LE SOUVENIR DU PRESENT ET LA FAUSSE RECONNAISSANCE
L'illusion sur laquelle nous allons présenter quelques ^ vues théoriques est bien connue. Brusquement, tandis qu'on assiste à un spectacle ou qu'on prend part à un entretien, la conviction surgit qu'on a déjà vu ce qu'on voit, déjà entendu ce qu'on entend, déjà prononcé les phrases qu'on prononce, — qu'on était là, à la même place, dans les mêmes dispositions, sentant, percevant, pensant et voulant les mêmes choses, — enfin qu'on revit jusque dans le moindre détail quelques instants de sa vie passée. L'illusion est parfois si complète qu'à tout moment, pendant qu'elle dure, on se croit sur le point de prédire ce qui va arriver : comment ne le saurait-on pas déjà, puisqu'on sent qu'on va l'avoir su ? Il n'est pas rare qu'on aperçoive alors le monde extérieur sous un aspect singulier, comme dans un rêve ; on devient étranger à soi-même, l:)ut près de se dédoubler et d'assister en simple spectateur à ce qu'on dit et à ce qu'on fait. Cette dernière illusion,
I. Cette étude a paru dans la Revue philosophique de décembre igo8.
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poussée jusqu'au bout et deVenue « dépersonnalisalion * », n'est pas indissolublement liée à la fausse reconnaissance ; elle s'y rattache cependant. Tous ces symptômes sont d'p.illeurs plus ou moins accusés. L'illusion, au lieu de se dessiner sous sa forme complète, se présente souvent à l'état d'ébauche. Mais, esquisse ou dessin achevé, elle a touicurs sa physionomie originale.
On possède bien des observations de fausse reconnaissance : elles se ressemblent d'une manière frappante ; elles sont souvent formulées en termes identiques. Nous avons entre les mains l'auto-observation qu'a bien aouIu rédiger pour nous un homme de lettres, habile à s'étudier luimême, qui n'avait jamais entendu parler de l'illusion de fausse reconnaissance et qui croyait être seul à l'éprouver. Sa description se compose d'une dizaine de phrases : toutes se rencontrent, à peu près telles quelles, dans des observations déjà publiées. Nous nous félicitions d'abord d'y avoir au moins relevé une expression nouvelle : l'auteur nous dit que ce qui domine le phénomène est une sensation d' ce inévitabilité », comme si aucune puissance au monde ne pouvait arrêter les paroles et les actes qui vont venir. Mais voici que, relisant les observations recueiUies par M. Bernard-Leroy, nous avons trouvé dans l'une d'elles le même mot : (c J'assistais à mes actions ; elles étaient inévitables ^ ». En vérité, on peut se demander s'il existe une illusion aussi nettement stéréotypée.
Nous ne comprendrons pas dans la fausse reconnaissance certaines illusions qui ont tel ou tel trait commun
1. Le mot a été créé par M. Dugas, (Un cas de dépersonnalisation, Revue philos., \o\. XLV, 1898, p. 5oo-5o7).