‹ L'énergie morale. Beaux exemples ... Ouvrage illustré, etcChapitre 2 sur 15 · D'ANDRÉ-JACOB ROUBO · texte numérisé non relu

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INTRODUCTION

Les exemples d’énergique volonté que présente l'histoire ont été trop souvent donnés par des hommes qui cherchaient à satisfaire Jeurs passions ou leur ambition personnelle, plus qu'à servir leurs semblables, mais qui souvent aussi « allaient au bien commun, croyant aller à leurs intérêts particuliers'. »

L'espace nous aurait manqué si dans ce court ré sumé nous avions voulu introduire de tels exemples. Pour le but que nous nous proposions, nous devions nous borner à rappeler la puissance de l'énergie morale en vue du bien, son influence sur les esprits et sur le progrès social par les purs modèles qu'elle nous offre, par les nobles résolutions qu’elle inspire.

Depuis les légendes qui ouvrent la période des temps historiques jusqu’à nos jours, nous voyons cette influence s’accroître et présider, par les saints

! Montesquieu.

Il INTRODUCTION

et par les sages, par les héros, les artistes, les savants et les industriels, au développement des sociétés. Dans chacune de ces différentes sphères de l’activité humaine, l’énergie de la volonté a été d'autant plus féconde qu’elle répondait à une conviction plus élevée, à un dévouement plus sincère, à une vertu plus grande.

Aujourd’hui encore, si un nouvel âge de paix et de concorde doit succéder à l’âge actuel, nous ne pouvons attendre son avènement que du mouvement déterminé par le ferme espoir et la généreuse activité des grands cœurs. Mais dans la plus humble existence chacun de nous peut concourir à cette transformation, en appuyant aussi ses patients efforts sur la conscience, sur la justice et l'humanité.

Éclairés par la pure lumière de l'Évangile, par les grandes leçons de la science et les enseignements de l’histoire, nous puiserons notre force dans la haute pensée d’une digne destinée, et, comme la nature dans son œuvre incessante et magnifique, nous en poursuivrons l’accomplissement avec constance, « sans hâte et sans repos‘. »

Les grandes figures légendaires placées à l’origine des sociétés, Orphée, Prométhée, Hercule, Persée, Rama, Djemschid, Rustem, Antar, le Cid, Roland, nous disent les austères leçons qui enseignaient aux

4 Gathe,

INTRODUCTION ill peuples la persévérance, l’héroïsme, le dévouement, et qui leur montraient la destinée dans la grandeur et la beauté de l'énergie morale. Cet enselgnement, nous verrons les âmes d'élite le continuer et présider à leur tour à l'éducation progressive du genre humain, qui substitue insensiblement l'action créatrice collective à l’action personnelle, sans porter atteinte aux droits de lindividu. Des sociétés nouvelles se forment alors, dans lesquelles dQ plus en plus tous sont guidés par les mêmes lumières, unis par les mêmes devoirs, soutenus par la même puissante volonté. Les nobles efforts du génie aboutissent ainsi à la suprême conquête de la concorde, au sein d’une libre et féconde activité.

Mais de tels résultats, répétons-le, demandent le concours de tous. Il ne suffit pas de suivre les voies ouvertes par la bonne volonté, il faut vouloir soimême, et, sila volonté manque, apprendre à vouloir. Si, au contraire, l'énergie du caractère nous porte à la domination, il faut apprendre à laisser vouloir. Respecter la volonté d'autrui, quand elle n’a rien de nuisible, est un acte aussi important que l’affermissement d'unetrop faible volonté, Cet affermissement demande une grande persévérance, et pour l'obtenir on ne saurait trop insister sur le rôle capital de la volonté dans la vie.

INTRODUCTION

« Vous êtes à l’âge où l’on se décide, écrivait de Lamennais à un jeune homme; plus tard on subit ce joug de la destinée qu’on s’est faite, on gémit dans le tombeau qu’on s’est creusé, sans pouvoir en soulever la pierre... Ge qui s’use le plus vite en nous, c’est la volonté. Sachez donc vouloir une fois, vouloir fortement ; fixez votre vie flottante, et ne la laissez plus emporter à tous les souffles comme le brin d'herbe séchée. »

L'activité, l'amour du travail, l’ordre et l’exactitude, la résolution de se conformer aux lois morales données par Dieu à l’homme, le dévouement, qui est la plus admirable de ces lois, ne s’acquièrent pas sans une volonté persévérante, sans un constant désir de perfectionnement. Mais cette vertu, n'est-il pas au pouvoir de chacun dela faire naître, de la développer en lui, par la conscience d’un noble but à atteindre, d’une utile fonction à poursuivre, d’un devoir à remplir? On a justement dit que la volonté c’est la personne, c’est l’homme même. Ajoutons que l’homme ne vaut que par la bonne volonté, et, même dans la plus humble existence, prenons pour guides ceux qui par leurs vertus, par leurs actes, ont honoré l’humanité, accru sa puissance, affirmé sa grandeur, et mérité d’être nos modèles.

« Nous pouvons agrandir la vie, L’emplir de lumière et d’amour,

INTRODUCTION

Rien qu’en travaillant, purs d'envie, A notre pan de chaque Jour.

Il n’est point de peine perdue Et point d’inutile devoir;

La récompense nous est due, Si nous savons bien la vouloir.

Le moindre effort l’accroit sans cesse, Surtout s’il a fallu souffrir.

Travaillez donc, et sans faiblesse,

Ne plus travailler, c’est mourir. »

Victor DE LAPRADE.

(Le Livre d'un Père.)

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Les grands hommes nous font don de nouveaux élans et de nouveaux pouvoirs. La vénération du genre humain les place au plus haut sommet. Voyez la multitude des statues, des peintures, des inscriptions qui nous rappellent leur génie dans chaque cité, chaque village, chaque maison, chaque vaisseau. Toujours les fantômes de ces êtres plus sublimes, mais du même sang que nous, se lèvent sous les yeux; dans toutes nos fonctions, même les plus humbles, ils nous commandent par des regards pleins de beauté et des mots pleins de l'esprit du bien,

Emensox.

Cynégire. — Léonidas et Thémistocle. — Aristide. — Périclès. — Anaxagore. Socrate. — Démosthènes. — Zénon, — Les Romains. — Régulus. — Caton. — Cornélie. — Épictète, Marc- Aurèle. — Les martyrs.

Nous choisirons les premiers exemples des manifestations remarquables de l’énergie morale, dans la Grèce, à l’époque où sa glorieuse résistance arréta l’envahissement des Perses. Sur cette terre libre s'étaient réunies les tribus helléniques indépendantes émigrées de l’Asie pour échapper au despotisme de ses grands empires. La constitution physique de la contrée, montagneuse et maritime, avait contribué à forüfier les àmes. Exaltée par l'héroïque idéal des chants homériques, la volonté grandit dans les différents ordres d'activité dont le poète avait

tracé les types. Puissant d’abord par la fougue et l’intrépidité dans la guerre, par les ressources de l'esprit, l’homme s’éleva ensuite à des hauteurs nouvelles et atteignit, en Solon, en Thalès, en Pythagore, la grandeur des législateurs et des philosophes.

À Marathon, dans leur première bataille contre les Perses, les Athéniens étaient presque seuls et en nombre dix fois moindre que leurs adversaires. Mais, au premier signal d'attaque, ils s’élancèrent droit à l'ennemi sous la conduite de Miltiade, et par des prodiges de valeur mirent en déroute l’armée des Perses, qui ne chercha plus qu'à regagner ses vaisseaux, dont un grand nombre tombèrent entre les mains des Grecs. C’est à ce moment que Cynégire, frère du poète tragique Eschyle, accomplit Pacte héroïque célébré par les historiens. Apercevant un vaisseau ennemi prêt à mettre à la voile, il en saisit le bord de la main droite pour l'empêcher de partir. Un coup de hache ayant tranché cette main, il la remplace par la main gauche, coupée à son tour, et s'attache alors au vaisseau avec les dents.

Léonidas et Thémistocle. — Les Perses revinrent en nombre immense pour venger cette défaite, et a Grèce se vit menacée d’un envahissement général. Elle fut sauvée par la victoire de Salamine et par le dévouement de Léonidas et de ses trois cents Spartates au défilé des Thermopyles, grand exemple de la puissance du patriotisme. « Passant, lisait-on sur la pierre tumulaire de la petite troupe entiè-

LA GRÈCE ET ROME s

rement immolée, passant, va dire à Sparte que nous sommes morts pour obéir à ses lois. »

Le vainqueur de Salamine fut Thémistocle, dont le génie se trouvait admirablement approprié aux circonstances difficiles dans lesquelles se trouvait la Grèce. Dès sa jeunesse 1l avait déployé une volonté tenace. Plutarque cite son ardente application pour acquérir des connaissances utiles, et son indifférence pour les arts élégants qui faisaient alors partie d’une éducation athénienne. Chacun connaît la réponse qu'il fit à ceux qui le voyaient sombre et inquiet depuis la victoire de Marathon : « Les lauriers de Miltiade m’empêchent de dormir. » Appelé bientôt à l’action, après avoir ouvert son âme aux grands desseins, il fut à la fois un vaillant amiral et un éminent homme d’État. Thucydide admirait surtout en lui la rapidité avec laquelle il comprenait toute chose, découvrait les exigences de chaque situation et les conséquences éloignées des événements. Trop grand dans sa patrie, il fut banni, subissant cette singulière loi de l'ostracisme que la défiante démocratie avait inventée, et il alla chercher un refuge en Asie chez les rois qu'il avait combattus. Mais bientôt les sentiments de reconnaissance et d'amitié suscités en lui par leur accueil se trouvèrent aux prises avec son dévouement à sa patrie. La guerre s’étant rallumée, il donna encore une nouvelle preuve de son énergique caractère en se suicidant, pour éviter de porter les armes contre la Grèce.

Aristide. — Dans Aristide, le rival de Thémistocle, la plus ferme volonté s'unissait aussi à un patriotisme ardent. Placé au milieu de circonstances difficiles, 1l fit preuve de la plus intelligente fermeté et surtout d'un profond sentiment d'équité. Il était dans Athènes le représentant de l'esprit rigide de la race dorienne et professait une haute admiration pour les institutions de Lycurgue. Le surnom de Juste, qui lui fut donné, le désigna aussi à l'ostracisme et à l'exil.

Périclès. — Périclès, qui présida aux destinées d'Athènes dans la période la plus brillante, avait reçu de la nature ct cultivé sous les maîtres les plus 1llustres, tous les dons de l’intelligence. Après avoir dominé ses adversaires par sa grande éloquence, il acquit le pouvoir suprème dans la république pour le conserver par la seule autorité de son génie. Il était pénétré de la grande importance de l’art pour l'éducation du peuple, et par ses soins Athènes fut dotée des chefs-d'œuvre de l'architecture et de la sculpture, pendant qu'au théâtre les grandes créations des poètes électrisaient les cœurs. C’est à lui prineipalement que se rattache ce mouvement d'expansion coloniale qui porta jusque chez les nations les plus lointaines le flambeau de la civilisation hellénique. Il encouragea la formation de ces essaims composés d'une population religieuse, qui allaient faire fleurir ailleurs une nouvelle république réglée d’après les principes constitutifs de la république-mère.

On peut voir, dans les fragments des discours de

LA GRÈCE ET ROME (l Périclès qui ont été conservés, les mobiles élevés qu'il mettait en jeu pour répandre l'enthousiasme dans les âmes. Chargé de rendre l’hommage funèbre aux guerriers morts pour le salut commun, il fit l'éloge d'Athènes et de ses libres institutions, où, sans disüinction de fortune et de naissance, les rangs étaient distribués selon le mérite. « C’est pour une patrie si gloricuse, dit-il, que les citoyens ont reçu la mort. Aussi ont-ils obtenu des louanges immortelles et la plus honorable de toutes les sépultures ; non pas celle où ils reposent, mais la mémoire des hommes. Car la tombe des héros est dans l’univers entier et non sous des colonnes chargées de fastueuses inscriptions. De ce jour, leurs enfants seront élevés aux frais de la République, jusqu’à ce qu'ils soient d'âge à la servir. C’est une couronne que la patrice décerne et que l’on voudra mériter, car elle honore qui la reçoit et qui la donne. »

Aux jours les plus sombres d'Athènes, 1l parlait ainsi à ses concitoyens : « Vous vous êtes déclarés avec nous pour la guerre; ne vous laissez pas égarer par ces incursions que les ennemis font jusque sur notre territoire ; 1l fallait vous attendre à ces attaques puisque vous ne vouliez pas leur obéir. La peste est survenue ; elle n’entrait pas dans le nombre des maux que nous pouvions prévoir et seule elle les a tous surpassés. Je n’ignore pas qu’elle fait partie des causes qui m'attirent votre haine, bien injustement, sans doute, à moins que vous ne vouliez m'attribuer aussi les événements heureux que vous pourriez éprouver

et qu’on ne pouvait prévoir. Il faut supporter avec résignation les maux que nous envoient les dieux, avec courage ceux que nous font les ennemis.

C'étaient des vertus familières autrefois à cette république ; qu’elle ne trouve pas en vous un obstacle à les exercer! Si le nom d’Athènes est célèbre chez tous les hommes, sachez que c’est parce qu'elle ne cède point à l’adversité; qu’elle a fait à la guerre de grands frais d'hommes et de travaux; mais qu'elle a possédé jusqu'à ce jour la plus respectable puissance, et que s’il faut que nous dégénérions un jour, car tout est destiné à décroître, il en restera du moins un éternel souvenir. »

La conduite de Périclès fut admirable. La peste frappait à coups redoublés autour de lui. Il vit succomber sa sœur, plusieurs de ses amis les plus chers, son fils aîné. Il lui restait un second fils, et la peste le lui enleva aussi. Sa race allait s’éteindre et les autels de la famille rester sans sacrifices. Pour la première fois la douleur le brisa et il fondit en larmes. Mais 1l se releva bientôt et continua à faire face à tous les dangers jusqu’à ce qu'il fut atteint à son tour. Ses amis parlaient autourde son lit de mort de ses vertus, de ses talents, de ses neuf trophées de victoire. Il les entendait encore, et, se redressant par un dernier effort, 1l leur dit : « Vous me louez de ce que tant d’autres ont fait comme moi, et vous oubliez ce qu'il y à de plus grand dans ma vie, c'est que je n'ai jamais fait prendre le deuil à un citoyen. »

Anaxagore. Socrate. — Le philosophe Anaxagore, accusé d'impiété, avait été sauvé de la mort par son disciple Périelès, qui, devant l'intolérance religieuse, ne put le soustraire aussi à l’exil. Sa doctrine morale révélait l’indomptable fierté de la pensée, la puissante personnalité du sage. Une énergique volonté l'avait porté à se livrer tout entier à l'étude. Montrant du doigt le ciel à un visiteur qui lui reprochait d'oublier son pays : « L’homme est né, dit-1l, pour contempler les astres. »

Les temples du paganisme recevaient facilement de nouveaux dieux, mais répudiaient une philosophie qui échappait aux anciens dogmes pour dogmatiser à son tour. Socrate, dans un temps voisin de celui d’Anaxagore, nous offre un exemple plus grand, une destinée plus tragique. Avant de la rappeler, nous devons entrer dans quelques développements sur la révolution philosophique dont il fut le promoteur. |

Dans son acception première le mot de philosophie signifie sagesse et apparaît comme l’unité de la science naissante où tous les problèmes étaient déjà étudiés : cause, nature et destinée du monde et de l’homme, existence de Dieu et action terrestre de la Providence, fondation de la cité et conduite de la vie. Lorsque le nombre des penseurs augmenta, ils se divisèrent, et leurs enseignements portant sur des principes différents, créèrent des écoles opposées entre elles. Sans méthode, il ne purent aboutir à une science réelle, et l’on vit surgir les sophistes, es-

prits d'ordre inférieur, souvent divisés en eux-mêmes, prouvant hardiment le pour et le contre des questions, incapables d'élever autre chose que des moralistes et des hommes d'État de circonstance. Une des origines de cette dangereuse tendance se trouvait dans les controverses du barreau, si rarement basées sur des convictions,

Au milieu de ces trafiquants de la sagesse surgit le vrai sage, qui pendant quarante ans parcourut les places publiques en enseignant la morale du cœur à la place de principes incertains, et eritiquant avec une fière ironie les discours des sophistes. Ce rôle s’imposa tellement à lui que, selon son disciple et apologiste Platon, 1l avait déclaré qu'il aimerait mieux renoncer à vivre qu'à s’examiner luimême et à examiner les hommes. Armé d’une dialectique puissante, 1l opérait une des plus fécondes révolutions philosophiques; dans ce seul homme on voyait, en leur vivante origine, les idées synthétiques et le culte du beau de Platon, l'analyse et la précision d’Aristote, la vertu des stoïques, et la morale la plus voisine de l'Évangile qu'ait enfantée l'antiquité.

Sa rude nature contrastait avec la noble élégance des Athéniens qui l’entouraient. Au camp, il se montrait insensible à la fatigue, aux intempéries. Plutarque rapporte qu’à Potidée 11 sauva la vie d’Alcibiade en le portant plusieurs stades sur ses épaules : « La conduite de notre cher maître, dit ce dernier dans le Banquet de Platon, mérite encore d’être

LA GRÈCE ET ROME 11 observée dans la retraite de notre armée, après la déroute de Delium. Je m'y trouvais à cheval, et lui à pied, pesamment armé. Nos gens commençaient à fuir de toutes parts. Socrate se retirait avee Lachès. Je les rencontre et leur erie d’avoir bon courage, que je ne les abandonnerais pas. C'est là que j'ai connu Socrate encore beaucoup mieux qu'à Potidée, car me trouvant à cheval j'avais moins à m'occuper de ma sûreté personnelle. Je remarquai d’abord combien 1l surpassait Lachès en présence d'esprit; je trouvai ensuite que là comme à Athènes 1l marchait fièrement avec un regard dédaigneux. Il considérait tranquillement tantôt les nôtres, tantôt l’ennemi, faisant voir au loin par sa contenance qu’on ne l’aborderait pas impunément. »

Le trait suivant, signalé dans le même dialogue, montre son application extraordinaire dans le domaine de la pensée : «Un matin, on l’aperçut debout, méditant. Ne trouvant pas ce qu'il cherchait, il ne s’en alla pas, mais continua de réfléchir. I était déjà midi : nos gens l’observaient et se disaient avec étonnement qu'il était là rêvant depuis le matin. Enfin, vers le soir, les soldats 1oniens, après avoir soupé, apportèrent leurs lits de campagne dans l'endroit où il se trouvait, afin d'observer s’il passerait la nuit dans la même attitude. En effet, il continua à se tenir debout jusqu'au matin. Alors après avoir fait sa prière au soleil, il se retira. »

Socrate d'sait qu'il réglait ses actions d'après une voix intérieure, un génie famihier. Tout en apportant

une réforme qui devait le conduire au martyre, il croyait au polythéisme, et Xénophon le représente comme offrant souvent, soit publiquement, soit dans sa maison, des sacrifices aux dieux, les priant de lui accorder la beauté intérieure de l’âme.

Devant l’Aréopage, 1l se défendit en annonçant qu'il désobéirait si on le renvoyait absous à la condition de renoncer à la mission qu'il avait reçue, de chercher pour lui-même et pour les autres la savesse. « Athéniens, dit-il aux juges qui proposaient la peine de mort, pour m'être consacré tout enter au service de ma patrie, en travaillant sans relâche à rendre mes concitoyens vertueux, pour avoir négligé, dans cette vue, affaires domestiques, emplois, dignités, je me condamne à être nourri le reste de mes jours dans le Prytanée, aux dépens de la république. »

Une des grandes cérémonies du culte athénien fit surseoir pendant un intervalle de trente jours à l’exécution du jugement. « Socrate’ conversa tous les Jours avec ses disciples : impassible, heureux dans sa sérénité souveraine, attendant une mort qu'il ne cralgnait pas, 1l dévoua son dernier jour à composer son apologie pour ses amis, après avoir dévoué sa vie à la composer pour le monde. Il leur montra que l'âme qui se connaît elle-même se connaît immortelle : il accabla d'une sublime ironie Criton, son disciple, qui, croyant devoir bientôt brüler,

! Manuel de philosophie ancienne, par C. Renouvier.

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ensevelir Socrale, ignorant que Socrate à peine mort allait partir, se rendait coupable envers l'âme, dont il confondait la destinée avec celle d’un corps inerte, abandonné. Après avoir parlé tout le Jour, après avoir enseigné, raconté, répondu avec ce mélange de gravité, de douceur et d’ironie si admirable en lui, il se leva du lit où 1l était jusque-là demeuré assis; 1l fit ses adieux aux femmes et aux enfants; puis, le soleil tombant, 1l but le poison, arrêta de quelques mots les larmes de ses amis et commença de se promener dans sa prison. Quand il sentit ses jambes s’appesantir, ainsi que l'avait annoncé le serviteur des Onze, 11 se coucha et garda le silence jusqu'à ce que le froid montant au cœur, il se découvrit en disant: « Je dois un coq à Escu- « lape!; Criton, acquitte ma dette. » Et, guéri de a vie présente, 1l s’abandonna aux dieux. »

Démosthène. — Une grande partie des populations de race dorienne restée à l’état de tribu dans les régions septentrionales de la Grèce, assura prooressivement sa domination sur les brillantes cités du midi, et après les avoir vaincues, tant par la ruse que par la force, leur apporta le despotisme. Rien de plus triste que la complicité et la lâcheté qui livrèrent alors à la tyrannie ces antiques foyers de la liberté. Dans Athènes même, les hommes d’État, recevant l'or du roi Philippe de Macédoine, propo-

1 Les malades sacrifiaient un coy à Esculapc en reconnaissance de leur guérison.

saient et prenaient tous les jours les résolutions les plus opposées aux traditions de la république, et ceux dont les mains étaient pures ne savaient que recommander la résignation. Quel outrage pour la mémoire des grands hommes de la patrie, si personne ne s'était levé parmi leurs descendants pour la défendre de ce désastre et s’ensevelir avec les ruines de la liberté! Un homme, Démosthène, eut cette gloire. C'est lui qui entreprit le premier cette sainte guerre et la poursuivit, comme le dit Plutarque, sans fléchir jamais, jusqu'au moment où elle lui coûta la vie.

Il était resté orphelin à sept ans. Son père, armurier très achalandeé, lui avait laissé une riche succession; mais elle fut dissipée presque entièrement par des tuteurs infidèles, et son éducation souffrit beaucoup de ces pertes. De santé délicate, 1l n’annonçait sa future puissance que par une àpreté de mœurs et une amertume de discours singulières chez un adolescent.

La démocratie athénienne comptait un grand nombre d’orateurs éminents dans ses libres assemblées et ses tribunaux. Ils sortaient des rangs les plus obscurs comme des plus éclatants ; on voyait des fils d'artisans ou de matelots à côté des Eupatrides et des descendants de Codrus. Ce fut en écoutant Callistrate, parvenu à une haute puissance par le seul éclat de son talent, que Démosthène sentit s’éveiller l'ambition de la tribune. La population d'Athènes se pressait autour de l’orateur et couvrait d’applau-

dissements enthousiastes sa brillante parole. Enflammé par un tel spectacle, le jeune homme se mit aussitôt à l'étude sous les meilleurs maîtres. Dès qu'il eut atteint l’âge voulu par la loi, 1l demanda la parole dans l’assemblée ; mais à son début il éprouva la plus cruelle déception. Son discours fut sifflé, et il reçut le même accueil lorsqu'il monta pour: la seconde fois à la tribune. La faiblesse de sa voix, le bégaiement et une- respiration trop courte rendaient bizarres les longues périodes dont 1l avait l'habitude.

On raconte qu'en se retirant, la tête baissée et très abattu, 1l fut suivi dans sa maison par le comédien Satyros, qui chercha à relever son courage en lui montrant que ses défauts, consistant surtout dans le débit, pouvaient être corrigés. Démosthène se mit aussitôt à l’œuvre et s'appliqua avec une infatigable opiniätreté à vaincre les difficultés que lui opposait la nature. Il fit construire, suivant Plutarque, un souterrain sur l’emplacement duquel on bâtit plus tard un petit monument. C'est là, dit-on, qu'il s’enfermait des mois entiers, la tête à demi rasée pour se mettre hors d’état de sortir, exerçant sa voix et souvent même remplissant sa bouche de petits cail- Joux pour forcer sa langue à se délier. On le représente encore se promenant sur les bords de la mer et haranguant les flots irrités, pour s’accoutumer au bruit tumultueux des assemblées, ou montant des pentes escarpées en récitant sans perdre haleine de longues tirades. Après de tels efforts, 11 reparut transformé à la tribune.

Nous possédons les Philippiques, dans lesquelles apparaît dans tout son éclat l’éloquence de celui qui fut l’âme d’un parti généreux, soutien de l’indépendance d'Athènes et de la Grèce entière. Nous ne pouvons le suivre dans les péripéties de cette lutte acharnée. Plusieurs fois l'exil le frappa. Il s’était retiré dans sa vieillesse à Égine, quand il apprit la mort d'Alexandre. L’espérance anima une dernière fois son cœur; il courut soulever encore la Grèce. Les Athéniens récompensèrent son zèle infatigable en le ramenant en grande pompe dans la ville. Mais quand la bataille de Cranon fut perdue, ils condamnèrent à mort celui qu'ils avaient accueilli par un triomphe. Démosthène se réfugia à Calaurie, dans un temple de Neptune, et à l'approche des soldats macédoniens 1l porta à sa bouche le poison contenu dans le poinçon de ses tablettes.

Zénon. — La morale des philosophes avait répandu d'importantes vérités sur le rôle de la volonté humaine. Pour Aristote, l’homme diffère du monde, non seulement en ce qu’il peut modifier ce monde, mais en ce qu'il peut se modifier lui-même et acquérir par l’habitude, c’est-à-dire par la volonté, de nouveaux pouvoirs. Aucune vertu, dit-il, ne naît en nous naturellement ; la vertu est le résultat de la volonté, dont le principe est exclusivement en nous. Îl ne suffit pas à un acte, pour être vertueux, qu'il soit bon en lui-même, 1l faut encore qu’il le soit dans notre volonté. Il faut que l’homme sache qu'il fait le bien et qu'il le veuille par un

choix réfléchi; 1l faut enfin qu'il agisse avec une résolution ferme et inébranlable de ne jamais faire autrement.

Dans la doctrine de Zénon, le fondateur du stoïcisme, ce n’est que du pouvoir d’être sage et vertueux, et non de la sagesse et de la vertu mêmes, que le stoïcisme se croit redevable à la divinité. «Le stoicisme venait ainsi accomplir en quelque sorte au nom de la science l'idéal autrefois ébauché par la mythologie. Ce type auguste du héros, conquérant une place parmi les Olympiens, et supérieur à tous, le stoïcisme venait le montrer réalisé par la philosophie.Tels avaient apparu à l’imagination des premiers âges un Bacchus, vainqueur 1e Titans, un Alcide, domptant les monstres; tel apparaissait, comme pour clore le vaste cycle de l'antiquité, ce sage invincible qui, foulant aux pieds les passions, s’élevait par l'effort de sa volonté seule au-dessus de la divinité. De là aussi l’union étroite qu’on voit s’établir entre la morale stoïcienne et les derniers représentants de ce peuple héros qui, imposant sa domination à l’univers, serablait surpasser la majesté même du dieu du Capitole; union de laquelle résultèrent dans un temps de décadence tant d’éclatantes vertus. »

Il s’en faut cependant que cette sagesse si altière ait pu se soutenir à l’immense hauteur où on prétendait la porter. La philosophie stoïcienne tomba

! Discours sur la morale des Stoïciens, par M. Ravaisson.

dans de graves contradictions, mais elle se releva en se modifiant, et fournit les principaux éléments au développement que prit le droit eivil chez les Romains, en même temps qu’elle favorisait les progrès du christianisme.

Le peuple romain est entre tous celui qui posséda le sentiment le plus vif de l'énergie morale. De là vint chez lui cette forte notion de l’État ou de la République, qu'il éleva à sa plus haute puissance sans sacrifier les garanties légales dues aux citoyens.

De cette même source découlèrent les qualités de discipline, de sacrifice à la patrie, qui éclatent dans son histoire et rendent compte de ses conquêtes à travers des obstacles si multipliés.

Nous n'avons pas à nous arrêter aux traits nombreux qui témoignèrent dans la plus glorieuse époque de Rome, de l’héroïque dévouement de ses citoyens. Ne sont-ils pas dans toutes les mémoires ?

On regarde comme légendaire l’histoire de ce jeune Romain qui, lors de l'attaque de Porsenna, pénétra dans son camp et Jusque dans sa tente afin de le tuer, et qui, n'ayant pu réussir, laissa brûler sa main droite sur un brasier ardent pour la punir

de sa maladresse. Cette légende exprimait bien l’énergique volonté du peuple qui devait conquérir le monde.

. Aucun doute n'existe sur l’action de Décius, qui, après s'être voué aux dieux infernaux pour assurer, selon une superstition régnante, la victoire à l’armée dont 1l faisait partie, se jeta au milieu des rangs ennemis, où il périt percé de coups; glorieux dévouement imité plus tard par son fils et son petit-fils.

Régulus. — Le consul Régulus avait battu les Carthaginois près d’Adis en Afrique. Il les avait réduits à demander la paix; mais pendant qu'on en débattait les conditions, 1l fut traîtreusement attaqué. Non seulement son armée subit une défaite, mais il fut lui-même fait prisonnier. Après plusieurs années de captivité, on lui rendit la liberté sur parole, et 1l fut chargé d'accompagner à Rome la députation carthaginoise envoyée pour traiter de l'échange des prisonniers et de la paix. Il avait juré que si elle n'était pas conclue, il viendrait reprendre ses fers. Arrivé à Rome, au lieu d'appuyer les propositions des Carthaginois, 1l prit la parole dans le sénat pour détourner ses concitoyens de les accepter. Inflexible envers lui-même, 1l vota la continuation des hostilités et s’opposa à l'échange de prisonniers qui n'avaient pas su vaincre ou mourir. N’écoutant n1 les supplications de sa famille, ni les suggestions du grand pontife qui voulait le dégager d’un serment arraché par la violence, il repartit pour Car-

22 L'ÉNERGIE MORALE thage, où on le fit périr au milieu des supplices. Caton. — L'énergie romaine apparaît aussi dans les austères figures des deux Caton. Le premier, dans son rude rôle de censeur, tenta de rappeler la république aux mœurs antiques à l'époque où elle commençait à être envahie par les idées helléniques. Le second trouva dans les plus hautes de ces idées la force de réagir contre l’affaissement moral général, et de réaliser en lui Pidée de la vertu tant préconisée par son aïeul. Aussi, quand la liberté eut succombé à Pharsale et que sa propre résistance en Afrique où il résidait devint évidemment inutile, il se réfugia dans la mort. Il se frappa après avoir passé une partie de la nuit à lire le Phédon. « Assurément, dit un de ses biographes!, il a bien fait de mourir. Qu'avait-il à faire dans cette longue et plate époque de transition qui vient après lui? Et s’il eût accepté son pardon de la clémence de César, que seraient devenus ces rayons de la vie éternelle dont :l était Le représentant au milieu du choc des faits transitoires et des intérêts d’un jour? Que serait devenu le sentiment de la patrie, si, à l'exemple de Gésar, lui aussi l’eût foulé aux pieds? Était-ce à lui, stoicien, de trouver satisfaisante une révolution toute matérielle qui donne à la plèbe du pain en échange de la liberté? Lorsque César, en plein sénat, proclame à haute voix qu'il n’est rien pour

1 J. Mongin, Encyclopédie nouvelle. Opinion très contestable . Peut-on jamais justifier le suicide? Voyez pige 26.

l’homme après sa mort, lui, homme plein d’immortelles pensées, ne doit-il pas se lever et protester? Oui, plutôt que d’absoudre par son exemple toute lâche transaction, plutôt que de livrer au dédain tout ce qu'il avait en lui d'idées vraies et de généreux sentiments, tout ce qu'il y avait de saint et d'impérissable dans son parti, 1l a bien fait d’emporter tout dans sa tombe, jusqu'au temps de la résurrection ; 1l a bien fait de mourir. »

Cornélie. — « Qui donna, dit Herder, aux Romains ce caractère de grandeur et de majesté? Leur éducation, surtout l’orgueil de famille, la gloire qui s'attache à un nom, leurs occupations, la réunion du sénat, du peuple et de toutes les nations, en un même centre de souveraineté universelle. Ainsi le peuple et la noblesse, la femme et l’homme, tous servaient à la gloire de l'État. Les filles de Scipion et de Caton, la veuve de Brutus, la mère et la sœur des Gracques, ne pouvaient être indignes de leurs familles ; souvent même les nobles Romaines surpassaient les hommes en prudence et en vertu. Térencie avait plus d’héroïsme que Cicéron; Véturie, une àme plus généreuse, plus grande que Coriolan ; Pauline, plus de fermeté que Sénèque. Dans les sérails de l'Orient et dans les gynécées de la Grèce, la nature ne pouvait inspirer ces vertus que les femmes romaine: ont portées s1 loin dans la vie publique et domestique. » Il faut ajouter que la religion latine contribuait puissamment à leur perfectionnement dans ee sens. Le culte des Pénates et des Lares, c’est-à-dire des dieux

protecteurs de la patrie et de la maison, y était particulièrement développé, et ce culte avait lieu autour du foyer, divinisé lui-même, sous l’invocation de Vesta, tant dans la famille que dans la cité, où 1l avait pour prêtresses des jeunes filles vouées à la chasteté.

Le type de la matrone romaine s’est trouvé réalisé dans Cornélie, fille de Scipion l’Africain et femme de Tibérius Gracchus, homme d’une haute sagesse qui occupa les premiers emplois de la république. Elle resta veuve avec douze enfants dont elle eut la douleur de perdre neuf dans un court espace de temps. Elle n'avait plus qu’une fille, qu'épousa Scipion Émilien, et ses deux fils dont la destinée fut si brillante et si malheureuse. Concentrant sur ces derniers toute sa tendresse maternelle, présidant ellemême à leur éducation, elle ne négligea rien pour en faire des hommes supérieurs et eut la joie de réussir, Les ayant à ses côtés, dans leur jeunesse studieuse, elle put dire à une dame qui faisait gloire devant elle de la frivole recherche de sa toilette : « Voici mes ornements. » Ils entrèrent dans la vie publique qui devait leur ouvrir les plus belles carrières, mais lorsqu'ils tentèrent de réaliser une polifique généreuse conforme aux doctrines des maitres stoïciens que Cornélie leur avait donnés, ils furent entraînés dans les terribles orages où ils périrent. Le peuple, au rapport des historiens, revenu : bientôt des défiances exagérées qu’on lui avait inspirées contre les Gracques, leur éleva des statues et

des autels; mais ces éclatants hommages ne rendirent pas ses fils à la malheureuse mère, qui fut admirable de fermeté et de magnanimité dans son immense douleur.

Épictète. — Marc-Aurèle. — En ces deux hommes placés aux extrémités opposées du corps social brillèrent les derniers éclairs du stoïcisme. La destinée qui avait jeté l’un, Épictète, au milieu ‘du troupeau d'esclaves d’un affranchi de Néron, éleva l’autre, Marc-Aurèle Antonin, qui se faisait gloire de s’appeler son disciple, sur le trône du monde.

Dans les sentences de l’esclave, recueillies par Arrien, la patience et la résignation sont préconisées, mais à l’ancien destin stoïcien est substituée la liberté morale quireste encore à celui qu’on enchaîne. Par cette volonté intérieure 11 peut tout dominer. « Tu veux te livrer à l'étude de la sagesse, disait Épictète ; attends-ioi donc à être sifflé et moqué par la multitude, qui dira : « Get homme est devenu philosophe en un moment; d’où lui vient ce soureil orgueilleux? Pour toi, ne montre ni faste n1 fierté ; mais attache-toi fortement à ce qui te paraîtra le meilleur et restes-y comme si c'était un poste où Dieu lui-même t’eût placé. » — « Commence dès aujourd’hui à vivre en homme qui tend à la perfection et qui a déjà fait quelques pas dans la carrière. Que tout ce qui te paraîtra très beau et très bon soit pour toi une loi inviolable. Si la douleur ou la volupté, la gloire ou l’infamie s'offrent à toi, souviens-toi que c'est alors le moment du combat, que la barrière

s'ouvre, que les jeux olympiques t'appeilent, qu'il n’est plus temps de reculer, enfin que ton avancement ou ta ruine dépendent du gain ou de la perte de la victoire. C’est ainsi que Socrate est parvenu à ce haut degré de sagesse où on l’a vu, en avançant toujours vers le but, sans perdre un seul pas, et en n'écoutant jamais que la droite raison. Pour toi, quoique tu ne sois pas Socrate, tu dois pourtant vivre comme l'ayant choisi pour modèle. » Dans d’autres sentences, des accents pénétrés d’une profonde charité paraissent un écho de l'Évangile dont le rayonnement commençait déjà à vivifier les àmes.

Épictète soutint le dogme de l’immortalité aussi fortement que les stoïciens ; mais il se déclara contre le suicide, que ces philosophes croyaient permis. Il mourut dans un âge avancé; la lampe de terre qui éclairait ses veilles fut vendue, après sa mort, trois mille drachmes.

Les enseignements d’Épictète remplissaient l'âme de l’empereur Marc-Aurèle ; 11 ne se borna pas à les tracer sur ses tablettes, mais s’efforça de modeler sur elles sa vie et les actes de son gouvernement. Il était malheureusement trop tard pour régénérer un monde en pleine décadence. Le despotisme avait brisé tous les ressorts, faussé toutes les lois, corrompu tous les caractères. L'ombre était si épaisse dans cette société aville, que les chrétiens qui devaient la reconstruire dans les siècles futurs subissaient alors les plus cruelles persécutions sous le gouvernement du grand stoicien couronné.

On voit Marc-Aurèle se consumer le plus souvent en vains efforts; 1l se dépouille lui-même de la toute-puissance, veut la partager entre le sénat et le peuple pour faire revivre la liberté dans l'empire ; il décrète surtout des lois qui protègent les faibles, qui adoucissent le sort de l’esclave; il lutte contre la passion effrénée du peuple pour les spectacles sanglants, défend aux gladiateurs de combattre dans les cirques autrement qu'avec des épées à bouts arrondis, et par son attitude montre son mépris pour ces plaisirs.

« Ce règne bienfaisant est attaqué par tous les fléaux. Un débordement du Tibre menace de submerger Rome; la famine succède à lPinondation ; la peste vient achever l'empire exténué. Les Bretons se soulèvent, les Cattes envahissent la Rhétie et la Germanie, les Parthes chassent les Romains de l'Asie Mineure. Le monde s’écroule, comme pour éprouver l’homme capable de le soutemir. Marc-Aurèle fait face à tous les périls ; 1l nourrit le peuple et il repousse les barbares. À peine vaineue, cette première invasion est suivie de la guerre des Marcomans, qui trouve l'empire dévasté par l’épidémie. Depuis les guerres puniques, Rome n'avait pas été en pareil péril. Cette fois Marc-Aurèle va combattre lui-même à latête des légions. Il dépouille son palais pour subvenir à la guerre : il le laisse aussi nu que la tente qu'il va habiter. Pendant deux mois, on vend à la criée, sur le forum de Trajan, les ornements impériaux, les coupes d’or et de cristal, les vases

royaux, les p'erres précieuses, les tableaux, les statues, jusqu'aux robes de l’impératrice. I part malade pour cette guerre atroce qui dure des années, dans un climat mortel à sa poitrine affaiblie; combattant sur la glace, hivernant dans la neige, parmi les marais, ne mangeant que le malin et le soir avant de haranguer ses armées. Son héroïsme dompte les barbares, sa douceur les charme et les apprivoise. On se le représente, dans cette rude campagne, tel que nous le montre sa statue équestre du Capitole, simple et grave, assis comme sur un trône, sur son fort cheval taillé pour fendre les forêts et labourer les boues de la Pannonie, accueillant d'un geste magnanime les hordes soumises. »

La révolte et la trahison ne sont pas épargnées à ce grand prince; elles éclatent dans sa propre famille, où 1l voit grandir un fils en qui se révèle le futur Commode. Mais rien n’altère les sentiments d'humanité qui répondent en lui à l'élévation de la pensée, et c'est au milieu des souffrances et des épreuves qu'il dédie dans le forum un temple à la Bonté. La mort vint le prendre à son poste, en Germanie, défendant héroïquement l’empire assailli par de nouvelles invasions.

Les martyrs. — Malgré de si grands efforts, les digues opposées aux barbares ne tardent pas à se rompre. Leurs flots se succèdent de plus en plus impétueux, et l'immense empire s’affaisse. Tournons

1 P. de Saint-Victor, Hommes et Dieux.

les yeux vers cette source d’énergie morale dont nous avons déjà signalé l'existence latente sous la société païenne expirante de toutes parts. La foi au Christ élevait les âmes régénérées aux triomphes de la sainteté, elle engendrait les martyrs. La conscience se dressait devant le despotisme dans sa beauté suprême. Les empereurs et leurs proconsuls entendaient de la bouche des chrétiens cette grande parole que nulle menace ne pouvait vaincre : QÏl vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. »

La volonté libre se rit des supplices des amphithéâtres. Les femmes mêmes s’y laissent immoler et mêlent leur grâce pudique à ces scènes sanglantes. « Perpétue et Félicité, l’une qui était mère de l’avant-veille, l’autre qui donnait encore le sein à son petit enfant, sont destinées à combattre une vache furieuse. On les dépouille de leurs vêtements, on les jette dans un filet toutes nues, et on les transporte dans l'arène. A ce spectacle, à la vue de ces jeunes mères dont le sein répandait encore quelques gouttes de lait, le peuple, si endurei qu’on l’'eût fait, se sentit touché d'horreur et de pitié, et, par ses cris, il ordonna que leurs habits leur fussent rendus. On les ramène done à la barrière, et quelques moments après, Perpétue reparaît dans le cirque, couverte d’une robe flottante. La vache s’élance sur elle et l’étend toute sanglante sur le sable; la jeune martyre se relève aussitôt. Pourquoi? pour ajuster sa robe, qui, en se déchirant, avait

laissé à nu une partie de son corps, et aussi pour renouer ses cheveux épars, car il était contre la bienséance que les martyrs eussent dans un Jour de victoire le visage couvert comme dans un jour de deuil. Courant ensuite vers sa compagne, Perpétue la prend par la main, et toutes deux debout et umies, elles offrent une double victime à l’animal qui les achève. »

Ces cruels spectacles dont se détournait avec horreur Marc-Aurèle n’avaient pas cessé malgré son intervention, et pendant bien longtemps encore les apôtres de la foi chrétienne échouèrent devant ce reste des mœurs antiques. Il fallut, au quatrième siècle, un sacrifice éclatant pour le faire disparaître. L'empereur Honorius, à l’occasion d’un anniversaire solennel, avait promis à la ville de Rome ces jeux qu’elle aimait tant. Dès que cette nouvelle parvient en Orient, un moine, nommé Télémaque, quitte sa cellule, accourt en Italie et, au moment où le combat va s’engager dans l'arène, se précipite entre les gladiateurs. La fureur s'empare du peuple devant cette soudaine interruption. De toutes parts, des pierres, des bancs sont jetés sur l’arrivant; les gladiateurs l’achèvent. « Cependant, dit M. de Montalembert”, la noblesse du dévouement de Télémaque fit comprendre l’horreur de l'abus qu'il voulait abattre; un édit d'Honorius proscrivit à jamais les jeux des gladiateurs; à

1 E. Legouvé, Histoire morale des femmes, ? Les moines d'Occident.

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