GENERAL LYRISSE
L'affection d'Edouard de Praxi-Blassans pour son cousin augmentait. Il qualifia de « sacrifice à Tantique » la décision d'Orner. Au reste, elle levait le plus grave obstacle au bonheur des fiançailles. Le comte étant parti pour Vienne, sa rigueur ne guetterait plus les folies amoureuses de son fils. Une heure après le retour de la rue du Bac, Denise elle-même était venue, des larmes de véritable émotion aux cils, remercier son frère dans le jardin. Elle lui offrit d'abord une bague de probationnaire. Puis, couchant sa tête sur l'épaule amie, elle demanda, dans un soupir, pardon « d'avoir été' méchante ».
— Et imprudente! — dit le jeune homme, désireux qu'elle avouât trop de galanterie envers l'oncle Augustin, qu'elle s'humiliât ainsi par repentir.
Il comptait que la crainte de cette humiliation la garderait dorénavant. La sœur hésita quelque peu. Il la pressa de répéter l'adjectif accusateur. Elle grogna dans une moue déjà rebelle :
— Imprudente?... Mais je n'ai pas été imprudente; j'ai été tout bonnement sincère... Savais-je que ce fût défendu?
— A d'autres! — interrompit le frère.
Quelques minutes, ils marchèrent côte à côte, en silence. Et il avait alors senti qu'elle l'examinait, le
jugeait et le haïssait, qu'elle ne pardonnait pas tant de clairvoyance.
Malgré les changements dus à sa nouvelle vie, la mémoire d'Orner conserva l'obsession précise de ces querelles pendant les cinq premières journées où, reclus avec les livres, il lui fallut parcourir dans un examen rapide les matières exigibles au baccalauréat, sous la férule d'un précepteur jésuite. Le général établit quelques prescriptions sévères, pour que l'étudiant ne s'amusât point avant de posséder les élém ents de la logique et des mathématiques. Deux courtes promenades le long des quais, en compagnie du Père, furent, après le repas de midi et après souper, les seuls repos. Ce maître avait l'esprit d'obstination. Devant le tableau noir, il retenait son disciple de l'aube à la nuit, sans miséricorde. Dès le matin, le général proposait luimôme quelques problèmes, avant de se rendre aux bureaux de Tétat-major, aux casernes, au Champ de Mars. Sa politesse était charmante et raffinée, sa rigueur inflexible.
— Pardonnez-moi si je vous harcèle, mon cher enfant. Pour mon bien autant que pour le vôtre, vous devez être inscrit en novembre sur les registres de la Faculté de théologie. Excusez-moi, car M. de Frayssinous y compte... Je pense inutile que vous alliez aujourd'hui à la promenade. Le temps se brouille, la chaleur est incommode. Demeurez donc. Vous avez besoin de fortifier votre connaissance de la philosophie.
Et, plaisantant, il prononçait d'une voix militaire :
— Ordre du général Héricourt!... Le lieutenant Omer prendra le service de garde, ce matin, et ne le quittera point jusqu'à nouvel ordre. Il fera exécuter aux troupes sous ses ordres des mouvements d'équations à deux inconnues, et les exercera dans la pratique du syllogisme en baralipton...
Puis il riait, saluait et s'esquivait élégamment.
Il ne reparaissait plus dans son hôtel^ rue de Babylone, même point à l'heure des repas. Orner et son précepteur mangeaient seuls dans la vaste salle aux parois d'acajou poli et aux glaces étroites, encadrées de bronze vert. Deux laquais militaires servaient sans bruit quelques mets simples sur des plats de vieille argenterie massive et parée de blasons allemands, autrichiens, russes; les cahots des fourgons la transportant, après les pillages, l'avaient bossuée. L'ecclésiastique l'admirait, déchiffrait les devises et traduisait. Bel homme, en soutane fine, il présentait des mains de vieille dame qui jouaient mille rôles prestes pour indiquer les phases d'un raisonnement, décrire une œuvre d'art ou caresser le calice d'un verre plein, dont il savourait la liqueur en gourmet adroit. Il ne fardait pas son dédain. Emettre un avis attirait à l'élève des critiques insolentes : ce savant paraissait quelque génie doué comme un prince de conte oriental, et qui méprisait à bon escient. Omer n'osa plus souffler mot. C'était d'ailleurs sa coutume quand il se trouvait en présence de gens supérieurs. Il adoptait le silence comme règle d'orgueil, afin d'éviter les reculades dans la discussion, et les victoires du contradicteur. Le comte, le général, le grand-père, le bisaïeul et le capitaine Lyrisse pouvaient à leur aise discourir : il ne proposait les objections qu'à part soi. Sa mère et ses tantes jouissaient du même avantage. Il leur répliquait peu ; il éludait habilement.
Le Père Desromes n'avait donc point à réprimer des turbulences, ni à relever des erreurs de conversation. Il s'accommoda de cet élève muet, sage, d'intelligence sûre, mais rétive. Soigneux du détail, le professeur dessinait des cathédrales, des confessionnaux, des vierges, des christs et des scènes de piété pendant qu'Omer étudiait ses livres ou rédigeait une dissertation. Quand l'habitude fut prise, l'élève vit entrer son maître avec
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un large carton. Une esquisse y représentait l'empereur Henri IV à genoux dans la neige, et attendant que le pape llildebrand fit ouvrir la porte du château de Canossa pour le recevoir à merci. Le suppliant avait jeté sa couronne de Gharlemagne, sa lourde épée à fourreau de velours incrusté de gemmes, Ihermine de son manteau armoriai; et il pleurait, les mains jointes contre la lourde porte romane, bardée, cloutée, percée d'un judas ; une croix de fer barrait cette étroite ouverture; et derrière, un moine ascétique, s'appuyant sur une crosse épiscopale, contemplait l'empereur.
Sur la figure du moine, apitoyée, ironiqunment indulgente, le dessinateur reportait avec complaisance la pointe du crayon. Il y ajoutait toujours quelque chose de plus aigu dans l'ironie, déplus railleur dans l'indulgence, de plus amer dans la physionomie, de plus glorieux dans le pli de la bouche austère. La croix du judas signifiait, selon le commentaire du jésuite, l'intercession de Dieu entre la Monarchie et l'Église. Mais, cela dit, il renvoyait vite Omer à ses cahiers.
Loin de courir Paris, et de se livrer au plaisir, l'étudiant mena donc plusieurs jours cette vie de cloître. Malheureusement, son application ne durait pas. Au bout d'une demi-heure, et quelle que fût sa volonté d'apprendre, il délaissait Thaïes de Milet, saint Thomas d'Aquin, Descartes, M. de Bonald, pour rêver, ivre d'espoir, à la- magnificence de son avenir. Il riait d'Edouard qui croyait à un sacrifice, lorsque les promesses de triompher payaient, et au delà, l'abdication d'une liberté fausse, démentie par les événements, vaincue chaque jour sur l'échafaud, devant les murs d'exécution militaire, et dans les cachots des forteresses... Et la liberté de quoi? De se marier! Alors l'étonnante duplicité de la sœur occupait sa mémoire. Entre les pages du livre et ses yeux, elle apparaissait, dépourvue de charmes et de splendeurs, à la sincérité d'un frère.
A l'heure du réveil, il l'avait toujours vue maussade et fanée. Il savait trop la nuque blême, les rougeurs parsemées fréquemment sur le visage, les mains sans finesses, le mauvais teint d'une enfant gourmande, les petites dents ternies et les cheveux de ficelles emmêlées avant la toilette. Certes, les soirs de fête, quand les atours sanglaient la taille flexible, quand des fleurs fraîches unissaient leurs couleurs humides aux tresses luisantes et dorées, quand l'usage discret du fard avait blanchi les tares de la peau, quand un emplâtre de cantharides secrètement collé à la hanche avait mis aux joues et aux yeux les flammes d'une flèvre légère, elle semblait quelque bizarre créature tour à tour angélique et démoniai]ue, spirituelle, belle, alerte et redoutable, dégagée de toute crainte mais imposant du respect. C'étaient les moments d'exception. Par les corridors, le matin, emmaillotée de peignoirs sales aux parfums de poussière, affligée d'un bandeau qui contenait une fluxion naissante ou décroissante, elle allait de chambre en chambre, bavarder et bâiller, les pieds nus et rouges dans des savates de velours à trous. Elle se montrait alors insolente pour maman Virginie qu'elle traitait de « vieille folle ». En outre, elle mâchonnait toujours quelque rogaton volé à la cuisine. Ainsi l'avait-il vue jadis et naguère, durant les semaines qu'elle ne passait point chez les Praxi-Blassans, par hasard. Brutale, robuste, elle le souffletait à la première réplique. Heureusement que le comte l'avait, de bonne heure envoyée au couvent d'Esquermes.
Que Denise redevînt telle dans son intérieur, après les noces, son frère n'en doutait pas. Edouard lui inspirait de la commisération. Fallait-il l'avertir? C'était un problème agité sans fin par ses réflexions. Qui convenait-il de tromper ? Le loyal cousin, poétiquement, naïvement épris, ou la sœur qui poursuivait en cette afi'aire les seuls avantages de la noblesse et de la for-
tune ? Parfois le jeune homme accusait de rigueur son jugement sur elle. Il raisonnait :
« Elle m'embrassa, véritablement confuse de sa faute que j'avais surprise. Ou bien n'était-elle pas confuse, plutôt, de penser que, malgré ses dénégations, je persistais à la croire encline à trop choyer un oncle généreux? Etait-ce le repentir ou bien mon ofTense à sa vanité qui lui donna de la honte ? Ne proclame-t-elle point, au milieu de toutes les discussions, son indépendance? Je l'entends d'ici : « Apprends que je ne serai jamais « une victime; je ne le veux pas !. . . Je ne le veux pas!... « Je ne laisserai personne dominer la fille du colonel (( Héricourt... Dussé-je périr, je ne me soumettrai que « s'il me plaît de me soumettre ! » Je me rappelle son visage crispé par la colère, ses grimaces inondées de larmes, ses poings qui frappent l'air. Ma tante Caroline l'assure : ce caractère entier, violent, est celui même de notre grand-père Héricourt; et ses deux épouses moururent à la peine, tant il les harcela de ses fureurs, pour obtenir la plus grande somme de travail, cette activité, cette économie, sources de notre aisance.
({ Oh ! oui, Denise montre bien le même génie âpre et calculateur qui sut acheter les biens nationaux, embrasser à temps la cause jacobine et bâtir les Moulins, vouer les fils du premier lit aux commerces de la mer, marier les filles du second lit à un diplomate puissant, à un fonctionnaire influent, et jeter les deux cadets à la conquête de l'Europe, derrière Napoléon. Encore que je ne l'aie pas connu, il me semble écouter ses conseils quand ma sœur expose, entre nous, la nécessité d'anoblir, en s'attachant aux serviteurs du roi, nos domaines acquis sous la Révolution. Le comte et le général l'approuvent. Il n'y a que les vaincus, les Lyrisse pour la blâmer. Elle a raison quand elle affirme : « Il ne faut pas être des vaincus. )> L'héritage de l'oncle Augustin lui paraît à présent désirable, car la guerre
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peut terminer ses jours brusquement comme elle termina ceux de notre père. Gela seul guide ma sœur. Peutêtre en prodiguant ses grâces ne visait-elle à rien qu'à des amabilités de légataire? Peut-être sa naïveté de vierge ignore-t-elle la valeur de sa familiarité... Non, Les dames dominicaines d'Esquermes sont célèbres pour leurs leçons de bienséance qui prévoient tout. Elles mettent en garde les jeunes personnes innocentes sous le prétexte de défenses pieuses qui dissimulent les motifs réels des recommandations. Ma sœur était émue en demandant pardon de sa colère, ce qui voulait dire : de sa faute. Donc elle en savait l'importance. J'aurais dû lui prouver alors que je sondais son âme, que je devinais clairement ses calculs. J'aurais dû lui en faire apparaître la bassesse. J'aurais dû remplir envers elle les devoirs de mon père. J'ai craint qu'elle ne se rebiffât, que des injures irréparables ne fussent prononcées. Jai été lâche et peureux. J'ai craint qu'elle ne détournât Edouard de moi, qu'elle ne me desservît auprès de tante Aurélie et du comte. Ah I je suis bien un peureux, un lâche et un vaincu. Ce n'est pas seulement mon père que tua le boulet de Presbourg, c'est toute l'énergie et le courage de son fils...
« Enfin ! travaillons... Lisons M. de Bonald... Où en étais-je? Voici : « Vhomme pense sa parole avant de parler sa pensée. » Beau sujet de développement. En effet, tout petit, je pensais à des choses immenses, à beaucoup des idées que la philosophie m'enseigne aujourd'hui avec plus de précision, avec des catégories. Ce qui me faisait défaut, c'était le mot, l'expression, le langage, et les divisions. M. de Bonald a raison sur ce point. Et je vais soutenir sa thèse. N'a-t-il pas écrit encore : « Vhomme est une intelligence servie par des organes. » ? Et mon maître perfectionne, en ce moment sous l'esquisse de Canossa, des caractères gothiques : « U Esprit dompte la Force. )) La Force, c'est l'empe-
reur Henri IV à genoux dans la neige, c'est Napoléon mort exilé dans le lointain océan d'Afrique; l'Esprit^ c'est le pape Ilildebrand, c'est la Congrégation du Père Ronsin, c'est le rêve social du Père Anselme, celui de Grégoire de Tours, qu'ils imposeront définitivement aux monarques barbares de la Sainte-Alliance, à notre roi frank, k l'empereur germain, au césar des Mongols et des Finnois. Tous les conquérants ac(?eptent la suprématie du christianisme dont ils vainquirent les soldats latins, dont ils asservirent les fidèles. L'Esprit dompte la Force. Que je devienne donc un prêtre méditatif et puissant, si je n'ai même pas le courage d'affronter la rancune d'une fille orgueilleuse...
« Après tout, fallait-il des paroles ? Denise a compris les reproches que lui exprimaient seuls mon attitude grave, mon sourire amer, et toute la mélancolie de mon visage. Quand elle pleurait contre mon épaule, n'avouait-elle pas autant qu'il fallait? Ses petits gémissements ne signifièrent-ils pas qu'elle comparait à son imprudence ce qu'elle estime être mon sacrifice ? Elle se condamnait devant moi. Et n'était-ce pas une grande impudeur de ma part que d'exiger qu'elle se complût à découvrir les raisons du péché commis le soir de la réception diplomatique; s'il y eut péché? Voilà certainement pourquoi j'arrêtai mes blâmes : j'ai craint aussi de la corrompre en insistant, comme elle m'en accuse. Oui... Mais elle-même n'a-t-elle pas pressenti que j'éprouverais ce scrupule ? Sa ruse n'a-t-elle pas spéculé là-dessus, pour m'en faire accroire, pour m'imposer le silence, et, par suite, un doute favorable à sa dissimulation? Je flairai son odeur de duplicité et d'astuce. Car j'ai compris qu'elle m'examinait, qu'elle me fouillait le cœur, qu'elle tremblait d'y lire ma clairvoyance, qu'elle la lisait, et qu'elle me détestait parce que je n'ignorais plus son abomination. Oh ! je me souviens... je me souviens... En son air de docilité
coquette, gentille et repentante, quel éclair blafard jaillit soudain de ses yeux ! Comme tous ses traits se tendirent ! Presque aussitôt, elle se maîtrisa. Elle reparut une petite sœur attristée d'être en butte à de vilains soupçons, une sœur douce, plaignant le mauvais esprit de son frère, une sœur innocente et sainte, prête à intercéder auprès de la Sainte Vierge, en faveur d'un frère vicieux et méchant.
«Ah! pauvre Edouard! Aime. Récite des vers à la nuit chaude. Interpelle le scintillement des étoiles. Mesure l'harmonie des poètes et les profondes pensées des moralistes afin d'accroître le sublime de tapassion... Hélas ! tu chéris la fille du vaincu, celle qui garde dans le sang la fntalité de la faiblesse : la ruse et le mensonge... Pauvre Edouard !
(( Or, quelle force que la faiblesse! 0 vous grands saints ! Rémi qui imposas aux barbares la fraternité du Christ, qui fis baisser la tête du fier Sicambre; Grégoire qui continuas son œuvre, qui gouvernas les Frédégonde et les Brunehaut, qui soumis, à la politesse latine la brutalité franque... 0 vous, faibles sublimes, vainqueurs des forts, vous à l'idée de qui le monde d'Occident obéit treize cents ans après votre mort de bienheureux ensevelis dans le froc ou la dalmatique... Ne ressusciterez-vous pas pour dire la puissance de la faiblesse, et l'empire de son génie sur les siècles !... »
Ainsi méditait Omer entre ses moments d'application. Plus il étudiait, plus se développait en lui la certitude qu'en tous les temps l'intelligence, comme une riposte différente et nouvelle remplaçant le glaive brisé et les muscles garrottés, était née de la réflexion des vaincus ; que, dans le cerveau du premier esclave réduit aux exercices de l'imagination, germa la première fleur de la pensée, la première intuition de la science, le premier espoir de justice. La pensée, la science et la jus-
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tice,sous leurs formes enseignées parles dieuxanliques, par le Messie chrétien, avaient prévalu contre les vigueurs des conquérants. Et c'était le miracle : douze pauvres pêcheurs, fidèles à un ami obscur et supplicié fondent sans le savoir une religion, méconnue deux cents années, mais fermentant parmi de tristes populaces, pour, tout à coup, s'épanouir sur le monde et sur le temps. Un robuste orgueil enchanta le jeune homme ; être de ceux qui restaureraient sans doute l'esprit de saint Thomas d'Aquin, l'omniscience de Roger Bacon, l'érudition dominicaine, le communisme de saint Bernard, prédécesseur du fameux Gracchus Babeuf, le pouvoir triomphal de Sixte- Quint et de Richelieu, l'intelligence constituante de l'abbé Sieyès !
Au miroir dressé entre deux colonnettes, sur la boîte à brosses, il aima s'apercevoir, lui, ses livres ouverts, et sa plume d'oie devant son visage pâle. Il s'égalait à ces princes et à ces docteurs de l'Église. Pourquoi ne deviendrait-il pas le moine malin appuyé sur la crosse épiscopale, dans le dessin perpétuellement inachevé du maître, et qui regardait, par delà le signe de Dieu, un pitoyable empereur prosterné dans la neige ?
Pour lui fumerait l'encens de la messe et des processions, pour lui de pieux ouvriers déjà tissaient l'or de la dalmatique diaconale et des chasubles, pour lui se balanceraient les panaches du dais liturgique, pour lui des orfèvres cisèleraient l'argent des ostensoirs ; pour son cortège, les veuves filaient le lin des surplis et la laine des soutanes ; pour lui, peut-être, les ouvriers napolitains teindraient de pourpre l'étofl'e cardinalice. Voilà ce que son heureux sacrifice enlevait à son cousin Edouard de Praxi-Blassans. Celui-ci ne recevait, par contre, que la fragile affection de M^^^ Denise Héricourt. Comme une mauvaise action Omer considéra presque
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le silence qu'il résolut de garder sur les défauts de la je^une fille ; mais toute révélation n'eùt-elle pas fait souiîi'ir l'infortuné et détruit l'espérance de tante Aurélie, du père mort, qui s'étaient promis jadis de consommer par le mariage de leurs enfants l'union de leurs âmes fraternelles ?
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Aux premiers jours de septembre l'étudiant reçut la visite de l'amoureux qu'accompagnait M. Gagneur, le secrétaire du comte. Les deux cousins s'embrassèrent, tout émus et contents l'un de l'autre. Ils protestèrent qu'ils se vouaient leurs vies. Edouard parlait en vers de la jeune fllle. Il était complètement fou.
La voiture des Praxi-Blassans les emmena vers l'allée des Veuves, après avoir dépassé les grilles des Invalides. G'étaitlà-bas, non loin des Champs-Elysées, que le factotum avait choisi le domicile particulier du jeune Héricourt; il déclara convenable de ne point loger un élève en théologie parmi les autres étudiants de qui les manières sont dissipées. Au mois de mars, les gendarmes avaient dû réprimer leurs désordres dans le jardin du Roi et sur la place Vendôme. Le neveu d'un pair ne devait pas se mêler à ces tumultes.
Omer eut quelque déception à se voir séparer de la jeunesse et des grisettes, et à s'installer loin de la Chaumière. Il apprit, en revanche, qu'il occuperait une maison voisine de celle où Tallien, le Conventionnel de Thermidor, avait habité; et il la découvrit bientôt, toute basse, munie de contrevents verts, sous la protection d'une barrière en bois goudronné. On avait repeint en brun la porte, le marteau de fer, les poutrelles croisées dans le plâtre rose de la façade; on avait remis quelques tuiles neuves parmi celles devenues noirâtres et mous-
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sues. Un peu plus loin, des camions chargés de pierres détaille déOlaient vers les marécages du Gours-la-Reine, où l'on construisait une rue dédiée à François I".
Sans trop de satisfaction, Omer fît connaissance de son domestique chauve, glabre, épais et bas sur jambes, qui lui montra la bibliothèque, les volumes latins et grecs, reliés en veau. 11 flaira le parfum du vernis frais noircissantle bois des vieux fauteuils rococo, et d'une table ovale fort massive. Présent d'Aurélie, deux coupes d'argent, l'une remplie d'encre, l'aulre de sable, brillaient dans une écritoire de thuya. A l'étage, il y avait un aimable salon tendu de damas cramoisi, pourvu d'une ottomane et de carreaux en velours pareil, de rideaux à plis lourds. Des lames de verre, rouges, jaunes, bleues encadraient les vitres dépolies. Une guitare était .pendue à un clou. Briséis, à genoux devant le corps de Patrocle, se désolait dans une vaste gravure. Un tapis de soie turc recouvrait le guéridon. Les belles armes envoyées de Grèce par l'oncle Edme rayonnaient sur le mur vers une rondache centrale. Omer pensa qu'il se tiendrait plutôt là, et ne jeta qu'un regard dans le cabinet à coucher où, sur la tapisserie, se répétait à l'infini le médaillon de Poniatowski sautant à cheval dans l'Elster. Des lés de calicot formaient tente audessus du lit. Un paravent de percale rose dissimulait un lavabo. Par toute la maison, et un peu au hasard, les lithographies de Carie Vernet, ses chevaux de courses, ses scènes de chasse intéressèrent le jeune homme, entre les portraits de saint Louis de Gonzague, du pape et de saint François, entre les images des cathédrales illustres. Dans le vestibule, une selle neuve, des étrivières et des brides garnissaient en évidence deux tréteaux. A la fenêtre, M. Gagneur indiqua le manège tenu par un garde-du-corps qui attendrait son nouvel élève, chaque matin, dès cinq heures; puis il dit :
— M. Héricourt devra coucher ici, tous les soirs; et
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le malin, après la leçon d'équitation, aller à l'hôtel du général, pour y travailler. Après dîner, il aura le loisir de la promenade... Je prends congé, messieurs. Serviteur! Les cousins ne s'attardèrent pas dans la maisonnette, Edouard voulut rejoindre Deniseà leur campagne de Sainl-Gloud.
— Elle est divine quand elle s'avance, une rose à la main, par les allées du parc. Elle semble une immortelle, que la faux du temps n'effleurera jamais; elle paraît aussi éternelle que la magniflcence du firmament et les chants harmonieux de la nature environnante. Elle triomphe de la mort... Il faut que je la revoie, allons prendre des chevaux au faubourg Saint- Ilonoré, et galopons jusqu'à Saint-Gloud.
En efl"et, ils rencontrèrent Denise dans une allée du parc, non loin des communs. Elle ne tenait pas à la main une rose, mais un pilon de volaille qu'elle rongeait en marchant, et son visage portait quelques souillures de graisse rôtie. N'ayant pas reconnu d'abord les cavaliers, elle continua de satisfaire, en chantonnant, une gourmandise qui lui gonflait la joue.
— Quelle charmante, quelle pure, quelle délicieuse simplicité! — murmura la passion de l'adolescent.
Omer retrouvait la sœur telle qu'aux jours d'enfance, lorsqu'elle volait à la cuisine, durant les absences des domestiques, et qu'elle recevait, ensuite, le fouet dans la lingerie. A la vue de son cousin, elle jeta l'os de poulet, avala d'un coup, au risque de s'étoufler, ce qui demeurait en sa bouche, et s'essuya les lèvres, avec promptitude, mais ne s'excusa point, ni ne rougit.
Au dîner, elle ne parut pas avant le second service, entra, toute fardée, avec un petit chien de six semaines qu'elle fit laper dans son assiette. Tante Aurélie, doucement, lui représenta que cela choquait la politesse. Aigrement, Delphine renchérit sur le blâme. Les deux filles se disputèrent :
— Je ne veux pas recevoir d'observations, moi ! Je ne recevrai d'observations de personne ! cria Denise.
Le petit chien effaré soulagea sa colique en un coin. Elle ne fît qu'en rire aux éclats, tandis que Delphine, levée de table, déclarait ne pouvoir prendre ses repas devant un spectacle aussi dégoûtant.
— Tu n'as qu'à sortir si ça te déplaît ! — riposta la sœur d'Orner.
Delphine se soumit, maugréa, comme le laquais grognon qui vint, avec une serviette, étancher l'immondice.
— Penses-tu que cela charme tes convives quand tu seras maîtresse de maison ? — demanda la tante Aurélie.
— Voyons, mère, ne la tourmentez pas! — reprit Edouard. Denise a le cœur trop sensible ; elle ne peut laisser seule cette pauvre bêle qui geint à fendre l'àme dès qu'on l'enferme !
— Si le comte était là, cependant...
— Parbleu, puisqu'il n'y est point, ayons la paix ! — conclut-il sur un ton furieux.
Tante Aurélie baissa la tête, murmura :
— Je devrais te réprimander sévèrement. Vous abusez l'un et l'autre de ma faiblesse. Fi donc!
La tante se détourna, contempla le crépuscule du parc. Filtré par les feuillages desséchés des tilleuls, le soleil frappait d'une lumière oblique les ombres de la pelouse étendue jusqu'à la grille. Des vapeurs d'or poudroyaient autour des barreaux, franchissaient leurs intervalles, illuminaient les grands rinceaux de fer, les herses hérissées du saut-de-loup. Une avenue enclose de peupliers géants était droite et fraîche sous un ciel pers. Des rectangles de géraniums rouges ornaient les boulingrins; ils atteignaient, là-bas, les eaux miroitantes de l'étang. Omer aussi regarda voguer les cygnes, pour ne point voir sa sœur cueillir sans ver-
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gogiie toutes les cerises du compotier mis devant elle, encore qu'on apportât seulement le rôti de faisandeaux.
— Servez plus vile î — ordonna la comtesse.
Omer fut honteux de sa sœur. Elle colportait les habitudes de Dieudonné Cavrois. Avant que les plats fussent inclinés, par le maître d'hôtel devant la première personne à servir, elle s'informait avidement de leur contenu. Dès que sa tante mordait au premier morceau, Denise l'interrogeait sur la succulence du mets, le jugeait dès lors à haute voix, le condamnait ou le vantait, bestiale, les yeux ivres de concupiscence. A l'arrivée du plat, elle retournait les tranches,, choisissait à l'aise, insoucieuse de l'attente d'autrui. Elle confisqua presque toute la crème de l'entremets, et laissa la croûte seule aux convives assis après elle, à droite.
— ■ Quelle bel appétit, quelle jolie santé ! Comme elle est saine, la sœur ! — proclamait Edouard.
Sous l'uniforme de lieutenant, Emile était là, venu en congé. Silencieux et grave, il s'écartait d'elle doucement et détournait aussi la tête pour ne pas trop assister à cette goinfrerie. Il disserta doctement sur les intentions du comte d'Artois relatives au jeune clergé et à la jeune diplomatie. Il souhaita qu'Edouard fût admis à l'Ecole des Chartes, qu'on fondait alors pour les gentilshommes. Il énuméra les avantages. Mais Denise enflait sa voix afin de couvrir cette conversation ennuyeuse, et elle cria son avis sur les plumes d'une coiffure arborée par M""^ Dorval dans le Château de KeniliDorth, à la Porte-Saint-Martin. Emile dut se taire offensé. Le rouge envahit son front, entre les mèches de ses cheveux. Il rangea méthodiquement les argenteries de son couvert, et ne souffla plus mot. Au nom du duc de Berry, prononcé par un prêtre qui l'accusa timidement d'avoir affecté, toute sa vie, des allures
soldatesques, Denise répliqua vertement qu'elle approuvait ce genre- là.
— J'ai du sang de soldat dans les veines, moi! Je n'aime rien tant que la gloire ! Quel sacrifice l'emporte sur celui de la vie? L'homme qui risque sa vie, par grandeur d'âme, a le droit de prétendre à tout. Aucun ne l'égale... Voilà mon opinion.
— Qui te la demandait? — fit doucement Emile. Tante Aurélie quitta sa chaise, et les laquais furent
ouvrir à deux battants la porte du salon. Chacun se retira, feignant d'ignorer la confusion de la jeune fille, sa colère blême.
Dans le jardin Emile et Delphine la blâmèrent. En acceptant le bras d'Omer, la comtesse lui dit :
— Dieu merci, j'aime beaucoup Denise ; cependant, elle me donne de mortelles inquiétudes. Elle est impérieuse et violente coc*ime mon père. Elle ne cède jamais. Ceux que ne séduit pas sa beauté la jugent déjà sévèrement. Puisse son ange gardien la sauver! Je crains fort pour son avenir. Que faire ? Une chose me chagrine entre toutes. Le comte est-il présent, elle se tient coite, elle vous a des façons d'infante espagnole. Lui parti, elle insulte, elle tranche, elle affecte les plus détestables manies. Donc elle ne se conduit bien que par peur. Elle ne fait rien par bonté, puisqu'elle n'a pas de politesse, cette politesse qui est la crainte de gêner autrui. Sa gourmandise me dégoûte fort, ainsi que ses effusions pour les petits chiens incongrus. Elle le sait. Il lui importe peu que je souffre de cela. C'est d'un mauvais cœur. Sa conduite devant mon mari dénote une hypocrisie assez vilaine. J'appréhende tout de son caractère qui ne s'amende point. Edouard peut souffrir beaucoup en ménage. Et j'adore mon fils. Si elle ne change pas d'habitudes, elle nuira certainement à la carrière de son mari. Elle écartera de lui les personnes de la société qui ne tolèrent point de tels manquements à l'étiquette..
et se soucient peu de subir des insolences. Je ne veux pas, Dieu m'en garde, supposer que ces peccadilles deviennent jamais un obstacle à leur mariage, mon plus cher désir, et celui de mon malheureux frère. Mais que le comte s'apercjoive ou se renseigne... que deviendrons-nous ?
— On pourrait la remettre au couvent, — proposa Delphine. — Il est vrai que nos saintes Mères renoncent à la dompter. Elle se rend odieuse. Pour moi, je vous l'assure, maman, si je devais continuer longtemps à subir les avanies qu'elle me fait, je n'hésiterais plus davantage à prendre le voile, quelque douleur que je dusse éprouver à vous quitter.
Là-dessus, Delphine étouffa malaisément de forts sanglots, qui secouaient sa poitrine plate et les os de ses épaules. Aurélie l'embrassa tendrement, calma cette laide grimace pleurante.
Omer se désola. Ces accusations confirmaient trop ses craintes. Tous quatre s'assirent sur un banc de pierre. Emile mit la main dans son habit de lancier, réfléchit :
— Mon bon Omer, — finit-il par dire, — tu viens de prouver à ta sœur, en briguant le titre de probationnaire, ton souci d'aider à ses ambitions. Tu lui seras moins suspect que tout autre si tu l'exhortes à se défaire de ces graves défauts, dans son intérêt même. Je t'invite à lui répéter les paroles de ma mère, en y ajoutant tout ce que pourra te suggérer ton amitié de frère, et ta raison de chef de famille, puisque tu l'es, en somme. Ajoute que moi-même te charge de cette démarche. Nomme-moi. Je ne doute pas qu'elle ne s'en trouve assez marrie pour accepter tes arguments, puisque Edouard m'écoute souvent. Elle ne l'ignore pas.
Omer ne tarda point. Dès qu'il l'eut seule à seul, il morigéna Denise. Aux premières ripostes de l'arrogante, il s'emporta. Leurpère serait-il vaincu dans la
mort même ? Tous ses vœux, proclamés quand les dernières gouttes du sang glorieux s'épanchaient sur la terre autrichienne, une fille impie oserait-elle les méconnaître ? La colère de l'orateur poussa la coupable contre un taillis, et ne lui concéda rien. Elle finit par sangloter abondamment :
— Lâche! lâche! Tu profites de cet instant pour m'insulter, misérable !
Un dieu de fureur, alors, vociféra par la bouche du frère. 11 entendit résonner une de ses phrases, et l'admira. Il prépara le triomphe de son éloquence. Denise le regardait, les yeux agrandis, la bouche béante, en s'essuyant les joues avec son mouchoir tassé. Omer aperçut ses propres gestes en ombres rouges : le couchant ensanglantait les déchirures du feuillage. Il écouta sonner ses objurgations. Il lui parut qu'il lisait dans un auteur ancien ses prosopopées ; il imagina qu'au détour de l'allée, tout à l'heure, la lune éclairerait un temple blanc de Diane. Il crut qu'il était, dixneuf siècles plus tôt, un jeune citoyen d'Athènes rappelant ses devoirs aune sœur égarée par des dieux jaloux. Et la magnificence de la vertu antique l'émut. N'allaitelle pas convaincre, par son discours, l'enfant indocile ? Il le pensa.
— La passion d'Edouard et ce qu'elle promet, dit-il, méritent bien quelques efforts pour se contraindre. Je l'entends parler de toi depuis un an. Il te consacre sa vie, sincèrement et follement...
— Caprice de freluquet ! Nous ne pouvons nous marier avant l'automne de l'année prochaine. Qui m'assure qu'il me sera fidèle?... Et puis, au dernier moment, la dispense du pape, nécessaire à. une union entre cousins germains, ne peut-elle être refusée grâce aux intrigues du comte?
— Il est infâme de parler ainsi d'un loyal gentilhomme !
452 L'ENFANT D'AUSTKRLITZ
— Je vois, mon frère, que tu le connais à peine... le loyal gentilhomme !
— Il te comble de bienfaits depuis quinze ans.
— Lui?... Non pas. Ma tante. Oui !... Parce qu'elle prolonge un rêve de femme sensible...
— Que veux-tu dire?
— Oh ! rien... rien que tu ne saches...
Elle regarda fixement son mouchoir mouillé qu'elle tenait entre ses doigts fébriles.
Elle s'expliqua clairement, à voix rapide. Mariés, l'un à une femme indolente, dévote, résignée, de nature trop contraire à son action, l'autre à un époux dédaigneux, toujours en voyages, ou qui, présent, se confinait dans ses études diplomatiques à moins qu'il n'en sortît pour répandre sur chacun des blâmes criards, pour ennuyer du récit de ses lectures, leur père, leur tante s'étaient chéris. La jeune fille démontra que la tendresse d'Aurélie et le simple héroïsme de Bernard Héricourt avaient trouvé dans leur affection fraternelle le refuge de sentiments incompris. Alors ils avaient espéré, pour leur vieillesse, que les deux enfants, nés presque à la même date, vécussent un amour plus fort qu'ils n'avaient pu connaître. Denise devinait tout. Elle rapprochait mille incidents survenus au cours de son enfance. Rien n'avait échappé à l'espionnage peut-être innocent, peut-être habile de la petite observatrice. Elle développa ce qui dans le langage triste de la tante n'était qu'allusions timides, que réticences. Omer ne put nier l'évidence. 11 en ressentit une émotion profonde. Que de beautés douloureuses dans ce dévouement mutuel, dans cette sympathie complète! Il fallait entièrement admirer ce désir de voir s'aimer passionnément la fille et le fils. Que le père, une heure du moins, soulevât la pierre du tombeau pour assister aux fiançailles! Omer le souhaita par toute la force d'une prière mentale qui pantela
comme son cœur et sa poitrine oppressés. Edouard fougueux, pâle dans ses boucles brunes beau par l'amertume de son sourire, Denise, la Denise des fêtes, enfantine et femme à la fois, de taille élégante et de teint lumineux, se baisant les lèvres devant la tante et le père assis, qui goûtaient le trouble même des fiancés, qui unissaient leurs âmes en ces deux corps engendrés de leurs chairs, ce fut une image touchante et splendide dont ne se lassa point le silence d'Omer. Il lui parut qu'en ses organes l'esprit de son père s'enivrait de ce songe, et se substituait au fils, frémissait en lui.
Plus tard, Denise reprit gravement :
— Voilà le rêve des morts.
— Celui des vivants aussi.
— Moins que tu ne le penses.
— Voudrais-tu manquer à ta promesse?
— Edouard ne ressemble pas aux héros comme notre père...
— Il possède l'intelligence active du comte.
— Présentement, c'est encore un collégien qui fait des devoirs en vers, et me prend pour sujet de ses compositions... Sans doute, il changera... Je goûte peu les acteurs, les poètes, les baladins, les troubadours de pendules, moi !
— Peste ! tu es difficile !...
— Gomment la fille du colonel Héricourt pourraitelle chérir les gens de cette sorte?... Réfléchis... J'adore la gloire. Elle est dans notre sang. Quand passent les musiques des régiments, tout mon cœur tressaille...
— Fais un signe : Edouard prendra Tépaulette, comme son frère.
— L'épaulette n'est rien sans les exploits...
— 11 ne peut guère, à dix-huit ans, avoir conquis l'Europe ! Patience !
— D'abord le comte est inflexible : il l'obligera
4^4 L'ENFANT DAUSTERLITZ
sûrement à s'employer dans les ambassades... Quelle destinée! La moindre altesse vous humilie d'après les prescriptions de l'étiquette... Le comte lui-même, qu'at-il été, toute sa vie ? Le domestique du prince de Bénévent, avant de voyager avec la valise de M. de Montmorency !...
— Holà, ma sœur, deviendrais-tu jacobine, ou jacoquine, comme disait notre pauvre tante Malvina?
— Je n'entends pas, du moins, essuyer les afïronts que vous infligent les gens de cour. Tu as vu les manières du cardinal dans les salons, et comment notre tante lui dut céder le pas. Moi, j'enrageais.
— Il te fut aimable, cependant.
— La belle affaire ! Il n'est pas de porteur d'eau qui ne crie devant ma voiture : « Mafi ! le beau brin de fille !... » Cela n'est pas pour m'amadouer... J'ai trop d'honneur pour me contenter de compliments que n'importe quel passant adresse à n'importe quelle grisette... 11 n'y a qu'une existence que j'envie, dans toute la famille : celle de la tante Malvina.
— Oh !
— Certes ! . . . Elle eut pour mari un héros qu'elle suivit en chaise de poste à travers tous les champs de bataille. Elle le vit entrer triomphant à Vienne, avec l'état-major du maréchal Oudinot. Les femmes lui jetaient des fleurs par les fenêtres ! Ses soldats l'acclamaient. Le courage même de ces braves saluait son courage... Quelle grandeur! Quelle ivresse! Quel moment inoubliable ! On peut mourir après ça. On a tout connu du bonheur quand le vainqueur est venu mettre à vos genoux ses lauriers et son épée.
Elle persista sur ce ton. D'abord stupide, Omer bientôt trembla de douleur. Denise choisissait l'oncle Augustin à la place d'Edouard. Elle dénonçait le vœu du colonel Héricourt et de la tante Aurélie, au moment précis où elle venait de lui en faire entendre la beauté
discrète, longue et nourrie de sublimes tristesses.
Il ne répondit point, réfusa de comprendre. Elle discourait encore. Elle s'exalta. Même, cette voix qu'il étudiait révéla de la franchise. Peut-être Denise se croyait-elle éprise de la gloire, en fille de soldat. Peutêtre n'avait-elle pas été conçue entre deux campagnes sans avoir gardé les espérances de victoire qui échauffaient alors le cœur de son père. Omer l'écoutait dans la nuit bleuâtre. Elle décrivit la succession de ses sentiments. Petite, elle désirait le mariage noble, comme un affranchissement de la médiocrité où vivait leur mère. Parvenir au luxe des Praxi-Blassans, et le pouvoir dire sien, lui semblait le rêve. Maintenant elle pesait les obligations inévitables. Outre Edouard, c'était la colère maniaque du comte qu'elle épouserait, son autorité sévère, l'acrimonie quotidienne de Delphine, la froideur d'Emile, qui relevait tous les défauts de sa cousine, qui combattait sa gourmandise et ses façons indépendantes, qui la fuyait ostensiblement, avec l'affectation de ne se commettre pas en si vulgaire compagnie.
— Ici, chacun exagère mes défauts ! s'écria-t-elle. Personne, sauf Edouard, ne rend justice à mes qualités. Et personne non plus ne blâme les défauts des autres. Le comte peut imposer ses longs discours endormants : qui les lui reproche ? Ma tante peut pleurnicher à son aise, et relire à haute voix des vers insupportables, du matin au soir : on feint d'y prendre plaisir. Delphine peut soumettre la vie commune à ses heures d'offices, aux engagements de ses neuvaines, aux visites de religieuses moroses et ridicules dont la présence interdit les gais propos : chacun la loue de sa piété acariâtre, ou bien la lui passe. Emile peut battre, à coups de fouet, ses chiens de chasse qui hurlent, les pauvres bêtes! c'est parfait! Moi seule suis en butte à toutes les récriminations. Le comte m'accuse de m'ha-
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biller à la manière des femmes perdues. La tante Aurélie me gourmande parce que j'ai besoin de la voiture pour aller chez la couturière; Delphine ne saurait pas supporter, la délicate ! mon petit chien à table ; Emile m'accuse de sottise parce que je refuse de lire, toute la journée, Plutarque. Toi, tu m'insultes en m'imputant des inconvenances imaginaires... Je suis à bout de patience... et s'il me faut acheter à ce prix-là le nom de Praxi-Blassans, je préfère me marier tout de suite avec le premier qui demandera ma main, avec le premier homme honorable, s'entend, fût-il plus âgé que moi. Il ne manque pas de colonels ou de généraux pour qui ma part des Moulins Iléricourt...
— Et le vœu de notre père?...
— Ce n'était pas de voir sa fille malheureuse, avilie par tous, humiliée partons... Je veux fuir d'ici... Je ne veux être ni la domestique des fantaisies, ni l'esclave des manies des autres ! Mon honneur et ma dignité me le défendent ! Je veux manger comme il me plaît ce qui me plaît, et partager avec mon chien, sans qu'on m'afflige. Je ne veux pas me vêtir de noir comme une orpheline d'œuvre de charité. Je veux rire et causer, en dépit des espions, avec qui m'amuse. Je veux être <ihez moi ma maîtresse, enfin!... C'est justement tout ce qu'on m'interdit, tout ce qu'on m'interdira, si je reste dans cette famille... D'abord, je n'épouserai qu'un soldat glorieux...
— Prends garde de retourner au couvent !,..
— Edouard ne le permettrait pas.
— Alors , tu ne rougis pas d'utiliser sa passion pour tes folies, quand tu te détermines à tromper son amour?
— Je... je...
Elle se tut, réfléchit, suffoqua, puis fondit en larmes...
— Ce que tu te proposes là, — reprit Orner, — c'est une déloyauté atroce ! Et tu parles d'honneur !
— Pardonne-moi, je suis méchante... mais tout le monde me hait...
Elle sanglotait encore. Soudain, elle s'enfuit par le détour des bosquets.
Dans la voiture qui les ramenait à Paris, Omer instruisit Emile de cet entretien. L'officier n'en fut guère surpris.
— Ma mère a gâté le naturel de sa nièce, qu'elle élevait avec un dévouement jaloux, dit-il. Elle la choyait comme l'image même de son frère, ou mieux comme la présence du défunt évoquée, en quelque manière, dans ce petit corps vivace. Quand Denise tomba malade, à neuf ans, la. crainte de la perdre excusa de fâcheuses faiblesses. Ta sœur s'accoutuma à entendre louer ses pires habitudes d'enfant volontaire. A dix ans, elle était déjà telle qu'aujourd'hui. Alors mon père exigea qu'elle fût au couvent; mais les religieuses ne changèrent que la surface. Maintenant elle va nous donner de l'embarras. Aussi bien mon père ne tolérera ce mariage avec Edouard qu'autant qu'elle se sera mieux résignée aux convenances... Une femme d'ambassadeur doit avoir des attitudes décentes et réservées : elle ne les possède pas. Tu me dis que le général tente de la séduire. Je ne laissais pas que de m'y attendre. Depuis le veuvage qui lui octroie la jouissance des biens de sa Hollandaise, il a déposé à Londres, en garantie, les titres des comptoirs de Java, pour faciliter les relations entre la Banque d'Artois et la Banque d'Angleterre. A ce qu'il semble, ce nouveau contrat donne un caractère de sûreté aux agiotages de la tante Gavrois. Jusqu'à cette heure, on pouvait taxer de témérité les entreprises où elle s'acharne; le succès de cet arrangement les justifie par hasard. Est-ce à dire que nous allons brasser les millions? Point du tout. Pendant cinq ou six années, il faudra bien de la prudence et de l'économie pour dégager les fonds, faire
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rentrer les créances, et amortir les emprunts de la Compagnie Iléricourt. Passé ce temps, et à moins de catastrophes^ la fortune de la famille sera solidement, amplement constituée sur des assises durables. En récompense de son aide, Augustin se flatte de réunir dans son ménage, deux parts de la Compagnie Iléricourt. Il a jugé facile pour un général bien fait, qui ne compte pas quarante ans, de tourner la tête à notre petite étourdie. Cette union lui donnerait la haute main sur toutes les alYaires de la Banque, des Moulins et des Charbonnages. C'est à quoi il convient de s'opposer... Tu dois avertir la tante Cavrois...
« Adonis ne dédaigna point l'amour de la grande Diane. Ne permettrez-vouspas à une mortelle, demain, au lever de la lune, de venir baiser votre front qu'elle adore depuis la fête du faubourg Saint-Honoré ? — Aloyse. »
Omer examina la cire de ce billet et crut qu'une lame chaude l'avait déjà fendue. La trace plate, vernie, demeurait visible. Toutefois, il n'en acquit point la certitude. Alors, il alla fermer au verrou la porte de sa chambre. Il brisa le sceau rouge, relief épais d'une marguerite, en le frappant avec le manche du canif. Une boulette se dégagea d'une fêlure. Il la put extraire puis dérouler, infime et minuscule. Cela formait une bande ténue de papier végétal à peine plus large qu'un fil de laine. Omer dut prendre une loupe pour déchiffrer ces mots écrits à la pointe d'une aiguille : « M... reçoit en route des courriers d'Alexandre qui blâment les timidités de M. deVillèle. M... est l'agent du tsar. »
Après avoir scrupuleusement épelé, relu le message, il appuya la tête sur un coussin de l'ottomane, songea. Il lui parut nécessaire de mener à bien cette intrigue dont le diplomate lui remettait les fils. Réussir en cela devenait plus urgent depuis l'amour de la sœur pour le général. Amour moins réel, sans doute, au cœur de la jeune fille, que son envie de quitter une maison où
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Ton refrénait sa brutale indépendance; mais cela, justement, rendait plus certain le péril. Si Denise abandonnait Edouard, il se réfugierait aussi dans l'état ecclésiastique. La protection du comte guiderait elle également le fils et le neveu dans la même carrière? Certes non. Orner serait probai)lement sacrifié.
Or, la malignité découverte en Denise, la cupidité de l'oncle Augustin, si dévoué en apparence, si fin en son indulgence lasse ; l'esprit sévère d'Emile, la haine de Delphine contre les gens de pensée libre, l'humanité toute hideuse révélée brusquement, accroissaient le dégoût de l'étudiant pour le monde. Plus que jamais l'Eglise et ses ambitions le séduisirent. A tous ces méchants, à ces pécheurs, il imposerait la Loi Divine qui pardonne et qui châtie, qui retranche et qui dispense. Que son âme était meilleure ! Comme elle saurait prescrire aux fidèles l'exercice de la vertu! Ah! comme ils l'avaient trompé sur lui-même au tribunal de la pénitence, les Pères qui l'avaient flétri d'épithètes outrageantes !
Auprès des autres, il était un saint, lui, un saint comme le bisaïeul, comme sa mère, comme les Lyrisse. Les peccadilles de sa luxure? Saint Augustin ne les avait-il point pratiquées, avant de devenir un exemple de sagesse et de pieuse intelligence? Le Père Anselme parlait en rigoriste absurde.
Au contraire, l'outrecuidance du cardinal Castiglioni envers les invités du comte et les fidèles du Père Ronsin parut logique. Voilà de quelle hauteur il seyait de tenir les rênes, sous quoi l'attelage obéit et trotte. Aussi bien fallait-il laisser les brutes dans la boue de Canossa, comme l'empereur allemand, devant la porte close de la vertu spirituelle. Parce que le monde était satanique ou bête, il importait de le vaincre et régir. Donc, il convenait d'atteindre à la domination. « Il y a trop de hontes en chacun.
Arrière la pilié et le scrupule! Que la robe du prêtre interpose entre le vulgaire et moi le signe sacré. Je ne serai pas du troupeau ! )> proclama-t-il devant la glace.
Il déboucha le flacon déposé là par les soins d'Aurélie ; il aspira le parfum qui chasserait de son esprit la puanteur des âmes. Edouard même lui déplaisait. Savant et fort, se pouvait-il avilir dans l'adoration d'une fille pareille, s'aveugler devant ces vices, cette gourmandise de sauvage, cette bassesse d'âme trop consciente de soi pour ne point prétendre se rehausser par l'outrance d'un faux orgueil? Ah! il n'était pas digne de la tiare, ce « pourceau de Gircé »! Permettre que fussent rompues les fiançailles d'Edouard, c'était lui céder la place dans la Congrégation ; c'était lui rendre l'avenir épiscopal promis par le comte, par le fil de papier végétal qu'Omer à cet instant réduisit en miettes. Il brûla ces fragments à la chandelle.
Avant tout, l'utile était de plaire à l'oncle Praxi- Blassans, et d'acquérir de l'influence dans le milieu du Père Ronsin. Sans quoi l'avenir avorterait.
« Pour moi, pour les intérêts de la famille, que le général absorberait à lui seul, il importe que les projets de ma sœur échouent. D'ailleurs, j'accepte en legs les intentions de mon père. Le devoir est de les faire réussir par delà le tombeau. J'écrirai tout à ma mère demain. J'ouvrirai les yeux de ma tante Aurélie. Auparavant, je me renseignerai sur l'oncle Augustin en faisant visite au général Pithouët, l'ami de mon père et du général Foy ! »
Ces résolutions prises, le jeune homme s'estima grand politique. Il les notait en ordre, au crayon, sur des tablettes. Une fois couché, il se commanda de n'y songer plus, et bâtit là des conjonctures sur la carnation de la personne qui, d'après la teneur du billet, s'offrirait au rendez-vous du lendemain. Il s'endormit
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en un rêve aimable, interrompu par une secousse : son domestique tirait la manche de sa chemise et l'avertissait du matin.
Après la leçon du manège, Orner traversa le pont, suivit les quais où les tondeurs de chiens disposaient leurs ustensiles, gagna la rue du Bac pleine de cris de Paris, qui proposèrent aux fenêtres la marée fraîche, les cartons à chapeaux, les billets de la loterie royale. Son cheval faillit bousculer un auvergnat que les ailes en cuir d'un large chapeau eiflpêchaient de voir. Les deux seaux pleins brillaient aux bouts du joug affermi sur l'épaule : l'un s'épancha quelque peu; l'homme jura. Les concierges expédiaient la poussière dans le ruisseau. Omer mena prudemment sa bête parmi les épluchures de carottes et d'oranges, les groupes de ménagères apportant leur pot devant la charrette du laitier, les disputes des balayeurs et les rouesénormesdes baquets charriant du chabon de bois, à la file. Fier de dominer le commun, il fut néanmoins satisfait de mettre pied à terre dans la cour de l'hôtel, sans avoir bousculé un seul piéton. A son habitude l'oncle Augustin le reçut dans son cabinet, le sourire sur ses lèvres moqueuses, et une main offerte, l'autre dans son habit de petite tenue.
— Je dînais hier avec Broussais chez le maréchal Soult. Le docteur prétend guérir les tumeurs dans le ventre. J'écris, ce matin, à Virginie de venir s'installer ici pour le temps de la médication... Trêve de remerciements ! On ne saurait moins faire. Je suis charmé de vous avoir ici l'un et l'autre ; et, si Broussais allège ce mal, j'en serai fort heureux. Au reste, ma maison a besoin de surveillance ; et j'aimerais que Virginie eût l'œil à mes comptes. Vous me passez cet égoïsme ?... Je ne fais rien pour rien, moi !
Il rit aimablement, demanda quelques détails sur le logis de son neveu, et plaisanta les coquines qui le
fréquenteraient. Il fit goûter un excellent madère, des biscuits, une poire fondante, parla de chevaux et de chasse, de femmes aussi, compara les qualités volupteuses des Polonaises et des Hongroises, en camarade jovial; puis s'esquiva soudain, laissant Omer aux mains du Père Desromes.
La journée se passa comme les précédentes. Le jésuite ajouta des hachures aux piliers de Canossa, pendant les heures d'étude silencience. Cette invitation de l'oncle à M*^^*^ Héricourt tourmenta le jeune homme. Était-ce bienveillance fortuite, ou quelque chapitre ajouté à un plan complet de séduction tramé contre la fille et contre la mère? Il repoussa toute certitude, et s'en fat, un peu hagard, vers cinq heures, chez le général Pithouët.
Rue de Bourgogne, dans un sombre entresol, le député de la gauche libérale ne fut pas afi'able. Sur la chaise de roide acajou, le visiteur se crut accusé par des allusions et des ironies. L'homme maigre aux courts favoris ras multipliait les éloges exclusifs des Lyrisse. Dès les premières phrases, il assura qu'ils « étaient de la même trempe » que le colonel Héricourt.
— Je dépends de mon tuteur, — insinuait Omer ; — et on m'interdit de correspondre avec le capitaine, qui est l'homme du monde que j'aime et que j'estime le plus. Me voici précisément, mon général, afin d'obtenir que vous lui fassiez savoir la constance de mon dévouement.
Ces mots calmèrent la malveillance du général. Il remercia et se chargea de la commission. Alors, et par politesse, Omer vanta le don somptueux de la Vierge espagnole rapportée en 181:2, au château de Lorraine, par son oncle Edme, qui la tenait du général Pithouët.
— Si ma poupée de Séville vous avait inspiré des sentiments contraires à ceux du colonel Héricourt, je
m'en consolerais difficilement... Je suis en correspondance avec votre bisaïeul. Il me mande souvent combien le chagrinent les nouvelles habitudes qu'on vous impose à Paris...
— Monsieur... j'étudierai le droit en même temps que la théologie. Plus tard, je donnerai la préférence à l'une ou l'autre des carrières qu'ouvrent ces deux sciences. Pour l'heure, des intérêts de famille m'obligent à la docilité envers mon tuteur. Enfin, par respect envers une malheureuse mère que mon impiété certaine désespérerait, je tiens à paraître m'éclairer sur les choses de la religion.
— Cela vous honore, monsieur... Nonobstant, défiezvous de vos maîtres, les jésuites... Lisez-vous un journal indépendant, parfois? Savez-vous que les amis de la Congrégation, le procureur Marchangy et son substitut, préparent le plus atroce des crimes, la condamnation à la peine capitale de pauvres jeunes gens, des sous-offlciers, coupables uniquem.ent de chérir l'idéal pour lequel moururent leurs pères et grands-pères... C'est une infamie !
-^ Le jury se prêtera-t-il à un pareil attentat?
— Hé! pourquoi non? Les hommes sont faibles. Ils briguent des faveurs. Il sollicitent des places. Comment désobéir à ceux qui tiennent sous leur pouvoir occulte les ministres et le roi, qui les effiayent par la crainte des fanatiques, de l'impopularité, et par les souvenirs des excès de la Terreur?... Ah! monsieur, laissez-moi regretter que le fils de mon ancien colonel se soumette à de si rusés charlatans !
— Ce n'est pas l'efTet de ma volonté seule. Et puis... à mon âge... peut-être a-t-on besoin de voir, de connaît^'e, de comparer, avant de soutenir une opinion.
— A votre âge, monsieur, nous n'avions besoin que d'écouter battre notre cœur, pour suivre le drapeau de la République.
— Vous étiez alors, mon général, les fils ou les frères de ces jacobins qui ébranlaient le monde. Vous étiez forts. J'ai grandi parmi le deuil, les morts et les désastres. Cela me fit une âme tremblante. Je n'ose rien.
Le vieux soldat hochait la tête. De long en large, il marchait par l'obscurité de la pièce, que décoraient deux merveilleux tableaux représentant des scènes monastiques, et un superbe buste antique de Trajan sur une gaine de bois marbré.
— Vous venez, jeune homme, dit-il, de prononcer une parole remarquable, trop remarquable pour votre âge, malheureusement. Vous êtes, à ce que je vois, un petit vieillard très réfléchi, un digne élève pleurnicheur de la poésie nouvelle et de M. de Lamartine, garde du corps. N'importe !... Vous rencontrerez bientôt dans les environs de la Sorbonne des étudiants que la défaite de la Révolution n'a point dissuadés de la servir. Ces étudiants-là sont moins prudents que vous, monsieur Héricourt. Ils se font tuer comme Lallemand pour défendre, contre les injures des chouans, le marquis de Chauvelin qui sauvegarde les principes de la Charte ! C'est dans leurs rangs que j'espère vous voir un jour. Alors nous reparlerons ensemble de votre père, de la, République, et même de l'Empereur...
La voix du général s'enflait et résonnait dans la pièce au plafond bas. Il parut un acteur, hors de son cadre, et qui cherchait à faire impression. La vanité d'Omer se rebiffa.
— Je n'eus pas le bonheur de recevoir l'éducation d'un seul principe. Leurs opinions divisent mes parents. Il y a celle des Lyrisse que j'admire, puis celle de ma mère, du comte de Praxi-Blassans, mon tuteur, et du général Héricourt...
— Oh ! du moment que le général Héricourt prêche une doctrine, ne doutez pas que c'est la meilleure pour
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ses intérêts, mais la pire pour la dignité humaine !..\ Oh ! le général lléricourt !... Le protégé de Soult et de Marmont... Ah! Ah! vraiment... il se mêle d'éduquer la jeunesse? Il lui manquait cela, morbleu! Il lui manquait cela !... Augustin lléricourt éduquant la jeunesse sous le Portique et dans les jardins d'Académus ! Que M. Baour-Lormian composerait là-dessus un beau poème!... Ah! vous écoutez les leçons du général Héricourt, mon petit ami ?... Oh ! oh ! vous irez loin... jusqu'aux marches du trône... à moins que ce ne soit jusqu'au fond du bagne...
Le député marchait, ricanait, sautait, se frottait les mains, se croisait et se décroisait les bras, levait les paumes au ciel, comme Enée dans les phases critiques de l'épopée latine. Il était chauve et osseux, avec un grand nez en l'air, des mains loyales qui se posaient alternativement sur le cœur de son habit tête-de-nègre, ou s'enfouissaient dans les fentes de son pantaton américain. La pédagogie de l'oncle Augustin intéressait énormément l'acerbe et bruyante ironie du général.
— Augustin Héricourt... Il rendrait des points à M. Fouché, duc d'Otrante, pour les délicatesses de la fourberie !
— Je crois cependant qu'il a toujours agi en brave officier.
— Oh ! brave ! je ne le conteste pas. Nous fûmes sacrebleu 1 quelques millions de braves comme ça. Mais à la bravoure votre oncle ajoute d'autres qualités... moins communes. Il est doué pour l'administration, s'il vous plaît... C'est un remarquable administrateur... A la Bérésina, tous les fourgons pleins qu'il avait acquis de ses malheureux frères d'armes étaient passés avant ceux mêmes de Napoléon; et ses commis achetaient pour un morceau de pain les chariots des morts et leur contenu. Il n'a pas laissé beaucoup à faire aux juifs de Wilna, monsieur votre oncle!... On
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dit que la Congrégation le désigne déjà pour commander, sur la frontière d'Espagne, les trois brigades unies aux moines de l'Armée de la Foi contre les Constitutionnels. Je ne suis pas en peine de supputer ce qu'il en rapportera d'avantageux, outre ses grades.
« Peut-être un buste de Trajan ! » eut envie de répondre Omer, qui fixement admirait l'antique, et les deux scènes peintes de la vie monacale. Il réprima son impertinence : « Voilà mon père, s'il vivait ! — lui répéta son émotion subite. — Il parlerait comme cet homme maigre et violent... L'oncle Augustin estimerait que celui-ci se croit honnête parce qu'il a moins réussi. »
— Monsieur, j'aimerai recevoir vos conseils, si vous tenez pour agréable de m'en donner quelquefois.
— Volontiers, jeune homme. Revenez ici quand vous serez inscrit sur les registres de la Faculté. Je vous indrquerai les adresses des étudiants sains d'esprit, et qui pourront être utiles à votre état moral. A vous revoir, monsieur...
— Serviteur !
Omer descendit lentement les marches étroites et bien cirées. A son imagination Fonde Augustin se présentait avec ses longues jambes croisées en bas de soie blanche, sa poitrine d'or, son sourire amical et moqueur, dans le rayon de lumière qui dénonçait le bras nu de Denise mollement étendu contre le genou du général, le soir de la réception diplomatique. Les accusations du soldat libéral confirmaient les médisances d'Emile, évidemment.
Évidemment!... Omer sourit de pitié. Et, dans un soupir, il exhala son mépris des hommes.
La chaleur était lourde. Le jeune homme gagna les quais dans l'espoir de la fraîcheur que donne à la campagne le voisinage des rivières. Mais il n'y respira point un air moins accablant, malgré les appro-
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ches du crépuscule. Il ùta son chapeau et il essuya ses paupières moites. A l'ombre des maisons, il chemina. Il sautait les flaques de boues ménagères afin de ne point salir le coutil vierge de son pantalon. Les sonnettes suspendues au bât de l'âne que poussait un marchand d'encre le poursuivirent quelque temps. Leurs voix légères lui parurent une raillerie,
(( Je dédaigne les richesses et les honneurs ? — s'interrogea-t-il. — Non. Je ruse avec moi-même. Ce que je dédaigne, je le convoite. La situation de l'oncle Augustin me tente plus que tout. Et je comprends Denise. En somme, je pense comme elle. Je voudrais la même gloire, la même richesse ; mais je voudrais y parvenir par des moyens qu'approuveraient un Emile, un Pithouët, un Lyrisse même. Cela est-il possible?... Non, sans doute : car l'oncle Augustin est un maître; il sait les hommes; il prévoit tous les événements, et, s'il avait pu joindre à tant d'avantages celui fort important d'être applaudi par ces incorruptibles même, il l'eût joint... Suis-je capable de renoncer plutôt que d'obéir aux conseils pernicieux de mes ambitions ? Suis-je capable de borner mes efforts à l'honnête et au juste stricts des anciens, et de ne point balancer à perdre tout plutôt qu'un scrupule?... Je ne le crois pas, véritablement... D'un part, les épaulettes du général Héricourt, son hôtel, sa fortune. D'autre part, la vie errante du capitaine Lyrisse qui sauve à grand'peine sa tête. S'il m'était permis de choisir, je n'aurais pas la sottise de passer les Pyrénées, je prendrais le chemin de la rue de Babylone... Ce serait mal. Mais je me juge faible. J'ai des instincts d'esclave. Il m'appartient de le reconnaître maintenant... Saurai-je vivre chaste? Non. Je préfère mentir etm'assouvir en secret. L'idéal du Père Anselme ne me concerne pas. Je ne serai jamais un ascète ni un saint ; je dépendrai toujours de ma nature : homme
parmi les hommes... L'honnête, le juste et la vertu sont (les moyens de gagner, en excitant la louange publique. Si la louange publique ne m'attribue pas ce que j'attends de sa complaisance, je serai dupe, parce que je ne place pas dans le juste, l'honnête, et la vertu le bonheur entier, mais dans la récompense promise à de tels mérites...
c( Quoi ! ma mère ne prie-t-elle pas afin de s'assurer les extases du ciel ? Edme risque sa vie pour devenir très vite le Bonaparte de la République future. Le général Pithouët accuse le général Héricourt, Praxi- Blassans et la Congrégation, afin de les remplacer au pouvoir. J'ai entendu le comte reprocher à mon bisaïeul de lui avoir nui d'une manière indirecte, parce qu'en invoquant les privilèges maçonniques, au mois de janvier 18 14, il contraignit l'état-major russe à payer trop cher les grains emmagasinés après Leipzig au château, par la tante Caroline... On en fit des gorges chaudes, à Schœnbrûnn, durant le Congrès de Vienne... Maman Virginie ne blàme-t-elle pas les Lyrisse de refuser la restitution du château contre le capital dérisoire déboursé pour acquérir ce bien national, au temps où la Convention payait ainsi le dévouement jacobin?
a Qui veut faire l'ange fait la bête ! » disait mon directeur, le Père Corbinon. Et c'est une belle leçon d'humilité chrétienne que donnent à chaque instant les Pères Jésuites. Ils jaugent les gens à leur valeur ; et ils les guident dans le plat chemin qu'ils peuvent suivre, sans les conduire aux sommets inaccessibles oii l'on risque de se casser le cou. Le Père Ronsin et le cardinal Castiglioni parlent dans le même sens. C'est le bon. Il faut s'y tenir... Mépriser, se mépriser, admettre, et agir. C'est le système d'Augustin Héricourt. Il manie les hommes à l'usage de son destin. Après tout, c'est peutêtre un fier courage d'oser se connaître sincèrement. Il
me semble que je me connais aujourd'hui, comme il doit se connaître...
« Que décider de ma conduite à son égard? Nous voici face à face. Je peux, en m'opposant à ses desseins encourir sa colère ; je peux, en les secondant, obtenir son appui... Mais ce mariage ruinera mon avenir ecclésiastique. Et puis, me mettre en sa main ! Quelle imprudence, s'il gouverne, par là, toute la Compagnie liéricourt!... Mais, si je le contredis, il me brisera. Et il compte ma sœur pour alliée... Faut-il me donner aux Praxi-Blassans?... Qui triomphera? — Dieu! — Oui, Dieu : ce qu'on ignore des causes... M'en remettre à Dieu, comme un prêtre résigné ? Oh ! non. llfautm'élever au-dessus du général, au-dessus. La magnificence de Dieu ne peut être servie que par un maître souverain à son exemple. Il faut être son reflet ou rien...
<( Pourquoi pas rien? Pourquoi pas un personnage obscur, sensuel, ironique en lui-même? Pourquoi pas le vaincu ? Pourquoi pas un sourire de malice dans la pénombre?... Satan! alors? Le déchu? Oh! non. Ça me fait peur... Ça me fait peur. Sait-on? Il y a peutêtre l'enfer. Il y a peut-être le ciel... Je viens d'être tenté par le Malin, Seigneur !... Sainte Vierge, protégezmoi ! Un sourire de malice dans la pénombre... Quelle singulière image ! Je frissonne. Ce sourire, il me semble que je le vois...
(( Les arbres du quai... La potence recourbée du réverbère ; les livres du bouquiniste qui plaisante en piétinant le pavé de ses vieilles bottes à revers... Ce misérable savant aux jambes étiques dans des bas rayés... Voici la marchande de couvre -chefs qui s'avance une casquette d'homme sur la tête, et aux bras deux paniers pleins de casquettes différentes... Voici la marchande d'oubliés qui agite sa crécelle... Ce lancier est vraiment bel homme sur son cheval alezan...
« Un sourire de malice dans la pénombre... Non...
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non... D'ailleurs, le pourrais-je ? Ma mère soufTre tant que j'accepterai la tonsure... Ah I je compatis trop à sa peur de cet enfer devant qui je viens moi-même de frissonner. Je connais moins ma mère que je ne connais mes cousins. Je l'aime bien moins que je n'aime le capitaine Lyrisse. Elle me demeure étrangère et fâcheuse. Quel motif ai-je pour abdiquer toutes les convoitises de la vie f Je n'en ai pas d'autre que le sens du devoir : il ne faut plus que ma mère tremble d'effroi î... J'ignore tout de mon père; et cependant je m'opposerai au mariage du général avec Denise, dùt-ii m'en coûter. Je le sais... Une force inconnue, qui se rit de ma logique, me plie, me contraint à sacrifier mon égoïsme à la seule vanité de paraître un fils pieux. Celle-ci l'emporte sur tous les orgueils. Le sang des ancêtres commande à ma volonté. Que je sois uniquement désireux des plaisirs sensuels et de jolis vêtements, cela n'est plus rien devant l'indignation qui m'étourdit à l'idée de voir ma sœur trahir le dernier vœu de mon père. La sincérité de mes goûts n'est rien devant la compassion qui me gonfle les paupières de larmes quand je pense à la faiblesse et à la douleur de ma mère... Les beaux sentiments^ contraires à ma nature, sont plus puissants que ma nature véritable. Je te sens là, main de Dieu.., je te sens là. Tu m'étrangles î Tu me vaincs, moi, ma logique et mes instincts apparents ! »
A discourir ainsi, en silence, la tête basse et l'oreille distraite, il oubliait sa vague intention d'apercevoir, au Palais de Justice, les soldats de La Rochelle que l'on y jugeait. Les tours noirâtres, sévères, du vieux palais, une porte massive, Taspect rigide et morne des sentinelles veillant l'arme au bras, devant les guichets de la Conciergerie, lui marquèrent soudain le but de sa promenade. Il allait voir des jeunes gens fort dissemblables de lui. Sans doute, la cause de leur énergie résidait en ceci qu'une humble position interdit les
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rêves de grandeur légitime. Riches, instruits, apparentés, ils se fussent soumis à Tordre des choses. Ils n'eussent pas « mâché du fer ». Orner désirait lire sur leurs visages la joie de leur noblesse qui défiait le tyran, et qui bravait le supplice. N'éprouvaient-ils pas lajouissance sublime du jeu, à cette heure où il leur était licite de douter encore si la gloire ne remplacerait point l'infamie promise de l'échafaud, et s'ils ne posaient pas le pied sur le premier degré d'une longue vie d'honneurs d'acclamations saluant leur tâche exemplaire? Ils risquaient leurs têtes en soldats, pour un drapeau, pour les trois couleurs de la République. Ils étaient géants. Ils étaient heureux de se concevoir ainsi.
Comme il traversait la cour, il avisa maintes polonaises à brandebourg et maintes paires de bottes à cœur habillant les demi-soldes qui faisaient retentir contre le pavage les épées contenues dans leurs cannes. Des jeunes gens négligés, avec des gourdins sous le bras, se parlaient dans les mèches recouvrant leurs oreilles. Par ostentation, des messieurs dépliaient au large leurs journaux. Au seuil des portes, il tenta de se frayer passage dans une masse de personnes murmurantes. A la vue d'un gendarme, il comprit qu'on barrait le chemin. Quelques-uns protestaient, disant :
— La loi exige la publicité des débats judiciaires... On doit nous laisser entrer dans la salle des assises.
— Ils ont fait remplir les places du public par des gardes du corps en bourgeois et par des mouchards^ avant l'ouverture de l'audience.
— Monsieur, c'est toujours la même chose !
— Et après on nous déclare qu'il ne reste pas de quoi caser une nèfle !
— Le crime n'aime pas les témoins.
— Messieurs, veuillez descendre, et parler plus bas ! — pria le militaire, honteux entre ses favoris.
Orner vit bien qu'on ne lui permettrait pas de pénétrer
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dans le lieu du jugement. L'heure tardive justifiait toutes les raisons qu'on donna pour refuser de l'introduire. Alors il s'intéressa plutôt à un chapeau de femme en gaze verte ombragé de marabouts exubérants, à une simple robe de percale ouverte sur des épaules hàlées; il aperçut une gorge qu'il souhaita caresser à travers le fichu de barège. Mais la visière de la capote masquait le visage.
— On ne pourra pas les revoir aujourd'hui ! Ah ! mon Dieu! — fit cette femme.
Un soupir de lamentation s'exhala de ses grosses boucles. L'allure navrée, elle descendit les marches... La vérité de ce chagrin étonna d'abord Omer. D'autres gens qui discutaient, qui s'indignaient éloquemment, dans l'intention de convaincre l'entourage, ne remarquèrent pas la désolée. Quel enthousiasme libéral l'animait donc ? Son amant, son frère, son mari l'avaientils instruite de l'héroïsme tourmenté derrière ces murailles lugubres ? Ou naïvement plaignait-elle les captifs, pareils à ceux des romances qu'elle chantait sans doute pendant les heures de couture ?
Captif aux rivages du More,
Un guerrier courbé sous les fers...,
fredonna la mémoire du moqueur.
Après avoir passé, derrière l'inconnue, les grilles du bâtiment, il la vit s'engager sur le Pont au Change. C'était justement le chemin du Palais-Royal : il comptait y faire emplette de livres, à la librairie Ladvocat, excuse pour le désir intime de frôler, aux Galeries de Bois, les courtisanes parisiennes. Sans autres illusions que de fort vagues sur le résultat de la poursuite, il ne se dissuada point d'étudier les formes encloses dans la robe de percale et sous le fichu de barège. Pour éviter l'obsession des mendiants qui s'élancèrent du ruisseau, la promeneuse se détourna vers le parapet, Omer nota
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qu'elle avait de beaux traits à la Minerve, un regard attendrissant, nuageux, chargé de peine. Elle esquiva mal les pleurnicheries d'un truand, qui portait, à la hau- . teur du nez, sa jambe gauche maintenue par une courte lisière en sautoir. Contre la robe de la passante, à l'aide de béquilles, un autre sautillait sur le trépied de bois, soutien de son tronc gras et loqueteux, de sa tête hideuse et hirsute. La dame se hâta de fuir les prières d'un boiteux arborant la pieuse image du calvaire à son vieux chapeau d'officier. Vers elle un cul-de-jatte roula qui avait des tibias secs liés en X contre son ventre ; il se poussait activement, le nezcamardau centre d'une figure sarcastique et rasée. Orner leur distribua des liards, pour délivrer la jolie personne et obtenir la récompense d'une œillade. Il la reçut si furtive et triste qu'il jugea toute galanterie de paroles inopportune.
A travers le dédale des petites rues, fraîches et sales, que coloraient aux fenêtres les jacinthes en pots et les capucines agrafées le long des ficelles, ils gagnèrent le Palais-Royal. Un moment, le chapeau de gaze verte disparut derrière un groupe entourant la voiture aux singes. Habillés en marquis, les animaux multipliaient des cabrioles au bout de leurs chaînes, grimaçaient en croquant des noisettes, pour la liesse des badauds, des soldats, des commères et des mitrons. Plus loin, la promeneuse fut arrêtée par ceux qu'amusait un petit Pierrot debout sur le ventre d'une acrobate dont le corps à la renverse formait un arc. On regardait grossir les veines au front de la saltimbanque court-vêtue et haleter sa poitrine dans la guimpe sale. Sur les paillettes et le velours de ce maigre ventre tendu. Pierrot, leste, souriait et se trémoussait. En haut d'une chaise, Jocrisse battait le tambour. La jeune femme essaya de se glisser entre les spectateurs, mais un garçon que chargeait une manne de bouteilles pleines ne parut pas remarquer l'insistance de sa voisine. Omer écarta le butor et
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creusa dans la foule uu passage. Elle remercia d'un regard nouveau. Ce fut l'offre d'une politesse morne et sans joie. Il s'y mêlait tant de tristesse que le jeune homme ne se permit pas de saluer. D'ailleurs, il n'osait en public aborder une élégante de cette condition. Elle portait une toilette trop propre pour une servante, pour une griselte, trop claire pour une bourgeoise, trop simple pour une courtisane digne d'un fashionable. Omer craignit autant de se compromettre que d'être rabroué. Ce n'était plus la solitude des campagnes propice à l'audace. Tci cent yeux railleurs le guettaient sous le chapeau de cuir du manœuvre, sous la casquette de l'ouvrier, l'ombrelle de la flâneuse, le bonnet de la servante cauchoise, la coiffe de la marchande, le bicorne du soldat.
La honte de pécher sous cet examen le détourna de tenter incontinent l'aventure. Mais les soubresauts de son cœur se précipitèrent, au moindre ralentissement de cette marche féminine qui révélait les formes harmonieuses d'une Oréade chantée dans un poème à la grecque. Il eut voulu respirer l'odeur de cette poitrine. Et ce lui devint une obsession physique plus puissante que sa raison. Peu à peu le besoin de cette volupté grandit jusqu'à l'étourdir. Omer appréhendait que la fille ne s'arrêtât pour lui faciliter l'approche. Pourrait-il alors décider son orgueil à risquer l'affront improbable d'être raillé ? Il en douta. Une seule chance de rebuffade, contre cent de bon accueil, suffisait à rendre farouche et timide sa passion envers cette belle personne élégante dans une simple percale brodée d'épis en soie. Surtout il avait peur de la fâcher en lui parlant aussitôt, avant qu'elle fût convaincue par l'assiduité de la poursuite. Et il s'oublia dans cette hésitation. En dépit de son goût, il s'ingénia donc à ne pas la rejoindre. Au bout de la rue, les édifices du Palais-Royal apparurent, ses grilles, et le porche qu'il franchit à la suite de la nymphe.
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Il souhaita ce miracle : que TefTond rement soudain de la chaussée dans les caves les isolât tous deux, sains et saufs, loin des curiosités, parmi les décombres, les ruines, le silence ; et là, d'elle-même ne le supplieraitelle pas d'accorder aide et protection en échange d'un amour obligeant? Puis il condamna le ridicule de sa divagation et prit garde aux toiles goudronnées qui remplaçaient, fle-ci, de-là, les verres poussiéreux de la toiture. Uentenditles discours du charlatan ventriloque. Etait-ce là ce fameux endroit du plaisir parisien ? Planches et plâtre mal ajustés dans les portiques en hautes solives, les façades parallèles des boutiques, avec l'abondance de leurs marchandises diverses, endiguaient la procession de mille femmes découvertes jusqu'au milieu du dos et jusqu'aux cimes de la gorge. En habits sombres, les hommes, gouailleurs et bavards, déclamaient. Une longue arête médiane de loges consacrées à la librairie, au commerce de modes, à la tabletterie, à d'autres menus négoces, divisait en deux courants cette cohue sentant la pommade et la fumée. Le chapeau de gaze verte disparut derrière un groupe de bolivars surannés et de faces à favoris gris : on discutait autour d'une brochure que lisait un jeune homme. Orner ne put rejoindre. Il enragea. Ses nerfs tremblaient dans son corps.
Les jambes en bas blancs que dévoilaient les courtisanes, ornées d'énormes accroche-cœur sur les joues, le vinrent distraire à peine. Il flotta quelques instants parmi les remous de cette foule. Elle l'ahurissait un peu. Son vice épia cependant chacune de celles qui, de la mine, lui proposaient leurs figures peintes, leurs épaules fardées, les parfums lubriques et les nonchalances de leurs corps grêles ou pesants. De nouvelles figures s'imposaient bientôt, dont il attendait plus de charmes. Il les compara toutes à la jeune femme. Il cherchait encore le chapeau vert parmi la foule galante. S'il
trouvait des mérites aux racoleuses, elles ne le contentaient pas entièrement. « Celle-ci^ vêtue à la mode cauchoise, vaut bien le sermon du confesseur et les sept psaumes, pour pénitence. . . Celle-là, malgré l'éclat de son costume breton, ne vaut que les litanies... Et, pour cette rousse en bonnet bourguignon je réciterais sans me plaindre vingt dizaines de chapelet... Huit jours de maigre ne payeraient pas trop la volupté que promettent les hanches de cette manière d'Andalouse en mantille... n
Ainsi plaisantait-il avec lui-même, sûr que la Providence tarifait de la sorte ces peccadilles, et pardonnait avec son indulgence certaine, une fois la pénitence correctement accomplie : « Pareilles fautes ne méritent pas les foudres. Aucun docteur n'a pu les brandir à propos des joies naturelles dispensées dans la couche par une accorte créature... La sévérité de l'Église châtie seulement ceux qui, lâches, asservissent leur âme à l'amour, et en font le principal de l'existence, au lieu de le prendre pour une légère fantaisie. C'est de cela qu'il faut se garder... Tout à l'heure, je songeais combien il eût été excellent d'attendre la vieillesse dans un pays de soleil, en compagnie de la fille souple que j'ai perdue par ici.. . Comme il serait absurde de ne pas la retrouver !... Cherchons. Après tout, je ne m'embarquerai pas ce soir même pour les grandes Indes avec elle, sans doute !... »
Omer avait sans cesse besoin de s'excuser par des raisonnements. Cela ne l'arrêtait pas dans l'exercice de sa sensualité. Néanmoins il finit par craindre d'être vu au moment de rire avec l'une des filles : la jeune femme qu'il prétendait atteindre s'en fût vexée, et l'eût ensuite éconduit ; le rapport d'un surveillant jésuite l'eût trop desservi; les Pères ne toléraient les plaisirs que discrètement pris, hors des lieux mal famés. Donc il se contenta d'attendre l'instant qui ramènerait en ce
point des galeries la femme inconnue, non sans regarder, apprécier, bayer aux pancartes et aux enseignes, admirer les cachemires pendus aux vitrines et les chapeaux féminins monstrueusement chargés de soies, de Heurs, de plumes, que des supports élevaient à hauteur du visage. 11 rit de la grisette bigle, assise sur un haut tabouret, et qui lui présenta une ombrelle à ramages; la demoiselle fit brusquement jouer les ressorts vers son nez.
— Monsieur n'a donc aucune belle à mettre dessous ?
Omer jugea que le ton de ces ramages ne s'accorderait point avec celui du chapeau vert.
Mille cris se croisaient de baraque à baraque. Des étolfes d'Asie ondoyaient autour des pilastres soutenant les linteaux des boutiques. Des rangées déjeunes gens lisaient les brochures entre les pages non coupées, aux devantures des éditeurs. Des chapeaux gris s'agitaient au bout de mains qui défendaient une opinion littéraire. Les pas traînaient. Les voix murmuraient. Les rires de filles retentissaient. Une querelle glapit au milieu d'un cercle de têtes, de coiffures enrubannées et d'épaules palpitantes. Quand Omer baissa les yeux, il avisa le chapeau de gaze verte, l'écharpe de barège et la robe de percale : la jeune femme réclamait au commis un exemplaire du célèbre pamphlet de Paul-Louis Vigneron.
Omer connut alors la puissance d'une physionomie très mobile^ qui lui donna l'étrange idée d'un ciel à travers quoi le vent pousserait des nuages divers de formes et différemment éclairés : courroux, mépris, indifférence, curiosité, indulgence et malice se succédèrent en ces yeux de cristal, et sur ces lèvres comme rougies par le reflet d'un soleil couchant. Omer ne sut quelle contenance prendre, à voir tant d'impressions contraires provoquées par sa personne. Ses joues brûlèrent puisfroidirent; ses doigts s'agitaient inutilement. Il crut possible d'embrasser ce buste large, cette taille
étroite, ces souples mouvements^ et le parfum de cette chair brune, un peu rustique. Il perdit le sang-froid. Ebloui, étourdi, gauche, stupide, esclave d'une ivresse nerveuse, il se réfugia dans le rôle d'un lecteur venu là pour l'acquisition de volumes. Il énuméra des titres au vendeur; il ajouta celui demandé par l'inconnue, en sorte qu'elle sût pressentir, à son gré, une intention ou une coïncidence. Quelques secondes, le marchand se fît attendre. Elle feuilletait indifféremment le Solitaire du vicomte d'Arlincourt. Omer pensa qu'elle le devait prendre pour un godiche, et il se hasarda jusqu'à dire, en tremblant d'être rabroué, et en s'adressant au réflecteur du quinquet pendu là :
— • On atlendraitmoins longtemps une histoire romanesque qu'un livrede pensées. Lapremière est toujours sous la main d'un bon libraire, à ce que je vois.
La jeune dame sourit un peu, comme par approbation, et elle entr'ouvrit l'ouvrage de Nodier : Trilby ou le Lutin dWrgail. A ce mo.ment, elle sembla satisfaite de se voir courtisée. Omer reprit tout l'aplomb enseigné par le capitaine Lyrisse dans les champs de l'Artois.
— Quand on a vu le Palais de Justice, aujourd'hui, cela vous donne l'envie de lire les pamphlétaires... Si beaucoup de personnes nous imitent, Sa Majesté perdra quelques sujets loyaux... Eh bien, voilà ces volumes, enfin! Craignez-vous donc des perquisitions de la censure, la confiscation et l'interdit, pour les cacher au fond de votre boutique?
— Monsieur, — répondit l'employé, — on dit que M. de Chabrol a donné des ordres en ce sens.
— Alors, madame, fuyons vite avec notre trésor ! conseilla-t-il en saluant.
Là-dessus, il put mieux s'approcher d'elle, qui ne recula guère. Telle une jeune Cybèle de mythologie, habillée à la mode de Tivoli par une métamorphose
inopinée, elle lui répondait avec un sourire simple et grave. Orner sut alors combien il l'avait désirée jadis, et longtemps, lorsqu'il s'attardait à l'amour des gravures dans les vieux tomes, dès les premières pages de ces « philosophies de la nature », œuvres d'anonymes encyclopédistes. Tous les frontispices avaient réprésenté cette fille même sous les traits de déesses aux fronts pensifs, aux draperies légères, aux mains pleines des fruits symboliques de la science. A leur ressemblance, la passante lui parut un emblème et une idée. En elle il continua soudain d'adorer les images en tailledouce, l'àme et l'esprit de ces livres plaisants qui garnissaient les armoires des Moulins-IIéricourt, depuis la fin du xvii*^ siècle. Et il ne cessait pas d'applaudir son imagination, qui retrouvait tout à coup la maîtresse ancienne de ses rêves puérils et de ses insomnies fiévreuses.
Elle eut queîquepeine à remettre sa bourse dans son réticule, et il profita de cette halte nécessaire pour user de l'éloquence qui, depuis son succès d'auberge, lui avait acquis les faveurs de jolies boutiquières libérales, à Nancy comme dans Arras. Bien qu'elle ne répondît pas, la dame l'écoutait moqueuse, étonnée, sérieuse, tout à coup maussade, ainsi que signifièrent les moues de sa flgure changeante. Il la loua de s'occuper des sergents et du complot; il dit ce qu'il savait, vanta leur courage, l'abnégation de leur sacrifice. Comme il prononçait, au milieu de sa rhétorique, le mot d'échafaud, il vit toute la figure de sa compagne se rétrécir par l'efTet d'une pâleur sinistre, ses yeux de cristal vaciller, et une larme venir aux cils, qu'elle essuya vite.
— Ah! monsieur, ■ — soupira-t-elle , pensez-vous qu'un tel malheur puisse advenir?...
— Peut-être me trompé-je , mais, à entendre vos accents, je croirais vraiment que vous en savez long sur cette épouvantable affaire.
L'ENFANT DAUSTERLITZ 481
— L'un de ces malheureux fréquentait chez moi ; je crains qu'on ne m'abuse...
Elle n'acheva point, regarda de tous côtés avec inquiétude, puis elle fit signe qu'il la suivit à distance. Elle était donc véritablement une héroïne des idées philosophiques, la parente ou l'amie du conspirateur qui risquait de mourir en leur nom ! Orner espéra que les événements prépareraient son triomphe d'amant sur cette déesse des livres. Il se crut maître de ce beau corps.
Afin d'y réussir, il n'épargna rien : l'ayant rejointe, il lui conta, le long des galeries de pierre, sa vie et quels parents d'importance le renseignaient sur tout. Il fit une allusion très obscure à la dépêche secrète qui lui était parvenue, relative aux affaires d'Espagne. Il jouait ostensiblement avec la breloque donnée par le général Héricourt. Malgré qu'il obéît à certaines raisons de famille, assura-t-il, son dévouement était acquis aux idées de la Révolution et aux efforts des carbonari. Il parla de Biulus, maudit Tarquin, déclara quelle ardente sympathie l'avait ému quand il l'avait aperçue triste, entre les libéraux, à la porte du Palais de Justice.
— Vous sembliez la déesse de cette morne haine qui nous animait tous; et je vous ai suivie comme... on suit son destin...
Doutant s'il avait dit une chose absurde ou remarquable, il baissa la tête, et renforça l'apparence habituelle de sa mélancolie. La dame n'eut pas comme lui le souvenir d'avoir lu cette métaphore dans un roman de Sophie Gay, car elle parut, à travers ses sourires peureux, tout à fait surprise, troublée, navrée, puis calme. Ses yeux de cristal changèrent de nuance à quatre reprises pour se fixer au vert pâle et briller ainsi doucement.
— Il m'importe peu que vous soyez sincère, — dit sa
voix sourde et modulée. — J'incline à le croire. Cela sufiit pour que vos paroles me plaisent...., et que vous ne me déplaisiez pas. Je n'ai guère le cœur aux amusements. Vous désirez que je reste en votre compagnie quelques minutes : j'y resterai donc. Votre jeunesse et votre air me laissent croire que je n'ai rien à craindre de vous... Hélas! oui, mon désespoir est sans bornes. L'un de ces malheureux me doit sa perte ; je le fis rencontrer avec plusieurs de mes amis, anciens officiers de l'Empire, dont il écouta les conseils.
— Gonnaîtriez-vous, par hasard, le capitaine Lyrisse? interrogea-t-il, ravi.
— Celui qui est en Espagne?... Certainement! Je l'ai mis en relation moi-même avec Lefèvre, Pomier, Bories, au restaurant du Roi Clovis, dans la salle d'escrime.
— Le capitaine Lyrisse est mon oncle...
— Ah!
Omer jugea la conquête facile; son être en désir palpita. 11 remerciaitson éloquence révolutionnaire. Immobile devant lui, la femme posait deux ou trois questions pour vérifier leur commune sympathie à l'égard de l'exilé. Puis elle se tut. Ils inspectaient leurs yeux, et sondaient leur franchise, efl'rayés un peu de se comprendre réunis par les influences d'une idée géante et mortelle. Elle les menait. Inconnus l'un de l'autre, ils s'y dévouaient également, au moyen de la parole, au moyen de l'amour. Mais tout à coup Omer supposa que la passante se livrait aux conspirateurs pour les trahir. Ne s'attribuait-elle pas un faux rôle? Peut-être ne connaissait-elle aucun des soldats incriminés. Peut-être se préparait-elle surtout à le séduire, en se vantant de relations avec des gens dont elle ne savait rien que par ouï-dire. Peut-être prétendait-elle ainsi se rendre plus intéressanle et fatale. Sans doute usait-elle d'un pur moyen de galanterie...
L'ENFANT DAUSTERLITZ 483
Alors un drame atroce fut au cœur d'Omer, en son cœur de seize ans que l'amour, tout à coup, foudroyait. Il sentit une passion démente pour cette fille le pénétrer et le soumettre ; passion ancienne, longuement choyée dans les livres, aux heures ardentes de la puberté que les murs du collège emprisonnent; passion d'une chair nerveuse qu'enivraient les chaudes odeurs de ce corsage vivant et soupirant presque contre lui ; passion d'une intelligence qui, durant des mois, avait voulu la possession de cette même déesse, grande, sévère et rude, sur les gravures. C'était l'imminence d'un bonheur indubitable, d'une félicité à la fois sensuelle, active et mentale, sans pareille. Il lui fallut se contraindre pour ne pas saisir cette femme comme un fruit magniiique, qu'on cueille et qu'on savoure. Un instant, il se vit dans un paysage de printemps : elle, consolée par leur amour en pleurs, se résignait noblement à subir le triomphe de la tyrannie ; ils souffraient ensemble, avant que de confondre leurs sanglots avec leurs baisers... Tous les vers de Lamartine accourus en sa mémoire l'engageaient à connaître cette vie sublime de larmes et de luxure. Puis le soupçon criait son avertissement sinistre. Omer s'estimait incapable de cacher les secrets de l'oncle Edme et du bisaïeul aux curiosités de cette fille superbe, mais équivoque et rencontrée dans un endroit qu'infestaient les gens de police. Gomment se garderait-il contre les caresses d'une telle femme, et dans les langueurs d'un tel amour ? Et c'était une lutte déchirante, en son être qui chancelait.
Au milieu de la galerie à peu près déserte, leur silence se prolongea. Derrière la vitrine d'un magasin de débauche, trois jeunes filles à demi nues, sous des toilettes de cour en dentelles brodées d'argent, somnolaient, pareilles à des statues peintes, sur des sofas de velours impérial et de bois doré. Comme il se promet-
lait de découvrir d'aussi belles chairs sous les vêtements de l'inconnue, elle lui sourit, puis tressaillit, et, de nouveau, regarda autour d'elle avec inquiétude. Pourquoi pensa-t-il subitement qu'elle cherchait ainsi la présence attendue d'un mouchard? Il en l'ut certain. 11 la crut employée par la police afin d'attirer à ses trousses, sur les marches du Palais de Justice, en feignant des opinions libérales, les gens simples et avides de volupté. On contait partout que ces sortes de sirènes obtenaient les confidences d'amants trop naïfs. Fouché, duc d'Otrante, en avait salarié un grand nombre qui le renseignèrent et lui permirent de traiter à point avec les alliés en 1815, d'entraver les complots des Brigands de la Loire. Par Tune d'elles, le jeune général Labédoyère n'avait-il pas été dénoncé, perdu? Vivement, Omer se rappela ce qu'il avait dit à celte belle personne, dont le visage changeait, si mobile, ainsi que pour de nombreux déguisements. Son imprudence poussée aux dernières limites le fit blêmir. Il ne voulut que s'écarter de la dangereuse tentatrice.
— Je dois me retirer ! — balbutia-t-il. Aussitôt il ajouta :
— Ne vous reverrai -je pas ? Quel est votre nom ?
— Mes amis m'appellent Aquilina... Demain encore, j'essaierai de parvenir à la salle d'audience où l'on juge ces infortunés. Si vous venez là-bas, nous tâcherons de forcer ensemble la consigne...
D'un signe, il promit de se rendre au Palais de Justice, avant l'heure dite, et s'en fut tout vibrant de dou leur.
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Le Père Ronsin se laissa difficilement aborder par Orner, aux Missions de la rue du Bac, pour l'entendre dire que M. de Montmorency avait, en route, reçu les courriers du tsar, ce qui présageait une politique russe de la diplomatie française à Vérone. Avec une politesse sévère, le prêtre prépara le geste impatient qui bientôt congédierait. Penché de son fauteuil vers des écrits, il en détournait à peine un œil pour inspecter le visiteur. Vêtu d'une douillette brune, la calotte au front, les jambes ramenées sous le siège, il demeurait accroupi dans la posture d'un furieux chat gris. Sa paupière resta clignée par affectation de fatigue ou de migraine. Il examina vaguement les pièces dont la présentation foimait le prétexte de l'entrevue; enfin il se remit au travail avec un « Excusez-moi, monsieur )> bien sec. La plume d'oie tout ébourifTée grinça de nouveau. A ce bruit discret, un sacristain, qui guettait derrière la tenture, la souleva, fît la révérence devant Orner, le reconduisit.
« Quelle insolence! quelle hauteur! — pensait le jeune homme pendant le retour en cabriolet. — Gomme je suis peu devant cet ecclésiastique!... Baste ! Je rirai le dernier, si mon oncle Praxi-Blassans a vu clair en voyage. Pensons à ma belle espionne. Certes, je n'irai pas demain là-bas. Elle me ferait tout trahir, moi-même et les miens, pour un baiser, pour une faveur... Et que
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u'obLieiidrait-elle pas, si, m'ayant ofTert à goûter la splendeur de son corps, elle mettait ensuite au prix d'une forfaiture la reprise de nos voluptés!. .. Quelle folie que l'espoir d'éprouver la vigueur de ses beaux membres sveltes! Quel suave épanouissement de mon être si je savourais sa gorge digne de Cybèle !... Et combien a-t-elle de visages ! Tantôt elle semble une petite fille inquiète et triste dans une chevelure abondante. Tantôt ses regards approfondissent l'àme, y fouillent et y déterrent de l'inconnu, comme ceux d'une Sibylle antique devinant l'avenir des rois. Elle pleure soudain : et c'est la douleur tragique d'Electre, toute la Grèce apparue entre ses mèches brunes. Elle incline sa figure : on se croit un enfant rose devant l'amour d'une jeune mère tendre, et délicatement attentive... Elle paraît avoir toiis les âges et toutes les passions. Cependant elle demeure elle-même, une beauté mate, un peu dure et près d'attendrir pourtant; un ciel sur quoi passent les nuées de l'aube, de midi, du couchant du crépuscule et de la nuit... Si j'ai tant vu d'elle, en cette rencontre, pendant quelques minutes, que ne découvre pas celui qu'elle aime, à toutes les heures du temps?... « Ah ! je souffre. L'air m'oppresse... Mon Dieu ! qu'il serait bon d'égorger son honneur, son avenir, sa loyauté, sa famille et sa patrie sur l'autel de cette volupté !... Ce serait beau. Ce serait une noble sauvagerie. Ce serait une magnifique indépendance. Et quel mépris légitime des hommes affirmerait cette injure à leurs lois, à leur idéal, à leurs mensonges !... Ah ! je suis trop faible! et je suis vaincu... Ma mère !... Voilà les supplications de ma mère qui retentissent en moi... Elle me veut chaste et prêtre pour ne pas mourir de désespoir. Et j'immole aussitôt mon rêve, mon désir, ma sincérité, mon enthousiasme... Immole, immole donc, esclave débile de la Pitié !... Accepte la tonsure. Tourne-toi vers Dieu I Sois le symbole des douleurs
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et des renoncements! Assure le joug sur ton cou... » Il réprima sa rage, pour ne pas étonner le vieux mili- ■ taire qui fouettait le cheval de son cabriolet. Ces déclamations intérieures se succédèrent et se répétèrent quand il fut chez lui, dans le salon cramoisi. Il se versa de grands verres d'eau. Il espéra que son exaltation était passagère : un mal engendré par le frôlement des filles aux Galeries de Bois, et qui s'apaiserait.
Aloyse. la signataire du billet mystérieux, vint à la brune. Elle se débarrassa fort adroitement d'un coqueluchon de soie, dégrafa une mante légère et se laissa reconnaître pour une dame entrevue dans les salons des Praxi-Blassans, le soir de la fête, dame à sourcils trop noirs confondus vers la racine du nez, à bouche trop rouge, à cheveux toutTus sous un turban de crêpe. Elle minauda, se trouvant hardie de faire visite à un jeune homme. Le canezou de mousseline chargé de vingt pompons polychromes découvrait à demi sa poitrine abondante et jaune. Mais elle avait quelque sveltesse dans le sautillement. Par malheur, les veines et les tendons saillaient à travers la peau trop fine, comme écaillée en maintes places.
Les termes chaleureux du poulet ne furent pas convertis en réalisations immédiates. Ce fut à peine si l'intruse permit qu'on lui baisât la main. Elle parla beaucoup de mythologie, de Ganymède et de Bacchus, de Diane et d'Adonis, de poésie, de rêve sublime. Omer abandonna le divan à sa visiteuse et vint s'accouder au guéridon. Il n'eut point à inventer de propos ; elle s'affichait érudite et bavarde ; il écouta complaisamment les louanges qu'elle prodiguait avant sa prière d'intercéder pour une affaire de pension : le comte, fort bien en cour, était homme à faire agréer cette requête. Omer se félicita de saluer enfin la dame au départ. Il soupa seul, réfléchissant au contraste entre cette insolente créature et l'admirable Aquilina ; il s'endormit là-dessus.
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Le lendemain, comme il récitait, ses prières liabiluelles qu'il mêla de rêveries, il pensa tout à coup :
« Une oraison de ma pauvre mère m'a peut-être sauvé des embûches que dressait la passante du Palais de Justice. »
Car maman Virginie priait pour son fils, deux ou trois fois le jour. Précisément, il avait rencontré la touchante Aquilina vers cinq heures, avait eu sa compagnie jusqu'à six. A celte phase de la journée, sa mère revenue des champs, avait coutume de se rendre à la chapelle. Elle se demandait alors quelles pouvaient être les peines de son père, d'Aurélic, de son fils et de son frère, afin de solliciter, en leur faveur, le secours de la Sainte Vierge. Cette concordance entre les heures frappa l'imagination d'Omer. Durant qu'il avait suivi l'ensorceleuse par les rues à saltimbanques, Virginie, laissant les guérets, avait dû se diriger vers le château. Céline conduisait l'àne de la petite voiture qui craquait contre les ornières sèches. Ensemble, elles avaient sans doute parlé de l'étudiant. Céline l'aimait toujours, elle qui avait offert tant de plaisirs à la malice de l'enfant, sans réclamer même une parole de reconnaissance. Il se la représentait un peu lourde et ronde, la figure épanouie de belle humeur, dans le volant jauni de sa coiffe. Elle invectivait plaisamment le baudet. Maman Virginie avait peur d'un cahot, se signait, souhaitait d'atteindre au prochain calvaire. Toutes deux avaient-elles uni leurs âmes dévouées dans le pur désir de savoir leur enfant garanti contre tous les maléfices de la tentation? A cette heure même, l'oraison de la mère avait dû s'exalter en vœux ardents pour que le péril de nouvelles rencontres amoureuses fut écarté du jeune galant.
« Oh ! mère, mère, que ta piété est puissante, qui sauve ton enfant à la limite de périr et sans que tu t'en doutes même ! s'écria-t-il intérieurement. »
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Chez le général Héricourt, il négligea de s'assimiler la réfutation des erreurs propagées au temps de Mareile Ficin dans les universités scolastiques : inutilement le livre ouvert l'y conviait. Il regretta de plus en plus l'espoir perdu d'aimer Aquilina. Avec son image, il cessait d'être lui-même et lui seul : la parole d'Aquilina doublait les propos de son àme ; il y eut constamment des gestes féminins entre les livres et lui, le professeur et lui ; l'odeur de la souple créature se mêlait à l'air des salles, au goût des mets, à la saveur de la boisson. S'il parvenait à lire une phrase de philosophie, il en appliquait la thèse aux émois éprouvés durant l'heure de la divine poursuite. De minute en minute, ce souvenir se multipliait, s'accroissait de petits souvenirs : une maille lâchée de la mitaine lui avait permis d'apercevoir la nacre du poignet ; la prunelle du soulier gris épousait avec exactitude la forme longue des orteils ; et la sanguine rose de l'oreille, et mille et une babioles !... Il la comparait à Denise, à ce qu'il se représentait de la jeunesse d'Aurélie, à la petite Elvire Gresloup même, afin de l'estimer autrement séduisante.
Sous les blâmes du maître, qui lui reprochait de l'étourdei ie, Omer voulut se ressaisir, inquiet de se concevoir comme l'esclave de cette inconnue. Il l'évoquait nonchalante devant un miroir, et active dans la rue. A l'heure où il pensa qu'elle se dirigeait vers la salle d'audience, il se trouva possédé d'un grand trouble, quelle que fût sa résolution de ne pas sortir. D'ailleurs, le général Héricourt rentra par hasard et, le jésuite s'étant plaint, il se montra sévère. Omer dut écrire sous la dictée, en manière de punition, jusqu'au soir.
Ce fut la deuxième coïncidence, survenue comme la veille, à l'heure même de l'oraison maternelle, pour abolir la minime chance qui lui restât de se résoudre aux avis dangereux du vice... Pourquoi le général, toujours absent, était-il soudain rentré? La Providence
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agissait. L'ange gardien tendait son aile entre l'enfer et l'adolescent, entre la mort et la jeunesse.
Oiner fut entièrement convaincu par ce hasard. La crainte de res[)ionne cessa d'être contredite par ses raisonnements. Il s'occupa de haïr celle qui le dominait de sa présence immatéi'ielle ; cela le révoltait d'être vaincu par l'amour aussi. Suflisait-il qu'une passante l'eût écouté pour que son àme faible ne s'appartînt plus? L'influence de cette promeneuse, en robe de percale et en chapeau de gaze, le dominerait-elle? Il regimba, contractant ses mâchoires, s'obstinant à comprendre le texte dicté par la voix molle et dédaigneuse de l'ecclésiastique. En vain! L'aimée s'imposa mieux. Omer voulut courir au Palais de Justice. Il frémit de rage amoureuse. Il composa vingt romans qui se terminaient par la gloire de leurs chairs en extase, de leurs tendresses réunies.
« Être deux roseaux pensants sur la rive du lac où se reflètent les saisons de la vie, ses soleils et ses orages; plier et ne point rompre, attendre la caresse du vent amoureux qui redresse... et puis s'étioler doucement avec l'auiomne ! »
Pour s'arracher à l'obsession, il s'obligea de méditer sur le miracle qui l'avait averti de fuir l'espionne, à l'heure même où M™^ Héricourt implorait la Vierge pour son fils. L'esprit de l'étudiant n'accordait pas toute certitude aux principes de l'Église. La parole du Père Anselme n'avait convaincu le disciple qu'à demi. Cependant les vues de Dieu sont manifestes... D'autre part, la haine priante de Jacques Molay, conduit au supplice du feu, avait suffi pour faire tomber, quatre siècles plus tard, la tête du Capétien sur l'échafaud révolutionnaire. Que ne pouvait donc pas obtenir la dévotion d'une mère qui, dans la consécration de son fils à Dieu, voyait le seul moyen d'éviter les supplices éternels I
Orner choisit cetle persuasion. Il laissa ricaner Voltaire à la porte de sa logique ; il goûta l'idée de la prière efficace. Noble tableau qu'il contempla, dans son esprit, tout le jour, des larmes aux yeux. Il pleurait sur luimême, aussi, que commandait malgré tout, la volonté des parents, des ancêtres, de la tradition. Aquilina, seul bien désirable et offert, ne pouvait être chérie, parce qu'à l'autre bout de la France une pauvre femme désolée, dans sa chapelle, avait fait signe à Dieu I
Il s'enveloppa de plus de mélancolie, s'astreignit à plus de résignation.
Le général Héricourt, qui avait écrit jusqu'au soir dans la bibliothèque, pria son neveu à souper et congédia le précepteur.
— Le duc d'Angoulême me désignera, j en ai l'assurance, maintenant, comme inspecteur de l'infanterie qu'on envoie renforcer le corps d'observation sur les Pyrénées. Je ne tarderai pas à rejoindre mon nouveau poste. Cette charge me permet de croire que d'autres faveurs importantes nous seront octroyées. On dit, à Saint-Gloud, que Praxi-Blassans a fait tenir à M. de Villèle un courrier qui dévoile admirablement les machinations des souverains étrangers contre la France ; on ne parle que de sa perspicacité. Vous voyez, Omer, la fortune de la famille se développe. Pardonnez-moi si je vous presse avec insistance d'y aider par le bon résultat de vos études... J'aimerais vous voir pourvu bientôt... et en état de faire figure partout, comme les autres... Vous portez le nom d'IIéricourt. Vous êtes l'héritier principal des biens et des titres que je puis avoir. Un boulet espagnol peut vous mettre, par hasard, avant peu, dans la position de me succéder... comme chef de famille... Le vieux Joseph n'a point de postérité qu'un bâtard mulâtre qui fait le joli cœur à Java. D'ailleurs, mes frères du premier lit ont renoncé jadis à toute prétention sur les Moulins, en échange des docks
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et des navires, de la maison installée à Dunkerque. A vous seul doit revenir l'hoirie... Je suis rentré de bonne heure aujourd'hui pour commencer mes préparatifs de campaj^ne, commander ma sellerie et mes équipages, et, en outre, pour rédiger une manière de testament. Nous lirons cela tout à l'heure ensemble... Il vous oblige, ce testament, à de grandes responsabilités, mon cher enfant... Quittez-moi cet air de circonstance... Je commence par vous dire que je n'ai pas le moindre pressentiment de ma fin; et que je compte revenir de là-bas les membres au complet. Mais... c'est en se promenant que Moreau fut tué avant Leipzig... J'ai eu de la vie le meilleur qu'elle pût m'offrir; ce qui m'arrivera maintenant d'heureux fut trop attendu pour que j'en jouisse beaucoup... Et, depuis la mort de l'infortunée Malvina... j'ai moins de raisons de félicité...
Il frappait délicatement sur la nappe avec la pointe d'un couteau d'argent. Les gestes silencieux des laquais apportèrent, enlevèrent des plats, versèrent à boire. Il fit honneur au chaud-froid de perdrix, aux blancs-mangers. Subitement, il but quatre ou cinq rasades d'un vieux bourgogne illustre dans la famille, et qu'il s'était attribué, au désespoir de la tante Caroline, à la jalousie du comte.
Orner pensa d'abord que l'oncle Augustin lui proposait de consentir au mariage avec Denise, moyennant un legs. Mais le bel homme aux cheveux gris ne souffla mot de sa nièce. Il parut sincèrement triste.
— Je me loue d'avoir prié Virginie de venir, — repritil : — nous passerons en famille ces derniers jours. Quand je cause avec vous, je me plais à croire que mon pauvre frère assiste à l'entretien... Pouah! la vilaine chose que la guerre !
Tressaillant sous sa grande robe de chambre à la turque, soutachée de soie, il fit un gesle de dégoût comme à l'aspect d'une ordure abominable. Orner cher-
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chait à comprendre ce que signifiait cette affectation de délicatesse propre à donner de l'étonnement... Son oncle Augustin lui parut dangereux. 11 eût voulu lui redire à mots couverts l'opinion fâcheuse du général Pithouët. Mais le moyen de répondre par des allusions désagréables au parent qui énumérait les richesses mobilières et immobilières de l'héritage, qui prolongeait ses indications sur la manière de gérer les biens, comme s'ils devaient appartenir, sur l'heure, au légataire ?
Le jeune homme s'empêcha mal de souhaiter la mort du testateur. Au cours du dialogue qui suivit le dîner, son imagination aperçut vingt fois le corps du général étendu sur la plaine déserte, à la clarté de la lune, ou bien écroulé parmi les pierres des remparts de Saragosse, ou porté en grand honneur, dans un drapeau, vers la fosse, entre deux haies d'infanterie présentant les armes, tambours voilés. Au retour, dans l'allée des Veuves, Orner évoqua ses souvenirs de la guerre atroce qui, de 1809 à 181:2, avait dévoré des régiments de héros dans les sierras. A peine se rappela-t-il que son oncle Augustin convoitait la dot de la sœur. Ni les paroles graves, ni les amicales instructions du général n'avaient permis d'entendre qu'il eût ce dessein. Aussi bien ne convenait-il pas que le nom dHéricourt, représentant la fortune des Moulins, des Charbonnages et de la Banque, prévalût dans la famille? 11 y avait intérêt de race à rendre puissant le nom des aïeux. Praxi-Blassans n'avait jadis conclu son mariage que pour remettre en état ses affaires d'émigré, avec les biens d'Aurélie. Le fils de la tante Gavrois, engraissé par sa gourmandise flamande, ne laissait guère à penser qu'il rehaussât d'un grand prestige les traditions des ancêtres. Ce n'était point tout que de posséder le domaine d'Artois, il fallait l'ennoblir par la gloire. Le colonel Bernard Héri- €Ourt, le général Augustin Héricourt avaient, pour cela,
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l'un prodigué sa vie, l'autre donné son sang. Et qui savait ce qu'eût résolu le mort de Presbourg, s'il avait pu constater le faible penchant de sa fille pour Edouard de Praxi-Blassans?
Entre les heures où il arrangeait des romans autour d'Aquilina perdue, Orner raisonnait ainsi, se répétant les discours du bel oncle spirituel. Parfois les accusalions du général Pithouët venaient y contredire, dans sa mémoire. L'image de cet homme colérique, gesticulant à travers l'entresol obscur, se confondait avec celle du colonel Héricourt insultant Napoléon dans le logis bas de la Chaussée-d'Antin, autrefois, pour la peur du petit Omer qui se réfugiait derrière une chaise, pour les sanglots de Denise qu'emportait la bonne Céline. Et cependant le jeune homme ne pouvait se défendre d'incliner vers l'intelligence de l'oncle Augustin, vers celle du comte, au détriment de l'étroite sévérité honnête. Le buste antique de Trajan et les toiles précieuses, dans l'entresol de la rue de Bourgogne, témoignaient aussi de trop d'accommodements entre une conscience rigide et les cupidités de la guerre. Las de cette oscillation logique, Omer en revenait à son désir obstiné d'Aquilina.
(c Quel abîme que l'âme humaine ! — songeait-il en refermant le volume de Lamartine; — et quel effroi pour le jeune homme qui prétend vivre d'honneur, de gloire, d'amour!... Je souffre parce que je convoite l'intimité d'une femme dont je redoute les ruses. Ma faiblesse est si grande que je reste sûr, si jamais je puis la revoir, de tomber dans ses embûches, bien qu'averti. Je me dérobe à de magnifiques délires par lâcheté, par crainte de trahir les miens dans la folie d'un embrassement. Deviendrai-je jamais l'homme fort et certain de garder prudemment un secret, même lorsque le veut connaître une beauté pantelante d'amour?... Dieu est-il donc le seul refuge des faibles?... 0 Seigneur! La piété
de ma sainte mère, à deux reprises^ par un miracle, m'a sauvé. Et je doute encore !... Toi aussi, Jésus, tu promets tout à qui t'honore !... Tu promets la victoire d'Hildebrand, la gloire de Léon X, Textase heureuse et perpétuelle de saint François, la fougueuse passion solitaire de sainte Thérèse. Que n'as-tu pas donné à tes serviteurs déjà?... Et je doute ici, dans ma mélancolie misérable... 0 mère, viens!... Accours! Je veux pleurer sur ton cœur plein de foi ! »
Deux jours après, maman Virginie apparut à la portière du coupé, quand la diligence entra dans la cour de Laffite et Gaillard, au trot des cinq chevaux pommelés, le fouet claquant à la main du postillon, les chiens aboyant, le cor sonnant sa fanfare du haut de l'impériale pleine de jeunes gens chevelus et de militaires en bonnet de police. La grosse voiture jaune tourna, s'arrêta, les compartiments de velours rouge s'ouvrirent. Les commissionnaires agitaient leurs casquettes retombantes, et criaient les adresses des hôtels. De l'intérieur, quelques bourgeois sautèrent avec des portemanteaux. De la rotonde dégringolèrent plusieurs paysans coiffés de bonnets de coton et chargés de corbeilles. Les embrassades s'accomplirent. Les malles glissèrent le long de l'échelle vers les bras tendus d'hommes en vestes qui les assurèrent sur leurs épaules et leurs nuques, sur leurs larges chapeaux de cuir. Maman Virginie eut de la peine à descendre malgré l'aide de son fils et d'Augustin. Elle ne voulut pas quitter un sac de nuit en tapisserie à rosaces, ni son cabas bourré de formulaires liturgiques, ni une fiole de baume ; cependant elle oublia dans la voiture son écharpe, et le flacon de sels. Sous le turban de crêpe noir elle n'avait point la mine maladive, mais sèche et bistrée, animée par ses yeux clairs entre les cils sombres. Elle marchait avec une canne. Omer faillit pleurer ; mais la vérité de son dévouement filial demeurait
tout intérieure : il ne sut que dire, étonné de ne point voir sa mère dans une auréole, et les mains jointes. C'était la sainte du miracle pourtant, cette dame épaisse qui, sous une mante légère, cachait sa taille dilTorme. Le général gardait à la main son chapeau, sans vouloir se couvrir. Arrondissant un bras, il l'offrit pour gagner la calèche. Vii-ginie donna des nouvelles du bisaïeul immuable. Très gaillard, il voulait entreprendre le voyage de Paris, pour des intérêts sataniques, hélas ! Il l'eut accompagnée si elle avait consenti à laisser le château sans maître... Ensuite elle se plaignit de douleurs au foie. Durant le trajet, ce fut la matière de l'entretien. Le général y déploya une élégante et joyeuse bonhomie qui réduisait à rien les appréhensions. Il expliqua les doctrines rassurantes de Broussais.
Le fils tenait dans ses mains les doigts paisibles, en mitaines, de maman Virginie. Il la ragardait avidement, sans chasser l'absurde espérance d'apercevoir le Sacré-Cœur dans ces yeux à la fois heureux et inquiets, affables et douloureux, bons et défensifs.
Quand elle le reçut, seul, dans le boudoir chinois de Malvina, tout réinstallé pour la voyageuse, il lui baisa la main, qu'elle avait fraîche et insensible. Assis à ses pieds sur un cousin de damas jaune, il lui demanda quand elle avait prié pour lui. Toute l'âme du jeune homme tremblait en écoutant la réponse; il forma le vœu de s'offrir à Dieu, si maman Virginie affirmait ce qu'il avait pressenti. Elle l'afflrraa le plus simplement du monde. Alors la crise qui le torturait depuis quatre jours acheva de le vaincre... La fièvre de ses désirs réprimée l'étourdit. Il cacha sa face dans les jupes de sa mère, et ravala des sanglots. Le suprême espoir d'aimer Aquilina venait d'être anéanti : si sa mère n'avait point prié à l'heure précise de la séparation dans le Palais-Royal, il eût essayé de revoir la passante. Rien n'était plus... Ivre de douleur, étranglé par
l'angoisse, il confessa tout entre les mains pacifiques de la sainte. Ensuite il confia ses doutes sur l'innocence de Denise, sur raiîection de l'oncle Augustin, sur la probe intelligence du général Pithouct, comme il avait dit son horreur de prévoir une espionne dans la belle et sensible amie des conspirateurs. Les apparences heureuses s'évanouissaient. Il déclama son désespoir.
— Ne blasphème pas ! Évite le jugement téméraire... Garde-toi de juger faussement tes frères... C'est une preuve d'orgueil, mon pauvre enfant... mon pauvre enfant... Ne crains-tu pas de reprocher à autrui les fautes mêmes dont tu te sens capable? C'est à Dieu de juger les criminels, et non pas aux hommes.
— Il n'y a pas de sincérité humaine, je t'assure, ma mère, rien n'est vrai !
— Rien autre que Dieu.
— Dieu?...
Le fils et la mère se regardaient. L'amertume et la compassion se contemplèrent.
— Dieu!... « Ce que nous souhaitons de grand, de noble et de juste... notre rêve de bonté; ce que nous admirons : le sacrifice de Jésus en croix... la douleur de Marie... le triomphe des anges beaux comme nos idées de vertu... )>, m'a dit un jour le prêtre qui consolait mes douleurs de veuve au confessionnal.
— A ce compte. Dieu serait nous-mêmes qui souhaitons, qui rêvons, qui admirons?
— Oui, quand la grâce te touche. Non, quand elle s'éloigne de toi... Il ne faut qu'obtenir la grâce !
— Tu connais la grâce, toi?
— Comment vivrais-je sans elle, dans ce désert de larmes! Tout se flétrit. Les souvenirs, même les plus chers et les plus doux, s'efl'acent ! C'est à peine aujourd'hui si la figure de ton père ressuscite quelquefois, avec ses sourires d'affection, ou ses rires de
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bonheur. Il faut que je m'en remette à son portrait pour le revoir totalement. Le bonheur perdu n'a même pas de lendemain... Tout prend la figure du Remords atroce. Il me ronge. Ne pas me souvenir, c'est le remords de mon ingratitude. Me souvenir, c'est le remords d'une jeunesse trop frivole...
— Aucune joie n'est donc permise!...
— Toute joie est mauvaise hors de Dieu... Ne l'admets-tu pas maintenant? Ne viens-tu pas de le proclamer en accusant Denise, tes oncles, tes cousins, cette fille?... Toute la joie que tu recevais d'eux, était passagère et menteuse.
— Mais pourquoi l'immensité de Dieu ne comprendrait-elle pas nos plaisirs ?
— Parce qu'ils nous détournent de méditer sur son essence^ parce que, dans nos joies, notre orgueil l'oublie.
— Tous les prêtres n'usent pas de sévérité...
— Non, car ils craignent d'effaroucher les impies qu'ils tentent de ramener à la religion. Mais n'es-tu pas capable de l'effort qui vise tout de suite le but final, sans errer d'abord !
Orner ne répondit rien. Tout autre propos eût abouti à l'expression de cette folie dévote. Il essaya plus tard d'interroger sa mère sur le bisaïeul : elle s'en tint à son idée sèche d'un écrivassier maniaque, solide, vivant à l'écart, mangeant dans son cabinet, dépouillant des courriers, recevant des personnages équivoques ou dangereux. De Médor, elle dit qu'on avait retrouvé son cadavre dévoré par les fourmis dans un buisson, et refusa de répliquer à l'attendrissement d'Omer. Converti à la royauté, à la religion, tandis que le général et le capitaine Lyrisse se joignaient aux scélérats constitutionnels de l'Espagne, l'oncle Augustin était pour elle un exemple de loyal repentir, une àme haute capable de reconnaître et d'abjurer ses erreurs. Élevée
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par les Dominicaines, Denise n'accomplirait que des actes dignes, puisque la Supérieure d'Esquermes l'avait écrit. Maman Virginie excusait « les crimes )) de son père par la vieillesse-; ceux de son frère lui semblaient impardonnables. Chacun de ces verdicts parut délinitit'. Omer les combattit en vain ; avec les mêmes mots de la même phrase. M™'-' Héricourt, obstinément, répétait son opinion. D'une lippe dégoûtée, d'un sourire triste et béant, elle niait toute critique de son jugement inébranlable. Et la seule sensibilité qu'elle montrât, envers son fils, s'exprimait en véhémentes exhortations pour qu'il prit la soutane, plutôt même le froc. En lui conseillant cela, Virginie le couvait d'un œil elTrayé, comme à l'attente d'une catastrophe. Elle avait la sclérotique jaune des personnes atteintes au foie; sur ce globe saillant, la pupille claire allait, venait, comme au spectacle d'alîreuses images interposées entre Omer et elle.
— Tu me regardes, mère, ainsi qu'on regarde un enfant à l'agonie!
— L'agonie de ton àme, n'est-ce pas pire que l'agonie de ton corps?...
Elle pleura lentement, les mains jointes. Son chagrin effraya le jeune homme qui la considérait, si lourde dans la sombre robe. N'était-elle pas semblable à cette pierre noire que les initiés du temple d'Ammon trouvaient au fond du sanctuaire suprême? Une grande voix lugubre leur criait alors, des souterrains : cr Le dieu de lumière est un dieu noir! « signifiant par ces deux contraires le mystère insondable pour la science humaine. L'apparence de sa mère, si lointaine d'àme, lui rappela ce roc immuable et sans légende. Face close, elle ne montrait aucune clarté de Dieu...
Et ce lui fut une infinie désolation, pendant qu'il la baisait aux paupières trop fines et fripées sur les yeux trop gros et brûlants. Il comprenait les larmes du Christ
dans le Jardin des Oliviers : devant sa mère, il se fût incliné, les l)ras en croix, comme devant la vision du calice que le Père ne détourne d'aucun de ses enfants.
Le général se fit annoncer : la calèche allait conduire la malade chez le docteur. Orner ne fut pas invité à les suivre. Il en conclut que l'oncle voulait affermir son influence sur maman Virginie, soit par la nomenclature des richesses inscrites à son testament, par le texte du legs, soit par le récit des prouesses qui le maintenaient bien en cour sous le ministère de la Congrégation. Sans doute, il réussirait parfaitement à la persuader; il obtiendrait d'elle une confiance inutilement sollicitée par un fils dont elle récusait sans examen les craintes : elle se gaussait de l'entendre prévoir un mariage agencé entre Ihabile Augustin et la naïve Denise.
Pendant leur absence, Omer mesura la solitude absolue de son esprit qui ne s'alliait à nul autre. Sa mère elle-même se défiait; sa sœur le haïssait; l'oncle Héricourt le jouait; le comte le maniait comme un instrument d'intrigue; Edouard Paimait par reconnaissance, rien que par ce motif, et s'occupaituniquement de marivaudage; quant à Emile, ses devoirs de lieutenant l'avaient rappelé dans sa garnison, loin de Paris. « Il faut se résigner à Dieu... Prions! « se dit Omer. Mais il n'écoutait pas les mots des oraisons qu'il prononçait à demi-voix.
D'abord superbe et triste, l'aspect du Christ aux grandes boucles se transfigurait bientôt, en son imagination, pour revêtir, sans toutefois cesser d'y transparaître, la face changeante d'Aquilina... De jeunes soldats ardents avaient, dans cette beauté même, incarné l'idéal de leur héroïsme libéral et patriotique. Cet idéal était un dieu sans doute, un de ces dieux à la façon romaine de la Vénus Victrix.... Alors lui revint dans la mémoire cette parole étonnante du Père Anselme qu'il
admirait maintenant : « Il n'y a qu'un seul Dieu; les autres sont ses masques!... » Masque de Dieu Ja liberté pour qui des martj^rs allaient connaître la mort ignominieuse? Masque de Dieu, l'amour?
Qu'était-ce que le divin, en somme? La toute-puissance, celle même de créer en Aquilina un délire d'amour... Il rêva de ce pouvoir, et d'un autre qui persisterait, éternel, parmi les transformations de la nature. Dieu lui fut la faculté sans limites de vivre toutes les existences, d'être, selon l'image du poète, ce grand tout qui soi-même s'adore par les voix des créatures et le scintillement des mondes. Et la raison naïve de l'adolescent s'excitait sans fin à ce jeu de métaphores faciles.
Connaître Dieu, n'était-ce pas le devenir, régner avec lui, dompter ensemble? Dans cette science se cachait le pouvoir qui plie les orgueils, qui dénonce les ruses, qui redresse la faiblesse, la coiffe d'une mitre, d'une tiare, et jette les royaumes des conquérants à ses pieds pontificaux. Parmi les foudres du Sinaï, Moïse écrit la loi, sous la figure éclatante apparue dans le buisson dlloreb. Il masque Dieu.
Auprès de cela, que valait une chair esclave de femme amoureuse? Orner rit de sa sottise. Il réconforta sa mélancolie. Quelle chétive personne serait cette Aquilina vieillie, cassée, perdue parmi la foule à genoux, dans lombre d'une main bénissante et souveraine des âmes!
Il exalta son espoir du divin qui est aux cieux, dont le nom est sanctifié par ceux qui le comprennent totalement, dont le règne arrive dans les esprits savants, dont la volonté s'accomplit sur les planètes du firmament, qui donne le pain quotidien, qui pardonne les offenses envers la chasteté comme on pardonne aux mères défiantes, aux oncles traîtres, aux Samaritaines et aux Sulamites, qui ne laisse point succomber les
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sœurs folles h la tentation, mais qui délivre du mal les hommes de bonne volonté...
Ainsi la prière le calma.
Le général Héricourt avait invité d'avance Denise et la tante Praxi-BIassans à venir souper avec la voyageuse et son fils. De Saint-Cloud, Aurélie et sa nièce arrivèrent à l'heure juste. Les grelots de leur voiture attelée en poste sonnèrent au moment même où Virginie dépouillait sa mante de levantine, et la jetait sur une plaque ovale de malachite soutenue, au milieu du salon, par un trépied de bronze. Denise, en un bond, {'ut au cou de sa mère :
— Dieu merci! te voilà, ma vieille sainte... Qu'a dit Broussais?... Ah! tant mieux!... La belle mine que vous avez, maman chérie, pour une malade!... Vous n'avez pas souffert du froid, dans la diligence? Pourquoi n'être point venue en chaise!... Ta! ta! ta! de l'argent... Fi l'avare ! Vous tricotez, je gage, un fameux bas de laine, là-bas, dans la grande bicoque, pour y mettre un trésor bien lourd!... Bel oncle, je vous souhaite le bonjour... Vous avez aujourd'hui votre air de ténébreux Ghilde Haroldl N'est-ce pas, tante Aurélie? C'est Childe Harold en Espagne!... Ah! le voir debout, à la cime d'une sierra, en posture de dédaigner l'ignominie humaine!
Elle déclamait ces choses d'une voix drôle, parmi les jappements du petit chien rageur qui tentait de mordre les bottes du général. Durant plusieurs minutes on ne put s'entendre : la fureur de la bestiole dominait tout. Qu'Aurélie ne pût se faire écouter, et crispât les rides de son front las, cela ne choquait point Denise, ravie de soi, de son chien, du tumulte, de sa redingote en mousseline rose ballonnée sur les épaules, de ses manchettes bouffantes, des torsades épaisses cerclant le bas de son costume qui rappelait, par l'ampleur du col Médicis et
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par la roideur de la collerette, certaines modes en honneur au temps des Valois. Cependant que le bichon hurlait, elle se mira dans une glace d'acajou penchée entre deux colonnes de cuivre. Il lui importait peu qu'on ne pût émettre une phrase qui ne fût étoufTée par les interruptions du chien. A un ordre de sa mère, elle finit néanmoins par s'accroupir devant lui, l'appelant :
— Amour!... Oh! l'Amour qui fait du bruit méchant... avec sa petite gueule rose!
Elle le cueillit, le serra contre son cœur, lui offrit tout son visage à lécher.
— Ma fille, tu gagneras des boutons!
Denise haussa les épaules, laissa battre insolemment ses cils, frémir ses narines, tandis qu'elle berçait l'asthmatique et adipeux Amour. Omer lui décocha quelques réprimandes dissimulées sous la plaisanterie. Elle répliqua vivement qu'elle ne s'estimait point si ridicule. Ne courait-on pas en foule au Cirque Olympique pour voir le petit éléphant Baba dérober un mouchoir dans la poche de son cornac, ou le cheval Génie recevoir étendu sur un sofa et affublé d'une robe, les galanteries du cerf Coco? Si Paris s'amusait à de telles sottises, était-il raisonnable d'attaquer son affection pour Amour, le seul être, après tout, qui lui fît fête quand elle rentrait^ personne d'autre ne se dérangeant pour elle?
— • Même Edouard?
— Oh!...
Elle le négligea de sa moue, en se tournant vers l'oncle Augustin, qui, sous un prétexte improbable, avait été revêtir l'uniforme de grande tenue avant qu'elle arrivât. Cette bizarrerie réveilla toutes les suspicions du jeune homme. Il essaya de la faire remarquer à sa mère ; mais celle-ci, sans répondre, témoignait à haute voix de la gratitude pour le testament du général .
— Quel testamenl? — questionna Denise, étonnée.
— Quand on part en campagne, ma chère, il est de règle d'écrire son testament ..
— Est-ce donc la guerre?
— Sans doute... On ne double pas, pour de simples manœuvres, les troupes du corps d'observation sur la frontière. Praxi-Blassans va préparer le bal au congrès de Vérone!
— Ciel !
Aussitôt sa figure se contracta, blêmit. Elle laissa tomber le petit chien, qui poussa des cris aigus, étranglés par l'angoisse et le désespoir, puis se réfugia sous un guéridon.
— Eh bien, qu'est-ce ? Denise ! demanda sa mère. Quel petit cœur sensible! Crois-tu, Aurélie?... Mais elle est aussi pâle qu'une morte !
Immobile, le général examinait attentivement le trouble de sa nièce. Elle toussait, afin de faire paraître une raison de cacher son visage dans le mouchoir. L'oncle Augustin mit ostensiblement la main sur les décorations qui lui couvraient le cœur :
— Hé quoi, Denise?... Hé quoi?... Une fille de militaire !... Allez-vous avoir vos vapeurs comme une petite bourgeoise de la rue Saint-Denis, quand son mari va monter la garde un jour d'émeute !
Omer remarqua très bien qu'il accommodait le ton de ses paroles au simulacre d'une profonde émotion malaisément contenue. Le général tira son mouchoir aussi, et s'essuya les tempes, de jolies tempes creuses, hàlées, d'où se projetait, droit, le profil d'une face aux yeux ardents, au nez courbe, à la bouche nue, rouge, arquée, retroussée, mobile et riche en significations.
— Ah ! — reprit la mère, — ma petite chérie, ton oncle en a vu d'autres!... La Providence garde ceux qui se dévouent à Dieu et à leur roi !... •
Mais soudain M"*'' Héricourt parut gênée par une
appréhension secrète. Elle baissa les yeux. Elle s'occupa de chasser quelques poussières illusoires le long de sa robe. La tante Aurélie regardait soigneusement les muses de stuc assises, une lyre à la main, dans la voussure du plafond. Une sorte de nuage noya son œil tendre. Alors le silence de chacun exprima des sentiments tragiques devinés par tous.
Denise ramenait, en les frottant, le rose à ses joues. Elle appela le petit chien, pour dissimuler, et se plaignit de la température.
— Le souvenir de Bernard, dit sourdement Aurélie, nous a toujours rendu pénibles les départs des nôtres pour la guerre... J'aime à penser que ce souvenir, Denise, ne te quitte pas non plus.
Sa nièce ne répondit rien. Elle étancha deux larmes, sans épargner ses caresses à la bestiole, qui s'arrangea pour dormir sur les genoux et grogna.
Nerveuse, Aurélie serrait en pelote les dentelles de son mouchoir. Maman Virginie, ayant croisé les doigts, murmurait une prière.
Apparemment, le général flaira le péril qu'il y avait à découvrir, dès cette minute, son dessein. Le temps qui s'obscurcit, une lointaine détonation, le sifflement d'une chaude bise qui retroussa les feuilles du platane dans la cour, lui permirent de craindre à haute voix l'orage, puis de le souhaiter, changeant de propos.
— J'aime l'orage! — affirma Denise.
— La puissance de Dieu nous apparaît mieux alors, et d'une façon toute sensible, — déclara Virginie sous un signe de croix.
— Oh ! moi, reprit l'enfant, — 'je suis comme lord Byron. J'aime la tempête, la foudre et l'éclair. Ah, qu'il me plairait de braver les flots en furie sur un esquif, pendant que le feu sillonnerait l'air au-dessus de moi !
— Comment ! tu lis les ouvrages de cet athée ? — gémit sa mère.
n06 L'ENFANT DAUSïERLITZ
— Non... La gouvernante anglaise de Malhilde de Chaumont en sait les poèmes par cœur. Elle nous traduit les plus beaux passages...
— Lord Byron est un grand désolé ! — jugea l'oncle Augustin.
— A'ous aussi : vous êtes sévère à la façon de Ghilde Harold pour ce que les hommes admirent et recherchent. Tout vous paraît mesquin, parce que vous possédez une âme trop haute.
— Oh ! — douta modestement le sourire satisfait du général.
— Je le sais bien, moi ! — conclut-elle, en promettant beaucoup par l'intonation passionnée de ce « moi ».
— Vous vivez donc avec Gulnare et Conrad, Kaled et Lara, ma chère?
— Je les connais par les récits de la gouvernante... Que cette Gulnare fut heureuse d'aimer le Corsaire et d'en être aimée, d'être sauvée par lui, de le suivre, déguisée en page, au milieu des plus grands périls, de les braver auprès de lui !... Voilà la vie que je désire.
— Tout cela est fort contraire à la décence que doit observer une jeune personne de la société î — fit observer doucement la tante Aurélie.
— Mais pourquoi kisses-tu ma fille fréquenter cette Mathilde de Chaumont, et cette gouvernante immorale 1
— Mon Dieu, Virginie, il sied que les jeunes personnes aient des notions sur la littérature anglaise... Et je ne m'imagine pas que Denise puisse prendre à la lettre les belles folies du lord...
— De pareilles abominations ne peuvent pas éduquer le goût naturel, mais le gâter!
— Ne sais-tu pas que le génie de lord Byron a chanté la plus magnifique tristesse qui soit au cœur humain ?
— N'importe ; il ne me plaît guère" que Denise... Et tu vois, tu vois la conséquence!...
L'ENFANT D'AUSTERLITZ ÔU7
]^jme Héricoiirt leva les mains au ciel, secoua la têle. ouvrit démesurément ses gros yeux navrés.
— Mais, ma chère maman, — cria Denise, — je n'ai pas envie de prendre le voile, moi ! Il faut bien s'y résigner. Le sang de mon père bout dans mes veines î... Je voudrais être homme, adorer le dieu des combats ! Pour les grands cœurs, la mort a des appâts inconnus aux âmes faibles... Dieu ! si mon esprit vivait dans le corps de mon frère !...
— On croirait entendre, par ma foi, M^^ la duchesse d'Angoulème ! — plaisanta le général.
— c( Le seul homme de la famille » — appuya l'ironie dOmer, citant la parole de Napoléon.
— Oh bien ! — accorda-t-elie, — je te permets de rire. Je sais... Tu n'auras jamais de goût ni d'attrait pour ce jeu redoutable dont le sang du héros-paye les fiches... Ta ne joueras jamais aux dés avec le sort, toi !...
— Holà ! — fît le général. — Peste ! ma chère, vous lui dites son fait... Ah ! le pauvre garçon !... Denise, je vous défends de médire de mon héritier...
— Si vous attendez de lui qu'il couvre de gloire le nom des Héricourt î ... Ah !.. . Lui et son cousin Edouard se ressemblent ! A leur âge, vous vous échappiez des Moulins, caché dans les chariots de fournitures sous les sacs de blé, pour rejoindre mon père à l'armée du Rhin... N'ayez pas peur, ils ij'iront pas vous rejoindre à l'armée d'Espagne !
Orner n'avait jamais vu la sœur aussi méchante. Préparée à tout, elle ne déclamait pas. Elle n'égarait pas ses gestes plus loin que ne l'exigeait la caresse dont elle flattait méticuleusement le poil roux du bichon. L'élégance de ses grâces était parfaite. Elle comprimait tous les éclats de sa voix ; elle affectait un calme démenti par l'audace des images et des mots. Parfois sa face devenait comme de marbre verdàtre.
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impassible. Elle semblait vouloir donner l'exemple d'un caractère irréductible, en dépit de convenances parfaites. La crispation fréquente des narines marquait seulement du dégoût. Son frère, contre l'attaque directe, regimba. Comment admettre que Denise se vantât de perpétuer l'énergie de leur père, dans l'heure même où elle méditait de forfaire au vœu du mort? Cette impudence l'irrita. Il voulut formuler une réplique, mais craignit de précipiter le destin en indiquant avec précision le malheur qu'il attendait. Toutefois à l'engouement pour l'oncle Augustin il opposa les opinions des Lyrisse et du général Pithouët. La violence de leurs idées en sommeil renaissait au nom de cette guerre d'Espagne.
— Peut-être, ma sœur, si j'allais du côté que vous dites, ne serait-ce pas en deçà, mais au delà des Pyrénées, dans la région que notre -grand-père Lyrisse et l'oncle Edme s'apprêtent à défendre.
Il admira son courage civique, qui les blâmait tous.
— Bien répondu ! — marqua le général Augustin, avec un grand rire. — A la bonne heure !
— Hélas ! mon pauvre ami, tu seras toujours avec les gens de peu, toi! — soupira Denise.
Cette parole cingla la fureur d'Omer :
— Enfin, — cria-t-il, — tu m'as écrit à maintes reprises que ton avenir dépendait de mon ordination... J'agis au mieux de tes projets. II ne t'appartient pas de me proposer aujourd'hui les exemples de l'état militaire, puisque aussi bien que notre mère tu m'en as détourné... Vraiment, cela ne t'appartient pas!... A moins, — ajouta-t-il en hésitant. — que tu ne renonces aux projets d'autrefois... A moins que tu ne renonces à tout ce que désira notre père...
Ayant marché jusqu'à la robe rose, il s'arrêta, les mains étendues, tout vibrant de la peur que la mauvaise fille ne s'affranchît, tout épouvanté devant ce
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que ses paroles nécessitaient de net et d'irréparable. Elle ne répondit rien encore. Elle enferma son àme dans l'impassibilité de son visage verdàtre. iMais elle ne protesta point de son attachement aux idées de leur père, de la tante Aurélie. Le silence fut un aveu. Chacun l'entendit de la sorte, car chacun regarda la comtesse de Praxi-Blassans... A sa place, dans le fauteuil de bois doré et de velours pourpre, il ne restait plus qu'une vieille créature lamentable, dont les joues se fanèrent instantanément, dont les mains s'agitaient au hasard devant ses yeux clos.
— Orner !... Orner, que veux-tu dire? — gémit-elle. Puis avec hauteur et indignation, elle avertit :
— Prends garde à ce que tu veux dire..., Orner! Aux derniers mots, le son de cette prière vint comme
du fond d'un abîme. Orner ne parla plus. D'ailleurs il pouvait encore se tromper. Muni, depuis le veuvage, d'une fortune considérable, l'oncle Augustin n'était pas obligé de céder à sa convoitise du bien Héricourt. Une taille de jeune homme, une belle figure, une situation glorieuse lui permettaient de vouloir les joies diverses des aventures illicites. Peut-être se souciait-il peu de jouer les rôles byroniens, sa vie durant, pour les émois d'une petite fille que des lectures affolaient et persuadaient de courir, vêtue en page, aux côtés d'un Lara botté, chamarré.
Le général s'en fut au bout de la pièce, par discrétion. 11 feuilleta des brochures, il déplia des cartes militaires. Un moment il y eut le seul bruit du papier qu'il étendait sur le marbre de la table haussée par des sphinx d'acajou.
Denise leva la tête vers son oncle, et le contempla qui déchiffrait avec indifférence, semblait-il, la topographie du pays basque. Alors elle laissa, muette et grave, ruisseler contre ses joues des larmes d'enfant. Aurélie les regarda du fond de son trône où elle gisait
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vagissante, éperdue, efTondrée dans sa robe grise et son écharpe noire, le chapeau de paille à visière tombé des genoux, les mains contenant son cœur torturé.
— Denise!... Denise! — implora-t-elle comme si elle rappelait li'un pays lointain. — Denise!... Ne te souviendras-tu pas de ma tendresse? Je t'ai élevée pour l'accomplissement d'un désir sacré!... Denise?
Alors la figure de la jeune fille se contracta vers ses lèvres, qui s'ouvrirent, se froncèrent autour des narines. Un hoquet de douleur la secoua ; elle fondit en sanglots...
— C'est donc vrai, ma fille '.'... tu n'acceptes pas de réaliser le vœu de ton père? — cria Virginie.
— Je ne peux pas! je ne peux pas ! — scandèrent les sanglots.
Le général s'était dressé. Du fond de la pièce, debout derrière ses cartes et ses brochures, il déclara :
— J'aime Denise comme elle m'aime... Je vous demande sa main, Virginie.
— C'est infâme, c'est abominable, ô mon Dieu ! Ainsi la tante Aurélie se lamentait. Elle s'affaissa
dans le fauteuil, en se tordant les mains.
Omer sentit fléchir ses jambes à la vue d'un si terrible désespoir... Il s'indigna contre celle qui le provoquait.
— Ma sœur!... Denise!... L'espérance du mort n'est donc plus sacrée pour toi?
— Je ne peux pas ! ... Je ne peux pas ! — scandèrent encore les sanglots de la jeune fille.
Elle se cacha, suffoquant, sous le mouchoir trempé.
Omer répéta sa phrase, qu'il estimait digne d'être prononcée au théâtre, imprimée dans l'histoire. Corneille en eût fait un vers... Cette sensation d'artifice ne l'empêchait point de soufTrir à l'unisson des autres, dans cette grande salle aux sombres lambris rougeûtres, aux sphinx d'acajou, aux muses de stuc, aux
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vastes glaces cintrées, aux lustres qui se miraient dans les lumières profondes du plancher en losanges.
— Denise! Denise? L'espérance du mort n'est donc plus sacrée pour toi?
— Ah! ah! mon frère... pardon !... pardon !... Je ne peux pas !... je ne peux pas !...
Elle glissait de la chaise à terre. Le petit chien, ébaubi, se gratta l'oreille, puis se blottit près la jupe de la pleureuse, qui avait enfoui sa tête dans ses bras croisés sur le siège.
— Dieu ne peut me conseiller de vous unir ensemble, Augustin !
— Virginie, je vous le jure, j'aime Denise. Elle a cette illusion que je possède les mérites de Bernard ; elle a cette illusion que j'ai participé à ses exploits, que j'ai son courage, que je continue sa gloire... C'est un peu de son père qu'elle aime en moi.
— Oui ! oui !... — soupira Denise.
— Alors, ne l'accusez pas d'anéantir les espérances de son père ; c'est pour vivre près de celui qu'elle imagine à la ressemblance de ce grand homme qu'elle m'a choisi plutôt qu'un freluquet... Ne doutez pas de son respect filial. Ses sentiments à mon endroit témoignent de ce respect.
— Qu'en savez-vous, mon oncle? — dit Omer.
— Qu'en savez-vous? — cria la tante Aurélie. — Denise est une enfant. Elle ignore tout... Votre uniforme et vos aventures de guerre l'éblouissent... Elle vous aime comme le personnage d'une gravure de roman... Mais plus tard ?
— Oui, plus tard ? dit Virginie.
— Cela ne regarde que moi seul, — répliqua durement le général. -^ Les goûts de ma fiancée sont ceux de bien des Françaises pour les compagnons de l'Empereur... Vous-même, Omer, n'avez-vous pas une vive sympathie pour le capitaine Lyrisse parce qu'il raconte
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chaleureusement la gloire de nos armes? 11 n'y a rien d'étonnant à ce que votre sœur aime la gloire aussi.
— Il y a d'autres gloires que la gloire militaire...
— Celle-là seule est impérissable qui s'inscrit avec le sang des batailles... Elle récompense le plus haut sacrifice que l'homme puisse faire, celui de la vie, pour une idée...
— Ou pour... quelques idées! — insinua froidement Aurélie, derrière ses mains collées à son visage.
— Personne ne saurait mettre en doute ma loyauté... Un soldat sert la patrie d'abord, les souverains ensuite. J'ai servi la France, qu'elle fût républicaine, impérialiste ou royaliste, parce que mon épée lui appartient avant d'appartenir à mes raisonnements... Sachez-le... Je n'ai pas, comme le comte de Praxi-Blassans, été voir d'abord à l'étranger qui payait le mieux les services, Condé ou le Premier Consul, pour me décider en faveur du plus puissant, avec l'intention de le trahir dans la suite ! Je n'ai pas acheté, un à un, les sénateurs, en avril 1814, pour le comte de Talleyrand!... Voilà ce que je n'ai pas fait, moi !
Le général marchait à grands pas. Ses éperons sonnèrent. Ses sourcils noirs se froncèrent vers ses cheveux argentés. Il laissa tout àooup sa fureur bondir.
— S'il s'agit d'honneur, je me contente du jugement de mes pairs, Soult, Oudinot, M'armont, Gouvion Saint- Cyr, Bourmont. De quel droit irez-vous contredire ces hommes généreux qui ont répandu leur sang par toute l'Europe? De quel droit nierez-vous la rigueur de leurs consciences, vous, Aurélie, vous, la femme d'un diplomate retors qui, à ce moment même, trahit M. de Villèle paur M. Mathieu de Montmorency, avant qu'il perde celui-ci pour s'inféoder à M. de Chateaubriand, et qui mêle cet enfant à ses machinations auprès du Père Ronsin?... Et, tenez, je n'insisterai pas. Je comprends trop pourquoi mon pauvre frère, qui était un soldat
L'ENFANT D'A USTE U LITZ -il^J
loyal, accapara toute votre affection, à la place de ce gentilhomme adroit. Je prise et j'admire cette profonde et noble amitié qui vous lia tous deux, qui vous fit promettre de marier ensemble vos enfants nés à la même date... Vous détestiez la ruse de Praxi-Blassans. Vous aimiez la franchise de Bernard... Denise est comme vous. Elle craint l'esprit d'Edouard, élevé dans la société fourbe des diplomates. Elle me l'a dit mille fois. Le caractère de Praxi-Blassans effraie la simplicité de son cœur noble et généreux comme celui de son père.
— Oh ! oui, cela m'effraie ! — protesta Denise, toujours immobile et qui renitlait ses larmes. — Oh ! oui...
— Denise ! Denise ! — s'écria la tante Aurélie, du fond de l'ombre. — J'ai instruit Edouard en vue de ton seul bonheur. Je l'ai formé à l'image de ton père, autant qu'il me fut possible. Il t'aime tant ! Il t'adore avec tout l'amour que j'ai su cultiver en son cœur. C'est pour toi queje lui fis lire les poènies qui enchantent l'àme et qui donnent l'envie d'aimer passionnément. Je lui enseignai que la Béatrice du Dante, c'était toi; que la Laure de Pétrarque, c'était toi; que la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, c'était toi. Je lui appris lentement à chérir comme j'aurais voulu être chérie, comme j'avais rêvé, toute ma vie, d'être chérie. Maintenant il t'aime, il t'adore. Il mourra de ton abandon. Quoi ! Denise, me rendrais-tu criminelle et marâtre devant un fils qui m'accuserait de n'avoir pas su prévoir sa douleur? Rejetterais-tu dans mes bras un enfant désespéré, blasphémant contre la nature ?... Denise !
■ — Edouard n'aime pas, — ripostait la jeune lille d'une voix sourde et grelottante. — Il entend surtout me dominer. Il espionne mes gestes, il me demande compte de toutes mes paroles, il soupçonne tous mes pas. Il ne m'aime pas; il veut me dominer, voilà tout...
•M'^ l/ENFAiNT D'AUSTEULITZ
Avec un titre de noblesse et quelque fortune, il m'achèterait comme un animal de luxe, qui plaît, qu'on flatte, qu'on mène, qui cède, qui obéit, qui tremble... Il veut savoir mes pensées ! Il ordonne déj.à mes attitudes ! (Elle releva la tète et ses accents devinrent colériques.) Il réprimande ! Il autorise !... C'est à en mourir !... La lilledu colonel lléricourt n'est pas decelles que peuvent soumettre les caprices d'un petit garçon vaniteux... Si j'accepte un maître, c'est qu'il aura prouvé d'abord sa puissance sur les hommes. Et, puisque je dois tout dire : eh bien, votre fils, ma tante, cherche en moi une amie de ses péchés et non pas une épouse de son âme...
— Mais c'est l'amour, ça ! — dit Omer.
Cette fois Denise s'agitait, gesticulait. Elle se releva, s'essuya la figure, défripa sa robe, pinça les crevés de la mousseline sur ses manches... Son frère la jugea fort ridicule. Il supposait aisément les raisons qui poussaient le général à demander la main de la jeune fille, mais il ne s'expliquait pas comment elle préférait à la jeunesse d'Edouard l'élégant et froid égoïsme de l'oncle, sa figure un peu trop desséchée, les rides certainement menues, mais évidentes, de la patte d'oie, les cheveux argentés, et la poigne de fer qu'on soupçonnait sous cette politesse alfable. Omer n'osa présenter tout haut ces remarques, parce qu'il prévoyait le triomphe du général : dès lors, il eût été maladroit d'agir en adversaire. Il compta qu'il ménageait suffisamment les scrupules de son propre orgueil en n'épargnant point à Denise les objections de sa rhétorique.
M"^"^ Héricourt ne disait rien. Les yeux au plafond, les mains jointes, elle présentait à Dieu ses tourments. Aurélie gardait ses longs doigts d'opale, enrichis de joyaux bleus et verts, contre ses paupières, contre sa figure un peu mauve dans sa pâleur. Le chapeau de paille était tombé à ses pieds; elle ne se révélait vivante que par de légers bruits de soie grise dans
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les volants horizontaux de sa robe. Pourtant elle se plaignit avec douceur :
— Mon Dieu, avoir choyé, quinze ans, sur mon cœur cette enfant-là... Avoir avidement recherché dans ses yeux jolis le regard fort de mon frère... Avoir cru l'y retrouver, pour... Oh! c'est trop de peine ! c'est trop de peine !... Que reste-t-il de ma vie alors ?... Dis-moi, Denise,, quelle pitié as-tu de moi?... Tu fus mon enfant à qui j'ai sacrifié mes deux aînés. Ma fille est jalouse de toi, tant je t'aime ! Delphine veut entrer au couvent parce que je la délaisse... Et voici que tu renies tout, tout... la parole sacrée du mort... Et comment peux-tu penser que ta mère consente à cette union?... Réfléchis...
— Je ne peux pas... Je ne peux pas laisser Augustin partir seul pour l'Espagne. Je m'enfuirai plutôt. Je tenterai toutes les folies... Je ne peux pas... Je ne peux pas faire autrement... Je t'aime, ma tante, mais je l'aime plus que toi, plus que maman, plus que tous... plus que moi-même... C'est ainsi... Et je n'y peux rien... et vous n'y pourrez rien non plus...
La jeune fille dit cela très sûrement, très simplement. Elle écrasa de nouvelles larmes venues aux coins de ses yeux. Une porte se referma : le général avait disparu pour laisser Denise les convaincre sans honte.
— Ma chère maman, — dit-elle, — laisse-moi me marier avec mon oncle ! Je te le jure : c'est notre bonheur que tu permettras... Ma chère tante, comment vous plaire si j'épouse Edouard contre mon gré ? Je l'estime assez pour ne pas vouloir qu'il soit malheureux. Ma chère maman, je t'en prie à genoux..., tu vois : je suis à tes genoux; permets-moi d'épouser Augustin...
— En vérité, je ne le puis pas. Ton père m'a légué un vœu auquel tu dois obéir... Ecoute, Denise. Tu es une enfant. Tu ne devines pas qu'une enfant ne saurait se mariera un homme de cet âge. Le succès n'est pas tout...
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Veux-tu aller faire une retraite au couvent, avec moi ? Nous demanderons conseil à Dieu ?.. Si tu acceptes, je ne rendrai pas aujourd'hui de réponse à mon beaufrère... Inutile de me demander autre chose... Seul, Dieu peut te rendre sage et docile... Le monde a donc perverti en si peu de temps une petite fille pieuse^ Seigneur !
^me iiéricourt ne se laissait point fléchir. Invoquant sa correspondance avec les religieuses, qui dissertaient naguère sur leur élève comme sur une jeune personne accomplie, elle accusait indirectement Aurélie de tout le mal. Denise se reprit à sangloter dans les jupes de sa mère, qui lissait les boucles de ses cheveux artistement calamistrés autour du front, et la coque de tresses érigée en haut de la tête. Le petit chien ronflait dans un fauteuil, sous le nœud de soie blanche. M'^^ de Praxi-Blassans s'essouflait, immobile et silencieuse derrière ses belles mains qui portaient tant d'opales, de turquoises, de rubis et de diamants au milieu des anneaux d'or. Derrière ce masque de lumières somptueuses, elle était comme morte, sur un trône impérial.
— Ah ! ma pauvre Aurélie, on dirait que j'entends saigner ton cœur, goutte à goutte, — dit tout à coup sa belle-sœur. — Tu l'aimais, notre Bernard, tu l'aimais bien plus que je ne savais l'aimer, moi... Te rappellestu ? c'était en 1804, pendant l'été, en Lorraine. Il attendait au camp de Boulogne que l'Empereur lui rendît son grade, après l'affaire du général Moreau... Un soir, tu entras dans le salon des colonnes; tu paraissais hors de toi... Tu m'as remis une bourse, et tu m'as conjurée de rejoindre Bernard, parce qu'il devait être très malheureux; et tu m'as tant priée, suppliée, que j'ai fait atteler la chaise sur l'heure, et que je suis partie, la tête toute pleine de ta peur et de ton alTection pour lui ; et quand je suis arrivée là-bas, près de la mer, je lai trouvé, comme tu l'avais craint, devant ses pistolets chargés
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sur la table... Alors je lui ai répété mot pour mot ce que tu m'avais dit de tendre pour lui, et il baisait éperdument tes paroles sur ma bouche... Ah ! j'ai compris ce jour-là, que je ne saurais jamais le chérir qu'en l'écoutant l'aimer... Nous étions bénies de Dieu quand j'ai sa que nous étions grosses du même mois, que nous mettrions, le même mois, au monde nos deux enfants, conçus au moment le plus fort de ton amour fraternel, de mon amour d'épouse... Et quand ils sont nés, les chérubins, comme nous avons pensé tous trois à voir un jour marcher par les chemins du parc, au printemps, le garçon et la tille qui lui ressembleraient et qui nous ressembleraient... Nous avonsfrémi de bonheur en imaginant quelles âmes, les nôtres, échangeraient leurs lèvres, le soir de leurs fiançailles... Nous nous serions vus vivre tous trois en eux deux, corps et cœurs... Te souviens-tu?... Tu pleures, ma mie ? Tu pleures... Et cette enfant pleure sur mes genoux, Aurélie !... Et quand Dieu eut enlevé glorieusement Bernard à notre passion, comme il nous a paru qu'il continuait de vivre, puisque Edouard et Denise grandissaient côte à côte pour ce baiser des noces que nous avions rêvées ensemble... Tu pleures, Auré-lie!... Tu pleures... Hélas! rien n'est sûr de ce que nous proposons, en dehors de Dieu... Entends-tu, Denise entends-tu pleurer ta tante Aurélie ? Entends-tu, ainsi que moi, saigner son cœur goutte à goutte f...
— Ma sœur, tu pourrais entendre saigner aussi le corps de notre père comme il saignait quand il désira ton mariage avec Edouard, sur le champ de bataille de Presbourg ! .
Omer articula religieusement ces mots. Il lui semblait que le mort habitait sa chair de fils, parlait en lui, et suppliait, par lui, sa sœur agenouillé.e dans celte robe rose, sa sœur qui sanglota plus fort, sa sœur qui n'était qu'une nuque frêle et fauve sous les cheveux
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J3ien étirés vers les hautes coques de la coiiïure...- Aurélie n'ôta point le masque de lumière que lui faisaient les joyaux de ses mains, mais elle soupira ces mots :
— Denise ! Denise ! n'entends-tu pas pleurer l'espoir de nos trois vies, Denise ?. . . au moins des deux vies qui t'ont engendrée. Denise !...
Alors un iVisson terrible tordit l'enfant sur les genoux de sa mère, et elle s'écria, sans lever la tête :
— Je ne peux pas entendre... je ne peux plus entendre... Je suis l'épouse d'Augustin, car j'ai obtenu qu'il fit de moi sa femme... avant le sacrement...
L'angoisse d'Aurélie cria.
El pendant que M"'*' Héricourt étreignait les poings de sa fille, la repoussait, l'interrogeait, pendant que Denise, de hoquets en sanglots, confessait les visites secrètes du général, comment il chevauchait, chaque midi, jusqu'au domaine de Saint-Cloud, et les hymnes de séduction, et toute la comédie : le saut de loup que franchit le cavalier pour baiser la main de la jeune fille pour abuser ensuite d'une innocente, d'une imprudente, d'une ardente enfant, Omer pensait : « L'espoir même de mon père est anéanti à cette heure, après son corps tué à Presbourg, après ses triomphes abolis à Waterloo... L'espoir même de mon père est vaincu... Tout ce qu'il crut sacré, le voilà vaincu... »
Aux exclamations de ces fureurs et de ces douleurs, reparut le général.
— Augustin, Dieu vous pardonne !... Voici votre femme, — accorda M"'^ Héricourt.
— Qu'on appelle mes gens ! priait Aurélie : je veux partir.
Le général releva tendrement Denise et la conduisit à un siège. Puis il déclara :
— Omer je vous en donne ma parole d'honneur, je rendrai la générale Héricourt la femme la plus glorieuse de France !
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— Je le souhaite, monsieur, et vous salue, — répondit gravement le irère.
Il ne se ré vol tait pas contre la puissance de cet homme. Il ne voulut même pas arracher les breloques et la montre pourles luijeter àla face... 11 quitta simplement l'hôtel avec sa mère et sa tante qui une fois en calèche, s'évanouit. On la transporta dans la petite maison de l'Allée des Veuves; et l'on eut quelque mal à lui faire reprendre ses esprits. Alors elle ne parla plus, resta telle qu'un mince cadavre de vieille,, en robe de soie grise, en écharpe noire; un petit cadavre masqué de joyaux multicolores par les mains qui voilaient la déchéance de son visage. Sur le tard, les deux femmes regagnèrent Saint-Gloud.
Resté seul, Omer médita la parole de M™^ Héricourt: «Tu vois bien : il n'y a que I>ieu... » Oui, certainement il ne restait que les magnifiques illusions divines. Hommes, femmes, lui parurent de rusés criminels, ou des brutes violentes et maîtresses. Le général Héricourt lui semblait un travestissement de ce beau Lucifer, vainqueur des âmes, qu'à tant de vitrines les gravures montraient assis sur la cime d'une roche abrupte, enclos dans ses ailes de nuit et méditant, les doigts contre le rire arqué de sa bouche sardonique. L'amour était son œuvre : mensonge, viol et trahison. La gloire était son œuvre : vol, meurtre et jactance. Omer condamnait son désir d'Aquilina et les affres de sa passion quand il se fut agenouillé devant le crucifix pour se livrer à Dieu, à son omnipotence : elle finira par régner sur le monde et par chasser Satan de tous les cœurs.
Le surlendemain, il reçut la visite matinale d'Edouard : Omer s'attendait à le voir abattu par le chagrin, défait près du suicide. Au contraire, le cousin exhala sa fureur d'avoir sollicité l'afTection d'une sotte, d'avoir renoncé un moment pour elle à la brillante carrière
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ecclésiastique que son père lui pouvait ofrrir. Et, parce qu'Oiiier excusait Denise, certain qu'au fond il la regrettait, Edouard s'irrita :
— Ta sœur ne vaut pas la crusse et la mitre !... 11 ne faut servir que Dieu, ne parlons plus d'elle. J'ai été fou, deux nuits. Ce matin, je suis foit.
L'était-il, vraiment? Ils s'embrassèrent et s'entretinrent de théologie, en souiTrant. Orner s'étonna : l'orgueil extrême du cousin le guérirait. Le dépit d'avoir été méconnu étoufferait les rancœurs de l'amour trahi. Edouard était plus fort que ses chagrins.
La comtesse était partie en poste pour sa terre de Blassans. Les jours furent occupés par les démarches précédant les noces. Il convenait d'obtenir les dispenses ecclésiastiques pour l'union entre parents. Denise accepta de resler en retraite chez les religieuses de Picpus jusqu'à l'heure de la cérémonie, qu'on célébrerait dans leur chapelle. Un soir^ elle se dit souffrante^ fit venir le médecin et sa mère qui sortit du cloître, sûre de la virginité de sa fille. Le docteur l'avait certifié : c'était une ruse que cet aveu de séduction totale. Avec les notaires, Denise discutait les termes du contrat d'après les messages reçus de Caroline. L'étudiant découvrit encore, sous les cachets des lettres qu'envoya Aloyse, deux boulettes diplomatiques. Il fut en dire le contenu au Père Ronsin, qui le reçut mieux. Entre temps, Omer ne quittait pas Edouard, ni ^jme Héricourt très malade. Le nom de la pécheresse, ils ne le prononçaient pas, mais ils s'éclairaient mutuellement, tous trois, sur ce qu'ils estimaient connaître des mystères religieux. Les deux jeunes gens souhaitaient encore d'établir le bonheur des hommes, avec le secours providentiel. M"'® Héricourt ne songeait plus qu'à éviter l'enfer... Elle décrivit des visions affreuses qui ne manquaient pas de l'assaillir, chaque nuil, pendant le sommeil.
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— Tout à coup, — disait-elie, — Je sens le monde s'abimer sous moi. La terreur étrangle mes cris. Puis, tout s'éclaire d'une lueur blafarde. Je me vois rouler dans un mouvement confus d'avalanche. Le feu hurle ; les vents écorchent et sifflent. Et peu à peu je distingue, autour des plaintes, autour des lamentations, les chairs flétries de milliers de gens qui tombent indéfiniment, comme les eaux d'une cataracte humaine sans limites, depuis les hauteurs oubliées jusque vers les profondeurs insoupçonnables. Les grimaces atroces des douleurs sautent avec les visages, comme les flocons d'écume sur le torrent. Une bouche sanglante appelle un nom. Deux yeux glauques regardent l'épouvante. Un nez s'écarquille à flairer la foudre qui cingle. Tous les crânes sont chauves ; toutes les figures trouées par des ulcères bleuâtres. Les mains Baigneuses griffent le vide. Les jambes crevées par leurs tibias rompus se ramassent autour des ventres flasques, pour retarder l'instant de toucher les flammes éternelles qu'on entend tonner et mugir... Souvent une face hideuse point dans l'infini livide : c'est un ricanement démoniaque entre deux oreilles de chat vert, et une queue de singe qui se tord par-dessous. Ensuite un œil triangulaire grossit et toute une tête grandit, accourt, précédée par les glaces de l'efîroi qu'elle darde... La cataracte entière des damnés gémit et se tord. En une seconde, les chairs gèlent; les ongles se fendent, la peau se rétrécit, craque. Les os éclatent, percent les muscles. Les yeux deviennent deux glaçons si froids qu'ils brûlent l'intérieur de la cervelle ; elle enfle et fait s'ouvrir le crâne comme la coque trop étroite d'un marron mùr. Alors on est effleuré par l'œil triangulaire de Belzébuth, qui est un pôle de neiges entassées... Le gouffre de son ricanement aspire les ondes de la cataracte. Elle s'y précipite avec les corps noués les uns aux autres, les poings
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serrés, les terreurs qui beuglent, les blessures d'où jaillissent les fontaines de sang noir et tiède... A ce moment, des faux invisibles coupent les membres, tranchent les ventres. Les intestins coulent des plaies. Les mâchoires sautent des bouches avec des lambeaux de joues. Les échines sont cassées en deux, ainsi que les branches sous le genou d'un bûcheron robuste. Des morsures creusent la vie pantelante. On souffre à peine de la torture présente, tant on redoute la torture prochaine... Les poitrines s'ouvrent à deux battants, tandis que les nerfs se rompent comme des ficelles étirées, que les chairs se déchirent comme des étoffes, que les viscères pendillent au bout des veines bleues...
Immobile dans le fauteuil, Virginie contemplait le cauchemar, muette subitement. Ses gros yeux saillaient des paupières inertes ; ses mains tremblaient sur ses genoux, et des frissons la traversaient...
— Les mots manquent pour décrire — reprenaitelle. — Et qui sait? J'ai peur de décrire... Les choses se réaliseraient peut-être, si je les racontais toutes... Ce sont des mystères indicibles... Oh ! cette rapidité de douleurs en torrent dans lesquelles on roule, tandis que les moitiés du corps fendu en deux heurtent on ne sait quels rocs, on ne sait quelles créatures visqueuses et plates mêlées aux flots des damnés... Et puis il y a des apparitions... Souvent, j'aperçois Bernard, qui repousse la lourde terre et l'herbe de sa tombe : il a son casque de dragon sur sa tête pourrie mais reeonnaisable pourtant, ses épaulettes d'argent, son habit vert, et sa croix ; au lieu de jambes, il entraîne des débris fangeux et sanglants dans la chute universelle... La colère de son regard cherche Napoléon, que je vois alors descendre avec un flot de soldats hargneux qui le percent de leurs baïonnettes, qui l'amputent avec leurs sabres, qui l'atteignent à coups de feu ; les boulets emportent ses membres, repoussés aussitôt
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afin de souffrir les blessures des millions d'hommes morts pour son ambition. Bernard l'avise et, soudain, la pourriture de sa face disparaît, son visage net et sain brille de haine ; il se penche sur le bronze d'un canon ; la fumée l'enveloppe ; je le revois alors admirant sa vengeance : Napoléon à terre, dans une mare rouge, les jambes déchiquetées, comme furent déchiquetées celles de ton père par le boulet de Presbourg... Pendant que Bernard se repaît du spectacle effroyable, ses yeux se vitrifient, des pustules gonflent ses joues, sur les dents la peau se colle, s'étire, s'applique, fond, et dans le casque il n'y a plus qu'un crâne affreux... Oh I... Cependant Napoléon se redresse pour trébucher sous les douze balles des exécuteurs que commande un beau jeune homme, le duc d'Enghien. Puis le fantôme disparaît dans l'avalanche de fantômes en unil'urmes, qui ont pour voix confuses des roulements de tambour et des détonations d'artillerie... Ensuite la cataracte tombe, tombe, tombe... Ah! pourquoi, mon Dieu, pourquoi me faut-il vivre déjà dans l'horreur de Tenfer?
Son fils et son neveu la calmaient à peine. Ces images grossières et naïvement abominables la hantaient presque toujours. Elle n'y échappait qu'à l'église, parmi les odeurs des cires, de l'encens, les sons des orgues, des chœurs sacrés, soiis les rayons colorés des vitraux. Elle emmenait avec elle les deux probationnaires, dont elle réclamait les oraisons. A genoux sur le prie-Dieu, non loin de l'autel doré, du Christ en croix. Orner goûtait une jouissance bizarre à reconnaître sa détresse. Fini le temps oîi chez Corinne, à la Goguette, il accompagnait le capitaine Lyrisse, se croyant près de rétablir en Artois la République des Philadelphes ! Nul enthousiasme ne persistait en son âme débile. Pauvres, proscrits, les Lyrisse erraient par l'Espagne, à la veille de combattre les soldats de cette
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France dont il avaient conduit les étendards jusqu'aux frontières de l'Asie. Quelle fin misérable leur était réservée? Vaincus, ils l'étaient encore plus que le bisaïeul enseveli dans ses paperasses entre les vieux murs du château que délabraient les ouragans de la saison. Et maintenant, Orner pouvait-il conserver l'espoir de porter quelque jour la mitre épiscopale? Edouard de Praxi-Blassans allait obtenir de son père la protection promise d'abord au frère de sa fiancée. Toute la vie, sans doute, Orner serait un prêtre obscur disant la messe du matin dans une triste et froide église de province, écoutant au confessionnal les stupides aveux des maritornes, des servantes, des boutiquiers et des rustres.
Parmi les exercices de piété, c'était le chemin de la croix qui lui plaisait le mieux. De station en station, il substituait ses malheurs à ceux du Christ ; il s'attristait sur lui-môme, qui ne pouvait s'affranchir comme Denise, et qui demeurait le serviteur de la démence maternelle. Un jour, il envia l'audace de cette fille vicieuse, gourmande et colérique, si fière de ses fautes. Il se demandait si ce n'était point la vérité que d'acquérir l'indépendance de ses passions, que de triompher du devoir traditionnel, que de vaincre la Loi, comme les jacobins avaient vaincu le Roi, comme les soldats de la République, du Consulat et de l'Empire même avaient vaincu les monarques de l'Europe?... Denise avait rompu les fers rivés à son avenir par le vœu du colonel Héricourt. Lui restait l'esclave de la compassion pour sa mère, de l'obéissance. Et il admit que Denise déployât l'énergie qui fait les grandes choses. Au contraire, il se rangeait dans la catégorie des bonnes gens dociles aux volontés des forts. Il abdiquait sa vie volontaire.
Et pourtant ceci se nommait le Bien ; cela se nommait le Mal. Sa faiblesse l'invitait au Bien. Les
eatravesde la Loi garrottaient ses gestes. Il n'eût pas, lui, renié le vœu du père, même s'il se fût agi d'épouser la laide, l'acariâtre Delphine. Ne s'élait-il pas soumis, pour l'honneur de ce vœu, aux remontrances du comte; n'avait-il pas loyalement cessé d'écrire au capitaine Lyrisse ; n'avait-il pas renoncé à toute la fièvre amusante et belle des conspirateurs?
Aujourd'hui cependant, l'acte de sa sœur le débarrassait des serments : rien n'empêchait qu'il sautât en selle, que d'un seul galop il gagnât Bayonne et l'Espagne constitutionnelle pour 3^ combattre au milieu des carbonari, des demi-soldes, des chevaliers de la Liberté, contre les tyrans. Rien ne l'empêchait que peu de chose : l'allure pitoyable d'une pauvre veuve au visage incolore, contemplant son propre eiTroi de l'enfer, dans la solitude d'une église. Et cette malheureuse qu'aimaient seules la raison d'Omer, la pitié d'Orner, non ses instincts spontanés, cette malheureuse le retenait par des liens plus étroits que ceux des passions violentes ou des idées héroïques.
Au jour marqué pour l'exécution des quatre soldats de La Rochelle, jugeant sa mère trop triste dans le petit salon cramoisi de l'Allée des Veuves, où elle était venue se lamenter, Orner faillit ne point la quitter, si grand que fût son désir d'admirer les figures de ces hommes. Il avait lu dans les journaux les débats du procès, les fières réponses de Bories aux juges, l'odieux acharnement du ministère public contre des jeunes gens épris d'une liberté toute verbale, et qu'avait compromis l'unique tort du dîner avec le général Berton, après le complot avorté sur le pont de Saumur. Il prétendit voir, au passage, ces nobles faces et les plus vrais des héroïsmes, afin de leur jeter, si possible, un salut. Surtout il espéra que les dix mille carbonari de la capitale tenleraient les
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hasards d'une énieuLe pour délivrer leurs « bous cousins ». Le capitaine Lyrisse avait toujours vanté les dévouements romains et les courages mystérieux de ses amis! Omer ne douta point d'assister à une scène grandiose, oîi rejiaraîti'ait l'élan de la liberté latine en lutte contre les rois. Sa mémoire des auteurs classiques assimilait aux Brutus les amis inconnus des condamnés. Il déplora que la raison et les circonstances le retinssent dans l'autre parti. Mais il souliaitait furieusement la réussite du complot et la délivrance des victimes. De ce spectacle probable il attendait des émotions très vives. Pendant toute la première partie du jour, il trembla de ne les pouvoir éprouver.
Enfin les peines de maman Virginie se turent. L'herboriste vint la saigner à deux heures, et la faiblesse qui suivit la perte du sang lui valut un peu de sommeil. Omer envoya chercher son cheval au manège. Il se mit en selle et trotta vers le Palais de Justice.
En silence lugubre, des gens se hâtaient le long du quai. Des rues ils sortaient en bande, la canne au poing. Un peloton de gendarmes au grand trot passa, la jugulaire à la lèvre, et la mine dure, dans un cliquetis de fer. Les redingotes brunes, les chapeaux militaires et les gourdins des policiers apparurent au débouché des passages, sous les potences des réverbères, devant les fontaines publiques, près des marchands de coco, dont le kiosque portatif attirait en groupes les buveurs. Derrière les échoppes des savetiers et des ravaudeuses se dissimulaient maintes silhouettes de mouchards, reconnues, puis raillées par les commères qui avaient, autour de leurs coiffes, noué des rubans noirs ou rouges. A mesure qu'Omer s'approchait du Pont au Change, l'affluence s'augmentait moins de populaire que de petite bourgeoisie. Polonaises à brandebourgs, chapeaux poilus, habits marrons, pantalons de casimir, gilets à châles, habil-
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laient de funèbres jeunes gens. Des vieillards à favoris gris et des civils à tournure martiale se cambraient dans de longues redingotes bleues, se saluaient comme aux enterrements. De-ci de-là, le cavalier aperçut quelques bonnets de coton à rayures sur la tête d'apprentis en vestes, dans les rangs de la multitude. Pas une parole ne se mêlait au bruit des pas foulant le sol. Aux fenêtres, les personnes accoudées entre des pots de fleurs échangeaient à voix basse leurs réflexions. Les buffleteries jaunes des gendarmes à pied, leurs bicornes en bataille, leurs baïonnettes ternes limitèrent la procession de la foule. Une farouche prudence fermait les bouches furieuses, éteignait les regards. Devant un estaminet, un monsieur qui proclamait à haute voix Tindignation d'un journal fut d'ailleurs enlevé par un essaim de mouchards. Vivement ils bousculèrent le remous de la cohue, et crossèrent de leurs gourdins les criards. Une fille qu'on avait frappée rajusta son fichu de madras en pleurant, tandis qu'une marchande de papiers peints ramassait à la hâte ses rouleaux à l'étal sur le pavé; elle les sauva du piétinement. Au quai de la Mégisserie, les habits blancs des légions apparurent en lignes, sous les pompons cramoisis des hauts shakos chargeant les figures moroses. Orner mena sa monture vers un officier dont il reconnut la moustache par-dessus le hausse-col à fleurs de lys : Emile de Praxi-Blassans avait présenté son cousin à ce lieutenant, fils de pair, au hasard d'une rencontre. Le passage d'Omer fut facilité. Il put traverser à cheval le Pont au Change encombré de troupes, prendre place à côté d'un chef de bataillon, M. de Sorges, qui voulut accueillir afTablement le neveu du comte.
— Vous venez voir ce sacrifice... Ah! ils sont bien coupables, monsieur, les jacobins qui excitent de pauvres étourneauxà se compromettre pour leurs folies.
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et qui les abandonnent ensuite, sans vergogne. Je n'aimais pas beaucoup les libéraux; maintenant je les méprise. Corrompre de braves sous-ofOciers, monsieur! introduire dans l'armée les troubles de la politique! C'est un crime infâme, monsieur, et qu'aucun châtiment ne saurait punir assez.
Le commandant caressait la crinière blanche de son cheval; il balançait sa maigre tête rasée aux lèvres, fleurie, jusqu'aux narines, de favoris en toufl'es que cerclait la jugulaire de cuivre. Il craignait la pluie pour ses épaulettes neuves : un nuage s'étendait sous le ciel.
Orner crut à l'intervention des carbonari. Dans la masse humaine qu'écartait de la voie publique une double haie d'infanterie, il chercha les physionomies des conspirateurs. Un jeune homme pâle plongeait la main dans son gilet, pour s'assurer d'un poignard, peut-être ; il en tira seulement un mouchoir écarlate. Mais, non loin de l'horloge royale qui parait la tour carrée du vieux bâtiment de justice, se formait un groupe d'étudiants, de calicots, de demi-soldes et de ces faubouriens qui portaient, la plupart, aux oreilles, les anneaux d'or distinguant jadis les grenadiers de l'Empire. Une file de cabriolets de place les flanquait à droite. Tous ces cochers avaient dû servir dans les cuirassiers de Nansouty, les chasseurs de Marbot ou les hussards de Lassalle. Ils se firent des clins d'œil en se montrant du fouet l'infanterie blanche qui barrait le pont. Elle se roidit sous les armes, au commandement:
— ■ Garde à vos !
De lourdes portes grincèrent dans le porche noir de la Conciergerie. Un peloton de gendarmes déboucha, sabre au clair, puis s'arrêta net entre les sombres murailles et le quai. Un murmure anima les visages pressés. La foule s'irrita contre la crécelle d'une vieille marchande d'oubliés, puis se tut, s'immobilisa. A la
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surface des figures haussées en un seul champ blême, toutes les âmes apparurent, anxieuses. Parmi les mentons levés sur les cravates de crin, les narines poudrées de tabac, les mains assurant les chapeaux roux et les casquettes de velours à longues visières, quelques visages de femmes pâlirent au fond des larges cornets de mousseline, de paille, entre les choux roses et verts de leurs brides. Une ombrelle se ferma, s'abattit. Juchée sur le bât de son âne, une maraîchère, pour se signer, porta sa vieille main au foulard de ses cheveux gris, au madras de ses épaules ; au tablier bleu de sa taille.
— Arme bras ! — répétèrent les officiers. Leurs épaulettes scintillèrent. M. de Sorges tira sa fine épée, la dressa contre sa hanche. Le cheval à crinière blanche frappa le pavé de son sabot, régulièrement.
Plusieurs radeaux chargés de bois se suivirent au fil de la Seine, grise et molle, derrière l'attelage haleur en marche sur la berge. Les jurons du charretier retentirent, solitaires. Mais, des garde-fous qu'occupaient, assis, les gamins et les filles, mille injures lui enjoignirent de cesser le tapage de sa besogne. Ses bètes s'arrêtèrent. Et rien qu'un lugubre silence emplit l'espace entre les façades jaunes des maisons, les donjons noirâtres du palais, par-dessus les rangées blanches de soldats et la houle figée de la multitude engorgeant les quais, les boyaux des rues.
Omer frissonna. Le destin de quatre héros voués à la mort infâme de la guillotine s'apparentait à celui de l'oncle Edme. Pour jamais aussi devait-elle périr, cette affection de neveu qui avait prêté à l'àme du jeune homme les uniques heures de vaillance, d'espoirs virils, maintenant finis? Cette Aquilina, si désirée en quelques jours de démence, ne l'avait été qu'au rappel des illusions révolutionnaires : c'était cela qu'évoquaient sa parole et les traits de sa face changeante. xVuprès de l'oncle Edme, auprès d'elle. Orner s'était senti capable
de grandes actions. Loin d'eux, il s'avouait n'avoir eu qu'une àme de défaite, une àme de résignation. Et ces quatre pauvres soldats allaient mourir pour avoir vécu complètement, eux, et en toute intensité, quelques brèves heures d'une semblable passion. C'était presque à la mort de son âme qu'Omer assistait, transi, malgré la moiteur de l'air et les chaudes odeurs que dégageait le poil de sa monture.
A ce moment, les gendarmes rassemblèrent les rênes. Les lourds chevaux du peloton s'ébranlèrent. Ils avançaient au son de leurs pas ferrés, au bruit des gourmettes. Les cavaliers n'osèrent pas voir la haine du peuple : ils regardaient, droit devant eux, les lignes de baïonnettes, et le pavé vide, puis les réflecteurs luisants des réverbères. Après eux, après leurs dos barrés par les bandoulières des gibernes, après les ganses blafardes de leurs bicornes, et les croupes larges de leurs bêtes, deux haridelles trottinèrent, attelées à un carrosse noir qui contenait, invisible, le bourreau. Le cœur d'Orner se crispa. Il lui fallut soupirer douloureusement.
Une escouade précéda le cheval qui allongeait l'amble, entre les brancards de la charrette à clairevoie. On vit un fier adolescent blond. Son œil défiait les troupes. Il semblait un martyr triomphant de foi, dans la blancheur de sa chemise que soulevait sa poitrine oppressée. Il aperçut les cochers des coucous, les chapeaux levés des étudiants, des calicots et des demisoldes, le mouchoir écarlate du jeune homme pâle. Alors il dirigea vers eux son regard ébloui d'espérance. Rien ne bougea dans cette masse qui, certes, attendait un signal. La charrette roula, cahotant le fier soldat, un prêtre poudré sous la calotte noire, et un gardien malingre.
A la suite de trois gendarmes à cheval, la seconde charrette emportait une sorte de colosse brun, au front
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obstiné, qui menaça de sa mâchoire, de son œil fauve et l'ou, le commandant de Sorges, Omer... Il tentait sans doute de rompre la corde nouant ses mains derrière le dos. Toute l'énergie de la bête aux abois agitait le rictus de la bouche convulsive, et les plis du front court.
« Comme il doit souffrir de ne pas se résigner ! » se dit Omer, qui voulait savoir l'intime de leurs émotions. Il fit un grand effort pour y parvenir. Mais rien ne se révélait que de prévu et d'ordinaire, en ces deux hommes, l'un ivre de foi, l'autre tordu de fureur impuissante.
Le troisième, aux joues creuses et verdàtres, aux yeux pareils à de la craie, sous des sourcils noirs, se mordait cruellement les lèvres pour ne pas laisser fuir un cri. Dans le squelette de son torse sec, se succédaient visiblement les soubresauts d'une vie rétive à l'approche du supplice. La sueur collait les cheveux au crâne, brillait aux tempes, ruisselait sur les joues, sur le cou nerveux, essoufflé, jusqu'au linge chiffonné autour des épaules. Cependant le corps, arc-bouté à la barre de la charrette, ne fléchissait pas.
« Quelle lutte de la raison courageuse contre une sensibilité timide ! Voilà, certes, — jugeait Omer, — le plus noble des trois, bien qu'il soit le plus lâche... Le premier semble déjà se croire au paradis des martyrs ; l'autre jouit encore de sa rage ; mais celui-ci pleure une existence qui, sans doute, s'annonçait noble et charmante ; et rien, ni l'espérance de la gloire, ni l'ivresse de la lutte, ne remédie à son désespoir. Pourtant il se tient debout : il ne veut pas laisser mourir son orgueil avant son corps... )>
Une plainte perça le silence. Par-dessus la haie d'infanterie, une main de femme lançait une fleur qui retomba entre des baïonnettes. Un visage de terreur agonisait dans un chapeau de gaze : le chapeau d'Aqui-
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lina... C'était son écharpe de barège que des gens lui rattaciiaient aux épaules pendant qu'ils l'entraînaient, inerte dans la robe de percale brodée d'épis. Sur la face changeante une grimace livide entourait le cristal terni des yeux. Les dents claquaient avec un bruit dominant les rumeurs des curieux que dispersa tout de suite la brutalité des recors. Saisie par eux, hissée sous la capote d'un cabriolet, dont un policier prit les guides et détourna le cheval, Aquilina disparut dans l'instant même où s'imposait la certitude de sa présence.
Stupéfait, Omer admit cette évidence : « Elle n'est donc pas une espionne. . . Elle est donc la sincèie amante d'un martyr... )> Mais la quatrième charrette et ses gendarmes défilèrent, qu'il aperçut à peine.
— Bories!... Bories ! — nomma l'immense rumeur de la foule.
L'amant éperdu entrevit mal le jeune dieu palpitant et beau qu'acclamait l'émotion publique, comme le génie de la mort glorieuse. Le martyr passa, noble et serein, avec l'air d'un maître que salue son peuple.
« Mon Dieu, — priait Omer, — vous avez donc voulu faire dérisoire ma prudence ! Par cette femme, si je l'avais pu croire noble d'esprit, j'eusse approfondi le bonheur d'exister. Je le sentais bien ; j'en avais la foi, même. Hélas ! ma ruse, ma ruse de faible, a soupçonné la ruse dans sa franchise. Mon erreur fut entière. J'ai évité celle de qui la passion eût fleuri ma jeunesse... Je pourrais me mettre à la recherche d'Aquilina ?... Dans quelle rue courir? A quelles portes frapper? Quelles malices aflronter? Parviendrai-je à découvrir où elle cache ses larmes? La police me renseignerait?... J'aurai honte d'indiquer ainsi ma luxure à des inconnus... Au demeurant, suis-je assuré, à cette heure, de goûter auprès d'elle des plaisirs ?... Rien n'est vrai de ce que je présume... Certes, elle me garde rancune d'avoir
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omis le rendez-vous au Palais de Justice. Peut-être refuserait-elle mes avances... Elle refusera, si elle est la vaillante que je devine, car elle m'accuse de couardise. Je suis pour elle un petit garçon curieux, timide et lâche, qui n'ai point osé revenir devant les gendarmes... Comment son désespoir d'héroïne accueillerait-il la requête d'un amant aussi piteux? Elle se déroberait... Où la rencontrer, quand même ? Quels portiers interrogerai-je? Quelle piste suivre dans l'énorme Paris?... Me voici déjà las de cette recherche que je n'ai pas commencée... A quoi bon?... L'aventure finit comme
)) La Providence voulut m'instruire sur la fragilité de ma raison. Elle appela sur mon chemin une fille qui me parut déesse. Le parfum qu'exhalait sa poitrine enivra la fièvre de mes seize ans. Les circonstances de noire rencontre lui prêtèrent la magnificence d'une héroïne tragique. Elle a tout été dans mon esprit : la femme de volupté et l'amante fatale qui jette les fleurs sur le billot d'un martyr, après l'espionne astucieuse dont les caresses enchaînent, dont le baiser trahit, dont l'astuce livre. Mes sens et mon imagination l'ont éperdùment désirée. Ma raison l'a crainte : j'ai obéi à ma raison. J'ai bâillonné la bouche de mon instinct; je n'ai pas écouté les voix séductrices de mon imagination... J'ai cru que ma mère, en priant au loin, avait averti mon imprudence capable de nuire à l'oncle Edme et à ses amis. Tout ce que j'estimais subtil en moi confirmait ma foi dans ce miracle et, par conséquent, le péril de m'abandonner à cette passion naissante. Or voilà qu'aujourd'hui la Providence remet cette femme sur mon chemin pour me la montrer sincère, héroïque et belle d'àme comme le supposait l'ardeur de mon rêve... Ah ! ma prétendue sagesse, qui a troqué tant de bonheur possible contre l'orgueil inutile et faux d'être un esprit adroit, prévoyant, pieux. 0 Dieu ! comme vous
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avez terrassé mon orgueil ! Oui, vous me l'enseignez avec rudesse : ma nature hésitante et débile ne connaîtra jamais ni la vaillance ni l'amour. J'ai miré ma faiblesse au visage changeant d'Aquilina !
)) 0 mon Dieu que vos desseins sont obscurs ! Sur ce chemin du supplice, pareil à celui, Seigneur.où vous portiez la croix, la Providence fait apparaître la figure de cette femme jetant une dernière fleur à son amant; et je suis convaincu démon insanité... Est-ce donc l'oraison de ma mère, l'oraison dite au loin, dans cette chapelle de Lorraine, qui m'a détourné de suivre l'inconnue ? Sans doute, votre divine volonté a jugé que ma faiblesse était impropre à endurer avec honneur les feux de la passion. Elle s'est servie de ma ruse soupçonneuse, de ma seule force, pour me faire connaître le néant de mon intelligence qui s'y fiait... Rien n'est sûr en moi, ni l'enthousiasme, ni l'énergie virile, ni l'amour, ni la ruse même. 0 mon Dieu, rien n'est véritable en moi que Dieu, que votre volonté !... Je servirai donc aveuglément votre puissance. Seigneur. Je vivrai donc sous l'habit du prêtre qui se prosterne dans la poussière, au pied de la croix... Car je sais maintenant que je ne sicis rien... »
Les troupes rompirent leurs haies, se formèrent par quatre files. Le cortège n'était plus au loin qu'une masse de cavalerie s'éloignant à travers des flots humains- Des gens coururent pour revoir ailleurs les victimes.
— Monsieur, je vous salue, — dit le commandant de Sorges. Je me félicite d'avoir rencontré le fils du colonel Héricourt, du célèbre dragon d'Austerlitz.
Omer balbutia sa réponse, effleura son cheval de l'éperon, et repassa le Pont au Change.
« Austerlitz ?... Je suis un enfant conçu dans la gloire d'Austerlitz, quand ma mère eut rejoint le vainqueur aux bivouacsde Moravie ? Je suis l'enfant d'Austerlitz, comme dit l'oncle Edme... Ah bien oui !... »
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Orner ricana. Vraiment, il ne s'imaginait pas vainqueur et Tort a l'exemple de son père ; vraiment non. Il était une triste poussière desséchée, dont se jouaient les hasards, ou la Providence. A un âge, il avait, dans la Goguette, chez Corinne, voulu poursuivre les œuvres de triomphe entreprises par sa race, par l'aïeul jacobin, parle dragon des victoires républicaines et impériales, i)e toute cette illusion que restait-il? Un grand-père, un oncle proscrits en Espagne et réduits à l'état de maquignons ; et le souvenir, déjà le souvenir seul, de (juatre jeunes gens avec lesquels il aurait pu sans doute s'exalter. Quatre martyrs dont les tètes, à cette heure, roulaient sanglantes sur le plancher de l'écha- Taud, sans que cette foule, lâche et faible comme luimême, leur donnât du secours !
De tout il ne restait qu'une attitude : celle du troisième condamné qui ne voulait pas laisser mourir l'orgueil avant le corps, et qui se mordait les lèvres pour retenir le cri de sa détresse. La tleur inutile d'Aquilina s'était adressée à celui-là, comme elle avait naguère adressé à Orner Héricourt un sourire d'accueil, méconnu par le soupçon.
Non, il ne fallait pas laisser mourir Torgueil avant le corps.
Aussi convenait-il de demander à la puissance de Dieu le vêtement qui honore, du moins, la misère d'exister. Il seyait de compatir filialement à la démence d'une mère. Cela seul était le bien. Il fallait revêtir la soutane, cette forme souple et vague où disparaissent les dessins des membres, où l'homme quitte l'apparence de la vigueur animale pour le flottement de l'ombre.
a Car je sens que je ne suis rien... »
Il atteignait le Pont-Royal. Les arbres entourant les bains frémissaient à la brise du crépuscule, Omer avisa l'entrée de la rue du Bac. Il y trouverait l'hôtel des Missions. Jusqu'alors, et pour s'octroyer le répit d'hé-
îj3() L'enfant oausteulitz
siter encore un peu, il avait sournoisennenl ajourné une démarche rituelle et indispensable auprès du l*ère Uonsin, si l'on voulait être inscrit olflciellement, au nombre des probationnaires, sur les listes de la Congrégation. Il jugea l'heure venue d'accomplir ce devoir. Appelant l'auvergnat installé au coin du pont, il ordonna de garder son cheval, et mit pied à terre.
lliimi)lement, Orner Héricourt s'achemina vers la maison de Dieu.
EVREUX, IM I' tU.M ERir. DE CHARLES IIE P. I S S F, Y
ERRATLM
l'a.ui- 4, -"^ y\^nc. Lire : comme les diables doivent rire; au lieu (le : comme le diable doit rire.
— 8, 29'' — Lire: très vite il sut, par ces motifs, démon-
trer, au lieu de : il sut démontrer par ces motifs.
- 17. SI'' — Lire : dans les mêmes salons : au lieu de : dans les salons mêmes.
— i40. 1 4« — Lire : fluette, l'enfant: au lieu de: — Muette,
— -2ii. 31« — Lire : les muscles bosselaient la culotte ; au lieu
de : la calotte.
— :248, lO'' — • Lire : Omer se désirait rien de mieux ; au lieu
de : rien de plus.
— i48. oO'^ — /.//■?.- Ayant rabattu leurs oreilles, les lévriers;
au lieu de: les chiens.
— i48, dernière ligne. Lire : les chiens ; au lieu de : les lévriers.
— 249, 29- ligne. Lire: ceux-ci passaient par-devant; au lieu
de : allaient par-devant.
— 290. Ki'' — Lire : le quart de la somme qui vous reste:
au lieu de : qui nous reste.
— u2(). avant-dernière ligne. Lire : de ses uniformes blancs ; au
lieu de : uniformes bleus.
— oo4. 4<^ ligne. /.«'re : en Brumaire an YIII : au lieu de: an Yll.
— 461, 34^ ligne. Lire : et bàtitlà des conjectures ; au Heu de :
conjonctures.