AVEMR DE LA RECHERCHE PSYCHIQUE
nitivcment. Mais aujourd'hui que, grâce à notre approfondissement de la matière, nous savons faire cette distinction et possédons les cpialités qu'elle implique, nous pouvons nous aventurer sans crainte dans le domaine à peine exploré des réalités psychologiques. Avançons-y avec une hardiesse prudente, déposons la mauvaise métaphysique qui gêne nos mouvements, et la science de l'esprit pourra donner des résultats qui dépasseront toutes nos espérances.
•Conférence f.iile à /'Institut général psychologique le 26 Mars içfOif
Le sujet que Tlnstitut psychologique a bien voulu tn'inviter à traiter devant vous est si complexe, il soulève tant de problèmes, les uns psychologiques, les autres physiologiques et même métaphysiques, il appellerait de si longs développements, — et nous avons si peu de temps, — que je vous demande la permission de supprimer tout préambule, d'écarter l'accessoire, de me placer d'emblée au cœur de la question.
Voici donc un rêve. Je vois toute sorte d'objets défder devant moi ; aucun d'eux n'existe effectivement. Je crois aller et venir, traverser une série d'aventures, alors que je suis couché dans mon lit, bien tranquillement. Je m'écoute parler et j'entends qu'on me répond; pourtant je suis seul et je ne dis rien. D'oii vient l'illusion? Pourquoi perçoit-on, comme si elles étaient réellement présentes, des personnes et des choses?
Mais d'abord, n'y a-t-il rien du tout? Une certaine ^natlère sensible n'est-elle pas offerte à la vue, à l'ouïe, au p toucher, etc., dans le sommeil comme dans la veille?
Fermons les yeux et voyons ce qui va se passer. Beaucoup de personnes diront qu'il ne se passe rien : c'est qu'elles ne regardent pas attentivement. En réalité, on aperçoit beaucoup de choses. D'abord un fond noir. Puis des taches de diverses couleurs, quelquefois ternes, quelquefois aussi d'un éclat singulier. Ces taches se dilatent et se contractent, changent déforme et de nuance, empiètent les unes sur les autres. Le changement peut être lent et graduel. Il s'accomplit aussi parfois avec une extrême rapidité. D'où vient cette fantasmagorie.^ Les physiologistes et les psychologues ont parlé de (( poussière lumineuse )), de (( spectres oculaires », de « phosphènes » ; ils attribuent d'ailleurs ces apparences aux modifications, légères qui se produisent sans cesse dans la circulation rétinienne, ou bien encore à la pression que la paupière fermée exerce sur le globe oculaire, excitant mécaniquement le nerf optique. Mais peu importe l'explication du phénom.ène et le nom qu'on lui donne. Il se rencontre chez tout le monde, et il fournit, sans aucun doute, l'étoffe 011 nous taillons beaucoup de nos rêves.
Déjà Alfred Maury et, vers la même époque, le marquis d'IIervey de Saint-Denis avaient remarqué que ces taches colorées aux formes mouvantes peuvent se consolider au moment où l'on s'assoupit, dessinant ainsi les contours des objets qui vont composer le rêve. Mais Tobservation était un peu sujette à caution, car elle émanait de psychologues à moitié endormis. Un philosophe américain, G. T. Ladd, professeur à Yale University, a imaginé depuis lors une méthode plus ligourcuse.. mais d'une application difQcilc, parce qu'elle exige une espèce de dressage. Elle consiste à garder les yeux fermés rjuand on se réveille, et à retenir
ROLE DES FENSATIONS VISUELLES qS
pendant quelques instants le rêve qui va s'envoler, — s'envoler du champ de la vision et bientôt aussi, sans doute, de celui de la mémoire. Alors on voit les objets du rcve se dissoudre en phospbènes, et se confondre avec les taches colorées que l'œil apercevait réellement quand il avait les paupières closes. On lisait par exemple un journal : voilà le rêve. On se réveille, et du journal dont les lignes s'estompent il reste une tache blanche avec de vagues raies noires: voilà la réalité. Ou bien encore le rêve nous promenait en pleine mer ; à perte de vue, l'océan développait ses vagues grises couronnées d'une blanche écume. Au réveil, tout vient se perdre dans une grande tache d'un gris pâle parsemée de points brillants. La tache était là, les points brillants aussi. Il y avait donc bien, offerte à notre perception pendant notre sommeil, une poussière visuelle, et cette poussière a servi à la fabrication du rêve.
Sert-elle toute seule .^^ Pour ne parler encore que du sens de la vue, disons qu'à côté des sensations visuelles dont la source est interne il en est qui ont une cause extérieure. Les paupières ont beau être closes, l'œil distingue encore la lumière de l'ombre et reconnaît même, jusqu'à un certain point, la nature de la lumière. Or, les sensat'ons provoquées par une lumière réelle sont à F origine de beaucoup de nos rêves. Une bougie qu'on allume brusquement fera surgir chez le dormeur, si son sommeil n'est pas trop profond, un ensemble devisions que domineral'idée d'incendie. Tissié en cite deux exemples : « B... rêve que le théâtre d'Alexandrie est en feu ; la flamme éclaire tout un quartier. Tout à coup il se trouve transporté au milieu du bassin de la place des Consuls ; une
rampe de feu court le long des chaînes qui relient le» grosses bornes placées autour du bassin. Puis il se retrouve à Paris, à l'Exposition qui est en fea..., il assiste à des scènes déchirantes, etc. Il se réveille en sursaut. Ses yeux recevaient le faisceau de lumière projeté par la lanterne sourde que la sœur de ronde tournait vers sonlit enpassant. — M... rêve qu'il s'est engagé dans l'infanterie de marine, où il a servi jadis. Il va à Fort-de- France, à Toulon, àLorient, en Crimée, à Gonstantinoplc. Il aperçoit des éclairs, il entend le tonnerre..., il assiste enfin à un combat dans lequel il voit le feu sortir des bouches de canon. Il se réveille en sursaut. Comme B..., il était réveillé par le jet de lumière projeté parla lanterne sourde de la sœar de ronde ». Tels sont les rêves que peut provoquer une lumière vive et inattendue.
Assez différents sont ceux que suggère une lumière continue et douce, comme celle de la lune. Krauss raconte qu'une nuit, en se réveillant, il s'aperçut qu'il tendait encore les bras vers ce qui avait été, dans son rêve, une jeune fille, vers ce qui n'était plus maintenant que la lune, dont il recevait en plein les rayons. Ce cas n'est pasle seul ; il semble que les rayons de la lune, caressant les yeux du dormeur, aient la vertu de faire surgir ainsi des apparitions virginales. iNe serait-ce pas ce qu'exprime la fable d'Endymion, — le berger à jamais endormi, que la déesse Séléné (autrement dit, la Lune) aime d'un profond amour?
L'oreille a aussi ses sensations intérieures, — bourdonnement, tintement, sifflement, — que nous distin-^ guons mal pendant la veille et que Je sommeil détache neltemci^t. Nous continuons d'ailleurs, une fois endor-
ROLE DE l'ouïe Q^^
mis, à entendre certains bruits du dehors. Le craquement d'un meuble, le feu qui pétille, la pluie qui fouette la fenêtre, le vent qui joue sa gamme chromatique dans la cheminée, autant de sons qui frappent encore l'oreille et que le rêve convertit en conversation, cris, concert, etc. On frotte des ciseaux contre des pincettes aux oreilles d'Alfred Maury pendant qu'il dort : il rêve aussitôt qu'il entend le tocsin et qu'il assiste aux événements de juin 1848. Je pourrais citer d'autres exemples. Mais il s'en faut que les sons tiennent autant de place que les formes et les couleurs dans la plupart des songes. Les sensations visuelles prédominent; souvent môme nous ne faisons que voir, alors que nous croyons également entendre. Il nous arrive, selon la remarque de Max Simon, de^ soutenir en rêve toute une conversation et de nous apercevoir soudain que personne ne parle, que personne n'a parlé. C'était, entre notre interlocuteur et nous, un échange direct dépensées, un entretien silencieux. Phénomène étrange, et pourtant facile à expliquer. Pour que nous entendions des sons en rêve, il faut généralement qu'il y ait des bruits réels perçus. Avec rien le rêve ne fait rien ; et là oii nous ne lui fournissons pas une matière sonore, il a de la peine à fabriquer de la sonorité.
Le toucher intervient d'ailleurs autant que l'ouïe. Un contact, une pression, arrivent encore à la conscience pendant qu'on dort. Imprégnant de son influence les images qui occupent à ce moment le champ visuel, la sensation tactile pourra en modifier la forme et la signification. Supposons que se fasse tout à coup sentir le contact du corps avec la chemise; le dormeur se rappellera qu'il est vêtu légèrement. Si justement il croyait se promener
alors dans la rue, c'est dans ce très simple appareil qu'il s'offrira aux regards des passants. Ceux-ci n'en seront d'ailleurs pas choqués, car il est rare que les excentricités auxquelles nous nous livrons en songe paraissent émouvoir les spectateurs, si confus que nous en puissions être nous-mêmes. Je viens de citer un rêve bien connu. En voici un autre, que beaucoup d'entre vous ont dû faire. Il consiste à se sentir voler, planer, traverser l'espace sans toucher terre. En général, quand il s'est produit une fois, il tend à se reproduire, et à chaque nouvelle expérience on se dit: (( J'ai souvent rêvé que j'évoluais audessus du sol, mais cette fois je suis, bien éveillé. Je sais maintenant, et je vais montrer aux autres, qu'on peut ■s'affranchir des lois de la pesanteur » . Si vous vous réveillez brusquement, voici, je crois, ce que vous trouAcrez. Vous sentiez que vos pieds avaient perdu leurs points d'appui, puisque vous étiez en effet étendu. D'autre part, croyant ne pas dormir, vous n'aviez pas conscience d'être couché. Vous vous disiez donc que vous ne touchiez plus terre, encore que vous fussiez debout. C'est cette conviction que développait votre rêve. Remarquez, dans les cas où vous vous sentez voler, que vous croyez lancer votre corps sur le côté à droite ou à gauche, en l'enlevant d'un brusque mouvement du bras qui serait comme un coup d'aile. Or, ce côté est justement celui sur lequel vous êtes couché. Réveillez-vous, et vous trouverez que la sensation d'effort pour voler ne fait qu'un avec la sensation de pression du bras et du corps contre le lit. Celle-ci, détachée de sa cause, n'était plus qu'une vague sensation de fatigue, attribuable à un effort. Rattachée alors à la conviction que votre corps avait quitté le sol,