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L'enfance

Vous voulez coiiUtLtre la première nioilié de ma vie ! car vous m'aimez ; mais vous ne m'aimez que dans le présent et dans l'avenir; mon passé vous édiai)pe ; c'est une part de moi qui vous est ravie, il faut vous la restituer. Et moi aussi il me sera quelquefois doux, souvent pénible, de remonter pour vous et avec vous seul jusqu'ti ces sources vives et voilées de mon existence, do mes sentiments, de mes pensées. Quand le fleuve est troublé et ne roule plus ([ue des ondes tumultueuses et déjà améres, entre des sables arides, avant de les perdre dans l'Océan commun, qui n'ai mci ail à remonter flot à flot et vallée }tar vallée les lunijues sinuosités de son

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cours , |juiir admirer de l'œil et puiser daus le creux de sa main ses premières ondes sortant du rocher, cacliées sous les feuilles, fraîches comme la neige d'où elles pieu vent , bleues et profondes comme le ciel de la montagne qui s'y réiléchit? Ah 1 ce que vous me demandez de faire sera un délicieux rafraîchissement pour mon Ame , en même temps qu'une curiosité tendre et satisfaite pour vous. Je touche à ce point indécis de la vie humaine où, arrivé au milieu des années que Dieu mesure ordinairement aux hommes les plus favorisés, on est un moment comme suspendu entre les deux paris de son existence, ne sachant pas bien si l'on monte encore ou si l'on commence déjà à descendre. C'est l'heure de s'arrêter un moment, si Ton prend encore quelque intérêt à soi-même , ou , si un autre en prend encore à vous, de jeter quelques regards en arriére et de ressaisir , à travers les ombres qui commencent déjà à s'étendre et à vous les disputer, les sites, les heures, les personnes, les douces mémoires que le soir efface et qu'on voudrait faire revivre à jamais daus le cœur d'un autre, comme elles vivent à jamais dans votre propre cœur. Mais , au moment de commencer pour vous à dépher ces plis si intimes et si soiirneusement fermés de mes souvenirs, je sens des îlots de tendresse , de mélancolie et de douleur, monter tout brûlants du fond de ma poitrine et me fermer presque la voix avec tous les sanglots de ma vie passée ; ils étaient comme endormis, mais ils n'étaient pas moils; peut-être ai-je tort

de les remuer, peut-être ne pourrai-je pas continuer. Le silence est le linceul du passé; il est quelquefois impie, souvent dangereux de le soulever. Mais, lors même qu'on le soulève pieusement et avec amour, le premier moment est cruel. Avez-vous passé quelquefois par une de ces plus terribles épreuves de la vie ? J'y ai passé deux fois, moi, et je uy pense jamais sans un frisson.

La mort vous a enlevé par une surprise, et en votre absence, un des êtres dans lequel vous viviez le plus vous-même, une mère, un enfant, une femme adorée. Rappelé par la fatale nouvelle, vous arrivez avant que la terre ait reçu le dépôt sacré de ce corps a jamais endormi. Vous franchissez le seuil, vous montez Tescalier, vous entrez dans la chambre, on vous laisse seul avec Dieu et la mort. Vous tombez à genoux auprès du lit, vous restez des heures entières les bras étendus, le visage collé contre les rideaux de la couche funèbre. Vous vous relevez enfin ; vous faites çà et là quelques pas dans la chambre. Vous vous approchez , vou's vous éloignez tour ;i tour de ce lit où un drap blanc , affaissé sur un corps immobile, dessine les formes de l'être que vous ne reverrez plus jamais. Un doute horrible vous saisit : je puis soulever le linceul, je puis voir encore une fois le visage adoré. Faut-il le revoir tel que la mort l'a fait? Faut-il baiser ce front à travers la toile, et ne revoir jamais ce vis^e disparu que dans sa mémoire et avec la couleur, le regard et la physionomie que la vie

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lui donnait ? Lequel vaut mieux pour la consolation (le celui qui survit, pour le culte de celui qni est mort? Problème douloureux! Je conçois trop qu'on se le pose et qu'on le résolve différemment. Quant à moi. je me le suis posé, mais l'instinct a toujours prévalu sur le raisonnement. J'ai voulu revoir, j'ai revu I Et la tendre piété du souvenir que je voulais imprimer eri moi n'en a point été altérée : la mémoire du visage animé et vivant , se confondant dans ma pensée avec la mémoire du visage immobile et comme sculpté en marbre par la mort, a laissé pour mon âme, sur ces visages pétrifiés dans ma tendresse , quelque chose de palpitant comme la vie, et d'imnmahle comme l'immortalité.

J'éprouve quelque chose de ce sentiment d'hésitation en rouvrant pour vous ce livre scellé de ma mémoire. Sous ce voile de l'oubli il y a une morte : c'est ma jeunesse I Que d'images délicieuses, mais aussi que de regrets saignants se ranimeront avec elle ! ^"importe ; vous la voulez, je vous obéis. Dans quelle main plus douce et plus pieuse pourrais-je remettre, pour les conserver quelques jours, les cendres encore liédes de ce (jui fut mon cœur?

Mon Dieu 1 j'ai souvent regretté d'être né I j'ai souvent désiré de reculer jusqu'au néant, au lieu d'avancer, à travers tant de mensonges , tant de souffrances et tant de pertes successives, vers cette perte de nous-mêmes que nous appelons la mort I Cependant , même dans ces moments où 1p désespoir l'emporte sur la raison et où l'on

• mlilie que la vie est un travail imposé pour nous achever nous-mêmes , je me suis toujours dit : il y a quelque chose que je regretterais de n'avoir pas goûté, c'est le lait d'une mère, c'est l'affection d'un pare, c'est cette parenté des âmes et des cœurs avec des frères; ce sont les tendresses, les joies et mêmes les tristesses de la famille 1 La famille est évidemment un second nous-mêmes, plus grand que nous-mêmes , existant avant nous et nous survivant avec ce qu'il y a de meilleur de nous; c'est l'image de la sainte et amoureuse unité des êtres révélée par le petit groupe d'êtres qui tiennent les uns aux autres et rendue visible par le sentiment! J'ai souvent compris qu'on Voulût étendre la famille ; mais la détruire!... c'est un blasphème contre la nature et une impiété contre le cœur humain 1 Où s'en iraient toutes ces affections qui sont nées là et qui ont leur nid sous le toit paternel ! La vie n'aurait point de source, elle ne saurait d'où elle vient ni où elle va. Toutes ces tendresses de l'àme deviendraient des abstractions de Tintelligence. Ah! le chef-d'œuvre de Dieu, c'est d'avoir fait que ses lois les plus conservatrices de l'humanité fussent en même temps les sentiments les plus délicieux de l'individu ! Tant qu'on n'aime pas, on ne comprend pas !

Heureux celui que Dieu a fait naître d'une bonne et sainte famille ! c'est la première des bénédictions de la destinée ; et quand je dis une bonne famille, je n'entends pas une famille noble de celte noblesse que les hommes honorent et

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qu'ils enregislrent sur du parchemin. Il y a une noblesse dans toutes les conditions. J'ai connu des familles de laboureurs où cette pureté de sentiments, où cette chevalerie de probité, où cette fleur de délicatesse, où cette légitimité des traditions qu'on appelle la noblesse, étaient aussi visibles dans les actes, dans les traits, dans le langage, dans les manières, qu'elles le furent jamais dans les plus hautes races de la monarchie. Il y a la noblesse de la nature comme celle de la société, et c'est la meilleure. Peu importe à quel étage de la rue ou de quelle grandeur dans les champs soit le foyer domestique, pourvu qu'il soit le refuge de la piété, de l'intégrité et des tendresses de la famille qui s'y perpétue! La prédestination de l'enfant, c'est la maison où il est né; son âme se compose surtout des impressions qu'il y a reçues. Le regard des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénétre en nous par nos propres yeux. Quel est celui qui , en revoyant ce regard seulement en songe ou en idée , ne sent pas descendre dans sa pensée quelque chose qui en apaise le trouble et qui en éclaire la sérénité?

Dieu m"a fait la grâce de naître dans une de ces familles de prédilection qui sont comme un sanctuaire de piété où l'on ne respire que la bonne odeur que quelques générations y ont répandue en traversant successivement la vie ; famille saris grand éclat, mais sans tache, placée par la Providence à un de ces rangs intermédiaires de la société où l'on tient à la fois à la noblesse par le

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iiuiii et au peuple par la modicité de la fortune, par la simplicité de la vie et par la résidence à la campagne , au milieu des paysans , dans les mêmes habitudes et à peu prés dans les mêmes travaux. Si j'avais à renaître sur cette terre, c'est encore là que ([ue je voudrais renaître. On y est bien placé pour voir et pour comprendre les conditions diverses de T humanité... au milieu. Pas assez haut pour être envié, pas assez bas pour être dédaigné; point juste et précis où se rencontrent et se résument dans les conditions luimaines Télévation des idées que produit l'élévation du point de vue, le naturel des sentiments que conserve h fréquentation de la nature.

Sur les bords de la Saône, en remontant son cours, à quelques lieues de Lyon, s'élève entre des villages et des prairies, au penchant d'un coteau à peine renflé au-dessus des plaines, la ville petite mais gracieuse de Màcon. Deux clochers gothiques, décapités par la révolution et minés par le temps , attirent l'œil et la pens;''e du voyageur qui descend vers la Provence ou vers l'Italie, sur les bateaux à vapeur dont la ri' viére est tout le jour sillonnée. Au-dessous de ces ruines de la cathédrale antique s'étendent sur une longueur d'une demi-lieue de longues files de maisons blanches et des quais où l'on débarque et où l'on embarque les marchandises du midi de la France et les produits des vignobles maçonnais. Le haut de la ville, que l'on n'aperçoit pas de la rivière, est abandonné au silence et au repos. On dirait d'une ville espagnole.

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L"lieil)e y croit It'lé entre les ['avé>. Lt'.> liau.es imirailles des anciens couvents en assombrissent les rues étroites. Un collège, un hôpital, des églises, les unes restaurées, les autres délabrées et servant de magasins aux tonneliers du pays ; une grande place plantée de tilleuls a ses deux extrémités, où les enfants jouent, où les vieillards s'asseoient au soleil dans les beaux jours; de longs faubourgs à maisons basses qui montent en serpentant jusqu'au sommet de la colline, à l'embouchure des grandes routes; quelques jolies maisons dont une face regarde la ville, tandis que l'autre est déjà plongée dans la campagne et dans la verdure : et, aux alentours de la place, cinq ou six hôtels ou grandes maisons, presjue toujours fermées, qui reçoivent, l'hiver, les anciennes familles de la province : voilà le coup d'œil de la haute ville. C'est le quartier de ce qu'on appelait autrefois la noblesse et le clergé ; c'est encore le quartier de la magistrature et de la propriété. Il en est de même partout : les populations descendent des hauteurs pour travailler et remontent pour se reposer. Elles s'éloignent du bruit dés qu'elles ont le bien-être.

A l'un des angles de cette place, qui était avant la révolution un rempart, et qui en conserve le nom, on voit une grande e haute maison jiercée de fenêtres rares et dont les murs élevés, massifs, mais noircis par la pluie et éraillés jtar le soleil, sont reliés depuis plus d'un siècle par de grosses ciels de fer. Une porte haute et

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large, précédée d'un j)erron de deux niarclies, donne entrée dans un long vestibule, au fond duquel un lourd escalier en pierre brille au soleil par une fenêtre colossale et monte d'étage en étage pour desservir de nonibi-eus et profonds appartements. C'est là la maison où je suis né.

3Ion grand-père vivait encore. C'était un vieux gentilliomme qui avait servi longtenqjs dans les armées de Louis XV, et qui avait reçu la croix de iSaint-Louis à la bataille de Fontenoy, Rentré dans sa province avec le grade de capitaine de cavalerie, il y avait rapporté les habitudes d'élégance, de splendeur et de plaisir contractées a la cour ou dans les garnisons. Possesseur d'une belle fortune dans son pays, il avait épousé une riche héi-itière de Franche-Comté , qui lui avait apporté en dot de belles terres et de grandes forêts dans les environs de Saint-Claude et dans les gorges du Jura, non loin de Genève. Il avait six enfants, trois fils et trois filles. D'après les idées du temps, la fortune de la famille avait été destinée tout entière à l'ainé de ces fils. Le second était entré malgré lui dans l'état ecclésiastique, pour lequel il n'avait aucune vocation. Des trois filles, deux avaient été mises dans des couvents, l'autre était chanoinesse et avait fait ses vœux. Mon père était le dernier né de cette nombreuse famille. Dès l'âge de seize ans, on l'avait mis au service dans le même régiment où avait servi avant lui son père. Il ne devait jamais se marier : c'était la règle du temps. Il devait

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vieillir dans le i^rade modes le de cajiiUiiiie de cavalerie, auquel il était arrivé de bonne heure: venir de temps en temps eu semestre dans la ujaisou paternelle; gagner lentement la croix de Saint-Louis, terme unique des ambitions du gentilhomme de province; puis, dnns sou âge avancé , pourvu d'une petite pension du roi et d'une légitime plus mince encore, végéter dans une chambre liante de quelque vieux chfiteau de sonfrc?re aine, surveiller le jardin, chasser avec le curé, dresser les chevaux, jouer avec les .enfants, faire la partie d'échecs ou de trictrac des voisins, complaisant né de tout le monde, esclave domestique, heureux de l'être, aimé mais négligé par tout le monde, et achevant ainsi sa vie, inaperçu , sans biens , sans femme , sans postérité, jusqu'.i ce que les infirmités et la maladie le reléguassent du salon dans la chambre nue, où pendaient au mur son casque et sa vieille épée, et qu'on dît un jour dans le château : « Le chevalier est mort. »

Mon père était le chevalier de Lamartine , et cette vie lui était destinée. Modeste et respectueux, il l'aurait acceptée en gémissant, mais sans murmure. Une circonstance vint changer inopinément tous ces arrangements du sort. Son frère aine devint valétudinaire; les médecins lui déconseilU'renl le mariage. 11 dit a son père : « il faut marier le chevalier. » Ce fut un .soulèvement général de tous les sentiments de famille et de tous les préjugés de l'habitude dans l'esprit et dans le cœur du vieux gentilhomme.

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Los rlipvaliors no sont pas faits pour so niarioi'. On laissa mon pore .i son l'éginient. On .îjonrna d'année en année celte difticnllé qui révollail surtout ma cfrand'niL're. — Marier le chevalier ! c'éîail monstrueux. — D'un antre côté, laisser éteindre riinm])le race el le nom obscur, c'était un crime contre le san?. 11 fallait pourtant se décider. On ne se décidait pas et la révolution approchait.

Il y avait à cette époque en France, el il y a encore en Allemagne, une institution religieuse et mondaine à la fois, dont il nous serait difficile de nous faire une idée aujourd'hui sans sourire, tant le monde et la religion s'y trouvaient rapprochés et confondus dans un contraste à la fois charmant et sévère. C'était ce qu'on appelle un chapitre de chanoinesses nobles. Voici ce qu'étaient ces chapitres.

Dans une province et dans un site ordinairement bien choisis, non loin de quelque grande ville dont le voisinage animait ces espèces de couvents sans clôture , les familles riches et nobles du royaume envoyaient vivre , après avoir fait ce qu'on appelait des preuves , celles de leurs filles qui ne se sentaient pas de goût pour l'état de religieuses cloitrées et à qui cependant ces familles ne pouvaient faire des dots suflisantes pour les marier.

On leur donnait à chacune une petite dot , on leur bâtissait une jolie maison entourée d'un petit jardin, sur un plan uniforme, groupée autour de la chapelle du chapitre. C'étaient des espèces

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de cloîtres libres rangés les uns d côté des autres, mais dont la porte restait â demi ouverte au monde; une sorte de sécularisation imparfaite des ordres religieux d'autrefois ; une transition élégante et douce entre l'Église et le monde. Ces jeunes personnes entraient là dès Tàge de quatorze à quinze ans. Elles commençaient par y vivre sous la surveillance très-peu gênante des chanoinesses les plus âgées qui avaient fait leurs vœux et à qui leurs familles les avaient confiées ; puis, dès qu'elles avaient vingt ans, elles prenaient elles-mêmes la direction de leurs ménages, elles s'associaient avec une ou deux de leurs amies et vivaient en commun par petits groupes de deux ou trois.

Elles ne vivaient guère au chapitre que pendant la belle saison. L'hiver, elles étaient rappelées dans les villes des environs , au sein de leur famille, pour y passer un semestre de plaisir et décorer le salon de leurs mères. Pendant les mois de résidence au chapitre, elles n'étaient astreintes à rien, si ce n est à aller deux fois par jour chanter l'office dans l'église, et enc9re le moindre prétexte suffisait "pour les en exempter. Le soir, elles se réunissaient tantôt chez l'abbesse, tantôt chez l'une d'entre elles, pour jouer, causer, faire des lectures , sans autre règle que- leur goût , sans autre surveillance que celle d'une vieille chanoinesse, gardienne indulgente de ce charmant troupeau. On devait seulement rentrer à certaines heures. Les hommes étaient exclus de ces réunions , mais il y avait une exception

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<(ui conciliait tout. Les jeunes chanoinesses pouvaient recevoir cliacune leurs frères en visite pendant un certain nombre de jours, et elles pouvaient les présenter à leurs amies dmis les sociélés du chapitre. Là se formaient naturellement les plus tendres liaisons de cœur entre les jeunes officiers venant passer quelques jours de semestre chez leur sœur et les jeunes amies de cette sœur. Il s'ensuivait bien de temps en temps quelques enlèvements ou quelques chuchotements dans le chapitre; mais en général une pieuse réserve , une décence irréprochable présidaient à ces rapports d'intimilé si délicate, et les sentiments mutuellement conçus, ranimés par des visites annuelles au chapitre , donnaient lieu plus tard à des mariages d'inclination , si rares, à cette époque, dans la société française. Une des sœurs de mon père était chanoinesse d'un de ces chapitres nobles dans le Beaujolais, aux bords de la Saône, entre Lyon et Màcon ; elle avait fait ses vœux à vingt et un ans. Elle y avait une maison que mon grand-père avait bâtie pour elle. Elle y logeait une charmante amie de seize ans, qui venait d'entrer au chapitre. Mon père, en allant voir sa sœur à Salles (c'est le nom du village), fut frappé des grâces, dé l'esprit et des qualités angéliques de cette jeune personne. La jeune recluse et le bel officier s'aimèrent. La sœur de mon père fut la confidente naturelle de cette mutuelle tendresse. Elle la favorisa , et après bien des années de constance, bien des obstacles surmontés, bien des oppositions de fa-

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mille vaincnp.>, la destinée, dont le plus iitiis. saiit ministre est toujours l'amour, s'accomplit, et mon pure épousa l'amie de sa sœur.

Alix des Roys , c'est le nom de notre mère, était fille de M. des Roys. intendant général des finances de M. le duc d'Orléans. Madame des Roys. sa femme, était sous-gouvernante des enfants de ce prince , favorite de cette belle et vertueuse duchesse d'Orléans que la révolution respecta tout en la chassant de son palais et en condui- .sant ses fils dans l'exil et son mari à l'échafaud. M. et madame des Roys avaient un logement au Palais-Royal l'hiver et à Saint-Cloud l'été. Ma mère y naquit ; elle y fut élevée avec le roi Louis- Philippe, dans la familiarité respectueuse qui s'étahlit toujours entre les enfants à peu prés du même âge, participant aux mêmes leçons et aux mêmes jeux.

Combien de fois ma mère ne nous a-t-elle pas entretenus de l'éducation de ce prince qu'une révolution avait jeté loin de sa patrie, qu'une autre révolution devait porter sur un trône? Il n'y a pas une fontaine, une allée, une j-elouse des jardins de Saint-Cloud que nous ne connaissions par ses souvenirs d'enfance avant de les avoir vues nous-mêmes. Saint-Cloud était pour elle son Milly, son berceau, le lieu où toutes ses premières pensées avaient germé, avaient fleuri, avaient végété et grandi avec les plantes de ce beau parc, tous les noms sonores du dix-huitième siècle étaient les premiers noms qui s'étaient gravés dans sa mémoire.

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Madaiiio des Hoys, sa iiiéro, ("(ail une reinine lie mérilp. Les fondions dans la maison du incniier prince du sani,' altiraient et groupaient autour d'elle beaucoup de personnages célèbres de lépoque Voltaire, à son court et dernier voyage à Paris, cpii fut un triomphe, vint rendre visite aux jeunes princes. Ma m 're, fjui n'avait que sept à huit ans. assista a la visite, et, ipioique si jeune, elle comprit, par l'impression qui se révélait autour d'elle, qu'elle voyait quelque chose de }tlus ([u'un roi. L'attitude de Voltaire, son costume, sa canne, ses gestes, ses paroles étaient restés gravés dans cette mémoire d'enfant comme l'emjireinte d'un être antédiluvien dans la pierre de nos montagnes.

D'Alembert, Laclos, madame de Genlis, Buffon, Klorian, l'historien anglais Gibbon, Grimm,Morellel, M. Necker, les hommes d'Etat, les gens de lettres, les philosophes du temps vivaient dans la société de madame des Roys, Elle avait eu surtout des relations avec le plus immortel d'entre eux, Jean-Jacques Rousseau. 3Ia mère, quoique tr.!'s-pieuse et trés-étroilement attachée au dogme catholique, avait conservé une tendre admiration pour ce grand homme , sans doute parce qu'il avait plus qu'un génie, parce qu'il avait une àme. Elle n'était pas de la religion de son génie, mais elle était de la religion de son cœur.

Le duc d'Orléans , comte de Beaujolais aussi, avait la nomination d'un certain nombre de dames au chapitre de Salles, qui dépendait de son duché. C'est ainsi et c'est par lui que ma mère

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y fat nommée à rage de quinze à seize ans. J\ii encore un portrait d'elle fait à cet âge, indépendamment du portrait que toutes ses sœurs et que mon père lui-même nous en ont si souvent tracé de mémoire. Elle est représentée dans son costume de chanoinesse. On voit une jeune personne grande , élancée , d'une taiile flexible , avec de beaux bras blancs sortant, à la hauteur du coude des manches étroites d'une robe noire. Sur la poitrine est attachée la petite croix d'or du chapitre. Par-dessus ses cheveux noirs tombe et flotte, des deux côtés de la tête, un voile de dentelles moins noires que ses cheveux. i>a figure, toute jeune et toute naïve, brille seule au milieu de ces couleurs sombres.

Le temps a un peu enlevé la fraiclieur du coloris de quinze ans. Mais les traits sont aussi purs que si le pinceau du peintre n'était pas encore séché sur la palette. On y retrouve ce sourire intérieur de la vie, celte tendresse intarissable de l'àme et du regard, et surtout ce rayon de lumière si serein de raison, si imbibé de sensibilité, qui ruisselait comme une caresse éternelle de son œil un peu profond et un peu voilé par la paupière, comme si elle n eut pas voulu laisser jaillir toute Li clarté et tout Tamour qu'elle avait dans ses beaux yeux. On comprend , rien qu'à voir ce portrait, toute la passion qu'une telle femme dut inspirer à mon père, et toute la pieté que plus tard elle devait inspirer à ses enfants.

Mon père lui-même, à cette époque, était digne par son extérieur et par son caractère de s'atta*

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clier le coHir irune femmo sensiblo el cournfjeuse. 11 n'était plus trcs-jouiip : il avait (rontpliiiit ans. Mais pour une homme d'une forte race, qui devait mourir jeune encore d'esprit et de corps à quatre-vingt-dix ans , avec toutes ses dents, tous ses cheveux et toute la sévère et imposante beauté que la vieillesse comporte, trentehuit ans, c'était la Heur de la vie. Sa taille était élevée, son attitude militaire , ses traits mâles avec tout le caractère de l'ordre et du commandement. La fierté douce et la franchise étaient les deux enqireintes que sa physionomie laissait dans le regard. Il n'affectait ni la légèreté ni la grâce, bien qu'il y en eût beaucoup dans son esprit. Avec un prodigieux bouillonnement du sang au fond du cœur, il paraissait froid et indifférent à la surface, parce qu'il se craignait lui-méine et qu'il avait comme honte de sa sensibilité.

11 n'y eut jamais un homme au monde qui se douta moins de sa vertu et qui enveloppa "flavantage de toute la pudeur d'une femme les sévères perfections d'une nature de héros. J'y fus trompé moi-même bien des années., Je le crus dur et austère, il n'était que juste et rigide. Quant à ses goûts, ils étaient primitifs comme son àme. Patriarche et militaire, c'était tout l'homrne. La chasse et les bois, quand il était en semestre dans la province. Le reste de l'année, son régiment, son cheval, ses armes, les règlements scrupuleusement suivis et ennoblis par l'enthousiasme de la vie de soldat : c'étaient toutes ses occupations. H ne voyait rien au delà de son

grade de capitaine de cavalerie et de Testime de ses camarades. Son régiment était plus que sa famille. 11 en désirait l'honneur à Tégal de son propre honneur. Il savait par cœur t»us les noms des oftîciers et des cavaliers. Il en était adoré. Son état, c'était sa vie. Sans aucune espèce d'ambition ni de fortune, ni de grades plus élevés, sou idéal, c'était d'être ce qu'il était, un bon officier; d'avoir l'honneur pour àme, le service du roi pour religion, de passer six mois de Tannée dans une ville de garnison et les autres six mois dans une petite maison à lui à la campagne, avec une femme et des enfants. L'homme primitif, enfin ^ un peu modifié par le soldat, voilà mon père.

La révolution, le malheur, les années et les idées le modifièrent et le complétèrent dans son âge avancé. Je puis dire que moi-même j'ai vu sa grande et facile nature se dévelo'pper après soixante-dix ans de vie. Il était de la race de ces chênes qui végètent et qui se renouvellent jusqu'au jour où l'on met la cognée au pied de l'arbre. A quatre-vingts ans il se perfectionnait encore.

J'ai déjà dit quels obstacles de fortune et quels préjugés de famille s'opposaient à son mariage. Sa constance et celle de ma mère les surmontèrent. Ils furent unis au moment même où la révolution allait ébranler tous les établissements humains et le sol même sur lequel on les fondait.

Déjà TAssemblée constituante était à Tœuvre. Elle sapait avec la force d'une raison pour ainsi

dire surhumaine les privilèges et les préjugés sur lesijuels reposait l'ancien ordre social en France. Déjà ces grandes émotions du peuple emportaient, comme des vagues que le vent commence à soulever , tantôt Versailles , tantôt la Hastille, tantôt riIôtel-de-VilIe de Paris. 3Iais l'enlliousiasme de la noblesse même pour la grande régénération politique et religieuse subsistait encore. Malgré ces premiers tremblements du sol , on pensait que cela serait passager. On n'avait pas d'échelle dans le passé pour mesurer d'avance la liauteur qu'atteindrait ce débordement des idées nouvelles. Mon père n'avait pas quitté le service en se mariant ; il ne voyait dans tout cela oue son drapeau à sffivre, le roi à défendre, quelques mois de lutte contre le désordre, quelques gouttes de son sang à donner à son devoir. Ces premiers éclairs d'une tempête qui devait sulnnerger un trône et secouer l'Europe pendant un demi-siécle au moins se perdirent pour ma m.'re et pour lui dans les premières joies de leur amour et dans les premières perspectives de leur félicité. Je me souviens d'avoir vu un jour une branche de saule séparée du tronc par la tempête et flottant le matin sur un débordement de la Saône. Une femelle de rossignol y couvait encore son nid à la dé'rive dans l'écume du fleuve, et le raàle suivait du vol ses amours sur un débris.

A [ieine avaient-ils goùlti leur bonlieur si longtemps attendu, qu'il fallut l'interrompre et se séparer, peut-être, hélas! pour ne plus se revoir. C'était le moment de rémigralion. A ce' te époque, l'émigration n'était pas, comme elle le devint plus tard, un refuge contre la persécution ou la mort. C'était une vogue universelle d'expatriation qui avait saisi la noblesse françiise. L'exemple donné par les princes devint contagieux. Des régiments perdirent en une nuit leurs ofliciers. Ce fut une honte jtendant un certain temps de rester l'i o-i était le roi et la France. II fallait un grand courage d'esprit et une grande fermeté de caractère pour résister à cette folie épidémique qui prenait le nom de l'honneur. Mon père eut ce courage : il se refusa à émigrer. Seulement , quand on demanda aux officiers de l'armée un serment qui répugn:.il à sa conscience de serviteur du roi, il donna sa démission. Mais le 10 août approchait; on le sentait venir. On savait d'avance que le château des Tuileries serait attaqué, que les jours du roi seraient menacés, que la Constitution de 91 , pacte momentané de conciliation entre la royauté représenta-

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live Cl le i)eii|»le souverain, serait renversée ou Irioniplmnte dans des llols de sang. Les amis dévoués de ce (jui restait de monarcliie et les hommes personnellement et reliiiieuseraent attachés au roi se comptèrent et s'unirent pour aller fortifier la garde constitutionnelle de Louis XVI et se ranger, le jour du péril, autour de lui. Mon père fut du nombre de ces hommes de conir.

Ma mère me portait alors dans son sein. Elle n'essaya pas de le retenir. Même au milieu de ses larmes, elle n'a jamais compris la vie sans l'honneur, ni balancé une minute entre une douleur et un devoir.

Mon père partit sans espoir, mais sans hésitation. Il combattit avec la garde constitutionnelle et avec les Suisses pour défendre le château. Quand Louis XVI eut abandonné sa demeure, le combat devint un massacre. Mon père fut blessé d'un coup de feu dans le jardin des Tuileries. Il s'échap}>a, fut arrêté en traversant la rivière en face des Invalides, conduit à Vaugirard et emprisonné quelques heures dans une cave. 11 fut réclamé et sauvé par le jardinier d'un de ses parents qui était officier municipal de la commune, et qui le reconnut par un hasard miraculeux. Echappé ainsi à la mort, il revint auprès de ma mère et vécut dans une obscurité profonde, retiré à la campagne jusqu'aux jours où la persécution révolutionnaire ne laissa plus d'autre asile à ceux qui tenaient à l'ordre ancien que la prison ou l'échafaud.

La famille de mon grand-père donnait peu de

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prétextes à la persécution. Aucun de ses membres n'avait émigré. Mon grand-père lui-même élait un vieillard de plus de quatre-vingts ans. Son iils aîné, ainsi que son second tils, Tabbé de Lamartine, élevés l'un et l'autre dans les doctrines du dix- huitième siècle, avaient sucé, dès leur enfance, le lait de cette philosophie qui promettait au monde un ordre nouveau. Ils étaient de cette partie de la jeune noblesse qui recevait de plus haut et qui propageait avec le plus d'ardeur les idées de transformation politique. On se trompe grossièrement sur les origines de la révolution française quand on s'imagine qu'elle est venue d'en bas. Les idées viennent toujoui's d'en haut. Ce n'est pas le peuple qui a fait la révolution, c'est la noblesse, le clergé et la partie pensante de la nation. Les superstitions prennent quebjuefois naissance dans le peuple, les philosophies ne naissent que dans la tête des sociétés. Or, la révolution française est une philosophie.

Mon grand-père et mes oncles surtout avaient la sève de la révolution dans l'esprit. Ils étaient partisans passionnés d'un gouvernement constitutionnel, d'une représentation nationale, de la fusion des ordres de l'État en une seule nation soumise aux mêmes lois et aux mêmes impôts. Mirabeau, les Lameth, la Fayette, .Mounier, Virieu, la Rochefoucauld, étaient les principaux apôtres de leur religion politique. Madame de Monnier (la Sophie de Mirabeau) avait vécu quelque temps chez mon grand-père. La Fayette avait

été élevé avec l'abbé de Lamarline. Ils s'étaient retrouvés à Paris ; ils entretenaient une correspondance suivie. Ils étaient liés d'une véritable amitié, amitié qui a survécu à quarante années d'absence , et dont Tilkistre général me parlait encore Tavant-dernière année de sa vie.

Telle était la nuance des opinions de famille. Il n'y avait rien là d'antipathique à la révolution de 89 ; mon père et mes oncles ne se séparèrent du mouvement rénovateur qu'au moment où la révolution, s'échappant de ces mains démocratiques, se fit démagogie, se retourna contre ceuxlà mêmes qui l'avaient réchauffée, et devint violence, spoliation et supplices. A ce moment aussi la persécution entra chez eux et ne les quitta plus qu'à la mort de Robespierre.

Le peuple vint arracher une nuit, de sa demeure, mon grand-pére, malgré ses quatre-vingtquatre ans, ma grand'mére, presque aussi âgée et infirme, mes deux oncles, mes trois tantes, religieuses, et déjà chassées de leurs couvents. On jeta pêle-mêle toute cette famille dans un cliar escorté de gendarmes , et on la conduisit , au milieu des huées et des cris de mort du peuple, jusqu'à Autun. Là, une immense prison avait été destinée à recevoir tous les suspects de la province. Mon père, par une exception dont il ignora la cause, fut séparé du reste de la famille et enfermé dans la prison de Màcon, Ma mère ,, qui me nourrissait alors, fut laissée seule dans l'hôtel de mon grand-père , sous la surveillance de quelques soldats de Tarmée révolutionnaire. Et

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l'on s'étonne que les hommes dont la vie date de ces jours sinistres aient apporté, en naissant, un goût de tristesse et une empreinte de mélancolie dans le génie français? Virgile, Cicéron . TihuUe , Horace lui-même , qui imprimèrent ce caract-^re au génie romain, n éiaient-ils pas nés, comme nous , pendant les grandes guerres civiles de Rome et au bruit des proscriptions de Marins, de Sylla, de César? Que l'on songe aux impressions de terreur ou de pitié qui agitèrent les flancs des femmes romaines pendant qu'elles portaient ces hommes dans leur sein! Que l'on songe au lait aigri de larmes que je reçus moimême de ma mère pendant que la famille entière était dans une captivité qui ne s'ouvrait que pour la mort ! pendant que l'époux qu'elle adorait était sur les degrés de l'échafaud , et que . captive elle-même dans sa maison déserte , des soldats féroces épiaient ses larmes pour lui faire un crime de sa tendresse et pour insulter à sa douleur.

Sur les derrières de l'hôtel de mon grand-père, qui s'étendait d'une rue à l'autre, il y avait une petite maison basse et sombre qui communiquait avec la grande maison par un couloir obscur et par de petites cours étroites et humides comme des puits. Cette maison servait à loger d'anciens domestiques retirés du service de mon grandpère , mais qui tenaient encore à la famille par de petites pensions qu'ils continuaient de recevoir, et par quelques services d'obligeance qu'ils rendaient de temps en temps à leurs anciens

maîtres ; des espèces d'affrancliis romains , comme chaque famille a le bonheur d'en conserver. Quand le grand hôtel fut mis sous le séquestre , ma mère se retira seule , avec une femme ou deux, dans cette maison. Un autre attrait l'y attirait encore.

Précisément en face de ses fenêtres, de l'autre côté de celte ruelle obscure, silencieuse et étroite comme une rue de Gênes, s'élevaient et s'élèvent encore aujourd'hui les murailles hautes et percées de rares fenêtres d'un ancien couvent d'Ursulines. Edifice austère d'aspect, recueilli comme sa destination, avec le beau portail d'une église adjacente sur un des côtés, et, sur le derrière, des cours profondes et un jardin cerné de murs noirs et dont la hauteur ôtail tout espoir de les franchir. Comme les prisons ordinaires de la ville regorgeaient de détenus , le tribunal révolutionnaire de Màcon fit disposer ce couvent en prison supplémentaire. Le hasard ou la Providence voulut que mon père y fût enfermé. Il n'avait ainsi, entre Je bonheur et lui, qu'un mur et la largeur d'une rue. Un autre hasard voulut que le couvent des Ursulines lui fût aussi connu dans tous ses détails dintérieur que sa propre maison. Une des sœurs de mon grand-pére, qui s'appelait madame de Lusy, était abbesse des Ursulines de Màcon. Les enfants de son frère, dans leur bas âge, venaient sans cesse jouer dans le couvent. Il n'y avait pas d'allées du jardin, de cellules, d'escaliers dérobés, de mansardes, de greniers ni de soupiraux de caves qui ne leur

ÔO L'ENFA.NGE.

lussent familiers et dont leur mémoire d'enfant n'eut retenu jusqu'aux plus insigniOants détails.

Mon père, jeté tout à coup dans cette prison, s'y trouva donc en pays connu. Pour comble de bonheur, le geôlier, républicain très-corruptible, avait été , quinze ans avant , cuirassier dans la compagnie de mon père. Son grade nouveau ne lui changea pas le cœur. Accoutumé à respecter et à aimer son capitaine, il s'attendrit en le revoyant, et, quand les portes des Ursulines se refermèrent sur le captif, ce fut le républicain qui pleura.

Mon père se trouva là en bonne et nombreuse compagnie. La prison renfermait environ deux cents détenus sans crime, les suspects du département. Ils étaient entassés dans des salles, dans des réfectoires, dans des corridors du vieux couvent. Mon père demanda pour toute faveur, au geôlier, de le loger seul dans un coin du grenier. Une lucarne haute, ouvrant sur la rue, lui laisserait du moins la consolation de voir quelquefois, à travers les grilles , le toit de sa propre demeure. Celte faveur lui fut accordée. 11 s'installa sous les tuiles, à l'aide de quelques planches et d'un misérable grabat. Le jour, il descendait auprès de ses compagnons de captivité pour prendre ses repas, pour jouer, pour causer des affaires du temps, sur lesquelles les prisonniers étaient réduits aux conjectures, car on ne leur laissait aucune communication écrite avec le dehors. Mais cet isolement ne dura pas longtemps pour mon père.

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Le même sentiment qui Tavail poussé à demander au i^eùlier une cellule qui eut jour sur la rue, et qui le retenait des heures entières a reirarder le toit de sa petite maison en face, avait aussi inspiré à ma mère la pensée de monter souvent au grenier de sa demeure, de s'asseoir près de la lucarne, un jieu en arrière, de manière à voir sans être vue. Elle contemplait de là, à travers ses pleurs, le toit de la prison où était, enlevé à sa tendresse et dérobé à ses yeux, celui qu elle aimait. Deux regards, deux pensées <[ui se cherchent à travers l'univers, finissent toujours par se retrouver. A travers deux murs et une rue étroite, leurs yeux pouvaient-ils manquer de se rencontrer? Leurs âmes s'émurent, leurs pensées se comprirent , leurs signes sùpplé'rent leurs paroles, de peur que leur voix no révélît aux sentinelles dans la rue leurs communications. Ils passaient ainsi régulièrement plusieurs heures de la journée assis l'un en face de l'autre. Toute leur âme avait passé dans leurs yeux. Ma mère imagina d'écrire en gros caractères des lignes concises contenant , en peu de mots, ce qu'elle voulait faire connaître au prisonnier. Celui-ci répondait par un signe. Dès lors les rapports furent établis. Ils ne tardèrent pas à se compléter. Mon père, en qualité de chevalier de l'arquebuse, avait chez lui un arc et des flèches, avec lesquels j'ai bien souvent joué dans mon enfance. Ma mère imagina de s'en servir pour communiquer i)lus complètement avec le prisonnier. Elle s'exerça quelques jours, dans

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sa chambre, à tirer de Tare; et, quand elle eut acquis assez d'adresse pour être sure de ne pas manquer son but à quelques pieds de distance, elle attacha un fil à une flèche, et lança la flèche et le fil dans la fenêtre de la prison. Mon père cacha la flèche, et, tirant le fil à lui, il amena une lettre. On lui fit passer par ce moyen, à la faveur de la nuit, du papier, des plumes, de l'encre même. Il répondait à loisir. Ma mère, avant le jour, venait retirer de son côté les longues lettres dans lesquelles le captif épanchait sa tendresse et sa tristesse, interrogeait, conseillait, consolait sa femme et parlait de son enfant. Ma pauvre mère m'apportait tous les jours dans ses bras au grenier, me montrait à mon père, m'allaitait devant lui, me faisait tendre mes petites mains vers les grilles de la prison, puis, me pressant le front contre sa poitrine, elle me dévorait de baisers, adressant au prisonnier toutes les caresses dont elle me couvrait à son intention.

Ainsi se passèrent des mois et des mois, troublés par la terreur, agités par l'espérance, éclairés et consolés quelquefois par ces lueurs que deux regards qui s'aiment se renvoient toujours jusque dans la nuit de la tristesse et de l'adversité. L'amour inspira à mon père une audace plus heureuse encore et dont le succès rendit l'emprisonnement même délicieux, et lui fît oublier l'échafaud.

J'ai déjà dit que la rue qui séparait le couvent des Ursulines de la maison paternelle était trèsétroite. Non content de voir ma mère , de lui

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écrire el de lui parler, mon père conçut ridée de se réunir à elle, en franchissant la distance qui les séparait. Elle frémit, il insista. Quelques heures de bonheur dérobées aux persécutions et à la mort peut-être, valaient bien une minute de danger. Qui sait si cette occasion se retrouverait jamais? si demain on n'ordonnerait pas de transférer le prisonnier à Lyon, à Paris, à Téchafaud? Ma mère céda. A Taide de la lléche et du fil , elle fît passer une lime. Un des barreaux de fer de la petite fenêtre de la prison fut silencieusement limé et remis à sa place. Puis un soir où il n y avait plus de lune, une grosse corde attachée au fil glissa du toit de ma mère dans la main du détenu. Fortement attachée d'un côté dans le grenier de notre maison à une pouire, mon père la noua de l'autre à un des barreaux de sa fenêtre. 11 s'y suspendit par les mains et par les pieds; et se glissant de nœuds en nœuds au-dessus de la tête des sentinelles, il franchit la rue et se trouva dans les bras de sa femme et auprès du berceau de son enfant.

Ainsi échappé de la prison, il était maître de n'y pas rentrer; mais condamné alors par contumace on comme émigré, il aurait ruiné sa femme et perdu sa famille; il n'y songea pas. Il réserva, comme dernier moyen de salut, la possibilité de cette évasion pour la veille du jour où l'on viendrait l'appeler au tribunal révolutionnaire ou à la mort. Il avait la certitude d'en être averti par le geôlier. C'est le seul service qu'il lui eut demandé.

5'» LE.NF.VNCt.

Oiielles nuits que ces nuits furtives passées à retenir les heures dans le sein de tout ce qu'on aime ! A quelques pas, des sentinelles, des barreaux, des cachots et la mort ! Ils ne comptaient pas, comme Roméo et Juliette, les pas des astres dans h nuit par le chant du rossignol et par celui de l'alouette, mais par le bruit des rondes qui passaient sous les fenêtres et par le nombre de factionnaires relevés. Avant que le firmament blanchit, il fallut franchir de nouveau la rue et rentrer muet dans sa loge grillée. La corde- fut dénouée, retirée lentement par ma mère, et cachée, pour d'autres nuits pareilles, sous des matelas , dans un coin du grenier. Les deux amants eurent de temps en temps des entrevues semblables, mais il fallait les ménager avec prudence et les préparer avec soin; car, indépendamment du danger de tomber dans la rue ou d'être découvert par les surveillants, ma mère n'était pas sûre de la fidélité d'une des femmes qui la servaient, et dont un mot eût conduit mon père à la mort.

C'était le temps où les proconsuls de la Convention se partageaient les provinces de la France et y exerçaient, au nom du salut public, un pouvoir absolu et souvent sanguinaire. La fortune, la vie ou la mort des familles étaient dans un mot de la bouche de ces représentants, dans un attendrissement de leur âme, dans une signature de leur main. Ma mh'e, qui sentait la hache suspendue sur la tête du mari qu'elle adorait, avait eu plusieurs fois l'inspiration d'aller se jeter aux

pieds de ces envoyés de la Convention, de leur demander la liberté de mon père. Sa jeunesse, sa beauté, son isolement, l'enfant qu'elle portait à la mamelle , les conseils même de mon père l'avaient jusqu'alors retenue. Mais les instances du reste de la famille, enfermée dans les cachots dWutun, vinrent lui demander impérieusement des démarches de suppliante qui ne coûtaient pas moins à sa fierté qu'à ses opinions. Elle obtint des autorités révolutionnaires de 3Iàcon un passe-port pour Lyon et pour Dijon. Combien de fois ne m'a-t-elle pas raconté ses répugnances, ses découragements, ses terreurs, quand il fallait, après des démarches sans nombre et des sollicitations repoussées avec ruJesse, paraître enfin toute tremblante en présence d'un repn"'sentant du peuple en mission! Quelquefois c'était un homme grossier et brutal, qui refusait même d'écouter cette femme en larmes et qui la congédiait avec des menaces, comme coupable de vouloir attendrir la justice de la nation. Quelquefois c'était un homme sensible, que l'aspect d'une tendresse si profonde et d'un désespoir si touchant inclinait malgré lui à la pitié, mais que la présence de ses collègues endurcissait en apparence, et qui refusait des lèvres ce qu'il accordait du cœur. Le représentant Javogues fut celui de tous ces proconsuls qui laissa à ma mère la meilleure impression de son caractère. Introduite à Dijon, à son audience, il lui parla avec bonté et avec respect. Elle m'avait porté dans ses bras jusque dans le salon du représentant, afin

que la pitié eût deux visages pour rattendrir, celui d'une jeune mère et celui d'un enfant innocent. Javogues la fît asseoir, se plaignit de sa mission de rigueur, que ses fonctions et le salut de la République lui imposaient. Il me prit sur ses genoux, et comme ma mère faisait un geste d'effroi dans la crainte qu'il ne me laissât tomber : « Ne crains rien , citoyenne , lui dit-il , les (c républicains ont aussi des fils. » Et comme je jouais en souriant avec les bouts de son écharpe tricolore : « Ton enfant est bien beau, ajouta- « t-il , pour un fils d'aristocrate. Eléve-le pour la « patrie, et fais-en un citoyen. » Il lui donna quelques paroles d'intérêt pour mon père et quelques espérances de liberté prochaine. Peutêtre est-ce à lui qu'il dut d'être oublié dans la prison ; car un ordre de jugement à cette époque élait un arrêt de supplice.

Revenue à Màcon et rentrée dans sa maison, ma mère vécut emprisonnée elle-même dans son étroite demeure, en face des Ursulines. De temps en temps, quand la nuit était bien sombre, la lune absente et les réverbères éteints par le vent d'hiver, la corde à nœuds glissait d'une fenêtre à l'autre, et mon père venait passer des heures inquiètes et délicieuses auprès de tout ce qu'il aimait.

Dix-huit longs mois se passèrent ainsi. Le 0 thermidor ouvrit les prisons; mon père fut libre. Ma mère alla à Autun chercher ses vieux parents infirmes et les ramena dans leur maison longtemps fermée. Peu de temps après ce retour,

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mon grand-père et ma grand'mére luourureiil eu paix et pleins de jours dans leur lit. Ils avaient traversé la grande tempête, secoués par elle, mais non renversés. Ils n y avaient perdu aucun de leurs enfants, et ils pouvaient espérer, en fermant les yeux, que le ciel était épuisé pour longtemps d'orages , et que la vie serait plus douce pour ceux à qui ils la laissaient en quittant la terre.

La fortune de mon grand-pére, dans les intentions comme dans les usages du temps, avait dû passer tout entière à son fils aîné. Mais les lois nouvelles ayant annulé les substitutions et supprimé le droit d'aînesse, et les vœux de pauvreté faits par mes tantes, sœurs de mon père, se trouvant non avenus devant la loi, la famille dut procéder au partage des biens. Ces biens étaient considérables , tant en Franche-Comté qu'en Bourgogne. Mon père , en demandant sa part comme ses frères et ses sœurs , pouvait changer d'un mot son sort et obtenir une des belles possessions territoriales que la famille avait à se partager. Sa scrupuleuse déférence pour les intentions de son père l empêcha même de songer à les violer

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après sa mort Les lois révolutionnaires qui supprimaient le droit d'aînesse étaient toutes récentes ; elles avaient encore à ses yeux , bien qu'il les trouvât très-justes, une apparence de compression et de violence faite à Tautorité parternelle. En demander l'application en sa faveur contre son frère aîné lui paraissait un abus de sa situation. 11 prit, sans se faire valoir, le parti de renoncer à la succession de son père et de sa mère, et de s'en tenir à la très-modique légitime que son contrat de mariage lui avait assurée. Il se fit pauvre , n'ayant qu'un mot à dire pour se faire riche. Les biens de la famille furent partagés. Chacun de ses frères et sœurs eut une large part. Il n'en voulut rien; il resta, pour tout bien, avec la petite terre de Milly, qu'on lui avait assi' gnée en se mariant, et qui ne rendait alors que deux ou trois mille livres de rente. La dot de ma mère était modique. Les traitements des places que son père et ses frères occupaient dans la maison d'Orléans avaient disparu avec la révo lution. Les princesses de cette famille étaient exilées. Elles écrivaient quelquefois à ma mère. Elles se souvenaient de leur amitié d'enfance avec les iilles de leur sous-gouvernante. Elles ne cessèrent pas de les entourer de leur souvenir dans l'exil et de leurs bienfaits dans la prospérité.

Mon père ne se croyait pas relevé par la révolution de sa fidélité d'honneur à son drapeau. Ce sentiment fermait toute carrière à sa fortune. Trois mille livres de rente et une petite maison

délabrée et nue à la campagne, pour lui, sa femme et les nombreux enfants qui commençaient à s'asseoir à la table de famille, c'était quel.jue chose de bien indécis entre l'aisance frugale et l'indigence souffreteuse. Mais il avait la satisfaction de sa conscience, son amour pour sa femme, la simplicité champêtre de ses goûts, sa stricte, mais généreuse économie , la conformité parfaite de ses désirs avec sa situation, enfin sa religieuse confiance en Dieu. Avec cela, il abordait courageusement les difficultés étroites de son existence. Ma mère , jeune , belle , élevée dans toutes les élégances d'une cour splendide, passait, avec la même résignation souriante et avec le même bonheur intérieur, des appartements et des jardins d'une maison de prince, dans la petite chambre démeublée d'une maison vide depuis un siècle, et dans le jardin d'un quart d'arpent, entouré de pierres sèches, où allaient se confiner tous les grands rêves de sa jeunesse. Je leur ai entendu dire souvent depuis à l'un et à l'autre que, malgré l'exiguïté de leur sort, ces premières années de calme après la secousse des révolulions , de recueillement dans leur amour et de jouissance d'eux-mêmes dans cette solitude, furent, à tout prendre, les plus douces années de leur vie. Ma mère , tout en souffrant beaucoup de la pauvreté, méprisa toujours la richesse. Combien de fois ne m'a-t-elle pas dit , plus tard, en me montrant du doigt les bornes si rapprochées du jardin et de nos champs de Milly : « C'est « bien petit, mais c'est assez grand si nous sa-

« vons y proportionner nos désirs et nos habi- « tudes. Le bonheur est en nous ; nous n'en « aurions pas davantage en étendant la limite de « nos prés ou de nos vignes. Le bonheur ne se « mesure pas à l'arpent comme la terre; il se « mesure à la résignation du cœur, car Dieu a « voulu que le pauvre en eût autant que le riche, « afin que Tun et Tautre ne songeassent pas à le « demander à un autre qu à lui I »

Je n'imiterai pas Jean Jacques Rousseau dans ses Confessions. Je ne vous raconterai pas les puérilités de ma première enfance. L"homme ne commence qu'avec le sentiment et la pensée. Jusque-là , l'homme est un être , ce n'est pas même un enfant. L'arbre sans doute commence aux racines; mais ces racines, comme nos instincts, ne sont jamais destinées à être dévoilées à la lumière. La nature les cache avec dessein, car c'est là son secret. L'arbre ne commence pour nous qu'au moment où il sort de terre et se dessine, avec sa tige, son écorce, ses rameaux, ses feuilles, pour le bois, pour l'ombre ou pour le fruit qu'il doit porter un jour. Ainsi de l'homme. Laissons donc le berceau aux nourrices , et nos premiers sourires et nos premières larmes et nos premiers balbutiements à l'extase de nos mères. Je ne veux me prendre pour vous qu'à mes premiers souvenirs déjà raisonnes.

Les deux premières scènes de la vie qui se représentent souvent à moi, dans ces retours que l'homme fait vers son passé le plus lointain pour se retrouver lui-même, les voici :

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Il est nuit. Les portes de la petite maison de Milly sont fermées. Un chien ami jette de temps en temps un aboiement dans la cour. La pluie d'automne tinte contre les vitres des deux fenêtres basses, et lèvent, soufdant par rafales, produit, en se brisant contre les branches de deux ou trois platanes et en pénétrant dans les interstices des volets, ces sifflements intermittents et mélancoliques que Ton entend seulement au bord des grands bois de sapins quand on s'asseoit à leurs pieds pour les écouter. La chambre oi je me revois ainsi est grande mais presque nue. Au fond est une alcôve profonde avec un lit. Les rideaux du lit sont de serge blanche à carreaux bleus. C'est le lit de ma mère; il y a deux berceaux sur des chaises de bois au pied du lit ; Tun grand, l'autre petit. Ce sont les berceaux de mes plus jeunes sœurs qui dorment déjà depuis longtemps. Un grand feu de ceps de vigne brûle au fond d'une cheminée de pierres blanches dont le marteau de la révolution a ébréché en plusieurs endroits la tablette en brisant les armoiries ou les fleurs de lis des ornements. La plaque de fonte du foyer est retournée aussi, parce que, sans doute, elle dessinait sur sa face opposée les armes du roi ; de grosses poutres noircies par la fumée, ainsi que les planches qu'elles portent, forment le plafond. Sous les pieds, ni parquet ni tapis; de simples carreaux de briques non vernissés, mais de couleur de terre et cassés en mille morceaux par les souliers ferrés et par les sabots de bois de paysans qui en avaient fait

leur salle de danse pendant l'emprisonnement de mon père. Aucune tenture, aucun papier peint sur les murs de la chambre ; rien que le plâtre éraillé à plusieurs places et laissant voir la pierre nue du mur, comme on voit les membres et les os à travers un vêtement déchiré. Dans un angle, un petit clavecin ouvert, avec des cahiers de musique du Devin de village de Jean-Jacques Rousseau, épars sur l'instrument ; plus près du feu, au milieu de la chambre, une petite table à jeu avec un tapis vert tout tigré de taches d'encre et de trous dans l'étoffe ; sur la table, deux chandelles de suif qui brûlent dans deux chandeliers de cuivre argenté, et qui jettent un peu de lueur et de grandes ombres agitées par Tair sur les murs blanchis de l'appartement.

En face de la cheminée, le coude appuyé sur la lable, un homme assis tient un livre à ia main. Sa taille est élevée, ses membres robustes. 11 a encore toute la vigueur de la jeunesse. Son front est ouvert, son ceil bleu; son sourire ferme et gracieux laisse voir des dents éclatantes. Quelques restes de son costume, sa coiffure surtout et une certaine roideur militaire de l'attitude, attestent l'officier retiré. Si on en doutait, on n'aurait qu'à regarder son sabre, ses pistolets d'ordonnance, son casque et les plaques dorées des brides de son cheval qui brillent suspendus par un clou à la muraille, au fond d'un petit cabinet ouvert sur la chambre. Cet homme, c'est notre père.

Sur un canapé de paille tressée est assise,

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dans l'angle que lorment la cheminée el le mur de l'alcôve, une femme qui paraît encore Irésjeune, bien qu'elle touche déjii à trente-cinq ans. Sa taille, élevée aussi, a toute la souplesse el toute l'élégance de celle d'une jeune fille. Ses traits sont délicats, ses yeux noirs ont un regard si candide et si pénétrant ; sa peau transparente laisse tellement apercevoir sous son tissu un peu pâle le bleu des veines et la mobile rougeur de ses moindres émotions ; ses cheveux trésnoirs, mais très-fins, tombent avec tant d'ondoiements et des courbes si soyeuses le long de ses joues, jusque sur ses épaules, qu'il est impossible de dire si elle a dix-huit ou trente ans. Personne ne voudrait effacer de son âge une de ses années, qui ne servent qu'à mûrir sa physionomie et à accomplir sa beauté.

Cette beauté, bien qu'elle soit pure dans chaque trait si on les contemple en détail, est visible surtout dans l'ensemble par l'harmonie, par la grâce et surtout par ce rayonnement de tendresse intérieure, véritable beauté de l'àme qui illumine le corps par dedans, lumière dont le plus beau visage n'est que la manifestation en dehors. Cette jeune femme, à demi renversée sur des coussins, tient une petite fille endormie, la téîe sur une de ses épaules. L'enfant roule encore dans ses doigts une des longues tresses noires des cheveux de sa mère avec lesquelles elle jouait tout à l'heure avant de s'endormir. Une autre petite fille, plus âgée, est assise sur un tabouret au pied du canapé ; elle repose sa

U L'E.NFANCE.

tête blonde sur les genoux de sa mère, dette jeune femme, c'est ma mère ; ces deux enfants sont mes deux plus grandes sœurs. Deux autres sont dans les deux berceaux.

Mon père, je Tai dit, tient un livre dans la main. Il lit à haute voix. J'entends encore d'ici le son mâle, plein, nerveux et cependant flexible de cette voix qui roule en larges et sonores périodes, quelquefois interrompues par les coups du vent contre les fenêtres. Ma mère, la tète un peu penchée, écoute en rêvant. Moi, le visage tourné vers mon père et le bras appuyé sur un de ses genoux, je bois chaque parole, je devance chaque récit, je dévore le livre dont les pages se déroulent trop lentement au gré de mon impatiente imagination. Or, quel est ce livre, ce premier livre dont la lecture, entendue ainsi à l'entrée de la vie, m'apprend réellement ce que c'est qu'un livre, et m'ouvre, pour ainsi dire, le monde de l'émotion, de l'amour et de la rêverie?

Ce livre, c'était la Jérusalem délivrée; la Jérusalem délivrée, traduite par Lebrun, avec toute la majesté harmonieuse des strophes italiennes, mais épurée par le goût exquis du traducteur de ces taches éclatantes d'affectation et de faux brillant qui souillent quelquefois la mâle simplicité du récit du Tasse, comme une poudre d'or qui ternirait un diamant, mais sur lequel le français a soufllé. Ainsi le Tasse, lu par mon père, écouté par ma mère avec des larmes dans les yeux, c'est le premier poëte qui ait touché les fibres démon

imagination et de mon cœur. Aussi lail-il partie pour moi de la famille universelle et immortelle que chacun de nous se choisit dans tous les pays et dans tous les siècles pour s'en faire la parenté de son àme et la société de ses pensées.

J'ai gardé précieusement les deux volumes : je les ai sauvés de toutes les vicissitudes que les changements de résidence, les morts, les successions, les partages apportent dans les bibliothèques de famille. De temps en temps, à Milly, dans la même chambre, quand j'y reviens seul, je les rouvre pieusement ; je relis t[uelques-unes de ces mêmes strophes à demi-voix, en essayant de me feindre à moi-même la voix de mon père, et en m' imaginant que ma mère est là encore avec mes sœurs, qui écoute et qui ferme les yeux. Je retrouve la même émotion dans les vers du Tasse, les mêmes bruits du vent dans les arbres, les mêmes pétillements des ceps dans le foyer; mais la voix de mon père n'y est plus, mais ma mère a laissé le canapé vide, mais les deux berceaux se sont changés en deux tombeaux qui verdissent sur des collines étrangères ! Et tout cela finit toujours pour moi par quelques larmes dont je mouille le livre en le refermant.

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Je vous ai parlé cVune autre scène d'enfance, restée vivement imprimée dans ma mémoire à Torigine de mes sensations. Comme elle vous peindra en même temps la nature de l'éducation première que j'ai reçue de ma mère, je vais aussi vous la décrire :

C'est un jour d'automne, à la fin de septembre ou au commencement d'octobre. Les brouillards, un peu tempérés par le soleil encore tiède, flottent sur les sommets des montagnes. Tantôt ils s'engorgent en vagues paresseuses dans le lit des vallées qu'ils remplissent comme un fleuve surgi dans la nuit ; tantôt ils se déroulent sur les prés à quelques pieds de terre, blancs et immobiles comme les toiles que les femmes du village étendent sur l'herbe pour les blanchir à la rosée ; tantôt de légers coups de vent les déchirent, les rejilient des deux côtés d'une rangée de collines, et laissent apercevoir par moments, entre eux, de grandes perspectives fantastiques éclairées par des traînées de lumières horizontales qui ruissellent du globe à peine levé du soleil. Il n'est pas bien jour encore dans le village.

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Je me lève. Mes habits sont aussi grossiers que ceux des petits paysans voisins; ni bas, ni souliers, ni chapeau; un pantalon de grosse toile écrue; une veste de drap bleu à longs poils ; un bonnet de laine teint en brun, comme celui que les enfants des montagnes de l'Auvergne portent encore : voilà mon costume. Je jette par-dessus un sac de coutil qui s'entr'ouvre sur la poitrine comme une besace à grande poche. Cette poche contient, comme celle de mes camarades, un gros morceau de pain noir mêlé de seigle, un fromage de chè^Te, gros et dur comme un caillou, et un petit couteau d'un sou, dont le manche de bois mal dégrossi contient en outre une fourchette de fer à deux longues branches. Cette fourchette sert eux paysans, dans mon pays, à puiser le pain, le lard ou les choux dans l'écuelle où ils mangent la soupe. Ainsi équipé, je sors et je vais sur la place du village, prés du portail de l'église, sous deux gros noyers. C'est là que, tous les matins, se rassemblent autour de leurs moutons, de leurs chèvres et de quelques vaches maigres, les huit ou dix petits bergers de Milly, à peu près du même âge que moi, avant de partir pour les montagnes.

Nous partons, nous chassons devant nous le troupeau commun dont la longue file suit à pas inégaux les sentiers tortueux et arides des premières collines. Chacun de nous à tour de rôle va ramener les chèvres à coups de pierres, quand elles s'égarent et franchissent les haies. Après avoir gravi les premières hauteurs nues qui do-

minent le village et qu'on n'atteint pas en moins d'une heure au pas des troupeaux, nous entrons dans une gorge haute, très-espacée, où l'on n'aperçoit plus ni maison, ni fumée, ni culture.

Les deux flancs de ce bassin solitaire sont tout couverts de bruyères aux petites lleurs violettes, de longs genêts jaunes dont on fait des balais ; çù et là quelques châtaigniers gigantesques étendent leurs longues branches à demi nues. Les feuilles brunies par les premières gelées pieuvent autour des arbres au moindre souffle de l'air. Quelques noires corneilles sont perchées sur les rameaux les plus secs et les plus morts de ces vieux arbres ; elles s'envolent en croassant à notre approche. De grands aigles ou éperviers, très -élevés dans le fn-mament, tournent pendant des heures au-dessus de nos têtes, épiant les alouettes dans les genêts ou les petits chevreaux qui se rapprochent de leurs mères. De grandes masses de pierres grises, tachetées et un peu jaunies par les mousses, sortent de terre par groupes sur les deux pentes escarpées de la gorge.

Nos troupeaux, devenus libres, se répandent à leur fantai>ie dans les genêts. Quant à nous, nous clioisissons un de ces gros rochers dont le som- 7net un peu recourbé sur lui-même dessine une demi-voùte et défend de la pluie quelques pieds de sable fin à ses pieds. Nous nous établissons là. Nous allons chercher à brassées des fagots de bruyères sèches et les branches mortes tombées des châtaigniers pendant l'été. Nous battons le briquet. Nous allumons un de ces feux

de bergers si pittoresques à contempler de loin, du pied des collines ou du pont d'un vaisseau, quand on navigue en vue des terres.

Une petite flamme claire et ondoyante jaillit à travers les vagues noires, grises et bleues de la fumée du bois vert que le vent fouette comme une crinière de cheval échappé. Nous ouvrons nos sacs, nous en tirons le pain, le fromage, quelquefois les œufs durs, assaisonnés de gros grains de sel gris. Nous mangeons lentement, comme le troupeau rumine. Quelquefois, l'un d'entre nous découvre à l'extrémité des branches d'un châtaignier des gousses de châtaignes oubliées sur l'arbre après la récolte. Nous nous armons tous de nos frondes, nous lançons avec adresse une nuée de pierres qui détachent le fruit de l'écorce entrouverte, et le font tomber à nos pieds.

Nous le faisons cuire sous la cendre de notre foyer, et si quelqu'un de nous vient à déterrer de plus quelques pommes de terre oubliées dans la glèbe d'un champ retourné, il nous les apporte, nous les recouvrons de cendres et de charbons, et nous les dévorons toutes fumantes, assaisonnées de l'orgueil de la découverte et du ciiarme du larcin.

A midi, on rassemble de nouveau les chèvres et les vaches couchées déjà depuis longtemps au soleil sur la grasse litière des feuilles mortes et des genêts. A mesure que le soleil en montant a dispersé les brouillards sur ces cimes éclatantes et tièdes de lumière, ils se sont accumulés dans la vallée et dans les plaines. Nous voyons seule-

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ment surgir au-dessus les cimes des collines, les clochers de quelques hauts villages, et à Textrémilé de Diorizon les neiges rosées et ombrées du Mont-Blanc, dont on distingue les ossements gigantesques, les arêtes vives et les angles rentrants ou sortants, comme si on était à une portée de regard.

Les troupeaux réunis, on s'achemine vers la vraie montagne. Nous laissons loin derrière nous cette première gorge alpestre, où nous avions passé la matinée. Les châtaigniers disparaissent; de petites broussailles leur succèdent ; les pentes deviennent plus rudes ; de hautes fougères les tapissent ; ci et là, les grosses campanules bleues et les digitales pourprées les drapent de leurs fleurs. Bientôt tout cela disparaît encore. 11 n'v a plus que de la mousse et des pierres roulantes sur les tiancs des montagnes.

Les troupeaux s'arrêtent là avec un ou deux bergers. Les autres, et moi avec eux, nous avons aperçu depuis plusieurs jours, au dernier sommet de la plus haute de ces cimes, à côté d'une plaque de neige qui fait une tache blanche au nord et qui ne fond que tard dans les étés froids, une ouverture dans le rocher qui doit donner entrée à quelque caverne. Nous avons vu les aigles s'envoler souvent vers cette roche; les plus hardis d'entre nous ont résolu d'aller dénicher les petits. Armés de nos bâtons et de nos frondes, nous y montons aujourd'liui. Nous avons tout prévu, même les ténèbres de la caverne. Chacun de nous a préparé depuis quelques jours un

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llambeau pour s'y éclairer. Nous avons coupé dans les bois des environs des tiges de sapin de huit ou dix ans. Nous les avons fendues dans leur longueur en vingt ou trente petites lattes de Tépaisseur d'une ligne ou deux. Nous n'avons laissé intacte que l'extrémité inférieure de l'arbre ainsi fendu, afin que les lattes ne se séparent pas et qu'il nous reste un manche solide dans la main pour les porter. INous les avons reliées, en outre, de distance en distance, par des fils de fer qui retiennent tout le faisceau uni. Pendant plusieurs semaines nous les avons fait dessécher en les introduisant dans le four banal du village après qu'on en a tiré le pain. Ces petits arbres ainsi préparés, calcinés par le four et imbibés de la résine naturelle au sapin, sont des torches qui brûlent lentement, que rien ne peut éteindre, et qui jettent des flammes d'une rougeur éclatante au moindre vent qui les allume. Chacun de nous porte un de ces sapins sur son épaule. Arrivés au pied du rocher, nous le contournons à sa base pour trouver accès à la bouche tortueuse de la caverne qui s'entr'ouvre au-dessus de nos fronts. Nous y parvenons en nous hissant de roche en roche, et en déchirant nos mains et nos genoux. L'embouchure, recouverte par une voûte naturelle d'immenses blocs buttés les uns contre les autres, suffit à nous abriter tous. Elle se rétrécit bientôt, obstruée par des bancs de pierre qu'il faut franchir, puis, tournant tout à coup et descendant avec la rapidité d'un escalier sans marches, elle s'enfonce dans la montagne et dans la nuit.

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Là, le cœur nous manque un peu. Nous lançons des pierres dont le bruit lent à descendre remonte à nos oreilles eu échos souterrains. Les chauves-souris effrayées sortent à ce bruit de leur antre, et nous frappent le visage de leurs membranes gluantes. Nous allumons deux ou trois de nos torches. Le plus hardi et le plus grand se hasarde le premier. Nous le suivons tous. Nous rampons un moment comme le renard dans sa tanière. La fumée des torches nous étouffe, mais rien ne nous rebute, et la voûte s'élargissaut et se relevant tout k coup, nous nous trouvons dans une de ces vastes salles souterraines dont les cavernes des montagnes sont presque toujours l'indice et qui leur servent pour ainsi dire à respirer l'air extérieur. Un petit bassin d'eau limpide réfléchit au fond la lueur de nos torches. Des gouttes brillantes comme le diamant suintent des parois de la voûte, et, tombant par intervalles réguliers dans le bassin, y produisent ce tintement souore, harmonieux et plaintif, qui, pour les petites sources comme pour les grandes mers, est toujours la voix de l'eau. L'eau est l'élément triste. Super flumina Bdbylonis sedimus et (levimus. Pourquoi? C'est que l'eau pleure avec tout le monde. Tout enfants que nous sommes, nous ne pouvons nous empêcher d'eu êlre émus.

Assis au bord du bassin murmurant, nous triomphons longtemps de notre découverte, bien que nous n'ayons trouvé ni lions ni aigles, et que la fumée de bien des feux noircissant le rocher

çà et là dût nous convaincre que nous n'étions pas les premiers introduits dans ce secret de la montagne. Nous nous baignons dans ce bassin ; nous trempons nos pains dans son onde; nous nous oublions longtemps à la recherche de quelque autre branche de la caverne, si bien qu'à notre sortie le jour est tombé et la nuit montre ses premières étoiles.

Nous attendons que les ténèbres soient encore un peu plus profondes. Alors nous allumons tous ensemble nos troncs de sapins par Textrémité. Nous les portons la llamme en Tair. Nous descendons rapidement de sommets en sommets comme des étoiles filantes. Nous faisons des évolutions lumineuses sur les tertres avancés, d'où les villages lointains de la plaine peuvent nous apercevoir. Nous roulons ensemble jusqu'à nos troupeaux comme un torrent de feu. Nous les chassons devant nous en criant et en chantant. Arrivés enfin sur la dernière colline qui domine le hameau de Milly, nous nous arrêtons, sûrs d'être regardés, sur une pelouse en pente ; nous formons des rondes, nous menons des danses, nous croisons nos pas en agitant nos petits arbres enflammés au-dessus de nos têtes ; puis nous les jetons à demi consumés sur Therbe. Nous en faisons un seul feu de joie que nous regardons lentement brûler en redescendant vers la maison de nos mères.

Ainsi se passaient, avec quelques variations selon les saisons, mes jours de berger. Tantôt c'était la montas^ne avec ses cavernes, tantôt les

prairies avec leurs eaux sous les saules; les écluses des moulins, dans lesquelles nous nous exercions à nager ; les jeunes poulains montés à cru et domptés par la course; tantôt la vendange avec ses chars remplis de raisins, dont je conduisais les bœufs avec l'aiguillon du bouvier, et les cuves écumantes que je foulais tout nu avec mes camarades; tantôt la moisson, et le seuil de terre où je battais le blé en cadence avec le fléau proportionné à mes bras d'enfant. Jamais homme ne fut élevé plus prés de la nature et ne suça plus jeune l'amour des choses rustiques, l'habitude de ce peuple heureux qui les exerce, et le goût de ces métiers simples mais variés comme les cultures, les sites, les saisons, qui ne fout pas de l'homme une machine à dix doigts sans àme , comme les monotones travaux des autres industries, mais un être sentant, pensant et aimant, en communication perpétuelle avec la nature qu'il respire par tous les pores, et avec Dieu qu'il sent par tous ses bienfaits.

Elles furent humbles, sévères et douces, les premières impressions de ma vie. Les premiers paysages que mes yeux contemplèrent n'étaient pas de nature à agrandir ni à colorer beaucoup les ailes de ma jeune imagination. Ce n'est que plus tard et peu à peu que les magnifiques scènes de la création, la mer, les sublimes montagnes, les lacs resplendissants des Alpes, et les monuments humains dans les grandes villes frappèrent mes yeux. Au commencement je ne vis que ce que voient les enfants du plus agreste hameau

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dans un pays sans pliysionomie grandiose. Peutêtre est-ce la meilleure condition pour bien jouir de la nature et des ouvrages des hommes que de •commencer par ce qu'il y a de plus modeste et de plus vulgaire, et de s'initier, pour ainsi dire, lentement et à mesure que l'âme se développe, aux spectacles du monde. L'aigle lui-même, destiné à monter si haut et à voir de si loin, commence sa vie dans les crevasses de sa roche, et ne voit dans sa jeunesse que les bords arides et souvent fétides de son nid.

Le village obscur où le ciel m'avait fait naître, et où la révolution et la pauvreté avaient confiné mon père et ma mère, n'avait rien qui put marquer ni décorer la place de l'humble berceau d'un peintre ou d'un contemplateur de l'œuvre de Dieu.

En quittant le lit de la Saône creusé au milieu de vertes prairies et sous les fertiles coteaux de 31àcon, et en se dirigeant vers la petite ville et vers les ruines de l'antique abbaye de Cluny, où mourut x\bailard, on suit une route montueuse â travers les ondulations d'un sol qui commence à s'enfler à l'œil comme les premières vagues d'une mer montante. A droite et à gauche blanchissent des hameaux au milieu des vignes. Au-dessus de ces hameaux, des montagnes nues et sans culture étendent en pentes rapides et rocailleuses des pelouses grises où l'on dislingue comme des points blancs de rares troupeaux. Toutes ces montagnes sont couronnées de quelques masses de rochers qui sortent de terre, et dont les dents

usées [:ar le leni|>s et par les vents pinst^RleiU à Tœil les forints et les déchirures de vieux couteaux démautelés. En suivant la route qui circule autour delà base de ces collines, à environ deux heures de marche de la ville, on trouve à gauche un petit chemin étroit voilé de saules, qui descend dans les prés vers un ruisseau où Ton entend perpétuellement battre la roue d'un moulin.

Ce chemin serpente un moment sous les aulnes, à côté du ruisseau qui le prend aussi pour lit quand les eaux courantes sont un peu grossies par les pluies; puis on traverse Teaii sur un petit pont, et on s'élève par une pente tournoyante, mais rapide, vers des masures couvertes de tuiles rouges qu on voit groupées au-dessus de soi, sur un petit plateau. C'est notre village. Un clocher de pierres giùses, en forme de pyramide, y surmonte sept à huit maisons de paysans. Le chemin pierreux s'y glisse de porte en porte entre ces chaumières. Au bout de ce chemin, on arrive à une porte un peu plus haute et un peu plus large que les autres. C'est celle de la cour au fond de laquelle se cache la maison de mon père.

La maison s"y cache en effet, car on ne la voit d'aucun coté, ni du village ni de la grand' route. Bâtie dans le creux d'un large pli de vallon, dominée de toutes parts par le clocher, par les bâtiments rustiques ou par des arbres, adossée à une assez haute montagne, ce n'est qu'en gravissant cette montagne et en se retournant qu'on

voil ea bas celte maison basse mais" massive qui .suii^it, Comme une grosse borne de pierre noirâtre, à l'extrémité d'un étroit jardin. Elle est carrée, elle n'a qu'un étage et trois larges fenêtres sur chaque face. Les murs n'en sont point crépis ; la pluie et la mousse ont donné aux pierres la teinte sombre et séculaire des vieux cloîtres d'abbaye. Du côté de la cour, on entre dans la maison par une haute porte en bois sculpté. Cette porte- est assise sur un large perron de cinq marches en pierres de taille. Mais les pierres, quoi- ([ue de dimension colossale, ont été tellement écornées, usées, morcelées par le temps et par les fardeaux qu'on y dépose, qu'elles sont entièrement disjointes, quelles vacillent en murmurant sourdement sous les pas, que les orties, les pariétaires humides y croissent ça et là dans les interstices, et que les petites grenouilles d'été, à la voix si douce et si mélancolique, y chantent le soir comme dans un marais.

On entre d'abord dans un corridor large et bien éclairé, mais dont la largeur est diminuée par de vastes armoires de noyer sculpté où les paysans enferment le linge du ménage, et par des sacs de blé ou de farine déposés là pour les besoins journaliers de la famille. A gauche est la cuisine, dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une longue table de bois de chêne entourée de bancs. 11 est rare qu'on n'y voie pas des paysans attablés à toute heure du jour, car la nappe y est toujours mise, soit pour les ouvriers, soit pour ces innombrables survenants à qui l'on offre

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liabituellemeiit le pain, le vin et le fromage, dans (les campagnes éloignées des villes et qui n'ont ni auberge ni cabaret. A gauche, on entre dans la salle à manger. Rien ne la décore qu une table de sapin, quelques chaises et un de ces vieux buffets à compartiments, à tiroirs et à nombreuses étagères, meuble héréditaire dans toutes les vieilles demeures, et que le goût actuel vient de rajeunir en les recherchant. Delà salle à manger, on passe dans un salon à deux fenêtres, l'une sur la cour, Tautre au nord, sur un jardin. Un escalier, alors en bois, que mon père fit refaire en pierres grossièrement taillées, mène à Tétage unique et bas où une dizaine de chambres presque sans meubles ouvrent sur des corridors obscurs. Elles servaient alors à la famille, aux hôtes et aux domestiques. Voilà tout rinlérieur de cette maison, qui nous a si longtemps couvés dans ses murs sombres et chauds; voilà le toit que ma mère appelait avec tant d'amour sa Jérusalem, sa maison de paix! Voilà le nid qui nous abrita tant d'années de la pluie, du froid, de la faim, du souffle du monde ; le nid où la mort est venue prendre tour à tour le père et la mère, et dont les enfants se sont successivement envolés , ceux-ci pour un lieu, ceux-là pour un autre, quelques-uns pour l'éternité ! . . . J'en conserve précieusement les restes, la paille, les mousses, le duvet; et bien qu'il soit maintenant vide, désert et refroidi de toutes ces délicieuses tendresses qui l'animaient, j'aime à le revoir, j'aime à y coucher encore quelquefois, comme si je devais y retrouver à mon ré-

V8il la voix de ma mére, les pas de mon père, les cris joyeux de mes sœurs, et tout ce bruit de jeunesse, de vie et d'amour qui résonne pour moi seul sous les vieilles poutres, et qui n'a plus que moi pour l'entendre et pour le perpétuer un peu de temps.

L'extérieur de cette demeure répond au dedans. Du côté de la cour, la vue s'étend seulement sur les pressoirs, les bûchers et les étables qui l'entourent. La porte de cette cour, toujours ouverte sur la rue du village, laisse voir tout le jour les paysans qui passent pour aller aux champs ou pour en revenir; ils ont leurs outils sur une épaule, et quelquefois, sur l'autre, un long berceau où dort leur enfant. Leur femme les suit ù la vigne, portant un dernier né à la mamelle Une cliévre avec son chevreau vient après, s'ar rête un moment pour jouer avec les chiens prés de la porte, puis bondit pour les rejoindre.

De l'autre côté de la rue est un four banal qui fume toujours, rendez-vous habituel des vieillards , des pauvres femmes qui filent et des enfants qui s'y chauffent â la cendre de son foyer jamais éteint. Voilà tout ce qu'on voit d'une des fenêtres du salon.

L'autre fenêtre, ouverte au nord, laisse plonger le regard au-dessus des murs du jardin et des tuiles de quelques maisons basses , sur un horizon de montagnes sombres et presque toujours nébuleux, d'où surgit, tantôt éclairé par un rayon de soleil orangé , tantôt du milieu des brouillards, un vieux château en ruines, euve-

loppé de ses tourelles et de ses tours. C'est 1.? trait caractéristique de ce paysage. Si Ton enlevait cette ruine, les brillants reflets du soir sur ses murs, les fantasques tournoiements des fumées de la brume autour de ses donjons disparaîtraient pour jamais avec elle. Il ne resterait qu'une montagne noire et un ravin jaunâtre. Une voile sur la mer, une ruine sur une colline sont un paysage tout entier. La terre n'est que la scène; la pensée, le drame et la vie pour l'œil sont dans les traces de l'homme. Là où est la vie, là est l'intérêt.

Le derrière de la maison donne sur le jardin, petit enclos de pierres brunes d'un quart d'arpent. Au fond du jardin, la montagne commence à s'élever insensiblement , d'abord cultivée et verte de vignes, puis pelée, grise et nue comme ces mousses sans terre végétale qui croissent sur la pierre , et qu'on n'en distingue presque pas. Deux ou trois roches ternes aussi tracent uçe légère dentelure à son sommet. Pas un arbre, pas même un arbuste ne dépasse la hauteur de la bruyère qui la tapisse. Pas une chaumière, pas une fumée ne l'anime. C'est peut-être ce qui fait le charme secret de ce jardin. Il est comme un berceau d'enfant que la femme du laboureur a caché dans un sillon pendant qu'elle travaille. Les deux flancs du sillon cachent les bords du ruisseau , et quand le rideau est levé , l'enfant ne peut voir qu'un pan du ciel entre deux ondulations du terrain.

Quant au jardin en lui-même, il n'en a guère

que le nom. 11 n'eût pu compter pour un jardin qu'aux jours primitifs où Homère décrit le modeste enclos et les sept prairies du vieillard Laërte. Huit carrés de légumes coupés à angles droits , bordés d\irbres fruitiers et séparés par des allées d'herbes fourragères et de sable jaune ; à l'extrémité de ces allées, au nord, huit troncs tortueux de vieilles charmilles qui forment un ténébreux berceau sur un banc de bois ; un autre berceau plus petit au fond du jardin, tressé en vignes grimpantes de Judée sous deux cerisiers; voilà tout. J'oubliais, non pas la source murmurante, non pas même le puits aux pierres verdàtres et humides : il n'y a pas une goutte d'eau sur toute cette terre; mais j'oubliais un petit réservoir creusé par mon père dans le rocher pour recueiHir les ondées de pluie; et autour de cette eau verte et stagnante , douze sycomores et quelques platanes, qui couvrent d'un peu d'ombre un coin du jardin derrière les murs, et qui sèment de leurs larges feuilles, jaunies par l'été, la nappe huileuse du bassin.

Oui, voiLi bien tout. Et c'est là pourtant ce qui a sufû pendant tant d'années à la jouissance, à la joie, à la rêverie, aux doux loisirs et au travail d'un père, d'une mère et de huit enfants ! Voilà ce qui suffit encore aujourd'hui à la nourriture de leurs souvenirs. Voilà l'Eden de leur enfance où se réfugie leurs plus sereines pensées quand elles veulent retrouver un peu de cette rosée du matin de la vie, et un peu de cette lumière colorée de la première heure (pii ne

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brille pure et rayonnante pour l'homrae que sur ces premiers sites de son berceau. Il n'y a pas un arbre, un œillet, une mousse de ce jardin, qui ne soit incrusté dans notre âme comme s'il en faisait partiel Ce coin de terre nous semble immense, tant il contient pour nous de choses et de mémoires dans un si étroit espace, La pauvre grille de bois , toujours brisée , qui y conduit, et par laquelle nous nous précipitions avec des cris de joie; les plates-bandes de laitues qu'on avait divisées pour nous en autant.de petits jardins séparés et que nous cultivions nous-mêmes; le plateau au pied duquel notre père s'asseyait, avec ses chiens à ses pieds, au retour de la chasse; l'allée où notre mère se promenait au soleil couchant en murmurant tout bas le rosaire monotone qui fixait sa pensée à Dieu, pendant que son cœur et ses yeux nous couvaient prés d'elle; le coin du gazon à l'ombre et au nord, pour les jours chauds ; le petit mur tiède au midi où nous nous rangions, nos livres à la main, au soleil, comme des espaliers en automne; les trois lilas, les deux noisetiers, les fraises découvertes sous les feuilles, les prunes, les poires, les pêches trouvées le matin toutes gluantes de leur gomme d'or et toutes mouillées de rosée sous l'arbre; et, plus tard, le berceau de charmilles que chacun de nous, et moi surtout, cherchait à midi pour lire en paix ses livres favoris; et le souvenir des impressions confuses qui naissaient en nous de ces pages; et, plus tard encore, la mémoire des conversations in-

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times tenues ici ou là , dans telle ou telle allée de ce jardin : et la place ou Ton se dit adieu en partant pour de longues absences, celle ou Ion se retrouva au retour, celles où se passèrent quelques-unes de ces scènes intimes pathétiques de ce drame intime caché de la famille, où l'on vil se rembrunir le visage de son père, où notre mère pleura en nous pardonnant, où l'on tomba à ses genoux en cachant son front dans sa robe: celle où l'on vint lui annoncer la mort d'une fille chérie, celle où elle éleva ses yeux et ses mains résignés vers le ciel! Toutes ces images, toutes ces empreintes, tous ces groupes, toutes ces fîî:ures, toutes ces félicités, toutes ces tendresses peuplent encore pour nous ce petit enclos comme ils l'ont peuplé, vivifié, enchanté pendant tant de jours, les plus doux des jours, et font que, recueillant par la pensée notre existence extravasée depuis, dans ces mêmes allées, nous nous enveloppons pour ainsi dire de ce sol, de ces arbres, de ces plantes nées avec nous, et nous voudrions que l'univers commençât et finit pour nous avec les murs de ce pauvre enclos !

Ce jardin paternel a encore maintenant le même aspect. Les arbres un peu vieillis commencent seulement à tapisser leurs troncs de taches de mousse; les bordures de roses et d'œillets ont empiété sur le sable, rétréci les sentiers. Ces bordures traînent leurs filaments ou les pieds s'embarrassent. Deux rossignols chantent encore les nuits d'été dans les deux berceaux déserts. Les trois sapins plantés par ma mère ont encore

dans leurs rameaux les mêmes brises mélodieuses. Le soleil a le même éclat sur les nues à son couchant. On y jouit du même silence, interrompu seulement de temps en temps par le tintement des angélus dans le clocher, ou par la cadence monotone et assoupissante des fléaux qui battent le blé sur les aires dans les granges. Mais les herbes parasites, les ronces, les grandes mauves bleues s'élèvent par touffes épaisses entre les rosiers. Le lierre épaissit ses draperies déchirées contre les murs. 11 empiète chaque année davantage sur les fenêtres toujours fermées de la chambre de notre mère; et quand, par hasard, je m'y promène et que je m'y oublie un moment, je ne suis arraché à ma solitude que par les pas du vieux vigneron qui nous servait de jardinier dans ces jours-là, et qui revient de temps en temps visiter ses plantes comme moi mes souvenirs, mes apparitions et mes regrets.

Vous connaissez maintenant cette demeure aussi bien que moi. Mais que ne puis-je un seul moment animer pour vous ce séjour de la vie, du mouvement, du bruit, des tendresses qui le remplissaient pour nous ! J'avais déjà dix ans que je ne savais pas encore ce que c'était qu'une amertume de cœur, une gêne d'esprit, une sévérité du visage humain. Tout était libre en moi et souriant autour de moi. Je n'étais pourtant ni énervé par les complaisances de ceux à qui je devais obéir, ni abandonné sans frein aux capricieuses exigences de mes imaginations ou de mes

volontés d'enfant. Je vivais seulement dans un milieu sein et salutaire de la plénitude de la vie, entre mon père et ma père , et ne respirant autour d'eux que tendresse, piété et contentement. Aimer et être aimé, c'était jusque-là toute mon éducation physique; elle se faisait aussi d'ellemême au grand air et dans les exercices presque sauvages que je vous ai décrits. Plante de pleine terre et de montagne, on se gardait bien de m'abriter. On me laissait croître et me fortifier en luttant rhiver et l'été avec les éléments. Ce régime me réussissait à merveille , et j'étais alors un des plus beaux enfants qui aient jamais foulé de leurs pieds nus les pierres de nos montagnes, où la race humaine est cependant si saine et si belle. Des yeux d'un l)leu noir, comme ceux de ma mère; des traits accentuées, mais adoucis par une expression un peu pensive , comme était la sienne; un éblouissant rayon de joie intérieure éclairant tout ce visage; des cheveux trés-souples et très-fins, d'un brun doré comme l'écorce mûre de la châtaigne, tombant en ondes plutôt qu'en boucles sur mon cou bruni par le hàle ; la taille haute déjà pour mon âge, les mouvements lestes et flexibles ; seulement une extrême délicatesse de peau, qui me venait aussi de ma mère, et une facilité à rougir et à pâlir qui trahissait la finesse des tissus, la rapidité et la puissance des émotions du cœur sur le visage; en tout le portrait de ma mère, avec l'accent viril de plus dans l'expression : voilà l'enfant que j'étais alors. Heureux de formes, heureux de cœur, heureux

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de caractère , la vie avait écrit bjiilieur, force et santé sur tout mon être. Le temps, Téducalion, les fautes, les hommes, les chagrins Tont effacé , mais je n'en accuse qu'eux et moi surtout.

Mon éducation était toute dans les yeux plus ou moins sereins et dans le sourire plus ou moins ouvert de ma mère. Les rênes de mon cœur étaient dans le sien. Elle ne me demandait que d'être vrai et bon. Je n'avais aucune peine à l'être. Mon père me donnait l'exemple de la sincérité jusqu'au scrupule; ma mère, de la bonté jusqu'au dévouement le plus héroïque. Mon âme, qui ne respirait que la bonté, ne pouvait pas produire autre chose. Je n'avais jamais à lutter ni avec moi-même, ni avec personne. Tout m'attirait, rien ne me contraignait. Le peu qu'on m'enseignait m'était présenté comme une récompense. Mes maitres n'étaient que mon père et ma mère. Je les voyais lire, et je voulais lire; je les regardais écrire, et je leur demandais de m'aider à former mes lettres. Tout cela se faisait en jouant , aux moments perdus, sur les genoux, dans le jardin, au coin du feu du salon, avec des sourires, des badinages, des caresses. J'y prenais goût; je provoquais moi-même les courtes et amusantes leçons. J'ai ainsi tout su, un peu plus tard , il est vrai, mais sans me souvenir comment j'ai appris et sans qu'un sourcil se soit froncé pour me faire apprendre. J'avançais sans me sentir marcher. Ma pensée, toujours en communication avec celle de ma mère, se développait, pour ainsi dire, dans

la sienne. Les autres mères ne portent que neuf mois leur enfant dans leur sein , je puis dire que la mienne m'a porté douze ans dans le sien , et que j'ai vécu de sa vie morale, comme j'avais vécu de sa vie physique dans ses flancs, jusqu'au moment où j'en fus arraché pour aller vivre de la vie putride ou tout au moins glaciale des collèges.

Je n'eus donc ni maître d'écriture, ni maître de lecture, ni maître de langues. Un voisin de mon père, M. Bruys de Vaudran, homme de talent retiré du monde, où il avait beaucoup vécu, venait nous voir une fois par semaine. Il me donnait, d'une très-belle main, des exemples d'écriture que je copiais seul, et que je lui remettais à corriger à son retour. Le goût de la lecture m'avait pris de bonne heure. On avait peine à me trouver assez de livres appropriés â mon âge pour alimenter ma curiosité. Ces livres d'enfants ne me suffisaient déjà plus. Je regardais avec envie les volumes rangés sur quelques planches dans un petit cabinet du salon. Mais ma mère modérait chez moi cette impatience de connaître. Elle ne me livrait que peu à peu les livres, et avec intelligence. La Bible abrégée et épurée, les fables de la Fontaine, qui me paraissaient à la fois puériles, fausses et cruelles, et que je ne pus jamais apprendre par cœur; les ouvrages de madame de Genlis , ceux de Berquin , des morceaux de Fénelon et de Bernardin de Saint-Pierre, qui me ravissaient dès ce temps-là ; la Jérusalem délivrée, Rohinsnn, quelques tragédies de Voltaire,

surtout Mérope , lue par mon père à la veillée : c'est là que je puisais , comme la plante dans le sol, les premiers sucs nourriciers de ma jeune intelligence. Mais je puisais surtout dans Tàme de ma mère, je lisais à travers ses yeux, je sentais à travers ses impressions, j'aimais à travers son amour. Elle me traduisait tout, nature, sentiment, sensations, pensées. Sans elle je n'aurais rien su épeler de la création que j'avais sous les yeux; mais elle me mettait le doigt sur toute chose. Son âme était si lumineuse, si colorée et si chaude , qu'elle ne laissait de ténèbres et de froid sur rien. En me faisant peu à peu tout comprendre, elle me faisait en même temps tout aimer. En un mot , l'instruction insensible que je recevais n'était point une leçon : c'était l'action même de vivre , de penser et de sentir que j'accomplissais sous ses yeux, avec elle, comme elle et par elle. C'est ainsi que mon cœur se formait en moi sur un modèle que je n'avais pas même la peine de regarder, tant il était confondu avec mon propre cœur.

Ma mère s'inquiétait très -peu de ce qu'on entend par instruction ; elle n'aspirait pas à faire de moi un enfant avancé pour son âge. Elle ne me provoquait pasâ cette émulation qui n'est qu'une jalousie de l'orgueil des enfants. Elle ne me laissait comparer à personne ; elle ne m' exaltait ni ne m'humiliait jamais par ces comparaisons dangereuses. Elle pensait avec raison qu'une fois mes forces intellectuelles développées par les années et par la santé du corps et de l'esprit, j'apprendrais aussi

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fourammoni nu'un autre lo peu de grec, de laliu el de chiffres dont se compose celte banalité Ict trée qu'on appelle une éducation. Ce qu'elle voulait, c'était faire en moi un enfant heureux, un esprit sain et une àme aimante, une créature de Dieu, et non une poupée des hommes. Elle avait puisé ses idées sur l'éducation d'abord dans son àme, «^t puis dans Jean-Jacques Rousseau et dans Bernardin de Saint-Pierre, ces deux philosophes des femmes, parce qu'ils sont les philosophes du sentiment. Elle les avait connus ou entrevus l'un et l'autre dans son enfance chez sa mère; elle les avait lus et vivement goûtés depuis ; elle avait entendu, toute jeune, débattre mille fois leurs systèmes par madame de Genlis et par les personnes habiles chargées d'élever les enfants de M. le duc d'Orléans. On sait que ce prince fut le premier qui osa appliquer les théories de cette philosophie naturelle à l'éducation de ses fils. Ma mère, élevée avec eux et presque comme eux, devait transporter aux siens ces traditions de son enfance. Elle le faisait avec choix et discernement. EIIp neconfondaitpasce qu'il convient d'apprendre à des princes, placés au sommet d'un ordre social, avec ce qu'il convient d'enseignei- à des enfants de pauvres et obscures familles, placés tout près de la nature dans les conditions modestes du travail et de la simplicité. Mais ce qu'elle pensait, c'est que, dans toutes les conditions de la vie, il faut d'abord faire un honune, et que, quand l'homme est fait, c'est-.'i-dire l'être intelligent, sensible el en rapports justes avec

lui-même, avec les autres hommes et avec Dieu, qu'il soit prince ou ouvrier, peu importe, il est ce qu'il doit être; ce qu'il est est bien, et l'œuvre de sa mère est accomplie.

C'est d'après ce système qu'elle m'élevait. Mon éducation était une éducation philosophique de seconde main, une éducation philosophique corrigée et attendrie par la maternité.

Physiquement, cette éducation découlait beaucoup de Pythagore et de VÉmiJe. Ainsi, la plus grande simplicité de vêtement et la plus rigoureuse frugalité dans les aliments en faisaient la base. Ma mère était convaincue, et j'ai comme elle cette conviction, que tuer les animaux pour se nourrir de leur chair et de leur sang est une des infirmités de la condition humaine; que c'est une de ces malédictions jetées sur l'homme, soit par sa chute, soit par l'endurcissement de sa propre perversité. Elle croyait, et je le crois comme elle, que ces habitudes d'endurcissement de cœur, à l'égard des animaux les plus doux, nos compagnons, nos auxiliaires, nos frères en travail et même en affection ici-bas ; que ces immolations, ces appétits de sang, cette vue des chairs palpitantes , sont faits pour brutaliser et pour endurcir les instincts du cœur. Elle croyait, et je le crois aussi, que cette nourriture, bien plus succulente et bien plus énergique en apparence, contient en soi des principes irritants et putrides qui aigrissent le sang et abrègent les jours de l'homme. Elle citait, à l'appui de ces idées d'abstinence, les populations innombrables.

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douces, pieuses de l'Inde, qui s'interdisent tout ce qui a eu vie, et les races fortes et saines des peuples pasteurs, et même des populations laborieuses de nos campagnes, qui travaillent le plus, qui vivent le plus innocemment et les jtlus longs jours, et qui ne mangent pas de viande dix fois dans leur vie. Elle ne m'en laissa jamais manger avant l'âge où je fus jeté dans la vie pêle-mêle des collèges. Pour m'en ùter le désir, si je l'avais eu, elle n'employa pas de raisonnements; mais elle se servit de l'instinct qui raisonne mieux en nous que la logique. J'avais un agneau qu'un paysan de Milly m'avait donné, et que j'avais élevé à me suivre partout comme le chien le plus tendre et le plus fidèle. ]N'ous nous aimions avec cette première passion que les enfants et les jeunes animaux ont naturellement les uns pour les autres. Un jour, la cuisinière dit à ma mère en ma présence : « .Madame, l'agneau est gras; voilà le boucher qui vient le demander : faut-il le lui donner? » Je me récriai, je me précipitai sur l'agneau, je demandai ce que le boucher voulait en faire et ce que c'était qu'un J)ouclier. La cuisinière me répondit que c'était un homme qui tuait les agneaux, les moulons, les petits veaux et les belles vaches pour de l'argent. Je ne pouvais pas le croire. Je priai ma mère. J'obtins facilement la grâce de mon ami. Quelques jours après, ma mère allant à la ville me mena avec elle et me fit passer, comme par hasard, dans la cour d'une boucherie. Je vis des hommes, les bras nus et sanglants, qui assom-

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maient un bœuf; d'autres qui égorgeaient des veaux et des moutons, et qui dépeçaient leurs membres encore pantelants. Des ruisseaux de sang fumaient cà et là sur le pavé. Ine profonde pitié mêlée d'horreur me saisit. Je demandai à passer vite. L'idée de ces scènes horribles et dégoûtantes, préhminaires obligés d'un de ces plais de viande que je voyais servir sur la table, me lit prendre la nourriture animale en dégoût et les bouchers en horreur. Bien que la nécessité de se conformer aux conditions de la société où l'on vit m'ait fait depuis manger tout ce que le monde mange, j'ai conservé une répugnance raisonnée pour la chair cuite, et il m'a toujours été difficile de ne pas voir dans Vétat de boucher quelque chose de Fétat de bourreau. Je ne vécus donc, jusqu'à douze ans, que de pain, de laitage, de légumes et de fruits. Ma santé n'en fut i)as moins forte, mon développement moins rapide, et peut, être est-ce à ce régime que je dus cette pureté de traits, cette sensibilité exquise d'impressions et cette douceur sereine d'humeur et de caractère que je conservai jusqu'à cette époque

Quant aux sentiments et aux idées, ma mère en suivait le développement naturel chez moi en le dirigeant sans que je m'en aperçusse, et peutêtre sans s'en apercevoir elle-même. Son système n'était point un art, c'était un amour. Voilà pourquoi il était infaillible. Ce qui l'occupait par-dessus tout, c'était de tourner sans cessemes pensées vers Dieu et de vivifier tellement ces pensées par la présence et parle sentiment continuels de Dieu dans

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mon âme, que ma religion devint nn plaisir et ma foiun entrelien avecrinvisible.ll était diflicile qu'elle n\ réussit pas, car sa piété avait le caractère de tendresse comme tontes ses antres vertus.

Ma mère n'était pas précisément ce qu'on entend jiar une femme de génie dans ce siècle où les femmes se sont élevées à une si grande hauteur de pensée, de style et de talent dans tous les genres. Elle n'y prétendit même jamais. Elle n'exerçait pas son intelligence sur ces vastes sujets. Elle ne forçait pas par la réflexion les resscu'ts faciles et élastiques de sa souple imagination. Elle n'avait en elle ni le métier ni l'art de la femme supérieure de ce temps.

Elle n'écrivait jamais pour écrire, encore moins pour être admirée, bien qu'elle écrivît beaucoup pour elle-même et pour retrouver dans un registre de sa conscience et des événements de sa vie intérieure un miroir moral d'elle-même où elle se regardait souvent pour se comparer et s'améliorer. Cette habitude d'enregistrer sa vie, qu'elle a conservée jusqu'à la fin, a produit quinze à vingt volumes de confidences intimes d'elle â Dieu, que j'ai eu le bonheur de conserver, et où je la retrouve toute vivante quand j'ai besoin de me réfugier encore dans son sein.

Elle avait peu lu, de peur d'efdeurer sa foi si vive et iîi obéissante. Elle n'écrivait pas avec celle force de conception et avec cet éclat dimages qui caractérisent le don de l'expression. Elle parlait et écrivait avec cette simplicité claire et limpide d'une femme qui ne se recherche jamais elle-

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même, et qui ne demande aux mots que de rendre avec justesse sa pensée, comme elle ne demandait à ses vêtements que de la vêtir et non de Tembellir. Sa supériorité n était point dans sa tête, mais dans son àme. C'est dans le cœur que Dieu a placé le génie des femmes, parce que les œuvres de ce génie sont toutes des œuvres d'amour. Tendresse, piété, courage, héroïsme, constance, dévouement, abnégation d'elle-même, sérénité sensible, mais dominant par la foi et par la volonté ce qui souffrait en elle : tels étaient les traitside ce génie élevé que tous ceux qui l'approchaient sentaient dans sa vie et non dans ses œuvres écrites. Ce n'est que par l'attrait qu'on se sentait dominé auprès d'elle. C'était une supériorité qu'on ne reconnaissait qu'en 1 adorant.

Le fond de cette àme. c'était un sentiment immense, tendre et consolant de l'infini. Elle était trop sensible et trop juste pour les misérables petites ambitions de ce monde. Elle le traversait, elle ne l'habitait pas. Ce sentiment de l'infini en tout, et surtout en amour, avait dû se convertir pour elle en une invocation et en une aspiration perpétuelle à celui qui en est la source, c'est-àdire à Dieu. On peut dire qu'elle vivait en Dieu autant qu'il est permis à une créature d'y vivre. 11 n'y a pas une des faces de son àme qui n'y fût sans cesse tournée, qui ne fat transparente, lumineuse, réchauffée par ce rayonnement d'en haut, découlant directement de Dieu sur nos pensées. Il en résultait pour elle une piété qui ne s'assombrissait jamais. Elle n'était pas dévote dans le

mauvais sens du mot; elle n'avait aucune de ces terreurs, de ces puérilités, de ces asservissements de l'àme, de ces abrutissements de la pensée qui composent la dévotion cliez quelques femmes et qui ne sont en elles qu'une enfance prolongée toute la vie, ou une vieillesse chagrine et jalouse qui se venge par une passion sacrée des passions profanes qu'elles ne peuvent plus avoir.

Sa religion était, comme son génie, tout entière dans son âme. Elle croyait humblement ; elle aimait ardemment; elle espérait fermement. Sa foi était un acte de vertu et non un raisonnement. Elle la regardait comme un don de Dieu reçu des mains de sa mère, et qu'il eût été coupable d'examiner et de laisser emporter au vent du chemin. Plus lard, toutes les voluptés de la prière, toutes les larmes de l'admiration, toutes les effusions de son cœur, toutes les sollicitudes de sa vie et toutes les espérances de son immortalité s'étaient tellement identifiées avec sa foi qu'elles en faisaient, pour ainsi dire, partie dans sa pensée, et ([u'en perdant ou en altérant sa croyance, elle aurait cru perdre à la fois son innocence, sa vertu, ses amours et ses bonheurs ici-bas, et ses gages de bonheur plus haut, sa terre et son ciel enfin ! Aussi y tenait-elle comme à son ciel et à sa terre. Et puis elle était née pieuse comme on naît poëte; la piété, c'était sa nature; l'amour de Dieu, c'était sa passion ! 3Iais cette passion, par l'immensité de son objet et par la sécurité même de sa jouissance, était sereine, heureuse et tendre comme toutes ses autres passions.

Celte piété était la part d'elle-même qu'elle désirait le plus ardemment nous communiquer. Faire de nous des créatures de Dieu en esprit et en vérité, c'était sa pensée la plus maternelle. A cela encore elle réussissait sans systèmes et sans efforts et avec cette merveilleuse habileté de la nature qu'aucun artifice ne peut égaler. Sa piété, qui découlait de chacune de ses inspirations, de chacun de ses actes, de chacun de ses gestes, nous enveloppait, pour ainsi dire, d'une atmosphère du ciel ici-Las. Nous croyions que Dieu était derrière elle et que nous allions l'entendre et le voir, comme elle semhlait elle-même l'entendre et le voir et converser avec lui à chaque impression du jour. Dieu était pour nous comme Tun d'entre nous. 11 était né en nous avec nos premières et nos plus indéfinissables impressions. Nous ne nous souvenions pas de ne l'avoir pas connu ; il n'y avait pas un premier jour où ou nous avait parlé de lui. Nous l'avions toujours vu en tiers entre notre mère et nous. Son nom avait été sur nos lèvres avec le lait maternel, nous avions appris à parler en le balbutiant. A mesure que nous avions grandi, les actes qui le rendent présent et même sensible à l'âme s'étaient accomplis vingt fois par jour sous nos yeux. Le matin, le soir, avant, après nos repas, on nous avait fait faire de courtes prières. Les genoux de notre mère avaient été longtemps notre autel familier. Sa figure rayonnante était toujours voilée a ce moment d'un recueillement respectueux et un peu solennel, qui nous avait imprimé «i nous

mêmes le sentiment de la gravité de l'acte qu'elle nous inspirait. Quand elle avait prié avec nous et sur nous, son beau visage devenait plus doux et plus attendri encore. Nous sentions qu'elle avait communiqué avec sa force et avec sa joie pour nous en inonder davanta<?e.

Toutes nos leçons de religion se bornaient pour elle à être religieuse devant nous et avec nous. La perpétuelle effusion d'amour, d'adoration et de reconnaissance qui s'échappait de son âme était sa seule et naturelle prédication. La prière, mais la prière rapide, lyrique, ailée, était associée aux moindres actes de notre journée. Elle s'y mêlait si à propos qu'elle était toujours un plaisir et un rafraîchissement, au lieu d'être une obligation et une fatigue. Notre vie était entre les mains de cette femme un sursùm corda perpétuel. Elle s'élevait aussi naturellement à la pensée de Dieu que la plaute s'élève à l'air et à la lumière. Notre mère, pour cela, faisait le contraire de ce qu'on fait ordinairement. Au lieu de nous commander une dévotion chagrine qui arrache les enfants à leurs jeux ou à leur som-

meil pour les forcer à prier Dieu, et souvent à travers leur répugnance et leurs larmes, elle faisait pour nous une fête deTàmede ces courtes invocations auxquelles elle nous conviait en souriant. Elle ne mêlait pas nos prières à nos larmes, mais à tous les petits événements heureux qui nous survenaient pendant la journée. Ainsi , quand nous étions réveillés dans nos petits lits, que le soleil si gai du matin étincelait sur nos fenêtres, que les oiseaux cliantaient sur nos rosiers ou dans leurs cages, que les pas des serviteurs résonnaient depuis longtemps dans la maison et que nous l'attendions elle-même impatiemment pour nous lever, elle montait, elle entrait, le visage toujours rayonnant de bonté, de tendresse et de douce joie; elle nous embrassait dans nos lits; elle nous aidait à nous habiller; elle écoutait ce joyeux petit ramage d'enfants dont l'imagination rafraîchie gazouille au réveil, comme un nid d'hirondelles gazouille sur Je toit quand la mère approche; puis elle nous disait : « A qui « devons-nous ce bonheur dont nous allons jouir « ensemble? C'est à Dieu, c'est à notre père cé- « leste. Sans lui, ce beau soleil ne se serait pas « levé ; ces arbres auraient perdu »leurs feuilles ; « les gais oiseaux seraient morts de faim et de « froid sur la terre nue, et vous, mes pauvres « enfants, vous n'auriez ni lit, ni maison, ni jar- « din, ni mère pour vous abriter et vous nourrir, « vous réjouir toute votre saison I II est bien « juste de le remercier pour tout ce qu'il nous « donne avec ce jour, de le prier de nous donner

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