la rampe lente et majestueuse. Le logis seigneurial d'Agay abritait maintenant un bonheur qui rajeunissait ses murailles grises.

A leur nouvelle existence ils voulurent un cadre nouveau. Deux jours après, le rapide les emportait à travers la nuit vers la Côte d'Azur. Ils ne se réveillèrent qu'en Provence. Tour à tour, à chaque arrêt, l'employé nommait les édens célèbres par leurs noms harmonieux : Roquebrune, Valescure, la Napoule, Vallauris,

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Juan-les-Pins, Beaulieu, Monte-Carlo. Ce n'était plus la France, ce n'était pas encore l'Italie; c'était un paradis indépendant, entre le ciel et la mer; il rougeoyait de géraniums comme un parc de Londres, il verdoyait, comme une oasis africaine, de cactus et de palmiers. Cette sensation de n'être plus nulle part sur la terre et d'entrer aux pays du rêve exaltait encore l'amour des deux jeunes gens. Même les tracasseries de la douane à Vintimille ne purent les tirer de leur extase. Ils remontèrent en wagon comme des somnambules; ils roulèrent quelque temps encore jusqu'à ce qu'une voix sonore et chantante, une voix italienne, jetât dans le soir ces syllabes :

a. Bordighera! »

L'année précédente, alors qu'elle revenait par étapes de son long voyage, lady Rowena s'était arrêtée un soir dans ce doux exil méditerranéen. Elle avait remarqué la villa à colonnettes, qui était à vendre toute meublée. Par un caprice d'Anglaise riche, accoutumée à satisfaire sur l'heure ses fantaisies, elle s'était empressée de l'acquérir. Elle y avait passé quelques jours, puis elle s'était envolée, car une invincible curiosité du monde et de la vie l'attirait vers Paris. Mais elle s'était dit, en partant, qu'elle garderait cette maison blanche et radieuse au bord de la mer, comme un temple où elle installerait la religion du bonheur si jamais le bonheur entrait dans sa vie. C'était là, songeait-elle, qu'elle se réfugie-

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rait avec l'aimé, pour célébrer les mystères de la félicité dans la solitude. Et, si l'amour ne venait point, la demeure chaste, avec ses marbres candides sous les palmes, resterait fermée, à la garde des deux serviteurs, un jardinier italien et sa femme qui logeaient auprès, dans leur cabane fleurie.

Le jour où la passion de Lionel la rendit certaine que « l'heure dorée », comme on dit dans son pays, avait sonné pour elle, Rowena accourut avec lui vers la maison des palmiers.

Ils comptaient vivre là de longues semaines, des mois peut-être, tant que dureraient l'hiver et le printemps douteux. Ils étaient trop occupés de leur bonheur pour prendre le souci d'arranger l'avenir. Bien sûr, ils se marieraient, ils reviendraient à Paris; ils feraient le voyage du Yorkshire, où étaient le château de lady Rowena, le parc, les pelouses grasses sur lesquelles erraient des paons blancs, les étangs sombres glacés d'or que traversaient des cygnes noirs. Mais tout cela était pour plus tard; ils avaient bien le temps d'organiser leur rêve en conformité avec la fiction sociale, de donner à leur existence sa

façade d'apparat. Pour le moment, ils étaient heureux sans plus de complications que des bergers d'Arcadie. Le mondain un peu trop apprêté, la créature affinée par une aristocratie quasi royale, retournaient, sous le ciel bleu, à l'ingénuité primitive, et leurs âmes s'étaient rafraîchies dans l'oubli de la civilisation quittée. Ils rapprenaient la candeur des églogues.

Un jour, Lionel reçut une lettre qui lui revenait de Paris et qui portait un timbre exotique. Dès qu'il eut jeté les yeux sur l'enveloppe, sa figure s'éclaira.

(( C'est d'Ollivier, )) s'écria-t-il.

Le regard de Rowena l'interrogeait.

(( iMon meilleur ami, expliqua le jeune homme, quelque chose comme un frère aîné... Tu permets?... »

A mesure qu'il lisait, sa joie se manifestait davantage, avec la spontanéité juvénile qui trahissait toutes ses impressions. Parfois il s'interrompait pour donner un éclaircissement à son amie.

« Il est officier de marine... Il a un congé, il

va rentrer en France... Il m'écrit du navire en cours de route. Je suis bien heureux... Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus! ))

Il rayonnait. Depuis des mois c'était la première émotion qu'il éprouvait sans que Rowena seule en fût cause. Elle en conçut un léger dépit. Le véritable amour est jaloux même de l'amitié.

Sans sa joie, Lionel l'eût deviné au ton un peu ironique dont elle lui demanda :

(( C'est donc un ami incomparable?

— C'est le plus noble cœur que je connaisse, l'âme la plus énergique et la plus haute. Il te plairait, Rowena. Figure-toi qu'il appartient à une famille de héros. Ses ancêtres sont des marins depuis le xvii*^ siècle; beaucoup moururent à la mer. Sa mère, qui l'adorait cependant, n'a rien fait pour l'empêcher de suivre leur exemple : elle ne s'en reconnaissait pas le droit. Ces genslà ont une façon à eux de s'aimer. C'est encore de la vieille France. Pierre, en particulier, m'inspire une espèce de culte. Et cela date de loin. De notre première jeunesse, presque de l'enfance. »

Sans remarquer que Rowena, distraite, ne l'é-

coûtait plus guère, il s'animait en faisant l'éloge du camarade fraternel.

(( Nous nous sommes connus au collège; il se trouvait dans une autre classe que moi, car j'étais son cadet de plus de trois ans. Malgré la différence d'âge, qui aurait dû le rendre dédaigneux pour le gamin que j'étais, nous devînmes intimes dès le premier jour où la récréation en commun nous rapprocha. Il se fit à la fois mon conseil, mon modèle, mon protecteur contre les persécutions des (( grands », et mon répétiteur aussi. Il m'imposa d'aimer le travail, à moi qui suis né rêveur et paresseux. Quand je n'étais pas (( dans les premiers », j'en avais honte, à cause de lui. Je l'admirais, il me faisait même un peu peur, et, avec cela, j'éprouvais pour cet ami sévère la confiance la plus absolue. Je souffrais singulièrement de tout ce qui pouvait détourner de moi son affection. »

Il sourit à un souvenir.

(( Vers la fin de ses études, Pierre eut, comme tous les (( grands », une intrigue au dehors. Il fit des prodiges pour me la cacher, par pudeur envers lui-même et par scrupule envers moi, qui

n'étais qu'un enfant : deux sentiments assez rares au lycée. Malgré tout, je surpris son secret. Réellement, j'en fus très malheureux... Mais pardon, je dois te sembler ridicule avec mes histoires de collège... ))

Rowena sourit à son tour, indulgente : cet enthousiasme l'amusait à la fin.

(( Pas du tout, mon ami.

— Veux-tu me donner un très grand plaisir? Je désirerais te faire connaître Pierre; je serais heureux qu'il te connût. Toi, mon unique amour, lui, ma seule amitié véritable, vous devez vous rencontrer... Si tu m'y autorises, je lui écrirai, de façon à ce qu'on lui remette ma lettre sur le bateau quand il touchera terre à Marseille... Je l'inviterai à venir ici... Quoi? cela te contrarie? »

Le visage de Rowena laissait voir, en effet, une sorte de désappointement, et quelque chose qui ressemblait à une bouderie dérangeait un peu l'harmonie habituelle à ses traits de déesse.

(( Nous étions si bien, dans notre solitude! répondit-elle. Que ferons-nous d'un tiers entre nous, quel qu'il soit?

— Vearestj cela me causerait une telle joiel...

Même à cause de toi... Oui, je voudrais qu'il applaudît à mon choix et qu'il constatât mon bonheur, lui, le seul homme dont l'approbation ait quelque prix à mes yeux. Et puis c'est une occasion de t'assurer un ami, de susciter autour de toi un dévouement qui peut te devenir utile à un moment donné. Quand je t'aurai présenté Pierre, il me semble que je serai plus tranquille. Si je venais à disparaître...

— Tais-toi! »

Elle inclina vers lui son visage d'enchanteresse et ils s'embrassèrent.

(( Fais-le venir, ton ami, puisque tu y tiens tant, dit-elle. Mais tâche qu'il ne reste pas trop longtemps. »

Le matin rayonnait, le vent balançait les palmes. Les fleurs rouges riaient plus vives. La joie scintillait dans les petites rides innombrables de la mer.

Les deux amants s'étreignirent en silence. Pierre était bien oublié.

Mais, une semaine après, M. d'Agay prenait le train pour Vintimille et Marseille. Et le surlendemain il débarquait à la gare avec un homme

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de haute taille, un peu plus âgé que lui, brun de cheveux et de visage et d'une physionomie austère, douce cependant. Le nouveau venu contrastait autant que possible avec Lionel. Le dessin énergique des lèvres rases, les méplats puissants des joues, le menton qui saillait vigoureusement, le nez romain accusé avec sécheresse, composaient un ensemble qui aurait paru sévère si la lueur bleue du regard ne l'eût transfiguré. Les yeux s'ouvraient très profonds, de vrais yeux de marin, habitués à la contemplation d'un double infini.

(( Mon meilleur ami, Pierre Ollivier, )) dit Lionel à Rowena, qui était venue en poney-chaise à la gare.

L'officier de marine s'inclina respectueusement. Une flamme rapide avait passé dans ses prunelles quand il s'était trouvé devant l'Enchanteresse. Lady Rowena sourit; elle se tenait debout à côté du petit cheval, et elle paraissait encore plus blonde dans la clarté printanière d'un jour de février sur la Riviera.

Ollivier, par un scrupule de discrétion, n'avait pas voulu devenir l'hôte de son ami. Il s'était logé dans un pavillon tout proche de la Villa des Palmiers, mais il prenait ses repas le plus souvent avec Lionel et lady Rowena. L'officier de marine, mis dans le secret par l'affection toute fraternelle de son ancien camarade, était seul dans le pays à connaître la vérité sur la situation des deux jeunes gens : tout le monde les croyait mariés déjà. Lady de Cawdor n'éprouvait aucune gêne devant ce témoin que Lionel avait jugé digne d'être initié au mystère de leur bonheur; la confiance de l'un commandait celle de l'autre. D'ailleurs, la fière Anglaise, par un sentiment qui était bien de son sang et de sa

race, portait hautement, sans timidité ni bravade, la responsabilité de ses actes. Maîtresse d'elle-même, elle en avait disposé d'une façon consciente et irrévocable : elle aurait, sans la moindre honte, avoué devant l'univers son choix et le don qu'elle avait consenti de sa personne si elle se fût trouvée dans le cas de le faire.

Elle n'accordait pas grande attention à Pierre ; sa propre félicité l'accaparait toute et ne lui laissait guère de loisir pour la curiosité ou la coquetterie. Puis, cet homme brun, énergique, taciturne, ne cherchait ni à briller ni à séduire; il causait peu et sans éclat ; il se rendait évidemment compte qu'un étranger, admis en tiers entre des amoureux, a pour premier devoir de se faire oublier le plus possible. Il y réussissait si bien que, parfois, Rowena et Lionel ne se souvenaient plus du tout de sa présence; à l'heure des cigarettes, il leur arrivait d'échanger devant lui, en toute inconscience, un de ces long kisses qui font défaillir les amants presque autant qu'une prise de possession complète et suffisent aux promis, en Angleterre, pendant

toute la durée de leurs interminables fiançailles, pour tromper leur désir.

Moins absorbée par la tyrannie d'un amour heureux, lady Rowena n'aurait pas manqué d'être frappée par le caractère de Pierre Ollivier, tel qu'il transparaissait à travers sa réserve, par ses façons simples et hautes, par cet air de force tranquille que donne la double habitude du danger et du commandement. Elle eût deviné à le voir, bien qu'il ne ressemblât en rien à un don Juan, ni par les allures ni par le langage ni par le physique même, qu'il devait avoir eu beaucoup de femmes, peut-être sans le faire exprès.

Un jour, cependant, il sortit du mutisme où il s'était confiné. Lady Rowena, dans un moment où une accalmie de sa fièvre sentimentale la rendait à ses habitudes de courtoisie, lui témoignait un intérêt poli pour les vicissitudes de sa vie de marin. Elle sollicita de l'oflicier un récit de tempête comme elle eût demandé à un soldat émérite de lui conter ses guerres.

ce Oh! répliqua modestement OUivier, je n'ai pas grand'chose à vous dire, car jusqu'à

présent je n'ai pas encore fait naufrage. Ce que j'ai de mieux dans mes souvenirs, c'est un cyclone.

— Un cyclone? dit Rowena. Mon père, qui a été longtemps aux Indes, parlait souvent des cyclones qu'il y avait vus. Mais j'avoue que je n'ai jamais pu m'en faire qu'une idée assez confuse.

— Eh bien, imaginez une gigantesque boule d'air qui se déplace en tournoyant sur ellemême avec une vitesse de cent soixante ou deux cents kilomètres à l'heure. Le cyclone naît dans les hautes régions de l'atmosphère; il se creuse et tourbillonne comme un maëlstrom de vent; il descend en spires vertigineuses vers la mer. C'est autour du centre que cette giration infernale s'affole davantage. Le globe aérien se divise en deux hémisphères, l'un qui tourne dans le sens des aiguilles d'une montre, l'autre en sens opposé. Dans l'hémisphère dangereux la vitesse de rotation et celle de déplacement s'ajoutent; dans l'hémisphère « maniable » elles se contrarient. Généralement, on sait la route que doivent suivre ces redoutables promeneurs

qui balaient l'océan, les parages qu'ils affectionnent et l'époque où ils se montrent : le plus souvent au changement de la mousson ou à la retraite des alizés. Mais parfois aussi ils nous arrivent en surprise.

— C'est sans doute ce qui advint pour vous?

— Précisément. C'était la première année que je naviguais. Notre bateau eut la chance de rencontrer un cyclone dans le golfe d'Aden, où il n'y en a jamais, un cyclone exceptionnel, qu'on avait commandé pour nous. Voici comment la chose se passa. Le soleil s'était paré, à son coucher, d'un rouge extraordinaire; le gréement du navire avait l'air d'être en feu, et la lueur persista longtemps au-dessous des nuages : un vrai ciel d'apothéose. Cependant la chaleur devenait terrible : trente-cinq degrés. On étouffait, L'orage éclata; il dura toute la nuit. Les éclairs nous brûlaient les yeux, et toujours ces nuages rouges, comme un reflet d'incendie. Le vent augmentait sans cesse, le baromètre baissait d'une façon effrayante. L'important, maintenant, pour ne pas être a mangés par la mer », était d'éviter le centre du météore, car, il n'y

avait plus de doute, c'était bien un cyclone qui nous courait dessus... »

Lady Rowena avait pâli légèrement, un frisson aux joues.

c( Nous gouvernons en conséquence. Le jour vient, et avec lui la tempête tournante. Tout à coup, par-dessus la houle de l'est, s'élève une lame du nord, immense, verticale, aussi haute que notre mât de misaine : elle fond sur nous, elle nous envahit si complètement que nous ne savons plus si le navire sombre ou non. L'eau inonde la cale, la chaufferie; le bateau de sauvetage de bâbord est enlevé avec ses pistolets d'amures. Les hommes sont roulés d'un bord à l'autre, plusieurs sont blessés. Ils gardent leur sang-froid, heureusement. Etendus à plat ventre, ils recouvrent de toile les ouvertures de la chambre des machines : pas moyen de travailler autrement. Le navire est si bien couché que l'extrémité de la passerelle touche l'eau. Le baromètre baisse de plus en plus, nous passons très près du centre, malgré tous nos efforts. C'est qu'il n'est pas commode d'évoluer sur une mer aussi resserrée que celle-là. Et puis on ne

sait plus où l'on est, à cause des vagues qui bouchent la vue. Ajoutez à cela que nous recevions à la figure les poussières de sable que nous envoyaient les dunes de l'île Socotora et qui nous arrivaient à une vitesse de cinquante mètres par seconde. Oui, ce cyclone-là m'a laissé un souvenir. »

Il n'avait pas semblé plus ému en faisant ce récit que s'il eût expliqué à sa belle auditrice la manœuvre du navire. Après un instant, il reprit :

(( Je suis heureux d'avoir connu cette sensation. Tous les marins qui ont vu de près un cyclone vous diront qu'il n'y a rien de plus magnifiquement terrible. Sous le flamboiement continu des éclairs, entouré de murailles d'eau croulantes, on ne distingue plus le jour de la nuit, ni le ciel de la mer. Le vent qui sijffle fait plus de bruit que la foudre : on n'entend pas tonner. C'est une impression de fin du monde. »

Sa voix, paisible tout à l'heure quand il décrivait les scènes d'épouvante, frémissait d'un enthousiasme contenu maintenant qu'il évoquait le sublime de ce cataclysme. Décidément c'était

une âme supérieure que celle de cet homme en qui l'exercice de sa profession héroïque n'avait pas tué l'intelligence, comme il advient à tant d'autres dont l'héroïsme n'est fait que d'inconscience et de brutalité.

Ses amis l'écoutaient dans l'enchantement paisible du lieu et d'un hiver bleu et doré comme un printemps. Les rochers roses s'allumaient sous le soleil, et le gouffre d'améthyste se plissait de merveilleux sourires.

Lady Rowena se taisait.

Lorsque Pierre vint ce jour- là à la Villa des Palmiers, son ami était absent.

(( Lionel s'excuse auprès de vous, lui dit la jeune femme. Il est parti pour essayer une automobile qu'on lui propose... Une marque italienne, très réputée. Il en profitera pour faire quelques courses dans les environs. Cet été, au retour de Paris, nous comptons parcourir toute l'Italie en auto. »

Elle avait un peu rougi en prononçant ces mots : (( au retour de Paris », car cela voulait dire : après le mariage.

<r. C'est une idée merveilleuse, déclara Pierre.

— N'est-ce pas? D'ailleurs, elle vient de moi.

— Oh! alors!...

— Mais je n'y ai pas grand mérite. C'est un ressouvenir simplement. Pendant mon dernier séjour dans le pays, j'ai sillonné ainsi les Marches, l'Ombrie, la Toscane. Du côté de Fabriano, la traversée des Apennins est quelque chose d'admirable. Ces montagnes qui se bousculent, qui se heurtent, en lignes violentes et pourtant harmonieuses, et dont les diaprures d'ocre, de terre de sienne et de bronze vert s'opposent comme dans le tableau d'un maître coloriste, j'en rêve encore quelquefois. Et la vallée de la Scheggia, la gorge qui s'étrangle entre les cimes chauves de Gubbio! à peine si l'on a la place pour passer, sous un pont jeté entre les rochers. Et la route de Montefalco, le paradis ombrien! Et les bords du lac de Trasimène! Et l'échappée sur les horizons de la Toscane, au delà de Fiesole ! »

Sa voix s'exaltait; ses yeux s'agrandissaient dans la contemplation des mirages lointains. Mais elle se calma tout à coup, un peu confuse de son enthousiasme :

(( Je vous dis tout cela, à vous qui avez vu les îles du Pacifique, les pêchers du Japon en fleurs

sous la neige, les fêtes sacrées de l'Inde, les forêts de Ceylan! a vous qui avez traversé les tornades et les cyclones comme celui que vous nous racontiez l'autre jour et les mers phosphorescentes, qui avez passé sous la voûte des aurores boréales! Quelle pauvre voyageuse je suis auprès de vous, monsieur Ollivier!

— Ah! madame, le voyage que vous allez faire dans quelques mois, avec Lionel, sera plus beau que tous les miens, croyez-le. »

Elle le regarda, surprise.

Depuis qu'elle le connaissait, c'était la première fois qu'il laissait échapper une parole de mélancolie : elle était habituée à sa froideur, à sa gravité, à son apparente sécheresse, mais sur cette physionomie, d'une virilité austère, la tristesse se montrait inattendue. La réponse du marin avouait des aspirations et des regrets que Rowena n'eût pas soupçonnés en lui. Il cachait donc, au tréfonds de son cœur qu'elle croyait endurci par sa rude vie, la nostalgie des bonheurs paisibles auxquels il avait renoncé ? Il enviait en ce moment ceux qui les possédaient?

Ollivier reprit :

(( Je ne me plains nullement de mon existence. Je l'ai choisie, je l'ai voulue. Elle est conforme aux tendances de ma race, à la passion héréditaire dans ma famille pour l'action et l'aventure. Elle répond aussi à l'idée que je me suis faite, dès que j'ai eu l'âge d'homme, de ce que doit être la vie pour un homme : l'épanouissement complet de toutes nos énergies. Il n'est possible que dans le danger. Le travail, c'est bien; la lutte et le péril, c'est mieux. ))

Il parlait du ton calme qui lui était habituel, avec une hautaine simplicité. Rowena le retrouvait maintenant tel qu'il s'était montré jusqu'ici.

c( La solitude aussi nous fortifie, reprit-il. Mais, pour bien la porter, il faudrait ne la quitter jamais, telle une armure qui finit par ne plus peser aux épaules si on la garde toujours; elle reprend tout son poids lorsque après l'avoir ôtée pour mieux respirer on l'endosse de nouveau. Nous expions, pendant les croisières, la mollesse des escales... Le marin ne devrait jamais atterrir. Il devrait être une espèce de moine errant sur

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les mers. Il y a des havres trop délicieux, où nous laissons trop de nous-mêmes, voyez-vous. »

De nouveau sa voix avait changfé à ces derniers mots.

Rowena le regarda plus longuement. Une idée subite naissait en son esprit.

Le marin ne faisait-il pas allusion à Bordighera quand il accusait la mollesse des escales qui réussit à dissoudre les forces les plus stoïques ? N'était-ce point là un de ces havres trop délicieux où le navigateur a tort d'attarder son rêve nomade ef dont le regret le suivra longtemps quand il aura repris la mer? Pour ce solitaire, le bonheur de deux amants était sans doute dangereux à regarder de trop près et trop longuement.

Cette réflexion fit mieux sentir à Rowena toute sa félicité, dont la seule vue émouvait ainsi de langueur, d'envie peut-être, une âme trempée de la sorte. Il lui vint quelque compassion pour celui qui était le témoin mélancolique de sa joie; d'un mouvement instinctif elle lui tendit la main.

Mais il feignit de ne pas voir ce geste.

Une trompe d'auto cornait bruyamment devant la grille. Beppo, le vieux jardinier, qui était un peu sourd, ne l'avait pas entendue tout de suite. Il finit par se lever du banc où il somnolait et s'en fut ouvrir, tout en boitillant.

Lionel sauta de la machine qu'il avait conduite lui-même.

(H Voilà ma nouvelle acquisition, dit-il à Rowena. Cela file comme une hirondelle. La carrosserie te plaît, n'est-ce pas ? »

Et, sans attendre la réponse, il serrait, avec une fiDugue d'écolier amoureux, son amie toute rayonnante contre son vêtement blanc de poussière.

(c Tu sais que M. Ollivier est là? ))

Alors seulement Lionel aperçut l'officier à quelques pas.

c( Oh! pardon, mon pauvre Pierre, je ne t'avais pas vu. ))

Quand Lionel donnait à Rowena le surnom d'Enchanteresse, ce n'était point là seulement une flatterie caressante, semblable aux autres mots d'amour qu'il murmurait, les lèvres sur son cou, entre deux baisers. Le terme la définissait; on n'en aurait pas cherché d'autre pour signifier le charme dangereux qui émanait d'elle aussi naturellement, aussi involontairement, que le parfum de la rose.

Elle était toute séduction, par la souplesse de son corps, par ses épaules tombantes, par ses bras de langueur et d'indolence, par ses mains longues et toujours inactives, mais surtout par l'ensorcellement qui sortait de ses yeux. Dante a comparé les regards de Béatrice à des chaînes

azurées dont l'Amour se sert pour lier les cœurs : les regards de Rowena, quand ils descendaient lentement sur les êtres et sur les choses comme pour en prendre possession, faisaient comprendre la métaphore du divin poète. Son maintien était chaste, même indifférent — sinon hautain; mais les effluves de volupté qui s'échappaient de ses pupilles s'emparaient des volontés, dissolvaient les énergies, noyaient les âmes voisines de la magicienne. Rowena, dans sa beauté de légende, paraissait une sœur de Viviane, la sorcière blonde. Elles sont nombreuses, dans son pays, les sirènes qui répandent autour d'elles un trouble maléfique avec des visages de séraphins.

Depuis Shakespeare, tous les poètes d'Angleterre ont signalé cette singulière puissance d'envoûtement qui semble l'apanage de la femme là-bas plus qu'ailleurs encore. On la devine dans les figures rêveuses d'Hoppner ou de Gainsborough; elle habite au fond des prunelles célestes qu'un Burne Jones donne à ses anges-vierges. Qu'ils soient d'eau verte ou d'azurine, la douceur de ces yeux britanniques est inquiétante.

Elle fait pressentir, dans celle qui les possède, une sorte de Dalila instinctive qui joue son rôle d'ensorceleuse sans presque s'en douter.

Si lady de Cawdor avait entrepris, par une perversité raisonnée, d'affoler complètement Pierre, elle n'aurait pas inventé d'autres sourires, d'autres attitudes, d'autres poses ni d'autres regards. Elle laissait ses yeux errer distraitement quand elle se trouvait près de lui : ils le caressaient avec langueur, ils promenaient sur lui des clartés molles, comme un toucher immatériel. Les nonchalances et les abandons de la jeune femme imprégnaient sa beauté, un peu intimidante à l'ordinaire, d'une morbidesse exquise. Quand elle souriait, ses lèvres découvraient toutes ses dents, et alors le noble dessin de la bouche devenait brusquement sensuel.

Le faisait-elle exprès? Elle n'en savait rien elle-même. Peut-être oubliait-elle simplement ce spectateur fortuit de sa félicité : elle ne songeait pas que toute la volupté, toute la tendresse qu'elle rayonnait autour d'elle, pouvaient susciter de douloureuses convoitises chez celui qui assistait, sans y prendre part, au festin d'amour.

Peut-être aussi cela ne la fâchait-il point qu'il souffrît un peu. Au milieu de sa passion pour Lionel il lui arrivait parfois de prêter quelque attention à Pierre : elle n'en était plus avec lui à l'indifférence totale du début; elle souhaitait qu'il ne fût pas lui-même indifférent.

Elle retrouvait en M. Ollivier quelques-uns des traits qui marquent le plus souvent le caractère des Anglais : maîtrise de soi, courage paisible, sensualité intermittente et brusque, sentimentalité discrète mais profonde. C'était un premier motif à sa sympathie.

Maintenant qu'elle prenait la peine de l'observer, elle comprenait que cet homme devait avoir eu beaucoup de bonnes fortunes et pas un amour. Il était de ceux qui plaisent généralement aux femmes : il ne lui déplaisait pas, à ellemême qui adorait en Lionel un idéal parfait de la beauté masculine. Mais, sûrement, il n'avait point aimé, au sens absolu du mot. Sinon, le souvenir du passé l'aurait rendu une proie moins facile pour les tentations nouvelles. Elle pressentait en lui cette sorte de virginité morale dont l'attrait n'est guère moins efficace sur l'imagina-

tion de certaines femmes que celui de la virginité physique sur certaines autres. Car toujours les filles d'Eve aiment à jouer les initiatrices.

Lady Rowena ne pouvait s'empêcher de songer quelquefois à ces choses : sa façon d'être avec Lionel s'en ressentait. Il n'était plus possible à l'officier de croire, comme auparavant, qu'il n'existait point pour elle. Et, sans qu'il s'embarrassât encore des conséquences possibles de la chose, il en éprouvait une satisfaction intime : le jugement de Rowena commençait de compter pour lui. — Maintenant, actes, gestes et paroles, tout ce qui venait de la jeune femme avait un retentissement dans sa vie intérieure. Ses pensées se nuançaient d'après l'humeur qu'elle lui marquait.

Mais était-ce bien de l'amour, ou seulement une sympathie plus sensible que toutes celles qu'il avait éprouvées jusqu'à présent pour un être quelconque, homme ou femme?

Vint un jour ou l'équivoque cessa. Il suffit d'un instant favorable pour la maturation d'un sentiment nouveau comme pour celle d'un fruit sous un rayon plus chaleureux.

Rappel étrange de la manière dont avait débuté la passion de Lionel! Celle de Pierre naquit de même, sous l'influence de la voix magique un soir que Rowena chantait.

La villa des Palmiers avait appartenu d'abord à une cantatrice italienne, qui s'en était débarrassée au moment de partir pour l'Argentine sans esprit de retour. La Costanza, en quittant sa maison qu'elle laissait meublée aux futurs acquéreurs, avait oublié quelques objets sans importance, entre autres, des livres et une partition qui traînait encore sur le piano quand le couple s'était installé. En dépit des rangements et des transformations, le cahier, jauni et déchiré pour avoir été feuilleté trop souvent par la main nerveuse de la signera cantame, était resté à sa place, inamovible. Lady Rowena ne l'avait jamais ouvert ; elle avait apporté de Paris toute sa musique, qui lui sufllisait, et d'ailleurs, depuis qu'elle était à Bordighera, elle n'avait guère chanté. La passion, qui incite les rossignols à lutter entre eux d'harmonie jusqu'à se rompre la poitrine, rend parfois les amants muets.

Mais un soir, comme tous trois étaient réunis

au salon et qu'après une causerie trop longue personne ne savait plus que dire, la jeune femme eut l'idée de regarder la brochure dédaignée. C'était un vieil opéra de Verdi.

Elle reconnut précisément un air qu'elle avait entendu toute petite en Angleterre, joué par un de ces pianos mécaniques qui remplissent de leurs sonorités les rues de Londres et des villages suburbains pendant la season. Ce sont généralement des Italiens qui les manœuvrent; leur répertoire se compose de cavatines démodées, toutes vibrantes cependant de la sensualité méridionale, qui vous prend malgré vous et que l'on ressent d'une façon presque angoissante à force d'excès. L'air qui avait frappé Rowena fillette était de ceux-là; elle ne l'avait jamais oublié, malgré sa préférence pour un art plus noble et plus sévère, pas plus qu'on n'oublie certains parfums, certaines saveurs, qui imprègnent les nerfs pour toujours.

Elle le chanta, cet air, avec une espèce de volupté physique qui transforma en rayonnement charnel la spiritualité et le mysticisme de sa beauté coutumière. Pendant quelques instants,

elle donna l'impression d'un ange qui abdiquerait les joies épurées de sa sphère pour goûter aux passions terrestres. Sa voix chaude exalta le bienfait de la vie. Ce fut un grand cri victorieux de la chair, qui vibra tout à coup et laissa les deux hommes agités d'un même frisson.

Ses yeux s'étant tournés vers Pierre, qui se trouvait le plus près d'elle, Rowena s'aperçut qu'il avait pâK étrangement. Même, elle put distinguer, entre ses paupières, une larme qui ne tomba point, comme si, d'un effort de volonté, il l'eût arrêtée. Elle en ressentit par contre-coup une émotion singulière : le trouble qui venait d'elle reflua en elle-même.

Cet homme l'aimerait-il donc, lui aussi, puisqu'il était bouleversé par sa voix comme l'autre, plus que l'autre?

Alors l'Enchanteresse se rendit compte du pouvoir dont l'armait sa beauté, et elle triompha malgré elle — car elle était femme.

(( Ainsi, monsieur Ollivier, jamais vous n'avez aliéné votre indépendance? Vous êtes un des très rares qui peuvent se vanter d'avoir échappé à l'amour, grâce aux amours? Savez-vous bien que c'est un privilège exorbitant, celui dont vous bénéficiez là? Au nom de tout notre sexe, je serais tentée de vous en vouloir, y)

Lady de Cawdor causait avec Pierre sur ce ton badin, tandis que Lionel s'était éloigné pour donner quelques instructions à Beppo, qui ne semblait pas très bien les comprendre, car on entendait de loin le jeune homme répéter ses explications en élevant la voix avec un peu d'impatience. Le vieux jardinier ne parlait pas le français; Lionel parlait à peine l'italien. Le

colloque durait depuis quelques instants déjà, sans aboutir à un résultat bien net.

« Un privilège, madame? répliqua l'officier en essayant de répondre de la même façon légère. Vous auriez dû dire une grâce d'état : elle m'est bien nécessaire, pour la vie que je mène. Quel cadeau, je vous prie, à faire à une femme, qu'un amour intermittent et la fidélité du souvenir! Hélas! c'est tout ce qui nous est permis, à nous voyageurs par destination, absents perpétuels. Celle que j'aimerais serait la plupart du temps aussi parfaitement inaccessible à ma tendresse qu'une habitante de Vénus ou de Mars. Trouvez-vous que ce soit une condition souhaitable que de se consumer de regret pour une idole située à l'autre bout de l'univers? Je m'épuiserais, moi, en élans stériles, et elle-même serait-elle bien avancée quand elle se serait dit, en faisant de la tapisserie dans son appartement du quartier Monceau : « En ce moment, il doit (( penser à moi dans les mers de Chine. » ?

— Telle est cependant la situation de toutes les femmes qui ont épousé des marins, cher monsieur Ollivier. Et elles sont nombreuses.

— Croyez-vous que ce soient là des mariages d'amour? Je ne le pense guère. Plutôt des unions décentes, paisibles, sans la moindre folie sentimentale, et dont l'unique but est la création d'un foyer, la propagation d'un nom, d'une famille. Ou encore, si vous voulez, la constitution d'un (( home » où les époux vieillissants se retrouveront enfin, à l'époque de la retraite, dans une intimité trop tardive pour être délicieuse. Voilà les seuls mariages qui nous soient accessibles, à nous autres marins. A condition que la femme bornera son désir aux joies graves de la maternité et à ce titre d'épouse qui n'est bien qu'un titre en effet pour elle. Il faut aussi un homme qui puisse accepter sans déchirement de vivre presque toujours séparé de celle qu'on nomme sa compagne : un homme, par conséquent, qui ne l'aime pas, au sens vrai du mot.

— Et les autres, monsieur Ollivier? Ceux qui ne se contenteront pas des félicités restreintes d'une telle union? Qu'en ferez-vous donc?

— Des hommes comme moi, madame. Ils ne se marieront pas; ils n'auront pas non plus de véritable maîtresse : à quoi bon? Ils resteront

L ENCHANTERESSE p

en marge de Famour, légitime ou illégitime. Ils ne connaîtront que les distractions permises aux escales. Evidemment, c'est un destin mélancolique. Bah! on s'y fait. Il le faut bien d'abord. »

Il avait prononcé ces dernières phrases avec une énergie un peu factice. On eût dit qu'il réagissait contre quelque suggestion intérieure. Il voulait s'affirmer à lui-même qu'il saurait résister à l'action déprimante de cet esseulement, auquel sa propre sentence le condamnait.

(( Voilà une morale stoïque, répliqua lady de Cawdor. Mais encore faudrait-il être sûr de pouvoir toujours la suivre. Et peut-on jurer de ne pas aimer... jamais... de toute sa vie? Le croyez-vous vraiment, cher monsieur Ollivier?

— Je l'ai cru jusqu'ici, madame.

— Qui sait? Vous changerez d'avis peutêtre. ))

En disant cela, elle avait détourné ses regards. Mais l'inflexion de sa voix suffisait pour faire sentir la provocation contenue dans ces mots, qu'elle avait jetés avec négligence.

A cette attaque, plus directe que les précédentes, échappée à la coquetterie de Rowena,

Pierre dut s'efforcer pour cacher son trouble. Il répondit avec fermeté, néanmoins :

(( J'espère que non, madame. Car il faudrait, pour m'amener à cette conversion, une expérience, probablement très douloureuse, que je souhaite ne pas faire.

— La réponse est d'un sage, monsieur Ollivier. Mais la sagesse est souvent fragile. »

Cette fois elle le regarda, et la lueur tranquille de ses yeux le défiait...

(( Enfin, s'écria Lionel qui revenait, Beppo a compris. Ce n'est pas malheureux! »

Il avançait vers eux, riant, tout égayé encore par le pittoresque entretien avec le vieux jardinier dur d'oreille et de cervelle. La jeune femme coula son bras sous le sien, et ils restèrent ainsi, un instant, collés l'un contre l'autre, plaisantant à mi-voix, s'embrassant.

Pierre sentit à cette vue le premier mouvement de jalousie véritable que lui inspirait le bonheur de son ami. Et cette sensation lui confirma la vérité inquiétante qu'il avait entrevue le jour où le chant de Rowena l'avait tellement troublé.

Il aimait cette femme.

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Un observateur curieux de l'âme humaine eût éprouvé quelque intérêt à pénétrer celle d'Ollivier, qui n'était point banale. Comme on le remarque chez ceux qui réunissent en euxmêmes les deux types si divers de l'énergique et de l'intellectuel, il était doué à la fois — ou affligé — d'une sensualité puissante et d'une poétique sensibilité. La première s'était satisfaite selon les hasards de sa vie aventureuse; la seconde s'était jusqu'alors exaltée en pure perte dans les (( délectations moroses » du rêve, pour lequel sa rude profession ne lui laissait encore que trop de loisir. Elles coexistaient en lui; elles ne se confondaient pas : l'assouvissement de

l'une ne pouvait apaiser l'autre. On a les maîtresses qu'on trouve et les occasions qui s'offrent : on vit comme on peut. Mais on crée soi-même son idéal à sa mesure, et l'on habite par le désir la sphère dont on est digne. La plupart des hommes offrent dans leur jeunesse cet exemple du dédoublement de l'ange et de la bête, mais, chez presque tous, la bête a vite fait d'étouffer l'ange, et c'est ce qu'on appelle prendre de l'expérience ou perdre ses illusions.

Chez les natures élevées les illusions subsistent en devenant conscientes de leur propre inanité, car ce sont, à vrai dire, des besoins essentiels et irréductibles. Peu importe que Béatrice ne soit ni réelle ni possible même : nous l'inventons parce qu'elle nous est nécessaire; il faut bien qu'un fantôme quelconque représente la chimère dont les coeurs d'élite sont tourmentés.

Ollivier, avant de rencontrer Rowena, avait donc connu les délices et les mélancolies de cette vie intérieure qui persiste, même chez les hommes d'action, à travers le tumulte de leur autre existence. De brèves fantaisies, de fou-

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gueuses et rapides débauches, ne peuvent que l'étourdir, non la supprimer. Jouir, même jusqu'à la satiété et à la réplétion, ne nous dispense point d'aimer à vide ni de désirer au delà du réel. La chair, après s'être exaltée, se calme et connaît la morne béatitude de l'épuisement, mais le cœur est à jamais inquiet, comme l'esprit.

Lady Rowena était intervenue, dans l'existence de Pierre, pour donner à cette inquiétude un objet précis.

Jusqu'alors, il s'était borné aux caprices, aux passades sensuelles qui méritent tout juste le nom d'aventures. Elles lui eussent semblé à luimême fort médiocres sans le décor où elles s'étaient transfigurées. L'exotisme de la mise en scène leur avait communiqué, à défaut de poésie, l'agrément du pittoresque. Les femmes qu'Ollivier avait possédées au hasard des voyages restaient dans sa mémoire comme des fruits plus ou moins colorés, plus ou moins savoureux, des diverses régions. Elles ne se distinguaient entre elles que par le ton de leur chair et le parfum qui leur servait d'âme. Elles susci-

raient en lui la vision des contrées parcourues; elles lui représentaient un printemps du Japon, un coucher de soleil sur l'Atlantique aux confins du Nouveau-Monde, ou les reflets de la lumière pâlissante sur les bouleaux qui frissonnent au bord d'un lac septentrional. Celle-ci lui rappelait la verdeur luisante de l'île de Tahiti; celle-là le paradis de Ceylan; une autre les jonques recourbées qui voguent en Chine, le long des fleuves de nacre, entre les pagodes aux toits en sabots. Au fond de son souvenir, elles dansaient la ronde des heures ardentes ou fraîches, sombres ou ensoleillées, heures de lointaines escapades et d'exil vagabond. Toutes l'avaient charmé; aucune ne l'avait retenu. Sous la mantille ou le haïk, le pagne ou le kimono, leurs formes s'estompaient, se confondaient, s'en allaient en vapeurs. Rien de personnel dans ces figures multiples de l'uniforme volupté. D'elles toutes il ne se rappelait guère que leur odeur, plus ou moins grisante et fine, dont la nouveauté l'avait séduit un instant. Il les voyait ellesmêmes bien moins nettement que le paysage où elles lui étaient apparues, le coin du monde

OÙ il avait goûté la douceur particulière d'un climat sur leurs lèvres.

Pourquoi fixer son cœur? N'était-il pas toujours en partance, attendu par son navire, réclamé par l'aventure sans cesse recommençante de sa vie ?

Ainsi, jusqu'à l'apparition de Rowena, il avait laissé inemployées les richesses de sentiment qui abondaient en lui; son âme était comme encombrée de rêves; elle se soulevait en élans inutiles vers l'insaisissable, pour retomber aussitôt sur soi. En vain dispersait-il son énergie sensuelle sur mille objets divers : ni la satiété ni la lassitude où il arrivait ne pouvaient, en pacifiant sa chair, procurer le repos de son imagination et de son cœur; ils se plaignaient de rester inassouvis au milieu du festin qu'il offrait à ses sens. Et la longue solitude des traversées attisait encore cette fièvre continue.

Quand il rencontra lady de Cawdor, les réserves de passion et d'idéalisme accumulées en lui débordaient; il était, pour ainsi dire, en mal d'aimer. Crise redoutable à l'approche de la trentaine, au moment où la virilité définitive va

y8 l'enchanteresse

s'épanouir dans la jeunesse, oii, sans rien perdre encore de leur vivacité, les sentiments se font plus conscients et plus profonds, où l'esprit est capable de se placer en face de la vie, de la juger, de lui demander sa raison d'être et son but.

Avant même de venir au-devant de son destin, qui l'attendait ici, dans ce paradis secret de la Riviera italienne, il s'était déjà rendu compte que les amours ne nous font pas échapper à l'amour. Vainement, tout à l'heure, il avait soutenu le contraire à Rowena. Il n'avait parié que par orgueil, entêté à nier sa faiblesse.

Comment donc en était-il venu à aimer lady de Cawdor?

Dès le premier coup d'oeil il avait reconnu en elle une créature à part de toutes les autres : elle s'était révélée d'une essence supérieure. Ses cheveux blonds la couronnaient comme une princesse de féerie; des philtres mystérieux nageaient dans l'eau profonde de ses prunelles. Toute la poésie éparse dans l'imagination d'Ollivier, et qui n'avait jamais pu se condenser en une figure précise, s'accrochait à elle, la revêtait d'un manteau d'illusion.

Elle était la Maîtresse parmi les maîtresses, celle qu'on adore en la désirant.

Ébloui, il avait refermé les yeux. Cette femme, la seule qui lui parût digne de son âme, lui était interdite : elle appartenait à l'ami fraternel qu'il ne pouvait pas trahir, même en pensée. Il n'y fallait plus songer. Courageusement, il s'imposa le rôle effacé et silencieux où il sut se renfermer pendant les premiers temps de son séjour. Elle l'y aidait, en faisant à peine attention à lui, ayant l'air de ne pas remarquer qu'il fût là. Lui présent, la solitude heureuse des deux amants continuait; leur passionné colloque n'était pas interrompu.

Et puis, voilà qu'un jour, désœuvrée ou coquette, elle avait eu ce caprice de s'intéresser à lui, de se soucier de ce que pouvait bien contenir cette âme si secrète. Elle s'était plu à lui donner confiance, à le faire parler de lui-même. Elle avait légèrement raillé l'indifférence dont il se vantait, et l'avait presque défié de s'y maintenir.

Par son trouble, par son obscure jalousie, par ses espérances inavouées, il démentait sa ferme

6o l'enchanteresse

réponse à la provocation de Rowena. Il était amoureux d'elle et, qu'il en convînt ou non, il aspirait à devenir son amant, à usurper sur le bonheur légitime de son ami.

Où allait-il ainsi? A l'irréparable, peut-être.

Qu'arriverait-il si l'Enchanteresse reprenait avec lui ce jeu redoutable où elle paraissait se complaire? Et même, si elle l'épargnait dorénavant, la séduction involontaire qui émanait d'elle ne suffirait-elle pas à l'affoler jusqu'au crime?

Il avait beau se révolter contre cette pensée : tous ses désirs n'avaient plus qu'un but désormais :

Trahir Lionel.

l'enchanteresse 6i

(( Comment! Pierre? Nous quitter? Déjà?

Qu'est-ce que cela veut dire? Tu m'avais tant promis de passer avec nous tout ton congé?

— Il faut que je parte, je t'assure.

— Mais non. Puisque tu as perdu ta mère et que ton frère est encore pour le reste de l'année au Canada à surveiller sa fameuse affaire de terrains, tu n'as personne à voir qui t'intéresse plus que moi, j'imagine. Je veux l'espérer du moins.

— Mais je t'ai déjà dit...

— Oui, le ministère... ton avancement. Ce n'est pas tellement pressé que tu ne puisses attendre trois semaines. Tu vois, je ne te demande

pas beaucoup... Dans trois semaines — un mois peut-être, mais pas plus — nous rentrons tous les trois à Paris. Sitôt arrivé, je me marie, et je ne vais pas chercher bien loin le best man.

— C'est que... j'aurai peut-être déjà repris la mer à ce moment-là. Cela dépendra de ce qu'on décidera dans les bureaux, tu comprends.

— Tu n'assisterais pas à mon mariage? Oh! Pierre!... ))

Cette idée que son ami pourrait lui faire défaut en un pareil jour arracha à Lionel une exclamation si chagrine que Pierre fut touché. Malgré ses tristesses personnelles, il ne constatait pas sans une émotion profonde la puissance que leur ancienne affection gardait toujours sur le cœur du jeune homme, au milieu de l'amour et du bonheur qui auraient dû lui faire oublier l'univers.

Il lui serra la main.

c( Tu augmentes encore mes regrets, mon cher Lionel, lui dit-il doucement. Mais, vois-tu, il faut être raisonnable. Crois-tu que je ne souffre pas aussi, moi, à l'idée de hâter notre séparation? »

Sur un ton indéfinissable, il ajouta :

(( Je m'étais fait une existence si bonne, si agréable, ici, près de vous deux ! »

Lui seul savait à quel point, hélas ! ces regrets étaient douloureusement sincères. La vérité de son accent frappa son ami, qui cependant ne pouvait comprendre.

« Tu restes, alors? Promets-le-moi, je t'en prie.

— Je ne peux pas.

— Alors, tu n'as plus d'amitié pour moi? C'est bien. )>

Il y eut dans cette boutade une sorte d'affectueux dépit. L'ami plus jeune, le cadet, que l'autre traitait un peu en enfant gâté, reparaissait tout à coup. Pierre reconnut l'accent puéril que Lionel prenait, à l'époque oii tous deux étaient au collège, quand il s'avisait de bouder (( le grand », son camarade, pour un refus opposé à quelqu'un de ses caprices.

Ce souvenir l'attendrit et sur Lionel et sur lui-même. Il allait céder peut-être. Mais la forme élancée de lady Rowena de Cawdor apparut au détour d'une allée, et cette vision lui rappela tout à la fois la tentation permanente que l'En-

chanteresse représentait pour lui, les souffrances présentes et passées, le péril incessant, la trahison possible, probable même s'il restait... Non, décidément il fallait partir.

(( Tu es mon seul ami, Lionel, et même plus qu'un ami : tu es pour moi un second frère, que j'aime d'une façon plus complète peut-être que le premier, car toi, je t'ai adopté et choisi. Tu me ferais une injure cruelle si tu pouvais en douter, et surtout tu m'infligerais une peine intolérable... en ce moment... »

Il avait prononcé les trois derniers mots sans le vouloir, comme entraîné par sa propre pensée. L'émotion qui se manifestait dans le ton et les paroles émut Lionel à son tour.

Il eut le soupçon d'un secret que son ami lui taisait. Il lui prit les mains.

« Que se passe-t-il, Pierre? Tu as certainement quelque chose, un ennui, un chagrin. Car je ne m'arrête pas à ce que tu me racontes sur les prétendues démarches que tu dois faire à Paris. Des démarches, c'est si peu ton affaire, mon pauvre ami! Et puis, ne m'as-tu pas dit, il y a deux ou trois jours, que ton avancement, d'ici à

quelques années au moins, ne pouvait guère s'opérer que d'une façon automatique, à l'ancienneté ? Tu ne songeais même pas à faire intervenir de sitôt les influences dont tu aurais pu disposer ni celles que je t'offrais de mettre en œuvre. Alors?...

— J'ai changé d'avis.

— Non, c'est plutôt quelque chose qui a changé dans ta vie. Pierre, pourquoi ne veux-tu pas te confier à moi? Ai-je démérité de notre affection? As-tu un reproche à me faire? Se pourrait-il que l'ombre même d'un malentendu existât entre nous?...

— Oh! Lionel, que vas-tu chercher là?... » Brusquement, l'envie lui venait de tout dire,

de faire à son ami la confidence entière et de ce qu'il souffrait et de ce qu'il redoutait. Il ne s'inquiétait pas en ce moment de la façon dont serait reçu un tel aveu, ou plutôt il était sûr que Lionel y verrait seulement la preuve suprême de sa loyauté. Il lui semblait devoir cette franchise à leur amitié incomparable. Et, si l'autre lui en voulait, tant pis! Il aurait fait son devoir et il en acceptait toutes les conséquences, quelles

qu'elles fussent. La seule chose inadmissible, pour un caractère comme le sien, était de persévérer dans une attitude fausse, de s'attarder plus longtemps dans une situation équivoque.

Il allait donc parler.

Mais la forme blanche de lady Rowena, qui s'était cachée un instant derrière un massif de rhododendrons, venait de reparaître. Et alors, brusquement, Ollivier songea qu'il ne pouvait pas disposer d'un secret qui la touchait, elle aussi. Quand Lionel saurait que son ami l'avait aimée depuis des semaines, ne lui paraîtrait-il pas étrange qu'elle ne s'en fût pas aperçue? Et, si elle s'en était aperçue, en effet, pourquoi n'avoir rien dit à l'amant, à l'époux futur, de ce qu'elle avait observé? Lionel ne devinerait-il pas qu'elle avait été coquette? Ne la supposerait-il pas au moins imprudente?

Ne serait-ce point exposer Rowena à une j alousie que le bonheur actuel endormirait peut-être, mais qui se réveillerait presque sûrement quand la ferveur des premières tendresses serait passée? Il risquait de lui préparer un avenir de tourments, en jetant dans l'esprit de Lionel ce mau-

vais grain de la défiance qui produirait sans doute une moisson de troubles plus tard.

Et il comprit que son devoir lui ordonnait le silence. D'ailleurs, comment eût-il prononcé un seul mot capable de rompre l'harmonie entre ces deux êtres admirables? Compromettre leur accord lui semblait un attentat contre la beauté et contre l'amour.

(( Je t'assure, mon ami, reprit-il, qu'il n'y a rien dans ma pensée que ce que je t'ai fait savoir.

— Et tu veux toujours partir?

— Toujours.

— Allons, il est dit que tu auras le dernier mot... C'est égal, tu me fais une très grosse peine... Et je suis sûr que Rowena, elle aussi... Elle était habituée à toi; elle a une grande estime pour toi, tu le sais, pour ton caractère. Elle me Ta souvent répété. Un peu plus, j'aurais été jaloux. Du reste, elle va te le dire à toi-même... Rowena! »

La jeune femme se rapprochait d'eux.

« Me voilà, dit-elle. Mais vous avez l'air bien graves tous les deux. Une catastrophe?

— A peu près. Figurez-vous que Pierre nous quitte.

— Comment! déjà? Mais c'est inadmissible, monsieur Ollivier.

— Croyez, madame...

— Oui, fais-lui tes excuses. Tu verras comment elle les accueillera... Dites-lui son fait, mon amie. Moi, je rentre pour écrire deux lettres avant le courrier. Après, je vous rejoins, et j'espère que l'Enchanteresse sera venue à bout de ce mauvais garçon. Ne le ménagez pas : il n'a pas su me donner une raison sérieuse. C'est un caprice, et voilà tout. »

Il les quitta. Tandis qu'il remontait l'allée vers la maison, un greyhound couché en long sur la pelouse s'était levé, accourait à lui et, sautant, aboyant, l'enfermait dans une danse circulaire : à côté du jeune homme, la longue silhouette bondissante se détachait sur le ciel bleu. A quelque distance, Rowena et l'officier s'étaient assis sur un banc ombragé par un grand tamaris, en face d'une corbeille de géraniums et de roses rouges qui brûlait sous le soleil comme un brasier de couleurs.

Cette scène aurait pu inspirer une allégorie du bonheur domestique à quelque peintre d'intimités qui eût essayé de donner une suite moderne aux tableaux anglais du xviii^ siècle. Et cependant autour des trois personnages flottaient déjà, invisibles, des vapeurs de mort: elles rendaient l'atmosphère tragique; bientôt, amassées, elles formeraient un nuage de cataclysme qui crèverait au-dessus d'eux.

Au premier coup d'oeil, l'officier comprit que Rowena avait tout deviné : la jeune femme semblait grave et attristée. Pierre fit en même temps une autre constatation : elle tenait réellement à lui. Et même mieux, et autrement qu'à un objet de distraction, à une sorte de jouet vivant, dont elle se fût amusée. S'il n'avait pas été autre chose pour elle, sans doute elle n'eût montré que de la contrariété et du dépit; or elle semblait peinée, sincèrement. A s'apercevoir de ce fait, il sentit s'accroître sa propre mélancolie : son devoir lui sembla plus dur.

Sa perplexité aussi augmenta. Qu'allait-il dire à lady de Cawdor ? Si vraiment elle avait quelque affection pour lui, même légère et subordonnée,

se contenterait-elle des explications que Lionel venait de trouver déjà insuffisantes? Il n'est pas facile de mentir à une femme, plus au fait de la ruse et de la dissimulation, de par son sexe même, que ne peut l'être un homme, douée d'un instinct autrement perspicace pour deviner les âmes. Surtout s'il s'agit de quelqu'un qui l'intéresse.

D'autre part, comment avouer à Rowena qu'il l'aimait?

Elle le savait bien, mais, tant qu'il avait pu le nier ou le dissimuler, il lui était possible de garder avec elle l'attitude d'un hôte correct, d'un simple ami. Quand il aurait parlé, la situation changerait entièrement.

Il redoutait de se brûler les lèvres à des mots d'amour, d'être bouleversé au point de se trahir devant Lionel, qui le verrait au sortir de l'entretien. Il craignait que Rowena elle-même n'en fût dangereusement troublée. Il appréhendait que M. d'Agay, malgré toute sa confiance en elle sa maîtresse et demain sa femme, en lui son camarade presque frère, ne devinât, en les observant, le secret redoutable qui existait entre

eux. Alors, non seulement l'affection des deux amis recevrait un coup mortel, mais le repos de Rowena serait peut-être détruit, toute sa vie conjugale à venir irrémédiablement compromise.

La jeune femme ne l'aidait nullement à sortir d'embarras. Elle était à présent aussi émue que lui. Prise à son propre piège, elle ne pouvait plus maintenant s'en retirer qu'en y laissant un peu d'elle-même. Elle s'était trop engagée à son insu et ne se libérerait que par un arrachement douloureux. Certes, elle préférait toujours Lionel, à qui les souvenirs de son initiation amoureuse et l'intime habitude de sa chair la tenaient attachée, mais tout cela s'effaçait momentanément de sa mémoire, sous l'influence du chagrin présent, de la fin immédiate qui arrêtait l'aventure ébauchée dans les loisirs de la solitude, en marge du roman principal.

Elle ne songeait pour lors qu'à celui qui allait partir.

Ce fut elle cependant qui trouva, la première, une parole à prononcer dans ce tête-à-tête angoissant pour l'un et pour l'autre, une de ces paroles vides et insignifiantes telles qu'il en

vient machinalement aux lèvres dans les circonstances où l'on n'ose pas dire les choses profondes et troublantes qui se remuent au fond du cœur.

(( Alors, c'est vrai, monsieur Ollivier, ce que vient de m'apprendre Lionel? Vous partez décidément, et nous ne pouvons rien pour vous retenir?

— Je pars, oui, madame. Croyez que les regrets amicaux qu'on me témoigne sont largement partagés par moi. »

Une maîtresse de maison marquant un déplaisir flatteur à voir s'éloigner un de ses hôtes, un homme du monde s'excusant à elle de quitter avec quelque brusquerie un logis aimable et hospitalier, ne se fussent pas exprimés en d'autres termes. Étaient-ce bien Rowena et Pierre qui parlaient, ou les deux êtres de convention dont, pour le moment, ils jouaient les personnages? N'avaient-ils donc rien de plus à se dire?

Le silence qui suivit leur fut pénible à tous les deux par l'attente des mots nécessaires [qu'il leur faudrait tout à l'heure prononcer et entendre et qui allaient les jeter dans un trouble

encore plus grand. Puis, s'efforçant, Pierre reprit l'entretien. Comme il l'avait fait tout à l'heure avec Lionel, il énuméra les raisons de carrière qui l'obligeaient au départ; lady de Cawdor l'écoutait à peine. Il évitait de la regarder en lui parlant, sans quoi il aurait remarqué de quel air incrédule elle recevait ses explications embarrassées.

Il était lui-même tellement absent de ce qu'il disait, tellement loin du faux Pierre Ollivier dont il assumait le langage ! Il s'entendait réciter, ainsi qu'une leçon apprise, la pauvre plaidoirie, et sa propre voix résonnait à ses oreilles comme celle d'un étranger. Le malaise qu'il éprouvait de ce long mensonge devint un supplice tel qu'il n'y put résister.

Brusquement, au milieu d'une phrase, il s'interrompit.

(( Eh bien, non, dit-il d'une voix sourde, tout cela n'est pas vrai. Ce n'est pas de ma carrière qu'il s'agit.

— Je m'en doutais, » répliqua-t-elle sans trahir plus d'émotion qu'au commencement de l'entretien, car elle savait qu'il en viendrait à cet

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aveu, et, depuis ses premières paroles, elle le sentait inévitable : elle l'attendait.

(( Je pars, parce que je vous aime, vous la seule que je ne doive pas aimer.

— Cela aussi, je le savais.

— Il y a déjà longtemps que j'aurais dû partir, madame, car il y a longtemps que je vous aime. Comment cela s'est-il fait? Ce fut d'abord le premier rayon de votre beauté qui tomba sur moi : j'en demeurai ébloui, comme à la révélation de quelque chose d'insoupçonné et de miraculeux. Aucune femme, jamais, n'avait eu de moi mieux que le désir, car je vous ai dit la vérité là-dessus : je n'avais pas aimé avant de vous connaître. Vous m'étiez interdite, vous que Lionel — mon frère plus que mon ami — avait élue. Vous étiez à lui par le choix de votre coeur et de votre volonté, autant que par le sien; vous alliez lui appartenir, même devant le monde, comme sa femme. Donc le sentiment dont je n'étais pas maître tenait du larcin et du sacrilège. Eh bien! c'est pour cela justement qu'il est devenu si puissant, si redoutable, si fatal. Le dévot, amoureux d'une sainte, qui s'introduit en

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fraude, la nuit, dans l'église, pour voler la statue objet de son idolâtrie, qui tremble de désir, d'épouvante et de remords en même temps que d'ivresse, se disant qu'il risque l'enfer à dérober un joyau du ciel, ce fut moi, madame, pendant ces mortelles semaines! Oh! je me suis défendu, j'ai voulu me nier mon amour à moi-même; je l'ai nié devant vous aussi. Oui, je vous ai dit que je n'aimais pas, que je n'aimerais jamais! Ce n'était pas vrai. Je vous aime, Rowena! oh! comme je vous aime, hélas! »

Ces paroles sortirent de sa gorge ainsi qu'un gémissement. Le but de lady Rowena était atteint : cet homme énergique et volontaire, qui arborait naguère si présomptueusement son insensibilité, se plaignait d'amour à présent. L'aveu, prononcé plus tôt, l'aurait enorgueillie et satisfaite; alors, son cœur à elle ne s'intéressait pas à l'aventure; elle n'y allait que de son amour-propre. Comme tout avait changé depuis ce temps-là, si rapproché encore !

Maintenant, elle partageait cette souffrance qu'elle avait fait naître et entretenue par sa coquetterie; l'Enchanteresse s'était ensorcelée

elle-même. Au moment où il allait s'éloigner d'elle pour toujours, l'amour de Pierre Ollivier lui apparaissait avec l'attrait si mélancolique et si fort de ce qui aurait pu être, de ce qui ne sera jamais, de ce qui représente une possibilité de bonheur irrévocablement perdue. Ce n'était pas de la compassion cette fois qu'elle éprouvait, c'était un retour attristé de 1 ame sur ellemême, un regret, le sentiment d'une diminution subie.

Elle resta ainsi, songeuse et silencieuse, quelques instants.

(( Ah! j'ai été bien imprudente! » soupirat-elle.

Il ne répondit pas.

(( Oui, reprit la jeune femme, vous venez de vous confesser; il est temps que moi aussi je m'accuse. Il dépendait de moi de faire que votre admiration pour ma personne, votre enthousiasme...

— Dites : mon adoration!

— Soit. Il dépendait de moi, dis-je, que tout cela fût passager, que votre passion mourût faute d'aliment, comme il arrive de tant d'autres.

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Il fallait demeurer dans l'attitude indifférente que j'avais prise tout d'abord et qui n'était pas pour vous offenser, car elle s'expliquait assez par mon amour exclusif pour Lionel. Je devais continuer à ne pas sembler vous voir, je veux dire à ne voir en vous qu'un ami; c'est la même chose. Mais un jour je me suis sentie un peu lasse de mon bonheur, désireuse d'une distraction qui vînt rompre la monotonie de la félicité. Nous autres femmes, même les plus graves, nous sommes si frivoles ! Nous avons l'amour, il ne nous suffit pas, nous voulons encore le flirt. Oh! sans doute, ce n'est qu'une fantaisie, et, s'il nous fallait sacrifier le flirt pour conserver l'amour, nous n'hésiterions pas. Mais nous ne sommes jamais assez sages pour dédaigner une occasion de nous prouver à nous-mêmes la toutepuissance de notre charme. Vous étiez là, vous avez parlé un jour éloquemment, simplement, quand j'étais en humeur d'écouter : je vous ai remarqué alors, j'ai voulu vous soumettre à mon caprice. J'ai vu que vous vous en aperceviez, mais que vous vous défendiez contre moi. J'aurais dû ne pas chercher à vaincre une résistance

qui provenait de votre scrupule d'ami envers Lionel; l'instinct d'orgueil et de séduction l'a emporté. Je me rends justice, j'ai conscience d'avoir été coupablement coquette avec vous, de façon si discrète et si raffinée cependant que vous seul avez pu voir que c'était de la coquetterie : Lionel lui-même ne s'en est jamais douté. J'étais ou je me croyais si sûre de n'aimer que lui! J'éprouvais un plaisir pervers à jouer avec vous ce jeu inégal, où j'avais la certitude d'être la seule à ne rien risquer. Et maintenant...

— Maintenant, Rowena? Que voulez-vous dire? Ne seriez-vous plus certaine de n'aimer que lui?...

— Qu'est-ce qui vous fait supposer cela?

— Vos propres paroles. Vous venez de dire que vous en étiez sûre, puis vous vous êtes reprise et vous avez ajouté que vous croyiez l'être. Est-ce que cette certitude-là se serait évanouie?

— Taisez- vous... taisez-vous... Je ne sais plus... non... je ne sais plus si je ne vous aime pas aussi... Et je n'ai pas le droit de vous aimer.

— Rowena, dit Ollivier très pâle, la voix altérée, Rowena, prenez garde! »

8o l'enchanteresse

Il s'était rapproché d'elle; il la brûlait de ses yeux ardents.

(( Jusqu'ici j'ai encore la force de faire mon devoir. Si en disparaissant je ne vous cause que la mélancolie fugitive qu'on doit à une amitié amoureuse qui s'en va, eh bien! soir, je puis disparaître. Je serai seul à souffrir la grande douleur d'amour, et, bien que ce soit là la seule épreuve qui m'effraie, je la supporterai quand même. Mais pour vous, Rowena, je ne veux pas de cette infortune. Je n'aurai pas le courage de partir comme il le faut si je vous laisse malheureuse.

— Mon ami!... calmez-vous!... »

Il se leva, farouche.

(( Et puis, ce n'est pas seulement cela. Soyons sincères, il est temps. Si je puis penser que vous m'aimez, même moins que lui et après lui, je ne me sens pas assez d'abnégation pour renoncer au bonheur que vous me laissez entrevoir. Je ne suis qu'un homme, je n'ai qu'une existence, après tout, et, si j'ai la possibiHté de la vivre avec vous, pourquoi rejetterais-je loin de moi un infini bonheur? Un homme et une existence

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valent une autre existence et un autre homme : je suis l'égal de Lionel devant la destinée, et chacun de nous deux doit courir sa chance. Celui qui vous a conquise n'avait qu'à vous garder. )>

Il avait élevé la voix : Rowena le regardait, attristée et effrayée. Elle se leva aussi, lui prit les mains.

(( Je vous en supplie encore, Pierre, calmezvous. Je ne vous ai pas tout dit. »

Elle le força à se rasseoir et prit place ellemême sur le banc, mais à quelque distance de lui, comme si, à partir de ce moment où le mâle avide et furieux venait de se révéler dans l'amoureux soumis, elle eût voulu établir entre eux deux une démarcation infranchissable.

« Je vous ai dit que peut-être je vous aimais. Mais je dois ajouter que j'aime Lionel davantage. Il a le premier guéri mon âme meurtrie par une grande désillusion; il a été — cela aussi, il faut que je vous le dise, malgré la peine que je vous fais et l'humiliation que je m'impose à moi-même — il a été l'initiateur de

mes sens. Cela ne s'oublie plus jamais. Et si je faisais la folie de vous écouter, de vous appartenir, Pierre, à supposer que je ne vous en voulusse pas de m'avoir arrachée à lui, c'est en lui que je vous aimerais — si je pouvais encore vous aimer, dans son souvenir.

— Ah! gémit-il, vous êtes impitoyable... »

Pour la première fois peut-être depuis la mort de sa mère les yeux d'Ollivier se mouillèrent de larmes, qu'il ne put arrêter.

ce Vous êtes plus cruelle encore que quand vous vous faisiez un jouet de moi. Mais vous avez raison. »

Brusquement, sa voix et son visage changèrent. Rowena retrouva à côté d'elle le Pierre Ollivier des premiers temps, l'homme calme, austère et doux, en qui elle avait deviné la surabondance de toutes les énergies morales et dont la soumission lui avait paru si souhaitable, la pressentant difficile. Ollivier avait reconquis sa raison, son jugement et, du même coup, son empire sur lui-même, car il était de ceux auxquels il suffit de découvrir la vérité d'une vue nette pour courir aussitôt à elle et l'embrasser.

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(( Vous avez raison, Rowena, reprit-il, personne ne fait oublier à personne un premier grand amour, et moins que tout autre je pourrais me flatter de remplacer Lionel dans votre existence. C'est avec lui, non avec moi, qu'il faut faire votre vie. C'est lui qu'il faudrait aimer si vous ne l'aimiez pas. Vous avez été prédestinés l'un à l'autre. Vous êtes une créature de luxe et de poésie; il sait mettre de l'élégance jusque dans la tendresse. Il vous adorera, il vous choiera sans jamais vous meurtrir, car son âme est aussi délicate que celle d'une femme. Mon âme à moi est rude, et mon humeur vagabonde. Je suis capable de mourir pour vous dix fois : le serais-je également de vous chérir avec les précautions et les raffinements qui vous sont nécessaires? J'ai vécu errant, instable, ballotté à tous les vents de l'aventure : comment ferais-je pour m'accommoder à l'existence immobile, à la monotonie divine du bonheur? Je m'en rends compte maintenant : j'ai toutes les aspirations contraires à la vie que je mène, mais cette vie m'a donné son pli, a formé toutes mes habitudes. Ily a là une contradiction dont je souffre.

Mais au moins j'en souffrirai seul... Seul... c'est le mot de ma destinée... Adieu, Rowena!

— Adieu, Pierre! »

Ils se turent. Elle comprenait à présent combien il aurait été inutilement cruel de le retenir. Il n'avait que trop longtemps pâti de sa coquetterie et du mal involontaire que lui avaient fait sa beauté et son bonheur, trop dangereux à contempler.

Dans la douceur exquise du matin, les palombes si chères à toute l'Italie passaient par couples, entre les oliviers.

(( Quand partez-vous? demanda- t-elle.

— Demain, répondit-il.

— Vous me pardonnerez?

— Hélas! je vous adore. ))

Ils revinrent à pas lents vers la maison. Ils aperçurent Lionel qui se tenait debout sur le seuil à les attendre.

(( Eh bien! dit-il à Ollivier, voici du nouveau. Cette fois, c'est moi qui pars. Mon notaire m'écrit qu'il a absolument besoin de moi à Paris pour cinq ou six jours : une affaire embrouillée, paraît-il, sur laquelle il ne veut rien

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décider qu'en ma présence et avec mon autorisation. Je tâcherai de rester moins longtemps si je puis. Mais il faut que je prenne le train aujourd'hui même. Comme l'appartement de Rowena n'est pas en état de la recevoir et qu'elle a congédié ses domestiques, elle est forcée de rester ici... D'ailleurs, un si long voyage pour un si court séjour... je ne voudrais pas le lui infliger... Donc, je te laisse auprès d'elle... Oh! c'est sans réplique cette fois. »

Ni l'un ni l'autre ne lui fit d'objection en effet. Ils étaient assez heureux qu'il n'eût pas remarqué leur physionomie bouleversée, leurs yeux rougis. Car ils avaient pleuré tous les deux.

Après avoir fourni un grand effort, Tâme qui s'était élevée plus haut que son niveau coutumier, comme la mer dans ses élans désespérés vers le ciel, connaît, elle aussi, comme cette mer, l'accalmie sous la forme de la lassitude et de la dépression. Il en advint ainsi de Pierre et de Rowena, pendant les jours qui suivirent leur entretien et le départ de Lionel. Ils ne firent plus que se laisser vivre dans une espèce de torpeur qui n'était pas sans quelque volupté morose. Ce qu'ils éprouvaient, accablement à la fois et bien-être, ressemblait un peu à l'état mélancolique des convalescents.

L'un et l'autre, ils avaient affronté l'épreuve suprême de cette explication depuis longtemps

redoutée; ils étaient allés jusqu'au bout de leur devoir, ils avaient abouti à la renonciation nécessaire. Pierre avait immolé son amour, Rowena avait sacrifié sa fantaisie; l'un est à peine plus cruel pour un homme que l'autre ne l'est pour une femme. Ils étaient en paix avec leur conscience après cet acte de courage; ils se voyaient quotidiennement, selon le désir de Lionel; ils vivaient en sécurité et en douceur, sur la foi du traité conclu.

Ces quelques jours, vides, blancs, presque sans pensée, représentaient pour eux une trêve, une halte dans la vie. Leurs destins étaient désormais fixés, leurs résolutions arrêtées, leur avenir arrangé de façon irrévocable. L'ébranlement que leur laissait l'émotion subie disparaissait peu à peu, comme s'effacent en s'élargissant les ondes qu'a fait naître dans l'eau la chute d'une pierre. Leurs nerfs revenaient au calme; la surface de leur existence s'était aplanie. Ils • soignaient ensemble leurs âmes qui avaient été blessées du même choc; sans faire jamais la moindre allusion à l'épreuve commune, ils se plaignaient l'un l'autre, silencieusement, douce-

ment, par des regards attendris, une pression de main furtive, à l'abord et à l'adieu quotidiens. Ils baignaient dans une mélancolie qui n'était pas sans charme.

Le printemps, radieux cette année, s'alanguissait sur la Riviera, qui n'avait jamais été aussi belle, aussi souriante, aussi riche de parfums. La Villa des Palmiers, sous ses verdures mouvantes et parmi ses floraisons rouges, était digne de l'Enchanteresse : elle semblait surgir dans un jardin de fées, auquel ne manquaient ni les jets d'eau qui murmurent nuit et jour autour du palais d'Alcine, ni les grottes fleuries oii, sous la retombée des lambrusques, se cachent les amours de Renaud et d'Armide. Il soufflait du ciel un vent juste assez fort pour faire frémir les roses et blanchir de longs frissonnements les oliviers. Saison délicieuse pour vivre ces quelques jours qui ne comptaient pas dans la vie autrement qu'un rêve, et qui pour ces deux âmes, engourdies dans une somnolence à peine consciente, comme celles des blessés, devaient être la transition insensible entre le passé et l'avenir.

Tout contribuait à former autour de lady

Rowena une atmosphère d'apaisement et d'oubli. Des lettres amoureuses de Lionel l'eussent agitée, troublée par le rappel des voluptés interrompues; mais il lui écrivait peu, et ses billets, dans leur laconisme, n'étaient qu'affectueux. Il la traitait déjà en épouse qu'elle devait être bientôt. Aussi pensait-elle à lui sans fièvre. Il lui représentait le bonheur assuré, immanquable, prochain. En attendant qu'il le lui apportât, elle accordait ces dernières journées à ce qui n'était plus désormais que du passé, un passé qu'elle pouvait se remémorer sans honte, sinon tout à fait sans remords. Elle les donnait à celui dont elle avait causé la souffrance, qu'elle n'avait pas prévue si vive ni si profonde. Ollivier, lui aussi, se recueillait, repassait dans sa mémoire les mille choses, si menues et si précieuses cependant, qui composaient son trésor d'amour. Tous deux s'occupaient innocemment à embaumer des souvenirs.

Puis, un matin, Rowena reçut de Lionel une lettre dans laquelle il lui annonçait son retour pour le surlendemain, vers la fin de la journée, disait-il. On n'aurait pas à aller au-devant de

lui, car il ne pouvait préciser l'heure de son retour. Il quitterait le train à Nice et serait amené à Bordighera, en automobile, par un ami.

Quand la jeune femme communiqua cette nouvelle à Pierre Ollivier, elle vit sur son visage un changement qui lui fit presque peur. Une contraction farouche crispait ses traits, son regard se fixait haineux sur une image invisible pour d'autres que lui. Une veine se gonflait sur son front qui se ridait. Elle devina la fermentation d'une révolte soudaine dans cette âme qui n'était pacifiée qu'en apparence seulement.

Ils se trouvaient alors dans la salle du rez-dechaussée, aux tentures claires, encombrée de plantes vertes et de fleurs qui trempaient dans les vases frêles à longs cols. On aurait dit d'une serre que le caprice de l'hôtesse aurait arrangée en salon. Tout y souriait de gaîté : les plantes, les corolles pulpeuses des fleurs, qui frémissaient de volupté comme des chairs, et sur la muraille un grand portrait de Rowena au pastel, lumineuse effigie qui semblait formée de brume rose et de soleil. On était étonné de voir, se croisant sous ce cadre, deux épées de combat,

adaptées à des montures florentines du temps des Médicis. Elles faisaient vis-à-vis à un luth de Bergame. Le contraste voulu entre ces instruments de meurtre et de poésie était une fantaisie dans le goût de la Renaissance, dont Lionel s'était avisé un jour.

De même que la menace des lames homicides dans ce lieu de suavité, la figure bouleversée d'Ollivier semblait tout à coup inquiétante.

(( Qu'avez-vous? ne put s'empêcher de lui dire Rowena.

— Vous me le demandez? Il revient, je vous perds tout à fait, je pars!... Et vous me demandez ce que j'ai?

— Ne saviez- vous pas depuis huit jours que cela devait finir ainsi?

— Si, je le savais, mais j'étais arrivé à l'oublier presque. iMaintenant, c'est le réveil. »

Il s'était levé, il marchait à travers la pièce, à pas saccadés et rapides, les yeux à terre, les épaules remontées, comme s'il se fût ramassé, tassé sur lui-même, pour bondir et donner du front contre la destinée ennemie.

a Parbleu, oui, gronda- t-il, j'y étais résolu, à

ce départ. Je voulais m'évader au plus vite de ce supplice : il y a si longtemps que je souffre! Je serais parti plus aisément il y a huit jours... dans un sursaut d'énergie, dans un effort pour secouer le joug, dans une minute de prudence dernière, dans un élan de probité suprême... appelez cela comme vous voudrez... Enfin, j^avais saisi mon courage à pleine poignée, je le tenais bien, tandis qu'aujourd'hui il m'échappe. Aujourd'hui je suis devenu faible, lâche, comme le condamné à mort à qui l'on a eu la cruauté d'accorder un sursis et qui en voit arriver le terme... Oui, je suis lâche maintenant. Et pour un peu je demanderais à rester, à assister encore, comme un pauvre, à votre festin de bonheur et à ramasser les miettes. Ah! misère!...

— Mon ami!... implora Rowena, épouvantée de cette violence, de ce désordre, de ces imprécations.

— Excusez-moi, ayez compassion de moi; je déraisonne et je vous offense. Ce n'est pas ma faute... J'avais oublié la réalité; elle me saute tout à coup à la gorge... Vous comprenez... Et vous avez pitié sans doute : il faut avoir pitié...

A demain, laissez-moi vous quitter. Aujourd'hui je ne peux pas être calme en votre présence. A demain, adieu ! ))

Et il sortit sans lui avoir baisé la main comme il le faisait d'habitude.

Rowena resta seule, triste — inquiète surtout.

Lionel devait arriver le soir même. Pierre, plus calme maintenant en apparence, était venu voir lady Rowena après le déjeuner; ils se trouvaient, comme Tautre jour, dans le salon verdoyant et fleuri du rez-de-chaussée. Une large baie ouvrait sur le jardin, permettant de voir jusqu'à la route par laquelle Lionel viendrait dans quelques heures. Tout le soleil, toutes les folles brises d'une journée de mars finissant sur la Riviera encraient ainsi dans la pièce; la douceur du plein air se propageait jusque dans cet intérieur. La jeune femme et l'officier, assis sur la molle ottomane, sous le pastel rose qui souriait et la croix de Saint-André que formaient

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les épées florentines, pouvaient s'imaginer qu'ils étaient encore dans le jardin, tellement l'atmosphère autour d'eux vibrait de rayons et palpitait de senteurs printanières.

Jamais cette extrême suavité de la terre méridionale, qui, dans l'inquiète âme humaine, se transforme en mélancolie, ne s'était fait sentir avec un excès aussi troublant. Quelle journée pour une scène d'adieux!

Quand la nature se montre si belle et si caressante, elle attendrit même les heureux; on dirait qu'il flotte dans l'air des soupirs indécis de volupté ou d'angoisse. Des larmes nerveuses viennent au bord des paupières, et d'oppressantes délices nous accablent, presque aussi lourdes que les chagrins. Trop d'éclat nous blesse, trop de pureté nous éblouit, trop de douceur nous alarme. Que deviennent alors ceux-là qui souffrent? Comment, dans la mollesse qui les circonvient, les pénètre et les noie, garderaient-ils encore quelque énergie ? Et, devant un paysage qui semble se diluer dans un bain de langueur, quel stoïcisme ne fondrait?

Ollivier ne se révoltait plus, il n'en avait plus

la force, mais il s'enivrait de sa propre tristesse devant la fête de l'azur et du soleil.

(( Rowena, disait-il, voici l'heure de notre séparation qui sera éternelle. Vous allez être heureuse sans moi, pour ainsi dire contre moi. Il n'y a pas d'amertume dans ces paroles. C'est ma consolation que vous soyez très heureuse, amie, autant qu'il est permis à une créature humaine ici-bas. Je vous ai adorée pour votre beauté; une femme n'est vraiment belle que dans le bonheur et quand sa vie se développe selon une destinée harmonieuse, comme un noble poème. Rowena, vous êtes parmi les très rares qui valent qu'on fasse abnégation totale de soi quand on les adore. Et moi je suis capable d'oublier dans votre pensée jusqu'aux pauvres intérêts de mon amour. Je vais de nouveau vivre seul, et sans doute triste à jamais, mais non désespéré, puisque nos deux parts de félicité seront réunies sur votre tête sacrée. Oh! ces longues et lointaines croisières où je rêverai à vous! Rowena, vous ne les connaissez pas, les nuits en pleine mer sous les étoiles du sud, plus larges, plus lumineuses, plus frémissantes que les étoiles de

notre hémisphère, les heures du silence argenté qui ruisselle sur nous, tandis que le navire, avec ses feux clairs, répond au signal enflammé des astres et que les flots nocturnes accrochent à ses flancs leurs pierreries! Autrefois je ne savais pas à qui s'adressaient les extases qui me gonflaient la poitrine lorsque je restais debout sur le tillac, perdu au milieu de ce calme. Je le saurai maintenant. Vous serez la magie, la tristesse, la volupté désespérante de mes nuits solitaires. Rowena!... »

Il prononçait comme une invocation les trois syllabes sacrées; il semblait déjà loin, repris par l'éternelle aventure, la solitude, l'océan, mêlé à la majesté des nuits élyséennes sur le Pacifique. Elle l'écoutait, de plus en plus troublée à mesure que ses paroles exaltaient davantage le sacrifice, le renoncement, les voluptés d'une passion immatérielle et l'héroïque fidélité au souvenir.

Leurs visages pâlis se rapprochaient...

Un homme venait de pousser la porte du jardin entr'ouverte. Il avança joyeusement dans

ç)8 l'enchanteresse

l'allée principale; le vent qui soufflait de terre avait poudré ses vêtements avec la poussière des chemins, cette poussière du Midi qui ressemble à de la cendre blanche et fine. Il se dirigeait vers la villa. Quand il fut près d'arriver, il se dissimula derrière un buisson de tamaris, comme s'il avait eu l'inspiration gamine de faire une surprise aux hôtes de la maison en se démasquant tout à coup.

C'était Lionel.

Il avait reçu, en cours de route, un télégramme de son ami niçois, empêché d'être au rendezvous, et il avait achevé le voyage dans le train, ce qui lui donnait une avance de près de deux heures. Il arrivait de la gare sans être attendu, et il s'amusait déjà de l'étonnement où son apparition allait jeter son amie; sans doute le fidèle Pierre serait là, cet éternel partant qui ne partait pas, et qu'il se flattait bien maintenant de retenir jusqu'à l'époque très prochaine de son mariage. D'autant plus que l'ofîicier n'aurait plus aucun prétexte pour abréger son séjour à Bordighera; sans le lui dire, Lionel s'était occupé de son affaire au ministère de la marine.

les démarches utiles étaient faites, mieux faites sans doute que par lui-même, car M. d'Agay unissait au zèle de l'amitié une habileté élégante de diplomate mondain.

Lionel a tressailli.

Assis très près l'un de l'autre, sur l'ottomane, il a reconnu Pierre Ollivier et lady Rowena. Ollivier parle : d'où il est, Lionel ne peut distinguer les paroles, mais la voix lui parvient, basse et ardente, tantôt enfiévrée d'émotion, tantôt brisée de langueur.

Rowena écoute, immobile, comme extatique; elle semble être sous un charme.

Que se disent-ils? Il ne le sait pas, mais il le devine. Ce n'est que pour prononcer des mots d'amour et pour les entendre que l'on prend cette attitude implorante qui est celle de Pierre, et cette pose charmée qui est celle de Rowena.

Il n'y a pas à en douter, ces deux êtres s'aiment en ce moment; ils sont complices. La trahison est-elle déjà consommée? Peu importe : elle est dans leurs cœurs.

Lionel regarde encore.

lOO L ENCHANTERESSE

La surprise qui le tenait hébété s'est dissipée; il se rend compte que ce n'est pas un cauchemar en pleine veille, mais une scène réelle qui se dresse devant lui. Rowena est infidèle! Pierre est traître! C'est comme si le monde croulait.

L'officier vient d'enlacer la jeune femme; elle n'a pas résisté, elle ne se débat point. Elle est consentante, comme avec lui, Lionel. Elle est très pâle, pâle de désir sans doute. Il semble qu'elle va défaillir. Les lèvres de l'homme ont atteint les siennes; elle s'abandonne.

Lionel bondit.

L ENCHANTERESSE lOl

(( Lionel, je te le jure, elle n'est pas coupable... Ce baiser était le premier.

— Tu mens.

— Je lui disais adieu. Ton retour allait nous séparer à jamais, et je l'aimais, et elle le savait, et elle ne m'aimait pas, car elle n'aime que toi...

— Tu mens.

— A cet instant, je n'ai pas été maître de mon trouble. Elle a été effrayée de mon égarement; elle est restée un moment interdite, immobile. Quand tu es entré, elle se reprenait, elle me repoussait déjà.

— Tu mens; je vous ai vus. Vous ressembliez à deux bêtes impudiques; vous étiez éperdus,

haletants. Vous ne songiez même pas que les domestiques ne pouvaient être loin, que l'un d'eux allait probablement rentrer... Ah! vous ne m'attendiez guère, n'est-ce pas?... Allons, en voilà assez! Faudra-t-il que je te soufflette pour en finir? »

Il levait la main, elle allait atteindre le visage de Pierre. L'officier lui rabattit le bras et lui retint un instant le poignet dans l'étau de sa main puissante. Mais Lionel se dégagea.

D'un geste violent il décrocha de la muraille les deux épées florentines, en jeta une à Pierre, garda l'autre.

cr Lionel! je t'en supplie. »

Cet appel désespéré était la première parole que Rowena eût prononcée depuis le commencement de la scène. Elle courut vers les deux hommes. D'une poussée brutale, Lionel l'envoya rouler à terre, à plusieurs pas. Aussitôt il sortit avec Pierre dans l'antichambre. Ici, l'entassement des meubles les aurait empêchés de se battre.

Avant que Rowena, étourdie, se fût remise debout, ils étaient aux prises.

L ENCHANTERESSE ICJ

Ils combattaient aussi furieusement tous les deux. Maintenant, Pierre voyait bien que l'autre voulait le tuer : l'instinct de la conservation se débattait en lui; il se défendait avec rage. D'ailleurs, ils avaient l'un et l'autre un souci plus impérieux et plus pressant que celui de sauver leur vie. Chacun d'eux se disait que s'il succombait il laisserait Rowena à son vainqueur. Il n'y avait plus seulement dans ce combat deux hommes qui se battaient selon les vieux rites chevaleresques pour une question d'honneur, deux duellistes qui voulaient tuer et ne pas être tués : il y avait deux mâles aux prises pour la possession d'une proie amoureuse. Cette lutte ressemblait à celle de deux animaux en rut au fond d'une forêt.

- Pierre n'était pas moins acharné que Lionel : ses résolutions de sacrifice et d'abnégation s'étaient évanouies depuis que l'ami ancien avait surgi devant lui en rival furieux, et il avait encore aux lèvres le s^oût du baiser de Rowena. Il se battait maintenant contre Lionel comme tant de fois il s'était battu contre la tempête et contre la mer, énergiquement, farouchement.

D'avoir été naguère encore de tels amis, attachés par une affection unique, ils ressentaient à présent plus d'exaltation dans la haine, comme il arrive à deux frères qui sont devenus ennemis.

Il n'y a pas encore une minute que les épées se froissent et croisent leurs éclairs blancs : les deux hommes, d'un même élan sauvage, aveugle, bondissant l'un sur l'autre, s'enferrent, tombent, au moment précis où Rowena accourue allait se jeter entre eux.

La fatalité a fait son oeuvre.

Toute cette journée lui appartient. C'est elle qui a retenu chez lui l'ami de Lionel et avancé de quelques heures le retour du jeune homme. C'est elle qui a ménagé une solitude complète autour de Pierre et de Rowena : Beppo et sa femme se sont rendus à Vintimille pour embrasser leur fils, hersagliere en permission; le domestique de Lionel est allé acheter de l'essence pour l'automobile; la femme de chambre de Rowena s'est esquivée, sans en demander l'autorisation, pour causer par-dessus la haie, à l'autre bout du jardin, avec son amoureux, le groom de la villa voisine.

l'enchanteresse lOf

C'est la fatalité qui a voulu et préparé ce duel, ou plutôt ce double meurtre.

Et maintenant Rowena est seule, désespérée, devant ces deux hommes mortellement blessés, ces deux frères que son amour poussa à s'entre-tuer.

Un cri déchire l'air. Ce n'est pas elle, muette et pétrifiée, qui l'a jeté; c'est le vieux Beppo qui rentrait et qui, du jardin, vient d'apercevoir ces deux corps gisant à terre dans leur sang, cette femme debout, rigide, auprès d'eux.

Par cette après-midi de soleil et de parfums, la mort est entrée dans la maison.

Les deux mourants sont couchés sur leurs lits, navrés de deux blessures pareilles, l'un à la base, l'autre au sommet du poumon. Tous deux sont jeunes et sains, ils offrent la même résistance à la funèbre exécutrice qui voudrait achever sur eux son oeuvre. Le vieux médecin italien qu'on a fait appeler vient d'expliquer à lady de Cawdor qu'ils sont irrémédiablement perdus et que probablement ils succomberont ensemble. Devenus ennemis, ces deux frères d'élection

io6 l'enchanteresse

auront donc la destinée des deux héros bibliques, qui, (c ayant été unis dans la vie, ne furent pas séparés dans la mort ». Par une sorte de dérision suprême, ce lugubre compagnonnage leur fut imposé.

Lady Rowena eut à remplir le plus douloureux et aussi le plus sublime ministère auprès d'eux. Ces mourants, hélas! n'avaient plus guère besoin d'une infirmière; la première garde venue aurait suffi à la tâche de soulever de temps en temps leur tête qui s'alourdissait, de leur administrer la potion impuissante ou de renouveler un pansement inutile. Il s'agissait d'adoucir par d'autres soins leur agonie lente et consciente : il fallait que chacun d'eux finît dans l'illusion d'être le seul aimé.

Lady Rowena y employa sa charité merveilleuse de femme, habile à consoler après avoir blessé mortellement les âmes et les corps. Equitable, elle se partagea entre les deux moribonds, également assidue, tour à tour, aux deux chevets. Elle sut épier le moment oii le malheureux, apaisé par sa présence, se laissait aller à une tor-

peur indécise entre le sommeil et la mort, pour quitter sa couche et se rendre auprès de l'autre. Elle sut trouver l'accent et les paroles qui pouvaient convaincre Lionel que sa fidélité, un instant surprise par une brusque attaque, était demeurée réellement entière et sans reproches; elle sut persuader à Pierre qu'il était vainqueur dans le tragique tournoi d'amour dont elle était la fatale reine, et qu'après de longues hésitations c'était à lui que son cœur accordait la préférence suprême. A chacun d'eux, avec la complicité du vieux médecin, elle promit la guérison; à chacun elle se promit elle-même, irrévocablement et sans partage. Son admirable mensonge en paroles et en action, soutenu jusqu'à la fin, fit même ce prodige que chacun des frères ennemis, se croyant le seul épargné par la mort et favorisé par l'idole commune, eut pitié de l'autre et qu'ils succombèrent en se pardonnant, avec des regrets réciproques, non plus adversaires et rivaux, mais unis dans son amour — cet amour qui les tuait.

Et ce fut le dernier miracle de l'Enchanteresse.

io8 l'enchanteresse

Le marbre resplendit, tout blanc sous le soleil. A droite et à gauche, s'incrustent deux médaillons de bronze noir : deux têtes d'hommes. Entre eux, une figure de jeune femme se détache. Lady Rowena de Cawdor a marqué par avance sa place entre les deux morts, — ces morts que son charme redoutable a faits.

Il n'y avait pas de parents, pas de famille pour les lui disputer; elle les garde. D'ailleurs, ils lui appartiennent par le droit tout-puissant de l'amour, et, si les défunts se soucient d'habiter ici plutôt que là, sans doute aucun des deux ne voudrait d'autre sépulture que celle qui leur est attribuée, sous les palmes de Bordighera, devant la mer de Ligurie, près de la maison blanche

aux airs de temple où ils aimèrent, où ils sont morts.

Lady Rowena leur conserve à tous deux une mémoire pieuse. Sans doute, elle n'est veuve que d'un seul, mais son âme est assez grande pour un double deuil. L'amant, l'époux choisi, Lionel, lui représente le bonheur qu'elle a pu étreindre; Pierre lui rappelle un songe, une folie, un désir inexaucé. Il a été pour elle l'occasion d'un de ces crimes de pensée qui donnent à la femme une volupté exquise et perverse. A cause de cela il lui est presque aussi cher que l'autre.

Elle n'a pas de remords ; pourquoi en auraitelle? La nature a voulu, dès le commencement du monde, rendre la femme dépositaire d'un pouvoir inné qui ne meurt qu'avec elle : le charme dont elle est investie. La séduction rayonne d'elle comme la chaleur du soleil; l'astre glorieux resplendit, et selon l'heure, la place où ses rayons tombent, il fait tantôt œuvre de vie et tantôt œuvre de mort. Ainsi l'amour, au hasard des rencontres, tue ou vivifie.

C'est pour cette double action que la femme

I lO L ENCHANTERESSE

est mise dans le monde. Elle crée autour d'elle, indifféremment et sans mériter reproches ni gloire, des fous, des génies ou des héros. A l'obligation d'être belle sa mission se trouve réduite, et c'est pour cela que les vieillards de Troie pardonnaient à Hélène la ruine de deux peuples et dix ans de guerres pour l'amour d'elle. Ils l'admiraient, ils l'eussent presque vénérée d'être fatale ainsi. La fatalité est comme la divinité, souveraine.

Eux-mêmes, les deux amoureux endormis sous le sarcophage et que veille le groupe éternel de l'Amour et de la Mort, pardonneraient, aujourd'hui qu'ils sont dans l'apaisement suprême, à la magicienne qui les conduisit à ce tombeau. Ils ne se plaindraient pas plus que les sages de Troie dans Homère et reconnaîtraient que le destin, qui remet aux mains frivoles des belles femmes l'existence des hommes, fait bien ce qu'il fait.

Aussi lady Rowena de Cawdor est-elle paisible dans sa mélancolie, lorsque, près du marbre resplendissant, elle vient s'asseoir chaque jour, un livre ou une broderie à la main, et cause

silencieusement avec ceux qui sont de l'autre côté de la tombe. Ce n'est pas elle, mais la Nature divine qui est responsable de la tragédie, et la Nature sourit après comme avant.

Près de Bordighera, une maison s'adosse aux falaises roses; un jardin en terrasse descend vers la mer. Ce qu'on remarque d'abord dans ce paradis, c'est un tombeau.

La Sorcière

La Sorcière

A danseuse indienne triomphait au music-hall. Elle était nue sous des gazes noires qui s'envolaient sans cesse autour des jambes fardées. Un joyau brillait sur le ventre, dessinant un nombril de pierreries. Des épaulettes orfévrées, comme de somptueuses carapaces, jaillissaient des bras purs; ils ondulaient selon la mimique de la danse. Le dos, les flancs qui se tordaient de volupté, fringuaient d'une manière irritante, et la lumière fac-

I l6 LA SORCIÈRE

tice avivait encore la blancheur de leur maquillage. Comme celles des déesses antiques, les mains étaient assez grandes; au bout des longs doigts, d'une transparence de perle, les ongles teints s'allumaient, tels que des rubis roses. Les orteils bagués, les chevilles, amoureusement ceintes d'un cercle d'or, faisaient désirer la joie de baiser leur ciselure divine. Il n'était pas un coin de cette chair dévoilée ou pressentie qui ne semblât précieux et adorable.

L'idole qui daignait, pour l'ivresse et le tourment des hommes, se faire ainsi bayadère, rappelait les Apsâras, ces courtisanes du ciel.

Le visage, dont l'étrangeté finissait par accaparer le regard, malgré les séductions d'un tel corps, accusait par son type l'origine de la créature merveilleuse. C'était, indubitablement, une Parsi. Elle avait de sa race l'ovale allongé, le nez mince entre les sourcils horizontaux, les narines un peu tombantes vers l'arc délicieux de la bouche, et la lèvre inférieure toujours infléchie dans un immobile sourire, qui achevait sa ressemblance avec une idole songeuse au fond d'un temple.

Seules vivaient, dans cette figure, les prunelles d'eau noire aux profondeurs mystérieuses, aux palpitations caressantes, aux redoutables flamboiements. Elles luisaient comme la passion et la joie; elles s'obscurcissaient comme le sommeil et la mort; elles étaient toute la femme et tout l'Orient.

L'Indienne dansait. Tantôt c'était une danse bondissante, une envolée qui lui faisait traverser la vaste scène en trois coups d'aile, à peine posée, chaque fois, sur la pointe d'un pied nu, tandis que la jambe levée jaillissait de la gaze en une splendide coulée de chair. Tantôt c'était une danse agenouillée, où le buste seul tournoyait, remontant le tissu de perles et d'or, qui ne cachait que la gorge et les aisselles. Dans ses torsions et ses renversements, il montrait tour à tour le creux des reins et la naissance du ventre aplani. Mais, selon la coutume orientale, les seins demeuraient invisibles, sous leurs boucliers de filigrane aux mamelons vermeils. Etpendant cette giration du torse, qui tressaillait et se convulsait sans trêve, les bras serpentins ne cessaient pas de s'allonger, de se rétracter, de ramper comme

Il8 LA SORCIÈRE

de blanches couleuvres, dont les têtes étaient figurées par le profil des mains longues aux doigts réunis.

Et il y avait d'autres danses encore : celle de l'Eau, celle de la Flamme, celle de la Prière, celle de l'Amour, les danses élémentaires, les danses sacrées, les danses erotiques, La musique de scène, ingénieux amalgame de thèmes descriptifs, commentait bien inutilement ces variations : le corps ondoyant de la femme aurait suffi à expliquer tout le muet poème.

Quand elle eut fini, elle salua, écroulée dans la plus lascive de ses poses. On releva quatre fois le rideau. La danseuse saluait toujours et souriait. Penchant son torse nu sous les plaques d'orfèvreries, elle semblait ramener à elle les désirs de tous ces spectateurs, dont elle aspirait

13a ame.

Puis ce fut Tentr'acte. Je me levai comme les autres, et je sortis de ma loge, dans le promenoir.

La première personne que je rencontrai fut un grand garçon au visage long, régulier, entièrement glabre. Ce fut lui qui me reconnut d'à-

LA SORCIÈRE IIÇ

bord et me secoua la main avec une vigueur toute britannique.

(( Je suis enchanté de vous revoir, cher monsieur, )) me dit-il.

Alors, mes souvenirs se précisèrent. Je me rappelai avoir aperçu trois ans plus tôt ce gentleman à Hombourg, où il était venu soigner une mélancolie qui paraissait irréductible. Sir Philip Mac-Donald négligeait d'ailleurs la cure d'eaux et traitait plus volontiers son spleen par d'interminables séances à la salle de jeu; il pontait fort cher, perdait régulièrement et avec insouciance. Lorsqu'on avait l'occasion de l'entretenir, on s'apercevait vite qu'il valait mieux que sa façon de vivre, et on ne pouvait guère s'empêcher d'entrer en sympathie avec lui. Il se révélait d'humeur douce et avenante, fort instruit, d'une philosophie originale et d'un jugement délicat en tout ce qui touchait aux choses de l'art et de la littérature. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu, étant de ces rares voyageurs qui observent. Un peu de l'âme universelle, éparse dans le monde, était restée à la sienne, et, quand on avait causé avec lui, on goûtait l'illu-

sion de connaître l'humanité mieux qu'avant.

Il y avait, chez ce fou raisonnable comme chez l'Anglais de la comédie, une réelle sagesse.

Puis, ce galant homme apparaissait, tel lord Byron, marqué du sceau fatal. Il ne lui manquait même pas la légende convenable à son physique et à ses allures. On racontait qu'il avait poignardé une femme infidèle. Vraie ou fausse, cette prouesse le faisait regarder avec sympathie par les baigneurs, et, par les baigneuses, avec une admiration dont il ne daignait s'apercevoir. Sa figure noble et décemment ennuyée, sa pâleur, et jusqu'à ses étranges cheveux blancs, ou plutôt gris perle, qui adoucissaient d'une manière exquise des traits dignes de l'antique, presque juvéniles encore, tout cet ensemble de séductions graves, un peu douloureuses, lui eût assuré les plus enviables conquêtes s'il les eût le moins du monde recherchées. Mais il n'en voulait rien savoir, et il vivait comme en rêve, dans un état de nostalgie perpétuelle.

Les uns disaient qu'il songeait toujours à sa victime et qu'elle se vengeait en le condamnant au supplice de la folie morose. Les autres, des

misogynes, prétendaient que la vraie victime ce devait être lui. Quant aux femmes, elles étaient toutes d'accord par leur désir unanime de lui faire agréer leurs consolations.

Depuis Hombourg, je n'avais plus revu sir Philip Mac-Donald. Je ne l'avais pas oublié néanmoins : il est assez peu de gens et surtout peu d'hommes à qui je prête attention; mais tous ceux que j'ai une fois remarqués, pour l'intérêt de leur psychologie ou le pittoresque de leur extérieur, restent accrochés, si j'ose dire, dans une sorte de musée du souvenir, qu'il me plaît parfois de passer en revue. L'Anglais nostalgique y figurait en bonne place.

« Y a-t-il longtemps que vous êtes à Paris, sir PhiHp? demandai-je, par courtoisie, à ce sympathique revenant.

— J'y suis depuis hier, me répondit-il, sans le moindre accent, car cet homme, d'une courtoisie si parfaite, avait eu la politesse d'apprendre à fond notre langue, chose inouïe de la part d'un Anglais, à moins qu'il ne soit de la gentry la plus raffinée, ce qui était le cas.

— Vous êtes donc arrivé en même temps à peu

près que cette merveilleuse Djeli, qui vient de débuter ce soir même? » observai-je.

La remarque était assurément fort innocente et n'avait rien en soi qui dût l'émouvoir. Je fus étonné de voir sir Philip changer de figure, sa bouche rasée se contracter, un éclair de mécontentement passer dans ses yeux bleu pâle. Je l'avais froissé ou attristé, c'était certain. Il existait un rapport mystérieux entre l'actrice voluptueuse et le gentleman byronien : qui me l'eût dit? J'étais confus, mais vraiment il n'y avait pas de ma faute.

Déjà, grâce à son usage parfait du monde, sir Philip s'était repris, et il ajoutait, avec un sourire presque naturel :

(( La coïncidence est curieuse, j'en conviens, cher monsieur, et si j'ai la bonne fortune de vous revoir, comme je l'espère, j'aurai peut-être occasion de vous l'expliquer quelque jour. En attendant, voulez-vous me faire la grâce d'accepter un verre de gin, au bar? ))

Je me gardai bien de refuser : en devenant le plus élégant des cosmopoHtes, sir Philip Mac- Donald, je le savais, était resté d'une intransi-

geance anglaise dans son goût des boissons fortes, et je ne pouvais refuser le gohlet de bienvenue qu'il entendait m'offrir. Je le suivis donc et me perchai près de lui, sur un haut tabouret, devant les cuivres et les glaces qui me rappelèrent le luxe métallique et reluisant des paquebots.

Le verre de gin dont avait parlé sir Philip se changea en une coupe de Champagne pour moi, et, pour lui, en la série complète des cock-tails dont il épuisa tout l'arc-en-ciel. Avec admiration je le regardais boire. La capacité et l'endurance des estomacs britanniques sont choses à quoi un Français ne s'habitue pas, surtout de nos jours, où l'abstinence de l'alcool tend à devenir la seule vertu parisienne.

Le spectacle était déjà commencé; nous étions toujours là. Au début, sir Philip avait marqué beaucoup de cordialité et d'empressement à me tenir les propos les plus aimables. Puis son discours s'espaça et se ralentit; il parue s'abstraire peu à peu des choses extérieures où ma présence était comprise, et s'isoler dans son rêve. Je ne m'en offensai nullement. Je savais que telle est

la marche ordinaire des entretiens entre gentlemen, après le shake-hand et les congratulations du premier abord : chacun suit sa pensée, fume et boit en face de l'autre, les volutes des deux pipes ou des deux cigares se mêlent fraternellement, ainsi que les concepts nuageux des deux amis; puis, sur un nouveau shake-hand et de nouvelles effusions, on se sépare, enchantés l'un de l'autre.

Sir Philip Mac-Donald ne m'adressait donc plus que quelques petits grognements sympathiques, en tirant sur sa paille, et je regardais son visage imité de Phidias blêmir d'une façon paradoxale à mesure qu'il absorbait des verrées jaunes, vertes et rouges. Tout à coup le souvenir de quelque obligation négligée l'assaillit probablement, car il sursauta et regarda avec anxiété son chronomètre.

(( Vous me pardonnerez de vous quitter si vite, me dit-il, mais je crains d'être en retard. »

Il se leva, paya le barman, qui le considérait d'un œil respectueux, et me secoua la main avec une amicale violence. Il remonta d'un pas rapide, un peu plus raide que tout à l'heure, vers

in

le fond de la salle. Il alla ainsi jusqu'à la porte de fer, à gauche de la scène, par où Ton accédait aux loges d'artistes. Il se la fît ouvrir et s'y engouffra.

Le spectacle ne m'intéressait plus. Je gagnai la rue et me postai près de la sortie spéciale des acteurs. J'attendis quelques minutes. Puis je vis passer devant moi la merveilleuse Indienne, différemment mais également belle sous ses fourrures. Sir Philip l'accompagnait et elle paraissait le quereller tandis qu'il l'écoutait avec soumission.

Mes relations avec sir Philip renouées ainsi, nous continuâmes à nous fréquenter, non sans un réel plaisir pour moi, ni peut-être sans quelque agrément pour lui, car il parut toujours friand de ma société, que je n'ai guère coutume d'imposer à quiconque. Il avait fait le tour du monde, j'avais fait, moi, si la phrase n'est pas trop ambitieuse, le tour des systèmes, des mœurs et des personnages qui sont l'ornement de ce temps-ci : autre façon de voyager. Les sujets de conversation ne nous manquaient point, et chacun de nous, dans ce commerce profitable à tous deux, s'enrichissait sans appauvrir le voisin. Comme rien n'attache mieux ensemble deux hommes pour qui la vie intellectuelle existe réellement, nous devînmes très amis.

Il va de soi que ces conversations n'avaient pas toujours lieu au bar : j'avais vite amené sir Philip à une tolérance courtoisement dédaigneuse pour ma sobriété ou mon insuffisance en matière de beuveries, et d'ailleurs nous étions chez lui plus commodément. Selon la coutume de beaucoup d'Anglais qui ne se soucient point de se créer un home hors de l'Angleterre et de ses colonies, mon ami n'avait pas pris d'appartement; il habitait dans un « family » de premier ordre, au coin de la rue de Berri, la plus mélancolique des Champs-Elysées, naturellement. Car il est de fait que les spleenétiques recherchent avec soin tout ce qui est capable d'aggraver la maladie dont ils affirment vouloir être guéris.

Le décor se conformait à la banalité parfaite qui est l'élégance permise à ces caravansérails, et ne vaut pas une description. Je remarquai seulement sur la cheminée Louis XVI (les Anglais adorent ce style) trois belles photographies de la même femme : la première en costume oriental, qui était un nuage de mousselines autour d'une forme céleste; la seconde en robe de soirée, à l'européenne et même à la pari-

sienne; la troisième exactement semblable à l'apparition de l'adorable Djeli sur la scène du music-hall, où elle faisait l'effet d'une déesse qui n'eût point redouté, pour ses pieds nus, le contact des planches avilies par les histrionnes et les pitres.

Il ne me fallut pas une grande subtilité pour conjecturer que ces trois photographies devaient représenter les trois incarnations successives de Djeli et la passion de sir Philip Mac- Donald à ses trois périodes : la jeune fille, la vierge d'Orient, belle comme un rêve d'Hafiz; la maîtresse aimée et triomphante; la bayadère profanée par les yeux lascifs de la foule, mais transfigurée par la splendeur des rites artistiques qu'elle célébrait chaque soir. Il y avait dans ces trois portraits toute la gloire amoureuse d'une femme et, par conséquent, toute la souffrance d'un homme. Je pressentais le mystère passionné dont ces deux personnages avaient été les acteurs; j'en devinais confusément les péripéties à l'aide de la légende qui entourait le nom de sir Philip iMac-Donald; il me restait à en apprendre de lui les détails.

A vrai dire, il ne paraissait pas très pressé de me les faire connaître. Quelque chose de plus fort que notre amitié, que le besoin de se soulager d'un secret pénible, et même que les suggestions traîtresses de l'alcool, arrêtait les confidences sur ses lèvres. Je ne me trompais probablement guère en estimant que ce devait être le souci de ne pas déroger aux principes du canr, conservateurs de ce la respectabilité » britannique, laquelle importe plus aux yeux d'un bon Anglais que la simple dignité humaine. Un gentleman s'abandonnera, devant un autre gentleman, à boire avec excès, même s'il en doit résulter quelque désordre extérieur dans sa personne; il ne commettra point 1' « impropriété » de parler confidemment de lui-même : ce débraillé moral lui semblerait le moins pardonnable.

Telle était sans doute la raison qui me privait de connaître par le menu l'histoire sentimentale de cet ami, dont je me persuadais d'être l'intime, et qui, pour tout le reste, me traitait à peu près fraternellement. J'attendais pourtant sans impatience l'heure où il se résoudrait à lever les

derniers voiles d'un passé que je devinais aux trois quarts : le meilleur moyen de l'y amener était de me maintenir dans la réserve dont les bienséances me faisaient d'ailleurs une loi. Je me doutais que ma discrétion ne tarderait pas à être récompensée.

Nous continuâmes donc à philosopher, tantôt dans l'appartement de la rue de Berri et tantôt devant le bar du music-hall. Je remarquai que mon ami s'attristait de plus en plus et buvait toujours davantage; j'en conclus que ses affaires avec Djeli devaient aller fort mal. J'observai que son regard devenait fixe et je me demandai si c'était par l'effet de l'alcool ou d'une folie en incubation. Je fus souvent au point de le questionner, mais il sentait venir les demandes que j'allais risquer, et, dès que la conversation obliquait de ce côté-là, il se hâtait d'en changer le cours. Je commençais à craindre qu'il ne se suicidât, ce qui m'eût fort désobligé, car sir Philip est un homme intelligent et qui a les plus excellentes manières, deux choses agréables à rencontrer dans un ami.

L'intérêt sincère qu'il m'inspirait me porta à

l'espionner : je constatai qu'il n'allait plus à la sortie des artistes pour attendre Djeli et la ramener chez elle. Ils étaient donc brouillés. Puis, brusquement, la belle Indienne cessa ses représentations, plantant là le directeur, qui demeurait pantois, et le public désolé.

A cette nouvelle, je courus au « family », inquiet de la façon dont sir Philip aurait supporté ce coup du sort.

En arrivant, je trouvai la maison bouleversée, et des airs de catastrophe aux serviteurs qui circulaient d'un pas hâtif dans les corridors et les escaHers. On me connaissait à cause de mes fréquentes visites à sir Philip, et ces gens aussitôt m'entourèrent, avec des exclamations de condoléance.

(( Eh bien? demandai-je, assez anxieux. Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à M. Mac-Donald?

— Monsieur ne sait pas? me répondit le portier. C'est vrai, Monsieur ne peut pas savoir; il n'y a que quelques heures... M. Mac-Donald s'est tiré un coup de revolver.

— Il n'est pas mort? m'écriai-je.

— Non, mais il est dans un triste état. Le mé-

decin ignore encore s'il pourra le sauver : nous l'avons fait appeler tout de suite, bien entendu ; on n'a pas perdu de temps. Mais ce pauvre monsieur a une grosse fièvre, et, dans son délire, il cherche toujours à arracher son pansement. Il dit qu'il veut mourir, à toute force. On est plusieurs à le maîtriser, et on a de la peine.

— Je voudrais le voir. »

On en référa au gérant. Celui-ci, qui flottait dans une immense redingote de pasteur suisse, hésita un peu :

c( Le docteur a défendu les visites. Mais Monsieur est le seul de ses amis que M. Mac-Donald ait appelé en délirant : cela lui fera peut-être du bien de voir Monsieur. Je crois que je peux prendre sur moi... »

Il m'accompagna jusqu'à la chambre. J'aperçus, couché sur son lit à couverture écarlate, sir Philip qui avait trouvé moyen de pâlir encore et qui maintenant tournait au spectre, tellement sa lividité contrastait avec le rouge violent du satin cerise. Deux aides lui tenaient les mains, pour l'empêcher d'enlever le bandage que le médecin avait disposé sur sa plaie, voisine du

cœur à ce que je pus constater. Il les injuriait en anglais. Malgré mon émotion, j'évoquai involontairement le souvenir historique de La Châtaigneraie après son duel avec Jarnac.

A ma vue, le blessé parut se calmer instantanément. Il m'avait donc reconnu; qu'il eût de la fièvre et même très forte, c'était probable, mais sûrement il ne délirait pas. J'eus à cette minute l'idée un peu présomptueuse que je pourrais forcer cet homme à vivre et que de ma volonté dépendaient son salut physique, pour le moment, son salut moral plus tard. Je me pris donc à vouloir l'un et l'autre avec toute l'énergie dont je suis capable et qu'on veut bien me reconnaître.

J'avais une réelle sympathie, peut-être même une certaine affection, pour mon (c fou raisonnable )), ainsi que je continuais à appeler sir Philip, d'après une réminiscence de l'antique comédie. Puis je tenais égoïstement à le conserver : c'était — et c'est encore, un peu grâce à moi — un des échantillons d'humanité les mieux dignes d'intéresser un philosophe.

Je saisis la main de Mac-Donald; ses gardiens

se retirèrent discrètement, vers le fond de la pièce. J'entamai alors un discours : remontrance, homélie, exhortation au stoïcisme devant les rigueurs de Texistence. Je ne m'en rappelle le sens que très vaguement, et pas du tout les termes, qui, d'ailleurs, importent assez peu. iMais il eut cet avantage essentiel de durer longtemps. Je n'oserais certifier qu'il amolHt le cœur farouche de sir PhiHp et triompha de « son âme atroce », comme celle du Caton antique; je croirais plutôt qu'il l'endormit, et cet effet ordinaire des prédications le sauva, ce que toutes les prédications ne font point, hélas!

Sir Philip, dompté par le flux monotone de mon éloquence, ne tarda pas à s'assoupir, en laissant sa main dans la mienne. La crise la plus dangereuse était passée.

Néanmoins, jaloux d'assurer ma victoire sur cet éternel féminin qui est notre éternel et indispensable adversaire, j'achevai consciencieusement mon œuvre rédemptrice. Je revins chaque jour. Mon assiduité au chevet de sir Philip était d'une véritable sœur de charité — aux soins près, que je ne me fusse pas permis de lui

rendre, ni lui d'accepter. Sans en ressentir une fierté exagérée, je puis dire que j'ai sauvé cet homme.

Le malheur est que toutes nos actions ont un double aspect, et il en est de même pour celleci, qui aura été bienfaisante par un côté et sinistre par l'autre. J'ai sauvé sir Philip et je crois bien que j'ai perdu Djeli, du moins, si mes soupçons relatifs à la mort de cette merveilleuse créature contiennent quelque part de vérité, ce que l'on décidera en arrivant à la fin de ce récit. Mais, selon le sage conseil que s'adressent à eux-mêmes les romanciers populaires quand ils laissent entrevoir, au trentième feuilleton, ce qui ne doit apparaître qu'au cent cinquantième : n'anticipons pas.

Je continuai donc à sir Philip le bienfait de mes visites quotidiennes et de mes discours lénitifs ; ce régime émollient réussit à merveille, et le fou raisonnable ne mérita bientôt plus que la seconde de ces qualifications. J'eus presque la crainte de l'avoir trop bien guéri, puisqu'il semblait l'être même de son originalité, par quoi il m'avait plu. Ayant fait connaissance de très près

avec la mort, il avait changé sa façon de vivre, comme il arrive souvent à ceux qui s'en reviennent de semblable excursion aux limites de l'inconnu. Une buvait plus que des eaux minérales, quoique ce fût encore avec un chalumeau, dernière concession à des habitudes invétérées. Il fuyait les bars, relisait les auteurs grecs dans le texte, comme un scholar émérite qu'il était, et témoignait d'une passion véhémente pour les Primitifs, se plaignant d'ailleurs qu'ils fussent si mal représentés au Louvre.

Nous commentions ensemble Coleridge, Shelley, Swinburne, ses poètes favoris, qui étaient les miens. Je découvrais un nouveau sir Philip, moins pittoresque que le premier, mais séduisant.

Un jour, il me dit :

(( Cher ami (les titres de monsieur et de sir avaient été mis de côté, d'un commun accord), j'ai contracté une dette envers vous. y> (Je protestai naturellement du geste.) c( Si, je m'en rends compte, et je voudrais vous la payer. Entre deux gentlemen, la seule monnaie avec laquelle on peut rembourser le dévouement, c'est

LA SORCIERE I^y

la confiance. Pardonnez* moi ces phrases un peu commerciales et permettez-moi de vous confier le grand secret de ma vie qui a été rachetée par vous de la folie et de la mort. C'est, je crois, la meilleure et la dernière preuve qu'un homme puisse donner de son affection et de sa sympathie à un autre homme; du moins, je le considère ainsi. Vous plaît-il de m' entendre? »

Je pus répondre sincèrement à sir Philip que rien ne me serait plus agréable, et il commença, assis confortablement sur l'ottomane de son cabinet de travail, les jambes croisées, en bon Anglais qui prend ses aises avant de parler, sachant que le bien-être du corps allège l'esprit et facilite le discours.

(( Le Français se déplace peu, me dit sir Philip, et sans doute, cher ami, n'êtes-vous jamais allé aux Indes. Rassurez-vous, je ne vous les décrirai point, c'est chose faite depuis longtemps par de plus habiles que moi. Je vous rappellerai seulement que, pour nous Anglais, ce pays est une sorte de paradis colonial, un peu malsain, mais que nous adorons malgré les fièvres et malgré les tigres. Mon père était là-bas un des principaux fonctionnaires; je le perdis très jeune; ma mère mourut quand j'avais à peine vingt ans. Riche et orphelin, je demeurai dans cet empire, où je menais une existence de radjah que je n'aurais guère pu continuer à Londres, et je voyageai presque comme un souverain, à travers ces régions dont

la magnificence dépasse, croyez-le, tout ce que peut rêver une imagination occidentale.

(( Je résolus de me fixer pour quelque temps à Bombay, où m'attirait une curiosité singulière pour les Parsis qui se trouvent là en plus grand nombre qu'ailleurs. Presque tous opulents et généreux, ils sont la providence de la ville, et c'est à eux qu'on doit la prospérité des œuvres philanthropiques dont s'enorgueillit cette belle province.

(( Les Parsis représentaient à mes yeux un des types humains les plus nobles et les plus vénérables qui existent. L'ancienneté de leur race et de leurs traditions est prodigieuse. Je ne vous apprends pas comment leur Zoroastre, qu'il est plus moderne d'appeler Zarathustra, a résumé, bien avant la Bible, la philosophie de l'univers et toute la morale, en un livre qui régit encore leur conduite et leur foi. Ces Persans ne sont plus guère que cent mille parmi les peuplades indoues, avec lesquelles ils n'ont aucun rapport d'origine ni de langage, non plus que de religion. C'est eux la postérité suprême de ces mages d'Ecbatane dont la sagesse illumina

l'Orient. Adorateurs du Soleil, exempts des superstitions grotesques qui gâtent, pour moi, le sublime du bouddhisme, leur âme, tant de fois millénaire, s'est épurée dans le culte de la splendeur. Ils sont nobles et magnifiques, tout en montrant un génie industrieux dans leurs affaires; leur religion est humaine comme l'humanité même, puisqu'elle s'adresse au père de toute vie. Ils professent la douceur, l'amour de leurs semblables, un goût raffiné pour toute espèce d'élégance. Ils ont eu, en grand nombre, des poètes et des sages. Et leurs femmes possèdent une beauté mystérieuse : elle leur vient, à distance infinie, des Persanes qui naquirent dans les plaines de Shiraz aux jours dorés de l'enfance du monde. »

Sir Philip se tut un instant, et je le laissai se recueillir : je savais qu'il pensait à Djeli; j'y pensais moi-même, et je ne voulus pas troubler cette méditation cruelle et suave.

c( Au-dessus de Bombay, reprit-il, s'élève la colline de Malabar, que couronne un bois de palmes : là sont des jardins frais comme le parterre de roses parmi lequel Hafiz se couchait

pour rêver. On voit, d'entre les feuillages, monter deux tours rondes; leur nudité, leur air de mystère, commandent à l'âme un respect solennel, et on leur donnerait d'instinct le nom qu'elles portent : les Tours du Silence. Mais parfois il en sort des musiques désolées. On dirait le gémissement éternel de l'humanité, venant du fond des siècles. Alors, d'un vol pesant et cependant agile, les grands vautours arrivent de tous côtés, comme à un signal. Les oiseaux funèbres se dissimulent dans les palmiers; ils attendent. Le psaume immémorial, triste comme la mort et sans doute aussi ancien qu'elle, s'exhale longuement dans la majesté du lieu : il n'est pas d'harmonie plus pathétique au monde. Enfin, il cesse. Les fossoyeurs ailés — car les oiseaux chauves tiennent cet emploi — ont immédiatement compris : ils viennent, en battant lourdement des ailes, ils s'engouffrent dans la tour où le corps d'un Parsi défunt est exposé. Graves, farouches, ils dépècent la proie abandonnée, et, tandis qu'ils font leur œuvre de carnage, ils ont l'air d'accomplir un lugubre rite. Les becs fouillent, le sang coule et, par de longs

conduits, s'en va jusqu'à la mer. Cette race trouverait impie de livrer ses morts à l'horreur de la pourriture : au ver immonde elle préfère le vautour sinistre et laisse le soleil achever la transformation suprême, en brûlant le reste du cadavre dévêtu de sa chair par les nécrophages célestes. Le cortège se retire; les Tours du Silence redeviennent muettes; les palmes frissonnent toujours dans le soir, les roses redoublent de parfums et de sourires vermeils dans les jardins paradisiaques. La fuite des vautours délivre le paysage de la terreur que secouaient, en palpitant, leurs grandes ailes sombres, et tout revient à la vie, à l'insouciance, à la joie sous la lumière, maintenant qu'ont disparu ces chauves-souris gigantesques de la mort.

(( Souvent, tandis que la foule des Parsis s'écoulait sur les deux versants de Malabar's Hill, j e demeurais à méditer longuement sur cette race, qui garde, après la chute de son empire et la perte irrévocable du paradis persan, après sa dispersion aux quatre coins de l'Asie, sa même religion lumineuse, sa résignation invariable et sereine aux lois de la vie et de la mort, son idéa-

lisme que rien ne peut abattre. Les Parsis diminuent de jour en jour; ils ne sont plus que cent mille à peine sur l'immense territoire hindou, mais chacun d'eux est comme un flambeau humain qui a retenu une étincelle du soleil, un rayon de la clarté sainte. Dans ce pays où l'on ne voit que des idoles monstrueuses et des temples souterrains, où la magnificence du culte éclate sous des formes barbares, où le pur bouddhisme s'est empêtré dans des superstitions enfantines, ils sont la Lumière, la Raison, la Nature, eux, les derniers adorateurs de l'Astre. ))

Sir Philip s'échauffait et parlait d'une voix enthousiaste. J'en étais ravi. Au fond, j'ai toujours considéré que ceux-là seuls méritent d'être appelés des hommes qui s'intéressent à l'éternel et à l'universel. J'avais eu ce bonheur, après avoir sauvé mon ami du suicide par le hasard de ma présence, que mon intervention l'eût ramené à la noble voie de la philosophie et lui eût ainsi rendu sa dignité d'être pensant. Si je pouvais être fier de quelque chose, c'était de cela surtout.

Mais, aussitôt, cette généreuse exaltation tomba; le visage illuminé de sir Philip se voila

de mélancolie, et il reprit, en baissant la voix : (( C'est à l'une de ces grandioses cérémonies, dans la majesté du couchant, quand les rossignols du bois de palmes étaient plus amoureux et les roses plus langoureuses, que pour la première fois Djeli m'est apparue. Vous l'avez vue, mon ami, vous savez donc la gloire de son corps et de son visage : n'est-ce pas qu'elle est belle infiniment? Mais vous ne savez pas quelle était la redoutable douceur de cette créature lorsqu'elle s'avança sur la montagne funéraire, dans la fleur de sa virginité, à seize ans, non pas voilée, car les femmes et les filles des Parsis sont affranchies du voile, mais drapée chastement de mousselines sombres, telle une statue qui aurait pris le deuil. La mort l'environnait ce jour-là, et elle, la faible enfant, me parut plus forte que la mort, selon la parole des Écritures. En la voyant, je perdis la mémoire de toutes les voluptés que m'avaient données les femmes, ou plutôt il n'y eut plus que cette jeune fille qui fût vraiment la femme à mes yeux. Le souvenir des expériences antérieures s'abolit en un instant; j'oubliai que j'avais pu connaître des bayadères

innombrables; il ne fut plus vrai que j'eusse aimé jamais.

« Je songeais, dans ma contemplation éperdue, à tout ce qui pouvait, outre sa beauté, la rendre un objet merveilleux de désirs et d'adoration : à l'ancienneté prodigieuse de sa race, à tout le passé divin que cette vierge adolescente recelait en elle. Elle était fille de ces Persanes aux cheveux noirs qui habitaient jadis les plaines merveilleuses de Shiraz, entre l'or des blés et la pourpre des roses, la vallée où le bel Araxe impétueux — pontem indignams cAraxes, dit notre Virgile — blanchissant entre les feuillages et les roches croulantes, se précipite vers la mer.

(( Elle descendait de ces mages, les premiers prêtres du monde, veilleurs en extase, la nuit, dans la tour aux sept étages qui rappelait les sept planètes et s'élevait comme un phare de la sagesse sur les plaines de l'Idumée.

« Et cette magie que j'évoquais me semblait flotter en ce moment autour d'elle. Je la saluais prêtresse et voyante, elle aussi, héritière des secrets mystiques, initiée à la science de Zarathustra. Cette enfant m'apparaissait investie du

pouvoir des magiciennes; je lui soumettais déjà ma force et mon orgueil d'homme.

(( Je ne me trompais qu'à demi. Si Djeli n'est pas dépositaire du savoir et du pouvoir sacrés qui firent la grandeur du Sage entre les sages, elle détient, hélas ! de plus dangereux sortilèges : si elle n'est pas la Magicienne, elle est la Sorcière.

ce Et je l'aurai lamentablement éprouvé.

(c Cependant je ne veux point ici blasphémer contre le plus admirable rêve de ma vie. Salomon, lorsqu'il vit s'avancer vers lui Balkis, la reine de Saba, qui apportait, des confins du monde, une volupté encore inconnue au monarque qu'enivraient les amies et les concubines innombrables; Hafiz, quand les péris le visitaient dans son jardin et lui ouvraient leurs bras emperlés de rosée, n'ont pas connu des fêtes d'amour plus belles que celles qui m'enchantèrent lorsque je commençai d'aimer Djeli. Même les ivresses de la possession ne me les firent point oublier. Et si le regret de celles-ci dessèche misérablement ma chair, si leur feu a brûlé mon cœur et l'a laissé en cendres, comme mes cheveux blanchis à trente ans, la mémoire

de ce songe enchante ma pensée d'une joie et d'un orgueil inaltérables, car je me crois en droit de dire à tous ceux qui ont aimé : « J'ai ce aimé plus magnifiquement, plus royalement (( qu'aucun de vous. »

(( Je dois vous paraître bien ridicule, mon cher ami, en osant parler ainsi, mais, après tout ce que j'ai souffert, je ne saurais m'en dédire. J'ai été plus heureux qu'il n'était permis à un homme. Songez donc à ce que peut éprouver celui qui, parmi la laideur et la misère modernes, reconquiert tout à coup et par hasard la beauté et la félicité disparues de l'antiquité bénie. Vous comprendrez que j'aie été ainsi plus fortuné qu'Hafiz et que Salomon. Ceux-là étaient nés aux époques bienheureuses où s'épanouissait partout, libéralement offerte, la volupté que nous cherchons maintenant à entrevoir, péniblement, à travers les poèmes où ils l'ont chantée. Moi, j'ai eu la chance de la découvrir en un siècle qui a perdu la joie.

(( J'avais retrouvé en même temps, et par le bienfait du même miracle, une âme pareille à celle des anciens Persans, fils bien-aimés de la

lumière. J'adressais mentalement à Djeli mes oraisons d'amour dans le langage des premiers poètes de l'Orient.

(( O toi dont les yeux sont grands, brillants et (( ouverts comme les coupes du festin!

« Le duvet de ta face ressemble à celui de (( violettes cachées sous un lit de roses.

(( Ton corps est un parterre de fleurs, dont les (( boutons s'ouvrent sur ton sein.

« A quiconque viendra pour cueillir tes fleurs (( dis qu'elles sont miennes.

(( Tu es mon rossignol et mon buisson de (( roses.

(( Viens, mon adorée, et enlace-moi dans tes (( bras peints avec l'henné.

(( Si au soir tu ne m'as point appelé, mon (( âme, toute la nuit, sera tourmentée comme « celle d'un démon. »

(( Mais à ces paroles de feu la vierge répond, dans les poèmes, par de chastes refus.

(( Tu désires un bais*er. Les baisers reposent (H derrière les lèvres, et ma bouche est fermée. »

Et elle ajoute ceci, qui est le conseil et l'espoir :

« Demande à ma mère la clef qui ouvre le « trésor des baisers. ))

(( C'est ce que je fis. Je demandai Djeli en mariage à sa mère et à son père. Je n'avais que ce moyen d'obtenir celle dont la possession était devenue nécessaire à ma vie.

(( Je fis plus : pour plaire à ma fiancée, je devins Parsi, de religion. Vous le savez, ma fi^i philosophique est à peu près celle de Shelley, le grand païen : elle ne me gênait guère dans cette circonstance. Il n'est pas de culte plus naturaliste que le parsisme, l'adoration de la lumière divinisée : il convenait à mon athéisme mystique.

ce Un astrologue fixa le jour de notre mariage, après s'être assuré que les étoiles nous seraient favorables. Puis un prêtre alla de maison en maison inviter les familles amies. Le père de Djeli se rendit lui-même auprès des personnages les plus marquants dont la présence devait honorer notre union.

« Vint le jour nuptial. Le cortège se réunit chez moi, puis il marcha, précédé de musiciens, vers la maison de Djeli. La mère de ma

fiancée fut à ma rencontre lorsque j'entrai dans sa demeure, et elle répandit à mes pieds un plateau de fruits et de riz, signe de bienvenue et présage d'abondance.

(( Comme j'étais orphelin, le plus âgé et le plus considérable de mes amis remplaça mon père et se mit à côté du père de Djeli : le prêtre se tint entre eux pour célébrer le mariage.

(( Djeli et moi, nous étions assis face à face, les mains droites unies par le cordon de soie que l'on enroule à l'entour à mesure que la cérémonie avance. Pour ce jour-là, mon amie était voilée comme Rebecca lorsqu'elle fut donnée en mariage à Isaac.

« Le prêtre alluma une lampe, brûla quelques grains d'encens et nous dit :

« Vous vous êtes aimés l'un l'autre; soyez (( donc unis comme mari et femme.

(( Aimez-vous, et chérissez-vous aussi longce temps que tous les deux vous resterez dans ce ce monde. »

(( Puis il répandit sur nos têtes quelques grains de riz et aspergea d'eau de rose toute l'assistance. ))

LA SORCIÈRE Ifl

Sir Philip Mac-Donald avait interrompu son récit pour confectionner, à notre intention commune, deux lemon-squashes où il mettait toute sa virtuosité : nous étions loin des cock-tails versicolores. Tout en le regardant faire, j'écoutais la pluie, une horrible pluie de février qu'on devinait froide et piquante ainsi qu'un paquet d'aiguilles : elle frappait les vitres de son choc menu, innombrable, continuel; elle insistait, elle s'éternisait comme la conversation des sots; elle produisait comme celle-ci une sensation d'ennui qui, d'abord assez vague, s'exaspérait jusqu'à devenir lancinante. Je ressens à l'égard de la pluie une espèce d'horreur physique, et je préférerais mainte catastrophe épouvantable à

If2 LA SORCIÈRE

cette médiocre calamité. Jamais la triste rue de Berri ne m'était apparue plus triste que sous le brouillard d'eau qui l'embuait, avec ses maisons aux parois suintantes comme celles d'un cachot et ses rares passants qui se hâtaient, trottinant sous les petits dômes ridicules des parapluies. Je les comparais mentalement à une poussée de gros champignons, qui seraient surgis d'entre les pavés pour se promener avec des jambes d'hommes, ainsi que cela se voit dans les féeries anglaises pour petits enfants.

Tout cela contrastait de façon pénible avec les visions édéniques que suscitait devant moi le récit de mon ami Mac-Donald. Je lui en voulais de s'être interrompu; tant qu'il avait parlé, je m'étais cru transporté, comme Faust grâce au manteau magique, dans un merveilleux Gulistan. J'avais même indélicatement substitué mon humble personne à celle du narrateur, et il m'avait semblé — illusion parfumée — que les bras blancs de Djeli s'étaient voluptueusement refermés sur moi, que nous étions seuls au jardin des roses, tandis que le bulbul chantait en se pâmant, au-dessus de nos têtes, les strophes

de Saadi. Et voilà que sir Philip, en s'arrêtant tout à coup pour vaquer à ses absurdes manipulations de boissons et de glace pilée, avait cassé les ailes à mon rêve et que je retombais de l'extase orientale dans l'horreur fadasse du Paris pluvieux. J'envoyais les lemon-squashes à tous les diables.

Pendant cet entr'acte, d'ailleurs, je me ressaisissais. Le sceptique qui veille en moi diligemment pour réprimer les écarts de l'enthousiaste m'avertissait, d'une petite voix aigrelette, que peut-être sir Philip, avec son histoire à la Chateaubriand, son mariage de contes de fées et sa conversion à la religion de Zoroastre, s'amusait-il à me jouer d'une mystification bien anglaise. L'humour britannique réserve tant de surprises à un Français, malhabile à éventer tout d'abord la farce insidieuse qu'on lui apprête! Je regardais sir Philip exprimer le jus des fruits dans les verres à l'aide d'une presse coquette, et je trouvais invraisemblable que ce gentleman, en train de confectionner si posément les drinks de l'hospitalité, fût le même qui s'était offert une aventure aussi romantique, aussi domma-

If4 LA SORCIÈRE

geable à la respecrabllirj, à la correction fashionable, au respect qui est dû à la religion d'Etat.

Mais à la réflexion je reconnus que le sceptique m'abusait et je le fis taire. Il compliquait inutilement les choses. En me remémorant l'histoire du coup de revolver, je ne pouvais douter que sir Philip ne fût capable de pousser le romanesque jusqu'à ses pires extrêmes. Je n'avais du reste qu'à lever les yeux sur la photographie de Djeli en costume national pour comprendre que la conquête de cette adorable créature valait bien une messe parsi.

La péri merveilleuse était habillée, pour ainsi dire, d'une nuée. Elle portait comme les hommes le pyjami, ou pantalon oriental, brodé de ces dessins fantastiques où l'art persan se diversifie à l'infini. Le reste du vêtement était une longue bande de soie enroulée autour de son corps et dont le bout retombait en flottant par-dessus l'épaule gauche, de façon à couvrir le sein. On eût dit qu'une vapeur du ciel, cachant peut-être, comme dans les mythologies, quelque génie amoureux, s'était voluptueusement enlacée à ces nobles contours. Des touches d'aquarelle, po-

sées avec délicatesse par un pinceau d'artiste, laissaient deviner la magie chatoyante du costume, poème de couleurs qui chantait silencieusement la gloire de ce corps. On voyait briller des joyaux dans la chevelure ; on croyait entendre la musique des clochettes suspendues aux bracelets et aux anneaux d'or qui fermaient le pyjami au-dessus des chevilles.

Sir Philip me tira doucement de ma contemplation, en me passant le plateau sur lequel étaient posés les deux verres remplis du frais breuvage.

(( N'est-ce pas, me dit-il, qu'elle est bien belle et que j'ai eu raison de l'aimer jusqu'à l'absurde, jusqu'à la folie? »

Je fis signe que oui. Véritablement, je le pensais. J'ai toujours apprécié les sentiments absolus; seuls, ils montrent de la beauté. Je ne comprends que deux façons de vivre. Nous abandonner entièrement à la vie, à son courant désastreux ou magnifique, aller jusqu'où le torrent nous entraîne, sans nous inquiéter de savoir si la fin de la course n'est pas la chute mugissante dans l'abîme. Ou bien nous asseoir tranquille-

Ifé LA SORCIÈRE

ment sur le bord de l'eau, comme les sages vieillards dont parle Goethe, et « voir passer les bateaux », qui portent nos confrères en humanité, nos fellows-monals, disent les Anglais, vers leurs buts médiocres, en nous rendant compte des vanités pour lesquelles ils ont entrepris ce périple inutile. D'ailleurs, le même homme peut fort bien pratiquer tour à tour ces deux façonslà. Et même il le doit s'il veut connaître le tout de l'existence.

Tandis que je philosophais ainsi, sir Philip se pencha vers moi et me dit :

(( Je l'ai aimée aussi jusqu'au crime. ))

Ah! bien, pensai-je. Le coup de poignard! Je l'attendais.

LA SORCIÈRE l^J

(( Les premiers temps de notre mariage, reprit sir Philip, furent délicieux. Ne voulant pas exposer trop tôt notre bonheur au choc de la réalité, je prolongeai le rêve en voyageant. J'offris à Djeli de lui faire revoir l'Iran, la patrie de ses ancêtres. Elle accepta avec j oie. Nous suivîmes ensemble la route que prennent chaque année les caravanes qui vont échanger les perles de la mer d'Oman contre les soies de la Perse, mais nous nous avancions avec un train aussi magnifique que si nous avions été, elle une begum, et moi un radjah. Je ne vous raconterai point cette traversée de l'Asie, par les déserts de splendeur et d'épouvante; ceux de vos grands écrivains qui se sont aventurés jusque-là vous en donne-

ronc mieux que moi l'idée. Nous arrivâmes enfin à ce jardin de cyprès et de roses qu'on nomme la Perse. Près de l'andque Ecbatane, je menai Djeli au cénotaphe qui commémore le grand roi Assuérus et la belle reine Esther : c'est là que la puissance de la Perse et la magnifique religion de Zoroastre ont été vaincues par le brutal islamisme et que cette double splendeur, la plus ancienne du monde et l'une des plus glorieuses, a pris fin. Quelques pèlerins de la poésie ou de l'histoire, quelques pieux archéologues vont encore visiter les champs où fut Troie, mais qui donc se soucie d'aller voir la place où tomba la majesté des Xerxès et des Darius?

(( Qui m'aurait dit à moi-même que j'y viendrais un jour et que j'y ressentirais une émotion religieuse à me remémorer les fastes d'un peuple si étranger à ma race? C'est que j'y avais conduit avec moi la descendante des maîtres de l'Asie, cette Persane devenue Indienne, que ma destinée m'avait fait rencontrer sur la colline de Malabar, près des Tours du Silence.

(( Nous restâmes longtemps au pays d'Hafiz;

ensemble nous nous sommes promenés dans les bosquets de Rossely, et nos visages rapprochés se mirèrent dans le Rocnabad, ce ruisseau plus clair que ceux de l'Eden. Nous avons cueilli dans des vergers lumineux la figue et la grenade; nous nous sommes arrêtés devant les maisons en bois de cèdre à regarder les jeunes filles faire tourner le rouet selon la cadence rapide de leurs petits pieds chaussés de babouches; nous avons vu les chœurs dansants des vierges persanes se dérouler en guirlandes sous les arbres.

c( Je vivais toujours dans le même songe. Djeli paraissait heureuse et je crois qu'elle l'était, enfantinement, à la manière des Orientales, parce qu'elle se sentait choyée et adulée, mais surtout parce que ma richesse me permettait de satisfaire sa folie pour les bijoux.

« Il n'est pas de femme parsi, si pauvre soitelle, qui n'en possède. Elle se priverait plutôt de pain, de vêtements et même d'amour. J'avais la joie de pouvoir offrir à Djeli l'assouvissement de ses convoitises quand ses yeux divins s'allumaient, en passant devant les bazars, d'un rayon-

l60 LA SORCIÈRE

nement que je n'y avais pas vu briller, hélas! aux instants les plus passionnés de notre union. Résigné à ce que ma femme-enfant me donnât pour rivaux préférés des colliers de perles et des pendentifs de rubis ou d'émeraude, je faisais de son plaisir mon allégresse, et j'étais remercié par la splendeur de son regard satisfait mieux que par des paroles. Ses yeux divins étaient si beaux quand la surprise d'une parure nouvelle les réjouissait!

« Je savais bien qu'elle ne pouvait pas m'aimer autant que je l'aimais. Mon adoration pour elle allait jusqu'à cet excès qui provoquerait plutôt, chez la femme, l'indifférence ou même l'aversion qu'un amour égal.

(( Elle était douce, timide et fière; dans l'abandon physique le plus complet elle gardait une sorte de virginité morale. Quelque chose en elle se réservait, sans se refuser formellement à moi, et demeurait pour ainsi dire inaccessible à l'époux, à l'amant, au frère, — car j'étais tout cela, — et cette chose était son âme. Elle conservait, par un de ces miracles dont les femmes ont le secret, une sorte de pu-

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deur hostile, derrière laquelle sa personne intime se retranchait encore au moment même où elle me livrait sa chair adorable.

(( Je me forgeai des chimères rassurantes pour m'expliquer cette restriction, cruelle à ma tendresse, mais si délicatement indiquée que je ne pouvais m'en offenser et que tout autre qu'un amoureux eût jugé mes griefs imaginaires. Je me dis, par exemple, que les femmes en Orient, même ces Parsis élevées plus libéralement que les autres, conservent de leur dépendance séculaire une espèce de puérilité, qui les empêche de comprendre entièrement l'homme, surtout l'Européen. Elles ne sentent pas le besoin d'être aimées de cet amour complet qui embrasse tout l'être qu'on chérit, âme et corps. Donner et recevoir le plaisir, mettre au monde une race nouvelle, cela leur suffit. On ne les a pas habituées à rechercher des échanges de pensées et de sentiments.

(( Eh bien! non, il y avait malheureusement autre chose. Je viens de prononcer tout à l'heure le triste mot qui dit tout. Hostile! DjeH, à son insu ou malgré elle, m'était secrètement, pro-

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fondement, invinciblement hostile par son origine et par tous ses instincts.

(( Des mondes, des civilisations, presque une myriade d'années séparaient l'Européen, fils de ce siècle, et la Persane formée par une tradition près de dix fois millénaire. Nous appartenions, pour ainsi dire, à deux humanités différentes. Je m'en rendis compte aussitôt que, la première ivresse dissipée, je recouvrai un peu de clairvoyance. Cela était d'autant plus redoutable pour l'avenir de notre amour que c'était à peu près impossible à définir, qu'il s'agissait de nos pensées les plus intimes, des obscurs frémissements de notre sensibilité, de sympathies et d'antipathies aussi involontaires que des réflexes physiques. Mais vous m'avez déjà compris. Elle et moi, nous ne pouvions ni penser ni sentir de même à propos de quoique ce fût.

« Encore, pour moi, la chose était aisément remédiable. J'adorais Djeli, je n'avais pas besoin de la comprendre : au contraire ! Je lui aurais su gré, plutôt, d'être si différente de moi et de celles de ma race. Je la regardais comme une incarnation miraculeuse de la beauté antique,

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de la légende primitive, de la poésie spontanée et mystérieuse qui fut l'enchantement des âges lointains : elle était une péri, une de ces fées aux longs yeux qu'on voit dans les miniatures persanes, la muse de Firdusi et de Saadi. J'aurais eu peut-être moins d'idolâtrie pour une fille d'Europe, pour une civilisée, pour une chrétienne.

(( Mais elle, qui ne sentait pour moi que l'affection calme née de l'habitude sensuelle et de la vie en commun! Elle souffrait de cette discordance inévitable entre nous, et, peu à peu, au lieu de s'y accoutumer, sa naturelle sauvagerie s'en effarouchait davantage. Tandis que son âme primitive m'attirait, mon âme compliquée d'Européen lui inspirait une défiance qui ne fit que s'accroître. Les abîmes moraux qui existaient entre nous ne l'auraient point effrayée si elle m'eût aimé comme je l'aimais : elle les aurait franchis joyeusement, emportée par la passion, car une femme passionnée adore davantage l'homme qu'elle ne comprend pas.

Mais je n'étais pour elle qu'un mari prévenant et généreux; je n'avais pas le pouvoir de lui

faire abdiquer ses préjugés contre l'Occidental. Ils s'exaspérèrent, loin de désarmer, et je tremblai qu'elle n'en vint à me détester un jour.

q: Nous avions quitté la Perse et nous étions remontés vers le Caucase. Nous nous arrêtâmes dans une ville de l'Asie russe, que je préfère ne pas vous nommer. Je vous dirai seulement qu'on y trouve une société très brillante, quoique naturellement mélangée, et que la colonie européenne, officiers, administrateurs, banquiers, y mène grand tapage. Je me serais fort bien dispensé de cette halte dans un caravansérail tumultueux et bigarré, mais Djeli y tenait et je commençais à être trop inquiet sur ses dispositions à mon égard pour risquer de les rendre pires par un refus inopportun.

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(( Dans cette ville, où les nouveaux arrivants font l'objet de toutes les curiosités et de tous les commentaires, vous comprenez qu'il nous était impossible de passer inaperçus. Je ne pus davantage me soustraire aux amabilités du gouverneur, qui voulut absolument donner une fête en l'honneur de la « princesse » ; c'était le nom que chacun décernait instinctivement à Djeli, parce qu'il était impossible de lui en attribuer un autre quand on l'avait vue.

ce Le soir où, tout illuminée par les pierreries dont ses cheveux, sa gorge et ses bras étaient semés, vêtue d'une robe un peu théâtrale mais merveilleusement seyante à sa beauté, — tenez, cette robe qu'elle porte dans la seconde pho-

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tographie, — elle parut dans les salons du palais à demi asiatique, j'éprouvai de son triomphe un orgueil qui me remonte encore au cœur, quand je pense à cette soirée, après des années de souffrances et d'angoisses inoubliables. Pourtant, le malheur de ma vie fut préparé ce jour-là : c'est alors que se développèrent les germes de la catastrophe ; cette apothéose devait aboutir à la ruine et à TefTondrement de toute une destinée. Mais regardez-la, mon ami, et dites-moi si jamais le désastre d'une existence et le naufrage d'une âme ont pu avoir une cause plus magnifique. »

Comme il le voulait, je considérai l'admirable image qui me souriait. Djeli me parut plus belle encore et plus redoutable dans l'épanouissement de la femme et l'apparat de la grande dame. Le costume occidental, s'il la poétisait peut-être moins que les mousselines et les soies de Perse, s'il lui enlevait un peu de sa grâce chimérique, accusait en revanche son allure souveraine, l'impérieuse douceur de sa physionomie, la puissance hautaine du regard, de l'atti-

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tude, du geste immobile. Elle était d'une féminité moins idéale et moins vaporeuse que dans l'autre image, mais sa mortelle séduction se faisait encore mieux comprendre et sentir en se réalisant davantage, dans ce portrait qui la rapprochait de nos plus belles Européennes et lui laissait pourtant la magie spéciale aux filles de l'Orient, son prestige de sorcière.

« Quel merveilleux trésor d'amour! murmurai-] e. Et combien périlleux à garder ! y>

Sir Philip baissa la tête avec accablement. Au bout de quelques minutes, il continua son récit :

(( Parmi les hôtes du gouverneur, il y avait ce soir-là un officier circassien, un type d'Oriental, aux yeux et aux cheveux noirs, au visage très blanc. Lorsque je vis cet Asiatique regarder Djeli et Djeli le regarder elle-même, longuement, avec insistance, je redoutai aussitôt ce qui allait arriver, ce qui était inévitable.

(( Tout ce qui éloignait de moi Djeli la rapprochait de cet homme : ils sympathisaient par l'analogie de la race, les affinités du sang, de

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l'éducation, peut-être des hérédités communes, partagées dans l'inconnu du passé, grâce à des croisements mystérieux. Du plateau central de l'Asie jusque dans ses plaines, les peuples ont coulé ensemble comme des torrents montagnards qui mêlent leurs eaux en arrivant à la descente; les migrations et les conquêtes ont confondu à plusieurs reprises les flots humains qui avaient gardé longtemps la pureté de leurs origines. Dans les provinces asiatiques de l'empire russe, ce soldat pouvait être apparenté à cette fille de la Perse émigrée aux Indes ; il y a moins loin delà Bactriane au Caucase qu'àl'Hymalaya.

(( Lorsque je surpris ce regard échangé entre Djeli et l'autre, il me sembla qu'ils se reconnaissaient et que pour mon épouse orientale, l'étranger n'était pas l'officier circassien le nouveau venu, qui arrivait d'un autre Orient; c'était l'Occidental, c'était moi. En un clin d'œil, s'était établie entre eux cette entente de l'instinct que ma passion, ma volonté, mes efforts les plus persévérants, le sacrifice le plus sincère de ma personnalité européenne n'avaient pu

fonder entre la bien-aimée et moi. Rien qu'en paraissant cet homme m'avait vaincu. Que disje? effacé, supprimé...

(( Oui, je devine ce que vous pensez en ce moment. Il fallait partir tout de suite, sous n'importe quel prétexte, soustraire Djeli à l'influence qui s'exerçait sur elle encore inconsciente. Vous ne doutez pas que je n'en aie eu l'idée aussitôt. Mais ce ne fut pas possible.

(( Djeli avait provoqué un tel enthousiasme par son apparition au palais du gouvernement que le maître de maison insista pour obtenir de moi une prolongation de notre séjour dans la ville. Il avait protégé et facilité notre voyage, il eût été discourtois de lui opposer un refus que rien ne motivait, sinon les appréhensions que je devais taire. Encore cette considération ne m'eût guère retenu, mais, aux premiers mots de départ que je risquai devant elle, Djeli se révolta avec une vivacité que je ne lui avais point connue jusqu'alors.

« D'habitude, elle n'était point nerveuse; elle gardait plutôt une indolence orientale dont elle ne sortait que pour manifester quelque caprice,

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immédiatement satisfait. Je ne pouvais lui reprocher que son indifférence, qui du reste était une grâce de plus, car elle seyait à sa beauté de déesse nonchalante, et elle était pour moi un aiguillon d'amour, elle me faisait désirer plus passionnément de l'arracher à force de prévenances, de soins, d'inventions tendres, à cette hiératique impassibilité.

(( Cette fois elle s'emporta.

ce J'entendis les premiers mots amers qui fussent encore sortis de cette bouche divine; je vis se crisper d'impatience, pour la première fois, la lèvre qui d'habitude retombait infléchie, ainsi qu'un pétale de fleur trop lourd, en découvrant ces dents que j'avais envie de baiser. Les yeux noirs brillèrent et se durcirent, métalliques; la voix chantante s'altéra.

(( Tu m'as prise à mes parents, à mon pays, (( disait-elle, tu m'as emmenée à travers les dé- (( serts, comme une pauvre vagabonde, esclave de (( tes fantaisies. Et maintenant que, par hasard, « nous voici dans une ville agréable, où la vie (( est douce, où se trouvent des gens polis et des (( maisons habitables, tu veux m'empêcher de

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(( goûter un peu de distraction et de repos. » (( Elle continua ainsi, violente, injurieuse. L'arc adorable de sa bouche lançait encore des paroles mauvaises, et j'écoutais avec une tristesse infinie. Je comprenais qu'il ne s'agissait pas d'une banale querelle de ménage. Le charme était rompu. Ma Péri devenait à partir de maintenant une femme injuste et querelleuse, elle devenait l'Ennemie. La haine s'allumait entre nous, cette haine de race, d'espèce, que j'avais sentie couver depuis longtemps et qui éclatait dans les flammes furieuses du regard, grinçait dans les dissonances de la voix méconnaissable. «: J'en étais tellement chagrin que j'oubliai jusqu'à ma jalousie. Je n'avais plus qu'un désir : ne plus entendre ces mots qui me faisaient mal, ces accents de colère qui sortaient de cette bouche. Je pris Djeli dans mes bras, malgré ses révoltes, j'endormis peu à peu sa fureur enfantine en la pressant contre mon cœur, en la berçant de promesses et de flatteries murmurées parmi des baisers. Je crois bien que je lui demandai pardon. Que voulez-vous? Je suis d'un pays où les plus forts deviennent faibles devant

la femme, et celle-là était pour moi plus qu'une femme.

« Un nouveau joyau dont elle avait envie et que je lui offris acheva de la consoler et de me réconcilier avec elle. Même elle se montra très raisonnable : ce fut elle la première qui me proposa de repartir. Cette ville l'ennuyait, me ditelle, la curiosité des gens lui était à charge, et elle sentait chez toutes les dames une malveillance presque hargneuse qui l'avait amusée d'abord, mais qui maintenant la fatiguait. Je feignis de résister un peu, puis je fus trop heureux de céder.

« Nous allions donc reprendre notre voyage. Avant de nous laisser partir, le gouverneur décida de donner en l'honneur de ma femme un bal costumé dans ses jardins. Je dus y consentir.

« La nuit venue, des lanternes japonaises de toutes les couleurs semblèrent des fruits de miracle accrochés aux branches des platanes et des cyprès. Des parfums brûlaient déplace en place sur des trépieds, les endroits qui n'étaient pas éclairés semblaient des lacs bleus de clair de lune. Les musiciens invisibles remplissaient tous

les bosquets d'une mélodie qui avait l'air d'être la voix des choses en extase.

« Le bal était commencé déjà quand nous arrivâmes, Djeli dans son costume national pour tout déguisement, moi vêtu en radjah, avec une aigrette de rubis à mon turban et, passé dans ma ceinture, un poignard malais dont les niellures et les incrustations brillaient sous la lune comme dans un conte de fées. Tenez, le voici. »

Sir Philip quitta son ottomane, alla ouvrir un secrétaire et rapporta l'arme, qu'il retourna sous mes yeux pour me permettre d'en admirer les émaux. Il y avait une tache rougeâtre sur la lame, comme de la rouille.

« Son sang, » me dit-il d'un ton paisible.

Puis il reprit son discours.

(( Vous vous figurez aisément le désordre et la folie d'un bal où la plupart des danseurs sont masqués et qui se déroule librement à travers les pelouses et les charmilles d'un jardin d'Asie, à minuit. Djeli et moi, nous fûmes bientôt séparés par un flot bruyant et bondissant ; j'étais heureux au fond qu'elle épuisât dans le tumulte de cette fête l'énervement qui m'avait si fort inquiété. Je ne pensais plus à l'homme de l'autre soir; il n'avait plus reparu au palais du gouvernement, et Djeli elle-même semblait n'y plus songer.

(( Je me réjouissais du plaisir qu'elle devait prendre à errer à travers le bal, au hasard des rencontres, intriguant tantôt l'un, tantôt l'autre.

Car elle s'était mise très vite au ton des conversations mondaines et de la civilisation occidentale; elle en goûtait les amusements autant qu'une de vos Parisiennes : chez elle, le fond était resté oriental et primitif, mais, dans l'ordinaire de la vie, elle ne se distinguait des belles cosmopolites avec lesquelles elle se trouvait que parla saveur particulière de sa beauté. Il en est de même à peu près chez les dames turques, dont la race est cependant inférieure de beaucoup à la sienne. La femme d'Orient se civilise et s'adapte avec une facilité merveilleuse, en conservant ses instincts et son âme qui, pour nous, demeure impénétrable. C'est ce qui nous la rend si dangereuse et si décevante.

(( De mon côté, j'allais et venais au milieu de la fête, et je gardais l'esprit libre au point de m'intéresser en artiste à la bigarrure lumineuse des lanternes éparses dans les feuillages, aux jeux de la clarté sur les épaules nues qu'elle diaprait de flammes bleues, opalines, rouges, comme si elle les avait vêtues de pierreries multicolores qui s'allumaient et s'éteignaient tour à tour. Des fleurs, les plus magnifiques de

l'Orient, épanouies au bord des allées, répétaient cette féerie de nuances par la splendeur de leurs corolles. On eût dit d'une fête donnée par quelque fabuleux despote dans ces jardins de légende pour lesquels fut créé le nom de paradis.

c( Je fis le tour des pelouses fleuries de grenadiers, des bassins où les étoiles du lotus d'eau alternaient avec les constellations, qui tremblaient aux frissons des brises nocturnes. Cellesci passaient avec tant de douceur et de si caressants murmures qu'on aurait cru que c'étaient des fées flottant entre ciel et terre, qui étaient venues, invisibles, regarder la fête et laissaient traîner leurs écharpes sur les cimes des figuiers et des térébinthes.

(( Tout en rêvant ainsi, j'étais sorti du cercle éblouissant et tapageur, et je me trouvais dans une pénombre bleue de lune loin de la zone éclatante des illuminations. C'était la fin du beau parc, là où il touchait à un bois d'oliviers avec lequel il allait se confondre. Le silence y était presque complet; la rumeur de la fête s'y achevait en bourdonnement.

(( Une sorte de hutte ronde qui devait servir d*abri aux jardiniers se dissimulait parmi les arbres. Elle se trouvait ouverte. Un bruit de voix étouffées en sortait.

(( Aussitôt, mû par une force étrangère à ma volonté, poussé en avant par la main de la destinée, j'approchai.

<( Et en approchant je reconnus l'une des voix; un rayon de lune, semblable à une projection électrique envoyée sur une scène, me montra Djeli et le Circassien enlacés.

(( Je me précipitai, le poignard malais à la main...

« Vous avez vu souvent Djeli quand elle dansait; elle est alors presque nue. Ses seins, pourtant, sont cachés par les disques d'orfèvrerie semblables à de mignons boucliers; ainsi du reste en est-il pour les danseuses et même pour les actrices qui jouent Salomé ou quelque autre héroïne de l'Orient légendaire. Elles cachent leur gorge : la vérité du costume l'exige, paraît-il.

(c Si Djeli voulait s'affranchir de cette règle, qui n'est peut-être prescrite que pour sauvegar-

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der le minimum de décence dont nous avons encore besoin — elle ne le pourrait pas.

(( Car le poignard malais a frappé cette nuitlà un coup terrible juste sous le sein droit, et, bien que la lame ait glissé en rencontrant une côte, la marque est brutalement accusée sur la chair divine, à la place même que mes plus fervents baisers ont tant de fois rougie. Elle demeure comme le stigmate d'un autre baiser, suprême, terrible, implacable — et ineffaçable. Jamais aucun maquillage n'a pu la faire disparaître, et celle qui porte la morsure de ma colère, de ma jalousie, de mon amour, ne peut pas montrer cette place interdite et sacrée de son corps à la luxure du public, qui la mange et qui la boit de ses regards. Il faut qu'elle la cache sous les plaques d'or et les ruissellements de perles; ce n'est pas seulement parce que c'est son rôle d'histrionne qui le veut, c'est parce qu'elle ne peut pas faire autement. Je l'ai marquée ainsi du sceau du maître et du justicier, à défaut de fer rouge : signe de possession, stigmate du châtiment. Quand un des amants qui me succèdent a dénudé cette chair royale,

quand il en approche ses lèvres, il hésite; il s'inquiète, il devine le tragique en pleine volupté ; il lui semble qu'il usurpe sur les droits d'un passé formidable, et, misérablement curieux comme le sont tous les hommes, il interroge sa maîtresse. Elle ne veut pas répondre, il insiste, et il faut qu'elle parle, qu'elle raconte. Et alors un spectre entre eux surgit et pour longtemps les sépare. C'est moi! La magicienne se sent impuissante, avec tous ses charmes, la sorcière est désarmée contre un souvenir. Il faut bien qu'elle le garde dans son cœur : je le lui ai gravé dans la peau.

ce Ce qu'il advint de moi après n'importerait guère à connaître si je ne vous avais promis la confession complète de ma triste vie, pour arriver à la suite, plus intéressante peut-être et plus mélancolique que ce qui précède. Je vous dirai en deux mots que le Circassien se jeta sur moi, qu'il me blessa assez grièvement, que la foule, ameutée par les clameurs de Djeli, se rua contre nous et nous sépara au moment où j'allais me faire tuer, sans doute, par cet ennemi qui m'aurait rendu grand service. Ma colère était tombée ;

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le sang de Djeli avait noyé ma jalousie, il ne me restait qu'un immense désir de la mort. Je me laissai emmener, tandis qu'on emmenait également mon adversaire.

(( Celui-ci, considéré comme en état de légitime défense, sur le témoignage de Djeli, fut relâché au bout de deux jours. A son grand regret, le gouverneur dut me retenir prisonnier. D'une part, il lui était impossible d'arrêter l'affaire, de l'autre cela l'ennuyait de me garder, car je lui étais sympathique, et il y avait aussi ma qualité de sujet anglais : sévir contre nos nationaux ne convenait pas à sa diplomatie actuelle. Heureusement, les geôliers n'étaient point incorruptibles; il me le fit discrètement savoir. Pour moi, je serais mort volontiers, mais je ne tenais pas à rester captif.

(( Je savais que Djeli était partie sans m'attendre; elle le pouvait d'autant mieux que, d'après toutes les législations, notre mariage, qui n'avait reçu aucune sanction régulière, était nul. Or, j'espérais la rejoindre, sinon la reprendre. Quelques jours de solitude m'avaient appris que je ne pouvais me flatter de vivre sans

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elle. J'acceptai donc les offres mal déguisées de l'aimable gouverneur, et, avec la complicité de mes gardiens, je m'évadai dans les conditions les moins romanesques. On avait même eu la prévenance de me procurer un guide et des chevaux pour me permettre d'atteindre sans encombre la première gare de chemin de fer, car je ne pouvais décemment prendre le train dans la ville où j'avais été arrêté.

(( C'est ainsi que je gagnai l'Europe. J'y menai pendant dix-huit mois une existence errante dont les hasards m'ont rapproché de vous, cher ami. Comment j'ai vécu, tout le monde, ainsi que vous-même, a pu le voir. Je parle, bien entendu, de ma vie extérieure qui évoluait du bar à la table de baccara... Quant à l'autre!... ))

La voix de sir Philip était fatiguée; je compris qu'il avait besoin de repos. Je ne suis pas assez indiscret pour exiger le contentement immédiat de ma curiosité la plus naturelle s'il doit coûter à l'amitié d'autrui un trop pénible effort; je priai donc le passionné narrateur d'en rester là

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pour cette fois, en l'assurant de l'intérêt avec lequel j'avais entendu jusqu'alors sa confession assez romantique mais sincère.

Un nouveau shake-hand me prouva d'une manière un peu douloureuse la cordialité de mon ami.

c( Je sais, répliqua-t-il, que vous m'écoutez avec la sympathie de l'intelligence, qui est pour le moins aussi précieuse et rare que celle du cœur. C'est même à cause de cela que j'aurai le courage de vous raconter jusqu'au bout ma mélancolique aventure, ayant la certitude d'être entièrement compris de vous. Car ce qui me reste à vous apprendre est bien plus triste et bien moins romanesque que le commencement, et c'est là, en vérité, une de ces misères dans lesquelles il est impossible de se draper à son avantage. Vous en jugerez. Je serais à plaindre si les aveux que j'aurai à vous faire étaient reçus par un confident quelconque, moraliste orthodoxe de salon et de club, armé contre les faiblesses sentimentales des préjugés imbéciles et salutaires qui sont peut-être la dernière force de la société — je leur rends justice! Je jouerais

aux yeux de ce niais recommandable le personnage d'un individu sans dignité ni caractère, d'un pantin, d'un fou. Les hommes ne pardonnent guère, ouvertement, à ceux qui, dans leur conduite envers la femme, donnent l'exemple de certaines lâchetés, hélas! trop excusables, et dont leurs pires censeurs seraient peut-être susceptibles les tout premiers! »

J'assurai encore sir Philip de mon amitié, et, pour éviter à la main qu'il avait déjà broyée une autre meurtrissure, je lui tendis mon étui à cigarettes.

La pluie avait cessé, un rayon de soleil se jouait aux vitres, et aux giboulées succédait un sourire du printemps.

La belle Djeli souriait, elle aussi, dans ses trois portraits sur la cheminée Louis XVI. Sourire de vierge, d'abord, énigme voilée, à peine inquiétante, juste assez pour avertir que la candeur de l'ange ne tarderait pas beaucoup à faire comme le plumage du cygne, qui mue à l'approche de l'hiver. Sourire de la femme, qui n'a pas changé depuis Eve, tentée et tentatrice. Sourire enfin de la fée cruelle, de la Péri, de la

Sorcière. Celui-là, auquel nos Occidentales ne m'avaient pas habitué, me faisait un peu peur.

« A présent, me dit sir Philip, le jour est devenu tout doré. Si nous montions les Champs- Elysées? Je voudrais voir la place de l'Etoile et l'Arc de Triomphe. Cela me fait penser à votre Napoléon et me donne chaque fois un petit accès d'enthousiasme qui m'est très salutaire. »

Et nous sortîmes.

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(( Ce que je vais vous conter maintenant, poursuivit sir Philip quand je revins le voir le lendemain, est l'histoire de ma progressive déchéance et d'un supplice qui, malgré quelques rémissions et quelques accalmies apparentes, durera vraisemblablement autant que moi.

(( Imaginez l'obsession d'un désir charnel que rien ne peut satisfaire ni même tromper, qui veille éternellement au fond de vous-même, qui vous laisse à peine quelques instants de paix et d'oubli pour vous mieux reprendre; qui vous brûle le cerveau, vous dessèche la gorge, vous met le feu dans la moelle et au creux des mains; enfin qui vous donne si bien parfois l'apparence d'un fou que, quand vous vous apercevez

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dans une glace, vous avez peur et dégoût à la fois.

(( Ce désir survit à la satiété procurée par l'abus des plaisirs les plus abêtissants ; il subsiste encore lorsque la lassitude est à ce point qu'elle nous enlèverait la possibilité de nous assouvir si l'occasion nous en était donnée. Il est dans notre imagination aussi bien que dans notre chair; pour le sentir, il nous suffit de penser, et nous ne pouvons pas vivre sans penser, excepté quand nous sommes devant un tapis vert ou un comptoir de bar bien approvisionné de poisons. Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai joué et pourquoi j'ai bu.

(( Oh! je pourrais donner à ma souffrance une couleur plus poétique et plus idéale, vous dire, par exemple, que mon cœur était inconsolable du rêve enfui, de l'apparition dissipée. Ce ne serait pas vrai. Depuis longtemps, quand Djeli m'infligea cette honte, j'étais désabusé de tout ce qui n'était pas sa beauté en elle; je ne la voyais plus que comme un divin instrument de plaisir, je savais qu'elle n'avait pas d'âme, ou du moins que, si elle en avait une, c'était une âme

inaccessible à la mienne, fermée à ma tendresse, à ma passion, à mon culte si ombrageux et si délicat, à tout ce qui venait de moi enfin. Je savais qu'elle ne pouvait pas être ma vraie compagne; elle me donnait une volupté douce et farouche comme la mort : c'était assez, c'était plus que ne m'aurait donné une femme de mon pays et de mon sang.

(( Quand elle me trahit, ce fut, en moi, le mâle dépossédé qui devint furieux jusqu'au crime; ce fut encore lui qui la regretta ensuite, avec des râles et des rugissements de luxure affamée, comme le désert en entend lorsqu'un fauve appelle de loin sa compagne oublieuse,

(( La volupté perdue devint pour moi la forme de l'enfer, et je brûlais à m'imaginerla fraîcheur de cette peau, que j'avais fait saigner si cruellement. Je regardais de temps en temps la trace du sang sur mon poignard.

« Tout à coup le miracle dont je rêvais sans l'attendre éclata dans ma vie :

(( Je la revis.

(( C'était à Vienne, au music-hall. En arrivant dans la ville, j'avais remarqué sur tous les murs

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de grandes affiches : ce Vjeli, di herûhmie indische Tànierin. D^ovitat, )) Mon cœur avait bondi, puis je m'étais dit qu'il y a plus d'une Djeli aux Indes et que celle-là n'avait sans doute rien de commun avec la mienne, avec cette fille des Mages dont les sortilèges avaient détruit ma vie. Néanmoins, je me dirigeais d'un pas chancelant vers le théâtre, je balbutiais tellement en achetant un coupon pour le soir que la buraliste eut de la peine à me comprendre. Dès qu'il fut à peu près l'heure du spectacle, je revins, j'entrai dans la salle le premier, je m'assis dans le fauteuil que j'avais choisi le plus près possible de la scène, et j'attendis.

« Les numéros quelconques qui composaient la première partie du programme défilèrent pour moi à travers la vapeur d'un rêve. Enfin la pancarte, changeant une fois encore, annonça la nouveauté du jour : Vjeli^ indische Tànierin!... » Le rideau se leva, l'actrice parut.

« C'était elle.

(( Elle dansait à peu près nue, comme vous l'avez vue, comme tout Paris a pu la voir sur les planches de ce music-hall. Depuis, je me suis

habitué à... à cela; j'en suis même arrivé, ce qui est le plus misérable et le plus horrible, à prendre comme un spectateur quelconque mon plaisir de cette exhibition, qui profane publiquement tout ce que j'ai aimé, caressé, possédé à moi seul. Alors je n'avais pas encore descendu les derniers degrés de ma détresse et de ma honte; j'avais encore des fiertés, des pudeurs, un peu de respect pour elle et pour moi. Je devins subitement comme fou.

« Je me levai à demi de mon fauteuil, ne sachant pas moi-même si je voulais m'enfuir dans la rue ou plutôt bondir sur la scène, saisir Djeli à bras-le-corps, l'emporter. Je voulus crier à ces gens qui la contemplaient, abêtis dans une lubrique extase : (( Cette femme est à moi, je vous (( défends de la regarder ainsi. Il n'y a que moi (( qui aie le droit de voir ce que vous voyez. )) Mais aucun son ne sortit de ma gorge, je me rassis. Autour de moi, les uns murmuraient, les autres me demandaient si je n'étais pas malade. Je fis un effort et je me maîtrisai.

(( Djeli m'avait vue. Elle était de ces actrices qui, sans avoir l'air de remarquer quoi que ce

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soit, aperçoivent tout ce qui se passe dans la salle alors qu'elles semblent ne penser qu'à leur jeu. Elle avait tressailli imperceptiblement; dans ses yeux avait passé une lueur de crainte ou de colère; mais tout cela tellement léger et fugitif que le public ne s'était douté de rien, ou bien il avait cru que c'était là un des « effets » que comportait le rôle farouche et voluptueux de la ballerine.

c( Sitôt le numéro fini, je me précipitai vers la porte qui donnait accès aux coulisses. Mais le gardien avait déjà sa consigne : il me demanda qui je voulais voir, et, quand je lui eus nommé Djeli, il déclara que cette dame se sentait fatiguée et ne voulait absolument recevoir personne.

« Je m'étais informé de la sortie spéciale des artistes, je m'y rendis et je restai à l'attendre. Une automobile élégante était là : la sienne, sans doute.

« Au bout d'une demi-heure, je la vis paraître. Etait-ce l'éclairage excessif des globes électriques qui l'inondaient d'une lumière crue, le contraste de sa figure démaquillée avec l'im-

pression qu'elle m'avait donnée sur la scène? Mais elle me sembla plus pâle et un peu souffrante.

(( Il ne me fallut qu'un instant pour faire cette remarque : j'avais déjà bondi vers elle. Son cavalier, un élégant Viennois quelconque, qui portait, selon une mode arriérée, des moustaches rejoignant les favoris, voulut s'interposer :

€ Was ist das, Herr ? )) dit-il.

(( Je le bousculai, il leva la main, je parai le coup et ce fut moi qui le giflai à toute volée. Son chapeau tomba : il était grotesque. Sans se préoccuper de sa coiffure qui avait roulé dans le ruisseau, il se jeta sur moi. Un pugilat commença entre nous; j'étais le plus fort, mais des agents qui passaient nous séparèrent. Nous échangeâmes nos cartes.

« Vous me reverrez, dis-je à Djeli.

« Le duel eut lieu le surlendemain ; le Viennois fut blessé au bras.

(( Cette pauvre victoire m'avait rendu quelque confiance en la destinée et en moi-même. Il me semblait que la vie me devait ma revanche et

qu'elle commençait à m'en donner un avantgoût. J'écrivis à Djeli. Je me rappelle encore à peu près cette lettre :

(( 'Djeli, lui disais-je, vous ne pouveipas vraiment croire que tout soit fini entre nous. Vous voyei bien que la destinée elle-même nous a rapprochés au moment où vous pensiei que f avais perdu votre trace et que vous étie^ pour toujours délivrée de moi. Je vous ai trop aimée, j'ai trop sou^ert par vous pour que ces choses-là puissent être abolies par le seul fait que vous ne m'aimeiplus. Je sais que je n'ai sur vous aucune espèce de droits, notre mariage étant nul d'après les lois d'Europe. zMais je ne réclame rien que la faveur de vous revoir. Si vous me l'accordei, je m'engage à respecter votre indépendance, à ne pas vous troubler dans V existence que vous ave^ choisie, et à ne plus rien faire pour vous reprendre à ceux qui me volent votre amour, C^e refuseipas de me recevoir, dans votre intérêt même. Je ne menace pas, je ne vous pose pas de conditions, mais considére\, Djeli, que je suis désespéré et que je ne peux pas répondre de maîtriser toujours mon désespoir. Vous venei d'en avoir la preuve. »

LA SORCIÈRE IÇ^

(c Elle me répondit par un billet de trois lignes en me donnant rendez-vous chez elle.

« Je vins ; il n'y eut pas un seul mot d'explication échangé entre nous. Elle se jeta contre ma poitrine et me donna un baiser tel que je n'en avais jamais reçu d'elle, même dans la période la plus fervente de notre amour. Elle envoya prévenir le directeur qu'elle se sentait souffrante, qu'elle ne jouerait pas. De huit jours, elle ne se montra pas au théâtre. Le manager vint la supplier de reparaître au plus vite devant le public qui la réclamait furieusement et cassait tout; elle mit cet homme à la porte. Pendant ces huit jours, elle fut à moi, et rien qu'à moi. Le temps d'un caprice! La surprise de me revoir, ma victoire fortuite sur le bellâtre que j 'avais châtié, une espèce de remords passionné comme en ont les femmes, tout cela avait contribué à exalter ses nerfs et son imagination, paisibles d'habitude, et même indolents. Jamais je n'ai savouré si pleinement l'illusion d'être aimé par elle.

(( Elle ne m'aimait pas cependant, puisque, ces huit jours écoulés, elle revenait à son théâtre, malgré mes supplications. Je lui offris cent fois

ma vie et tout ce qui restait de ma fortune après les folies que j'avais faites, pour elle d'abord, et à cause d'elle ensuite. Elle secoua la tête doucement, en réponse à mes lâches prières; je compris alors qu'elle ne m'aimait pas, ni aucun de ceux qu'elle avait cru aimer, et qu'il en serait de même pour ceux à venir. Son amant était la foule qui la possédait chaque soir d'un regard bestial, et sa nonchalance voluptueuse ne s'émouvait véritablement que sous les sollicitations du Désir innombrable et anonyme.

(( Elle reprit donc le chemin de ses coulisses. Je gardai le droit de l'accompagner quand cela ne la gênait point, de l'attendre à la sortie des artistes et de la reconduire. Je fis, désormais, partie de sa suite, ou plutôt de ses bagages. Mari déchu, amant intermittent que l'on tolère, cela compte moins qu'un secrétaire ou une femme de chambre.

(( Voilà donc à quoi aboutissait, après du sang et des catastrophes, notre idylle, commencée parmi les cyprès et les roses, dans les jardins de l'Inde et les vallons de la Perse, bénie par la religion des Mages de l'Idumée, et tout impré-

gnëe du parfum amoureux que respirent les strophes de Saadi! Le relent des coulisses, l'impudeur de la scène, le viol sacrilège et quotidien de la Beauté sacrée par la luxure de ce Minotaure imbécile qu'on appelle le public! L'idole salie par toutes les promiscuités que le théâtre autorise ou qu'il impose! Enfin, les intrigues qui se nouent toutes seules autour d^une belle actrice et l'enserrent dans les rets impurs de la débauche obligatoire et pour ainsi dire professionnelle !

c( J'ai vu cela, j'ai accepté cela, j'ai vécu au milieu de cela, moi. »

Et, comme si ce mouvement eût été la conclusion logique de ce qu'il venait de dire, sir Philip Mac-Donald se leva, alla à la fenêtre et l'ouvrit. L'air pur entra.

(c Vous me ferez grâce, n'est-ce pas, cher ami, du détail de cette existence. Il m'en coûterait de vous l'étaler moi-même et de m'abaisser à vos yeux plus qu'il n'est nécessaire. D'ailleurs, vous êtes un Parisien et connaissez à fond le théâtre, et rien de ce que j'ai pu souffrir, dégoûts, tortures, révoltes, ne vous est inconnu, après les observations que vous avez été à même de faire dans ce monde-là. Je n'ai ignoré aucune des liaisons qu'il plut à Djeli d'avoir avec des hommes dont elle s'amusait un instant ou qu'elle utilisait pour la réussite de ses affaires artistiques. Une seule honte me fut, il est vrai, épargnée. Je n'ai jamais eu la preuve de sa vénalité. Après notre séparation, elle avait vendu une partie des bijoux qu'elle tenait de moi ou qu'elle

possédait en propre : elle avait pu attendre ainsi son premier engagement, qui était venu vite, car les managers avaient compris aussitôt qu'on pouvait faire fortune à exhiber ce corps merveilleux devant les foules, cette courtisane chimérique qui se montrait à tous et ne se donnait à aucun. Le succès de Djeli, fondé sur l'éternel désir humain, dépassa tous ceux qui ne s'appuient que sur l'instinct artistique. Ou plutôt cette splendide créature, harmonieuse autant que désirable, devait avoir pour complices à la fois les luxures déchaînées et les enthousiasmes purs qu'elle exaltait.

(( Djeli était donc riche quand je la retrouvai, et, si elle daigna me permette de temps en temps d'être encore son amant ou son époux, ce ne fut pas à cause des cadeaux que je pouvais lui faire. Elle avait assez de bijoux; elle ne se souciait point d'accroître son opulence, et ses gains au théâtre dépassaient de beaucoup mes libéralités. Non, elle n'était point avide ni intéressée.

ce Le véritable mobile, elle ne me l'a jamais dit, car elle est silencieuse d'habitude comme les Orientales, et, bien qu'elle soit très intelli-

gente, elle ignore les mots et les phrases qui nous servent à exprimer les nuances de l'âme et les complications du cœur.

(( Mais, moi, j'ai deviné :

(( Djeli n'est ni un démon ni un monstre : elle est une femme, et une femme de l'Orient. Elle a les mêmes caprices et recherche les mêmes passe-temps que Dalila, Cléopâtre et les autres magiciennes de l'antiquité : elle aime à se jouer de l'homme. Si elle me préfère comme jouet, c'est peut-être parce que je suis d'une autre race que la sienne et que sa curiosité s'intéresse aux effets de ce jeu sur une sensibilité d'Occidental. C'est aussi parce que, moi, je l'aime vraiment et que, depuis l'origine du monde, la femme se montre féroce à l'homme en raison directe de l'amour qu'elle lui inspire.

« C'est pour cela qu'elle s'est attribué quelquefois des amants imaginaires et qu'un jour, à la fin d'un souper auquel j'assistais, elle est montée sur la table et a dansé, parmi les coupes de Champagne, entièrement nue. Cette fois-là, on a vu le stigmate du coup de poignard sous le sein droit, et, comme elle était un peu grise,

elle a raconté l'histoire devant moi. Mais elle a été bien désappointée, car personne n'a ri.

(( Que faire pour désarmer une telle persécutrice? Laisser voir ses révoltes et sa souffrance? Mais, si l'on accuse les coups, on l'engage à les redoubler. Paraître insensible, et tel qu'un cadavre? C'est la provoquer à des cruautés pires; on a l'air de la défier.

(( Cet enfer-là a duré des mois. Il était particulièrement atroce quand nous sommes venus ensemble à Paris, où vous m'avez revu.

(( Pour la première fois peut-être depuis son aventure avec l'officier circassien, Djeli était ou se croyait amoureuse. Il s'agissait encore d'un Asiatique, d'une sorte de Levantin, pilier de tripot, aux origines incertaines. Plus elle s'éprenait de lui, qui avait l'insolence de ne paraître rien voir, plus elle me maltraitait, naturellement. Un jour, il est parti : je crois que votre police Ta fait expulser. Là-dessus, elle a perdu la tête; elle a résilié son engagement, et elle est partie aussi, pour le rejoindre. C'est alors que j'ai voulu me tuer et que vous m'avez retenu sur le bord du précipice où j'allais rouler de si bon cœur.

(( Était-ce bien à cause d'elle que j'avais résolu de mourir? A présent que je puis mieux raisonner mes sentiments, je me le demande. Et il me semble que non.

(( La brûlure de la souffrance avait fini par insensibiliser mon cœur, comme les nerfs malades qu'on brûle aussi. Il n'y avait plus une fibre intacte sur quoi la douleur pût mordre. Je ne cherchais donc pas la mort par peur de nouveaux supplices, mais parce que, la vie étant désormais vécue, je me faisais l'effet d'un cadavre parmi les vivants et qu'il me tardait de ne plus jouer ce rôle macabre. J'avais un besoin infini de m'allonger tranquillement dans ce néant qui, seul, garantit le repos, qui a raison de toutes les inquiétudes, de toutes les folies, de tous les insidieux mensonges dont l'ensemble compose l'existence des hommes. Je voulais aussi échapper au dégoût de moi, à la mélancolie sans nom que nous laisse après soi la vie perdue par notre faute. Oh! le bienheureux point final, qui termine la mauvaise page, la page grotesque que nous avons si tristement griffonnée! ))

Je n'aime pas ce qui est inutile; j'ai horreur

du découragement chez les autres et chez moi; c'est un sentiment qui ne sert à rien. Je mis la main sur l'épaule de sir Philip.

(( Allons, mon ami, lui dis-je, voilà que vous allez vous contredire. Fâcheuse aventure pour un philosophe! Ne m'avez-vous pas parlé, au début de votre histoire, des merveilleux plaisirs et des extases qui furent vôtres lorsque vous commençâtes d'aimer votre Persane?

— Oui, répondit-il. Mais ces souvenirs-là sont dans ma mémoire comme des lingots au fond d'une rivière. Ils y dorment enfouis, un torrent de boue a passé par-dessus, et l'on ne voit plus les petits morceaux d'or.

— Qu'à cela ne tienne. Plongez, ramassez-les, essuyez-les pieusement, ces morceaux de soleil, et placez-les dans votre vitrine. Vous verrez que votre chambre et votre âme aussi en seront tout illuminées. »

Mais il secoua la tête.

(( Non, dit-il, je n'ai pas le courage de redescendre à travers les eaux impures pour leur reprendre mon trésor. Je l'abandonne. Je vais tâcher d'oublier qu'il fut à moi, je ne veux pas

savoir ce qu'il est devenu. Je veux être tranquille. Oh! mon ami, la tranquillité et l'intelligence, voilà les deux biens vraiment suprêmes.

— Parbleu! lui répondis-je. Mais ils ne vont guère ensemble, et c'est grand dommage. »

Ainsi se terminait provisoirement le récit de sir Philip. Mais je pensais à part moi qu'il appartenait au destin de finir à sa guise cette histoire qui, à proprement parler, ne finissait pas. En attendant, mon devoir d'ami était tout tracé. Je n'avais qu'à aider sir Philip à oublier, comme il le désirait et comme il était souhaitable. Je n'y faillis point et je m'ingéniai à le distraire de sa passion infortunée par toutes sortes de dérivatifs, depuis les entretiens d'esthétique ou de philosophie jusqu'aux promenades nocturnes à Montmartre. Il s'y prêtait fort bien, car c'est à la fois un homme intérieur, dont la vie morale est intense, et, quoiqu'il s'en défende, un homme de plaisir.

Après quelques mois de ce régime, je crus bien l'avoir guéri, et lui-même ne doutait point de l'être. Il m'en remerciait avec effusion.

(( Vous m'avez sauvé, à la lettre, me disait-il. Sans combattre ouvertement ma folie, — ce qui n'eût servi de rien, au contraire! — vous m'avez fait sentir et admettre qu'il y a en ce monde d'autres biens que ceux de l'amour et que celui-ci n'est pas irremplaçable, même quand il s'agit d'un amour comme le mien. Grâce à vous, j'ai retrouvé des jouissances intellectuelles, des goûts et des curiosités dont je m'étais déshabitué depuis longtemps. Il ne me reste plus de cette passion, naguère tyrannique, qu'un fond d'amertume qui remonte à la surface de mon âme aux heures où je suis seul et en humeur de méditer. Je ne vois plus en Djeli qu'une ennemie, et maintenant je suis à peu près sûr de la haïr, en attendant de l'oublier tout à fait. J'y arriverai bientôt, j'espère. Surtout si la chance veut que nous ne nous revoyions jamais. Je craindrais beaucoup de la revoir. Toute la rancune profonde qui s'est accumulée en moi pendant ces années d'enfer pourrait faire enfin explosion; je lui demanderais compte de ma vie perdue pour elle, des désastres infinis dont elle fut la cause. Quand il m'arrive de penser à tout

cela, je sens encore monter en moi la colère qui m'a rendu, un soir déjà, fou et criminel. Il ne faut pas que j'y pense. Il ne faut pas que je la rencontre surtout. J'aurais peur d'avoir le délire une seconde fois. ))

(( Diable! pensai-je, ce n'est pas encore tout à fait l'indifférence. Heureusement que Djeli est loin. »

Les journaux ne parlaient plus de la divine bayadère qu'à de longs intervalles. Alors une note lyrique, oii se reconnaissait le style américain de son manager, nous apprenait qu'elle avait triomphé à Sidney ou à Buenos- Ayres. Elle avait corsé son (c numéro » d'une a attraction D nouvelle, disait-on : elle exhibait comme son partenaire un magnifique éléphant blanc, un éléphant sacré, d'une taille prodigieuse, qui, lorsqu'elle avait fini de danser, enroulait délicatement une trompe galante autour de sa taille et la cueillait comme une fleur, pour l'offrir aux applaudissements du public : c'était l'apothéose. Brave manager! comme il connaissait bien l'âme des foules et qu'il avait raison d'escompter le petit frisson sadique dont seraient parcourus

tous les bourgeois de l'orchestre et toutes les détraquées des loges, à voir cette créature adorable, presque nue, livrée à l'instinct d'une brute colossale qui semblait prête à la broyer ou à la violer !

Les « communiqués » assuraient que le numéro de Djeli faisait fureur, et je les en croyais sans peine.

Quant à sir Philip, ils produisaient sur lui un effet déplorable : ils le laissaient sombre pour toute la journée, l'œil mauvais, la bouche nerveuse. Il songeait à Djeli, c'était certain, mais de quelle façon y songeait-il? Sa mine égarée, dans ces moments-là, ne me disait rien de bon.

Non, nous n'en étions pas encore à l'indifférence.

2o6 LA SORCIÈRE

Il arriva, sur ces entrefaites, que je fus obligé de quitter Paris pour quelque temps et de laisser sir Philip achever sa cure tout seul. Un procès compliqué à soutenir m'appelait au fond d'un vague département. J'y demeurai plus que je ne pensais devoir le faire : les lenteurs de la jurisprudence sont infinies, et la torpeur provinciale semblait avoir endormi comme la Belle au Bois les juges, les avocats, les avoués, toute la magistrature. Je fus au point d'y céder moi-même : il me semblait que ce procès durerait toute la vie et que le président, quadragénaire avantageux, encore recherché des dames, serait devenu un Mathusalem branlant et chevrotant avant que les (( attendus » ne fussent rédigés.

Dans cette cité dolente, chef-lieu de l'ennui et capitale du désœuvrement, on ne songeait guère aux Anglais spleenétiques, non plus qu'aux Persanes fatales. J'oubliais peu à peu la Sorcière que j'avais surnommée à part moi la Dalila du music-hall, et son pitoyable amant. Un receveur des contributions directes qui chantait fort bien la romance, un fonctionnaire de l'enregistrement et du timbre qui n'était point dépourvu de littérature, un brave capitaine en retraite que ses concitoyens n'avaient point hésité à promouvoir colonel, me furent d'agréables compagnons durant ce séjour chez les Sarmates. Sans omettre une préfète, à la fois accorte et digne, qui semblait incarner en soi toutes les grâces de l'administration. Mes nouvelles relations firent tort à sir PhiHp, et je crois bien qu'après la première semaine je négligeai totalement de lui écrire.

Comme toutes choses de ce monde, le sommeil des juges même prend fin. Les miens eurent le réveil peu gracieux : ils me déboutèrent et me condamnèrent en tous frais et dépens. C'était une solution. Je fus heureux malgré les charmes

2o8 LA SORCIÈRE

de mon exil, lorsque, ma valise bouclée, je pris le chemin de la gare pour rentrer à Paris.

Ma première démarche, imposée par le remords, fut une visite au ce family )) de la mélancolique rue de Berri, où je comptais exprimer toute ma confusion à sir Philip. On me dit qu'il avait quitté la France depuis une huitaine, sans laisser d'adresse où l'on pût lui écrire. A tout hasard, j'envoyai une lettre de regrets en Angleterre, à sa résidence de famille. Elle resta sans réponse.

Je récidivai; ce nouvel appel à l'amitié n'éveilla aucun écho. Sir Philip était-il fâché contre moi? Voyageait-il au loin pour évaporer ses tristesses aux brises exotiques? Je n'en pouvais rien savoir, mais je conjecturais à part moi que ses mélancolies devaient l'avoir repris.

Après être ainsi demeuré de longs mois sans aucune nouvelle de lui, je reçus un beau matin une lettre au timbre d'Amérique, où il me disait :

(( J'ai hésité longtemps à vous écrire, mon cher ami, et je ne m'y décide que par égard pour cette amitié qui me fut très précieuse et dont f aurais

voulu profiter mieux. zMais il me faut un pénible ejffort pour vous parler de moi dans les circonstances actuelles de ma vie; je le fais pour la dernière fois, soyei-en sûr. Il ne me sied pas d'importuner plus longtemps un gentleman avec le tableau de ma honte et le récit de mes lâchetés.

(( Uous le devinei déjà, je suis retombe misérablement dans mon esclavage. Sans fierté, sans pudeur aucune, je viens de tendre le col au carcan semé de pointes et de clous. J'ai couru à travers toute l'Europe, pour la rejoindre, et de nouveau, en attendant qu'elle me chasse encore, elle a daigné consentir à me laisser reprendre auprès d'elle mon poste d'esclave. Je me rends parfaitement compte que voilà un acte lamentable et que je ne mérite plus d'être appelé gentleman, ni votre ami, ni même un homme, car j* ai fait décidément abandon de toute dignité entre ces mains impérieuses qui, sans cesse, agitent contre moi ce fouet à deux lanières : luxure et cruauté. V^n vraiment, je n'ai plus rien à faire parmi les hommes et je ne suis plus qu'un misérable fou, qui a perdu le droit de se plaindre et d'importuner de sa misère ses frères raisonnables.

« Un moment, grâce à vous, je me suis cru presque

guéri. (iMerci de m avoir donné cette illusion -.peutêtre mon réveil dans la souffrance et dans l' abjection en est-il au jour d' hui plus cruel, mais du moins j'aurai retrouvé, avant de sombrer tout à fait^ quelques lueurs d'intelligence et de raison, et j'aurai eu la consolation de me dire que ma déchéance a ému un ami tel que vous, qui s'est employé généreusement à l'arrêter.

« Uous avei été sur le point d^y réussir. Un malheureux hasard a interrompu alors nos relations, vous avei dû vous absenter... Oh! je ne suis pas asseï ingrat pour vous faire l'ombre d'un reproche! C'est ma destinée, ou le sort jeté sur moi par cette femme, qui a tout fait. Il est écrit que je serai victime d'elle jusqu'à la mort — la sienne et la mienne.

(( qA moins quelle ne soit ma victime, à moi. Il y a des moments où j^ai peur de moi-même. Je me rappelle qu'un jour... zMais non, c'était à l'époque oii j'avais encore l'orgueil, la violence, les fureurs du mâle qu'on trompe et qu'on joue. q4 présent c'est fini de moi. Je suis inoffensif et bien dompté. T>jeli n'a rien à craindre,

(( C^est moi qui souffrirai toujours, c'est moi qui vais descendre degré par degré, jusqu'au fond de la

géhenne, jusqu'à Vétang de glace où la vie s'éteint, comme dans l'Enfer de T)ante. Cette couche mortuaire ce serait pour moi l'indifférence : pourrai-je jamais y atteindre et sentir enfin le froid abolir en moi la sensibilité, la vie, et la conscience et tout?

(( Tlaigne\-moi, mon ami: je ne peux pas me tuer tant que TDjeli est en ce monde, tant qu'existe pour moi cette possibilité de joies mortelles : la voir... et... la posséder!...

(C Un dernier remerciement et une dernière poignée de main. ))

« Pauvre diable ! » pensai-je en jetant la feuille de papier dans le tiroir où elle est encore.

Car je l'ai conservée, et je la relis de temps à autre; j'en examine une à une les phrases légèrement incohérentes, je pèse chaque mot, je scrute les intentions, les restrictions, les sousentendus qui peuvent se cacher sous le verbe, comme s'il s'agissait d'un document historique très important et très controversé. Je demande à cette pauvre épître, écrite dans le fumoir d'un frst class hôtel quelconque, sur du papier à entête, la clef du mystère que me représente tou-

jours la mort de Djeli. Je m'imagine absurdement qu'à force de torturer le texte je lui arracherai la vérité sur cette catastrophe, le fait divers le plus émouvant auquel ait donné lieu le music-hall depuis nombre d'années. Parfois, énervé par cette curiosité tragique qui est devenue une véritable angoisse, j'apostrophe le signataire et je lui crie, en écrasant du poing le papier énigmatique sur mon bureau :

(( Est-ce vous, Anglais au verbe flegmatique, aux sens affolés d'hystérie et d'alcool, étrange figure aux cheveux de vieillard, aux traits juvéniles et ravagés, est-ce vous, oui ou non, sir Philip Mac-Donald, qui avez fait tuer la Persane, la fille des Mages, la bayadère, la sorcière Djeli? ))

Et je n'en saurai jamais rien! C'est intolérable, pour quelqu'un qui a suivi le drame depuis son origine à travers toutes ses péripéties, d'en devoir ignorer le véritable dénouement.

Pour tout le monde, voici ce qui s'est passé : j'en ai lu le récit dans un journal illustré d'Amérique; du reste, la presse parisienne l'a reproduit

en son temps, et il ne peut être qualifié d'inédit. L'événement eut lieu trois semaines après la date où j'avais reçu la lettre de sir Philip; il est très probable qu'à ce moment celui-ci se trouvait encore dans l'exaltation que laisse deviner le style de cet écrit.

C'était dans une ville d'Amérique, tout nouvellement poussée au milieu des forêts et qui ne possède pas encore de théâtre. La troupe à laquelle appartenaient Djeli et son éléphant donnait sa représentation dans un immense hangar, en matinée, devant un public de forestiers, de mineurs et de trappeurs, dont quelques-uns assistaient en armes au spectacle.

Djeli dansa d'abord toute seule sur la scène improvisée, et elle triompha par sa beauté devant ces rough riders à demi sauvages ; les visages tannés, basanés par le soleil, s'allumaient déjà du rut farouche qui jette les mâles les uns contre les autres. Elle dansait plus voluptueusement que jamais, parce que le trouble de ces gaillards féroces amusait son âme enfantine et perverse.

La seconde partie de son numéro comportait une danse lente et tournoyante, imitant un peu

celle des derviches, mais avec une grâce toute féminine. Elle l'exécutait devant l'éléphant blanc, l'éléphant sacré, auquel s'adressait l'hommage de son corps et de ses gestes, l'offrande de son beau torse nu sous les plaques et les cordons d'orfèvreries, le sourire lascif de sa bouche entr'ouverte sur ses dents humides. Tous ceux qui l'ont vue ainsi disent que c'était quelque chose d'idéal et de monstrueux à la fois, comme un cauchemar de luxure qui serait éclos dans la cervelle d'un poète fou.

On en était à ce moment du spectacle, et l'éléphant blanc, poussé par son cornac, venait de faire son entrée.

Cette fois, au lieu de rester dans son coin habituel, à droite, comme un Béhémot de pierre sur son piédestal dans un temple, il s'avança jusqu'au milieu de la scène. Qu'avait donc Sahib aujourd'hui? Était-ce un manque de mémoire ou un caprice?

Elle le menaça du geste pour le faire ranger, mais alors son bras blanc n'était point armé du fouet de cuir d'hippopotame avec lequel elle savait le faire obéir. Sahib ne bougea point; il

LA SORCIÈRE 2If

resta piété sur les quatre colonnes que formaient ses jambes gigantesques.

Puis, ce fut quelque chose d'épouvantable comme un tremblement de terre; sa masse s'ébranla, telle qu'une montagne qui tressaillerait sous la poussée des vapeurs ardentes prisonnières en elle. Il se rua.

Sa trompe saisit Djeli et l'enleva de terre, comme il faisait par jeu, d'habitude, mais ce n'était pas un jeu cette fois. Il secoua la pauvre créature en l'air et la projeta ensuite contre le sol, où elle vint s'écraser. Puis il la piétina.

Personne ne s'était mis en tiers entre la femme et le monstre qui l'avait broyée. La salle avait compris que l'éléphant devenait subitement furieux, et la fureur de cette bête est un cataclysme que nul n'oserait affronter.

Sahib s'élançait maintenant au milieu de la foule, des hurlements s'élevèrent.

Alors seulement les trappeurs se souvinrent qu'ils avaient des armes : dix coups de feu partirent à la fois. La fumée disparue, on aperçut le formidable animal écroulé sur des cadavres : sa

2l6 LA SORCrERH

chute avait tué encore des femmes et des enfants qui n'avaient pas eu le temps de fuir.

De la merveilleuse Djeli, de son corps précieux et adorable, qui avait été pendant sa vie comme une torche radieuse de volupté, de cette statue qui semblait avoir été façonnée non par le pouce d'un artiste mortel mais par les baisers d'un dieu, il restait un amas informe de chairs sanglantes parmi des voiles en lambeaux et des bijoux brisés.

Les journaux américains relatèrent que le cornac de Sahib avait disparu dans la foule et ne put être retrouvé. Ils parlèrent aussi d'un Anglais, nommé sir Philip Mac-Donald, qui accompagnait la ballerine dans sa tournée et qui assista des coulisses à tout le drame. Il en était devenu fou.

Depuis, j'ai repensé bien souvent à cette catastrophe, et il m'a toujours semblé probable que sir Philip n'y avait pas joué seulement le rôle passif du spectateur. Ma conviction, de plus en plus caractérisée, est que d'une façon quelconque il la prépara.

Souvent, quand nous ne parlions pas exclusivement de Djeli, il m'avait entretenu des éléphants de l'Inde, qu'on employait jadis comme bourreaux pour faire mourir d'une manière bizarre et atroce les criminels qui leur étaient confiés. Il m'avait raconté avec complaisance comment ces brutes, élevées à l'école de l'homme, savaient doser la souffrance à leurs victimes, en appuyant plus ou moins fort sur la tête des patients leur pied monstrueux, qui finissait par faire jaillir la cervelle quand le supplice avait assez duré au gré du juge. Qui sait s'il n'a pas eu l'idée d'utiliser Sahib comme exécuteur de sa vengeance contre Djeli? Il y a dans sa dernière lettre, sous les plaintes et les aveux découragés, des menaces trop intelligibles pour qui sait lire.

Evidemment, il n'a pas dressé le monstre à faire son horrible office : il n'en aurait guère eu les moyens, car il faut pour cela imposer à la bête un long apprentissage et lui fournir des sujets pour s'exercer. Ce qui est ou ce qui fut possible dans l'antre d'un despote hindou [ne saurait l'être dans les écuries d'un cirque américain.

2l8 LA SORCIÈRE

Mais sir Philip m'avait souvent parlé aussi des terribles frénésies qui s'emparent quelquefois de l'éléphant le plus doux, et des drogues qui les provoquent à peu près comme l'absinthe ou le haschisch chez l'être humain. Qui l'a empêché de se procurer ces ingrédients de mort et de les mêler à la nourriture de Sahib, avec la complicité du cornac qu'on n'a jamais retrouvé depuis ce jour-là?

Quoi qu'il en soit, il me semble préférable, pour l'horrible beauté de cette catastrophe, que Djeli n'ait pas été tuée seulement parla férocité inconsciente d'une brute. J'aime mieux croire que la faiblesse du fort, enfin révoltée, s'est vengée atrocement ainsi sur la mystérieuse sorcière.

La Fée

La Fée

ES voyageurs qui traversent Avranches ne manquent guère de se rendre aux deux points de vue d'où l'on découvre la baie du Mont-Saint-Michel. De l'Evêché, le spectacle est plus étendu : au paysage maritime fermant l'horizon s'ajoute le tableau d'une grasse Normandie qui s'aplanit indéfiniment avec de faibles ondulations et des houles de feuillages : on a sous les pieds toute une province opulente, l'Avranchin, dans la luxuriance

de ses pommiers et de ses prairies. Au Jardindes-Plantes, la vue est restreinte, mais d'une beauté mystérieuse qui ne se laisse point facilement oublier. Dans le cadre assombri des verdures découpées sur le ciel, la baie apparaît et s'irise comme une opale frémissante : la montagne mystique en forme de tombeau, — elle s'appela d'abord le Mont-Tumbe, — sort des eaux pâles telles qu'un lac de brume, et, près d'elle, Tombelaine, son satellite, a l'air d'un léviathan endormi sur les mers. C'est une échappée de rêve, qui s'ouvre.

On comprend ici la fascination que le Mont exerça sur les foules du moyen âge. Par son seul aspect, il se révèle déjà miraculeux. Il est bien le roc du prodige, fait pour porter sur sa cime la Maison de l'archange, un nouveau Montsalvat, qui a comme l'autre ses prêtres et ses chevaliers et qui attire également à soi les ferveurs, les enthousiasmes, toutes les saintes folies.

La chrétienté entière, aux temps de foi, a les yeux tournés vers lui. D'un bout à l'autre de la France, elle se soulève et regarde pour tâcher

d'apercevoir, au delà des plaines et par-dessus les montagnes, la céleste merveille fleurie sur rOcéan. La renommée du Mont franchit le Rhin; dans les steppes de la Bohême, les croyants voient rayonner au fond de leur songe la citadelle du Seigneur, blanche et rose dans une gloire d'aurore. Ils accourent. Des bergers paissant leurs troupeaux sont éblouis tout à coup d'une grande lumière : l'ange des batailles, porte-glaive de Dieu, leur apparaît pour leur ordonner de laisser là chèvres et brebis et de venir en sa demeure. Ils obéissent. Appelé par une voix, un prêtre ne prend pas le temps de rentrer chez lui pour se mettre en voyage ; un forgeron laisse son fer sur l'enclume.

Le guerrier radieux, qui repousse des côtes françaises les invasions et les pirateries, en chasse aussi les pestilences : les populations, décimées par le noir fléau, envoient vers lui, comme une ambassade propitiatoire, des jeunes hommes qui, vêtus de robes candides, chantent ses louanges; et la peste cesse. La guerre de Cent Ans elle-même n'arrête pas ce processionnement des peuples vers le Mont du

Salut : les -pèlerins franchissent les lignes anglaises, car les belligérants n'osent rompre k trêve de Dieu et de saint Michel.

Parfois leur nombre est celui d'une petite armée : dans une de ces pieuses expéditions, on compte six cents hommes et quatre cents chevaux. Ces troupes dévotes vont à l'assaut du roc sacré avec des cantiques, des sonneries de clairons, des roulements de tambours. La gaîté n'est point bannie du voyage : on s'organise en confréries joyeuses, on nomme roi celui qui a vu le Mont le premier : aux haltes de l'itinéraire, on festoie, on fait ripaille, et parfois le pèlerinage devient kermesse. Guidon en tête, des chapelets pendant à leurs ceintures, et précédées d'une douzaine d'enfants qui battent la caisse, trente-cinq femmes de Baugé, en Anjou, se rendent au château de Monsieur saint Michel; en chemin, elles rencontrent leurs maris qui s'en reviennent, et les deux compagnies, au milieu d'un psaume, s'interrompent pour s'apostropher de paroles joviales et de quolibets. Le peuple vénère Dieu et ses saints naïvement, sans esprit de crainte.

LA FÉE 22f

Laboureur, commerçant, notable, il n'est personne qui ne veuille, avant sa mort, accomplir ce pèlerinage, au prix de quoi sont remis les péchés graves, revêtir le froc semé de coquilles, coiffer le large feutre qui protège des soleils cuisants, et s'en aller à travers les grèves, buvant l'eau ou le cidre à la gourde qui brimbale, s'arrêtant parfois pour sonner de la corne à bouquin lorsque le brouillard cache la route ou que le sol, devenu incertain tout à coup, fait craindre cette horreur suprême : l'enlizement.

Mais la grâce et la merveille émouvante entre toutes, ce sont les pèlerinages d'enfants. Le prodige des croisades puériles se renouvelle. Des bandes de ce pastoureaux )) et de (c pastourelles » arrivent de toutes les campagnes de France; il en est même qui viennent seuls, et ils n'ont guère plus de neuf ans. Ils n'ont eu peur ni des brigands, ni des loups, ni des grands bois à traverser. Une voix leur a dit : ce Va au Mont-Saint-Michel », et ils sont venus, (c Ils ont laissé leurs troupeaux emmi les champs et ils sont partis sans dire adieu à personne. » De quoi s'effraieraient-ils? Monsieur saint Michel

les guide et ne les laisse manquer de rien. Ils arrivent au Mont, ils n'ont même pas les six sous qu'il faudrait pour le repas. Qu'à cela ne tienne! L'hôtelier, qui a eu confiance, est payé miraculeusement. L'abbé Trithemius raconte que des enfants vinrent en grand nombre du fond de l'Allemagne, marchant dans un ordre parfait, derrière une oriflamme sur laquelle était peinte l'image de l'archange, leur patron et leur général. Ils chantaient sur les places des villages et des villes des hymnes saintes ou des lieder profanes; on leur faisait l'aumône en abondance, et ils entraient librement dans les maisons où ils trouvaient toujours à manger. Ils avançaient à travers les campagnes tels qu'un flot chantant de têtes blondes, et l'on croyait à une invasion de la France par une nuée d'angelots. Monsieur saint xMichel les conduisait, lui qui allait bientôt guider Jeanne d'Arc vers son gentil dauphin.

Et toujours continuait la ruée des enthousiasmes vers la montagne miraculeuse. Il arriva que des pèlerins tombèrent d'épuisement sur les routes ; certains furent emportés par la marée

montante, s'étant attardés imprudemment aux entours du Mont, malgré les avis salutaires, ou bien périrent engloutis lentement par les tangues, auxquelles ils disputèrent longtemps leur agonie : ils connurent le supplice du glissement de l'être, morceau par morceau, dans le cauchemar et dans la mort. D'autres enfin, qu'il ne faut pas plaindre, moururent étouffés par la foule dans l'église, au moment où les cierges ardaient, où l'encens fumait, où les orgues mugissaient de joie; ils tombèrent en pleine extase, sur le seuil du paradis qu'ils étaient venus conquérir.

Au Mont-Saint-Michel, tout était miracle. Miracle d'abord sa situation unique, dans une solitude marine : autrefois, quand les premiers anachorètes s'étaient établis sur la sainte montagne, la forêt de Scissy s'épaississait à Tentour, pendant des lieues, toute grouillante de bêtes sauvages. Mais l'archange avait appelé les flots, et ils étaient venus, comme des coursiers dociles, secouant leurs crinières glauques, et l'Océan immense révérait avec tremblement la forteresse du ciel qu'il ceignait de ses vagues aux mille

crêtes inclinées en hommage d'adoration. Immensi tremor Oceani.

Miracle encore la construction de l'abbaye, de cette merveille qui semblait issue du rocher et dont les matériaux formidables, charpentes, marbres et granits, avaient été apportés des îles Chausey sur des barques qui tenaient à peine la mer. Miracle, enfin, l'atmosphère même du lieu, toujours peuplée de clartés et de visites célestes. Sur la basilique s'épanouissait, la nuit venue, la magnificence des aurores boréales. De son palais, l'évêque d'Avranches voyait (( des signes de feu étincelants qui, de ce mont, dardaient jusqu'au milieu des grèves et puis retournaient fondre sur ce rocher avec semblable vitesse et impétuosité ». A minuit, des lumières surnaturelles rendaient le monastère aussi clair qu'en plein jour. Saint Michel, accompagné de la Vierge, de saint Pierre et des anges, se promenait nuitamment autour des pourpris. Curieux du fait, un chanoine se cacha un soir derrière un pilier de la collégiale et attendit. Brusquement, il vit l'église s'éclairer tout entière et le groupe bienheureux venir à lui dans son éclat et sa ma-

jesté. Il tomba à la renverse, et, peu de temps après, il mourut.

Saint Michel n'avait pas seulement ses moines et ses prêtres, il commandait à la milice de ses chevaliers, nobles comme des princes, magnifiques comme des rois. Leur manteau de damas bleu, semé de coquilles, brodé d'or et fourré d'hermine, traînait jusqu'à terre; un chaperon de velours cramoisi coiffait leur chef martial, et leur grand collier pesait deux cents écus d'or. Le monarque de France ne décidait aucune affaire d'importance sans prendre leur avis.

Ils étaient les colonnes du royaume, aussi robustes et hautaines que les colonnes de granit qui, dans la forteresse, soutenaient la voûte de leur salle, la noble salle des chevaliers.

Pour peu qu'il ait plongé son regard dans les chroniques d'autrefois, le passant moderne, arrêté dans le jardin d'Avranches, ne peut voir sans émotion le iMont-Saint-Michel surgir du fond des siècles, dans le rayonnement d'une double gloire mystique et guerrière. C'est une légende incomparable, celle qui remplit cet horizon.

D'ailleurs, si jamais elle disparaissait de la mémoire des hommes, il suffirait, pour rendre ce site unique entre tous ceux de la terre, de l'architecture posée sur son sommet, et qui ressemble à un château du ciel. Il n'y a qu'un Mont-Saint- Michel, comme il n'y a qu'une Venise. Ce sont là deux exemples, qui ne se représenteront plus, de la collaboration du génie humain avec la nature. L'art, la civilisation, la foi, réunis dans une œuvre où l'ingéniosité se combine à l'enthousiasme, se sont accordés avec les forces aveugles de la matière pour produire cette harmonie de l'édifice sacré avec le mystère de l'Océan et des grèves, en plaçant la citadelle de l'Archange dans le domaine vaporeux des Fées.

De l'échauguette du nord, on voit l'ensemble admirable que forment la mer, les sablières et le rocher de Tombelaine. Ce matin-là, il avait plu abondamment; les grèves étaient noyées; elles retenaient l'eau en flaques bleues comme de l'acier, et leur surface livide se moirait de frémissements qui la faisaient paraître vivante, tels les frissons qui courent sur une chair émue. On ne saurait dire la magie de ce désert blanchâtre, limon délayé dans de la brume, sur lequel, au moindre jeu de la lumière, se dessine, palpite et bouge toute une fantasmagorie de reflets et d'ombres. Il y a là, entre les horizons, autant de chimère et de mélancolie que dans les limbes. Certes, le spectacle est plus farouche et d'une

beauté plus véhémente lorsque la mer, dans ses fureurs d'équinoxe, forme autour de la citadelle un gigantesque mascaret, prêt à l'emporter avec le roc où elle s'enracine. Mais des grèves, à marée basse, par un jour incertain d'automne, de ces plaines illimitées et uniformes qui se dissolvent dans les brouillards, émane une séduction qu'on ressent invincible, et c'est là certainement un des aspects du monde qui peuvent le mieux enivrer une âme de tristesse et de songe. Le corbeau, sorti des bois et des polders voisins, qui s'aventure en croassant au-dessus du paysage mort, les pauvres diables qui cherchent sur le sable des coquilles à vendre aux étrangers, et qu'un chien noir escorte en bondissant, apparaissent comme des formes légendaires, des créations de la sorcellerie, tellement cette baie appartient aux enchantements, aux poètes, aux fées.

La jeune femme qui se disposait à visiter l'abbaye regarda longuement les fondrières, la masse lugubre de Tombelaine, pareille à un cachalot échoué, et la ligne argentée qui révélait la mer à l'extrême horizon.

Puis elle leva les yeux vers la Merveille.

Négligeant le Châtelet, sa barbacane, sa rampe ardue et ses tours de granit rose encorbellées, elle contemplait la chose unique : le pignon d'angle, les énormes contreforts, le fuseau prodigieux de la tourelle hexagonale et tout cet édifice qui s'élance d'un seul jet audessus des halliers, en plein ciel. Il semblait sortir du roc par miracle, au son d'une fanfare chevaleresque; ses pierres criaient d'héroïsme et de foi. Son architecture était une symphonie : la puissance de ses assises représentait la masse orchestrale : son pinacle amenuisé s'élevait au plus haut de l'azur comme une fusée de notes aiguës, un suprême Gloria in excehis. Il était impossible de ne pas le comparer à une sublime clameur pétrifiée, attestant, au-dessus du monde variable et des siècles qui s'écroulent, le triomphe de l'antique idéal.

Le visage de la jeune femme avait pâli d'enthousiasme, et sa beauté, un peu imprécise, se transfigurait par ce rayonnement. Selon le mot du poète souverain, Dante, une âme nouvelle venait de s'allumer en elle à l'âme antérieure :

c'était celle des ancêtres mystiques qui revivaient en ce moment dans leur fille. La symphonie muette qui s'exhalait de la Merveille, comme un chant de Wagner, retentissait dans la profondeur de sa sensibilité, réveillait les aspirations et les croyances endormies. Ce n'était plus une simple voyageuse en admiration devant un chefd'œuvre de l'art officiellement désigné aux touristes : cette figure, dont la civilisation parisienne avait à la fois émoussé et affiné les lignes irrégulières, et qui s'embrasait en ce moment d'une extase religieuse, comme celle d'une sainte de vitrail, aurait pu servir de modèle pour une allégorie de la délicatesse et de la fragilité modernes, s'exaltant au contact des forces grandioses du passé. La visiteuse retrouvait en elle-même les élans et les ferveurs de sa race, devant l'œuvre qui les manifestait.

Elle s'arracha enfin à cette ardente rêverie et se dirigea vers le Grand-Degré ; après avoir franchi la porte de la Barbacane elle rencontra un groupe de touristes qui redescendaient, la visite achevée. Une seconde tournée devait commencer aussitôt; en se pressant un peu, la

jeune femme arriverait encore à temps pour rallier les nouveaux partants qui allaient explorer l'abbaye sous la conduite du guide. Elle hâta le pas et se trouva dans la salle des Gardes juste au moment où la compagnie se mettait en marche.

Violette Favier, une jeune artiste peintre, n'était jamais venue au Mont-Saint-Michel; elle faisait donc an voyage de découvertes. Elle connaissait les églises d'Italie et d'Espagne, les béguinages des Flandres, les pinacothèques de l'Allemagne; elle avait descendu le cours légendaire du Rhin. Partout elle avait promené son âme toujours inassouvie après tant de sensations qui auraient suffi à blaser dix autres; car elle possédait une faculté de renouvellement singulière, et une curiosité sans cesse renaissante pour les mille formes de la Beauté éparse dans la nature et dans l'œuvre des hommes. Elle avait presque tout vu, sauf la Merveille d'Occident.

Elle se sentit heureuse de pouvoir s'exalter encore à ce spectacle après tant d'autres spectacles. Sa sensualité idéale, si l'on ose employer ce terme pour signifier à la fois l'ardeur presque

physique et la noblesse intellectuelle de sa passion pour le Beau, avait toujours été sa principale raison de vivre.

Complètement indépendante, menant, hors de la famille et du mariage, l'existence sans contrôle d'une artiste affranchie par sa profession, elle avait écouté l'appel de l'amour toutes les fois qu'il l'avait sollicitée avec l'accent capable de l'intéresser ou de la séduire. Mais elle ne s'était point attardée à ces joies, et, si le rapide passage des voluptés faisait parfois frémir ses sens, son imagination flottait le plus souvent audessus des éphémères aventures, et son âme demeurait dans la région des rêves. Copier un tableau ignoré dans une petite église d'Ombrie, errer dans les rues monastiques de Bruges, au son des cloches obsédantes, ou voir le soleil se coucher sur le tapis vert de Versailles à la fin d'une glorieuse journée d'été, c'étaient là, pour elle, malgré les agitations intermittentes de sa vie amoureuse, les véritables fêtes du cœur, qui font tressaillir les dernières profondeurs de l'être. Elle cueillait nonchalamment les fleurs de volupté qui poussaient sur sa route, mais elle eût

traversé le monde pour aller à la recherche d'une nouvelle émotion artistique. L'espoir de la rencontrer l'agitait plus passionnément que n'eût fait l'attente d'un rendez-vous d'amour.

C'est dans ces dispositions qu'elle abordait la Merveille, où elle n'était point encore venue, peut-être parce que le pèlerinage en était trop facile. La découverte ne nécessitait ni fatigue ni ingéniosité, comme celle d'un paysage qui n'est accessible que par des chemins de montagne, d'un tableau inconnu qu'il faut se faire montrer par le sacristain ignare ou le rustre soupçonneux qui le garde. Et Violette, affranchie de presque toutes les puérilités de la femme, avait gardé seulement ce travers, assez noble du reste, de s'éprendre surtout des conquêtes hasardeuses.

Elle s'était défiée aussi du Mont et de son abbaye, à cause des enthousiasmes vulgaires que tous deux ont le malheur de susciter. Il y a des gens qui, par leur manière de prôner Venise et sa magie, vous les feraient prendre en horreur. Et voici qu'au pied de la Merveille elle avait ressenti cet éblouissement, ce choc intérieur et

ce frisson aux joues que connaissent tous ceux qui, avec une âme capable de la comprendre, se sont trouvés brusquement en face d'une très grande chose. Elle bénissait les sots admirateurs dont les panégyriques lui avaient donné une idée si fausse de ce qu'elle voyait maintenant : ainsi, sa surprise doublait son extase.

Et la visite commença. Indifférente aux explications ânonnées par le guide, Violette accomplit l'ascension dans un rêve. Elle vit l'église, mipartie romane et gothique, le cloître presque italien, qui l'enchanta. Elle imagina le lent défilé des moines sur cette terrasse du paradis, s'interrompant parfois de réciter le bréviaire ou de dévider le chapelet pour murmurer l'exclamation du Psalmiste : « Que le Seigneur est admirable dans les élans de la mer! » S'ils étaient vraiment dignes d'une telle vie et d'un tel séjour, quelles pouvaient être les méditations de ces hommes sur ces hauteurs!

C'était par le cloître que débutait la Merveille. Violette marcha d'éblouissements en éblouissements. Le grand style de la salle des Chevaliers, l'harmonie solennelle des colonnes qui semble

obéir à un rythme musical, ravirent son amour des formes nobles dans l'art. Elle songea à ce que devaient être les assises de l'Ordre royal, tenues sous ces voûtes augustes, à l'effet des colliers d'or et des manteaux d'azur entre les piliers. Il lui sembla voir s'animer une de ces tapisseries somptueuses que l'on conserve au fond des palais et qui déroulent sur les murs des scènes de chevalerie. Cette sensation s'exalta encore dans la salle des Hôtes, où sont des cheminées aux manteaux démesurés, ouvertes en gouffre et faites pour la combustion des chênes millénaires. Qui donc étaient ceux à qui l'on préparait un semblable gîte et de semblables festins? Des géants, des dieux ou des héros du Walhalla?

Partout la puissance, l'ampleur, la force. Le réfectoire en son immensité paraissait bâti pour y réunir, dans des agapes formidables, l'ordre entier des bénédictins et non pas seulement la famille du Mont-Saint-Michel. La crypte des Gros Piliers rappelait les substructions cyclopéennes ou les caveaux des pyramides d'Egypte; et cependant, sur ces monstrueux cylindres de

granit, un art d'une délicatesse et d'une précision infinies se manifestait; les nervures de la voûte, énormes au sommet, s'achevaient en pointes d'aiguilles : les architectes, qui avaient rêvé le sublime poème de pierre avec l'enthousiasme des voyants, l'avaient réalisé avec la précision infaillible des algébristes.

Mais on redescendait, et l'édifice qui fleurissait tout à l'heure en palais et en sanctuaire se creusait maintenant en sépulcre. Violette éprouva au Charnier des Moines une impression de terreur sacrée, que les Catacombes de Rome ellesmêmes ne lui avaient pas donnée aussi intense. Elle crut voir le long des corridors funéraires, leurs petites lampes à la main, les cénobites défilant en robe blanche derrière la dépouille de leur frère, qu'on allait inhumer sans cercueil dans la chaux vive. Sépulture nue qui convenait à l'esprit de pauvreté dans lequel le défunt avait vécu et qui assurait la prompte disparition des chairs misérables.

Pourtant ici l'horreur n'était pas encore absolue; comme les lampes des religieux, la lueur persistante de la foi y combattait les ténèbres.

Ce n'étaient encore que les carrefours et les cavernes de la mort. L'enfer commençait plus bas, avec les cachots et les in-pace, les chambres de torture, comme celle qui avait recelé la fameuse cage de fer. Ainsi le Mont, que l'on gravissait péniblement comme celui du Purgatoire de Dante, et qui portait sur son sommet les merveilles du Paradis, recelait à sa base une géhenne. En haut, jadis, priaient et rêvaient des saints; en bas des damnés gémissaient dans les ténèbres et pourrissaient dans leurs cachots de granit : ils y étaient comme les moisissures du rocher.

Violette et ses compagnons sortirent enfin des tombes et des ergastules avec un sentiment de délivrance. Le ciel de septembre brillait d'une pureté éclatante et pourtant très douce, car ce n'était plus la saison où l'azur éblouit, mais celle où il se fait pâle et tendre comme les yeux d'une convalescente. La suavité excessive et la mélancolie de cette couleur, qui s'atténue en gardant sa limpidité, faisait délicieusement souffrir les nerfs de la jeune femme.

Elle redescendit le Grand Degré intérieur, d'un pas plus lent qu'elle ne l'avait monté : elle

s'abandonnait à l'émotion qui l'oppressait et qui sans doute était née du contraste entre la puissance formidable, la masse, les horreurs souterraines de l'édifice, et la grâce délicate dont la nature extérieure se parait en cette saison d'automne. Comme toujours, quand un sentiment exquis pénétrait son âme, elle avait envie de pleurer.

Elle avait dépassé la Barbacane; elle se dirigeait vers la Tour Claudine et l'échauguette du nord, pour revenir à son hôtel par le chemin de ronde.

Une rencontre la fit tressaillir et l'arrêta net, surprise, joyeuse.

« Comment! vous, Raymond? ))

Un homme encore jeune, assez grand, dont l'extérieur était à la fois d'un mondain et d'un artiste, la saluait avec une affectueuse camaraderie.

Violette Favier et Raymond Lestrange se connaissaient et s'affectionnaient sans s'aimer depuis des années. Un semblable affinement intellectuel, des goûts pareils en littérature et en art, une façon à peu près identique chez tous les deux devoir la vie et de juger les hommes, les avaient prédisposés à une sympathie réciproque; de plus, la jeune femme appréciait la gaieté, la loyauté, la parfaite santé morale qui faisaient le fond du caractère de Raymond Lestrange. Physiquement même, il ne lui aurait pas déplu, ce qui est, pour la femme, une condition essentielle au don de son amitié comme de son amour, car cet être toujours sensuel ne saurait s'abstraire, même dans le plus chaste sentiment, de ses sensations irrai-

sonnées. Quant au jeune homme, il sentait toute la séduction morale d'une créature comme Violette et la grâce extérieure qui en était, pour ainsi dire, le rayonnement. Elle l'enchantait précisément par ce qu'il y avait d'un peu inachevé, de fuyant et de toujours mobile dans sa physionomie. Ce qu'il eût peut-être été excessif d'appeler sa beauté — le charme incertain de ses traits — changeait sans cesse pour se conformer à la nuance actuelle de son âme, à la douceur et à la tristesse du moment, aux suggestions des circonstances et du lieu. Elle différait d'elle-même à chaque instant. Il y avait une Violette rêveuse et profonde, qui parlait d'une voix grave, par mots espacés et rares, dans le demi-jour de l'atelier, à l'heure où le crépuscule équivoque est si doux qu'il paraîtrait sacrilège de rompre sa magie en faisant de la lumière; elle semblait alors une prêtresse du soir, moitié femme et moitié muse, parmi les toiles inachevées, les drapeperies aux tons bizarres que noyait la pénombre. Il y avait une autre Violette, simple et joyeuse comme une enfant, dans les parties de campagne où elle s'amusait aussi ingénument qu'une mo-

diste; une autre encore, brillante, à la fantaisie pailletée comme le tulle de sa robe, une Violette mondaine qui éclosait tout à coup, dans les soirées, à la lueur électrique, comme le plus capricieux et le plus chatoyant parmi les papillons féminins de Paris.

Raymond l'appelait la fée. Fée elle était, en effet, et magicienne de l'imprévu. On ne savait jamais, quand on allait la revoir, quelle nouvelle façon d'être adorable elle aurait adoptée. Et cette séduction s'exerçait d'une façon d'autant plus irrésistible que la coquetterie et ses artifices n'y étaient pour rien : le caprice faisait tout.

Raymond Lestrange subissait le charme comme les autres, et même davantage, car la finesse de sa propre sensibilité l'y rendait particulièrement accessible, et aussi la promptitude de son imagination à s'exalter. C'était une sorte de poète que ce désoeuvré élégant, mais un poète sceptique. Peu soucieux d'une vraie passion, il avait sans doute évité de se livrer entièrement à son goût pour sa délicieuse amie, ou bien l'atmosphère frivole du Paris spécial où il vivait n'était pas favorable àl'éclosion d'unsen-

timent plus profond que cette camaraderie à demi amoureuse. Quoi qu'il en fût, il avait gardé dans ce commerce charmant toute l'indépendance de son cœur.

Violette, de son côté, reconnaissait en Lestrange le plus intelligent de ses amis, le plus sincère. Elle causait avec lui seul des idées et des choses qui lui tenaient au cœur; elle goûtait son esprit un peu moqueur, étant du petit nombre de celles que l'ironie n'effraye point. Il lui plaisait encore pour d'autres raisons qui sont meilleures peut-être : il montrait dans sa personne et ses façons cette aisance et cette force souple qui séduisent les femmes. S'il n'eût été qu'un homme de cercle quelconque, son prestige extérieur, les garanties qu'offraient la haute correction et la délicatesse de toutes ses manières eussent suffi à le rendre un amant très digne du choix de Violette. Mais il valait mieux, à son gré, qu'une liaison passagère, à cause des précieuses affinités qui établissaient entre eux une fraternité d'élection.

Et d'autre part elle n'osait compter sur lui pour édifier un avenir qui durât toute la vie : il

ne lui donnait pas cette illusion du sentiment définitif, si nécessaire même aux femmes les mieux averties du sort précaire réservé à toutes nos passions. Le scepticisme qui l'amusait en Lestrange et qui la faisait croire à la supériorité de son intelligence était une raison pour ne pas espérer de lui une de ces affections dont l'enthousiasme survit à la possession même et qui ne connaissent pas le désenchantement.

Enfin, et plus sûrement que tous ces motifs, les distractions multiples de la vie parisienne avaient empêché le sentiment réciproque de Raymond et de Violette d'acquérir la force toute puissante qui détruit les obstacles élevés par la raison, la prudence et le doute. Dans le tumulte quotidien, leurs rêves s'étaient dissipés ; il avait manqué à ce qui aurait pu devenir leur amour un peu de recueillement, de silence, de solitude. Et c'est pourquoi, destinés l'un à l'autre par mille causes évidentes, créés pour s'aimer complètement, d'une passion à la fois physique et morale — ils ne s'aimaient pas encore, et probablement ne devaient jamais s'aimer.

Or, tout à coup, en revoyant Lestrange à la

sortie du Monastère, Violette avait cru sentir une émotion que la rencontre de ce camarade préféré ne lui avait pas donnée encore. Sans doute parce qu'ils ne s'étaient pas trouvés ensemble depuis longtemps, l'artiste étant restée à Paris pendant tout l'été, tandis que le jeune homme avait fait avec des amis une croisière sur les côtes Scandinaves. Puis elle était ce matin-là toute vibrante des sensations que sa visite à la Merveille avait suscitées en elle et qu'elle n'avait pu confier à personne, plus isolée dans le troupeau des touristes anonymes que si elle eût été réellement seule.

Précisément, le hasard lui envoyait celui qui devait le mieux s'associer à ses impressions et avec qui elle pouvait continuer en dialogue le soliloque intérieur sans que le ton changeât. Elle lui sut gré de l'à-propos de sa venue, et, joyeuse, elle passa son bras sous le sien. C'était un bonheur de rencontrer, dans cette heure d'enchanment, celui dont la nuance d'âme s'appropriait toujours si bien à la sienne.

« Raymond, dit-elle, je viens de voir des choses admirables, et je suis heureuse.

— Je vous comprends.

— Mais je suis bien contente aussi de vous retrouver. Vous êtes peut-être, et même sûrement, le seul compagnon que j'aurais pu souhaiter pour partager avec moi une pareille solitude... Si vous voulez, nous allons rentrer à l'hôtel ensemble, lentement, très lentement, par les remparts. Car vous êtes à l'hôtel, vous aussi?

— J'y suis, en effet, depuis deux heures à peine. C'est pour cela que vous ne m'avez pas vu encore.

— Et vous resterez quelque temps, j'espère?

— Oh! je comptais partir demain, ou après... j'ai vu le Mont plusieurs fois déjà. Mais puisque vous voilà...

— Oui, oui, il faut rester. C'est promis?

— C'est promis... ))

Ils suivirent la crête des fortifications; le soleil luisait doucement sur les grèves mouillées et les faisait miroiter comme un acier clair aux reflets bleus.

La barque ramenait Violette et Lestrange au Mont-Saint-Michel, après une excursion aux îles Chausey. Le jour finissait, l'abbaye et le donjon apparaissaient tout roses, et sous l'ondulation de la lumière le granit semblait tressaillir, tandis que les arbres du petit bois s'agitaient faiblement au bas de la Merveille. L'Océan était une immense émeraude, aussi pure et claire que le saphir méditerranéen. On savourait la douceur des belles soirées du nord, encore plus adorable d'être exceptionnelle. Le pêcheur qui avait conduit les jeunes gens se préparait à atterrir près de la Porte du Roi.

(( Violette, dit Lestrange tout bas à cause de leur guide, laissez-moi vous remercier.

LA FÉE 2fl

— Pourquoi, mon ami? »

Leurs voix étaient émues pour la première fois depuis des années qu'ils se connaissaient, qu'ils se parlaient et qu'ils avaient pris l'habitude l'un de l'autre. Qu'y avait-il donc ce soirlà, dans les choses ou en eux-mêmes, qui pût les troubler ainsi?

Il reprit :

« Vous m'avez donné une grande joie. Ces heures de solitude avec vous dans cette baie de rêve ont été merveilleuses à vivre. Je ne les oublierai jamais. Et vous?

— Moi non plus. »

Il se tut un instant.

(( Quelle créature unique vous êtes, Violette ! Je vous ai toujours admirée pour cette faculté que vous avez, seule peut-être entre toutes les femmes, de vous transformer selon le lieu et l'heure, et toujours d'une façon si harmonieuse que vous avez l'air de vous adapter aux choses, de les compléter, ou plutôt d'être leur âme ellemême.

— Je ressens fortement, il est vrai, la tristesse, la joie ou la grâce qui m'entourent.

Ip LA FÉE

— Vous faites mieux : vous les incarnez, vous les manifestez, vous en êtes le rayonnement, visible dans une beauté humaine. Car vous êtes belle.

— Mais non, mon ami! Je ne suis pas belle. Ne mentez pas.

— Et vous, ne blasphémez pas. Vous êtes belle, non comme une statue, mais comme la poésie même, multiple, diverse, déconcertante, adorable. Ah! comme j'ai raison de vous appeler la fée! Ce soir, vous êtes la fée de l'Océan et des grèves. Tenez, je voudrais vous adorer.

— Oh! Raymond! entre deux vieux camarades...

— Il n'y a plus de camarades, Violette. Il y a un être étrange, exquis, moitié femme, moitié chimère, une sylphide, une fée, vous dis-je. Et un rêveur qui s'agenouille devant elle. »

Il s'inclina et baisa le bas de la robe légère. Violette était troublée, elle aussi.

Mais la barque allait toucher terre.

Ils abordèrent; Raymond aida sa compagne à sauter sur la plage. Puis il paya le marinier.

LA FÉE 2f^

Celui-ci remercia à peine, malgré le pourboire généreux.

« Il a l'air bien farouche, le loup de mer, observa Violette.

— Bah! ces gens-là sont toujours peu démonstratifs. L'habitude du large les rend silencieux, la solitude les rend fiers; ils croiraient s'abaisser en témoignant de la reconnaissance à l'étranger qui les paie... Et puis, qui sait? il est peut-être amoureux de vous, cet homme, et jaloux de moi, par conséquent.

— Quelles folies !

— Vous n'avez donc pas remarqué comme il vous regardait en faisant semblant de ne s'occuper que de la manoeuvre? Pourquoi ne trouverait-il pas, lui aussi, que vous êtes adorable et que vous avez l'air d'une fée des grèves? C'est son droit. »

Violette se mit à rire. L'idée lui paraissait drôle et ne la fâchait nullement.

(( N'importe, dit-elle, il est habile et prudent. Nous le reprendrons encore une autre fois... si vous n'êtes pas jaloux de lui à votre tour. Je vous avertis qu'il me plaît, ce sauvage... Je lui

demanderais de me poser une esquisse si j'avais le temps de peindre. Il a une tête qui serait excellente pour une étude de vieux marsouin.

— Vieux! vous voilà bien, cruelle jeunesse! Cet homme-là a quarante-deux ou quarantetrois ans, tout au plus.

— C'est ce que je voulais dire. »

Depuis qu'ils avaient touché terre, leur extase s'était dissipée, et par l'effet d'une réaction toute naturelle ils étaient devenus très gais. iMais l'heure de la table d'hôte allait sonner : il fallait rentrer maintenant.

Ils regagnèrent le gîte par le chemin militaire qui les conduisit à la Grosse Tour, d'où ils redescendirent, en prenant par des sentiers de montagne. Malgré la hideur de quelques maisons neuves, ils se figurèrent errer dans une bastille du xiv^ siècle; leurs généreuses imaginations d'artistes ne daignaient pas voir les envahissements de la lèpre moderne et ne chicanaient pas sur quelques disparates. Enfin, ils arrivèrent à la porte de l'hôtel.

Le repas leur parut long. Il y avait à côté d'eux des touristes de provenances diverses, des

2rr

provinciaux venus de Rouen, d'Avranches ou de Saint-Malo qui mangeaient beaucoup en parlant fort; deux ou trois hommes dont les allures et le langage étaient odieusement « sportifs », et leurs compagnes, des Parisiennes évaporées, qui, par malheur, émirent des opinions sur l'abbaye qu'elles venaient de visiter. Le café bu, les jeunes gens sortirent en hâte : la nuit était pareille, sauf la fraîcheur, à celles de l'été, et il leur était venu à tous deux un même désir d'échapper aux conversations désolantes en allant regarder la baie, du côté de la pleine mer, à la Tour Claudine. Ils sortirent.

Us marchèrent rapidement jusqu'à ce qu'ils fussent hors du village; ils ne ralentirent leur allure qu'en arrivant sur les remparts. De là ils contemplèrent longuement le paysage nocturne qui se déployait, sublime par le calme de la mer, par la splendeur du ciel et par la magnificence de l'œuvre humaine, qui ajoutait un rayonnement intellectuel à la beauté inconsciente de ces choses. Le château de songe ne leur avait point encore semblé aussi admirable que dans le halo lunaire qui l'entourait. Us retrouvaient

2f6 LA FÉE

en eux, devant la Merveille, la crédulité des époques bienheureuses et ne se sentirent pas très différents du moine qui se cachait jadis pour surprendre la descente des anges sur le parvis.

Mais l'âme est ainsi faite que les plus nobles extases ne sont jamais désintéressées : elles s'achèvent en un vœu, conscient ou non, de bonheur, dans une attente passionnée de quelque chose de surhumain qui doit venir, croyonsnous, après de telles ivresses.

(( Violette ! )) murmura Raymond en pressant le bras de sa compagne.

Il n'eut pas besoin d'en dire davantage. Elle avait compris; elle était déjà telle qu'il pouvait la souhaiter, émue, troublée, vaincue par un attendrissement et un désir où criait tout l'amour.

Celui-là n'a rien su voir ni rien admirer qui, devant certaines beautés suprêmes, n'a pas éprouvé le besoin obscur, intense, irrésistible, d'aimer quelqu'un; qui n'a pas pleuré s'il était seul alors, qui n'a pas saisi dans sa ferveur la main de sa compagne si le hasard a voulu qu'une femme se trouvât près de lui. Quand notre être se soulève dans une aspiration immense vers le

LA FÉE 2f7

beau manifesté, l'idée de l'amour, but mystérieux de toute aspiration humaine, s'empare aussitôt de nous avec une insurmontable tyrannie. C'est à lui que nous demandons la satisfaction du désir allumé en nous, et tout élan d'enthousiasme est un mouvement vers lui.

(( Violette, reprit Lestrange, je veux vous dire une chose, inouïe entre deux amis, deux camarades, deux artistes qui n'ont associé jusqu'à présent que leurs fantaisies et leurs rêves : je vous aime, y)

Elle tourna la tête vers lui; il vit qu'elle était pâle et qu'elle pleurait. Alors, lui aussi, il approcha son visage de la face délicate, mille fois plus émouvante que si elle eût été vraiment belle, car elle était divine à force d'humanité. Et elle possédait cet attrait douloureux qui manque aux figures les plus parfaites de l'art antique, qui ne se trouve que dans quelques types de Vinci et de Botticelli, celui d'une créature mortelle, imparfaite, transfigurée par le désir de toute la beauté, de tout l'amour.

Et leurs lèvres s'unirent, silencieusement.

Que se seraient-ils dit que chacun d'eux ne

2f8 LA FÉE

sût déjà? Oui, ils avaient pu jusqu'alors vivre calmes, en n'échangeant que leurs pensées et en gardant chacun le secret de son cœur et de son moi intime. Ils n'avaient fait que raisonner ensemble, ils n'avaient pas frémi d'accord avant cette minute. Ils avaient bien songé l'un et l'autre, et souvent, à un dénouement plus positif de leur aventure toute spirituelle, mais, quelque agréable qu'il leur eût semblé, ils n'en avaient pas voulu, parce qu'ils n'en espéraient que du plaisir. Et le plaisir sans amour ne pouvait que corrompre une amitié comme la leur.

Maintenant l'amour était venu, à la faveur de la solitude, de la rêverie et de l'enthousiasme.

(c Je vous aime, Raymond, )) répondit Violette.

Un rayon de lune caressa le visage de la fée, le cher visage indécis et mobile qui, pour le moment, reflétait la félicité, comme les flots reflétaient l'orbe épanoui de l'astre et sa traînée de blancheur palpitante.

Ils redescendirent ensuite avec lenteur, arrêtés à chaque pas par le souci charmant de baiser des lèvres mendiantes et tentatrices. Ils se trouvèrent

à regret, au bout d'une heure, devant l'hôtel. Là finissait le rêve.

Violette ne reposait pas : une fièvre heureuse tenait ses yeux ouverts. Elle entendit à la porte un bruit léger. Quelqu'un grattait doucement.

Elle se leva, ni surprise ni effrayée. Elle s'était dit:

(( Tout à l'heure, quand la maison sera endormie, il viendra. »

Et il était venu. Une ombre entra dans la chambre. La porte à peine refermée, des baisers frémirent, longuement.

26o LA FÉE

Au pied de la Merveille, près de la courtine du nord, Raymond et Violette avaient loué une maisonnette toute meublée. Ils voulaient rester au Mont jusqu'à la fin de l'automne, et le séjour de l'hôtel ne convenait pas à leur besoin de secret et de silence. Ils prolongeaient avec délices leur halte dans cette solitude sur le roc, au milieu des flots. Une de leurs joies les plus intenses consistait à regarder de leur fenêtre, qui ouvrait sur la pleine mer, l'Océan, dans sa grande crise équinoxiale, s'avancer en une barre mugissante à l'assaut de l'inexpugnable granit qu'ils habitaient avec la sécurité de l'aigle marin dans son aire. Ils comparaient alors à cette agitation, à cette inquiétude, à cette fureur de l'élé-

ment aveugle le tumulte de la vie mondaine qu'ils avaient quittée et qui continuait à s'épuiser en efforts et en vacarme sans but autour de leur quiétude.

Ils savouraient maintenant la félicité suprême, qui est l'apaisement dans la joie, la tranquillité avec la volupté, la richesse qu'on possède sans la désirer et dont il est parlé dans le Taradis. Sen\a brama sieura riche^a.

« Mon ami, disait Violette à Raymond, je suis enfin heureuse en vérité, après avoir si longtemps cru l'être. Jusqu'ici je m'étais fait une fausse idée de l'existence et du bonheur. Je m'imaginais que la sagesse était de ne pas demander à l'amour autre chose qu'un instant de distraction et d'oubli, qu'il fallait attendre seulement de l'intelligence, de l'art, de la contemplation ou du rêve les joies supérieures et les vraies extases. Je pensais encore que l'on compromettait l'avenir d'une affection telle que la nôtre et qu'on risquait de la faire déchoir en y mêlant la passion physique. Et c'est pourquoi, sans m'en rendre compte, je souffrais obscurément d'un désaccord entre mes

sentiments et mes sensations, d'un je ne sais quoi d'incomplet dans ma vie de femme. En la dédoublant, je l'avais rendue inharmonieuse. Il y avait une Violette tout intellectuelle qui semblait plaindre et mépriser l'autre, charnelle, et mes actes démentaient mes aspirations. Alors, orgueilleusement, je m'étais fait un système et une philosophie de ce qui n'était, je le vois maintenant, qu'un pitoyable désordre. Mais tu as détruit ce désaccord, tu es venu enrichir, compléter, unifier cette existence dont les deux moitiés se débattaient et cherchaient à se joindre sans y jamais parvenir. Tu m'as donné mieux encore que le bonheur, Raymond : tu m'as rendu la noblesse dont ma vie intérieure était privée, et tu m'as mise en paix avec moimême. Maintenant, mon ami, je suis aussi heureuse, aussi fière de mes joies voluptueuses que de mes plus purs enthousiasmes, car les enthousiasmes de l'âme et les joies de la chair, tout me vient de toi, mon amant.

— Et moi aussi, Violette, répondait-il, je te remercie du même bienfait. Comme toi, j'avais peur de mêler la réalité à mon idéal, oubliant que

le bonheur est un idéal réalisé et qu'en dehors de cela il n'y a que chimère, impuissance, stérilité, mensonge. Parce que je t'aimais comme un frère, parce que tu étais l'amie de mon cœur et de mon esprit, l'âme associée à mon âme, je me persuadais qu'il ne fallait pas te voir telle que tu es, avec la séduction physique dont la nature t'a enrichie; que je devais fermer les yeux à la grâce de ton corps, pour mieux contempler et posséder celles de ton intelligence. Ah! quels fous nous avons été, ma pauvre bienaimée, de vivre côte à côte, pendant des années, en faisant comme si nous eussions ignoré quelle source de jouissances infinies chacun de nous pouvait être pour l'autre! Et comment regagnerons-nous jamais le temps perdu, le bonheur stupidement dédaigné? Comment réparerons-nous cette dilapidation insensée de notre trésor? Je ne veux pas penser à ces choses.

— Si, Raymond, il faut y penser quelquefois, pour nous aimer mieux encore et obtenir que l'Amour nous pardonne. Nous avons été bien coupables envers lui et envers nous... Tiens, en expiation de nos fautes, embrasse-moi. »

Et la maîtresse, à la fois rieuse et sensuelle, se suspendait aux lèvres de l'ami; puis elle s'arrachait de ses bras, grave tout à coup, pâlissante, prête à défaillir. Ils n'auraient jamais supposé qu'il pût y avoir de telles douceurs redoutables dans la passion tardive qui était née enfin de leur amitié.

La suavité mélancolique de l'automne les attendrissait délicieusement et remuait en eux ce fond de langueur que dépose toujours le plaisir. Ils retrouvaient alors avec bonheur l'ami et l'amie qu'ils avaient été longtemps l'un pour l'autre avant de devenir amants. Ces haltes dans la passion, ces calmes plats entre deux orages de désir, qui sont des supplices de dégoût et d'ennui pour des êtres unis seulement par la volupté, étaient des repos délicieux pour ceux-là qui, l'intimité charnelle interrompue, revenaient sans effort à l'intimité des cœurs et des intelligences. Car leurs âmes s'étaient choisies et adoptées bien longtemps avant que leurs corps ne se prissent dans un élan simultané. Avant l'amour, il s'étaient déjà mêlés, confondus, dans cette sympathie que l'amour même ne

crée pas et dont nous sentons cruellement l'absence quand il nous force à aimer quelqu'un contre nos goûts et nos penchants intimes.

Sagement, ils avaient résolu de prolonger le plus possible leur séjour sur ce mont salutaire auquel ils devaient leur félicité. Puis ils ne feraient que traverser Paris, pour y prendre les dispositions nécessaires en vue de leur hivernage sur la Côte d'Azur. Prudents, ils n'exposeraient point à l'atmosphère desséchante des salons, du boulevard, des théâtres, la fleur sauvage de cette joie amoureuse, éclose comme les saxifrages aux flancs du rocher mystique. Même de si loin, Paris leur faisait un peu peur : aux rares moments où ils pouvaient penser à autre chose qu'à leur bienheureux égoïsme, il leur arrivait d'évoquer des visages trop connus, des sourires blasés, des clignements d'yeux ironiques, des bouches qui semblaient s'être crispées et amincies par l'habitude des sarcasmes. Ils ne voulaient pas de ces figures-là autour de leur bonheur.

D'ailleurs il aurait sufl'i, pour les retenir sur

le Mont enchanté, de l'engourdissement délicieux qui les avait gagnés peu à peu et dans lequel toute idée de départ, de changement, d'action quelconque leur paraissait intolérable. Ils étaient arrivés à la joie parfaite que Faust désespérait de voir venir jamais, au ravissement où l'on dit à l'heure qui va fuir : (( Arrête-toi! tu es si belle ! »

Ils profitaient des dernières tiédeurs d'octobre pour paresser à leur aise dans le petit bois, assis sur des pliants, à regarder le noir récif de Tombelaine, autre Mont-Saint-Michel, plus petit, plus sombre, ayant perdu son abbaye et sa forteresse dont il ne reste plus que d'informes ruines. Des barques de pêcheurs croisaient sans cesse dans ces parages et rôdaient sur les eaux glauques, à la recherche de la proie toujours fugitive. Raymond et sa compagne n'avaient qu'à tourner la tête pour apercevoir derrière eux la Merveille jaillie du rocher et sa masse qui les surplombait comme un gigantesque mur d'ombre violacée. Ils jouissaient de ces beaux jours d'automne si transparents, que M""*^ de Sévigné appelait des jours de

cristal. Raymond prenait les deux mains de celle qu'il nommait sa fée, et les baisait.

(( Petite fée, lui disait-il enfantinement (car dans toute tendresse très profonde il y a de l'enfantillage), il faut que je te dise une chose. La montagne merveilleuse t'a transformée sans que tu t'en doutes : tu n'es plus mademoiselle Violette Favier, artiste et Parisienne, venue ici en touriste pour admirer les splendeurs que célèbrent les Guides. Tu crois peut-être porter, comme une petite miss américaine, un chapeau de paille avec un long voile qui flotte au vent, une toilette de voyage achetée rue de Rivoli. Tu te trompes. Moi je sais la vérité, et, si tu veux, je vais te dire comment tu es et comment je te vois.

— Comment suis-je donc? demanda-t-elle amusée.

— Tu as, sur tes cheveux châtain clair, un haut hennin, d'où se déroule une gaze blanche brodée d'or; un corsage de velours, roidi par le buse impitoyable, emprisonne ta poitrine ronde et menue; une jupe de brocart ballonne autour de tes hanches, et tu marches sur de hauts pa-

tins, si bien que je me demande comment tu ne t'es pas rompu le col cent fois en gravissant par les sentiers pierreux. Tu ne t'appelles plus Violette, ni Favier, bien entendu : ces noms-là sentent le moderne et la roture. Tu es madame Tiphaine, une très haute et puissante dame, car ton mari — hélas ! ce n'est pas moi — se nomme glorieusement messire Bertrand du Guesclin. Tu es cependant encore une fée, ou du moins une magicienne, car tu as étudié l'astrologie; tu t'es fait construire sur ce mont un observatoire d'où tu peux suivre la marche des étoiles et, d'après leurs indications, donner à ton époux d'utiles conseils pour la conduite de son armée. Le clergé t'accuse tout bas de diablerie, mais n'ose te faire ton procès, car le peuple t'aime. Tu es bienfaisante et aumônière : de tes deux mains étendues sur la contrée, il pleut des rayons de charité qui éclairent et réchauffent les pauvres gens, une manne qui les sustente, une rosée de douceur et de miséricorde. Madame Tiphaine, dame blanche de ce Mont-Saint-Michel, me permettez-vous de baiser le bout de vos doigts? »

Violette, docile à sa fantaisie, les lui tendait, s'efforçant à la majesté convenable pour la châtelaine dont elle tenait le personnage; des cimes de la Merveille, colorée par un poudroiement de lumière rose, tombait un souffle de légende; une brise passait en chantant à travers la harpe éolienne des feuillages, et la jeune femme, les yeux mi-clos, pouvait s'imaginer une minute, grâce à la tradition évoquée, qu'elle était la (( bonne dame Guesclin », auprès de sire Bertrand, son chevalier et son époux. La Merveille, avec ses fuseaux de granit rose, semblait un gigantesque orgue de pierre où chantait l'épopée de jadis.

Puis, las de leur contemplation, les jeunes gens quittaient le mirador favori et descendaient vers la grève, où Séverin, le pêcheur qui les avait conduits la première fois, les attendait presque chaque jour pour la promenade en barque ou l'excursion sur les « tangues ». Il n'avait pas quitté son air revêche et taciturne, et Raymond ne manquait guère de plaisanter Violette sur la mine rébarbative de celui qu'il appelait son amoureux.

Séverin, qu'on ne désignait que par son prénom, selon l'habitude du pays où tout le monde se connaît familièrement, était un homme simple et farouche, tour à tour pêcheur, guide, coquetier, c'est-à-dire chercheur de coques^ ces excellents coquillages qui foisonnent dans les sables de la baie. Tantôt il errait sur la mer en quête des endroits poissonneux, qu'il savait trouver mieux que personne, tantôt il se contentait de disposer aux bonnes places de larges filets dormants. Il vivait seul, il ne s'était jamais marié, il n'avait plus de famille. Mais on le disait juponnier et coureur, malgré ses airs de sauvage, et il n'était guère de fille au pays sur laquelle il n'eût tenté de mettre le grappin —

souvent avec succès. Robuste, silencieux, la mine peu commode, il leur causait une vague épouvante, qui n'était pas sans aider beaucoup à ses victoires.

Lorsqu'il voulait bien desserrer les dents, on était tout étonné de ses discours. Parfois ce n'étaient que des monosyllabes, des lambeaux de phrases hachés, à demi intelligibles, mais, si l'on prenait la peine d'y réfléchir un peu, on était tout surpris de trouver à ces propos un sens profond; ils décelaient une singulière mélancolie, un arrière-fonds d'amertume, toute une philosophie, sans doute embryonnaire, mais qui attestait chez ce sauvage une pensée indépendante. Séverin, sous sa vareuse goudronnée, logeait un cœur de révolté, un anarchisme radical et sans vaines rêveries socialistes, qui était comme un système bien à lui de la vie et du monde.

Il raccommodait ses filets, il les jetait dans l'eau glauque aux temps et lieux indiqués par l'expérience des pêcheurs; il promenait les « Parisiens )), c'est-à-dire les étrangers quelconques, dans sa barque, autour du Mont, ou bien, la

mer retirée, il les conduisait à Tombelaine et plus loin, en leur faisant éviter les Uies traîtresses à travers la tangue. Mais dans ces métiers il conservait ses idées secrètement hostiles à la société et à la civilisation, dont profitent seuls les riches et les privilégiés de toutes catégories. Sans avoir jamais lu aucun écrivain révolutionnaire, il était à lui seul la révolution, ce marin aux joues cuites, à la bouche presque toujours scellée par un mutisme de bête.

Ni des lectures mal digérées ni des propos de cabaret n'auraient pu faire de lui le morne exalté qu'il était : sa révolte permanente contre le monde organisé avait une cause autrement profonde : l'hérédité morale qu'il avait reçue de son aïeul, condamné politique et prisonnier au Mont-Saint-Michel sous le règne de Louis-Philippe, et dont la légende, sans cesse rabâchée par les guides de l'abbaye et du Mont, est restée populaire.

D'origine parisienne, le premier Séverin — cet ancêtre portait le prénom qui plus tard échut à son petit-fils — avait été mêlé à l'af-

faire fameuse du Cloître-Sain t-iMerri. La justice du roi-citoyen s'était appesantie sévèrement, en cette occasion, sur les fauteurs de désordre, et le jeune insurgé avait été condamné à mort. Puis on avait commué sa peine en celle de la réclusion au Mont-Saint-Michel.

Dans les premiers temps, il prit sa mésaventure en patience. Ses compagnons de cachot, des gars de son âge, n'engendraient point la mélancolie; malgré la surveillance des gardiens, les heures de promenade sur la plate-forme du Saut-Gautier s'écoulaient assez gaiement, la manille occupait les loisirs de la cellule.

Un jour, pendant cette promenade, le détenu aperçut une belle fille, enfant du pays, qui avait accès dans la forteresse dont son père était fournisseur. Elle s'accouda en même temps que le prisonnier sur le parapet pour regarder le paysage maritime qui s'étendait devant eux : les grèves, la mer et Tombelaine. Elle avait des cheveux noirs et des yeux noirs, un teint coloré d'Espagnole; une robe à fond bleu semé de poids blancs accusait ses hanches; un fichu de soie rouge cachait son sein; à son col pendait

une petite croix d'or. Séverin eut envie de baiser ses paupières aux longs cils bouclés, qui battaient sur des prunelles humides; il n'osa pas.

D'un sourire la belle fille saluait le prisonnier. Ils s'étaient compris. Dès lors l'évasion fut décidée.

Un jour Séverin avait ramassé un gros clou de charpentier, il l'avait caché dans sa cellule, sans savoir au juste à quoi cette ferraille lui servirait. Les captifs ont de ces inspirations à propos de rien et font comme cela bien des choses qu'ils ne raisonnent pas toujours. Ce doit être un instinct qui veille et qui agit en eux sans qu'ils s'en doutent.

Le couloir qui aboutissait au cul-de-sac de la cellule était fermé par une porte solidement verrouillée, la fenêtre avait triples barreaux. Les sentinelles s'avertissaient de quart d'heure en quart d'heure, et, toutes les deux heur<*s, les gardiens de ronde touchaient les vitres pour s'assurer qu'elles n'avaient pas été brisées.

Séverin était observateur; le bruit formidable que faisaient les gros verrous quand on les tirait, et qu'une sorte d'écho semblait doubler en le

prolongeant, lui donna à penser qu'il y avait une cavité sous la cellule, quelque souterrain peut-être, par lequel on pourrait arriver jusqu'au mur extérieur. Il se mit à plat ventre, l'oreille tendue, quand le fracas des verrous recommença, et il reconnut que la répercussion était plus sensible à l'endroit où se trouvait le triste baquet qui sert aux prisonniers.

Satisfait de ce premier résultat, Séverin profita des promenades suivantes pour faire causer les gardiens, qui, s'ennuyant eux aussi, ne demandaient pas mieux. Il faisait d'un air innocent tant de questions baroques aux gardes-chiourmes qu'ils ne se méfiaient point lorsqu'il leur en adressait une ou deux qui se rapportaient à ses projets d'évasion. Il sut ainsi, au bout d'un assez long temps, à force d'interrogations captieuses, toutes les dispositions extérieures delà citadelle, dont il ne connaissait par lui-même que les cellules et le préau. Il fut ainsi renseigné sur la hauteur respective des tours et l'état des murailles.

Comme il donnait aux soldats des leçons d'armes avec des baguettes, il avait à sa dispo-

sîtion de la ficelle pour attacher et racommoder les vieilles armures qui servaient de plastrons. Ses compagnons de cellule l'aidèrent à tresser une corde avec des chiffons et des lambeaux de chemises. On travaillait constamment : le bruit des verrous annonçait l'approche des gardiens, et, comme il y avait toujours un jeu de cartes sur la table, on improvisait aussitôt une manille simulatrice.

Cependant, à l'aide de son clou, Séverin creusait sous le baquet : il mettait le sable et les gravats dans de petits sacs qu'il jetait la nuit par la fenêtre, lorsqu'il faisait grand vent, afin qu'on n'entendit pas le bruit de leur chute. Au grincement des verrous, il arrêtait son travail, et vite il se recouchait, tout en sueur; les gardiens entraient, approchaient leurs lanternes de son lit : il feignait de dormir.

Ce labeur dura sept mois.

Au bout de ce temps, Séverin avait atteint à une profondeur de vingt pieds, quand une énorme pierre encastrée dans le sol l'arrêta. Ayant réussi à enlever le ciment, il poussa la pierre; elle tomba.

Il était dans la cavité à présent.

Il respirait un air fétide : le cercle qui entourait la flamme de sa chandelle lui faisait craindre qu'elle ne s'éteignît. Il aperçut, autour de lui, des ossements, des crânes, un squelette entier, les vertèbres du col prises dans un carcan de fer qui l'attachait à la paroi; un captif avait dû mourir de faim, jadis, dans cet in-pace, Séverin remonta : les pierres éboulées lui servirent de marches. Quand il revint au jour, il jeta une tête de mort à ses compagnons : (( Vous voyez, dit-il, que nous ne sommes pas seuls ici! » Il n'avait pas perdu l'habitude de plaisanter.

Il ne redescendit que le surlendemain, pour laisser au cachot le temps de s'aérer par l'ouverture. Puis il se mit à percer le mur extérieur : cette besogne lui demanda encore huit jours. Il ne voulait pas que du dehors on vît une brèche; lorsqu'il en fut à la dernière pierre, il se contenta de la desceller, sans la faire choir : il ne faudrait pour cela, le moment venu, qu'une pesée.

Tout était prêt.

Il attendit une nuit d'orage, dont le tumulte couvrirait le bruit que pourrait faire son évasion.

Elle vint. Les éclairs déchiraient le ciel, le vent mugissait autour de l'abbaye, la pluie tombait par cataractes. Séverin, avec son traversin, disposa sur son lit un simulacre d'homme couché, la tête tournée du côté du mur, le coiffa d'un bonnet sous lequel il avait arrangé ses longs cheveux et ses moustaches coupés tout exprès pour que l'illusion fût complète.

Une dernière fois il demanda à ses compagnons s'ils voulaient le suivre. Ils répondirent négativement. Alors ces camarades s'embrassèrent et Séverin s'engouffra seul dans l'ouverture.

Il était de nouveau dans le souterrain, il tenait une des barres de son lit, qui allait lui servir à faire tomber la pierre; quand celle-ci se fut détachée, il plaça la barre en travers du trou, y fixa la corde et commença de descendre à la force du poignet.

La corde était trop courte.

Séverin se balançait à dix ou douze pieds du sol et une ronde allait passer : il entendit l'officier qui donnait des ordres à ses soldats, criant pour dominer le bruit de la tempête.

Séverin pensa à la vie, à la mort, à la fille aux yeux noirs et au fichu de soie rouge, et il se laissa tomber.

Il ne mourut pas, le gazon amortit sa chute; quand il se releva meurtri, mais sans blessure, au fond du fi3ssé, l'officier était déjà loin ainsi que les hommes de garde; il faisait si noir cette nuit-là que la chose était restée inaperçue dans le chaos des ténèbres. Séverin dut passer entre deux factionnaires; à cause de l'averse, ils s'étaient réfugiés dans leurs guérites : ils ne le virent pas. Il n'avait plus qu'à se laisser glisser le long du rempart sur la grève et à attendre la marée basse pour gagner la terre ferme.

Il y parvint et se réfugia en Angleterre ; une grâce lui permit bientôt de rentrer en France. Il revint au Mont-Saint-Michel, oii il trouva la belle fille qui l'avait attendu; ils s'épousèrent. Il vécut très vieux et put raconter maintes fois son histoire à son petit-fils adolescent, le second Séverin.

Celui-ci, dès son enfance, avait reçu un sobriquet véridique : on l'appelait V Insurgé. Le sur-

28o LA FÉE

nom lui convenait. Sa nature était un curieux mélange de la simplicité et de la robuste énergie ordinaires aux natifs de la côte, aux vigoureux tritons normands ou bretons, avec les aspirations et les révoltes du déclassé parisien, son ancêtre, dont les événements avaient fait un révolutionnaire, mais qui aurait pu aussi bien devenir, en d'autres circonstances, un soldat de fortune, un aventurier ou même un brigand romantique.

Moins cultivé que lui, l'esprit embarrassé dans la gangue de l'ignorance, le second Séverin ressemblait néanmoins de façon intime au premier. Les autres pêcheurs sentaient confusément qu'il n'était pas tout à fait de la même race qu'eux, ils s'en défiaient et ils le tenaient volontiers à l'écart de leurs conversations et de leurs ripailles du dimanche. Mais ils n'osaient pas lui témoigner trop brutalement leur antipathie, car il était d'une violence dangereuse à jeun comme d'autres après boire. On le respectait en le détestant.

D'ailleurs, il passait auprès des étrangers pour être le meilleur guide dans une promenade en barque ou une excursion sur les sables, dont il connaissait merveilleusement les traîtrises, les

pièges fluides, les formidables et soudaines défaillances sous les pas des touristes inexpérimentés. Il lisait pour ainsi dire, sans jamais se tromper, sur la face si décevante de la grève; il devinait les changements qui s'étaient produits, d'une marée à l'autre, dans ses couches profondes sous sa menteuse superficie. Jamais il n'aurait confondu les dangereuses lizes, qui sont ternes et unies, avec les paumelles^ d'un blanc net et striées de rayures, où l'on marche en toute sécurité. On pouvait s'abandonner à sa science presque magique de la baie, s'en rapporter à son tact, à son flair, à sa seconde vue. Marin adroit, il possédait la barque la plus légère, la mieux équilibrée, celle qui dansait le moins sur la mer. Les (( Parisiens » qui avaient eu afl'aire à lui le reprenaient toujours.

Ce succès et le gain qui en résultait pour lui valaient à Séverin de violentes inimitiés parmi ses confrères. Mais on craignait son coup de poing, fameux depuis qu'il avait à peu près assommé, dans une rixe, un gars taillé en force pourtant, qui s'en revenait gabier après son service et qui, tout ébloui de son grade, avait parié

de (( descendre » V Insurgé, On redoutait peutêtre davantage encore la flamme qui brûlait comme un feu d'enfer dans ses yeux gris.

Les étrangers, qui tous avaient entendu parler de l'évasion du premier Séverin, lui en demandaient parfois le récit. A quoi il ne se prêtait guère. La condamnation de l'ancêtre était un malheur de famiUe dont il avait la pudeur,- son acte héroïque, une chose glorieuse dont il était trop fier pour l'exploiter au bénéfice de ses intérêts professionnels. Fatiguer ses bras à ramer et ses jambes à marcher sur le sable pour promener des oisifs, à la bonne heure! C'était le métier. Mais les amuser avec ces souvenirs-là, non !

« Demandez donc aux guides de l'abbaye, ou bien encore au gardien du musée, répondait-il, renfrogné soudain. Ils connaissent tout ça mieux que moi, et ils ont l'habitude des boniments. Moi, je ne sais pas. »

Généralement, même si leur psychologie ne leur permettait pas de pénétrer ses motifs, les étrangers n'insistaient guère. A moins qu'il ne s'agît de quelque jeune femme étourdie qui s'opiniâtrait sottement, s'imaginant que son sou-

rire et ses petites mines auraient la même action sur ce rude pêcheur que sur les jeunes imbéciles de son escorte. Alors Séverin, sans plus se soucier de froisser la clientèle, répondait brutalement, quoique sans grossièreté, car la fierté remplaçait chez lui l'éducation, et la « Parisienne », ainsi rudoyée, ne pouvait s'empêcher de ressentir pour cet intraitable une sorte d'estime vaguement craintive.

Séverin vivait comme un loup. Il n'avait jamais eu de femme, et, puisqu'il savait faire son lit, apprêter sa soupe de poisson, repriser ses vêtements avec du gros fil, il ne sentait nullement le besoin de se marier. Il se passait bien de ménagère. D'ailleurs il n'aurait jamais pu supporter chez lui les criailleries d'une femelle.

Pour ces choses-là, c'était un païen. Des femmes et des filles d'autrui il faisait sa provende journalière, sans le moindre égard pour le commandement relatif à l'œuvre de chair. La chasteté n'est point très répandue chez les robustes et prolifiques populations de la côte, qui ont remplacé cette vertu par une autre, plus directement profitable au pays : la fécondité.

Mais Séverin, même parmi ces natures prodigues de leurs réserves vitales, passait pour un être à part et fabuleux, une espèce de lycanthrope. Sa luxure, inlassable, impétueuse, terrible, absorbait l'énergie tout entière de cet homme solide comme le rocher, violent comme la mer, qui était sobre, qui ne touchait pas aux cartes, qui ne se souciait point d'amasser pour lui-même, qui n'avait ni parents à soutenir ni enfants à pourvoir. Toute la vigueur qui gonflait son torse, qui s'accusait par les nodosités des muscles sur ses bras, par les saillies de bronze que formait la chair de ses jambes, nues pour la pêche ou le barbotement dans les tangues mouillées, toute cette puissance animale en excès n'avait d'autre emploi que l'exercice d'une virilité farouche comme la bestialité du taureau lâché à travers les pâturages de Crète ou de l'étalon galopant vers les troupeaux de juments vagabondes à travers les gorges de la Thessalie.

Et, comme l'animal voué à sa tâche féconde par la fatalité de l'instinct, il gardait, dans l'intervalle de ces accès, une humeur sans cesse inquiète, ombrageuse et solitaire, que rien n'é-

LA FÉE 28f

gayait. On a remarqué la tristesse du mâle au repos : il sent peser sur lui la volonté implacable de la nature, qui, sans cesse, fait sortir du néant des êtres nouveaux pour l'agitation et la souffrance sans but. Il se prête avec trouble à l'œuvre absurde, mais éternelle et nécessaire; de là sans doute, et pas seulement de la lassitude ou de l'attente fiévreuse des voluptés, vient cet air morne que l'on observe chez les puissants reproducteurs, aux instants où la force dont ils sont les dispensateurs aveugles semble se recueillir et sommeiller en eux.

L'instinct qui tyrannisait l'existence de ce pêcheur taciturne ne se manifestait pas seulement par des violences redoutables, il se transformait souvent en mélancolies, en désirs vagues, en aspirations incompréhensibles pour l'imagination même qu'elles angoissaient. Quelle pitié! Ce marin misérable rêvait parfois de princesses chimériques ; elles lui faisaient prendre en dégoût les baisers pillés sur les lèvres des filles en sabots qui sentaient l'embrun et le varech. Des songes de beauté et d'élégance hantaient le cerveau de l'homme qui savait à peine lire et qui

signait son nom d'une croix. Où donc avait-il pu les apercevoir, ces enchanteresses qui flottaient devant ses yeux au moment même où il enserrait de ses bras une pêcheuse hâlée dont la chair se tordait, dont les os craquaient sous son étreinte impitoyable?

C'était bien simple : il avait conduit en barque ou escorté à travers les grèves, le jour précédent, une Parisienne délicate et parfumée, et c'étaient l'odeur envolée de sa chevelure, la lueur errante dans ses yeux, qui avaient suffi pour susciter devant lui la magie malfaisante qui l'affolait, tout l'idéal absurde, tout l'impossible dont il avait envie.

Parmi les étrangères auxquelles Séverin avait servi de pilote ou de guide, aucune ne l'avait troublé jamais autant que Violette Favier, peutêtre parce qu'aucune ne contrastait plus absolument avec lui. Frêle, menue, presque irréelle de corps, imprécise de physionomie, délicate comme un bijou, elle inspirait à cet être sauvage et fort, à cette brute, l'amour étrange que le colosse Polyphème éprouva pour l'enfant Galatée, amour monstrueux par la disproportion et l'antithèse.

Les passions absurdes sont toujours d'une véhémence formidable; la nature, qui cherche obscurément le progrès, ou du moins l'évolution par la fusion des contraires, leur communique

sa toute-puissance. Le marin désirait cette créature, qui semblait d'une autre espèce que lui, avec une folie de convoitise qu'il n'avait jamais éprouvée. C'était une sorte de rage : à la voir si fragile, femme par le sourire et le regard, fillette par la taille, les pieds, les mains, d'autres se fussent attendris ; ils auraient souhaité d'inventer pour elle une volupté légère, qui l'eût caressée sans rudesse; lui, il ne rêvait que de la broyer impitoyablement dans ses mains sèches de fièvre.

C'était bien un amour de haine, farouche comme celui qui ensanglanta les cavernes, où la femelle de l'homme se débattait, aux premiers âges du monde, sous les effrayantes caresses de l'époux.

La brutalité agressive du désir physique se doublait d'une aversion morale. Séverin haïssait, dans la Parisienne qu'il convoitait de toute sa luxure, la créature d'élégance et de frivolité qui représentait le monde des heureux et des privilégiés, celui contre lequel son ancêtre s'était révolté jadis, celui qui avait condamné le premier Séverin au cachot, à ce sépulcre des vivants

taillé dans le roc. Contre ce monde-là le second Séverin se dressait aujourd'hui encore, avec toute sa rancune et toute sa rébellion.

La Parisienne, c'était en même temps la femelle qui déchaînait en lui les appétits de viol, et l'Ennemie qu'il aurait été bien doux d'humilier par le pire outrage avant de la tuer.

Cependant il ne pouvait rien pour assouvir l'une ou l'autre de ces concupiscences : il n'était qu'un pauvre pêcheur qui touchait un salaire pour promener la dame et son amoureux. Ses désirs, ses colères, sa rage, tout cela ne comptait pour rien. Aux yeux de la Parisienne, il n'était pas un homme, mais un guide, un matelot, un être quelconque dont elle avait besoin pour réaliser son programme de distractions, une machine qu'elle utilisait.

Et ce n'était pas elle seulement qu'il servait, c'était lui^ le jeune homme riche, élégant, oisif, qu'elle aimait. Son humiliation, sa rage, se doublaient de jalousie. Il en voulait à Lestrange et d'avoir été choisi par Violette et de posséder tout ce qui lui était refusé à lui-même : la vie ample et facile, les vêtements du citadin, et

surtout l'allure qui proclame l'origine et la qualité de l'homme du monde avant qu'il ait dit un mot : enfin, toute cette aristocratie extérieure qui choque le plébéien comme une insulte à sa gaucherie et à sa rusticité ou lui paraît une provocation incessante et qu'il exècre d'autant plus qu'au fond il la jalouse.

A sa haine de mâle contre mâle s'ajoutait, chez Séverin, ce trésor d'aversion et d'envie qui s'accumule depuis des siècles dans l'âme de la caste inférieure contre l'autre caste. De même, son amour féroce pour Violette s'en trouvait exaspéré. Non seulement il poursuivait contre elle la vindicte de tout un monde d'opprimés, de misérables, auquel il appartenait lui-même et dont son aïeul, le prisonnier du Mont, était la représentation légendaire, mais aussi il avait à se venger, lui, de ce qu'il sentait si cruellement, grâce à elle, sa grossièreté, sa rudesse, sa laideur de brute, toute sa lamentable infériorité. Et cela changeait en frénésie l'implacable instinct du sexe, dont il écoutait en lui-même les rugissements.

Combien de fois, tandis qu'il promenait le

couple dans sa barque, n'avait-il pas dû lutter de toutes ses forces contre son envie de saisir cet homme et cette femme entre ses bras, où les muscles et les veines se gonflaient comme des cordages, et de jeter le Parisien et sa Parisienne par-dessus bord! Du même coup, il aurait précipité dans la mer le poids de haine qui lui écrasait la poitrine : un bruit sourd, et l'eau indifférente se serait refermée sur ses ennemis, sur sa souffrance, sur son crime. Le vieux Séverin, dans sa tombe, en aurait été content. La justice des choses, qui finit par s'élaborer tôt au tard, eût trouvé son compte à cette exécution des deux victimes expiatoires chargées des iniquités sociales et coupables personnellement de grâce, d'élégance et de beauté.

Séverin cependant résistait à la tentation, en enfonçant ses ongles dans les paumes de ses mains. Il se taisait plus farouchement encore. Raymond et Violette en arrivaient, dans les promenades où il était en tiers, à oublier sa présence; il n'existait pas plus pour eux maintenant que s'il n'eût été qu'un personnage de bois, une de ces figures que l'antiquité plaçait

à la proue des navires. Ils ne pensaient guère que cette figure-là fût celle de la fatalité silencieuse qui les escortait et les acheminait à leur insu vers un but sinistre.

Ils causaient de tout, librement, à voix haute, et ils se donnaient de longs baisers, si longs que, quand leurs bouches se quittaient, ils croyaient se réveiller d'un songe. Séverin immobile les regardait sans que sa figure tressaillît, malgré la torture de fureur et d'envie qui lui rongeait les entrailles.

Revenu à terre, il gagnait le cabaret et n'en sortait qu'à la fermeture. L'homme sobre, maintenant, buvait. Il buvait pour boire, interminablement. Il n'adressait la parole à personne; le pot de cidre se vidait et se remplissait sans cesse devant lui, ainsi que le verre de calvados. Une flamme rouge s'allumait sous son hâle, et ses yeux, hagards et noyés, étaient deux phares dans de la brume.

Séverin quittait le cabaret la tête en feu, mais la marche encore assurée; il gravissait la voie escarpée qu'on nomme ambitieusement la Grande-Rue. Il sentit tout à coup une main qui se posait sur son bras. Une femme l'avait accosté.

Il s'arrêta de mauvaise humeur; il n'aimait pas qu'on le troublât dans la rêverie farouche qu'il savourait après boire. Il était presque heureux dans ces moments-là; les chimères de l'ivresse flattaient les deux passions qui le tenaient sous leur tyrannie : le désir et la colère. Il se voyait dans le triomphe si longuement convoité de l'assassinat et du viol; il s'assouvissait en imagination parle double crime dont l'image le hantait jusqu'à la folie.

L'importunité d'une passante le précipitait de ce rêve dans la réalité. Il n'était plus qu'un ivrogne hébété d'alcool.

(( Qu'est-ce que tu veux encore, toi, la garce? » grogna-t-il.

Et, d'une poussée brutale, il écarta la femme, qui manqua tomber. En la reconnaissant, sa colère avait augmenté, car c'était sa dernière conquête, Azélie, qu'il avait abandonnée depuis qu'il aimait la Parisienne et qui venait le relancer. Elle prenait bien son temps!

(( Je t'ai déjà dit que c'était fini, entends-tu? je ne veux plus te voir. Qu'est-ce que tu as donc à me courir après?

— Il faut que je te dise quelque chose.

— Oui, tes rengaines, je les connais. Pas la peine de te fatiguer, ni moi non plus, puisque ça ne peut servir de rien. Je ne veux plus aller avec toi. T'as compris?

— C'est plus de moi qu'il s'agit, Séverin. C'est de toi, à présent.

— Moi, ça ne te regarde pas.

— Si tu veux. Tu m'écouteras tout de même. Séverin, tu as des peines, ça se voit.

— Ça ne te regarde pas, que je te dis.

— Tu te boissonnes. T'as encore bu ce soir.

— Mêle-moi de tes affaires.

— C'est parce que tu as du chagrin... à cause d'une femme. »

Il haussa les épaules.

(( C'est toi qui as trouvé ça? Tu sais pourtant comment je les traite, les femelles! Une bourrade avant, un coup de pied après! Tu crois donc qu'il y en a une sur la terre qui me ferait marcher?

— Oh! pas une fille comme moi, bien sûr, pas une manantel mais une femme qui se croit trop belle pour toi, Séverin! une dame... Allons, quoi, tu sais bien ce que je veux dire! Ta Parisienne!...

— Nom de D...! Garce! vas-tu te taire!... ))

Il levait le poing : elle attendit le coup et le reçut sans broncher. Elle dit simplement :

(( C'est donc vrai, tu vois, puisque tu te fâches.

— Oui, c'est vrai. Après?...

— Ecoute, Séverin, on ne s'aime plus. Mais ça me fait tout de même mal de te regarder dé-

périr et te manger le sang pour cette femelle-là. Parce qu'elle a beau être une Parisienne, c'est une femelle comme les autres, pas plus, pas moins, et encore elle n'est pas tant seulement si bien plantée que celles d'ici. Elle se gausse de toi, malgré ça. »

De nouveau, il leva le poing au-dessus de sa tête. Elle ne bougea pas plus que la première fois et répéta :

(( Oui, Séverin, elle s'en gausse. C'est facile à voir. ))

Mais il ne frappa point. Il laissa retomber son bras et murmura d'une voix sourde :

(( Tu as raison, Azélie!... Ah! nom de D...! Misère de moi ! Qu'est-ce qui m'aurait dit ça que j'en arriverais à faire le Jacques pour une garce?... Une garce! ça se prend, ça se trousse, et ça se jette sur le tas quand on a fini. Ah! misère!

— Et puis, continua-t-elle humble et implacable, je te demande bien pardon de te parler franchement, Séverin, mais faut que tu saches. Y a pas qu'elle qui se moque de toi.

— Hein?

— Bien sûr. Y a tout le pays, autant dire. Ah! dame! devant toi on n'ose pas; on tient sa langue, on a peur. Tu es si fort! Mais t'as pas sitôt le dos tourné... Alors, tu comprends, ça me fait de la peine. On s'aime plus, c'est une chose entendue, mais, moi, j'oublie pas. Et j'ai toujours de l'amitié pour toi, mon Séverin... Alors, quand j'entends dire que t'es fini, que t'es plus un homme, y a pas... ça m'étouffe, vois-tu...

— C'est vrai, la fille? on dit ça?

— On le dit, mon Séverin... »

Ils se turent tous les deux. La lune éclairait en plein le visage du pêcheur : toute trace d'ivresse avait disparu. La figure dégrisée était terriblement pâle.

(( Je suis plus un homme!... Je suis plus un homme!... bégaya-t-il. Ils disent ça?...

Il releva la tête :

« Eh bien, qu'ils le disent... Ils le diront plus bien longtemps ! . . .

— Qu'est-ce que tu veux faire? demandât-elle inquiète.

— Ça ne te regarde pas. Bonsoir!

Les poings aux dents, Séverin songeait, seul comme toujours dans sa cahute. Justement, ses (( Parisiens » lui avaient donné congé. Il pleuvait aujourd'hui.

On se gaussait de lui !

Des gars qu'il avait mis au pas si souvent dans les disputes, des garces qu'il avait culbutées n'importe où, comme ça se trouvait! Comment savaient-ils donc?

Parbleu, ce n'était pas bien malin. Il n'était plus qu'une bête depuis qu'il avait rencontré cette Parisienne, et ça se connaissait. Il n'allait plus à la pêche, il se saoulait à grandes bolées ; quand on lui pariait il ne comprenait pas. Les filles l'avaient vu comme il s'en revenait avec les deux godelureaux, les yeux chavirés, l'air d'un

imbécile; elles avaient causé. L'Azélie, d'abord, sûrement. Elle faisait semblant de le plaindre, mais ces garces-là, ça n'est que vice et méchanceté. Puis la Marie, la Jeanne, la Divine, la Clotilde, la Naïs! Toutes, toutes, c'était bien clair. Toutes celles qu'il avait prises, troussées, jetées sur le tas, comme il disait. Elles avaient ri avec leurs nouveaux galants : d'ici il entendait l'antienne. Tout ce monde-là à présent était vengé.

Il frappa du poing sur la table et fit résonner le gobelet vide qui se trouvait dessus. Car chez lui encore il buvait.

(( Le diable ait les garces et les fils de garce! » ffronda-t-il.

Eux encore, passe! Il méprisait cette vermine; quand il voudrait... un coup de talon... il s'en débarrasserait... Ça ne serait pas long, on verrait ça.

Mais c'était à elle qu'il en voulait, à la femelle sucrée, à la Parisienne... Elle se moquait de lui, il en était sûr à présent. Il se rappelait.

La dernière fois, voyons... Oui, la dernière fois, elle l'avait regardé en dessous, sans en avoir l'air... comme ça... et puis, elle s'é.tait penchée

-JOO LA FÉE

vers le Parisien, et elle avait ri... Elle avait ri d'un petit rire agaçant, mal étouffé, comme font les femmes quand elles se cachent... Si bien qu'elles se moquent encore plus de vous que si elles riaient franchement, aux éclats.

Ah! ce rire-là, quelle musique du diable!

Il y avait de tout là dedans. Il y avait la femelle qui s'amuse d'un mâle qu'elle a rendu imbécile, la déhontée qui fait des gorges chaudes d'un pauvre diable amoureux pour distraire son galant, son chéri. Et puis, surtout, la dame parfumée que ça réjouit de voir un « manant )) de pêcheur, avec les jambes nues et du poil roux sur la poitrine, se pâmer d'amour pour elle. Oui bien, c'était tout ça à la fois.

A haute voix, il injuria la jeune femme d'un mot obscène. Un instant il fut soulagé pour avoir lancé contre elle cette ordure, comme s'il l'eût souffletée de sa grosse main difforme, à toute volée. Trois ou quatre fois, il répéta l'immonde insulte, il la mâcha jusqu'à ce qu'il en eût épuisé le venin et le relent.

Il lui semblait que la Parisienne était là, réellement, devant lui, qu'elle recevait l'ignominie

crachée en pleine figure. Mais sous le jet de bave qui l'atteignait en vain elle souriait encore, dédaigneuse et toute frêle, si frêle! Et sa rage à lui s'en était accrue. Etait-il donc si peu qu'il ne pût même la salir?

Alors il s'abandonna au rêve ignoble qui lui était devenu familier, lorsque, privé du supplice quotidien, — sa présence, — il retombait au néant de la solitude.

Dans un cauchemar, il la viola, il la posséda une fois de plus; mais, après avoir subi l'abominable assaut, la victime souriait toujours, frêle et dédaigneuse. Elle le défiait, elle niait la honte et la violence infligées. La dame se moquait encore du rustre, même après sa victoire. C'était elle qui triomphait de lui finalement.

Puis le cauchemar changeait. L'homme frappait la femme comme il savait frapper, de son poing clos, dur et pesant, tel qu'une massue. Les coups s'enfonçaient dans la chair bleuissante, faisaient craquer les os, disloquaient les jointures. Le corps charmant, le corps trop frêle, devenait une chose molle, flasque, tout humide de sang. Mais la figure douce, aux traits impré-

cis, souriait, souriait invinciblement, comme si elle n'eût rien senti du martyre infligé à ce corps.

Et le sourire se moquait du bourreau.

Le dénouement approchait pourtant. Les mains géantes de Séverin se nouaient au cou de la Parisienne, un cou d'oiseau. Les yeux s'ouvraient, béants d'horreur, la bouche aussi, toute grande, et dans la grimace suprême enfin le sourire disparaissait. Séverin avait vaincu le sourire.

Il porta la main à sa gorge. Dans cette hallucination, c'était lui qui avait subi les angoisses imaginaires de sa victime. Il but un verre de calvados, la rosée de feu coula presque rafraîchissante à sa poitrine, mais la fièvre redoubla dans ses veines et dans les artères de ses tempes, qui battaient terriblement.

Il regarda devant lui, les yeux fixes. Il regarda son crime prochain en train d'éclore.

Pour se débarrasser d'elle, il fallait tuer cette femme, mais pas ainsi. Cette manière-là, c'était du rêve, du délire, de la folie. Il aurait fallu d'abord trouver la Parisienne seule, éloignée de

tout secours. Puis quoi? Il serait découvert

Alors?...

Les juges, la prison, la prison perpétuelle sans doute.

Un frisson secoua le petit-fils du captif: le cheval qui voit un lion pour la première fois tremble de tous ses membres, parce que les terreurs séculaires de ses ancêtres sauvages, dans les déserts de l'Asie, viennent de se réveiller en lui. Séverin, de même, avait la peur innée de la prison.

Il rêva encore quelque temps.

Sa face s'éclaira par degrés, et s'illumina enfin d'un éclat féroce. 11 contemplait une vision intérieure qui lui donnait cette terrible joie.

Une mort lente, aux angoisses infinies, qui ferait mieux que de le débarrasser d'elle, car elle le vengerait à la fois d'elle et de lui! Il y assisteterait avec sensualité, il en triompherait longuement, sans risques, et il ne perdrait pas un tressaillement, pas un cri, pas un sanglot des deux victimes. Pendant les longues minutes de l'agonie, il serait le maître de leur vie et de leur mort, et il s'entendrait supplier par eux, jusqu'à ce que leur mort et leur vie eussent pour toujours disparu dans le néant où tout s'efface.

Il avait trouvé et bien trouvé.

L'aucomne s'achevait; des bandes d'oiseaux migrateurs avaient passé déjà, traversant le ciel pâli en longues files qui laissaient derrière elles un sillage de cris. C'est la saison des départs et des exils volontaires vers des parages de choix. Comme les hirondelles et les canards sauvages qui font frissonner de leurs vols le ciel de novembre, l'âme aussi ouvre l'aile. Violette et Raymond songeaient à s'en aller enfin de la montagne bénie où ils avaient appris l'amour véritable et reçu l'initiation suprême. Ils commençaient leurs préparatifs.

Déjà ils avaient retenu, près de Grasse, une villa qu'on leur avait signalée et qui s'élevait sur une terrasse en face de la mer, au haut d'une

route en escaliers, toute fleurie. Leur imagination habitait dès maintenant cet autre refuge où leur tendresse réciproque allait s'épanouir une seconde fois, puisqu'il est vrai que le cœur se renouvelle avec les séjours successifs.

Mais ils n'étaient point ingrats envers le Mont des pèlerinages et des amours qui les avait révélés l'un à l'autre. Avant de le quitter, ils prenaient congé tour à tour de toutes ses beautés complices de leur bonheur : ils passaient des heures de rêverie dans le Cloître et au pied de la Merveille où leur première rencontre avait eu lieu. Ils s'abandonnaient de toute leur âme au grand souffle mystique et chevaleresque qui passait sur leur tête et les courbait pendant cette contemplation à deux. La Merveille, pareille à un orgue gigantesque dont les vents marins eussent rempli les tuyaux de granit rose, semblait toujours chanter pour eux les fanfares du Tannhauser et les prières de Tarsifal.

Violette avait pris les mains de son ami.

(( Raymond, disait-elle, tu sais si je suis heureuse de partir avec toi, de recommencer un autre amour dans un autre pays, avec une âme

retrempée dans de nouvelles splendeurs. Mais, je te l'avoue, j'éprouve une grande mélancolie de ce départ; ce sera pour moi, vois-tu, un véritable arrachement. Ici j'ai véritablement commencé à vivre, mon aimé. Figure-toi que j'ai fait le rêve d'y mourir.

— Chérie, tu es folle.

— Mais non, pas du tout : c'est très raisonnable, au contraire, ce que je te dis là. Ce qui enchante la vie est aussi ce qui adoucit le mieux la mort. J'ai pensé à cela souvent, très souvent, Raymond. L'autre jour, je passais toute seule devant le petit cimetière, oh! si petit!... J'y ai marqué ma place, je te la montrerai. Et tu seras obligé de convenir qu'on serait bien là entre un rosier sauvage et une touffe de romarin pour reposer... après l'amour.

— Violette, rêver à la mort quand on aime, quand on est aimée, c'est de l'ingratitude envers la vie...

— Je ne trouve pas : pour moi la mort est quelque chose de très grand et de très beau qui se mêle à toutes mes pensées, et surtout quand je suis heureuse, comme maintenant. Et puis

je ne peux pas m'empêcher de te parler de ces idées-là : j'ai le pressentiment que je mourrai ici. Pourquoi? je n'en sais rien. Je me rends compte que c'est une imagination absurde, puisqu'on ne reste jamais bien longtemps au Mont : même pour nous, cette solitude ne peut être qu'une chapelle d'amour où nous reviendrons chaque année pour quelques semaines, en souvenir de cette année-ci, pour nous aimer encore, dévotement, comme on prie. Ce sera le sanctuaire, but de notre pèlerinage passionné, où nous ne ferons que des haltes brèves... le temps d'une oraison et d'une extase. Mais, mon ami, il ne faut pas longtemps pour mourir. »

Elle parlait de ces choses avec un mystique enthousiasme, et sa figure changeante venait de prendre l'expression sublime du Génie que les sculpteurs de l'antiquité nous représentent inclinant vers les tombeaux un visage funèbre et harmonieux. Pour le moment, ce n'était plus une Parisienne moderne qui s'exprimait par cette bouche dont le sourire, habituellement, ne manifestait qu'une exquise frivolité : c'était une prêtresse du mystère, une muse grave et pa-

thétique. La voix même avait pris un autre accent, et les yeux s'éclairaient d'une lueur d'audelà.

Raymond ne chercha plus à combattre chez l'amoureuse cette mélancolie aussi suave que la joie elle-même; ému, il baisa sur ces lèvres sa pensée, qui venait de s'y épanouir dans la musique des paroles.

Mais déjà sa mobile compagne avait changé une fois encore : la muse disparaissait; il ne restait qu'une espiègle maîtresse.

(( En attendant, dit-elle, comme tout ceci se rapporte à un avenir lointain et que nous allons être sans doute plus vivants et plus mondains que nous ne voudrons là-bas sur la Riviera, j'ai un caprice à satisfaire. Je voudrais, avant de m'en aller, revoir encore une fois toutes les grèves... Demain, si tu n'as pas d'objection... Il faut se hâter; les beaux jours vont se faire rares.

— Demain, soit. Il y a quelques endroits dangereux, à ce qu'il paraît. Nous demanderons à ton amoureux Séverin de nous accompagner. Je serai plus tranquille.

— Si tu y tiens. •»

Les deux amants marchaient sur la grève, du côté d'Avranches, suivant l'itinéraire que Séverin avait recommandé comme celui qui permettait le mieux d'apercevoir l'ensemble de la baie. Le guide, fidèle à la discrétion dont il avait pris l'habitude avec eux, s'était fortement écarté sur la droite, pour les laisser plus libres dans leur causerie souvent interrompue par des baisers. L'après-midi rayonnait de cette pure lumière automnale qui est si douce en sa pâleur dorée. La grève blanchâtre s'étendait comme un absolu désert, les derniers touristes avaient abandonné le Mont, les marins étaient tous à la pêche. La plaine de sable apparaissait entièrement vide, entre la ligne verte des polders et la ligne bleu clair de l'Océan.

3 lO LA F EE

L'impression qui se dégageait du vaste paysage était celle d'un apaisement infini. L'âme s'envolait vers les lointains fluides, on éprouvait la sensation d'une légèreté inaccoutumée : la grève semblait élastique sous les pas des promeneurs ; ils se sentaient comme soulevés de terre, aspirés par ce ciel dont la fraîcheur leur caressait les yeux. Le bonheur qui les divinisait allégeait miraculeusement leurs corps. Sans doute, une brise féerique allait les enlacer, les emporter, comme dans les légendes, au-dessus du sol blême, tels qu'un couple de sylphes amoureux qui flotte, aérien.

Brusquement, comme si cette terre dédaignée se fût rappelée à eux tout à coup, Raymond et Violette sentirent que leurs pieds étaient devenus pesants. En même temps, il leur parut que le sable s'affaissait. Ils s'arrêtèrent; ils se regardèrent; ils pâlirent.

Depuis un instant, ils marchaient sur une lize.

En une seconde, toute l'horreur de l'enlizement, du « sépulcre qui se fait marée et qui monte vers un vivant )), comme l'a dit Victor Hugo; la statue farouche qu'on leur avait fait

voir au musée et qui représente un malheureux pris dans la tangue jusqu'aux aisselles crispant ses ongles sur le sable; toutes les histoires d'épouvante qui se perpétuent de génération en génération depuis dix siècles leur passèrent devant les yeux.

Mais cette terreur fut brève; le guide infaillible n'était qu'à une vingtaine de pas; un simple appel pour l'arracher à sa méditation taciturne, et il se trouverait à côté d'eux, et, d'un geste, il les remettrait dans la bonne voie, d'où ils venaient à peine de s'écarter.

(( Séverin! » cria le jeune homme.

Le guide ne répondit pas. Raymond appela de nouveau, en vain.

Ce fut alors qu'ils sentirent vraiment la peur couler en un frisson le long de leurs vertèbres.

Séverin devenait-il fou? Allait-il les laisser seuls avec le démon des sables? Déjà celui-ci rampait vers eux du fond de ce chaos fluide qui n'est ni la terre ni l'eau et les tirait par les pieds. Ils se sentaient happés par le gouffre.

(( Séverin, voyons! s'écria Raymond, d'une voix où il y avait autant d'angoisse que de co-

1ère, venez vite. Madame s'effraye. Pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus qu'il y avait du danger? Venez donc! Allez-vous venir?... »

Le guide secoua la tête.

Violette et Raymond tremblèrent de comprendre.

Se vérin les abandonnait vraiment?... Il refusait de les délivrer?... Il les avait trahis peut-être, amenés là exprès?.,.

Raymond voulut cacher ses craintes à son amie :

(( Il n'ose pas s'approcher, sans doute, » dit-il.

Et il cria au guide, espérant qu'après tout ce pouvait être vrai :

(( Comment! est-ce que vous avez peur d'avancer, vous, un homme de mer, un enfant du pays?... ))

Séverin ne répondit pas.

Il fit lentement quelques pas vers eux. Puis il s'arrêta et se croisa les bras en les regardant.

Ils avaient maintenant du sable jusqu'aux genoux. Les délais de grâce se comptaient désormais par minutes. Il est inouï qu'un enlizement dure plus d'un quart d'heure.

Violette, les yeux révulsés, hurlait, la bouche grande ouverte. Elle se tordait de désespoir. Et ainsi elle enfonçait plus vite que son compagnon.

(( Violette, cria le jeune homme, ne bouge pas, je t'en supplie. »

Mais elle était folle et elle n'entendait plus rien.

Une idée vint au malheureux... Oui... qui sait? peut-être...

(( Voulez-vous de l'argent? Combien vous en faut-il? »

Séverin secoua la tête encore une fois. Puis il dit froidement ces paroles, les seules qui sortirent de sa bouche pendant cette scène :

(( Je veux que vous mouriez.

— Oh ! misérable ! »

Aussitôt le jeune homme lui demandait pardon, le suppliait, s'humiliait, tandis que le hurlement de Violette retentissait, de plus en plus strident, de plus en plus fou.

Mais Séverin ne faisait que ricaner.

Les enlizés avaient du sable jusqu'à la poitrine.

Mourir un soir de brume, comme mouraient les pèlerins d'autrefois pendant que la cloche

sonne le glas et que le prêtre, debout sur les remparts, entouré de fidèles, récite les dernières prières (( pour un qui est en péril de mort », cela était effroyable. Pourtant l'angoisse d'un peuple de vivants répondait à l'angoisse du moribond, le ciel se penchait sur son agonie, il n'était pas tout à fait abandonné.

Mais mourir ainsi en pleine lumière, dans la splendeur de midi, parmi les sourires de la nature! Avoir devant soi, à quelques pas de soi, le bourreau qui regarde s'enfoncer lentement dans le sol ses deux victimes ! c'était une horreur que ne peuvent inventer même les cauchemars du délire. Pour la créer, il avait fallu toute la férocité de l'homme.

Violette avait du sable par-dessus les épaules. Épuisée, elle ne pouvait plus crier, elle râlait.

Alors Raymond se pencha vers elle; ses bras à lui étaient encore libres; il enserra la tête bienaimée, il colla sa bouche à la bouche qu'il avait baisée tant de fois.

Le sable montait toujours.

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