‹ L'énergétique et le mécanisme au point de vue des conditions de la connaissanceChapitre 23 sur 36 · J6 I/KXERGÉTIQUE ET LK MECANISME · texte numérisé non relu

J6 I/KXERGÉTIQUE ET LK MECANISME

nomîe de la pensée ; mais cette réduction des phénomènes les uns aux autres est formellement . proscrite par l'énergétique et n'existe que dans le mécanisme. Or, le nerf de la dérivation et de la déduction, et ce qui la rend économique, c'est certainement le principe d'identité, et son application continuelle. I^e principe d'économie de la pensée est donc, en tant que principe directeur de la connaissance scientifique, beaucoup moins nouveau qu'il n'en a l'air. Le mot est nouveau et a ajouté d'ailleurs à la chose une précision et une limitation bien intéressantes. Mais la chose, à la considérer d'une façon très générale, est très ancienne, car le principe d'identité est la première loi que la philosophie grecque ait nettement dégagée des démarches de la pensée théorétiquc, Aussi est-il incontestable que la théorie physique, comme toute théorie, comme toute science, comme toute connaissance, estgràce à la synthèse qu'elle recouvre et h la possibilité de déduction qu'elle cache, une économie de pensée. Et à ce point de vue la théorie mécaniste, c'est-à-dire la théorie physique, depuis la Renaissance n*a aucun désavantage vis-à-vis de la théorie énergéli(fue.

o. — Mais pour être une économie de la pensée, (*t pour l'avoir toujours été, notamment depuis le xvr siècle, la tiiéorie physique ne doit-elle être que c(*la, et navoir d'autre propriété ou d'autre

LES LllIlTES HL L k\Ll\iiEll>UE i\Z

utilité ? La plupart des savants m* m»iiI pas (Jr c i.( avis. Ils prétendcut qui- la lln'urit- rsl avant fuiil un instrument de déco 11 v«.* ri r. Inr muoeption d»la théorie pliysiquo. ast^ez fréipicin nient «'xpusOtà notre époque, ne fait-elle jias d«* rrltr thé* ni' un élément de travail. d«»nt 1 nl.jrrtivit/^. la ct-nformité aux phénomènes naturels iinpoi-ti.iit peu. poyrvH qu'il suîrfîère i\{:s vues nouvelles et qu il pousse toujours plus hiin nos iuv«'>tiL^itions. Si cela est vrai, ce quil y a di* j»lus inipHi-tanl dans la tliéorie, ce serait moins >a valeur systéinatisatrîce, sa vertu d'exjiosition de la vérité, que sa valeur créatrice, sa vertu d'invention. La théorie. œuvre de l'imagination, devrait tonjour^ehi-rclur à devancer sur le chemin de Ihypothése. le raisonnement rigoureux et précis, ouvrir des aperçu> nouveaux, féconds l'n ern*ur> san*^ doute, niais aussi féconds en vérités, puisque rOt toujours au milieu d'erreurs sans nombre que Ion s'est approché de la vérité.

Historiquement au r(%sle. bA> nous apparaissent bien le rôle, (»t lutihté essentielle des théories physiques. Toutes les irrandes découvertes ont été faites, non à l'aide d'expériencrs pour voir, mais d'expériences diriiiréi's par de ,trran(l(\s théories. Ces expériences ont été la plupart du lcm[)s subordonnées étroilenieni à la théorie. Kl même la théorie a prévu quehpies-uns iU^^ résullats les plus féconds de Texpérience. C<^ ir(\sl [)as un d(îs

118 L ÉNEUGÉTlgUE ET LE MÉCANISME

moindres litivs du mécanisme que Timmeiise (|uantilé (r(\\péi*iences qu'il a provoquées, et Tample moisson de résultats qu'elles ont fournie. (Chaque })as on avant, dans la science a été précédé d'un progrès dans les théories mécanistes. Kt les expériences (jui forment le contenu de la jiliysique expérinuMitale sont toutes historiquement des expériences de vérification, et de vérilication d'une hypothèse mécaniste. Toutes les découvertes de l'optique ont été subordonnées à deux théories mécanistes, la théorie de l'émission vX celle de l'ondulation, et à leur rivalité. Faut-il rappeh^r que la théorie de Maxwell a provoqué l(\s expériences de Hertz et de Zeemann, et que ces expériences sont en somme des vérifications {\o la théorie de Maxwell ?

Aussi n'est-il pas étonnant que les savants qui ont analysé h)gi(jucment les conditions de la science» (expérimentale aient énoncé comme une (his plus importantes la nécessité de l'hypothèse théoricpuî. L'idée préconçjue de Claude Bernard, la suggestion de l'imagination, dans l'induction, sont d(»venues des lieux communs de la logique inductive contemporaine.

A un point de vue moins banal et plus approfondi, 11. Poincaré a montré combien la physique théori(jue tenait étroitement à la physique expériin(Mitale — jusqu'à en être une simple promotion — et comment les principes ou les grandes

LKS LIMITES DK L ENEUGETISME ilO

liypollièsos n'avaient à son avis de raison d'être que leur fécondité sur le terrain expérimental. Là est le véritable critère de leur validité, le titn* imprescriptible de leur légitimité. Un principe, une théorie (car tout principe entraîne une théorie, et toute théorie postule des principes) ne sont admissibles qu'autant qu'ils suggèrent des expériences nouvelles, et que ces expériences apportent des résultats nouveaux. Ainsi la physique théorique sort de la physique expérimentale et y ramène ^ Ou, plus exactement, il n'y a lieu de les distinguer Tune et l'aulro que par abstraction. Elles • sont deux moments inévitables, ou deux phases inséparables de la même méthode. La théorie, au fond, c'est la part de l'esprit dans la science, c'est l'activité créatrice, surtout lorsque théorie et hypothèse sont pr(\squ(î termes synonymes; et qui songerait aujourd'hui à supprimer la part de l'esprit dans la physique ? Qui parlerait encore de l'empirisme absolu que l'on a voulu attribuer à certains savants, îi Newton et à Magendi, par exemple, et bien à tort : car un savant peut-il avoir la prétention de supprimer la recherche, donc les créations de. l'esprit et de l'imagination ? Aujourd'hui, plus que jamais, l'hypothèse est partie intégrante de la méthode (expérimentale.

i. Cf. II. Poiiicaré, Science el llypoUiàse {passint).

120 L ëNëHGETIQUë ëT le MECANISME

6. — Or, c'est pour faire de la théorie un répertoire, et seulement un répertoire, que Rankinc, Macli, Ostwald, Duliem, ont imaginé et perfectionné la théorie énergétique. Ils ont voulu, le créateur Rankinc le dit d'une façon bien nette, éliminer toute hypothèse de la systématisation, être purement abstractifs, extraire du connu les seules généralités qu'il autorise. Par cela même la physique théorique qu'ils construisaient ne pouvait aider à la découverte que d'une manière accidentelle et indirecte : par un heureux hasard.

La nature de la construction énergétique entraînait d'ailleurs cette conclusion, en bonne logique. La découverte dans les sciences physico-chimiques, est toujours le résultat d'une expérience. Une expérience est évidemment une suite de perceptions. Cette suite de perceptions ne se présente pas par une chance fortuite dans un laboratoire ou dans la nature. 11 faut l'avoir préparée, y avoir (c pensé longtemps ». Si on veut préciser cette (( longue* patience » on peut dire qu'il a fallu (( imaginer beaucoup ». L'histoire d'Une découverte est toujours un agencement d'images. Les idées n'ont de valeur qu'eu tant qu'elles entraînent une multitude (limages. Ce qu'il y a dans l'esprit du physicien sur la voie de la découverte, c'est donc toujours la prévision d'une série de j)erccptions possibles. La découverte physique consiste à actualiser par l'expérience une

LES LIMITES DE L'ÊNElUiÉTISME 121

possibilité de perception. L'intuition sensible ou empirique, voilà une de ses conditions nécessaires.

Il résulte de là que Thypothèse féconde dans le domaine physico-chimique est nécessairenieiit une hypothèse imaginable, une hypothèse construite on termes de perception, en langage sensible. Une hypothèse dont les termes ne se représentent pas d'une façon concrète n'aura aucuni^ Vertu inventive. Elle sera comme ces })oèmes l'oniantiques d'un symbolisme si abstrait cpiMIs '^^ peuvent ni émouvoir, ni inspirer. La théorie; P'^ysique purement conceptuelle a des chances <i être inféconde. Excellent moyen descriptif pour *^surf|gp cg qyg nous savons, elle perd de cc^ttc excellence dès qu'il s'agit de pénétrer plus avant ^^s la connaissance de la nature. Et c'est pcud- ^tre pour avoir cru que toute la science physique ^ déduisait à la conception théorique des éners^tistes, ou était du même ordre (juelle, (ju'on a *;^ proclamer avec^ une apparente logique la fail- ^^ de la science. Une critique mieux informée ^ ïïiatière scientifique aurait vu que les énergé- ^tes ne réduisaient pas toute la science à la théo- ^> ^t. séparaient à cause de la stérililé plus ou ^^îris aperçue de celle-ci, le domaine de la ^-^Ouverteet de l'expérience du domaine de Vcx- '^^^îtion systématique.

^* n'en reste pas moins alors, du point de vue

122 l'ënehgêtiule £t le mëcamsme

des coiuliiions de la eoniiaissance, qu'il y a certainement un danger à séparer le domaine théorique du domaine de la recherche. L'attitude la j)lus simple, la plus normale, semble plutôt consister, toujours du même point de vue, à suborder étroitement le domaine théorique au domaine de la recherche, et à poursuivre, même dans l'exposition systématique, dans ces sortes de revues yfénérales que forment les théories, l'augmentation du capital antérieur. Ainsi ne sera-t-on j)oint exposé à faire naître l'illusion d'une faillite prochaine.

C'est précisément ce que réalise le mécanisme.

11 offre en même temps qu'un procédé de systématisation, un procédé de découverte; car sa syslématisalion tout en essayant de correspondre aux expériences actuelles, et de les intégrer dans une construction logique dans une synthèse (lémonslrative, s'elTorco également de prévoiries résultais possibles des expériences futures. N'y n-ir'ii pas là une condition de santé psychologique pour la théorie physico-chimique ? La science ne doit-elle pas, plus encore que sur le passé et le présent, toujours tourner ses regards sur l'avem'r?

lin résumé, la construction énergétique, en mettant les chos(»s au mieux, n'envisage que nos perceptions actuelles ; le mécanisme anticipant

Page 1