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L'Energetique et la théorie scholastique

Jusqu'en ces dernières années, le mécanisme avait été le système préféré des hommes de science. Ramener tous les phénomènes naturels à des modalités du mouvement local, réduire tous les agents de la nature aux deux facteurs de masse et de mouvement, en un mot, supprimer, dans l'explication scientifique des faits, l'élément force ou qualitatif pour y substituer l'élément purement quantitatif : telles furent les aspirations communes à tous les grands réformateurs scientifiques qui inaugurèrent le xvii^ siècle et aboutirent à la création de la Physique et de la Cosmologie cartésiennes. Tel fut depuis lors l'idéal que se sont proposé la plupart des savants des deux derniers siècles. On ne compte plus les travaux entrepris dans le but d'établir l'unité essentielle de la matière et la réductibilité de toutes les forces physiques à des vibrations d'une matière pondérable ou impondérable.

Encore en 1900, si grand était le crédit du mécanisme, que le professeur Cantu, dans un Congrès tenu à Paris, ne craignait point de s'exprimer en ces termes : « L'esprit de Descartes plane sur la physique moderne. Que dis-je, il en est le flambeau ; plus nous pénétrons dans la connaissance des phénomènes naturels, plus se développe et se

précise l'audacieuse conception cartésienne relative au mécanisme de l'univers. Il n'y a dans le monde physique que de la matière et du mouvement. «

Cependant, à ce moment déjà, l'édifice classique se sillonnait de crevasses profondes. Dès 1895, M. Ostwald, malgré les protestations de nombreux naturalistes, s'en prenait ouvertement à l'idole du jour, et annonçait la banqueroute prochaine du mécanisme qu'il appelait « un matérialisme scientifique « . " Chose rare à toute autre époque, disait 'il, il règne aujourd'hui, à part quelques divergences, un accord presque complet en ce qui concerne la conception du monde extérieur. Notre siècle est le siècle du naturalisme. Interrogez le premier venu, pénétré des idées naturalistes, depuis le mathématicien jusqu'au médecin praticien ; demandez-lui son avis sur la constitution intime du monde. La réponse sera invariablement la même : « Toutes choses sont formées d'atomes en mouvement ; ces atomes et les forces qui agissent entre eux sont les dernières réalités dont se composent les phénomènes particuliers... La mécanique des atomes peut donner la clef du monde physique. » Et il ajoute : « Je veux exprimer ici ma conviction que cette manière de voir, malgré son crédit, est insoutenable ; que cette théorie n'a pas atteint son but, car elle se trouve en contradiction avec des vérités tout à fait hors de doute et universellement acceptées. La conclusion s'impose ; il faut l'abandonner et la remplacer, autant que faire se peut, par une meilleure « ^).

Le mouvement de réaction, inauguré par le savant allemand, ne fit bientôt que s'accentuer. Parmi les physiciens qui

^) Ostwald, Die Ueherwindung des wissenschaftlichen Materialismus (Discours prononcé au Congrès des naturalistes allemands, tenu à Lubeck en 1895). — Pour M. Ostwald, le mécanisme présente deux autres graves inconvénients : le premier est de faire appel à de multiples hypothèses indémontrables et gratuites ; le second est de ne pouvoir expliquer la liaison qui existe incontestablement entre les phénomènes physiques dans le sens étroit du mot et les phénomènes psychologiques. Cfr. Ostwald, L'énergie^ p. 120 et passim. Paris, Alcan, 1910, et Rivista di Scienza, t. I, p. 16, 1907.

furent les premiers à combattre résolument le mécanisme, il faut citer M.Duliem. D'après lui, la physique doit s'élever avec énergie contre la première et la plus essentielle prétention du mécanisme, savoir, la réduction de toutes les propriétés des corps aux grandeurs, figures et mouvements locaux. Elle doit rendre aux qualités leur importance réelle et à la notion du mouvement toute la généralité que lui attribuait Aristote. La tâche de la physique nouvelle est de se débarrasser de ces multiples hypothèses mécaniques qui répugnent à la philosophie naturelle de Newton, de ces masses et de ces mouvements cachés qui échappent à tout contrôle et dont le seul objet est d'expliquer géométriquement les qualités. C'est après s'être délivré de ce labeur incertain, pénible et inutile que le physicien pourra en toute liberté consacrer ses efforts à des œuvres plus fécondes ^).

Ailleurs, le savant français devient encore plus tranchant, et déclare même que le mécanisme est en physique un faux idéal, que si parfois l'explication mécanique a pu mettre le physicien sur le chemin des découvertes, elle a été en réalité beaucoup moins féconde qu'on n'a coutume de le répéter, si bien que beaucoup de ces découvertes en sont absolument indépendantes ^).

Malgré ses sympathies pour le mécanisme, M. Picard reconnaît avec une réelle franchise, ses défauts et sa faiblesse : « Il faut toutefois reconnaître, dit-il, que dans plusieurs cas, les contradictions et les bizarreries de quelques théories ont amené une sorte de découragement, et que les savants d'aujourd'hui n'ont plus, à ce point de vue, l'enthousiasme des physiciens géomètres de la première moitié du siècle dernier. Il a pu même paraître à quelques-uns qu'il était étrange d'expliquer le connu par l'inconnu, le visible par l'invisible ^ ^).

^) Du hem, V Evolution de la mécanique, p. 344. Paris, Joannin, 1903.

-) Duhem, La théorie physique^ son objet et sa structure, pp. 56, 57, et passim. Paris, Chevalier et Rivière, 1906.

^) Picard, La Science înoderne et son état actuel, p. 127. Paris, Flammarion, 1910.

D'autres savants, notamment M. Brunhes ^), voient dans le principe même de la dégradation de l'énergie, l'objection la plus grave qu'on puisse soulever contre la conception du mécanisme universel. Et de fait, si l'expérience établit que la quantité d'énergie se conserve intacte dans l'univers, elle prouve avec non moins de certitude que la qualité de l'énergie diminue, c'est-à-dire que l'énergie devient de moins en moins apte à produire de nouveaux effets mécaniques. Cette distinction entre la quantité et la qualité ne se comprend plus dans un système qui bannit la qualité du domaine de la science.

Telle est aussi la conclusion de M. L. Poincaré : « Le principe de Carnot, dit-il, conduirait donc à envisager un certain classement des énergies et nous montrerait que, dans les transformations possibles, ces énergies tendent toujours vers une sorte de diminution de qualité, vers une dégradation. Il réintroduirait ainsi un élément de différenciation dont il semble bien difficile de donner une explication mécanique « ^).

Après avoir régné sans rival pendant plusieurs siècles dans le domaine des sciences, le mécanisme est donc tombé dans un discrédit dont il ne semble pas près de se relever malgré de nombreuses tentatives visant à le transformer ^').

Mais en même temps que s'accentue la crise de l'ancienne mécanique, une théorie nouvelle, Y énergétique, attire vivement l'attention du monde savant et suscite déjà de chaudes sympathies. Jeune encore, puisqu'elle ne date que d'une quinzaine d'années, elle est devenue la théorie préférée de bon nombre de physiciens de marque, et ne tardera pas,

^) Brunhes, La Dégradation de V énergie, p. 226. Paris, Flammarion, 1908.

^) L. Poincaré, La Physique moderne^ son évolution, p. 82. Paiis, Flammarion, 1909.

^} Lebon, L'évolution des forces^ p. 36. Paris, Flammarion, 1908,

selon toute probabilité, à se substituer complètement au mécanisme déchu ^).

A raison de son crédit actuel et de ses promesses d'avenir, nous nous somm.es proposé de faire connaître dans ses grandes lignes la théorie nouvelle et d'étudier ses rapports avec la cosmologie scolastique. Tel est le but de ce travail. Cependant, certaines conceptions énergétiques, d'un caractère plus particulariste, telles les théories de MM. Ostwald, Mach, Le Bon, etc., seront l'objet d'un examen spécial.

Qu'est-ce donc que l'énergétique ? En quoi cette théorie difFère-t-elle du mécanisme ?

« On entend par énergétique, écrit M. Ostwald, le développement de cette idée que tous les phénomènes de la nature doivent être conçus et représentés comme des opérations effectuées sur les diverses énergies « ^).

Les changements dont le monde est le théâtre revêtent des formes multiples : la pierre qui tombe, la flamme qui pétille au foyer, le courant électrique qui actionne nos machines et l'éclair qui sillonne les nues, la puissance du fleuve qui brise ses digues, les aflînités mystérieuses des corps chimiques qui, après être restées inertes pendant des siècles, peuvent, dans les conditions voulues, donner lieu à un déploiement considérable de chaleur, d'électricité, d'effets mécaniques, voilà sans doute des événements bien divers, en apparence même, presque étrangers les uns aux autres. Cependant, à y regarder de près, on y retrouve

^) A côté de ces deux théories rivales, il en existe une troisième, appelée d'ordinaire le néo-mécanicisme. Intermédiaire entre le mécanicisme et l'énergétique, cette théorie se refuse à vouloir représenter la substance même des choses, mais à l'encontre de l'énergétique, elle prétend que la science a pour objet non seulement les phénomènes actuellement perçus, mais encore l'ultra-phénomène ; car si celui-ci n'est pas actuellement perceptible, il se peut qu'il le devienne un jour. Ce mouvement inauguré par MM. Rey, Langevin, Perrin et d'autres physiciens n'est pas sans importance. Nous lui consacrerons plus tard une étude spéciale.

2) Ostwald, L'énergie, p. 119. Paris, Alcan, 1910.

toujours et partout, sous des aspects changeants et variés, un même contenu essentiel, un même élément fondamental, indestructible : l'énergie. La diversité n'affecte que la forme des phénomènes, la réalité qui se diversifie et persiste à travers toutes les phases des changements, est toujours l'énergie. En un mot, l'univers entier, au moins dans la mesure et les limites où il se révèle à nous, n'est qu'une vaste complexité d'énergies, dont nous désignons les facteurs sous les noms d'étendue, de volume, de forme, d'espace, d'électricité, de magnétisme, de mouvement, de pesanteur, de lumière, de chaleur, de matière, etc. Il n'est, en effet, aucune de ces réalités qui ne soit capable d'agir sur nous, de nous impressionner, ou même de produire des phénomènes mécaniques.

Telle est la conception que les énergétistes se font de l'univers, et c'est sous cet aspect qu'ils l'étudient, mais d'après un but et une méthode qui les distinguent totalement des mécanistes.

Le mécanisme, avons-nous dit, prétendait pénétrer jusqu'à la nature intime des êtres et exprimer toute sa richesse en la réduisant aux deux réalités de masse homogène et de mouvement local. Ainsi que le dit M. Rey, un de ses chauds partisans, le mécanisme ne peut se désintéresser de la présentation réelle de l'expérience. Cette théorie, en effet, est essentiellement figurative, elle cherche à se représenter le réel et n'a vraiment de sens qu'à la condition d'être une anticipation sur la réalité ; elle a donc la prétention de correspondre à des données de l'expérience et de prolonger notre perception dans les régions encore inconnues et non perceptibles ^).

A rencontre de la théorie mécanique, l'énergétique se résout à ne pas voir immédiatement le fond des choses ; elle ne cherche plus à enlever brusquement ses dernières

^) Key, V énergétique et le mécanisme, p. 167. Paris, Alcan, 1908.

voiles à la nature, à deviner ses suprêmes secrets ^). Elle prend les phénomènes tels qu'ils se présentent et s'interdit toute explication au sujet de leur essence. Un caractère essentiel de la science nouvelle est de renoncer à toute hypothèse quelconque ^). P]lle se préoccupe donc uniquement de la mesure des phénomènes et jamais de leur interprétation ; elle étudie les transformations de l'énergie et ne connaît les phénomènes que par leurs actions énergétiques. Elle mesure des quantités de chaleur, des champs magnétiques, des différences de tension électrique, des courants, etc., et recherche des relations numériques générales ou mathématiques entre ces grandeurs dont elle ne discute jamais la nature ^). « Pour rester fidèles à la méthode qui a conduit les chercheurs les plus illustres à leurs grandes découvertes, dit M. Mach, nous devons limiter notre science physique à l'expression des faits observables sans construire des hypothèses derrière ces faits... Nous avons donc simplement à découvrir les dépendances réelles des mouvements de masses, des variations de la température, des variations de la valeur de la fonction potentielle, des variations chimiques, sans nous imaginer rien d'autre sous ces éléments, qui sont les caractéristiques physiques directement ou indirectement données par l'observation » ^). En un mot, l'énergétique est plutôt une méthode qu'une doctrine ^).

Il existe entre le mécanisme et l'énergétique une seconde différence non moins profonde.

Pour soumettre les phénomènes aux calculs mathématiques, les mécanistes avaient établi en physique le règne de

^)L. Poincaré, La physique moderne^ son évolution^ p. 18. Paris, Flammarion, 1909.

2) O s t w a 1 d , V énergie, p. 133. Paris, Alcan, 1910.

3) Lebon, Dévolution des forces^ p. 46. Paris, Flammarion, 1908. — Picard, La science moderne et son état actuel. Paris, Flammarion, 1910.

*) Mach, La mécanique, p. 466. Paris, Hermann, 1904. ^) Lebon, L'évolution des forces, p. 47. — Rey, U énergétique et le mécanisme, p. 129.

la quantité et en avaient banni tout élément qualitatif. Les énergétistes, au contraire, plus soucieux des données de l'expérience, restituent aux diverses énergies leur caractère qualitatif et différentiel.

D'après M. Duhem, la mécanique nouvelle, en accordant aux qualités la large place qui leur est due en physique, se présente comme une réaction contre les idées atomistiques et cartésiennes, comme un retour — bien imprévu de ceux-là mêmes qui y ont le plus contribué — aux principes les plus profonds des doctrines péripatéticiennes. L'énergétique raisonne des qualités, mais afin de le faire avec précision, elle les figure par des symboles numériques, en sorte qu'elle est tout à la fois une théorie des qualités et une mathématique universelle ^).

M. Ostwald partage la même opinion et invoque, pour la justifier, un argument qui ne manque pas d'intérêt. Tout le monde distingue aisément l'énergie électrique de la force vive, le travail de la lumière, l'énergie chimique de l'énergie calorifique. La raison en est que ces énergies exercent des actions différentes sur nos organes sensoriels, même lorsque ces organes sont considérés dans des états comparables. Or, se peut-il que ces énergies soient douées d'activités différentes, si elles sont de même nature ? « La science, écrit-il, doit prendre à tâche de faire ressortir ces différences avec la plus grande netteté et la plus grande exactitude, ne. fût-ce que pour obtenir une représentation juste des réalités « ^).

En troisième lieu, l'énergétique se distingue encore du mécanisme en ce qu'elle supprime le dualisme classique de la matière et de l'énergie.

Pour le mécanisme, la matière est inerte ; le mouvement dont elle est animée constitue la source de toutes ses activités ; pour d'autres systèmes, l'énergie de la matière se

^) Duhem, L'évolution de la mécanique^ pp. 344 et 345. -) Ostwald, V énergie^ p. 129.

trouve canalisée en des qualités, ou puissances actives et passives, inhérentes au substrat matériel, mais réellement distinctes de lui. En un mot, l'énergie et la matière sont considérées, sauf, dans le dynamisme absolu, comme des réalités distinctes, et même si indépendantes l'une de l'autre que, pour un corps donné, l'énergie peut augmenter ou décroître sans que la quantité de matière subisse la moindre variation.

C'est ce dualisme que l'énergétique condamne et rejette sans réserve. Il n'y a dans l'univers, dit-on, qu'une seule entité aux formes multiples, une seule réalité dont on peut mesurer les incessantes transformations, c'est l'énergie ^).

« En analysant la matière, écrit l'auteur de la théorie nouvelle, en en déterminant les parties composantes, nous sommes donc arrivés à voir qu'elle constitue une notion superflue ^ ^). La physique doit l'ignorer, car elle peut donner une représentation scientifique complète de tous les phénomènes cosmiques sans lui accorder aucune place dans ses calculs.

Qu'est-ce donc qui correspond, en théorie énergétique, à la vieille notion de matière? D'ordinaire, dit-on, nous donnons le nom de matière à tout qui se révèle à nos sens comme un complexus de trois propriétés fondamentales, inséparables, toujours réunies dans le même espace, savoir : l'étendue, le

^) Tous les énergétistes ne sont cependant point aussi radicaux. Bien que M. Duhem ne cache pas ses sympathies pour la théorie nouvelle, il admet Texistence de substrats matériels ou de substances corporelles qu'il conçoit même à la manière des scolastiques. Mais en physique il en fait abstraction pour ne s'occuper que du fait observable ou expérimental. « Nous persisterons donc à admettre, dit-il, que tout mouvement suppose un mobile, que toute force vive est la force vive d'une matière. « Vous recevez un coup de bâton, nous dit M. Ostwald ; que ressentezvous, le bâton ou l'énergie ? » Nous avouerons ressentir l'énergie du bâton, mais nous continuerons à conclure qu'il existe un bâton porteur de cette énergie. Nous n'oublierons pas d'ailleurs, que cette énergie, qui réside en certains lieux de l'espace, qui se transporte d'une région à une autre, ressemble singulièrement à une Matière, qui aurait renié son nom, mais n'aurait pu changer d'essence. » P. Duhem, L'évolution de la mécanique (Revue générale des Sciences pures et appliquées, mars 1903, p. 253).

^) Ostwald, Vénergie, p. 171.

poids et la masse, ou comme on dit en physique, la quantité d'inertie ou de résistance au mouvement. Or ces trois propriétés sont précisément trois facteurs d'énergie dont le groupement est indispensable pour que les réalités de ce monde puissent constituer les objets de notre expérience. En efïet, si le volume ou l'étendue — qui est un vrai constitutif de l'énergie — vient à disparaître, le corps n'occupe plus d'espace et il nous est impossible de le percevoir encore. En second lieu, si le corps n'a plus de masse, s'il n'oppose plus aucune résistance au mouvement, la plus petite impulsion mécanique lui communique une vitesse infinie ; pareil être échappe nécessairement à nos perceptions sensibles. Enfin il en serait de même, s'il perdait son énergie de gravitation ou son poids. N'est-ce pas le poids qui retient les corps à la surface de la terre ou du moins dans son voisinage, et nous permet d'entrer en relation avec eux ?

Tel est donc le contenu intégral de la notion matière. On n'y trouve, on le voit, aucun élément qui ne soit une partie constitutive de l'énergie ^).

Pour M. Ostwald, il semble qu'il n'y ait qu'une seule substance dans le temps et dans l'espace et cette substance est l'énergie. En effet, dit-il, la substance est ce qui existe. Or la seule réalité existante pour nous, ce sont les phénomènes ou énergies diverses que nos sens peuvent percevoir. En dehors du domaine des réalités perceptibles nous ne pouvons rien connaître. La chose en soi qu'on désigne souvent sous le nom de matière n'est rien. Nous ajoutons même, dit-il, que l'accident est aussi l'énergie. L'accident est ce par quoi les choses se diversifient. Or ce qui est diversifié n'est que de l'énergie, puisque toutes les formes diverses qu'elle peut revêtir sont des maniiestations de la réalité énergétique ^).

') Ostwald, U énergie^ pp. 163, 169 ; Dévolution d'une science^ pp. 441 et suiv.

^) Ostwald, Vorlesungen ûher Naturphilosophie^ pp. 146, 147. Leipzig, Veit und Comp., 1905.

La matière dont le savant allemand nie l'existence est donc la matière considérée comme un substrat de ces trois propriétés que la mécanique nouvelle regarde comme autant de facteurs d'énergie, c'est-à-dire, le volume, le poids et la masse. Ces trois éléments énergétiques constituent dans leur union intime toute la réalité qui correspond à la notion de matière.

Loin de conclure à la non-existence de la matière, M. Lebon la proclame le principal élément des choses. Mais pour lui, elle n'est que de l'énergie ayant acquis de la fixité ; elle est même par sa dissociation l'origine de la plupart des forces de l'univers. « La matière, dit-il, est une forme particulière d'énergie caractérisée par sa fixité relative et sa concentration en quantité immense sous un faible volume. ^ « La matière n'est en réalité que de l'énergie condensée. « Il serait sans doute possible, ajoute l'auteur, à une intelligence supérieure d'imaginer l'énergie sans substance, car rien ne prouve qu'elle doive avoir nécessairement un support, mais une telle conception nous est inaccessible ^). Ce physicien, on le voit, maintient le mot de matière, mais en change complètement le sens usuel,

M. Mach n'accorde guère plus d'importance à la matière que son collègue français. Il nie même formellement l'existence des substances. « Nous devons, dit-il, limiter notre science physique à l'expression des faits observables, sans construire des hypothèses derrière ces faits, ou plus rien n'existe qui puisse être conçu ou prouvé « ^). Aussi le corps pour lui devient un ensemble relativement constant de sensations tactiles et visuelles, lié aux sensations d'espace et de temps ^). Et « la matière n'a plus d'autre fonction que de représenter la liaison entre les propriétés particu-

0 Lebon, V évolution des forces^ pp. 56, 87 et 91. — L'évolution de la matière^ pp. 14-16, éd. 1910.

2) Mach, La mécanique, p. 466. Paris, Hermann, 1904. *) Mach, La mécanique^ pp. 478, 451.

Hères parmi lesquelles il faut notamment citer la masse « M. Les propriétés corporelles, objet de l'énergétique, n'ont donc pas de substrat, mais nous concevons comme une sorte de substrat le lien fixe qui existe en fait entre les propriétés, comme si ces propriétés ne pouvaient s'unir entre elles directement sans l'intermédiaire ou le support commun qu'on appelle d'ordinaire la matière. M. Mach est donc un phénoménaliste pour qui « la chose en soi » « est une notion vide et contradictoire v. . La « chose «, dit-il encore, est un symbole mental pour un complexus de sensations d'une stabilité relative. Ce ne sont pas les choses (les objets, les corps), mais bien les couleurs, les sons, les pressions, les espaces, les durées (ce que nous appelons d'habitude des sensations), qui sont les véritables éléments du monde -^ ^). Ces sensations, nous les groupons en un tout complexe que nous nous représentons cependant par un seul concept, et cela en vertu de la loi de l'économie dé la pensée qui régit toute notre activité intellectuelle. Le concept de " matière ^•> ou de corps n'a pas d'autre origine, ni d'autre réalité ^).

L'univers entier peut donc s'exprimer synthéùquement en un mot : '• énergie «. Mais quelle est la constitution de l'énergie % Quelles en sont les formes diverses ?

Toute énergie est constituée de deux facteurs dont l'un s'appelle la quantité, l'autre X intensité ou la tension. L'énergie est le produit de ces deux facteurs.

Considérons, par exemple, l'étendue d'un corps ; elle comprend le volume et aussi la forme sous laquelle le corps se présente. Or, le volume et la forme sont des énergies véritables.

Pour diminuer ou augmenter le volume d'un corps, il

^) Mach, La mécanique^ p. 292.

-) Mach, La mécanique^ p. 451.

^) Mach, Analyse der Empftndimg, S. 10.

Aiut dépenser du travail mécanique, et lorsque le corps reprend son volume antérieur, le travail absorbé est restitué. La qiund'Ué est ici représentée par la portion d'espace que le corps occupe ; l'intensité est la pression à laquelle le corps est soumis.

Ainsi en est- il de l'énergie de forme. Un corps de forme cylindrique peut revêtir une forme cubique, pyramidale ou rectangulaire sans changer de volume. Mais pour réaliser ce changement, il faut dépenser de l'énergie. Dans ce cas, le facteur de qumititè doit être déterminé par des mesures spatiales en tenant compte des directions suivant lesquelles se font les déplacements. Le facteur d'iniei?siié comprend les forces correspondantes mises en jeu pour triompher de l'énergie élastique du corps ^).

Pour la pesanteur, la quantité est représentée par des kilogrammes et l'intensité ou la tension par la hauteur de chute. Leur produit exprime l'énergie gravifîque.

Pour l'électricité, la quantité est représentée par le débit de la source en coulombs et la tension par la pression électrique estimée en volts. Enfin l'énergie cinétique résulte de la quantité qui est la masse et d'une tension ou d'une intensité qui est le carré de la vitesse ^).

Bref, dans toute énergie, qu'elle qu'en soit la nature, se rencontrent ces deux facteurs, la quantité et l'intensité ou Ja tension. Toutefois, ces deux facteurs ne sont point deux principes distincts, mais deux aspects ou deux formes d'une même chose, l'énergie.

Les énergies ainsi constituées se répartissent en deux grandes catégories : l'énergie potentielle et l'énergie actuelle. La première, qui porte aussi les noms d'énergie invisible, d'énergie en repos, d'énergie de position, d'éner-

^) Ostwald, TJéners^îe,pp. 154-159.

') Lebon, Vévotiiiion des forces^ pp. 49, 53,

gie en réserve ou emmagasinée, comprend, par exemple, l'énergie du ressort bandé, d'un poids placé à une certaine hauteur, la pesanteur, l'affinité chimique ; ce sont autant d'énergies tranquilles. L'autre, qu'on désigne encore sous les noms d'énergie cinétique, d'énergie en mouvement, comprend l'énergie du fleuve qui roule dans son lit ses eaux tumultueuses, l'énergie du vent, des marées, le courant électrique, l'énergie des corps lancés dans l'espace, etc.

Cependant, cette distinction parait inadmissible à plusieurs auteurs. Les uns, notamment M. Ostwald, lui reprochent de ne pas être suffisamment objective. Parfois, en eflet, il semble bien difficile de dire à laquelle de ces deux catégories appartient l'énergie. C'est le cas pour le courant électrique que l'on peut considérer indifféremment comme énergie potentielle et actuelle ^).

En second lieu, cette distinction tire son origine de la conception mécanique de l'univers. D'après cette conception, tous les phénomènes naturels sont une sorte de décalque des phénomènes astronomiques. Si Ton ne rencontre dans ces derniers que deux formes d'énergie, nettement mécaniques : la force vive et la force de tension, l'énergie actuelle et l'énergie potentielle, on peut donc ranger dans ces deux catégories toutes les énergies de notre monde. Or, pour les énergétistes, cette réduction est une erreur, car à côté de l'énergie cinétique ou de mouvement, il en existe beaucoup d'autres de qualité dilïérente et irréductibles au mouvement local.

D'ailleurs l'énergie de tension n'est pas moins actuelle que l'autre ; sinon comment serait-elle transformable ? Si on la dit potentielle, c'est uniquement par rapport à une autre forme d'énergie en laquelle elle peut se transformer^).

D'autres auteurs, tel M. Picard, regrettent que cette classification, fondée uniquement sur les rapports divers

*) Ostwald, L'évolution d'une science^ p. 319.

^) Ostwald, VEvolution d'une science^ p. 319; Vénergie, pp. 134-135.

de l'énergie avec notre sensibilité, manque de caractère scientifique : « On distingue souvent, dit-il, l'énergie cinétique et l'énergie potentielle ; pour un système conservatif, Fénergie cinétique est l'énergie... des masses visibles, et l'énergie potentielle n'est autre chose que Téncrgie des masses cachées. Ces deux énergies ne sont pas de nature différente ; la distinction au fond est factice et dépend du degré de notre connaissance » ^).

M. Brunhes ^) n'est pas moins opposé à ce mode de classement ; il l'appelle même arbitraire et propose de lui substituer une classification en énergies de forme supérieure et en énergies de forme inférieure ou dégradées, classification qui présente le grand avantage d'être à la fois objective et scientifique.

Les énergies de forme supérieure qui sont l'énergie électrique et les diverses formes d'énergie mécanique proprement dite, la force vive de la matière en mouvement, l'énergie élastique, peuvent se transformer totalement en travail mécanique, et pour ce motif l'homme lui-même peut les faire servir aux usages les plus variés et les plus utiles. De là leur nom d'énergies de forme supérieure.

La seconde catégorie comprend l'énergie calorifique, la chaleur rayonnante, l'énergie mise en jeu dans les changements d'états physiques ; elles sont plus ou moins dégradées et présentent même tous les intermédiaires entre une valeur nulle et une valeur égale à celle des formes supérieures. Il est impossible, par exemple, que dans une machine toute la chaleur produite ou fournie soit employée au travail de la machine ; ^^/loo de la chaleur sont d'ordinaire inutilisables à cette fin. De même, si un poids de 425 kilogrammes, tombant sur le sol de la hauteur d'un mètre, peut, par sa chute, produire une calorie, il n'est

*) Picard, La Science moderne et son état actuel^ p. 116. Paris, Flammarion, 1910.

^) Brunhes, La Dégradation de V énergie^ p. 38 et suiv. — Cfr. Revue de Métaphysique et de Morale, mars 1910.

jamais possible, avec cette seule calorie, de faire remonter le même poids à la hauteur d'un mètre.

Au point où nous en sommes arrivés, une question nouvelle, semble-t-il, s'impose.

L'énergétique, avons-nous dit, est la science de l'énergie. Mais cette énergie dont on connaît les deux éléments constitutifs, quantité et intensité, ainsi que les formes diverses et le mode de classement, ne pourrait- on la définir ellemême ? Qu'est-ce que l'énergie ? N'est-ce pas la première question à résoudre pour qui veut définir le caractère de la science qui s'en occupe ?

Sans doute, mais ce terme « énergie r^ bien que fréquemment en usage dans le langage journalier et scientifique, désigne des choses si diverses qu'il est difficile d'en donner une définition exacte. Si l'on fait abstraction des formes multiples sous lesquelles se manifeste l'énergie, on ne découvre plus en elle qu'un petit nombre de caractères essentiels, communs à toutes les modalités, et la notion ainsi obtenue demeure nécessairement vague.

D'abord, toute énergie se révèle comme une chose réelle et positive, car elle a une valeur marchande : on vend l'énergie électrique, l'énergie luminique. En second lieu, quelle qu'en soit la nature, elle est une grandeur mesurable : en sciences on mesure les énergies par le travail mécanique qu'elles sont capables de fournir. En troisième lieu, l'énergie est une réalité transformable : nous constatons, en effet, qu'une forme se transforme en une autre, que l'électricité, par exemple, produit de la chaleur, de la lumière, du travail mécanique, comme le travail mécanique, à son tour, produit de l'électricité, des phénomènes calorifiques et luminiques. Enfin, dans un système conservatif ou isolé, c'est-à-dire dans un système soustrait à l'action des forces extérieures, l'énergie, malgré ses variations qualitatives ou de forme, conserve une valeur quantitative invariable, Tels sont les seuls caractères vraiment

essentiels. La définition qui les formule manque, il est vr.ai, de netteté et de précision, mais il n'est point possible de la rendre plus claire et plus précise si on veut l'adapter à toutes les modalités que nous offre l'énergie physique, mécanique, chimique, nerveuse, etc. ^).

Les savants eux-mêmes reconnaissent cette difficulté. " Nous ne pouvons, dit M. Poincaré, donner de l'énergie une définition générale... Mais quelles que soient les notions nouvelles que les expériences futures nous donneront sur le monde, nous sommes sûrs d'avance qu'il y aura quelque chose qui demeurera constant et que nous pouvons appeler V énergie » ^).

M. Lebon ajoute la raison de cette difficulté. « Dans certains cas élémentaires, dit-il, il est facile de distinguer l'énergie cinétique de l'énergie potentielle, mais dès qu'on s'écarte un peu de ces cas... les formules finissent par embrasser des choses tellement hétérogènes qu'on ne peut plus définir l'énergie « ^'). Tel est aussi l'avis de M. Brunhes^).

Il importe donc de se mettre en garde contre ces défini-

0 Ostwald, L'Energie, pp. 116 et 214; L'Evolution d'une science, p. 336. — « Cette notion d'énergie, écrit M. Le Chatelier, est, en raison de son défaut d'objectivité, une cause de grande obscurité quand on veut l'envisager indépendamment des hypothèses qu'elle était destinée primitivement à exprimer. » Principes de l'énergétique (Journal de Physique pure et appliquée, p. 289, 3^ série, t. III, 1904).

") H. Poincaré, La Science et l'Hypothèse, p. 195. Paris, Flammarion, 1907. — Cfr. Picard, La Science moderne et son état actuel, p. 134.

^) Lebon, L'Evolution des forces, p. 59.

^) Ce physicien croit que la seule définition admissible a été donnée par Thomson (Math, and Phys. Paper s, I, p. 222). Mais cette définition a le désavantage ou bien d'être relative à un état donné, et, partant, de n'être pas assez générale, ou bien de supposer des connaissances que nul physicien ne possède actuellement. Cette définition, la voici : « L'énergie mécanique totale d'un corps peut être définie comme la valeur numérique de tout l'eflî'et qu'il pourrait produire, en chaleur émise et en résistances vaincues, s'il était refroidi à fond et amené à un état de contraction indéfinie ou d'expansion indéfinie, suivant que les forces qui agissent entre ses particules sont attractives ou répulsives, quand tous les mouvements thermiques sont arrêtés par lui », — ou bien l'énergie mécanique du corps dans un état donné désigne l'équivalent mécanique des effets que le corps pourrait produire en passant de l'état où il se trouve, à l'état initial. — Cfr. Brunhes, La Dégradation de l'énergie, pp. 248 et 249.

tions commodes et faciles qui répondent fidèlement à la notion vulgaire de l'énergie, mais qui sont inconciliables avec sa notion scientifique. Telle est, par exemple, la définition suivante : - On entend par énergie l'ensemble des différentes forces naturelles ^^ ^). i« Il ne faut pas oublier, dit avec raison M. Lodge, la distinction entre la force et V énergie. Ces termes sont tellement confondus d'habitude par les vulgarisateurs, qu'il est quelquefois difiîcile de les distinguer : ils sont absolument distincts en physique ^ ^).

En fait, la fo7^ce n'est qu'un des éléments constitutifs de l'énergie et ne doit jamais être confondue avec l'énergie elle-même^). ^

Considérons, en efiet, l'énergie potentielle que possède un poids de 20 kilogs suspendu à la hauteur de deux mètres. Que comprend cette énergie ? D'évidence elle implique deux facteurs : le poids et la hauteur de chute ou l'espace à parcourir ; ce dernier facteur a même une grande importance, car l'énergie potentielle devient d'autant plus grande que la hauteur de chute est plus considérable. Dans l'espèce, on évaluera donc cette énergie à 20 X 2 = 40 kilogrammètres, formule dans laquelle la force, c'est-à-dire le poids ou la pesanteur ne représente qu'une partie de l'énergie.

Bien plus, une quantité d'énergie quelconque peut toujours être évaluée en travail. Or, en mécanique, un travail équivaut au produit de l'intensité de la force par l'espace que parcourt son point d'application, lorsque celui-ci est déplacé suivant la direction de la force. L'intensité d'une force ou la dépense d'action est d'autant plus grande que la masse à déplacer est plus considérable et que l'accélération qu'elle lui communique est plus grande. L'intensité peut donc s'exprimer par le produit de la masse (m), par l'accélération [v). Mais il est clair que la dépense d'action est, elle aussi, d'autant plus grande que l'espace parcouru

^) Boucher, Essai sur Vhyperespace^ p. 120. Paris, Alcan, 1905. *) Lodge, La vie et la matière, p. 127. Paris, Alcan, 1909. ^) Brunhes, La Dégradation de Pénergie, p. 39.

est plus étendu. Si Ton remplace l'espace parcouru par son

nv

expression mathématique, on obtient -— , qui est la formule

du travail ou de la dépense d'action ^).

Or, trois éléments se rencontrent dans le travail ainsi conçu : la masse, l'accélération et l'espace qui ne peuvent, d'évidence, être identifiés avec la force.

« Le sens de ces deux termes (énergie et force) diffère pour le physicien, dit Lebon, parce que l'énergie est mesurée par sa transformation en travail. Elle représente alors le produit d'une force par un déplacement. La force n'est, dans ce cas, qu'un des facteurs de l'énergie « ^).

Ce serait même une erreur de confondre « la force « avec cette- espèce d'énergie qui s'appelle « force vive « . La formule mv^ qui en exprime la valeur nous montre qu'elle est aussi constituée de deux facteurs, une masse à mouvoir et une vitesse ou une relation entre un espace déterminé et le temps consacré à le parcourir ^).

D'aucuns diront peut-être : si l'énergie n'est pas identifiable avec la force, au moins n'est-il pas permis de l'appeler : « puissance motrice w , « capacité de travail r , pouvoir d'action ? En d'autres termes, le concept d'énergie n'impliquet-il pas essentiellement l'idée de possibilité d'action ?

Sans doute, il est des cas où ces différents termes sont réellement synonymes, mais on rencontre aussi des énergies qui sont cependant incapables de produire aucun effet quelconque, au moins dans les circonstances où elles se trouvent. L'énergie n'est synonyme de puissance motrice, de pouvoir d'action ou de capacité de travail que si elle est utilisable"^).

^) Freycinet, Essai sur la philosophie des sciences, p. 233 et suiv. Paris, Gauthier- Villars, 1900.

2) Lebon, V Evolution de la matière, p. 14. Paris, Flammarion, 1910.

^) Brunhes, La Dégradation de Vénergie, p. 237.

*) « Il y a identité absolue de signification dans les termes suivants : Puissance motrice (Sadi Carnot) ; Force (S. Robert) ; Power of working (Tait) ; Motivity (Thomson) ; Available energy (Maxwell) ; Kraft (Mayer) ; Freie énergie (Helmholtz). Souvent l'expression d'Energie et parfois aussi celle de Travail sont employées à tort dans le même sens. » Le Chatelier, Principes de l'énergétique (Journal de Physique théori(|ue et appliquée, 3e série, t. III, 1904, p. 291.

Or elle le devient s'il y a entre les corps qui la possèdent une différence de tension, une absence d'équilibre électrique, thermique, mécanique ou autre. Deux corps à même température ne peuvent exercer aucune action l'un sur l'autre ; mais si la température de l'un est supérieure à celle de l'autre, le corps chaud possède un vrai pouvoir d'action sur le corps froid, et ce pouvoir cesse lorsque l'équilibre est établi.

De même, il y a pouvoir d'action ou puissance motrice lorsqu'un liquide passe d'un niveau supérieur à un niveau inférieur, lorsque l'électricité s'écoule d'un corps à haut potentiel vers un corps à bas potentiel, lorsqu'un corps animé de vitesse vient en contact avec un autre corps animé d'une vitesse moindre ^).

Cette différence de tension vient-elle à faire défaut, l'équilibre est-il établi, aussitôt les corps perdent tout pouvoir d'action, bien qu'ils soient doués de vraies énergies ; tel, le cas de deux corps maintenus à une même température.

En résumé, toute énergie utilisable ou dont on peut tirer des effets utiles, possède un pouvoir cC action. Mais toute énergie n'est pas utilisable.

Comme toute science, l'énergétique s'appuie sur certains principes. Il reste à étudier leur nature, à fixer leur portée, à déterminer les relations qui les unissent.

Le premier de ces principes s'appelle « le principe de la conservation de l'énergie w. On l'énonce d'ordinaire comme suit : la quantité d'énergie contenue dans l'univers demeure invariable.

L'univers est soumis à des changements incessants. A première vue, il semble même que rien n'échappe à cette loi de transformation de la matière. Cependant, à travers ces métamorphoses, une entité persiste, c'est l'énergie. Sous

^) Lebon, D Evolution des forces^ p. 71. — Brunhes, La Dégradation de rénergie, pp. 43, 374 et suiv.

les formes si diverses de chaleur, d'électricité, de simple mouvement, de lumière, elle accomplit ses mystérieuses destinées, comme une entité indestructible dont le propre est de ne se dépouiller d'une forme que pour en revêtir une autre équivalente. Si l'une de ces modalités diminue, une autre compense exactement cet efïlxcement, en sorte que dans un système conservatif ou fermé, la somme des énergies reste constante.

Le second principe de l'énergétique est « le principe de Carnot «. « On peut comparer, dit ce physicien, la puissance motrice de la chaleur à celle d'une chute d'eau... La puissance motrice d'une chute d'eau dépend de la hauteur et de la quantité du liquide ; la puissance motrice de la chaleur dépend aussi de la quantité de calorique employé, et de ce que nous appellerons la hauteur de sa chute, c'est-à-dire de la différence de température des corps entre lesquels se fait l'échange du calorique « ^). En d'autres termes, pour que la chaleur puisse produire du travail mécanique, il faut non seulement de la chaleur, mais du froid ; il faut qu'on puisse faire descendre une partie de cette chaleur sur un corps à température plus basse ; la chaleur tend alors à se mettre en équilibre entre les corps inégalement chauds et jouit du même coup d'une vraie puissance motrice.

Mais le principe de Carnot qui visait directement les relations entre la chaleur et le travail, s'applique à toutes les formes de l'énergie. De là son immense importance. En fait, un phénomène n'est possible que là où il existe une différence d'intensité ou de tension, et l'énergie tend à se diriger du point où elle est plus élevée vers le point où elle l'est le moins ^).

Ainsi généralisé ou appliqué à toutes les forces connues de l'univers, le principe de Carnot met en relief l'univer-

^)Sadi Carnot, Réflexions sur la puissance motrice du feu, 1824, p. 15. Cfr. aussi p. 6.

^) Ostwald, L'ewer^ze, pp. 150 et 151.

selle tendance de la nature au nivellement, et par suite à la dégradation de l'énergie. Si, en effet, comme le dit Clausius, on ne peut sans dépenser du travail faire passer du froid sur un corps chaud ; si l'énergie tend à passer d'un niveau supérieur à un niveau inférieur, il faut que l'énergie utilisable ou capable de produire des effets utiles, subisse une diminution progressive.

D'ailleurs toutes les formes de l'énergie ont une tendance à se transformer en énergie calorifique qui se présente comme la forme la plus stable, mais aussi comme une énergie dégradée. Bien qu'on puisse, en effet, transformer totalement une quantité de travail mécanique en chaleur, il est impossible de transformer totalement cette quantité de chaleur en travail.

A raison de ces conséquences auxquelles le principe de Carnot parait devoir nécessairement aboutir, plusieurs physiciens l'appellent aujourd'hui " principe de la dégradation de l'énergie « ^).

Enfin, le principe de Carnot fut complété par le principe d'Hamilton ou principe de la moindre action, qui est devenu le troisième principe de l'énergétique.

D'après cette règle, lorsque les molécules sont sollicitées par une force pour se rendre d'un point à un autre, ces molécules ne peuvent prendre qu'une seule direction, savoir, celle qui demande le moindre effort ^).

Trois principes dominent donc toute l'énergétique^). Quelle en est l'exacte portée, quelle relation faut-il établir entre eux ?

^) Brunhes, La dégradation de l'énergie, p. 236. — L. Poincaré, La physique moderne, son évolution, p. 82.

^) Lebon, L'évolution des forces, p. 46.

3) Les deux premiers principes nous viennent de la thermodynamique, c'est-à-dire de cette partie de la physique qui étudie les relations réciproques entre la chaleur et le travail. En fait, la conservation de rénera;ie fut d'abord envisagée au point de vue des transformations réciproques entre ces deux énergies : travail et chaleur. Telle quantité de travail totalement dépensée pour produire du calorique représente telle quan-

Le principe de la conservation de l'énergie ne nous donne aucun renseignement ni sur la nature de l'énergie, ni sur les conditions requises pour qu'une énergie se transforme en une autre, ni sur le sens et la direction suivant lesquels se font les transformations. " Il n'exprime rien d'autre, dit M. Mach, qu'une relation quantitative invariable entre les phénomènes mécaniques et les phénomènes d'autres catégories ^ ^). En d'autres termes, ce principe affirme qu'en dépit de l'infinie variété des phénomènes ou des changements de l'univers, la somme globale de l'énergie qui y est contenue reste invariable.

Bien différent est le principe de Carnot généralisé.

A rencontre du premier qui vise exclusivement la quantité, celui-ci regarde la qualité de l'énergie, et loin d'affirmer la conservation intégrale de la qualité, il nous apprend au contraire que la qualité se dégrade, c'est-à-dire que l'énergie utilisable ou capable de produire des effets mécaniques diminue progressivement. Les deux principes, celui de la conservation de l'énergie et celui de la dégradation de l'énergie sont donc indépendants l'un de l'autre, à tel point que le second pourrait conserver toute sa valeur, même si le premier était faux.

En second lieu, le principe de Carnot nous fait connaître dans quel cas les phénomènes ou les transformations d'énergies peuvent se produire et quelle en est alors l'importance. « Pour qu'un phénomène puisse avoir lieu, nous dit-il, il laut qu'il y ait une différence d'intensité non compensée, et le phénomène qui se produit dans ce cas a une valeur

tité invariable de chaleur. Réciproquement, telle quantité de chaleur employée uniquement à produire du travail, représente telle quantité invariable de travail mécanique. A son tour, le principe de Carnot regarde les relations entre les deux mêmes réalités, mais au point de vue des conditions de leur transformation.

Il est donc vrai de dire avec M. Poincaré et M. Picard que la thermodynamique a été l'origine de l'énergétique. (Cfr. Picard, La science moderne et son état actuel, p. 133).

^) Mach, La mécanique, p. 469.

proportionnelle à la différence d'intensité des énergies présentes ^).

En troisième lieu, ce principe règle la marche des phénomènes, les empêche d'être réversibles, c'est-à-dire les condamne à se faire toujours dans le même sens et à ne pouvoir, par conséquent, remonter le cours du temps. Il nous apprend que le monde ne peut faire machine en arrière, ni reproduire, dans un ordre inverse, les scènes de son passé, puisque la qualité de l'énergie, ou l'énergie utilisable, diminue progressivement. Certains physiciens regardent donc le principe de Carnot comme un principe d'évolution et l'énoncent en disant « qu'un système isolé ne passe jamais deux fois par le même état « ^).

Enfin le troisième principe ou principe d'Hamilton détermine davantage le sens suivant lequel se fait l'évolution de l'univers, c'est-à-dire la voie qu'il suit pour atteindre le nivellement complet de toutes les énergies. Cette voie est celle qui lui demande la moindre dépense d'énergie. M. Lebon se sert à ce sujet d'une ingénieuse comparaison que nous aimons à reproduire. « D'après le principe de Carnot, dit-il, les fleuves descendent vers la mer et ne remontent pas leur cours. D'après le principe d'Hamilton nous pouvons ajouter que les fleuves se dirigent vers la mer par le chemin qui demande à l'écoulement de l'eau le moindre effort, c'est-à-dire celui de la plus grande perte ^). «

Telle est, dans ses grandes lignes, la théorie nouvelle. Avec le mécanisme et le néo-mécanisme, elle représente les principales tendances entre lesquelles se partagent aujourd'hui les savants qui étudient la nature inanimée.

^) Ostwald, Uévolution d'une science^ la chimie^ p. 340. Paris, Flammarion, 1909.

^) Picard, La science moderne et son état actuel^ p. 131. Paris, Flammarion, 1910.

^) Lebon, U évolution des forces, p. 46.

Système de réaction contre le mécanisme, l'énergétique condamne, au nom de la science et de l'expérience, l'identification des forces avec le mouvement local ; bien plus, entraînée par son esprit d'opposition, elle s'interdit tout essai d'explication des phénomènes matériels. Elle ne voit dans l'univers qu'un vaste complexus d'énergies variées dont les transformations sont régies par quelques principes fondamentaux qui ne sont eux-mêmes que des expériences généralisées, savoir : le principe de la conservation de l'énergie, le principe de Carnot et le principe d'iiamilton. Ces principes une fois admis, elle en déduit des formules générales qu'il est aisé d'appliquer ensuite à chaque cas particulier, car les expériences détaillées permettent de déterminer les quantités contenues dans ces formules De la sorte, elle décrit et classe les phénomènes et leurs lois ; elle dispose de la manière la plus simple et la plus utile les matériaux fournis par la physique expérimentale. Pour certains physiciens, elle supprime même la matière, idole de la théorie mécanique, et n'admet d'autre réalité dans le monde que le phénomène-énergie. Tel est le but et le rôle de l'énergétique.

Que faut-il penser de cette théorie du point de vue philosophique ? C'est la question qu'il nous reste à examiner.

Du point de vue scolastique, la théorie nouvelle contient plusieurs doctrines qui la font préférer au mécanisme ancien et moderne. La plus importante de ces doctrines est la restauration de la qualité dans le domaine scientifique, restauration d'autant plus fondée qu'elle résulte des principes de la théorie, comme le règne de la quantité avait été la conséquence des principes du mécanisme.

Pour le mécanisme, avons-nous dit, la notion primitive, fondamentale est la notion du mouvement local. Tous les autres phénomènes doivent s'y réduire, et si à l'heure présente, cette réduction n'est pas encore un f^^it accompli, ou

soulève même de graves difficultés, le mécanisme conserve l'espoir de la réaliser un jour ^).

Guidée par cette conception de l'univers, la théorie mécanique n'admet donc d'autres énergies que les énergies relevant du mouvement local ou de la position des corps dans l'espace. Les principes sur lesquels elle appuie la théorie physique n'ont aussi d'autre objet que le mouvement spatial ou les notions qui s'y réfèrent, tels les espaces et temps homogènes, les déplacements, la vitesse, les masses, les accélérations, etc.. ^).

Il est clair qu'à raison de pareille méthode et de pareille tendance, les mécanistes anciens et actuels ne peuvent plus logiquement accorder une place aux qualités, c'est-à-dire à ces réalités stables, permanentes, bien que susceptibles de variations, qui sont pour le corps les principes immédiats de ses multiples activités. La quantité, seule, a droit de cité dans les sciences physico-chimiques. C'est d'ailleurs ce que reconnaissent sans réserve les partisans les plus décidés du néo-mécanisme ^).

Sans doute, plusieurs mécanistes maintiennent dans leurs formules l'élément force, mais là même où ce terme est employé dans un sens qualitatif cas plutôt exceptionnel, — il ne désigne que la force mécanique destinée à produire le mouvement ou à conserver l'équilibre.

Avec l'énergétique, au contraire, le mouvement local perd cette souveraine importance que lui attribuait le mécanisme et reprend sa place bien modeste au milieu des phénomènes si divers dont le monde est le théâtre. Il est un phénomène particulier auquel nous n'avons aucun droit de réduire les autres. C'est l'énergie qui devient notion fondamentale embrassant l'ensemble des propriétés et des transformations de la matière. Et comme le mouvement local ne

^) Rey, La théorie de la physique chez les physiciens contemporains, p. 259. Paris, Alcan, 1907.

^j Thomson, Revue générale des Sciences, p. 258, 1903.

') Rey, La théorie de la physique chez les physiciens contemporains, p. 265 et suiv.

représente plus qu'une des multiples activités corporelles, la notion d'énergie apparaît du même coup, comme une notion générique englobant des espèces diverses, notamment l'énergie calorifique, l'énergie électrique, l'énergie luminique, etc. Les qualités bannies de la science par le mécanisme redeviennent de la sorte l'objet principal de la physique.

Ce premier principe, qui établit entre le mécanisme et l'énergétique une différence radicale, est, on le comprend, d'une portée considérable. La substitution de l'énergie au mouvement local a élargi les bases de la physique <à tel point que le mécanisme n'est plus qu'une partie restreinte de la science de la nature. Mais en même temps, la substitution de la qualité à la quantité pure a fait disparaître, au moins en grande partie, l'antagonisme qui règne depuis Descartes entre la théorie scolastique et la conception physique des phénomènes naturels.

M. Duhem avait déjà signalé cet heureux résultat de la théorie nouvelle. L'énergétique, dit-il, est une théorie des qualités et une mathématique universelle. En accordant aux qualités la large place qui leur revient en physique, elle est une réaction contre les idées cartésiennes et un retour aux principes les plus profonds des doctrines péripatéticiennes ^).

En réalité, l'identification de tous les phénomènes avec le mouvement local contredit si manifestement au témoignage des sens, que des savants eux-mêmes, notamment M. Ostwald, la condamnent au nom de l'expérience sensible '^). D'autres y voient une mutilation de la réalité, une altération des phénomènes entreprise dans le but de les faire rentrer dans le cadre étroit du mécanisme,' ce qui souvent voile les analogies fécondes et empêche les progrès de la science ^).

Qu'il se produise du mouvement local dans toutes les

^) Duhem, L'évolution de la mécanique, pp. 334 et 335.

^) Ostwald, L'éner^ie^ p. 126.

^) Mach, Die Principien der Wàrmlehre, S. 429.

variations de la matière, encore même qu'il ne soit pas toujours visible, tous le concèdent. Qu'il n'y ait que du mouvement local, c'est une conception que la métaphysique, d'accord avec les données sensibles les plus incontestables, tient pour inadmissible ^).

Il faut donc savoir gré aux énergétistes d'avoir rompu avec cette vieille tradition mécanique, en donnant à la physique une base naturelle où la science et la philosophie peuvent désormais se concilier.

A côté de ce premier avantage, l'énergétique en présente un autre qu'il importe de mentionner : elle a, en etïet, le mérite d'exclure de la physique un genre de recherches qui n'est pas de sa compétence, savoir, les recherches relatives à la substance même des êtres.

La physique, écrit M. Mach, a pour objet exclusif les sensations, c'est-à-dire les phénomènes perçus par les sens ^).

« La physique actuelle, ajoute M. Duhem, n'est pas une métaphysique ; elle ne se propose pas de pénétrer derrière nos perceptions pour saisir l'essence et la nature intime d9 ces perceptions. Tout autre est son but « ^).

Telle est aussi l'opinion de M. Ostwald "*).

Cette tendance de l'énergétique à ne point dépasser dans ses investigations l'objectivité phénoménale de la matière, s'accentue de phis en plus chez les hommes de science. A rencontre de Descartes et de son école qui proclamaient l'homogénéité de la matière comme un résultat des données expérimentales et une déduction de la philosophie naturelle, les néo-mécanistes eux-mêmes ont renoncé à la prétention de découvrir les principes essentiels de l'être cor-

^) D. Nys, Co5mo/o^^g, pp. 140-160 (Institut supérieur de philosophie). Louvain, 1906.

^) Mach, Atialyse der Euipjindungeît, S. 1-7.

") Duhem, Le mixte et In combinaison chimique, pp. 202-205,

*) Ostwald, V énergie, pp. 166-169.

porel, d'atteindre lu subsLance cachée sous les pliénomènos dont elle est le siège.

Certes, le thomisme ne peut qu'applaudir à cette nouvelle délimitation du champ de la physique.

Du point de vue scientifique, on ne voit pas quel avantage immédiat le physicien retirerait d'une étude qui aurait pour objet la nature intime, l'origine, les destinées de la substance corporelle, car l'analyse complète des phénomènes physiques ne présuppose point la solution de pareils problèmes cosmologiques.

Mais du point de vue philosophique, il n'est pas sans danger pour le physicien de vouloir résoudre ces questions. Si une force physique peut se révéler complètement dans un ensemble de phénomènes se référant à la physique, la substance corporelle, au contraire, ne manifeste jamais totalement sa nature intime dans les données d'aucune science spéciale, pour le motif qu'elle est le substrat et la source de tous les phénomènes, de toutes les manifestations dont les diverses sciences se partagent l'étude. Telles activités appartiennent à la chimie ; ce sont les transformations profondes de la matière. Telles autres sont du domaine de la physique, par exemple, les forces et les propriétés communes de l'être corporel. D'autres enfin, telles les formes cristallines et les influences multiples qu'exerce la matière cristallisée sur les propriétés physiques, constituent l'objet de la cristallographie. Pour déceler la nature de la réalité substantielle, il f\mt donc interroger l'ensemble de ses manifestations, son rayonnement accidentel total. A vouloir porter un jugement sur cet être caché d'après les données d'une seule science, on se laisse forcément guider par une vue fragmentaire, incomplète de la réalité ; de là à l'erreur il n'y a qu'un pas. Telle fut la cause de l'échec du mécanisme ancien sur le terrain de la métaphysique. Au lieu de plier l'expérience à ses principes pour conserver l'unité de la doctrine, il aurait assurément modifié la doctrine s'il était resté plus en contact avec la totalité des faits.

En dehors du mouvement local il aurait découvert de multiples activités irréductibles au mouvement et non moins réelles que lui, des richesses trop variées pour être l'apanage d'une substance homogène.

En ne réservant à la physique que la réalité phénoménale, l'énergétique a donc circonscrit cette science dans ses frontières naturelles et supprimé du même coup une source de malentendus et de perpétuels conflits avec la cosmologie.

Tels sont les deux titres que possède la théorie nouvelle au bienveillant accueil des scolastiques.

On en conclurait à tort que ceux-ci peuvent s'y rallier sans réserve. Pour avoir évité certains écueils où le mécanisme menace de sombrer, cette théorie n'est cependant pas à l'abri de toute critique.

D'abord, bien que les énergétistes aient fait preuve de sage prudence en restreignant à la réalité phénoménale l'objet de la physique, on peut se demander si la méthode employée dans l'étude de cet objet est en tous points recommandable.

L'énergétique, on le sait, s'interdit toute enquête sur la nature des phénomènes. Synthétiser les données expérimentales, les classer, exprimer en formules mathématiques leurs rapports, l'ordre de leur succession, leurs effets, tel est son but primordial. La théorie nouvelle, en an mot, est une méthode de classification, sans plus. Or, est-il souhaitable dans l'intérêt de la science et de la philosophie que la physique érige en principe pareil exclusivisme, s'abstienne, de parti pris, de toute recherche, de tout jugement sur la constitution des propriétés de la matière ? Nous ne le croyons pas.

Le physicien a le libre choix de ses méthodes et nul ne lui fera un grief d'accorder ses préférences à celle qui simplifie davantage le travail intellectuel, ou comme le dit M. Mach, qui réalise le mieux l'économie de la pensée. A en croire ses partisans et ses adversaires, l'énergétique

atteint parfaitement ce but, constitue un répertoire d'un emploi commode et économique. Il reste cependant vrai qu'une simple classification des phénomènes ne répond pas aux légitimes aspirations de nos intelligences. D'instinct, nous cherchons a découvrir la nature de ces phénomènes. Sans être un professionnel de la physique ou de la chimie, qui ne s'est demandé ce que sont la chaleur, l'électricité, la lumière, quel est le caractère intime de cette force mystérieuse toujours en action dans les combinaisons et décompositions des corps. Or, le physicien moins que tout autre ne peut se soustraire à ces exigences de notre nature raisonnable, car nul n'a de contact aussi fréquent avec le monde de la matière. Les expériences de laboratoire qui, à l'heure présente, occupent une si grande place dans la formation du physicien, ne lui permettent-elles pas de saisir sur le vif les plus minutieuses manifestations des forces physiques ? Dès lors, pourquoi, en possession de cette multitude de faits où les propriétés corporelles se déploient sous leurs modalités les plus diverses, ne tenterait-il pas une hypothèse explicative ? Pourquoi, par exemple, ne pourrait-il pas, sans abandonner le vrai terrain de la physique, soulever ce problème : comment faut-il concevoir la chaleur pour rendre compte de la totalité des phénomènes qui s'y réfèrent ?

Si la nature de ces propriétés doit rester pour nous une énigme, l'attitude des énergétistes s'explique. Mais l'aphorisme de Du Bois-Reymond, « ignoramus et ignorabimus » n'est-il pas démenti par l'expérience elle-même ? Nous ne vivons pas dans un monde d'illusions. Quelque imparfaite que soit notre connaissance du monde extérieur, elle est objective et réelle, et partant, il faut bien qu'entre l'essence de la propriété et son rayonnement sensible, il y ait un rapport de cause à efïet. N'eût-on d'autre espoir que de soulever un coin du voile qui nous cache cette réalité plus profonde, la physique aurait encore une assez noble mission

à remplir pour ne point concentrer toute son activité dans un travail de pure classification.

La cosmologie, on le comprend, retirerait de ces hypothèses de précieux avantages. A la lumière des phénomènes mieux connus, elle pourrait avec plus d'assurance se livrer à la recherche des causes substantielles. Les faits et leurs lois ne sont-ils pas la base et le point de départ de toute induction cosmologique? De son côté, la physique, elle aussi, pénétrant plus avant dans la connaissance de son objet naturel, découvrirait probablement, entre les diverses qualités de la matière, des relations insoupçonnées, des analogies nouvelles et fécondes, la raison explicative de maints phénomènes qui ouvriraient la voie à d'importantes découvertes.

L'exclusivisme préconisé par les énergétistes nous paraît donc un défaut plutôt qu'une qualité. Plusieurs physiciens, d'ailleurs, lui adressent ce reproche. Van 't Hotï, malgré ses sympathies par la théorie nouvelle, exprime le regret de ne pas y trouver de place pour l'hypothèse ^). M. de Heen a la critique plus mordante : « Qu'il nous soit permis, dit-il, de constater ici qu'il existe une école de savants atteints d'un mal intellectuel qu'on pourrait désigner sous le nom de pessimisme scientifique. Elle parait s'être condamnée à ne jamais tâcher de savoir : pour elle toute conviction qui n'a pas la certitude du fait observé est d'importance nulle... Au contraire, ajoute-t-il, la physique a pour mission de remonter le plus possible à la nature des choses... à rechercher la cause des phénomènes « ^). « La mécanique énergétique, écrit M. Le Bon, trouvant plus simple d'ignorer la matière que de chercher à l'expliquer, ne conduira jamais à une conception philosophique très haute. La science n'aurait jamais progressé si elle s'était refusée à tâcher de comprendre ce qui lui semblait d'abord inaccessible w ^).

^) Van t' Hoff, Leçons de chimie physique^ I, p. 9.

^) De Heen, La chaleur, p. 5.

•■') Le Bon, dévolution des forces, p. 54. Paris, Flammarion, 1908.

Citons entin l'opinion de M. Picard : " fj'importance du point de vue énergétique est immense, dit-il, et personne ne songe à le nier, mais on peut penser qu'il y a là un esprit exclusif peu favorable à l'invention scientifique » ^).

En fait, cette crainte de toute hypothèse explicative n'est-ellc pas, au moins en partie, le résultat d'un scepticisme scientifique exagéré ?

Sans doute, de très nombreuses hypothèses ont vu le jour depuis une cinquantaine d'années. Combien se sont écroulées après une période de gloire plus ou moins longue, supplantées par d'autres hypothèses qui, selon toute probabilité, subiront le même sort dans un avenir plus ou moins rapproché! Pareille déception doit-elle abattre l'enthousiasme et la confiance du chercheur ? Nullement. Même lorsqu'elles sont de courte durée, les hypothèses rendent, d'ordinaire, de réels services et peuvent être parfois la cause d'importantes découvertes. Chaque travailleur conçoit le plan d'un édifice et taille des matériaux pour réaliser ce plan ; l'édifice s'écroule, mais les matériaux qui ont servi à le bâtir figurent souvent en bonne place dans le monument nouveau. Au travers des vicissitudes qui renversent les unes sur les autres les théories éphémères, une idée directrice semble veiller à ce qu'aucun effort sincère vers la vérité ne demeure vain et stérile. Le créateur d'une doctrine est ainsi le précurseur inconscient des doctrines qui la remplacent ^). Si les progrès sont plus lents dans ce genre de recherches, le but élevé qu'on se propose est digne du patient labeur qu'il provoque.

Malgré certains avantages réels de la méthode énergétique, nous regrettons donc que les théories qui s'en inspirent aient cessé d'être le prolongement naturel de l'expérience

^) De la méthode dans les sciences. « De la science », par Picard, p. 27. Paris, Alcan, 1910. — On trouvera de nombreuses critiques d'ordre psychologique dans l'ouvrage de M. Rey: L'énergétique et le mécanisme ati point de vue des conditions de la connaissance. Paris, Alcan, 1908.

^) Duhem, Uévolution de la mécanique, p. 346.

et s'en montrent même, en général, complètement indépendantes, telle, par exemple, la théorie physique de M. Duhem. Selon ce savant, le physicien n'a pas à se préoccuper des données expérimentales dans la construction de sa théorie. 11 choisit à son gré ses principes et ses postulats, et à partir de ces principes, il peut suivre n'importe quelle voie, ne tenir aucun compte des faits. La théorie est admissible si elle évite toute contradiction, si elle reste d'accord avec elle-même et si ses conclusions viennent rejoindre les faits d'expérience. Elle n'est donc ni vraie ni fausse ; elle est une simple classification ou mieux elle tend à devenir une classification naturelle ; mais aussi longtemps qu'elle n'a pas atteint sa forme définitive, elle ne peut avoir qu'une valeur méthodologique et instrumentale ^).

Ostwald, lui aussi, ne veut voir dans la théorie qu'un instrument de méthode ou de recherche scientifique. « A l'explication de la nature, dit-il, il faut substituer la simple description des faits ^).

D'évidence, pareilles théories physiques sont dépourvues de tout intérêt cosmologique.

En second lieu, il faut bien le reconnaître, la réaction inaugurée par l'énergétique a malheureusement dépassé, chez plusieurs de ses partisans de marque, les justes limites imposées par les faits et la raison elle-même. Conformément à la méthode préconisée, les physiciens cessent d'étendre leurs investigations au delà des phénomènes. C'est leur droit. Mais leur indifférence légitime a l'égard de la substance les autorise-t-elle à en nier l'existence ? Assurément non. Telle n'est point cependant l'opinion de plusieurs énergétistes. Tandis que M. Le Bon se contente de mettre en doute la réalité substantielle, M. Ostwald n'admet que

^) Duhem, La théorie physique^ sou objet, sa nature^ pp. 24-13. Paris, Chevalier, 1906.

-; Ostwald, La déroute de Patomisme contemporain^ Revue générale des Sciences, p. 958, 1910.

le plienomène-énergie et M. Mach déclare contradictoire la notion même de la « chose en soi «. L'univers se ramène de la sorte à une série continue de phénomènes toujours en voie de transformation, doués du privilège de ne pouvoir disparaître que pour réapparaître sous des formes nouvelles qui préparent elles-mêmes le retour des formes antérieures.

Ce pliénoménalisme outré, est d'autant plus regrettable qu'il ne fait point partie intégrante de la théorie et ne découle point do ses principes. M. Duliem, par exemple, dont on connaît les sympathies pour la physique énergétique, est substantialiste convaincu. Pour lui, le noumène est tout aussi réel et objectif que le phénomène. Sans en nier l'existence qu'il établit par ailleurs, il en fait simplement abstraction en physique parce que cette science n'a pas à s'en occuper. Combien cette attitude semble rationnelle et prudente, surtout chez le physicien énergétiste qui s'interdit en principe toute incursion dans les régions de l'ultra-phénomène !

D'où vient donc ce phénoménalisme? ^)

Ce phénoménalisme scientifique tire en partie son origine, croyons-nous, d'une fausse conception des rapports de la substance avec ses propriétés. D'ordinaire les auteurs précités se représentent la substance comme une réalité inerte, indifférente à l'égard de son décor accidentel et des activités qui se déploient en elle et autour d'elle ^). Ils ne lui attribuent d'autre rôle que de soutenir les accidents, de les maintenir dans l'existence. L'être corporel se trouve ainsi divisé en deux parties : l'une, les propriétés constituent à elles seules la totalité des agents et des phéno-

^) On ne peut nier que l'évolution rapide de ce sj'stème soit due aussi à l'influence de la ps3'chologie pragmatiste. M. Mach, l'un des phénoménalistes les plus ardents, s'est manifestement inspiré des idées nouvelles. Ce n'est pas le lieu d'entreprendre la critique de cette psychologie dont le crédit, d'ailleurs, ne cesse de décroître. Mais il paraît au moins fort étrange de voir la psychologie imposer ses lois à la science physique qui devrait, au contraire, constituer la base de toutes les disciplines philosophiques.

^) Ostwald, L'énergie^ p. 170.

mènes cosmiques ; l'autre, la substance n'ayant aucune part dans la vie et l'évolution de l'univers échappe complètement aux sens et à l'intelligence. Ainsi conçue, la réalité substantielle paraît un élément de luxe dont la disparition ne compromettrait en aucune manière le cours de la nature. Or, pareille conception est l'antithèse de la théorie scolastique. Sans doute, par un travail abstractif, naturel à l'homme et indispensable d'ailleurs au physicien, on peut étudier isolément les propriétés d'un être ; en fait, cependant, substance et accidents ne sont point des entités accolées l'une à l'autre ; elles constituent un tout, un seul être dans lequel les énergies foncières et subsistantes se canalisent, se spécifient et se manifestent par des énergies secondaires, appelées propriétés.

Au surplus, de deux hypothèses, l'une : ou bien les propriétés contiennent en elles-mêmes tout ce que requiert une existence indépendante, et dans ce cas, il y a autant de substances que de propriétés. Ou bien ces qualités ne reunissent pas toutes les conditions d'existence, et dans cette hypothèse, elles ont besoin d'un sujet d'adhérence qui supplée à leur insuffisance native. Les propriétés deviennent alors les modalités ou les aspects objectivement distincts de l'être corporel.

La peur de la substance force donc les phénoménalistes à multiplier sans motif les substances, ou à souscrire à la plus manifeste des contradictions, savoir, qu'une chose existe, bien que dépourvue de ce que nécessite l'existence.

Et puisque la substance s'impose, n'est-il pas plus conforme à l'expérience, d'admettre que toutes les propriétés, toujours unies en un même point de l'espace, toujours solidaires l'une de l'autre, toujours groupées en un faisceau indissoluble, ont une commune origine, une commune existence, en un mot, qu'elles sont le signalement d'une substance corporelle ? Considérée sous cet angle, la substance

*) Mach, La connaissance et Verreiir^ p. 23. Paris, Flammarion, 1908.

cesse d'ètro ce que M. Mach appelle '• la monstrueuse et inconuaissable chose en soi qui se cache derrière les phénomènes -^ ^), pour devenir le principe primordial, organisateur et régulateur de l'évolution cosmique. Telle est la pensée qu'exprime M. L. Poincaré dans son bel ouvrage sur la Physique moderne : «« Du point de vue philosophique, il est d'ailleurs assez difficile de ne pas conclure des qualités que révèlent les formes variées de l'énergie à l'existence d'une substance possédant ces qualités ; cette énergie qui réside en une région, qui se transporte d'un endj^oit à un autre, éveille forcément, quoi que l'on en ait, l'idée de la matière w *).

En troisième lieu, il est un reproche beaucoup plus grave que nous devons adresser à l'énergétique : c'est d'être devenue, au moins chez plusieurs de ses partisans les plus convaincus, une théorie dynamique, exclusive de la matière. Toute la réalité cosmique se résume en un mot, l'énergie ; la matière est bannie de la physique comme un élément inutile.

" Le caracière distinctif de l'énergétique, écrit M. Ostwald, est l'abandon du dualisme qui a régné jusqu'ici entre la matière et l'énergie; celle-ci y prend la place du concept le plus général... Non seulement, la matière doit supporter le voisinage de l'énergie, comme on le voit dans les traités modernes de sciences naturelles, écrits dans un esprit de progrès, mais il lui faut céder la place sans conditions et rentrer comme une reine déchue dans son douaire, où elle s'éteindra au milieu des courtisanes de sa vieillesse ^ ^).

« La transformation de la matière en énergie, réalisée dans nos laboratoires, dit M. Le Bon, a prouvé que l'antique dualité entre la force et la matière devait disparaître ^ ^).

^) L. Poincaré, La physique moderne, son évolution, p. 69. 11 se peut que certains auteurs ne refusent l'existence subsistantielle qu'à la matière et l'attribuent à l'énergie. Nous rencontrerons plus loin cette opinion.

'^) Ostwald, L'évolution d'une science, pp. 313 et 314.

^) Le Bon, L'évolution de la matière, p. 309. Paris, Flammarion, 1910.

La sentence, on le voit, est radicale.

Avant de soumettre à un examen critique ce dynamisme nouveau et les preuves invoquées en sa faveur, il est nécessaire, semble-t-il, de fixer d'abord le sens des deux termes que l'on prétend substituer l'un à l'autre, " matière « et " énergie y^.

Qu'est-ce que la matière en théorie scolastique ?

On comprend sous ce nom toute réalité subsistante, naturellement étendue dans l'espace, douée de masse, de poids et de certaines propriétés communes, notamment, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, l'affinité chimique, les forces attractives et répulsives. Ces propriétés ont leurs racines dans le fond substantiel et lui restent indissolublement unies, bien qu'elles soient soumises à la loi générale du changement. Jusqu'en ces dernières années, les physiciens croyaient que la masse ou l'inertie n'était pas soumise à l'empire de cette loi et lui attribuaient le privilège de l'invariabilité. La théorie électronique a ébranlé cette antique conviction ; elle paraît même établir péremptoirement, à en croire certains savants, que la masse varie et s'accroît d'une manière très appréciable dans les cas de grandes vitesses se rapprochant de la vitesse de la lumière. Il est prématuré de porter un jugement définitif sur une question encore débattue. Quoi qu'il en soit de cette découverte, fût-elle même fondée, elle ne peut compromettre les destinées de la matière, ni mettre son existence en danger. Ce qui caractérise la matière, c'est l'exigence naturelle qu'elle manifeste à l'égard de ses propriétés et partant l'impossibilité pour elle d'en être totalement dépouillée. Mais rien ne nous prouve qu'il lui est essentiel de les posséder à tel ou tel degré invariable.

On dira peut-être : si toutes les propriétés, sans exception, sont susceptibles de variations, que devient le principe de la conservation de la matière ? Nous répondrons qu'il en serait de ce principe comme de tant d'autres que la science mieux informée a modifiés, élargis ou restreints.

Lavoisier qui en est T inventeur l'avait formulé au nom de l'expérience. A l'expérience de nous dire si ce principe a un caractère absolu ou s'il faut le regarder comme une loi simplement approchée.

Cependant, même dans cette dernière hypothèse, on pourrait soutenir encore, non sans raison, qu'à travers les transformations de la matièi-e et sous le faisceau des propriétés variables, persiste inchangé ce substrat indéterminé, identique chez tous les êtres, appelé par les scolastiques " matière première ^^. Malgré les vicissitudes incessantes des principes spécifiques et de leurs manifestations accidentelles, cette matière première constituerait donc la seule réalité invariable de l'univers. Bien qu'à notre avis, la masse soit l'expression directe de cette matière première et paraisse devoir participer à son privilège d'invariabilité, aucun fîiit ne nous force à la rendre indépendante de toute influence extrinsèque. Les propriétés naturelles de la matière ne relèvent pas uniquement de la nature des corps ; elles sont, dans une certaine mesure, fonction du milieu. L'affinité chimique, l'atomicité, qui comptent parmi les plus importantes, n'ont-elles pas un caractère essentiellement relatif? Est-il possible de les définir autrement que sous la forme de relations ? L'affinité n'est- elle pas abolie aux températures très basses ? Le phosphore et le potassium, cependant si énergiques, ne deviennf>nt-ils pas inertes dans l'oxygène liquide ? De même, veut-on définir l'état naturel de l'eau ? Ne faut-il pas de toute nécessité faire intervenir la température et dire : l'eau est un corps liquide, mais à la condition que sa température soit supérieure à 0^ et inférieure à 100 degrés ^). Les variations

^) L. Poincaré, La physique moderne^ pp. 118 et suiv. D'après ce physicien, la variabilité de la masse ne serait même pas une conséquence nécessaire de la théorie électronique. « On considère l'atome, dit-il, comme constitué par un centre chargé positivement, ayant sensiblement la grosseur de l'atome autour duquel gravitent les électrons ; on peut supposer que ce centre conserve les caractères fondamentaux de la matière et que les électrons, seuls, n'ont plus qu'une masse électro-

de la masse sous l'influence des grandes vitesses rentreraient donc sous la loi générale des transformations de la matière.

La seconde notion dont il importe de connaître le sens exact est celle d'énergie. Nous en avons déjà donné la définition scientifique, définition vague, imprécise à cause des éléments disparates qu'elle doit englober. Cependant, malgré qu'on en ait, cette notion d'énergie implique essentiellement, nous semble-t-il, un pouvoir d'action sinon actuel, au moins possible dans certaines circonstances déterminées. Deux corps, dit-on, maintenus à la même température possèdent de l'énergie bien qu'ils ne puissent exercer aucune action l'un sur l'autre. Soit, mais il est certain que tous les deux peuvent agir sur des corps plus froids. La chaleur qui est une forme d'énergie dégradée ou inférieure équivaut à une forme supérieure en présence d'un milieu refroidi au zéro absolu. Dans ce cas, actuellement encore hypothétique, elle serait apte à se transformer totalement en travail mécanique. Jamais, croyons-nous, on ne donnerait le nom d'énergie à une réalité qui, dans aucun cas, ne pourrait exercer une activité quelconque.

D'ailleurs que tel soit le sens vrai sinon explicite du terme " énergie ^ nous en avons une preuve dans les arguments invoqués par le défenseur attitré de l'énergétique en faveur de l'existence de différentes espèces d'énergies. Le fait, dit M. Ostwald, qui nous autorise à distinguer qualitativement les énergies cosmiques, ce sont les actions diverses qu'elles exercent sur nos organes sensoriels ^),

mapjnétique. » p. 300. « Les mesures de l'inertie des électrons, écrit M. Le Bon, n'ont porté que sur les électrons négatifs, les seuls qu'on puisse isoler entièrement de la matière. Elles n'ont pas été effectuées sur les ions positifs. Demeurant inséparables de la matière, ces derniers en possèdent la propriété essentielle, c'est-à-dire une masse constante indépendante de la vitesse. » DEvoliitioii de la matière, p. I2L Paris, Flammarion, I9I0. — Cfr. Brunhes, La dégi'adatioii de l'énergie^ p. 303. — Boucher, Essai sur l'hyper espace^ p. 113. Paris, Alcan, 1905. — Lodge, La vie et la matière^ p. 29. Paris, Alcan, 1909. ^) Ostwald, L'énergie, p. 128.

D'après le même auteur, l'espace lui-même ne doit-il pas prendre place parmi les énergies, pour le motif qu'il faut dépenser du travail pour le pénétrer ? ^)

Au surplus, la célèbre définition de Thomson ^) considérée par M. Brunhes comme la seule définition scientifique, irréprochable et complète de l'énergie ne nous faitelle pas connaître cette réalité, uniquement par les effets qu'elle peut, ou pourrait réaliser dans telles circonstances déterminées ? ^)

Les énergétistes, nous l'avons dit plus haut, nous mettent en garde contre la confusion trop commune de la force et de l'énergie. Cette distinction, très légitime d'ailleurs en mécanique, ne contredit en rien notre interprétation. Toute quantité d'énergie peut être évaluée en travail. Et le travail est équivalent au produit de l'intensité de la force par l'espace parcouru. Or, il est clair que si la force n'est ici qu'une partie de l'énergie, la raison en est que, sous le nom de force, on entend seulement l'intensité de l'action, tandis que sous le nom d'énergie on comprend l'intensité et la quantité d'action. L'énergie est donc un vrai pouvoir dynamique considéré sous son double aspect qualitatif et quantitatif, bien qu'elle ne soit pas une force au sens nïécanique du mot. En fait, toute force concrète jouit, parce que liée à la matière, de ce double caractère intensif et extensif.

*) Ostwald, Vorlesungen ûber Naturphilosophie, S. 283-284 et passim. D'après le savant allemand, l'énergétique nous donne une solution complète et facile du problème de la causalité. « En effet, dit-il, décrire un phénomène, c'est faire connaître les énergies qui subissent des changements soit dans le temps, soit dans l'espace. De même, indiquer dans quelles circonstances se produit un phénomène, revient à décrire la manière d'être des énergies présentes ». Loc. cit.^ p. 295. A notre avis, pareille solution est dépourvue de toute valeur. Le problème de la causalité n'est nullement identique à la loi des transformations et de la conservation de l'énergie. Si la description des métamorphoses subies par l'énergie peut exprimer les caractères d'un phénomène, elle ne nous fait point connaître la cause des métamorphoses constitutives du phénomène. Le problème de la causalité reste entier.

*) Thomson, Math, and Paper s y I, p. 222. — Brunhes, Z,a dégradation de V énergie., p. 268.

^) Voir Revue néo-scolastique, numéro d'août 1911, p. 357.

Au surplus, tous les physiciens en conviennent, lorsqu'il s'agit d'énergie purement mécanique soit potentielle, soit cinétique, les notions cC énergie et de imissance motrice deviennent synonymes ^), Or, ce fait suffit à lui seul à nous révéler la tendance dynamique de la théorie nouvelle.

Le sens des termes fixé, nous pouvons examiner le dynamisme énergétique.

Ce dynamisme, disons-nous, est exagéré et s'appuie sur une conception défectueuse de la nature matérielle. Il y a deux manières de classer sous l'étiquette « énergie « l'ensemble dos propriétés de la matière.

Ou bien, on considère certaines propriétés comme constitutives du pouvoir d'action qui caractérise l'énergie et les autres propriétés, soit comme moyens de mesure soit comme conditions d'activité.

Ou bien, on les regarde toutes comme des éléments constitutifs du pouvoir dynamique, ou, pour employer le langage actuel, commue facteurs d'énergie.

La première classification et l'idée dont elle s'inspire sont parfaitement conciliables avec la théorie scolastique ; elles semblent être le décalque de l'expérience. La seconde, au conti^aire, admise par l'énergétique, conduit à un dynamisme absolu. L'analyse de quelques faits élucidera et justifiera notre pensée.

Considérons l'énergie gravifique. Comme toute énergie, d'ailleurs, elle comprend deux facteurs : l'un, la quantité, représentée par des kilogrammes ; l'autre, l'intensité ou la tension, par la hauteur de chute. Leur produit exprime l'énergie gravifique.

En réalité, que contient cette énergie ? D'abord une force proprement dite, la pesanteur. Ensuite deux réalités qui ne peuvent, par elles-mêmes, exercer aucune efficience quelconque, ni faire partie intégrante ou constitutive du pouvoir dynamique. Mais toutes les deux interviennent

^) Brun h es, La dégradation de V énergie^ p. 43.

à titre de mesure de, ce pouvoir : le poids en exprime la quantité, la hauteur de chute, l'intensité. Qu'est-ce, en effet, que cette hauteur de chute, sinon la distance entre la position occupée dans l'espace par le corps suspendu et la surface du sol ? Or, cette relation de distance qui resterait identique à elle-même, s'il n'y avait entre ses deux termes, le sol et la position du corps, que le vide absolu, cette relation de distance, disons-nous, ne peut exercer aucune causalité, aucune action quelconque. Mais elle mesure et conditionne l'intensité de la pesanteur; l'expérience le prouve, la grandeur du pouvoir dynamique possédé par un corps qui tombe dans l'espace est proportionnelle à la hauteur de sa chute. A moins donc d'admettre l'espace absolu, ou de considérer l'espace comme une substance « sui generis «, indépendante des corps qui y prennent place, il nous paraît impossible d'en faire un élément constitutif de l'énergie, c'est-à-dire d'un pouvoir dynamique.

Ainsi en est-il de la masse, facteur de quantité de l'énergie cinétique.

La masse d'un corps est l'aptitude qu'il possède à réduire le mouvement qui lui est communiqué. « Si nous lançons dans l'espace avec la même dépense de travail musculaire des corps différents, ils prendront des vitesses différentes. Nous attribuons la plus grande masse au corps qui prend, dans ces conditions, la plus petite vitesse « ^). La caractéristique de la masse est donc son pouvoir réducteur ou sa résistance au mouvement communiqué, mais cette résistance inversement proportionnelle au carré de la vitesse, est essentiellement passive. L'impulsion donnée au corps n'est donc nullement détruite, elle reste tout entière dans le corps, mais le mouvement local qui en résulte est d'autant moins intense que la quantité de matière est plus grande. A raison de sa nature essentiellement passive, la masse ne peut donc jamais devenir un pouvoir dynamique.

*) Ostwald, L'énergie, p. 163.

A quel titre intervient-elle dans la formule de l'énergie cinétique ? A titre de mesure du pouvoir d'action dont elle exprime exactement la quantité.

Ainsi en est-il enfin de ce que M. Ostwald appelle, énergies de surface, de volume, de forme, d'étendue.

Il résulte de ces considérations que, s'il y a dans la nature matérielle de vrais éléments dynamiques, tels la chaleur, la pesanteur, l'électricité, etc., il y en a d'autres dépourvus, au contraire, de toute activité, mais liés intimement aux premiers dont ils conditionnent l'action ou tout au moins en mesurent soit la quantité, soit l'intensité.

Ainsi compris, le dynamisme du monde matériel est un dynamisme modéré, où se côtoient constamment la passivité et l'activité, l'élément qualitatif et quantitatif. Le terme « énergie » conserve assez d'élasticité, sans doute, pour envelopper l'ensemble de ces éléments divers, à condition toutefois d'attribuer à chacun d'eux son rôle naturel, c'està-dire, aux uns un pouvoir dynamique, à d'autres le rôle de mesurer ce pouvoir, à d'autres enfin celui d'en conditionner l'activité. En réalité, toutes les propriétés, sans exception, remplissent à l'égard de la dynamique de l'univers, l'une ou l'autre de ces fonctions.

A rencontre de ces faits, certains énergétistes regardent l'ensemble des réalités corporelles comme autant d'éléments constitutifs des pouvoirs dynamiques de la nature, ce qui conduit, avons-nous dit, à un dynamisme absolu. Or, rien n'autorise pareille conception, ainsi que le prouve l'examen des preuves invoquées en faveur de cette théorie.

Tout corps solide, dit-on, a une forme déterminée. Si on le soumet de tous côtés à une pression, son volume diminue d'une quantité très petite, sans doute, mais cependant mesurable. Si l'on fait cesser la pression, il reprend son volume primitif. Le corps solide possède donc une véritable énergie de volmne. En effet, pour changer le volume du corps, il faut dépenser du travail, et lorsque le corps reprend son volume primitif, il cède exactement autant de

travail qu'il en a absorbé précédemment. La pression est le facteur d'intensité de l'énergie de volume, la grandeur du volume est le facteur de quantité ^).

Que vaut cet argument ?

Qu'il faille exercer une pression sur un corps solide pour en diminuer le volume, c'est un fait incontestable. Mais quelle conclusion tirer de ce fait ? Deux hypothèses s' offrent à nous.

Ou bien le volume comme tel constitue une énergie, un vrai pouvoir dynamique.

Ou bien le volume n'est ni une force, ni une énergie ; mais pour en conserver la grandeur, le corps possède des forces de résistance qu'on ne peut vaincre sans travail.

Les énergétistes semblent admettre la première hypothèse. De quel droit? L'étendue appartient à la quantité continue permanente; elle prend le nom de volume réel lorsqu'on la considère à l'état concret où elle est toujours douée d'une triple dimension. A raison de son étendue, le corps est simplement répandu dans l'espace, ou plutôt, il y occupe une place. Or, cette idée d'étendue n'exprime aucune activité quelconque, ni du corps sur lui-même, ni du corps sur ses congénères ; elle désigne un état, sans plus. D'autre part, on comprend que sans être lui-même une énergie, le volume apparent requiert, pour maintenir son intégrité, la mise en œuvre de certaines forces de résistance ; il est en effet fonction des forces attractives et répulsives qui s'exercent entre les particules constitutives du corps, et aussi de la pression du milieu. Toutefois, redisons-le, ces énergies tutélaires de l'intégrité du volume ne s'identifient pas plus avec lui que la police ne s'identifie avec la maison qu'elle protège.

En second lieu, la grandeur du volume, dit- on, est un facteur de quantité, et de ce chef, elle constitue un élément essentiel de l'énergie.

') Ihid., p. 155.

Ici réapparaît la même confusion. Si l'on veut comprimer un volume, la dépense de travail doit être d'autant plus grande que le volume est plus considérable. Suit-il de là que le volume est de l'énergie? Nullement, le fait s'explique avec la même facilité, si la grandeur quantitative du volume mesure la grandeur quantitative des forces contenues dans ce volume. Dans un corps homogène, par exemple, il est naturel que la quantité des forces attractives et répulsives répandues de la même manière sur toute la masse du corps, soit proportionnelle à la grandeur du volume, bien que ces forces en diffèrent essentiellement.

Le volume, on le voit, ne constitue ni l'intensité, ni la quantité d'aucune énergie ; il nous permet seulement de mesurer la grandeur quantitative des forces de résistance qu'il contient.

Le dynamisme professé par les énergétistes accorde donc à la nature matérielle un pouvoir dynamique exagéré, ou plutôt il étend ce pouvoir à de nombreuses propriétés qui en sont réellement dépourvues.

Il va plus loin et aboutit avec M. Ostwald à la négation de la matière.

On donne, dit-il, le nom de matière à tout ce qui se révèle à nos sens comme un complexus de trois propriétés fondamentales, inséparables, l'étendue, le poids et la masse. Or, ces trois propriétés sont trois facteurs d'énergie dont l'union est indispensable pour que les réalités de ce monde puissent constituer les objets de notre expérience. Dépouillé de son étendue, le corps devient imperceptible ; privé de sa masse, il prendrait une vitesse infinie sous l'influence de la plus petite impulsion mécanique ; dépourvu de poids, il ne pourrait rester à la surface du sol. Avec pareil corps, nous n'aurions plus de relation possible. Si donc ces trois pro-

^) Ostwald, U énergie^ pp. 163, 169. Dévolution dhme science^ pp. 441 et sujv. — Vorlesungen tiber Naturphilosophie^ S. 169-170, 173, 238 etc..

priétés représentent le contenu intégral de la notion de matière, si d'autre part, ces mêmes propriétés sont des facteurs ou éléments constitutifs de l'énergie, la matière est, d'évidence, un élément de superfétation ^). Telle est la conclusion du savant allemand, tel est l'unique argument dont il se réclame.

Nous venons de voir ce qu'il faut penser de la conception dynamique de ces trois propriétés fondamentales, l'étendue, le poids et la masse, quelles importantes réserves il y a lieu d'y apporter. Examinons donc l'essai de démonstration tenté par M. Ostwald.

Nous le concédons volontiers, nos relations sensibles avec les corps disparaîtraient si les trois propriétés mentionnées n'étaient constamment et indissolublement unies. Ce fait est péremptoirement établi par l'auteur de l'énergétique. Seulement, il reste une question préalable et de toute première importance à résoudre, savoir : pourquoi et comment ces propriétés dont l'indissoluble union conditionne notre connaissance sensible des corps, sont-elles en réalité, toujours unies ? Quel est le lien qui les attache les unes aux autres ? M. Ostwald ne se pose point cette question et ne veut même pas qu'on la soulève ^). Nous ne pouvons percevoir, dit-il, que les espaces où ces trois énergies se trouvent groupées. D'accord, cependant le fait de leur indissoluble union, n'étant ni passager, ni accidentel, mais permanent et universel demande une cause appropriée. Cette cause, cette raison explicative n'est-ce pas précisément la substance matérielle qu'on prétend éliminer ? Considérez, en effet, la masse, le volume, le poids comme des manifestations naturelles d'un même fond substantiel et vous concevrez non seulement pourquoi ces propriétés sont

^) Ostwald, Vorlesungen iiber Natur philosophie^ S. 181. « Die Sache liegt also tiicht, dass man fragen muss : Warum kommen dièse verschiedenen Energien immer in denselben begrenzten Ràumen den Kôrpern zusammen vor? Sondern man muss sagen : nur von den Ràumen \vo sie zusammen vorkommen, haben wir Kunde ».

groupées, mais aussi pourquoi elles doivent l'être. La substance les exige parce qu'elle en est la source et l'origine. En dehors de cette hypothèse, quelle raison invoquer? Nous n'en voyons pas.

Il y a plus ; l'hypothèse de la substance sort du domaine des hautes probabilités pour devenir une certitude, dès qu'on rend au concept de la matière toute son ampleur. Le savant allemand lui donne pour contenu l'étendue, la masse et le poids ; l'expérience, elle, y découvre des richesses autrement variées. A ce concept de matière correspond, en efïet, un groupement très complexe de propriétés ; les unes d'ordre mécanique, notamment la masse, le poids, l'étendue, les forces attractives et répulsives ; les autres d'ordre physique, tels l'électricité, le magnétisme, la lumière, la chaleur ; d'autres, enfin, se rangent sous le nom générique d'affinité chimique. Or, ce faisceau de propriétés si variées, toujours indissolublement unies entre elles, si solidaires l'une de l'autre qu'elles constituent pour chaque corps un signalement infaillible, pareil faisceau, disons-nous, n'est-il pas un signe révélateur certain de la substance matérielle ? Supprimer cette source substantielle commune pour attribuer à chacune des propriétés une existence indépendante, n'est-ce pas s'interdire toute explication du lien constant qui les unit, des caractères spéciaux qu'elles revêtent dans chaque espèce de corps ?

Au surplus, il faut bien choisir: ou n'admettre pour chaque corps qu'une substance et considérer toutes les propriétés comme autant de modalités ou d'aspects objectifs de cette substance ; ou substantialiser chacune des qualités corporelles et leur accorder une existence isolée, ce qui est condamné par l'expérience.

En réalité, au lieu de conduire à la suppression de la matière, l'énergétique bien compriee nous aide à la mieux connaître. Elle nous montre que notre connaissance du monde sensible est conditionnée par le groupement indissoluble d'un certain nombre de propriétés. Du même coup,

elle nous invite à rechercher la cause de ce groupement persistant à travers les vicissitudes de la matière et ainsi nous conduit à la cause substantielle dont ces énergies sont les instruments naturels.

Avec une précision remarquable, elle a mis aussi en relief les facteurs qui interviennent dans chaque espèce d'énergie, l'un le facteur de quantité, l'autre le facteur d'intensité. En fait, ces éléments énergétiques ramenés à leur véritable rôle, expriment fidèlement les divers aspects de la matière et nous font même soupçonner la dualité de ses principes constitutifs : la matière première, principe de quantité, d'extension, de passivité ; la forme substantielle, principe d'activité ou même d'intensité.

Enfin, la théorie nouvelle nous met en garde contre l'identification de l'énergie et de la force. La raison en est que, pour ranger sous le concept de l'énergie toutes les réalités de ce monde, elle doit étendre le sens vulgaire et obvie de ce mot qui pour tous est synonyme du pouvoir dynamique. Ainsi élargi, il comprend non seulement les qualités actives, les forces vraies de la matière, telles l'électricité, la chaleur, etc., mais des réalités dépourvues de toute causalité efficiente, aptes cependant, soit à conditionner l'exercice des forces, soit à en donner la mesure, notamment, l'espace, l'étendue, la quantité. Elle exagère sans doute le rôle de ces dernières p'ropriétés en en faisant des constitutifs du pouvoir dynamique ; par contre, elle confirme l'une des doctrines les plus essentielles du thomisme : savoir, que malgré la diversité et l'opposition parfois apparente de ses propriétés, chaque être matériel forme un tout naturellement destiné à l'action.

En somme, nous retrouvons sous le concept d'énergie tout le contenu de notre vieux concept de matière. Pour nous, en effet, redisons-le, la matière est un tout complexe, riche en éléments qualitatifs et quantitatifs, en principes d'action et en éléments dépourvus par eux-mêmes de tout pouvoir dynamique ; en éléments passifs et actifs, intime-

ment liés entre eux et appelés pour ce motif à intervenir à des titres divers dans toute activité corporelle.

Le dualisme entre l'énergie et la matière que le savant allemand combat avec une extrême violence est donc un dualisme absolument étranger à la théorie scolastique. Les concepts d'énergie et de matière sont même si peu opposés, qu'ils peuvent se substituer l'un à l'autre, pourvu qu'on donne à l'énergie sa vraie signification ; quant aux deux facteurs énergétiques, on les retrouve aussi bien dans le fond substantiel que dans l'ensemble des propriétés.

M. Ostwald, il est vrai, dépeint la matière sous des traits qui semblent exprimer un véritable dualisme: «A l'exemple d'Aristote, dit-il, on se représente d'habitude la matière comme une chose indifférente, dépourvue par elle-même de propriétés et sur laquelle les propriétés en question sont fixées de quelque manière spéciale. Une pareille conception était peut-être nécessaire tant qu'on regardait les propriétés comme quelque chose de fortuit ou d'arbitraire qui aurait aussi bien pu être tout différent » ^).

Quoi qu'en pense le savant allemand, cette conception n'est ni d'Aristote, ni des scolastiques ; elle caractérise le mécanisme. L'homogénéité de la matière, son essentielle passivité, son indifférence absolue à l'égard de ses propriétés réduites au mouvement local, tel fut toujours le dogme fondamental de ce système. Au contraire, la clef de voûte de la théorie aristotélicienne est l'hypothèse des natures spécifiques suivant laquelle la substance est le principe et la source de toutes ses propriétés. L'opposition peut- elle être plus radicale ?

Abordons enfin une dernière conséquence que certains auteurs ont tirée de l'énergétique, savoir, la conception moniste de l'univers.

Le concept d'énergie s'étend à tous les phénomènes de ce

^) Ostwald, V énergie^ p, 170.

monde. Les formes de l'énergie sont nombreuses et se distinguent nettement l'une de l'autre. Qui nous dit cependant qu'une seule et même réalité fondamentale ne puisse revêtir des aspects divers ? L'univers entier ne serait-il pas une énergie répandue dans l'espace et le temps, ou plutôt comprenant dans son unité synthétique l'espace et le temps ? Les formes variées que nos sens nous représentent ne sont-elles pas les phases successives de la transformation continue que subit l'énergie, sans cesser d'être elle-même, sans perdre son essentielle unité ? Telle est l'opinion moniste professée par M. Ostwald : « La substance, dit-il, ou la chose qui existe, c'est l'énergie. L'accident ou la chose qui est différenciée, c'est encore l'énergie... L'énergie comprend donc tout le réel « ^).

De quels faits se réclame ce monisme ?

Le savant allemand n'en invoque qu'un seul : la transformation des énergies les unes dans les autres, transformation réglée elle-même par la loi de la conservation de l'énergie. « La possibilité, dit-il, d'une pareille « description « de la nature ne put être imaginée que lorsqu'eut été découverte la propriété générale que possèdent les différentes formes d'énergie, de pouvoir se transformer les unes en les autres « ^). A cette condition seulement peut se concevoir la persistance d'une même réalité fondamentale à travers ses multiples métamorphoses.

Cet essai de preuve soulève deux questions : Cette transformation est-elle, comme l'insinue M. Ostwald, un fait scientifique ? Dans l'affirmative, implique-t-elle la conséquence qu'on en tire ?

D'abord, nul homme de science n'oserait, croyons-nous, élever à la hauteur d'un dogme ou d'une vérité scientifique la transformation réciproque des forces ou énergies.

*) Ostwald, Vorlesungen iiher Naturphilosophie, S. 146, 147, 377, ') Ostwald, L'énergie, p. 119.

M. L. Poincaré, par exemple, n'y voit qu'une hypothèse vraisemblable. « Il est naturel, dit-il, de supposer que ces apparitions et ces disparitions équivalentes correspondent à des transformations et non à des créations et à des destructions simultanées ; l'on se représente ainsi que l'énergie prend des formes différentes... capables de se changer les unes dans les autres, mais de façon que la valeur quantitative en reste toujours la même « ').

Ailleurs, lorsqu'il applique cette hypothèse à l'énergétique, il devient même peu sympathique à son égard. « Cette manière excessive d'envisager les choses, ajoute-t-il, peut séduire par son originalité, mais elle paraît quelque peu insuffisante, si, après avoir énoncé des généralités, on veut serrer de près la question. En tous cas, cette conception dépasse l'expérience « ^).

Pour M. Le Bon, la théorie moderne de la transformation des diverses formes d'énergie semble n'être qu'une illusion résultant de ce qu'on a choisi pour les mesurer, une même unité, le travail évalué en kilogrammètres ou en calories. ^ Les transformations, dit-il, sont apparentes, analogues à celle de la monnaie en marchandises. Avec une pièce de 5 francs, on obtient un mètre d'étoffe de soie, mais personne ne suppose que l'argent dont se compose la pièce de monnaie s'est transformé en soie... Les forces de la nature ne se transforment pas ?' ^). « Quand du mouvement ou de l'électricité produisent de la chaleur, cela ne signifie-t-il pas qu'avec des moyens dissemblables on arrive à obtenir les variations d'équilibre moléculaire d'où résulte la chaleur ? « '^j

Cette critique d'ailleurs n'est pas neuve. Elle avait été formulée déjà par Hirn en termes non moins énergiques ; « On a coutume d'affirmer, écrit le physicien français, que

^) L. Poincaré, La physique moderne^ p. 66. ') Loc. cit., p. 66.

^) Le Bon, L'évolution des forces, p. 65. *) Loc. cit., p. 66.

toutes ces formes se transforment les unes dans les autres. Il est beaucoup plus correct et plus libre de toute hypothèse de dire que quand l'une se manifeste, l'intensité de l'autre s'abaisse proportionnellement... Il y a équivalence quantitative au point de vue des effets produits, mais pas un fait, pas le plus minime d'entre eux ne nous autorise à affirmer ou à nier que la lumière, la chaleur, l'électricité doivent être rapportés à un même principe « ^).

D'autres auteurs, tels M. Picard ^) et M. Mach ^) luimême considèrent aussi comme très discutable l'hypothèse de la transformation mutuelle des énergies.

On le voit, l'accord entre les physiciens est loin d'être établi. La cause de ces hésitations se laisse facilement deviner : il ne s'agit plus d'un simple fait, mais de l'interprétation d'un tait. En réalité, les phénomènes se succèdent les uns aux autres de manière que l'un compense toujours exactement l'effacement de l'autre ; mais l'expérience ne nous dit point quelle relation il faut établir entre les deux : l'un se substitue-t-il à l'autre ? L'un se transforme-t-il en l'autre ? Ou enfin, l'un produit-il l'autre à ses dépens ? Du point de vue purement scientifique, ces trois hypothèses sont admissibles : elles expliquent d'une manière suffisante la loi d'équivalence qui régit la succession des formes d'énergie.

Il est donc arbitraire de choisir avec M. Ostwald, et cela en vue de justifier le monisme, l'hypothèse des transformations mutuelles.

Bien plus, à l'examiner dans ses détails, cette hypothèse nous parait même inintelligible.

Prenons un exemple. L'énergie gravifique, dit-on, peut se transformer en chaleur. Ainsi que le prouvent les célèbres expériences de Joule, la chute d'un poids de 425 kilogr.,

^) Hirn, Analyse élémentaire de P univers, pp. 326 et suiv. ^) Picard, La science moderne et son état actuel, p. 130. ') Mach, La mécanique, p. 470.

placé à la hauteur d'un mètre, peut élever d'un degré la température d'un kilogramme d'eau. Or quels sont dans cette énergie gravifique les éléments susceptibles de se transformer en énergie calorifique ?

Est-ce le poids du corps suspendu dont la chute produira la chaleur ? Nullement. Le corps conserve son poids, aussi bien au contact du sol, que dans la position immobile où il était retenu.

Est-ce la distance qu'il va parcourir en tombant ? La distance n'est qu'une simple relation entre deux situations spatiales. Que l'on suppose entre ces deux termes le vide absolu ou un milieu matériel, la distance reste identique à elle-même. Quelle est donc dans cette relation de distance la réalité transformable ? On n'en voit aucune.

Est-ce peut-être la vitesse avec laquelle le corps franchira cette distance ? Pas davantage. La vitesse est une relation entre l'espace parcouru et le temps consacré à le parcourir. C'est un mode de succession de positions spatiales. On se demande donc avec raison, quel est de ces deux termes de la relation, espace et temps, celui qui peut se transformer en chaleur ?

Est-ce enfin le mouvement local dont le corps est animé au terme de sa chute ? Quelle que soit la réalité du mouvement, il est clair qu'il aura complètement disparu au moment où le corps reposera sur le sol. D'autre part, avant cet instant, le corps n'a rien pu transmettre de son mouvement passé pour le motif que toutes les positions antérieures, constitutives de ce mouvement, avaient été successivement abandonnées sans retour.

Analysez tous les facteurs de l'énergie gravifîque, poids, mouvement, espace, vitesse, vous n'en trouverez aucun qui puisse, moyennant certaines métamorphoses, constituer l'énergie calorifique.

Et cependant, s'il s'est produit une transformation et non une création, il faut bien que, sous les modalités propres à la chaleur, se retrouvent intégralement conservés certains

éléments d'énergie ayant appartenu à l'énergie de gravitation .

A notre avis, la transformation de pareils éléments est une chimère. La vérité est que, d'une part, on mesure l'intensité et la quantité de la pesanteur au moyen de facteurs qui sont distincts d'elle ou qui peut-être la conditionnent, tels l'espace, la vitesse, le temps, et que, d'autre part, la pesanteur provoque par son action l'éveil d'une autre force équivalente, par exemple, la chaleur dont on exprime aussi l'intensité et la quantité par des étalons étrangers à cette force, à savoir, un poids d'eau et une hauteur thermométrique. Mais toute action étant toujours suivie d'une réaction égale et contraire, la cause excitatrice s'efface et disparait dans la mesure ou l'autre se développe.

Enfin, ajoutons-nous, l'hypothèse des transformations énergétiques, fût-elle même fondée, n'emporterait pas encore avec elle la preuve du monisme.

La chilnie nous donne à ce sujet de précieux renseignements. L'hydrogène et l'oxygène constituent des espèces chimiques nettement différenciées. Par leur combinaison, ils se transforment en une espèce nouvelle qui est l'eau. A son tour, sous l'influence de la chaleur ou du courant électrique, l'eau se tran forme en ses éléments générateurs, l'hydrogène et l'oxygène. Dans ces deux cas, il se produit une véritable transformation d'espèces chimiques. Or, supposez que les deux corps simples, l'hydrogène et l'oxygène soient deux êtres de nature distincte, deux substances indépendantes ; supposez encore que l'eau, en laquelle ils viennent se fondre, soit un h^oisième être essentiellement différent des corps dont il résulte. Pareilles suppositions ne seront-elles pas conciliables en tous points avec l'hypothèse des transformations mutuelles? Assurément. Notre intelligence n'éprouve aucune difficulté à concevoir cette fusion, au terme d'un travail de nivellement, de deux corps hétérogènes en un corps nouveau qui soit leur substitut. Au contraire, la trans-

formation revêt un sens bien plus profond et plus vrai, lorsqu'elle se réalise aux dépens de diverses substances. Si donc la substitution d'une pluralité d'êtres à la substance unique des énergétistes, se concilie sans peine avec la loi des vicissitudes de la matière, la théorie moniste ne peut être qu'une théorie gratuite et arbitraire.

D'ailleurs, les faits d'expérience- interne et externe condamnent la réduction de tous les êtres à la substance unique et universelle de l'énergétique.

Parmi les faits qui s'imposent à notre conscience, il n'en est point de plus impérieux que le sentiment de notre individualité, de notre personnalité. Toutes nos actions, qu'elles se déroulent dans la partie matérielle de notre être, ou qu'elles se manifestent dans la sphère plus élevée de l'intelligence et de la volonté, sont rapportées, et cela en vertu d'une loi à laquelle il nous est impossible de nous soustraire, à ce moi individuel et personnel qui est le nôtre. Non seulement notre conscience distingue notre être de tous les autres ; elle l'oppose à tous ses congénères comme un bien privé, intangible, inaliénable.

Si, d'autre part, nous jetons les regards sur le monde qui nous entoure, nous découvrons aussi, sous le terme collectif de nature, une multitude de centres d'activité indépendants, doués chacun de tous les caractères d'une substance individuelle. Chaque corps, en effet, possède ses tendances particulières, ses modes d'action. Tandis que les uns subissent des métamorphoses profondes, les autres restent figés dans une immobilité complète et témoignent d'une indifférence absolue à l'égard des mouvements de leur voisinage. Tels semblent concerter leurs activités dans la poursuite d'un même but, tels autres se livrent à une lutte incessante dont l'aboutissement final est la réalisation d'êtres nouveaux aux dépens d'êtres disparus. Bref, sur le vaste champ de la nature, les rapports mutuels des agents physiques comme aussi l'ensemble de leurs traits respectifs

demeurent inexplicables, si chacun de ces agents ne jouit pas d'une vraie individualité substantielle.

Quelle peut donc être l'origine de pareil monisme, si manifestement opposé aux données de l'expérience ?

Il provient, croyons-nous, d'une confusion entre l'ordre idéal et l'ordre réel. Pour avoir groupé sous un même terme « énergie « toutes les réalités de l'univers, on s'est imaginé que l'unification ou la réduction à l'unité, faite dans le concept, s'était du même coup réalisée dans le monde externe. En d'autres termes, on a cru que toute représentation intellectuelle doit être le décalque fidèle du réel expérimental et que toutes les propriétés de l'une se trouvent intégralement dans l'autre. Telle est l'erreur primordiale du monisme énergétique ^). La vérité est tout autre. Bien qu'objectif, le concept a pour caractère propre et essentiel de représenter les choses réelles d'une manière abstraite, c'est-à-dire sans ces multiples notes individuelles qui particularisent les êtres, les distinguent les uns des autres et ainsi les multiplient et même parfois les spécifient.

Nous avons examiné les différents aspects cosmologiques de l'énorgétisme. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de nous demander quelles relations il y a lieu d'établir entre ce dynamisme nouveau et la conception de la nature érigée autrefois en système dynamique par Boscowich, Kant, Palmieri, Carbonelle, etc.

Si on néglige les divergences d'ordre secondaire, le dynamisme philosophique dont nous venons de nommer les représentants les plus autorisés, se résume en quelques propositions : 1° Toutes les réalités cosmiques sont essentiellement destinées à l'action ; elles constituent des pouvoirs dyna-

') F. Klimke, Der Monismiis und seine philosophischen Grundlagen^ S. 107. Herder, Freiburg im Breisgau, 1911. «Die Einheitlichkeit, dit-il, ist nur im Gebrauche des Wortes « Energie » ; im Grunde gibt es so viele Energienformen, als wir Erscheinungen in der Natur beobachten. »

iniques, c'est-à-dire des forces. 2° Ces forces sont simples, inétendues, mais par leur action simultanée sur nos organes sensoriels, elles produisent en nous l'illusion de l'étendue. 3° Une conséquence nécessaire du système est l'action à distance. Il est clair que des éléments simples, non composés de parties ne peuvent se toucher sans se confondre en un point mathématique. Sous peine de supprimer l'étendue môme phénoménale, il faut donc les supposer à distance les uns des autres, hypothèse qui rend impossible l'action au contact. Il y a cependant des dynamistes qui se refusent à admettre ce mode d'activité, préférant sacrifier la logique aux enseignements de l'expérience.

Or, de ces trois principes, le premier, seul, caractérise l'énergétique.

Sans doute, les énergétistes s'abstiennent de porter un jugement sur la nature même de l'énergie, et se bornent à décrire quelques propriétés en apparence expérimentales, notamment son caractère positif, sa transformabilité, sa conservation en dépit des changements dont elle est le sujet. Il reste indéniable qu'ils attribuent à tous les modes d'énergie un pouvoir dynamique sinon actuel, au moins conditionnel, dont font partie les éléments les plus disparates, tels la pesanteur, l'espace, le volume, l'étendue, la chaleur, etc. De ce point de vue, l'accord avec l'ancien dynamisme est donc complet : pour les deux systèmes, l'univers est un toyer de principes d'activité.

Quant aux autres idées principielles, il existe entre les deux théories des différences profondes.

Selon le dynamisme ancien, toutes les forces ou pouvoirs dynamiques sont simples, inétendus. Pareille affirmation ne se rencontre ni en fait, ni en droit dans l'énergétique.

D'abord nul, à notre connaissance, n'a tenté de déterminer la manière d'être des facteurs intensifs ou quantitatifs de l'énergie. Ces facteurs sont-ils simples, sont-ils disséminés dans l'espace ? Cette question, la théorie nou-

velle s'interdit de la soulever, à plus forte raison, de h résoudre.

Dira-t-on qu'à défaut de toute affirmation explicite, ridée même de force ou de pouvoir dynamique emporte avec elle l'idée de simplicité et partant nous indique quelle doit être l'attitude des énergétistes à l'égard de l'étendue ! Tel n'est pas notre avis. Le concept de " force ^ nous représente uniquement une énergie capable de produire certains eiFets ; mais comme tel, il ne nous révèle pas le mode d'être naturel suivant lequel ce pouvoir d'action se trouve réalisé. Que la force existe sous forme d'un point mathématique, qu'elle occupe une portion déterminée do l'espace, son concept n'en est pas moins étranger à toutes ces relations spatiales. De là son aptitude à désigner des énergies réellement étendues, telles les forces physiques, soit à exprimer des forces d'une nature éminemment simple, entre autres, l'intelligence et la volonté.

Le second principe du dynamisme ancien n'est donc pas une conséquence nécessaire du premier. Aussi, sans renoncer à l'idée maîtresse de leur théorie, les énergétistes peuvent, d'après leur préférence personnelle, douer d'étendue leurs éléments dynamiques ou en affirmer la simplicité.

Quelle est enfin leur attitude à l'égard de l'action à distance, troisième principe du dynamisme ?

A raison de leur méthode, les énergétistes n'ont pas à se soucier du mode d'activité des diverses énergies. Mais de même qu'il leur est permis, en restant fidèles à la doctrine fondamentale de leur théorie, d'attribuer l'étendue aux facteurs d'énergie, ainsi il n'y a pour eux aucun illogisme à se déclarer les adversaires convaincus de l'action à distance. Les dynamistes, nous l'avons dit, n'ont point cette liberté. Une fois posé le principe de l'inétendue des forces, la logique même des choses les force à se prononcer pour l'impossibilité de l'action au contact.

En résumé, on ne découvre entre l'énergétique et le dynamisme qu'une seule idée commune : la conception

Louvain. - Imprimerie Nova et Votera, rue de Tirlemont, 136-138

J. Claes, directeur.

L'Energétique et la théorie .N9 scholas tique

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