PASSAGE INCONSCIENT AU REALISME 2 M
parable d'elles : les mouvements intérieurs du cerveau, représentation parmi des représentations, n'ont donc pas à susciter les autres représentations, puisque les autres représentations sont données avec eux, autour d'eux. Mais insensiblement on arrive à ériger le cerveau et les mouvements intracérébraux en choses, c'est-à-dire en causes cachées derrière une certaine représentation et dont le pouvoir s'étend infiniment plus loin que ce qui en est représenté. Pourquoi ce glissement de l'idéalisme au réalisme F Il est favorisé par bien des illusions théoriques ; mais on ne s*y laisserait pas aller aussi facilement si l'on ne s'y croyait encouragé par les faits.
A côté de la perception, en eflet, il y a la mémoire. Quand je me remémore les objets une fois perçus, ils peuvent n'être plus là. Mon corps est resté seul; et pourtant les autres images redeviendront visibles sous forme de souvenirs. Il faut donc bien, semble-t-il, que mon corps, ou quelque partie de mon corps, ait la puissance d'évoquer les autres images. Admettons qu'il ne les crée pas : du moins est-il capable de les susciter. Gomment le ferait-il, si à un état cérébral déterminé ne correspondaient pas des souvenirs déterminés, et s'il n'y avait pas, en ce sens précis, parallélisme du travail cérébral et de la pensée.^
Nous répondrons que, dans l'hypothèse idéaliste, il est impossible de se représenter un objet en l'absence complète de l'objet lui-même. S'il n'y a rien de plus dans l'objet présent que ce qui en est représenté, si la présence de l'objet coïncide avec la représentation qu'on en a, toute partie de la représentation de l'objet sera, en quelque sorte, une partie de sa présence. Le souvenir ne sera plus l'objet lui-
même, je le veux bien ; il lui manquera pour cela beaucoup de choses. D'abord il est fragmentaire ; il ne retient d'ordinaire que quelques éléments de la perception primitive. Ensuite il n'existe que pour la personne qui l'évo-j que, tandis que l'objet fait partie d'une expérience commune. Enfin, quand la représentation-souvenir surgit, les modifications concomitantes de la représentation-cerveau ne sont plus, comme dans le cas de la perception, des mouvements assez forts pour exciter la représentation-organisme à réagir immédiatement. Le corps ne se sent plas soulevé par l'objet aperçu, et comme c'est dans cette suggestion d'activité que consiste le sentiment de Vactualité, l'objet représenté n'apparaît plus comme actuel : c'est ce qu'on exprime en disant qu'il n'est plus présent. La vérité est que, dans l'hypothèse idéaliste, le souvenir ne peut être qu'une pellicule détachée de la représentation primitive ou, ce qui revient au même, de l'objet. Il est toujours présent, mais la conscience en détourne son attention tant qu'elle n'a pas quelque raison de le considérer. Elle n'a intérêt à l'apercevoir que lorsqu'elle se sent capable de l'utiliser, c'est-à-dire lorsque l'état cérébral présent dessine déjà quelques-unes des réactions motrices naissantes que l'objet réel (c'est-à-dire la représentation complète) aurait déterminées : ce commencement d'activité du corps confère à la représentation un commencement d'actualité. Mais il s*en faut alors qu'il y ait « parallélisme » ou (( équivalence » entre le souvenir et l'état cérébral. Les réactions motrices naissantes dessinent en ellet quelques-uns des effets possibles de la représentation qui va réapparaître, et non pas cette représentiition même ; et comme la même réaction motrice peut suImc Lien des souvenirs différents, ce n'est pas un
EXPRESSION RÉALISTE DU RAPPORT 2x3
souvenir déterminé qui sera évoqué par un état déterminé du corps, ce sont au contraire bien des souvenirs différents qui seront également possibles, et entre lesquels la conscience aura le choix. Ils ne seront soumis qu'à une seule condition commune, celle d'entrer dans le même cadre moteur: en cela consistera leur a ressemblance », terme vague dans les théories courantes de l'association, et qui acquiert un sens précis quand on le définit par l'identité des articulations motrices. Mais nous n'insisterons pas sur ce point, qui a fait l'objet d'un travail antérieur. Qu'il nous suiïîse de dire que, dans l'hypothèse idéaliste, les objets perçus coïncident avec la représentation complète et complètement agissante, les objets remémorés avec la même représentation incomplète et incomplètement agissante, et que ni dans un cas ni dans l'autre l'état cérébral n'équivaut à la représentation, puisqu'il en fait partie. — Passons maintenant au réahsme, et voyons si la thèse du parallélisme psycho-physiologique y va devenir plus claire.
Voici encore les objets qui peuplent le champ de ma vision; A^oici mon cerveau au milieu d'eux; voici enfin, dans mes centres sensoriels, des déplacements de molécules et d'atomes occasionnés par l'action des objets extérieurs. Du point de vue idéaliste, je n'avais pas le droit ^ d'attribuer à ces mouvements internes la mystérieuse puisçaQce de se doubler de la représentation des choses exté-
rieures, car ils tenaient tout enliers dans ce qui en était représenté, et puisque, par hypothèse, on se les représenlait comme des mouvements de certains atomes du cerveau, ils étaient mouvements d'atomes du cerveau et rien autre chose. Mais l'essence du réalisme est de supposer
derrière nos représentations une cause qui dilTèrc d'elles. Rien ne l'empêchera, semble-t-il, de considérer la représentation des objets extérieurs comme impliquée dans les modifications cérébrales. Pour certains théoriciens, ces états cérébraux seront véritablement créateurs de la représentation, qui n'en est que l' « épiphénomène ». D'autres supposeront, à la manière cartésienne, que les ' mouvements cérébraux occasionnent simplement l'apparition des perceptions conscientes, ou encore que ces perceptions et ces mouvements ne sont que deux aspects d'une réalité qui n'est ni mouvement ni perception. Tous s'accorderont néanmoins à dire qu'à un état cérébral déterminé correspond un état de conscience déterminé, et que les mouvements intérieurs de la substance cérébrale, considérés à part, livreraient, à qui saurait les déchiffrer, le détail complet de ce qui se passe dans la conscience correspondante.
Mais comment ne pas voir que la prétention de considérer à part le cerveau, à part le mouvement de ses atomes, enveloppe ici une contradiction véri table .►^ Un idéaliste a le droit de déclarer isolable l'objet qui lui donne une représentation isolée, puisque l'objet ne se distingue pas pour lui de la représentation. Mais le réalisme consiste précisément à rejeter cette prétention, à tenir pour artificielles ou relatives les lignes de séparation que notre représentation trace entre les choses, à supposer au-dessous d'elles un systèmed'actions réciproques etde virtualités enchevêtrées, enfin à définir l'objet, non plus par son entrée dans notre représentation, mais par sa solidarité avec le tout d'une réaUté inconnaissable en elle-même. Plus la science approfondit la nature du corps dans la dircclion de sa (( réalité »,
PASSAGE IKCONSCIEÎJT A l'iDÉAUSME 2i5
plus elle réduit déjà chaque propriété de ce corps, et par conséquent son existence même, aux relations qu'il entretient avec le reste de la matière capable de l'influencer. A vrai dire, les termes qui s'influencent réciproquement — de quelque nom qu'on les appelle, atomes, points matériels, centres de forces, etc. — ne sont à ses yeux que des termes provisoires ; c'est l'influence réciproque ou inter- •action qui est pour elle la réalité définitive.
Or, vous avez commencé par a^ous donner un cerveau que des objets extérieurs à lui modifient, dites-vous, de manière à susciter des représentations. Puis vous avez fait table rase de ces objets extérieurs au cerveau et vous avez attribué à la modification cérébrale le pouvoir de dessiner, à elle seule, la représentation des objets. Mais, en retirant les objets qui l'encadrent, vous retirez aussi, bon gré mal gré, l'état cérébral qui leur emprunte ses propriétés et sa réalité. Vous ne le conservez que parce que vous passez subrepticement au système de notation idéaliste, oà l'on pose comme isolable en droit ce qui est isolé dans la représentation.
Tenez-vous-en à votre hypothèse. Les objets extérieurs et le cerveau étant en présence, la représentation se produit. Vous devez dire que cette représentation n'est pas fonction de l'état cérébral tout seul, mais de l'état cérébral et des objets qui le déterminent, cet état et ces objets formant maintenant ensemble un bloc indivisible. La thèse du parallélisme, qui consiste à détacher les états cérébraux et à supposer qu'ils pourraient créer, occasionner, ou tout au moins exprimer, à eux seuls, la représentation des objets, ne saurait donc encore une fois «'énoncer sans se détruire elle-même. En langage stricte-
2l6 LE CERVEAU ET LA PENSÉE
ment réaliste elle se formulerait ainsi : Une partie, quf doit tout ce quelle est au reste du tout, peut être conçue comme subsistant quand le reste du tout s'évanouit. Ou encore, plus simplement : Une relation entre deux termes équivaut à l'un d'eux.
Ou les mouvements d'atomes qui s'accomplissent dans le cerveau sont bien ce qu'ils étalent dans la représentation que nous en aurions, ou ils en différent. Dans lit première hypothèse, ils seront tels que nous les aurons perçus, et le reste de notre perception sera dès lors autre chose : il y aura, entre eux et le reste, un rapport de contenu à contenant. Tel est le point de vue idéaliste. Dans la seconde hypothèse, leur réalité intime est constituée par leur solidarité avec tout ce qui est derrière l'ensemble de nos autres perceptions ; et, par cela seul que nous considérons leur réalité intime, nous considérons le tout de la réalité avec lequel ils forment un système indivisé : ce qui revient à dire que le mouvement intracérébral, envisagé comme un phénomène isolé, s'évanouit, et qu'il ne peut plus être question de donner pour substrat à la représentation tout entière un phénomène qui n'en est qu'une partie, et une partie découpée artificiellement au niiUeu d'elle.
Mais la vérité est que le réalisme ne se maintient jamais à l'état pur. On peut poser l'existence du réel en général derrière la représentation : dès que l'on commence à parler d'une réalité en particulier, bon gré mal gré on fait plus ou moins coïncider la chose avec la représentation qu'on en a. Sur le fond de réalité cachée, oii tout est nécessairement impliqué dans tout, le réalisme déroule les représentations explicites qui sont pour
OSCILLATION INCONSCIENTE DE l'eSPUIT 2I7
l'idéaliste la réalité même. Réaliste au moment où il pose le réel, il devient idéaliste dès qu'il en affirme quelque chose, la notation réaliste ne pouvant plus guère consister, dans les explications de détail, qu'à inscrire sou& chaque terme de la notation idéaliste un indice qui en marque le caractère provisoire. Soit ; mais ce que nous avons dit de l'idéalisme va s'appliquer alors au réalisme qui a pris l'idéalisme à son compte. Et faire des étals cérébraux l'équivalent des perceptions et des souvenirs reviendra toujours, de quelque nom qu'on appelle le système, à affirmer que la partie est le tout.
En approfondissant les deux systèmes, on verrait que l'idéalisme a pour essence de s'arrêter à ce qui est étalé dans l'espace et aux divisions spatiales, tandis que le réalisme tient cet étalage pour superficiel et ces divisions pour artificielles : il conçoit, derrière les représentations juxtaposées, un système d'actions réciproques, et par conséquent une implication des représentations les unes dans les autres. Gomme d'ailleurs notre connaissance de la matière ne saurait sortir entièrement de l'espace, et que l'implication réciproque dont il s'agit, si profonde soit-elle, ne saurait devenir extraspatiale sans devenir extrascientifique, le réalisme ne peut dépasser l'idéalisme dans ses explications. On est toujours plus ou moins dans l'idéalisme (tel que nous l'avons défini) quand on fait œuvre de savant : sinon, on ne songerait même pas à considérer des parties isolées de la réalité pour les conditionner l'une par rapport à l'autre, ce qui est la science même. L'hypothèse du réaliste n'est donc ici qu'un idéal destiné à lui rappeler qu'il n'aura jamais assez approfondi l'explication de la réalité, et qu'il devra établir des rela-
2l8 LE CERVEAU ET LA PENSÉE
lions de plus en plus intimes entre les parties du réel qui se juxtaposent à nos yeux dans l'espace. Mais cet idéal, le réaliste ne peut s'empêcher de l'hypostasier. Il l'hyposlasie dans les représentations étalées qui étaient pour l'idéaliste la réalité môme. Ces représentations deviennent alors pour lui autant de choses, c'est-à-dire de réservoirs contenant des virtualités cachées: ce qui lui permettra de considérer les mouvements intra-cérébraux (érigés cette fois en choses et non plus en simples représentations) €omme renfermant en puissance la représentation tout entière. En cela consistera son affirmation du parallélisme psycho-physiologique. Il oublie qu'il avait situé le réservoir hors de la représentation et non pas en elle, hors de l'espace et non pas dans l'espace, et qu'en tous cas son hypothèse consistait à supposer la réalité ou indivisée, ou articulée autrement que la représentation. En faisant correspondre à chaque partie de la représentation une partie de la réalité, il articule le réel comme la représentation, il déploie la réalité dans l'espace, et il aban- <lonne son réalisme pour entrer dans l'idéalisme, où la iclation du cerveau au reste de la représentation est évidemment celle delà partie au tout.
Vous parliez d'abord du cerveau tel que nous le voyons, Ici que nous le découpons dans l'ensemble de notre représentation: ce n'était donc qu'une représentation, et nous étions dans l'idéalisme. Le rapport du cerveau au reste de la représentation était des lors, nous le répétons, celui de la partie au tout. De là vous avez passé brusquement à une réalité qui soas-tendrait la représentation : soit, mais alors elle est subspatiale, ce qui revient à dire <jue le cerveau n'est pas une entité indépendante. Il n'y a