Voir à ce sujet Poincaré, La Science el Vliypothèse
matiquc, à partir *de la géométrie, comme une géométrie du mouvement, comme une promotion de la matliématique. Au tour de la physique de suivre la même voie, et de se présenter comme une mécanique des phénomènes physiques.
5. — Il y a là une loi que nous pouvons vériher partout, une loi psychologique de la connaissance. Elle existe aussi bien dans la connaissance instinctive, que dans la connaissance réfléchie et dans cette œuvre particulière de la réflexion que sa précision a fait appeler la science, la connaissance pleinement et vraiment digne de ce nom.
Les travaux les plus récents de la psychologie expérimentale montrent que l'origine de la connaissance perceptive, l'acte instinctif le plus simple comporte une assimilation de données hétérogènes, par suite d'une attitude identique provoquée dans l'organisme moteur. Il y a donc déjà pour cet organisme, dans l'adaptation sensorimôtrice, qui s'établit entre lui et son milieu, une rectification des données primaires de l'expérience qui ramène à l'unité une diversité apparente. Or, pourquoi cette rectification s'imposet-elle à la connaissance comme une loi, pourquoi ne connaissons-nous, qu en rectifiant l'expérience purement sensible, et en conservant d'une façon stable ces rectifications? Répondre que c'estdans un simple l>ut d'arbitraire commodité, n'est peut-
LE HÈGXE DE LA OUANTITÉ 175
rtrc pas complètement faux, mais à coup sûr est insuffisant, car cette simplification a quelque chose de nécessaire. Elle ne se fait pas au hasard et elle ne disparaît pas lorsque est atteint un stade où cette simplification paraît en face du réel, trop simpliste. Au contraire elle subsiste, elle acquiert même une extension plus grande à mesure que s'accroît la connaissance Le mécanisme n'est que l'application de cette loi psychologique dans la connaissance des phénomènes physiques.
Les nécessités de notre être organique et conscient créent donc non une simplification du donné, mais au fond une adaptation nécessaire qui, quels que soient les changements qu'elle subit dans la suite, conserve ses caractères essentiels, parce qu'ils correspondent à des exigences vitales primitives. Les choses ne peuvent et ne doivent nous apparaître qu'à travers cette rectification progressive, cette adéquation. Si bien que notre système rectifié, c'est le système même qui étant donné ce que nous sommes, correspond le mieux à la nature des choses. Si la connaissance a imposé des rectifications aux premières données de l'expérience, ces rectifications étaient nécessaires pour que notre représentation fût conforme h ce qu'elle est chargée de représenter. Ce ne sont pas les données qualitatives originaires qui fournissent la vue la plus voisine du réel ; elles ne sont que de grossières
. eXERtîlSTHiUE ET LK MECANISME
appruxJiiialiotis de sens peu exerL-cs- Ce son Lan contraire les rectilîcalions, imposées à ces données originaires, et que nous pouvons dès lors appeler du nom qu'elles onï reçu des philosophes : la raisuii ou le raLioniieL
Voirî, dtin point de vue psyehologique tout actuel, ranimée la j)lHlosophi(^ qui, depuis le xvi'^ siècle, a guidé notre connaissance. Pour métaphysique qu'elle soit, riiypoihèsc ralioiialisle traditionnelle, nest pas très éloignée de la physique contemporaine. Le mécanisme expcrîniental ne fait que la rajennir.
6. — Si Ton clierclie main tenant poiUM^uoi la cnnnaissance, en se recliliant, (îu s ajustant* en se rationalisant, donne à la représentatioii des phénomènes [>liysiques une forme cinétique, c'est encore vraisemblahlement dans noire org^anîsat i o n p sy € !k> 1 ogi q u c^ , d a n s T h i s to î re ri e n o Ire a d aj>tatioa intellectuelle, qa il en faut chercher la raison.
IjC mouvement est, la plupart du temps, h* seul iadice que nous ayons d une manifestation de l'énergie. CV*st par hn que nous constatons en général les chatigemcnls qui surviennent dans Tétat d'un corps. En tout cas, c'est sur lui que s est portée d abord 1 attention de ceux qui voulaient expliquer la nature physique : mouvement des corps célestes, mouvement des machines simples ei mouvement de chute vers la surface
delà terre : les phénomènes électriques et magnétiques ont été décelés par des déplacements de masse : attractions et répulsions. L'hydrostatique s'est constituée en considérant le mouvement ou l'équilibre d'un liquide, et en en clierchantles conditions. Le mouvement d'une corde produit le son et peut servir à l'étudier. De même le mouyement de l'air. La chaleur est mesurée grâce à un mouvement de dilatation qui se produit dans le corps qui s'échaufîe. Les lois de la réflexion et de la réfraction en optique, les premières établies dans ce domaine, se rapportaient toutes à des directions de rayons lumineux, donc à des modes de mouvement. Les changements d'états de la matière, la mixtion, la combinaison chimique : tout cela résulte toujours d'un mouvement dont souvent l'œil peut suivre les grossières résultantes.
Attractions et répulsions, rayons lumineux, ondes sonore, courant électrique, flux de chaleur, réactions chimiques, transmutations chimiques, etc., autant d'expressions très anciennes, contemporaines des premières recherches sur la nature, et qui toutes sont des images empruntéesau mouvement. Même quand il s'agit de l'altération ou de la conception d'un corps au repos, de ces changements que le péripatétisme considérait comme des changements purements qualitatifs, on voit toujours des déformations, des déplace-
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ment locaux. Le changement de couleur du fer qui s'échauffe est parallèle à un changement de volume, et de forme. Or pour qu'un volume, une forme, puissent changer, il faut que les différentes parties, les éléments se déplacent relativement les uns aux autres ; de même dans un mélange, ou dans une combinaison chimique de deux corps placés l'un à côté do l'autre : de là, la notion que tous ces changements qualitatifs sont liés à des déplacements particulaires, aux mouvements complexes d'éléments très petits, dont nous pouvons suivre superficiellement (dans la dissolution, l'évaporation par exemple) les lointains et plus considérables effets, encore sous la forme de mouvements.
En somme, la notion que tout changement qualitatif résulte du mouvement élémentaire, était le résultat d'une somme énorme d'expériences conscientes et d'une somme plus énorme encore (rexpériences inconscientes. Avons-nous d'autres moyens d'agir sur les choses qu'en nous mouvant et en les mouvant ? Le germe de la notion de travail mécanique, de l'action sur une chose, grâce au mouvement de ce qui agit, continué par le mouvement de ce sur quoi s'exerce l'action, est là. Le mécanisme résume, en somme, Tinstinct de la race, parce qu'il résume toutes les expériences de la race. Ajoutons que seul il nous donne une image sensible, une représentation
intelligible de toute transformation et que tous les progrès de la science ont amené à entrevoir, sous les transformations chimiques et physiques, du ^nnouvement. Une propagation, une vitesse, des accroissements et des diminutions, c'est-à-dire ^ios déplacements relatifs, du mouvement, sont sensibles dans toutes les transformations qualitatives, tandis que celles-ci paraissent spécifiques, ■•"l'éïductibles, dans chaque cas particulier. Elles s^rnblentbien des apparences, rien que des appa- **Cinces, qui dépendent de l'état et de la constitu- ^'^on de nos sens, tandis que le mouvement appa- **^îi: comme le fond identique et homogène qui fait ^^ître ces apparences.
"7 . — L'adaptation nécessaire qui devait s'établir ^*>t,re notre milieu et notre être a abouti, en outre, ^ ri ous donner une vue spatiale des choses. La ^^^^xistence et le devenir des actions contre les- ^i^^Ues nous avons à réagir se sont traduites en ^^ langage humain. Leur prévision et leur com- I^^ï*aison précise a engendré les notion d'ordre et ^*^ mesure. L'évolution a donc imposé à l'espèce ^^^rnaine une représentation des choses, un uni- ^^r's bien déterminés; et cela bien avant que la ■''^ flexion eût organisé, parfait, et rendu maniables, Pî^r la mathématique, les exigences et les divinations obscures de l'instinct. Cette représenta- ^^^ti, cet univers, sont la seule représentation pos- ^*l>le, lo seul univers réel que nous puissions
concevoir, puisque nous ne pouvons sortir de nous-mêmes. Ils sont pour nous le réel, ce que les philosophes ont appelé la substance, l'être, la chose. Se demander si les choses en soi sont autres qu'elles nous apparaissent, est bien oiseux, à ce point de vue. Car en vertu de l'adaptation, de la réduction, de l'évolution, en vertu de tout ce que peut être l'inconnaissable, elles sont comme elles nous apparaissent, et nous apparaissent comme elles sont : être et apparaître ne pouvant faire qu'un, si Ton veut être positif. Un problème qui en double un autre ne peut pas, ne doit pas être posé, comme le faisait déjà remarquer Aristoto dans sa critique des Idées platoniciennes.
De ce réalisme intégral, il résulte donc que notre représentation du monde physique doit être, elle aussi, susceptible de mesure,et d'ordonnance mathématique ; elle doit l'être, et l'évolution l'amène constamment à l'être, aussi complètement que possible. Au terme, peut-on se risquer à dire qu'elle le sera absolument ? Le mécanisme, le mécanisme cinétique actuel surtout, ne sont-ils pas alors la voie royale de la physique? D'un point (le vue évolutif, le règne de la qualité est le règne obscur de l'instinct, la période des origines ; le règne de la quantité se substitue gra- (lnellom(Mit à lui dans le domaine de la connaissanc(\ Il est TavcMiir do notre empire intellectu(^l.
La raison n'est pas autre chose que sa progressive organisation.
Ainsi jusque dans les particularités du cinétisme actuel on peut suivre les besoins psychologiques qui l'ont créé, et conjecturer que ces besoins ne sont pas contingents. Ce sont des nécessités de l'évolution intellectuelle.
Le rationalisme serait-il la direction unilinéaire du développement inflexible de la pensée humaine, et la physique mécaniste contemporaine représenterait-elle une étape inévitable de ce développement, un rationalisme plus souple, plus psychologique, plus près des faits, plus positif en un mot ? Ou en renversant le point de vue, le rationalisme philosophique ne serait-il pas l'effort ininterrompu et progressif vers la science positive, vers la Science?