‹ L'enfant d'AusterlitzChapitre 2 sur 11 · ANSELME · texte numérisé non relu

ANSELME

Le Père Gladis consentit facilement à l'absolution, non pas avant de s'être fait conter par le menu tout cet épisode singulier.

Omer confia de même l'aventure à son cousin. Edouard déclama contre le péché. L'occasion d'une vie magnifique échappait à l'imprudent. Ah! si c'eût été lui, le favori du Père! Aucune femme ne l'eût persuadé de se perdre, ni Vénus elle-même!

Le premier prix d'histoire échut au coupable. Ainsi se marquait mieux l'annulation de tous les propos que le jésuite et Omer avaient tenus ensemble. Ainsi la rupture se marquait mieux, puisque le maître ne voulait même plus s'intéresser à l'élève en le punissant d'une imprudence.

En août 1820, comme aux étés précédents, deux lettres éplorées avertirent Omer, huit jours avant les vacances, que ni son bisaïeul ni maman Virginie ne pouvaient offrir à leur cher enfant le voyage de Lorraine. Les réparations extrêmement coûteuses et nécessaires au château des ducs, endommagé par l'incendie en 1815, absorbaient encore le principal des revenus. On eji était réduit aux économies les plus sévères. Affaibli depuis son typhus de Leipzig, le général Lyrisse ne pouvait même pas songera prendre sa retraite : il dirigeait les opérations de la remonte pour la cavalerie royale dans les villes de la Loire, afin de toucher la solde entière, dont il envoyait une partie aux entrepreneurs. Les cinq cents francs qu'eût coûtés le déplacement du collégien, on les avait dû verser inopinément, avec d'autres sommes en réserve, pour satisfaire aux réclamations brutales d'un architecte créancier.

C'était le domaine patrimonial dOmer qu'on garantissait ainsi de la ruine. Il le comprit, se consola facilement de passer les vacances aux Moulins Héricourt, bien qu'Emile de Praxi-Blassans, admis enfin à Saint- Cyr, après deux échecs subis les années précédentes, pût rester seulement quelques jours chez M™^ Gavrois, et dût emmener Edouard. Pour se rendre chez eux, les deux frères attendaient le retour dans Paris de

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leurs parents qui faisaient, à Garlsbad. une saison d'eaux, avec tous les diplomates de la Sainte- Alliance. Pendant la semaine que les cousins passèrent ensemble avant cette séparation, ils parcoururent les prairies que la Scarpe sinueuse arrose, au bruit des îjlutoirs secoués, des meules écrasant le grain, des cascades sautant les vannes et ruisselant sur les grandes roues à godets.

L'odeur des tanneries pénétrait le salon grisâtre où ils conversaient, le soir, entre les lambris fendus. Une salle basse luisait par ses lourds bahuts de chêne sculptés, ses vingt chandeliers de cuivre fourbi, les vieux fusils de chasse étincelant, aux râteliers des murailles, entre les poires à poudre, les sacs à plomb brodés, les filets des carnassières. Caroline était tout le jour en courses dans son cabriolet boueux.

Au cours de cette semaine d'adieux, Omer laissa grandir encore son admiration pour l'aîné des Praxi- Blassans. Depuis longtemps déjà, Emile assumait les devoirs de l'abnégation militaire. Il était le plus exact et le plus discipliné. Ponctuellement, son père lui écrivait deux fois la semaine certains avis secs qu'il observait sans négligence. Il se tenait droit, ramenait ses cheveux en coup de vent comme l'enseignaient les gravures représentant les généraux de l'Empire. Il étudiait avec scrupule les mathématiques, bien qu'il ressentît de la difficulté pour apprendre. Au collège, durant les récréations, il avait dû souvent recourir àDieudonné Cavrois, ferré sur la matière : le gros garçon traçait, à laide dune baguette, les figures, les nombres dans la poussière- « Archimède conseille Marins ! » disaient les Pères, ravis que l'exemple du travail fût donné à la plèbe du collège par son aristocratie.

Emile choyait, en Omer, le fils de ce Bernard Héricourt, type de l'honneur. Il le respectait par dévotion à ce. même idéal, et le défendait contre lajalousie d'Edouard

qui répétait, au bout de toutes les discussions : — Ce sera toi l'évêque; toi, le pape!... alors?... Et moi? Moi, je ferai le ventru, dans un consulat de Syrie..., puisque mon père ne veut plus deux officiers dans la famille... puisqu'il entend que nous soyons ses délégués dans les différents corps de l'Etat... Je ne connaîtrai donc ni la gloire des armes, ni le pouvoir sacré du prêtre... C'est injuste. Es-tu plus digne que moi de coiffer la tiare?... Tu n'en es pas digne. Le Père Anselme l'a dit... Tous les évêques doivent être dignes de coiffer la tiare, d'abord !

A mesure que leurs âges approchaient de l'époque virile, les ambitions travaillaient chacun et devenaient les motifs des propos. Seul, Dieudonné Gavrois ne formait pas de projets magnifiques. Il étudiait souvent la marche des pucerons sur les feuilles, mais parlait davantage de ripailles et de vins. Un gros menton lui poussait, allongeant sa large figure. Dès que l'on se moquait de sa graisse ou de sa gourmandise, il avait la riposte blessante. Rien ne l'empêchait alors de se souvenir à haute voix que, sans la fortune de la tante Aurélie, le comte de Praxi-Blassans ferait encore le mouchard, sous prétexte de diplomatie, en parcourant les maisons de poste.

Néanmoins, les fils du comte blâmaient la manie qu'avait le géomètre de puiser à la cuiller, dans l'assiette des voisins, la soupe ou le jus abondants, de mettre la main au compotier du dessert ornemental, avant le dernier service, ou de choisir, sans vergogne, le meilleur morceau en repoussant au fond du plat les parts moins belles, celles des autres. Aucune critique ne décourageait du reste ces entreprises. Il écrasait des fruits divers dans le vin ou le laitage de sa timbale : cela devenait alors semblable à un a vomissement d'ivrogne )), disait Edouard. Avalant la mixture dont un peu coulait sur son vaste menton et tachait de violàtre la serviette.

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Dieudonné Cavrois insultait paisiblement les censeurs, les invitait, pendant les vacances, à sortir des Moulins Héricourt, puisqu'il était chez lui, et, au collège, du réfectoire, puisque sa mère payait, aussi bien que les Lyrisse ou les Praxi-BIassans, les quartiers de la pension. Puis il entonnait une des mille chansons à boire dont il possédait plusieurs recueils.

Caroline, d'ailleurs, se livrait elle-même, inpudemment, aux plaisirs des gastronomes. Chaque fois qu'on servait une volaille, elle accaparait la carcasse. Après quelques essais d'en avoir la chair au moyen de la fourchette et du couteau, elle y renonçait pour saisir de ses doigts le bréchet encore juteux, le ronger. Ensuite elle fourrait son nez au centre du débris, arrachait, avec le pouce et l'index, des bribes qu'elle mâchait. Insoucieuse de la sauce qui coulait au long de ses doigts et barbouillait son large visage de chatte, elle s'acharnait à rompre les os entre ses mâchoires. Son ongle grattait la surface ; ses dents tiraient les bouts de chair.

Les cousins Praxi-Blassans souriaient de cette goinfrerie flamande qui absorbait l'attention de la mère et du fils, qui paraissait l'essentiel de leur vie. A deux, ils composaient un menu, des heures. Ils étudiaient les recettes des livres culinaires. Ils demeuraient à la cuisine goûtant les coulis dans la cuiller à pot. Ils s'embrassaient à pleine bouche, si la servante n'avait rien gâté, pour se remercier affectueusement d'un tel bonheur. C'était la raison la plus claire de leur entente, de leurs sympathies réciproques. Telle crème exquise, savourée de compagnie, les raccommodait aussitôt, après les brouilles.

Dieudonné Cavrois, comme il atteignait l'adolescence, raffina davantage leurs appétits. En somme, garçon jovial, épais, rieur, il entrait presque toujours dans la salle basse, une bouteille poudreuse

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aux mains, et criait qu'on apportât des verres; puis à tue-tète, il ciiantait :

Aux buveurs à trogne rouge Il dit : « Trinquons à grands coups.

Vous n'aimez pas le bourgogne?

De Champagne enivrez-vous ! »

Tant que l'on pourra, lariretle, On se damnera, larira !

Tant qu'on le pourra, L'on trinquera ! '

Quand les Praxi-Blassans furent à Paris, Omer demeura seul avec le bon vivant. 11 apprit de lui plusieurs couplets, et s'enivra trois ou quatre fois, pour la gaieté de la tante Caroline, qui riait fort, qui répétait :

— Je crois que mon jeune neveu se promène dans les vignes du Seigneur!...

Mais il fut si malade, les lendemains, que la douleur des indigestions et des migraines l'assagit.

Ne pouvant suffire aux innombrables obligations de sa richesse agricole et industrielle, M'"^ Gavrois .pria l'oncle Edme, alors à Paris, de venir lui donner un coup de main vers le temps de la moisson. Elle avait toute confiance dans la probité du capitaine. Habitué au commandement, il savait rétablir la discipline parmi les contremaîtres et leurs ouvriers, contraindre les fermiers au paiement, hâter le travail. Il arriva. Tout aussitôt il décida d'enseigner l'équitation à ses neveux qui l'accompagneraient dans ses promenades de surveillance. Ija paresse deDieudonné refusa ces fatigues; mais, en quinze jours, Omer devint un cavaliermédiocre. Trottant par les routes, il s'imagina souvent pareil à un Templier ; car la science du bisaïeul continuait de lui parvenir en messages volumineux, commentés par le demi-solde.

Le jardin riche eu délices des Haschischiiis, il alla le chercher sous la conduite de l'oncle dans un village écarté de la grand'route. Là se dressait une petite maison blanche. Ses contrevents verts eussent séduit Jean- Jacques, assurait le capitaine. Des tilleuls pâles ombrageaient les murs et les fenêtres, voilées à l'intérieur par des stores de nansouk à ganse rouge. Deux femmes, Corinne et Herminie, les reçurent dans la salle meublée d'une commode roide en acajou, d'un canapé et de chaises de paille, d'un sofa bleu, d'une gravure très large oîi, conduit par Antigone, Œdipe allait vers un paysage lugubre. Devant la porte ouverte, les jacinthes et les géraniums du jardin paradaient en tons éclatants. Corinne, Ilerminie étaient la veuve et la fiUe d'un lieutenant de la garde impériale tué à Waterloo. Pieuses envers ce souvenir, elles ne refusaient pas un bon accueil aux braves de la Grande Armée ni à leurs amis. La fille de seize ans se plut aux galanteries de l'oncle. Omer préférait les charmes de la veuve qui chantait, s'accompagnant avec grâce sur la guitare, les rimes de Béranger :

Cent jours passés, un Anglais sous sa voile Voit, tout sanglant, tomber Taigle abattu. Le doigt de Dieu vient d'éteindre une étoile; N'espère enfin, peuple, qu'en ta vertu.

L'étoile meurt, l'aigle tombe abattu.

Oh ! la douleur qu'elle exprima tragiquement ! Elle prolongeait le son des u, les yeux au ciel. L'âme d'Omer comprit alors toute la magnificence du rêve impérialiste. Les colères héroïques du dragon vibraient en lui avec le son des cordes mélodieuses. Ensuite on causait. La jeune fille demanda ce qu'enseignaient les Pères au collège et si le jeune homme se confessait fréquemment. Le capitaine se moqua des rites. Exclu

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du sacerdoce par le Père Anselme, Orner Iléricourt inclina tout de suite vers les objections que l'oncle Edme éleva contre les dogmes. Oui, selon les principes de Jean-Jacques, il fallait vivre naïfs, s'en remettre à la nature, devenir des bêles de force et de joie, danser avec les glaneuses et les moissonneurs au son des pipeaux, embrasser vigoureusement les beautés naturelles, ne pas craindre la mort qui est une loi nécessaire, vanter le goût du vin et des fruits, lever son verre, baiser le sein de Lisette, et chanter la gloire, sous la tonnelle.

Herminie et Corinne louèrent l'usage de cette philosophie. Vite, elles se révélèrent demoiselle friponne et mère passionnée. Nommant Anacréon, Horace, Théocrite, elles n'épargnaient pas les citations de ces « grands hommes ». Elles en lurent aux pages d'un almanach. Dans le potager, au fond de la gloriette, Herminie s'assit sur les genoux du capitaine. Bergère émoustillée montrant unejambe bien faite, et un petit sein maigre hors de sa robe d'organdi qui glissait de l'épaule, elle remontait, d'une menotte brunie par les travaux du jardin, gracieusement, les falbalas obstinés à choir. Les brides défaites de son bonnet blanc battaient autour des frisures. Elle roucoulait des romances polissonnes, en débouchant la bouteille. Omer désira qu'elle lui fût caressante. Le sang fou bondit aux oreilles du collégien Ses yeux se troublèrent. H rit de la rougeur qu'on lui vit au visage.

Corinne savait par cœur les monologues de Racine. Deux ou trois fois, pendant de courts voyages à Paris, elle avait vu, dit-elle, jouer la tragédie au théâtre sis dans le Palais du Tribunat. Enveloppée de son écharpe et coiffée de son turban rose, elle imita les postures de l'actrice, M''^ Duchesnois. Pour un garçon de quatorze ans, elle ressucita bien la passion littéraire d'une reinç antique.

Elle récita, modulant les alexandrins à la mesure de son organe grave :

C'est moi qui sur ce fils chaste et respectueux

Osai jeter un œil profane, incestueux.

Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste.

Et, vraiment, elle contempla son admirateur comme s'il eût été Hippolyte lui-même. Le collégien sentit chanceler ses jambes.

Debout ainsi, belle, sa gorge épaisse et haletante soulevée dans ses mains, tout son visage accusait les destins logés sans doute au fronton de la pendule, petit temple grec que soutenaient quatre frêles colonnes d'albâtre, sous un globe, au loin, dans la chambre ouverte. Elle déclama :

Les Dieux mêmes, les Dieux, de l'Olympe habitants, Qui d'un bruit si terrible ('pouvantent les crimes, Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes !

De pareilles émotions poétiques justifiaient, aux yeux d'Omer, son désir de cette grande femme brune dont les regards ne se refusèrent pas d'ailleurs à le deviner. Mais il n'osa les croire. Ses joues brûlaient. Il raisonna ; puisque Racine avait, par des accents illustres, excusé les fautes voluptueuses, l'oncle Edme ne se trompait point. C'était une grandeur que d'aimer les joies naturelles.

Or, à l'invite du capitaine qui lui baisait les épaules, Herminife, tout en allongeant les tapes, n'hésita plus à glapir la romance de la Cantharide. Avec des œillades vicieuses, elle plaignit le trépas de l'insecte pharmaceutique :

Meurs, il le faut, meurs, ô toi qui recèles Des dons puissants à la volupté chers ; Rends à l'amour tous les feux que tes ailes Ont à ce Dieu dérobés dans les airs. . .

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Devant l'oncle qui pesait la gorge de la jeune fille, Orner se jugea bête. Par chance, la dame l'embrassa tout à coup.

— Ce petit est à ravir ! dit-elle.

Un parfum de chair musquée, un roulis de la gorge épaisse et demi-nue contre son torse le grisèrent. Il ne voyait plus qu'une femme trouble et vacillante ; elle disait :

— 11 faut que je vous montre mes gravures.

Elle tenait la main tremblante et qu'il fut honteux de sentir moite. Elle l'entraîna dans le salon. Quand ils y furent, la porte se referma bruyamment : farce du capitaine et d'Herminie qui riaient. Leurs pas s'éloignèrent, en craquant sur le sable.

Orner resta stupide, souriant, près de la femme qui jetait son écharpe :

— Hippolyte, je gage, n'était pas plus joli que vous: et Phèdre eut bien raison de l'aimer... Yenez voir ma chambre... Par ici... J'ai le tableau pendu là... Tenez...

Hippolyte renversé, le pied retenu dans un char antique, allait mourir joliment, tandis que deux chevaux impétueux se cabraient au milieu de vagues rejaillies en gerbes. Le héros avait une chevelure noire et bouclée, des jambes où se marquaient tous les muscles. L'hôtesse avertit :

— Il y a un reflet, à cause de la fenêtre... Asseyonsnous.

Orner appréhenda qu'elle ne voulût en venir aux actes de luxure : le sang fut plus sonore dans ses oreilles ; puis il s'estima fou de songer à de pareilles choses. Il eût voulu cependant tâter la poitrine olivâtre : la chair émergeait du décoUetage avec la respiration, puis sombrait à nouveau dans l'étoffe...

— Avez-vous déjà sacrifié sur l'aut/îl de l'amour, ô mon bel enfant?... Laissez-moi vous embrasser; vous voulez?...

Il tendit la joue, mais elle lui saisit les lèvres dans les siennes et les aspira. Comme elle ne bougeait plus, frissonnante et parfumée, il redouta l'enfer, et que toute sa vie ne fût déterminée de façon vile par le péché. « Je suis l'apostat, si je ne me recule, se prècha-t-il ; je souille dans l'ordure, à jamais, ma mitre et ma tiare! » De la main qui n'entourait pas le cou de Tenfant, Corinne repoussa des morceaux de musique; ils tombèrent du sofa en se froissant. D'immenses rideaux de lampas jaune, flétri, descendaient d'une flèche à pomme de pin blanche ; ils formaient une tente presque close autour d'un lit invisible. Corinne relâcha doucement son étreinte, et regarda longtemps Omer.

— Comme vous avez chaud ! murmura-t-elle. Ne serait-ce pas... flèvre d'amour?

11 nia, par crainte qu'elle ne le punît d'une prétention insolente.

— Mon petit doigt me dit que si! reprit-elle.

Elle appliqua doucement ses lèvres contre la bouche d'Omer. Il tressaillit, osa, simulant l'inadvertance, effleurer l'enflure vivante de la gorge.

— Je veux couronner ta flamme, bel enfant î — criat-elle aussitôt.

Elle entraînait Omer éperdu, muet, le sang tout sonore dans les oreilles, jusqu'au lit.

Et elle le culbuta parmi les tentures abondantes de lampas jaune. Les paillasses craquèrent sous leur poids.

Au retour, le capitaine expliquait à M"^^ Cavrois qu'il menait leur neveu chez une veuve éprise d'art et de philosophie. Un collégien n'apprendrait-il pas à mieux chérir les lettres, s'il constatait que les dames s'en servent pour le commerce de la plus charmante amitié ? Au nom de la veuve, la tante parut avoir ouï dire que cette réputation de belles-lettres était acquise à la mai-

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son des contrevents verts. Et le demi-solde compara Corinne à M"'^ du DelTand, à M'"'' Geoiïrin, à M'"'' Récamier, ensuite la fille à M"*^ de Lespinasse. Il ne tarissait pas en propos élogienx sur le bon genre de leur salon et lélégance de leurs manières. Ce qui rendit Orner fort malheureux à table. Pour donner le change sur la cause de son rire, il lui fallut tout à coup montrer l'un des chats griflant les tapisseries du coffre à bois, l'autre menaçant, sur le vaisselier, l'équilibre des porcelaines peintes.

Ces jeux d'esprit le débarrassèrent de tout scrupule. Rien ne lui sembla désonnais pire que la moquerie du capitaine. Mieux valait la perte de tous les espoirs ambitieux. A cet homme de volonté ferme, jamais hésitante. Orner remit, vers cette heure-là, le sort entier de son être. Et l'oncle Edme ne dédaigna rien. Il mêla leurs deux vies.

Dès l'aube, il enfonçait la porte et claironnait le bouteselle dans la figure du dormeur; il tirait les couvertures, ouvrait la fenêtre à deux battants, versait l'eau du broc dans la cuvette, calmait, en sifflant à la croisée, les deux chevaux qu'on sellait en bas pour eux. Si le collégien retombait au sommeil, il le prenait à bras le corps, le mettait debout au milieu du carreau, en jurant contre le « satané conscrit » !

— Ah ! ton père, quel luron, lui !... quel cavalier !... Tu vas faire en sorte de ne plus sauter en selle comme une grenouille sur un rat d'eau. Morbleu !... Quand on a du compas, sapristi ! on serre les genoux sur la sangle... Au galop, graine de jésuite !... EnfiIe-moi ta culotte... Tu cherches ta cravate, aveugle?... Tiens, voilà ton fourniment... Tu me rappelles Onésime Loublard, adjudant-major aux chevau-légers polonais... Un endormi, comme toi... A Ligny..., quand nous avons rencontré les housards de la Sainte-Alliance... Le diable t'emporte, tu ne sais pas encore entrer dans

une paire de bottes ! Attrape les tirants... Mais non, apprenti! Ali!... Ne fais pas ta moue de femme enceinte... Je te conduis chez des créatures charmantes. En deux petites lieues au trot des poulets, on arrive. Maison blanche. Volets verts. Allée de tilleuls. Et deux paires d'œillades ! Jeté connais, mon gaillard..., tu en oublies de dire ton bénédicité!... Ah! voilà le cognac!... Avale-moi ça bien chaud !...

Avant la sortie, souvent, il se plut à prendre dans le placard du vestibule un casque d'ordonnance qu'il plantait sur la tête d'Omer.

— Voilà!... Tourne à la lumière que je te contemple. De profil, c'est bien ton père... Ton nez coupe le vent comme le sien. De face, tu me rappelles le vieil Héricourt, le peseur d'or. Tu ne l'as pas connu. Ah ! quel ours ! Mais, mon garçon, c'est lui qui, du temps de la Révolution, a mis debout toute la boutique des Moulins... Ah! lui et Caroline! Les bonnes têtes de Flamands!... Remets le casque dans le placard!... Il y avait au 23% pendant la campagne d'Austerlitz, un certain capitaine Gorbehem..., autre tête de Flamand, qui étudiait la fabrication de la bière , durant les haltes dans les villes bavaroises ; et il écrivait là-dessus de longues lettres à son cousin, qui niche dans une tour en ruine du côté de Montchi preux. Le cousin a fondé des brasseries à la mode allemande par toute la province, depuis quinze ans. Et il empile les sacs d'écus !... As-tu fermé la porte? Ce gros Corbehem... Ne prends pas la crinière si haut, imbécile!... Aïe donc, lourdeau!... Et*ta rêne gauche? Ne tire pas sur le filet... Eh bien ! tu les arranges en compote les bouches de tes palefrois !... Veux-tu rendre la main?... Tu scies du iilet, je te dis ! L'éperon en dehors !...

La parole du demi-solde était ainsi, confuse, véhémente et perpétuelle. Sans doute elle abasourdissait les deux lévriers à poil ras et jaunâtre, de race polonaise,

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qu'il avait ramenés depuis Grodiio. Mélancoliques et lins, ils trottinaient derrière les chevaux de chasse. Car le capitaine courut à tout propos le lièvre, dès que les moissons abattues livrèrent aux veneurs les éteules blondes.

Un soir, comme ils pénétraient, au retour, dans un village voisin de Sainte-Catherine, ils avisèrent deux souliers d'ecclésiastique abandonnés au seuil d'une petite maison. Les boucles d'argent luisaient.

En groupe de malveillance, pâles, indignées, l'écume sur les lèvres, des femmes aux bonnets de toile serrant leurs faces terreuses et joufflues, des hommes narquois en blouses courtes, gesticulaient et vociféraient contre un roulier qui frappait de son fouet à la porte, et qui menaça :

— Situ n'ouvres pas, Sophie, j'enfonce la baraque et j'assomme tout... As-tu compris ?...

On ne répondit pas. Le roulier revint vers ses chevaux, attacha les guides au siège de l'énorme véhicule tout bossue sous la bâche. Mais les paysannes répétèrent :

— Tu ne vas pas troubler le sacrement, peut-être? — Nenni, que tune rentreras pas ! — Hé ! sot! tu peux pas laisser t' nièce à la pénitence sans braire, toudis comme baudet? — G'est-y pas un malheur d'insulter le prêtre de Celui qu'est mort sur la croix ! — Quand r curé y met ses souliers à t' porte, tu n' dois pas rentrer chez ti ! Voilà ! — Voilà ! — Tu n' rentreras pas-, que j' te dis!

— Demi-tour! — hurla l'autre, faisant tête à la meute.

Sa voix fut celle d'un sergent qui commande à la troupe. Son geste fit claquer le fouet par-dessus les tètes ; les femmes geignirent.

Curieux, Omer et l'oncle Edme arrêtèrent leurs chevaux ; ils interrogeaient du regard.

L'ENFANT D'AUSTERLIïZ 239

— C'est un sauvage ! — répondit une vieille qui fourra ses mains dans les manches du caraco. — Il veut se mêler de la confession de s' nièce et y dit des menteries de païen à faire pleurer la sainte Vierge, quoi !... Si on peut prétendre !... Un prêtre de Jésus !

— Allez, monsieur, ayez pas peur, on fera respecter le sacrement. On n'est pas des Hurons, par ici !

— Eh bien, mes cocos, si ça vous amuse de laisser vos filles enfermées avec un tondu... Quanta moi !...

Et le roulier, le fouet en l'air, regagna sa porte.

— D'abord, glapit la vieille, un prêtre n'est pas un homme, c'est l'image de not' Seigneur! — Et faites un mollet attention de ne pas y dire des blasphèmes, brigand de Napoléon, hein? — Brigand de Napoléon ! — Va-t'en retrouver le mangeur d'hommes, pillard d'églises ! — Régicide î — ■ Aide-moi, Jean, on va le mener chez M. le maire.

— Viens-y donc! arrive me toucher, si tu peux, cagot! Le roulier se planta devant sa maison, la menace au

bout du poing tendu. Les deux cavaliers virent mieux sa figure et ses favoris gris en forme de crosses de pistolets, sa moustache rasée autour de la lèvre sèche. Il gesticulait avec deux mains striées de cicatrices. Un vieux manteau de cavalerie, rapiécié, augmenté d'une fourrure rousse, enveloppait sa haute stature, jusqu'aux oreilles couvertes d'un chapeau de cuir et ornées d'anneaux.

Dans la porte soudain ouverte, parut le prêtre averti par le tumulte :

— Donne mes souliers, Grégoire ! — ordonna-t-il au roulier, qui le toisa.

A genoux déjà, une dévote chaussait le vicaire, fébrilement. Il la bénissait.

— Mes amis, — ajouta-t-il, — allons prier pour les malheureux dont Jésus a dit : « Ils ne savent pas ce qu'ils font!... w

L'approbation d'un murmure unanime salua cette parole évangclique. On hua le soupçonneux qui, les bras croisés brava les gens.

— T'as de la chance que l'abbé ne veuille pas : on t'enverrait à la justice pour tes méchantes paroles, brigand de la Loire ! — cria la rage d'un gardon qui s'éloignait avec les rustres confondus autour du vicaire. Le vent gonllait leurs blouses grises et pareilles.

Le roulier appela : « Sophie ! )) La lille lentement vint au seuil, un bras parant d'avance les taloches. Lestement il la fit tourner sur elle-même, et lui appliqua la botte au bas des reins dans la masse des jupons bruns :

— Va le dire à la Sainte-Vierge.

— Muette, l'enfant disparut, les pas étouffés parles gros bas de laine sans bottines. Cessant de la regarder l'homme grommela contre les paysans serviles qui marchaient derrière le confesseur. Toutes les têtes en bonnets blancs des femmes se penchaient vers la parole sainte; leurs jambes noires trottaient vite sous leurs cotillons sombres. Mais le bougon remarqua les deux promeneurs. Avant de remettre leurs chevaux en marche, ils sifflaient les chiens musardant.

— Sales kaiserlicks ! Esclaves des tyrans! — grognat-il pour être entendu.

L'oncle Edme l'encouragea du sourire.

— Dire qu'on s'est battu quinze ans dans toute l'Europe, pour subir que ça vienne dans vos maisons soutirer l'argent des filles et les engrosser en leur faisant peur avec le diable... Penh !

— Une prise, camarade? — ofl'rit le capitaine, qui tira de sa poche une tabatière ronde.

Quelques reliefs, peu visibles entre les veines du bois, destinaient pourtant la silhouette légèrement renflée de la Redingote Grise, du Petit Chapeau, du Grenadier croisant la baïonnette ; seule manquait la légende : « Quand bien même que vous seriez le Petit

Caporal en personne, que vous ne passeriez pas ! » Le voiturier examina l'image et cligna d'un œil.

— Grenadier à cheval ? demanda le capitaine.

Le vieux soldat lit le salut militaire au portrait impérial de la boîte.

— Moi, j'étais capitaine au 23® dragons, — dit M. Lyrisse. — En demi-solde, à présent, pour n'avoir pas voulu saluer le drapeau blanc devant les escadrons d'Eckmûhl. Et toi ?

— La garde, mon capitaine : 3^ dujii. Brigadier Grégoire.

— Je t'ai reconnu à tes boucles d'oreilles. Parions que tu les portais à Waterloo.

— • Yilaine date ! Ah ! les habits rouges nous ont décousus, une fois pour toutes... Gouic !...

— Patience! on prendra sa revanche... Attends ça.

— V'ià cinq ans que tous attendent Les Bourbons font dire par les curés qu'il est sur une île... Et son petit jeune, quoi qu'il arrange donc en Autriche?

— Gompte sur lui, tout se prépare... Es-tu a l'ordre?...

— Suffit !

Ayant examiné si personne ne les pouvait apercevoir, le grenadier posa le pied gauche en avant, replia le bras gauche en l'air, et plaça la main droite dans le coude. Immobile, il demeura dans l'attitude symbolique révélant son affiliation.

— Quel âge ?

— Trois ans à l'orient de Douai : la loge des Amis- Réunis.

— Et tu ne demandes pas une augmentation de salaire ? Il faut la demander. Viens demain en visiteur à l'orient d'Arras. Tu connais l'adresse ?

— Oui.

— Tu viendras, frère. Les enfants de la Veuve s'appellent dans toutes les vallées.

.— Je viendrai, sûrement. J'ai des frères clients par ici.

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— Et le commerce ?

— Ga va. Je mène du savon, de la chandelle, des épices, des pièces de tulle, delà cliaudroinierie, depuis Lille jusqu'à Arras. Je rapporte de la farine et des cuirs... Bah ! on marche comme au bon temps. J'ai toujours huit chevaux, comme dans mon peloton (il montrait l'attelage). Surla route, jeconnais des frères, des anciens, ceux de la loge Gloire Militaire et ceux de la loge Saint-Napoléon. On boit ensemble à la santé de l'Autre ! On se rappelle les coups de chien... A Rœux, ma femme tient une bonne petite épicerie.

— Des enfants ?

— Pas cette pimpèche qui se frotte aux curés !... Je venais la voir en passant... Comme tuteur, quoi? C'est ma nièce. Mais j'ai deux garçons à moi... lié î les voilà sur onze et douze ans... C'est déjà des ratapoils qui vous crient : « Vive l'Empereur ! » au dos du sacristain.

— Bravo, mon vieux !... Alors, tu te rappelleras : le capitaine Lyrisse...

— Sûr!... A l'orient d'Arras, demain... mon capitaine !

Par jeu, il prolongea le signe maçonnique de la batterie d'allégresse, vraiment heureux de la rencontre. L'oncle Edme répéta le signe ; et l'on prit congé du vétéran, qui s'en fut dételer ses bêtes. Les cavaliers sortirent du bourg.

Orner admira le major enchanté de son apostolat sur la route, et très droit dans l'habit feuille morte à boutons d'acier : les muscles de ses cuisses bosselaient la calotte de daim gris jusqu'aux bottes à Fécuyère.

— Qu'en penses-tu, mon petit?... On les rencontre sur tous les chemins. Ils n'oublient pas... Et au nez de la Congrégation, parbleu !... C'est admirable, hein ?

Malin, il releva sa forte tête vivante à l'ombre du haut chapeau de castor ébouriffé. Ses yeux escrimeurs

L'ENFANT DAUSTERLITZ 243

fouillaient tout. Ses cheveux gris en coup de vent ondulaient contre les tempes. Son poing serré tapa l'air.

— Hein? ce curé qui place ses souliers en planton à la porte du prochain, pour qu'on lui f... la paix, pendant qu'il soutire l'argent des filles avant de les trousser!... Et tous ces bigots qui supportent ça ! Hein?... Qu'est-ce que tu en penses, toi, graine de jésuite?

Orner Héricourt n'avait pas le loisir d'une réflexion. L'ardent esprit de l'oncle racontait, à la fois, une algarade des guerres, critiquait méticuleusement les fautes d'équilalion, louait ce martyr de Louvel qui avait, l'hiver précédent, « exécuté » sur les marches de l'Opéra le duc de Berry, pour venger enfin les assassinats royalistes du maréchal Brune, de Labédoyère, « le jeune et vaillant héros )), du maréchal Ney, a la gloire de la France » , des jumeaux Faucher, guillotinés à La Réole après que les brigands de la Terreur blanche eurent épouvanté la région ; aucun avocat n'avait osé les défendre devant le conseil de guerre. Le capitaine Lyrisse criait ses indignations aux moineaux des peupliers, aux coucous des bocages, à l'étendue de la campagne où peinaient, pacifiques et bestiales, de lourdes paysannes en courtes jupes d'indienne et en bavoiets.

Car il revenait de loin, après de longs voyages aventureux. D'abord accouru de Paris, il avait franchi la frontière des Pyrénées à l'annonce de la marche du général Riego conduisant, depuis Cadix jusqu'à Malaga et vers les Gastilles, la révolte de ses soldats : ils ne voulaient point aller, sur les vaisseaux de l'Inquisition, disputer aux Mexicains une indépendance toute neuve. En mars, dès l'heure où l'Aragon, la Navarre et la Catalogne répondaient aux proclamations républicaines des libéraux espagnols et des philadelphes français, le capitaine, entré dans Madrid avec les proscrits du

général Mina, avait contraint Ferdinand VII à jurer la constitution de \di Jeune Europe.

— Tu comprends, petit, c'était moi qui avais appris les idées de la Révolution à Iliego y Nunez lorsqu'il était, vers 1810, prisonnier dans ma garnison. Les dragons l'avaient capturé au temps où il se battait contre nous, pendant la première guerre dVEspagne , et mon colonel m'avait recommandé l'hidalgo. Je ne peux pas marchander mon aide à un pareil élève, qui soulève l'Espagne à lui tout seul, à peine réinstallé dans le pays des castagnettes... Toi aussi, tu agirais comme ça, je suppose?... Ileinf les jésuites ne t'ont pas encore enlevé le sens de l'honneur, sacrebleu !

Le dragon étonnait son neveu par cette vigueur toujours prête que n'avaient point lassée le séjour dans les casemates de Grodno, ni cinq ans de vie civile, d'ailleurs animée par de pareils voyages. En juillet, suivant les carbonari du général Pepe, il avait encore forcé le Bourbon de Naples à reconnaître la même constitution libérale.

Sans fin, il racontait ses exploits, avec les accents d'une verve enthousiaste. Surpris de retrouver un Omer presque jeune homme, aux joues déjà duveteuses, aux grandes jambes cavalières, il ne le quittait plus. Ces récits véhéments de l'oncle formaient un poème épique plein d'actions géantes et de héros farceurs. A leur exemple, déjà, se tenir sur un cheval enorgueillissait infiniment le collégien. Il dominait la plaine. 11 sautait audacieusement l'obstacle. Il recevait le salut respectueux du piéton courbé sous la besace, celui du charretier écartant l'attelage à colliers sonores et monumentaux. Dès le seuil des fermes, les filles le désiraient, parfois lui souriaient avant que de s'enfuir, confuses de leur instinct. Encore qu'il refusât de l'avouer à sa conscience même, les paillardises formaient la meilleure part du plaisir goûté en compagnie de l'oncle. 11 écoutait

ses diatribes contre les Bourbons, et il feignait d'y souscrire parce que le capitaine récompensait les approbations en remmenant partout, du matin au soir.

Au reste, le Père Anselme et son mépris fantasque avaient profondément ulcéré l'amour-propre du jeune garçon. L'avoir élevé si proche dece qu'ils croyaient un but sublime, pour le chasser ensuite comme un faquin de l'intimité offerte, c'était un outrage gratuit et qu'Omer attribuait moins à la vertu ombrageuse du jésuite qu'à ses désirs de domination liturgique, à sa morgue insolente. Sans doute, le Père Anselme avait imaginé tout le drame de la cellule et du confessionnal afin d'humilier le disciple dans ses jeunes ambitions. Ces mœurs étaient habituelles aux fils de saint Ignace. Edouard de Praxi-Blassans avait interprété de la sorte, après réflexion, la conduite extravagante du Père. Aussi le neveu du capitaine Lyrisse ne réfuta guère les raisonnements qui démontraient les crimes de la Congrégation, maîtresse aux Tuileries depuis l'attentat de Louvel, et depuis la retraite, exigée par elle, du ministère Decazes. Jésuites et ultras travaillaient efficacement à détruire l'esprit de la charte, à falsifier la Loi.

Omer gardait à ce grand mot une dévotion parfaite. Les leçons du bisaïeul etlespropos du général l'avaient instruit à ne rien mettre au-dessus du contrat social. Il en avait toujours su la lettre, s'il en approfondissait peu l'esprit. L'évidence des intentions criminelles attribuées aux jésuites par la grandiloquence du capitaine le confirma dans les mauvaises opinions que ses cousins et lui, naguère, échangeaient. Il lui plut d'avoir été en butte au mépris de gens qui méconnaissaient cyniquement leurs devoirs envers Ihomme libre.

Un matin, avec complaisance, il écoutait son oncle commenter de la pire façon l'incident qui avait mis aux prises le curé de village et le vieux soldat découvrant au seuil de sa nièce les souliers ecclésiastiques. Certes

246 L'ENFANT DAUSTERLIÏZ

l'arrogance des prêtres devenait insoutenable. Le neveu rapporta les discours du Père Anselme. Ouelque peu défoririés, ils déclaraient le roi soumis définitivement à la Compagnie de Jésus. Cette révélation fit arrêter net, d'un coup de bride, le cheval du capitaine. Orner, excité par un tel succès, dénonça le dessein du général de l'Ordre. On invitait les Pères à recruter, entre leurs élèves, des fils de famille capables de lutter pour la suprématie de l'Église.

Le demi-solde poussa vingt exclamations de rage. Alors, ses craintes se vérifiaient î En imputant la mort du duc de Berry aux suggestions des gazettes libérales, la malice des ultras avait obtenu de la Chambre le vote des lois qui suspendaient la liberté individuelle et la liberté de la presse; d'autres réservaient la faculté électorale à douze ou treize mille gros propriétaires, facilement maniables sous la menace de dispositions gouvernementales qui léseraient les innombrables intérêts de telles fortunes... Et c'était pour en venir là !... Le dragon s'exaltait. Pèle-mèle, il apprit au jeune homme les charges de cavalerie qui avaient, au mois de juin, ensanglanté Paris, le meutre de l'étudiant tué par un garde du corps pour avoir crié : « Vive la Charte ! » devant la Chambre, au moment où des officiers royalistes en civil assaillaient de leurs gourdins les députés de la gauche, et, jusque dans sa chaise à porteurs, le pauvre marquis de Chauvelin, défenseur impotent, des droits nationaux... Eh bien! les officiers de Napoléon ressusciteraient la foi révolutionaire des troupes ! Secondées à Paris par le peuple des faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau, en province par les jacobins des villes et les vétérans des campagnes, elles abaisseraient les suppôts de l'Inquisition, comme ils venaient d'être abaissés , en Espagne, par Quiroga et Riego, à Naples par les carbonari du général Pepe. On forcerait Louis XVIII à jurer clairement le maintien de la Consti-

tution, comme on y avait forcé Ferdinand VII et Ferdinand P'". Les bonapartistes montreraient aux ultras que la nation ne tolérait pas l'hypocrisie des émigrés proclamant : « La Charte a consacré la Contre-Révolution ! »

— Sais-tu, mon petit, qu'à la veille de l'entrée du roi par la porte Saint-Denis, le tzar lui fît tenir ce billet à Saint-Ouen : « Si la constitution qu'a rédigée le Sénat n'estpas reconnue, ON n'entrera pas demainà Paris... )> Hein ?... Quand on est revenu honteusement au milieu de la patrie en deuil, dans les fourgons de l'étranger, on respecte du moins les pactes signés avec l'ennemi!... Qu'en penses-tu ?. . . Hein ? On respecte la Loi qu'il vous a donnée, d'accord avec les vaincus !

Orner se flattait d'être en paroles, au moins, traité comme un égal. Il essaya de tout comprendre. Bien différentes paraissaient à son égard la confiance loyale du capitaine et les allures despotiques des jésuites. L'oncle lui parlait comme il l'eût fait au colonel Héricourt. Il ne distinguait pas le père du fils, sinon pour enseigner à celui-ci les principes de l'équitation. Ôans les auberges, il présentait l'adolescent avec des louanges adressées aux exploits du mort. Maintenant grossis du ventre, et le visage mou, les yeux trop petits dans des faces trop larges, et des favoris gris cachant l'ampleur mûre des joues, les demi-soldes n'en étaient pas moins les héros extraordinaires de la victoire. Ils recevaient l'enfant comme un vieux compagnon de leur grandeur, capable d'entendre les redites glorieuses avec une attention neuve.

De son importance imprévue Omer remerciait, au fond du cœur, cet oncle admirable. Celui-là, d'abord, avait accompli tout ce que narraient les autres. Ulm, Austerlilz, léna, Wagram, Borodino; ce n'étaient pas seulement des noms pour Edme Lyrisse, c'étaient les heures pathétiques de sa vie. Et il ne s'en montrait pas

moins charmant camarade. Il ignorait la morgue du comte de Praxi-Blassans, la sévérité bienveillante de son père, le général Lyrisse, les dédains du colonel Augustin Héricourt envers les petits, et même les impatiences séniles du bisaïeul. Bourru, mais rieur, il admettait entière la joie de vivre. Or, la carnassière au dos, le fusil en sautoir, et inébranlable sur l'alezan délicat, il chevauchait là, satisfait du neveu devenu, en quelques jours, tel que son àme. Orner Héricourt ne désirait rien de plus que ce beau suffrage.

Il aima plus encore sa jument Fly. N'était-il pas cavalier de même, dragon futur, peut-être? Il se passionna pour la chasse.

— Sois fort, petit... sois fort. Il y a de grandes choses à l'horizon, disait Edme Lyrisse, un matin... Et toi aussi, tu pourras, si tu veux... Hé, là!

Pyrame, l'épagneul, commença de quêter, la queue battante; bientôt sa recherche fut plus vive ; les chasseurs empoignèrent leurs fusils. Pyrame s'aplatit, le museau tendu, les yeux fixes. Le neveu arrêta son cheval, et palpita, l'expiration retenue. Un bond roux jaillit du trèfle. Vers le lièvre qui détalait, vers sa queue blanche, la mire du fusil, point noir, dansa devant l'œil anxieux de viser juste. Orner voulut ne presser que lentement la détente. Mais voir fuir Ténerva. Les choses se brouillèrent. La secousse de la décharge ébranla son épaule, l'étourdit, enfuma tout...

Quand il revit clair, emporté par son cheval, le lièvre diabolique s'évertuait au loin dans les champs. Ayant rabattu leurs oreilles les chiens partirent. Ils ne furent aussitôt que deux mouvements rapides, gris, serpentant, déjà lointains.

Comme l'oncle, l'enfant éperonna son anglaise. Elle prit son petit galop coutumier. Le lièvre disparaissait derrière les touffes, ressurgissait au relèvement du terrain, devant les corps pointus des lévriers. Sa monture

enleva par-dessus le fossé le veneur qui retomba durement sur la selle,, fut jeté à droite par l'écart subit, à la vue d'une pierre blanche. Il tâcha de reprendre l'aplomb, mais Fly lui imposa les péripéties d'une épreuve. Elle galopait obliquement au sol, acharnée pour rejoindre l'alezan du capitaine qui gagnait toujours de l'avance. Omer s'assura que la jument l'enverrait encore de la crinière au troussequin s'il ne s'affermissait davantage. Deux doigts glissés entre l'arçon et le garrot le maintinrent. Sans rien voir de la chasse, le cavalier serra les jambes, retrouva peu à peu l'assiette.

Et il goûta tout le plaisir. L'air fouettant ses joues y mit la fraîcheur du ciel vers quoi rayonnait la campagne blonde par ses éteules, verte et grise par ses prairies. Silhouettes vaporeuses, les vergers des villages ceignaient la riche terre de l'Artois. Communier à cela, toute fraîcheur et toute fécondité grisa l'âme du jeune homme. Il aima l'ondulation des pentes, le labeur du paysan qui encerclait l'attelage dans le claquement du fouet, les crêtes sous les buissons lançant les essors des fauvettes, les jachères couvertes de fumure sèche, les meules de l'an passé grosses comme des tours, la route lointaine où roulait la poussière enveloppant la rapidité de la diligence. Il aima la lumière changeante sur les frissons des hauts peupliers.

Ce fut longtemps ainsi. Le lièvre diabolique s'évertuait. Plusieurs fois des crochets de sacourse trompèrent la poursuite, lorsque les chiens l'allaient mordre. Emportés par bonds, ceux-ci allaient encore devant, tandis que lui, brusquement, se dérobait, de droite, puis de gauche. Les oreilles tendues des lévriers, les pointes des museaux, l'ouïe et le flair quêtaient. Vite, les corps sinueux se dardaient entraînant leurs longues queues raidies, vers la fuite du but vivant. A. leur suite s'obstinaient les chevaux, membres d'une même convoitise haletante et rageuse, orgueil qui veut la proie, malgré

2o0 L'ENFANT D'AUSTERLITZ

le vent aux visages, malgré les claques de la la selle, et l'inliiii des prés.

Grâce à la ruse des doigts dans l'arçon, Orner' ne savait même plus la malice de la jument. N'était-il pas centaure au gré de quatre jambes qui soulevaient la terre en jets? D'où venait cette joie de sentir les mouvemements d'une force l'entraîner? Oh ! son père avait ainsi frappé l'Europe du galop du cheval. Il s'était grisé de même. Et le fils évoqua l'homme aux yeux durs, de qui les grands pas traversaient les pièces. Les mains derrière le dos de son habit vert, il semblait mélancolique, au coin du feu ; ou bien, il se tenait si droit les jours de fête qu'on aurait dit une statue de la sévérité. Relues, les lettres écrites au bivouac, étaient soucieuses, pleines d'orgueil, attendries parfois en faveur de la tante Aurélie, à qui toujours le soldat demandait les conseils par l'entremise de sa femme. « Ma mère », pensa le jeune homme. Il l'entrevit dans le temps, toute jeune et vaniteuse pour sa tournure indolente en robe blanche jusqu'à la cheville sous quoi passaient les rubans grecs de l'escarpin.

Pourquoi s'être séparés elle et lui, pourquoi le collège ? C'était la loi ! Et tout à coup, comme il sentait Fly docile; une phrase du P. Anselme lui revint à l'esprit : « Aveuglement les brutes suivent l'instinct ; la raison humaine sait les maximes qui résument l'expérience des ancêtres. C'est la loi ! Consécration de forces manifestes qu'il importe de respecter sous peine de folie !... »

Alors l'enfant se rappela les paragraphes du précis d'équitation. Soigneux de conformer ses actes aux préceptes bien que cela fut difficile, il ôta ses doigts de l'arçon, lâcha la selle. Il fut aussitôt lancé, bousculé, mais ne céda point à la tentation d'utiliser l'unique subterfuge qui lui épargnât les craintes de chute. Il ne devait pas. C'était la règle.

Fly sauta une bordure d'épines, et galopa vivement.

LENFANT DAUSTEULITZ 2S1

Omer pencha. La selle le fessait. Les deux poings et les rênes heurtèrent les crins de l'encolure. Il se rejeta en arrière, oscilla. La peur de se voir à terre, roulé dans la luzerne, le crâne fendu par le fer d'un sabot, ne le persuada point cependant de recourir à sa ruse ordinaire, ni à l'arrêt de la bête. Il fallait courir. Il fallait, parce que l'homme doit surmonter la crainte : telle est la loi du courage que l'oncle prêchait, et pour quoi le père était mort. Donc Omer ne glisserait pas l'index même sous l'arçon. Le cavalier ne violerait pas le précepte d'équitation. La science acquise l'emporterait sur les conseils de la peur; dût-il périr le front immédiatement ouvert par le pied de la jument, il respecterait la loi.

Les trèfles et les luzernes filaient sous le galop malin de la bête; le vertige étourdissait les oreilles, cerclait la tête, noyait les mains de sueur. Un instant Omer fut presque le maître de la course. Il retombait au même centre de la selle ; et ses pieds ne quittèrent plus la base de l'étrier. Alors il put voir la plaine, le double bond des lévriers qui se séparèrent aussitôt, l'un coupant à toute vitesse la route courbe du gibier, tandis que l'autre restait aux trousses. Le premier fondit sur le lièvre qui parut en l'air projeté en boule roussâtre. Elle fut reçue dans la gueule du second jailli vers la proie. Un cri pleura, comme d'un enfant, jusqu'à l'impassibilité de la plaine et du ciel. En même temps, une haie surgit. Par-dessus la tête de la jument qui d'un coup de reins se hissait dans le vide, Omer fut dardé; sa tête choqua la terre, où il rebondit, entre des cailloux cinglants.

Pour répondre aux gestes du capitaine il se releva. Là-bas, Fly se ruait, parce que le fer des étriers la piquait aux flancs. Le jeune homme constata la déchirure de son habit et les érosions de ses paumes. La terre chancelait encore sous lui. Furieux, il serra les poings,

252 L'ENFANT DAUSTERLITZ

et voulut rattraper l'animal. Mais une douleur naissait au genou. Il préféra ramasser sa casquette dont il brossa machinalement le velours avec le coude. L'épaule aussi le fit souiïrir d'une onde dure qui convulsait les muscles. Sa maladresse l'indignait davantage. Il ne saurait donc jamais se tenir à cheval, malgré tant de soins pour observer les maximes équestres.

L'oncle ramena la jument assagie. « Rien de cassé? » cria-l-il, goguenard. .Vu signe négatif d'Orner, il commença les blâmes. De par l'habitude ancienne du commandement, le capitaine démentait les affirmations du conscrit...

— Tu ne sais pas ce que c'est qu'un cheval ! Tu n'as pas voulu m'écouter. Je t'avais dit qu'elle avait trop de sang pour toi... Je te connais va!

Le jeune homme bouda. Gela précisément l'exaspérait qu'un texte ne pût dompter tout. Alors si les préceptes d'équitation étaient douteux il ne fallait pas les écrire, les réduire en paragraphes, les présenter comme des lois.

Remis en selle, il éperonna furieusement. La chasse reprit au galop. Un autre lièvre fut levé. Silencieux, l'enfant agitait le problème de comprendre pourquoi s'accrocher à l'arçon par les doigts gauches, étant la seule manière qui lui permît de ne pas vider les étriers, toutes les méthodes s'obstinaient à l'interdire. Il se proposa de convertir les écuyers à cette façon d'équilibre. Il prétendit imposer aux militaires mêmes la mode de monter ainsi avec plus de sécurité et d'assiette. Et sans fin il ergota. Vraiment on eût dit que le lièvre prétendait revoir tous les domaines des hommes qui fertilisent la région, afin de fournir les grains des épis et les têtes d'œillette aux blutoirs de la tante Caroline. Plusieurs fois il courut à la rivière, passa même entre les jambes des chevaux de hâlage qui tiraient le chaland bord à bord, et tout noir du charbon intérieur. Il mena les cavaliers vers les Forges de Saint-Laurent,

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brasillantes, là-bas : des gnomes demi-nusy retournent des blocs de feu au moyen de longs crocs rougis; elles reflets des grandes flammes dansent à la surface de la Scarpe. Elles imposent une aurore boréale à chaque nuit.

Les horizons changèrent. La lumière du ciel s'atténua. Les verdures s'assombrissaient. Le pays défilait. Tout l'Artois circulaire, ses escadres de corneilles croassantes, ses crissolements d'alouettes au ciel, ses villages de chaux vive et de briques roses, ses rideaux de peupliers maigres.

Omer Héricourt sentait l'humus en travail pour la seule fortune des siens.

Les foulées de la jument soumettaient la terre laborieuse prête à créer d'autres moissons. Les chiens aussi l'emportaient aux pattes. Né dans le pli du sillon, nourri d'elle-même, ce lièvre était un peu de cette vie diverse, innombrable, mobile qu'on posséderait mieux si l'on triomphait de sa fuite.

Omer le crut. Il la posséderait, la terre, davantage, s'il triomphait.

Flairant l'odeur de l'Artois, il savourait le goût de sa race. La chasse l'emportait derrière les chiens allongés vers le lièvre qui soudain grimpa la pente d'un talus. « Tayaut ! Tayaut ! » cria M. Lyrisse ; et son alezan grimpa de même. Ils poursuivaient maintenant la trace par les prairies où ruminaient les vaches. Les échines grises des lévriers s'étendirent encore, gagnèrent de la distance. Le sol filait. L'horizon approcha. Les silhouettes des villages grandirent.

De toute la vitesse de son angoisse, le lièvre montait là, par la pente immense et aride vers le refuge éloigné des betteraves.

Mais l'oncle alla se poster derrière un monticule, après avoir coupé à travers champs. Pour atteindre un abri, le fugitif se dirigeait là. Omer y galopait à la

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suite. 11 vit la bête de chasse courir à l'immobilité du capitaine épaulant le fusil, du haut de son alezan. 11 vit le haut chapeau roux incliné contre la crosse, les manchettes pendantes, la stature en culotte de daim bottée. Le cheval penchait la crinière, les rênes lâches. Obliquement deux jets de feu se succédèrent. Le lièvre tressauta, tournoya, finit par retomber, s'étirer, le ventre blanc à la lumière. Alors les levrieis bondirent vers le poing du major qui levait la proie prestemerit cueillie dans l'herbe.

— Encore un qui n'est pas pour les Bourbons !

Il complimenta son neveu de s'être mieux tenu en selle, grâce à l'obéissance envers les préceptes. Omer tut la ruse des deux doigts à l'argon.

Or cette petite expérience lui changea l'àme. Il se persuada mieux encore que la feinte a son prix et qu'elle aide à réussir.

A parcourir avec le capitaine les champs et les routes [ de l'Artois, Omer Iléricourt découvrait le génie de la \ tante Caroline. Quelle sagesse habitait donc la tête calculatrice de la quadragénaire, encadrée maintenant par des bonnets de soie noire à ruches? Elle présidait aux travaux de huit forges, de quatorze moulins. Tout ruisseau était devenu lac, grâce à la résistance d'ingénieux barrages. La chute de l'eau mettait en mouvement les godets des hautes roues en bois qui donnent la force aux machines ronflant dans l'intérieur des bâtisses, aux meules de grès bleuâtre, dressées par couples, depuis le plafond jusqu'à l'aire pleine de froment ou d'œillettes. Le capitaine instruisait son disciple. Autour des moulins, les tâcherons avaient construit leurs petites demeures blanches, et semé de laitues l'arpent dus de perches à houblun ; le cabaretier avait établi son comptoir, l'épicier garni son étalage,

L'ENFANT DAL'STEIILITZ 2o5

le charron allumé sa forge, le maréchal cloué un fer à sa devanture et rédigé renseigne : Nicolas, ex-inaréchal ferrant du 23*" dragons; puis le garde champêtre avait planté le drapeau du roi sur la maison du maire. A cause d'une grosse roue tournant sous la cascade du barrage, toute la rue s'était formée. Des vagabonds avaient reçu un salaire, s'étaient alanguis à la chaleur du foyer. Des chenapans s'étaient amendés au giron d'une épouse qu'il fallait munir du nécessaire ainsi que l'essaim de mioches partis à l'école, déjà, la main dans la main, une friandise à la bouche. La richesse de la tante Caroline attirait les familles et multipliait les mariages féconds. Manœuvres, ouvriers, il en était venu de Flandre et de Picardie, ceux-ci malins et adroits, ceux-là flegmatiques, minutieux et farauds.

Omer Héricourt connut ainsi le moulin de Saint- Nicolas. Au milieu des prairies, il mire dans la surface de l'étang les croisillons enfarinés de ses fenêtres et les giroflées du jardin. Derrière, une pompe grince en crachant vers la cuvelle. Contre le mur de plâtre^ les enfants jouent à cloche-pied. Non loin de là, dans une chambre saupoudrée de sable fin, on allait voir M. Lepault. Assis devant un pupitre et des registres, il gérait l'exploitation d'une tourbière. Sec et fier, la moustache strictement rasée au delà des narines, il semblait un échalas humain dans une vieille polonaise à brandebourgs. L'ancien adjudant d'artillerie rappelait à l'oncle leurs campagnes, et montrait au jeune homme un sansonnet en cage, son ami. Chez lui, cela sentait le beurre et la chapelure trop roussis dans la poêle. Il détestait les Bourbons comme tous les monarques qui, l'an 1818, avaient signé les nouveaux traités d'Aixla-Chapelle pour combattre les idées de la Révolution.

Le moulin de Blangy encastrait une belle porte verte,

256 L'ENFAKT DAUSTERLITZ

une Sainte Vierge en sa niche bleue. Dans l'échoppe voisine, le savetier chanta :

Te souviens-tn, disait un capitaine Au vétéran qui mendiait son pain, Te souviens-tu qu'autrefois dans la plaine Tu détournas un sabre de mon sein?

Sous les drapeaux d'une mère chérie, Tous deux jadis nous avons combattu ; Je m'en souviens, car je te dois la vie ; Mais toi, soldat, dis-moi, t'en souviens-tu?

— Bonjour, Jérôme, vieux voltigeur! — salua l'oncle.

Une trogne bleuie se releva de dessus le cuir, le fil cessa de se nouer au bord de la semelle. Timide et trapu, l'artisan répondit joyeusement aux paroles du cavalier. Et l'oncle aussi fredonna :

Te souviens-tu que les preux d'Italie

Ont vainement combattu contre nous?

Te souviens-tu que les preux d'Ibérie

Devant nos chefs ont plié les genoux?

Te souviens-tu qu'aux champs de l'Allemagne,

Nos bataillons, arrivant impromptu,

En quatre jours ont fait une campagne?

Dis-moi, soldat, dis-moi, t'en souviens-tu?

Ils rirent ensemble. On fut boire au cabaret quelques chopes de bière mousseuse. Une pie familière sautillait sous les tables, secouait des lambeaux d'ailes... Les bras du savetier sentaient le cuir et la poix, quand il serra fortement les mains du « fils Héricourt » !

A Boiry, le pigeonnier du moulin pointe plus haut que le coq de l'Église. Les essors des colombes bruissaient autour. On alla présenter des hommages à M. Publius-Scipion Deconinck. Le vieillard ferma le tome de Voltaire qu'il lisait derrière les capucines de sa fenêtre. Par manière de protestation jacobine, il portait encore

les cheveux coupés en oreilles de chien, à la mode de l'an II, des bottes à revers jusqu'aux genoux étroitement culottés, une cravate prenant le menton, un habit de couleur « eau-du-Nil » à longues basques. Pour accompagner au dehors ses visiteurs, il mit un chapeau de l'orme conique, à la Robinson. Contre son grand nez flaireur, les joues s'étaient, pour ainsi dire, collées et rétractées. Il avertit Omer qu'il avait eu l'honneur d'être poursuivi à Saint-Cloud par les grenadiers de Bonaparte, le 18 brumaire, parla d'un ami du colonel Héricourt, le général Pithouët, de ses discours à la Chambre, aussi beaux que ceux du général Foy, se souvint de Robespierre, qu'il avait connu avant la Révolution, alors qu'ils s'enrôlèrent ensemble dans les Rosati, société littéraire célèbre. La maison était spacieuse, meublée, en rococo, de chaises à dossiers ovales, de tables contournées et fraîchement repeintes. Une soubrette y riait, les cotterons troussés par-dessus les chevilles en sabots coquets.

Des faisans au plumage d'or picoraient dans la bassecour du moulin, à Marœuil. Les meuniers, selon la vieille coutume flamande, formaient une compagnie de tir à l'arc. C'étaient des hommes vigoureux et moqueurs ; leur adresse étonna le collégien, certain dimanche. Un président leur distribua des prix : une boîte à musique, six livres de chandelles, une caisse de massepains. Le singulier gentilhomme au teint de couperose, aux cheveux roulés et poudrés ! Sa courte redingote, couleur de crottin, fermée d'un bouton à la taille, s'évasait par en haut, sur le linon touffu de la cravate et du jabot, par en bas, sur deux jambes de danseur, guêtrées de toile bise. A l'aide d'un chapeau plat, mais ample des bords, en honneur parmi les cavaliers de 1810, il s'éventait les yeux quand il n'usait pas d'un lorgnon monocle cerclé et emmanché d'or, pendu à une moire. Ce chevalier de Vimy, sur l'insistance respectueuse du capitaine

Lyrisse, décrivait son ami Mirabeau. Député de la noblesse, lui-même, au Jeu de Paume, avait Juré.

Le moulin de Neuville termine une longue rue droite. Avant sa porte, en plein air, les planches retentissent sous les coups des charrons et des tonneliers qui, les manches relevées, travaillent, et n'elTraient guère la curiosité des poules. Là, une après-midi, l'oncle et le neveu rejoignirent la caisse jaune, les roues noires, le bidet blanc d'un tapecu conduit par un svelte monsieur à face menue sous des cheveux légers, très élégant avec son habit à revers et son pantalon de nankin serré dans des boites à cœur. M. Boredain, autrefois sergent aux vélites de la garde, avait en Russie, à l'ambulance de Borodino, pansé une écorchure de l'oncle Edme. Plus tard, lieutenant, il avait défendu le pont de Liepzig. Aussi ne manqua-t-il pas, en saluant le capitaine, de fredonner la chanson qui servait au ralliement des impérialistes :

Te souviens-tu de ces plaines glacées Où le Français, abordant en vainqueur.

Vit sur son front les neiges amassées Glacer son corps sans refroidir son cœur? Souvent alors, au milieu des alarmes, Nos pleurs coulaient, mais notre œil abattu Brillait encore quand on volait aux armes : Dis-moi, soldat, dis-moi, t'en souviens-tu?

Derrière l'auvent de sa boutique, l'emballeur répondit :

Te souviens-tu qu'un jour notre patrie Vivante encor, descendit au cercueil

Et, d'une fenêtre la jalousie ayant grincé, des voix gamines continuèrent :

Et que l'on vit dans Lutèce flétrie

Des étrangers marcher avec orgueil?...

— Plus loin^ une fille cessa de tordre le linge sur la cuvelle et jeta clairement ces notes :

Grave en ton cœur ce jour pour le maudire... Et quand Bellone enfin aura paru Qu'un chef jamais n'ait besoin de te dire : « Dis-moi, soldat, dis-moi., t'en souviens-tu? »

L'écho du son s'en alla dans les bruits de la rue, s'enfuit par les venelles. Le battoir des laveuses répéta les derniers rythmes sur le linge qu'il frappait au fond d'une cour. Alors un pas étranger ayant annoncé son approche, tous les tumultes du travail renaquirent. La chanson expirait.

— Oh ! c'est bon, de ce côté ! fit M. Boredain, en arrêtant tout à fait son cheval blanc.

Il vendait aux marchands tailleurs des campagnes, et même à ceux d'Amiens, de Cambrai, de Valenciennes, le drap qu'il colportait dans le coffre de sa voiture. Hors du village, il accompagna longtemps le capitaine, le bidet trottant dur, aussi vite que les deux cavaliers. Soudain les sabots des bêtes écrasèrent les escarbilles et le mâchefer d'un chemin. Bâtisses de briques noirâtres, montagnes de charbons, potences à grosses lanternes, grouillement de travailleurs autour du puits, cortège de charriots traînés sur des rails par le pas des attelages boulonnais, telle apparut la Fosse Gavrois, entre deux replis de la plaine. C'était le trésor de sombres richesses que signalaient jusqu'au loin les mâts des chalands, leurs flammes bleues. Au fil de la Scarpe, ils emportaient le combustible des familles pauvres que l'hiver accroupit auprès du poêle, celui des manufactures où, sans fin, la matière bout dans les monstrueux creusets de fonte, celui des forges où le minerai de feu coule et se fige avant d'être battu par cent marteaux sur les enclumes. Ainsi les méandres de la rivière cha-

-^GO L'ENFANT DAUSTERLITZ

riaient la fortune de la tante Caroline, par toute la région, entre la double haie des saules, ombre des rives. Cela s'en allait dans l'horizon même des Hollandes. Edme Lyrisse supputa la richesse de Caroline, pour son ami dont les lèvres pincées souriaient toujours. Celui-ci répondait, approuvait, niait, interrogeait, sans paroles, par les mines expressives de sa figure maigre et glabre. Le capitaine savait toutes les phases de cette conquête pacifique et comment la jeune épouse de feu Cavrois avait, au début du siècle, soumissionné les fournitures de farine pour l'armée du Rhin, en acceptant, à titre provisoire, les traites douteuses des banquiers de l'État, et celles des Négociants réunis. Après Marengo Hohenlinden, le Trésor l'avait payée avec l'argent de l'Autriche. Après Austerlitz, l'or du même État vint rénumérer la confiance de Caroline. Cette confiance diminua lors des événements d'Espagne, disparut au moment du mariage avec Marie-Louise, feu Cavrois ayant prédit l'hostilité du monde jacobin contre Napoléon, et le profit qu'en tireraient les royalistes avec leurs amis d'Angleterre. Alors les charbonnages attirèrent l'attention de la prudente personne : le blocus continental finissait par contraindre les gens de France à produire ce que l'industrie britannique leur envoyait auparavant. Fabriques, hauts fourneaux, forges, brasseries, raffineries de mélasses s'étaient élevés en tous lieux et absorbaient du combustible. Plus tard, avant Liepzig, Caroline acheta partout, en Artois et en Lorraine, du blé à huit francs, et attendit, ses greniers pleins, de septembre 1813 à mai 1814, l'invasion qu'il faudrait nourrir. Elle vendit le blé seize francs dès le mois de juin aux intendants de la Sainte-Alliance. C'avait été sa grande affaire, l'apogée de son génie. La Compagnie Héricouit put achever d'établir sa banque; elle prêta, par son intermédiaire, un million en écus aux majordomes du comte d'Artois, pendant les Cent-Jours. Waterloo

L'ENFANT DAUSTERLITZ 261

passé, le roi rendit la somme avec les épingles, onze cent mille francs, qu'il emprunta, redoutant l'influence dune famille bonapartiste, alliée au colonel Augustin Héricourt. Confident du duc de Raguse, protégé du maréchal de Soult, duc de Dalmalie, du maréchal prince de la Moskowa et du prince d'Eckmuhl, le colonel oscillait entre la dévotion à l'Empereur et le respect du trône. En fin de compte, il accepta de présenter le drapeau blanc à la Légion départementale.

— Pour cent mille francs ! Ilein ? c'est admirable ! — cria le major, s'adressant à Thorizon. — Et il fallait voir ce jeanfoutre ! Les grenadiers de l'Autre ne voulaient plus saluer leur colonel qui venait de vendre son honneur militaire. Tu crois peut-être que ea le gênait? Ah bien, oui !

Le lieutenant de Leipzig les quitta seulement près du moulin d'Avrincourt, qui s'adosse à la fabrique de chandelles. Au seuil des très petites maisons voisines, les femmes cousent les sacs à farine, en donnant le sein à des enfants joufflus. Elles sont habituées. Partout les chats ronronnent sur l'appui des fenêtres. A Vimy, quand •on revient sur Arras, on voit aussi des commères assises en rond près de la fontaine jaillie d'un masque de pierre. Les eaux battent furieusement la roue qui mugit sous le toit de planches, et, verte de mousse, ruisselle. Les femmes bavardent tout de même. Elles s'entendent •et manient les vingt bobines de leurs carreaux à dentelles. L'aubergiste Caldeneuf est un ancien carabinier du général Lyrisse. Son cheval de trompette, blanc, est peint sur l'enseigne. Là, dans la salle ombreuse, sur les bancs de bois, les coudes à table, conversent toujours pendant les midis torrides de la canicule, des militaires en habit civil, des paysans qui ont servi les aigles impériales, quelques vieux jacobins encore culottés à l'ancienne mode. A cette heure, les gendarmes boivent dans la fraîcheur des fermes ; les mouchards sommeillent

dans les salles des mairies. Il suffit que le vétéran de Napoléon, tcnancierdu tourne-bride, aille fumer sa pipe sur le banc extérieur, surveille la trace éblouissante du chemin et les feuillages poussiéreux des haies... Car il faut toujours se méfier du rustre qui entre pesamment, retire son bonnet de coton roux, secoue les miettes prises dans les petits boutons de porcelaine historiant les coutures de sa blouse, et demande, d'un ton bourru, le « vin à quatre sous ». Muet, indolent, il écoute : le curé apprendra sous quelle enseigne les brigands de la Loire se réunissent pour méfaire contre le gouvernement de la sainte Congrégation.

Aux ruses des conspirateurs le jeune homme se complaisait, comme à des scènes de théâtre, sans penser que les rôles pussent devenir un jour plus actifs. La tante Cavrois haussait les épaules au récit de toutes ces manigances, et n'y croyait point, encore qu'il ne lui eût pas déplu de voir les Bourbons en un mauvais cas. Elle se plaignit de l'arrogance des fonctionnaires royalistes qui la faisaient attendre dans les antichambres de la trésorerie, la toisaient, feignaient de ne point la reconnaître. Les intendants de l'Empire la tenaient en meilleure estime. Elle se lamentait d'être remise en l'état de roture par tous ces fils d'émigrés qui, d'ailleurs, « ne comprenaient rien à rien ». Elle frottait ses grasses mains blanches, avec son geste de les savonnerindéfiniment ; et, ainsi, concluait ses plaintes. Rassuré par cette indifférence, son neveu ne se lassait pas de suivre le demi-solde qui, pour le garantir contre les sentiments de Corinne, lui dévoilait les mille et une frasques de la dame, de sa fille, puis le conduisait à d'autres amours.

L'adolescent ne rechercha point d'autres compagnons. Peu de sympathie l'attachait à Dieudonné Cavrois, inerte liseur de Plutarque et de la biographie Mi-

chaud. Certains jours, le gros garçon s'amusait, trop patient, à construire de petits mécanismes de bois, qui marchaient au moyen de l'eau. Il jouait à l'inventeur. Souvent il chevauchait, observateur réfléchi, les deux roues unies de sa draisienne, et mesurait, des heures, l'effort moteur de ses pieds repoussant le sol, aux deux côtés de la machine. Ou bien il redisait sans fatigue ce qu'il avait appris des premiers bateaux à vapeur en usage sur la Seine. Il souhaitait un voyage à Paris pour voir, au passage des Panoramas, luire l'étonnant miracle du gaz d'éclairage. Omer s'intéressait mal à ces choses. Il tombait de la draisienne. La roue antérieure tournait d'elle-même sans qu'il la pût guider; et cette monture pour péquins, comme disait l'oncle, lui semblait ridicule, digne du goinfre. Sur le cheval, par contre, le fils du colanel se tenait presque solidement. Et vers quels plaisirs conduisait la bête !

Avocat de l'adolescent timide, le capitaine poursuivait les jupons des fraîches filles surprises aux champs ou dans les villages déserts à l'époque de la moisson. Il vantait son neveu aux rires naïfs des Manons, des Adélaïdes et des Zélies. Omer n'avait plus qu'à glisser de cheval, attacher la bride, saisir la grosse taille souple, écraser de ses lèvres le cri nerveux, flairer l'odeur de farine parmi la chevelure, avant d'éprouver, à l'ombre de la meule, la complaisance d'une nymphe rustique que l'air chaud enivre.

— L'amour, disait le soldat, ne vaut que pris au hasard. Autrement, il rend les hommes ridicules et faibles. Crois-moi, petit.

Afin de lui obéir là-dessus, Omer refoula toute l'admiration qu'il ressentait pour l'éloquence tragique et les chants de Corinne. A la sixième visite, le capitaine l'enferma dans la chambre avec la fille, et s'en fut avec la mère. Herminie enseigna tout de suite une si forte mécanique amoureuse qu'Orner n'eut point le temps

264 L'ENFANT DAUSTEKLITZ

d'écouter souffrir son être tandis qu'il entendait Phèdre se débattre aux bras du dragon. La vicieuse fillette lui nouait douloureusement les nerfs dans le corps, parut-il, tant elle suscita les paroxysmes de la volupté, tant elle le secoua de terrible façon, sur les trois paillasses encloses de vieux lampas jaune. Maigre comme un garçon, mais musculeuse aux jambes; et la bouche semblait une pieuvre à mille ventouses qui pompaient l'essentiel de l'être. Les mains étaient deux courtisanes raffinées.

Après cette expérience Orner perdit le goût de chérir Corinne autrement qu'avec les sens. L'oncle et le neveu continuèrent de fréquenter chez elle. Ils y retrouvaient, au reste, les amis de leurs promenades.

Dans la maison aux contrevents verts se rassemblaient, le lundi, quelques amateurs de chansons, de poésies et de bons vins, qui, tour à tour, selon la mode d'alors, entonnaient l'hymne àBacchus, le couplet politique et l'ode grivoise. Ensuite ils devisaient à l'aise devant les bouteilles de l'excellente cave, héritage libéralement entretenu par les louis, les napoléons, voire même les écus des visiteurs, membres de « la Goguette », l'adjudant Lepault, M. Boredain, Publius-Scipion Deconinck. Brasseur de son état nouveau, M. Saturnin, avait eu le sourcil coupé par le sabre d'un kaiserlick chargeant sa compagnie de grenadiers en reconnaissance, quelques jours après Friedland; il était grand, gros, avec un visage rubicond et camard qui dominait, sous les cheveux en queue, les autres têtes et son propre corps, vêtu d'une redingote marron^ d'un ample pantalon court en calicot.

Ces personnages usaient de déférence à l'égard du chevalier de Vimy, de ses cheveux roulés et poudrés. Ils témoignaient de la meilleure condescendance à l'égard du voltigeur-savetier Jérôme, à trogne bleuie,

du cuirassier-charretier Tliéodore, géant gouailleur à tête de bouc, du canonnier-serrurier Delorme, boiteux depuis Ligny, du sapeur-épicier Bodinot, qui avait perdu deux doigts sous Dantzig, du carabinier-aubergiste Galdeneuf, obèse et poussif.

Ces mêmes personnages marquaient une affectueuse reconnaissance envers M. Gorbehem, dont l'estomac semblait plein de toute la bière que fabriquaient ses cinq brasseries, et envers M. Mercœur, ancien capitaine de dragons qui, par des butins habilement choisis et de nombreuses parts de prise, avait obtenu quelque richesse maintenant visible dans le lustre de ses bottes à glands, de son habit de cheval à boutonnières nombreuses, de son col en satin, et de ses moustaches lissées à la pommade hongroise.

Donc ces messieurs fréquentaient, tous les lundis, le long mais étroit jardin de Corinne. Ils s'installaient sous les tonnelles, par groupes de sympathies. Lajeune Herminie préparait et versait les breuvages.

Le major Saturnin, l'adjudant Lepault et le carabinier Caldeneuf excellaient à dire les chansons. Puis le capitaine Lyrisse assemblait devers lui les buveurs et lisait tout haut les messages écrits de la main du bisaïeul , au château de Lorraine. Le lieutenant Boredain parlait ensuite. Clignant de l'œil, il commençait d'habitude son rapport par ces mots :

— Je voyage depuis cinq jours, messieurs, pour le compte du Bazar Français. Il y a du bon {Fredonnant.) La pratique mord... au drapeau tricolore.

Relégué avec Corinne dans une chambre basse, Omer entendait mal. L'amie occupait trop copieusement les jeunes démences de ses instincts qui se faisaient, à ces heures-là, plus raffinées par l'obligation du silence, sous le mystère des stores et des jalousies closes. Aux haltes de Tamour, le bruit des voix, cependant assourdies à dessein, arrivait par bribes entre les bourdonne-

26G L'ENFANT D'ACSTERLITZ

ments des mouches et des guêpes agacées de ne pas découvrir les issues de la pièce.

Conrusémeiit, le collégien soupçonnait l'existence réelle, à Paris, d'un bazar qu'administraient deux colonels en demi-solde, employant pour commis d'anciens soldats bonapartistes ou jacobins. De plus, il reconnut le nom d'un vieux sous-officier de son père, Pied-de- Jacintlie. Possédant, rue Cadet, une boutique d'imprimeur, celui-ci fabriquait les prospectus, les affiches du bazar, et des brochures. Elles étaient colportées en Picardie et en Flandre par le lieutenant Boredain ; il les plaçait entre les pièces de drap, dans le tapecu à bidet blanc, les distribuait secrètement aux chasseurs à cheval d'Amiens, aux fantassins de Cambrai, prêts à soutenir une insurrection, en faveur du drapeau tricolore, comme étaient prêts les vétérans de Vitry, les troupes de Belfort, Grenoble, Lyon, Nantes, l'artillerie de Rennes, trois légions de Paris, des étudiants armés, les gardes nationaux et le bataillon de la garde royale caserne au fort de Yincennes, où s'installerait le gouvernement de M. de Lafayette.

D'abord ces espoirs semblèrent chimériques à l'enfant. On les développait avec chaleur devant les verres remplis et les bouteilles vides. Puis les contradictions se croisaient; les voix luttaient pour vaincre le brouhaha, les questions n'attendaient pas les réponses. M. Publius-Scipion Deconinck déclamait entre ses oreilles de chien envolées par-dessus le haut collet de son habit, et il brandissait son chapeau à la Robinson; l'adjudant Lepault crachait sous sa moustache en brosse, en démenant ses os dans la polonaise à brandebourgs; il exigeait : « Des états de situation! Des chiffres!... Un peu d'ordre, s'il vous plaît! » Tandis que, sans lâcher son verre de rogomme, le grenadierbrasseur Saturnin souhaitait : « Des hommes? Avezvous des hommes? Trouvez-moi des hommes! » et mar-

chait à grands pas dans les plis de l'immense pantalon claquant autour de ses mollets colossaux.

Derrière les lames des jalousies, Corinne excitait Orner aux moqueries. Rien n'eût paru plus drôle que ces messieurs grisonnants, étiques ou ventrus, qui parlaient à la fois, assiégeaient un orateur dans sa tonnelle, mêlaient les fureurs de leurs gestes près du cadran solaire, horizontal sur son poteau qui servait de centre aux évolutions. Cependant le voltigeur-savetier ramonait sa trogne d'un index actif, le carabinier-charretier tiraillait sa barbiche, le canonnier-serrurier abritait sa claudication derrière un arbuste très fourni de groseilles blanches^ dont il égrenait sournoisement les grappes.

— Mais le lendemain, messieurs, le lendemain? Il y a toujours la question du lendemain! — sifflait la voix aigrelette du chevalier de Vimy.

Elle imposait silence aux plus turbulents, qui se rapprochaient, les yeux ronds et le souffle court.

— Nous proclamerons le roi de Rome, Napoléon II... Ce nom ralliera tout le monde! — déclarait M. Mercœur avec autorité.

— Sauf M. de Lafayette et moi! rispostait vite M. Publius Deconink, en posant la main contre son cœur et en s'indinant.

— Et M. de Lafayette n'est pas de ceux qu'on néglige, que je sache! — appuyait le chevalier de Vimy, en portant à l'un, puis à l'autre œil, son monocle.

Après quoi, il glissait un pas de contredanse, la pointe en dehors, et dévisageait inpertinemment chacun.

— Puisque vous demandez une aide à l'armée, n'estil pas nécessaire d'adopter tout d'abord le nom qu'elle aime et qui lui rappelle sa gloire? — interrogeait gracieusement M. Boredain, comme s'il eût vanté devant une jolie marchande la souplesse d'une étoffe à deux fins.

— Ça!... — grommelait le* gros Corbehem du fond de la tonnelle où il demeurait échoué, — je ne puis, comme président des Amis de la Presse, accepter, au nom des libéraux, le projet d'une tyrannie pareille à l'autre, ou bien à celle d'à présent... (ja, je le déclare...

Et ses lourdes mains gélatineuses tremblaient sur le guéridon de bois rustique.

— Ah! — soulignait narquoisement de la voix et du geste le chevalier de Vimy.

Il enfonçait d'une tape cavalière son chapeau plat à bords amples sur les rouleaux poudrés de sa noble chevelure.

— Autrement dit, — concluait le grand Saturnin, — pas d'argent pour le roi de Rome!

— Le mien, toutefois! — offrait M. Mercœur, en faisant sauter une bourse de soie rouge dans son gant de daim.

— Messieurs, — déclarait le capitaine Lyrisse, — le lendemain, nous réglerons cela. Pour l'instant, il n'est question que du drapeau tricolore..., et il n'est pas ici d'opposant au drapeau de la République?

— Il n'en est pas, monsieur! — accordait poliment le chevalier de Vimy, en une preste courbette.

Mais la discussion recommençait bientôt, sur d'autres points, bruyante, fertile en postures grotesques, pour la joie d'Omer et de sa compagne, heureux d'être, à l'insu d'une telle compagnie, des spectateurs et des moqueurs.

Debout, sur les pointes, M. de Vimy élevait la couperose de sa figure radieuse, illuminée par les feux de ses regards. Il saluait le ciel avec son chapeau plat, en parlant de la Révolution, et ses jambes de danseur piétinaient le sol par mille petits bonds énergiques. Autour de lui, les anciens soldats écoutaient sa parole quand elle évoquait les travaux des Encyclopédistes et des Illuminés, des Jacobins et des Conventionnels. Les

yeux béants, silencieux, ils demeuraient ahuris d'avoir été les bras qui avaient servi la grandeur d'une si puissante et séculaire idée.

Orner reconnaissait la parole du bisaïeul dans celles du chevalier qui se plut maintes fois à redire la fraternité de Babel, la loi d'Egypte, les initiations de Moïse, la légende d'Hiram, la mission d'Israël, de la Grèce et de Rome, les croyances des légionnaires dévots à Mithra,. et des druides écossais, les prédications esséniennes de saint Jean-Baptiste et de Jésus, le rôle universel de l'Église, l'union de l'Qrient et de l'Occident consommée par la chevalerie du Temple, dont les disciples, revenus d'Ecosse avec Jacques Stuart, avaient instruit ces Jacobins, son bisaïeul le Grand Inquisiteur du château de Lorraine, ce Publius-Scipion Deconink, frémissant, les poings serrés, au souvenir de ses forces. Le chevalier de Yimy cessait de paraître humain pour se transfigurer dans la soudaine magnificence de sa voix prophétique, comme si les siècles parlaient avec lui quand il révélait à ces vétérans de quels antiques rêves ils avaient été les hérauts victorieux.

Oh! tout un monde éblouissant jaillissait devant l'esprit d'Omer. Mille vies obscures, semées jadis et mal germées dans les profondeurs du cerveau, s'épanouissaient en une seule gerbe, à la lumière d'un brusque été fécondateur.

Dans le jardin long, tout étroit, garni de groseilliers poudreux, et de tonnelles en treillis vert mal dissimulées par le feuilles de la vigne vierge et du lierre, ce n'étaient plus de ridicules ganaches qui péroraient autour du cadran solaire et de son poteau, mais, sans doute, les vigueurs entières des races, telles qu'elles peinaient depuis l'Éden.

Qu'importaient les allures de leurs enthousiasmes, et que l'adjudant fût un échalas ébranlé dans une polonaise flétrie, que le visage rubicond, camard, du gre-

nadier Saturnin enflât démesurément pour crier sa foi par-dessus les têtes en bonnets de coton, les têtes obéissantes du court savetier Jérôme, du serrurier boiteux Delorme, de l'épicier Bodinot gesticulant avec sa main couturée, calleuse, avec les moignons des deux doigts emportés par la bombe sous Danlzig! Qu'importait le silence grave du lourd Corbehem, étayant sa masse par deux jambes écartées, en guêtres bleues? Qu'importait la casquette ridicule du carabinier Caldeneuf, et son sarrau de toile grise, à rangées de boutons blancs, puisqu'il entonnait, malgré son organe poussif, la chanson inédile des soldats impérialistes, maintenant que le chevalier de Vimy se taisait, et s'éventait les yeux à l'aide du chapeau plat, ample des ailes?...

— Bel Hippolyte !

Corinne, réveillée au bruit du chant, appelait de l'alcôve. Orner se retourna vers les délices de ses fougues amoureuses; mais il ne vit plus qu'un corps mou, une face bestiale et blême, la filasse de la chevelure collée par la sueur, une croupe animale dans l'organdi froissé de la robe, un genou râpeux par-dessus le bas rabattu sur la jarretière, une main poisseuse et pendante, la gorge trop mûre... Quelle magie avait tout à coup changé la reine de tragédie en cette maritorne pesante?

Il lui jeta les mots d'une excuse, ouvrit la porte, s'enfuit jusqu'à la route, par l'allée de tilleuls. Au bord d'un champ d'avoine, il se laissa tomber, s'étendit, les regards au ciel, et solitaire. Assiégé de souvenirs et d'espoirs, Omer Iléricourt admira l'homme qui s'accroissait en lui, l'homme qui joindrait son etTort à ceux que son enfance avait appris. Il sentit avoir vécu, en ces quatorze années, toute l'histoire des nations acharnées à conquérir l'ère de bonheur. Allait-il, de lui-même et pour lui-même, se mettre à l'œuvre de l'avenir, reprendre la tâche de son père mort à la peine?

L'E>FA>'T DAUSTERLITZ 271

Il le pensa : une ivresse religieuse emplit son cœur palpitant. Le ciel pur lui semblait frère.

Une brise lente balançait les grains oblongs pendus en haut des tiges. De leurs vols brisés les hirondelles rayèrent l'azur en tous sens. Aux branches d'un arbre, deux oiseaux essayaient des trilles; et, de tous les sillons, dans la plaine, les cigales invisibles, aussi nombreuses que les peuples successifs des histoires, acclamaient l'heure éclatante.

Alors une voix de la Goguette lui parvint qui chantait :

Te souviens-tu de ces jours trop rapides,

Où le Français acquit tant de renom ?

Te souviens-tu que sur les Pyramides

Chacun de nous osa graver son nom ?

Malgré les vents, malgré la terre et l'onde,

On vit flotter, après Tavoir vaincu,

Notre étendard sur le berceau du monde ;

Dis-moi, soldat, dis-moi, t'en souviens- tu ?

Et la mâle sincérité de l'hymne monta, dans l'air, comme la gloire d'une aube.

Ainsi toute la terre continua de chanter pour Orner. Chaque jour, descouplets nouveaux sortaient du buisson, s'évadaient par les fenêtres des chaumières, signalaient de loin les lignes des moisonneurs. Dans les cœurs des vétérans, la patrie républicaine se réveillait à la splendeur du soleil estival. Partout l'appelait Tàme du père tué par la foudre des tyrans.

Au nom de ce souvenir, un matin, dans le salon des Moulins Héricourt, Omer fut complimenté par le major Gresloup, large d'épaules, en habit brun que gonflait la courbe de l'estomac. Sa figure rasée, blême, entourée de mèches folles et rares sous le chapeau de castor gris, se crispait sévèrement vers les sourcils. L'oncle Edme cria :

— Il y a belle lurette que le major te connaît, conscrit! Tu ne te rappelles pas qu'il est venu te faire visite dans ta jésuitière, aux Cent Jours, avec moi, quand nous marchions sur Ligny?.,. Les je'suites l'ont aussi, pour la peine, mis à la demi-solde. Mais on va leur tailler des croupières !

La bouche très charnue du voyageur promit pour le surlendemain, à la même heure qu'indiquait présentement sa lourde montre, le triomphe des braves. Il arrivait de Paris « au grand trot ». Tout y était prêt.

— Le capitaine Nantil s'introduira dans le fort de Vincennes et soulèvera la garnison. Le commandant Berard occupera la place de la Bastille et, avec les étudiants, il remuera la terre des jardins Beaumarchais pour y dresser vivement une redoute; il commandera de son feu la ligne des boulevards ; il interdira aux troupes royales l'accès des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau pendant que le peuple s'y armera.

Il voulut qu'on se mît en selle de bonne heure, que l'on courût à la Goguette hâter les préparatifs : les émeutes de la province devaient coïncider avec l'insurrection de la capitale.

Edme Lyrisse assura que les vétérans de lacanipagne se rassembleraient, iraient à la rencontre des régiments d'Amiens et de Cambrai, en plantant le drapeau tricolore sur les mairies. Le chevalier de Vimy s'installerait à la préfecture d'Arras, conduit par une chevauchée de quatre-vingts officiers à demi-solde. Le capitaine indiqua par quels chemins et par quelles rues passerait la cohorte.

— Ce sera toujours moins difficile que d'entrer à Liibeck ! Tu te souviens!... Quelle fumée! Et ce mort qui nous tomba sur le casque, du toit d'une maison ! Quel bœuf suédois ! Il pèse encore sur mes épaules... Ai-je saigné du nez ensuite! Ah! la la!... Et on n'y voyait goutte. Ce n'était pas faute de tisons. Il pleuvait

des poutres en feu... Et les balles qui crevaient les chevaux !...

Devisant avec animation, ils pressaient la vitesse de leurs montures. Orner Héricourt tremblait tour à tour d'orgueil et de peur.

« Demain, demain, pensait-il je serai parmi ceux qui sauveront la France, la Fraternité, l'Empereur! Mais peut-être aussi les gendarmes me tueront-ils?... Non. Personne ne résistera. Qui résisterait à de tels héros?... Si le bisaïeul me savait avec eux, comme il me féliciterait! Je saurai lui écrire tout... Mon père serait content... Sans doute me regarde-t-il du fond du tombeau... et son caractère revit en moi. Oh ! je promulguerai la Loi, plus tard, à tout un peuple avide de justice! Quand j'entrerai dans Arras , demain, je crierai: « Vive la Charte!... Vive la Loi !... Vive l'Égalité !... )> Les censitaires me nommeront député. Je ferai la Révolution, comme Mirabeau. Ensuite on m'offrira peut-être l'empire, si je restitue aux hommes la fraternité de Babel... Gela vaudra bien la mitre et la tiare! ))

Et il transposa dans la politique ses rêves de papauté, non moins ivre de triomphes futurs et d'acclamations prévues.

Pesant sur les étriers, il sautait en cadence avec le trot de sa bète dont le poil exhala une odeur plus forte, car un orage allait poindre. Le ciel fut envahi de nuages violàtres, ourlés de soufre et d'or. Des ombres s'abaissèrent. Le pays devint brusquement pareil à ces gravures où l'on voit un pauvre moissonneur que ruinera la grêle destructrice des récoltes. Il met la main à ses yeux pour apercevoir jusqu'à l'horizon l'envergure du fléau; il ne se peut soutenir ; ses genoux fléchissent ; sa main oublie la faucille qui tout à l'heure abattait le froment, au son d'un couplet joyeux; ses nobles traits s'altèrent; il s'est déjà laissé choir à demi contre la gerbe coupée, et le plus atroce désespoir se peint sur

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toute sa personne. Au fond du tableau, on reconnaît la chaumière qui va paraître blafarde comme un fantôme. tin pommier, à droite, est courbé par les autans furieux. Quelques épis éloignés brillent encore là-bas. Déjà la nuit funèbre a tout enveloppé de ses voiles. Le moissonneur s'essouflle ; il élargit l'ouverture de sa large chemise fendue au col, relevée sur les bras musculeux comme ceux de l'athlète antique. Son visage, qu'abrite un chapeau "de paille, respire à la fois l'énergie et la douleur la plus vive. Toute l'image est noire et grise, sauf à la chemise blanche de l'homme, aux pupilles de ses yeux et à la façade de la chaumière. Au-dessous, ce titre, VOrage, apparaît en beaux caractères larges que de frêles hachures teintent obliquement.

Combien de fois Orner, ému par le chagrin de ce pauvre homme, s'était arrêté devant la boutique du libraire, sous les arcades de la Petit Place, aux piliers trapus! Et voilà que l'image se faisait réelle. Cela le surprit. Un décor digne d'être gravé, pour l'admiration de l'avenir, se formait à propos quand il embrassait de si grands desseins. Le paysage s'accordait avec les tempêtes de son âme qu'il prévit forte en dépit des appréhensions.

La nature épousait, semblait-il, son courage. De ce hasard, naquit une belle idée de lui-même et de ses destins. Il s'exalta pendant une demi-lieue. Après que les premières gouttes se furent figées dans la poussière, on s'arrêta pour déplier les pèlerines , au pied d'un calvaire. L'écume bordait les rênes des chevaux, et la mousse filait des mors. Ils piétinaient, impatients. Les mouches s'acharnèrent à leurs croupes. Le major Gresloup arracha une poignée d'herbes et bouchonna son rouan, qui prêta les flancs à l'opération, satisfait. Omer imita le vaillant officier. Comme il se relevait en claquant l'encolure de sa jument, le tapecu jaune du lieutenant-drapier parut sur la route royale'qu'ils venaient

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de laisser pour le chemin creux. Il le dit, notant que M. Boredain ne dirigeait pas lui-même le bidet blanc : c'était un inconnu en redingote brune, assis à droite. Un autre, en redingote olive, était assis à gauche. Aussitôt le collégien aperçut les bonnets à poil et les buffleteries jaunes des gendarmes et leurs montures au pas. Ils étaient cinq derrière la voiture. La pluie s'épancha soudain en averse, écrasant le sable.

Deux jurons roulèrent dans les mâchoires du capitaine et du major : évidemment, les gendarmes, les mouchards sortaient de chez Corinne. La Goguette presque entière devait être arrêtée, le complot du Bazar découvert.

Et ils regardaient, furieux, le cortège pitoyable autour du tapecu cahotant sur les ornières, parmi les jets métalliques de l'averse ; les cinq silhouettes identiques des gendarmes inclinaient la tête sous les taloches de l'eau bruyante.

— 11 ne s'agit pas de donner dans la souricière? — conseilla le major. — J'ai des paperasses trop précieuses pour les offrir au procureur... Apparemment, tout est fichu. Les gendarmes iront aux moulins de Sainte-Catherine.

— 11 n'y faut pas rentrer! commanda l'oncle Edme. Il faut même déguerpir; et au galop... Petit, retourne à la maison ; dis à la tante pourquoi nous partons en voyage... Au revoir!... Embrasse-moi, mon garçon... N'oublie pas ce que tu dois à la mémoire de ton père, hein?... Entendu ?...

Tous deux enfourchèrent leurs selles comme si le malheur n'étonnait pas surabondamment leurs vies accoutumées aux hasards de la guerre. Ils se murmuraient des choses brèves en rassemblant les rênes. Les deux chevaux dansaient, faisaient rejaillir la poussière et la boue. Entre les pèlerines ruisselantes et les chapeaux noircis, la face aquiline de l'oncle Edme se dur-

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cissait, serrait les dents; celle du major, plus blême un peu, plus flasque, tombait autour de la gros«?e bonche pâhe, et ses yeux ardents roulaient au fond de pus sévères.

— En route !... Au revoir!...

Ils piquèrent des deux. L'essor des bêtes les emporta par les eteules. Vite ils diminuèrent, s'éloignèrent ombres impersonnelles dans le tissu tumultueux de 1 averse ; ombres qui s'efl*acèrent...

YIII

Seul, l'enfant eut peur. Que dirait-il aux gendarmes, s'il les rencontrait? L'échiné svelte du lieutenant Boredain, l'échiné menue, toute étroite dans la redingote à collet gris, sous la nuque aux cheveux légers, il l'imagina, très loin, flanquée par les deux dos en redingotes olive et brune, deu'X dos robustes sous des chapeaux Morillo à bords courbes ; et le tapecu cahotant, derrière le bidet las ; et les cinq silhouettes identiques des gendarmes... Cette escorte emportait captif tout le destin apparu dans son rêve ; tout son destin chétif comme la svelte échine du lieutenant... Il se contempla en prison, sur la paille, à côté de Boredain, du chevalier deVimy et de Publius-Scipion Deconinck. Il se contempla loyal et stoïque devant le juge : il ne dénoncerait rien, il attesterait la mémoire de son père mort pour la patrie et la Révolution.

Remonté à cheval, il dut insinuer les deux doigts de la main gauche entre l'arçon et le garrot, pour s'affermir : prudemment il voulait, par les sentes détournées qui allongent le trajet, rentrer cependant de bonne heure aux Moulins Héricourt. Ce subterfuge ordinaire de piteux cavaliers lui était obligatoire, s'il prétendait aune vive allure. Gela le lit réfléchir, tandis qu'il filait entre les buissons vernis par l'eau du ciel. Donc, il n'était pas une force. Ses jambes ignoraient la puissance de l'étreinte qui vous maintient en selle. Il était

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un faible, un faible garçon, bousculé par sa jument, fustigé par l'orage, ébloui par les éclairs grillant la pluie, étourdi par le retentissement du tonnerre. Que pourrait-il contre l'omnipotence du tyran qui venait d'abolir tout un espoir magnifique au moyen de mouchards et de gendarmes?

« Mais je suis un roseau pensant ! » se cria-t-il, au souvenir de Pascal. Et il se redressa, tout orgueilleux de lui.

(( Un roseau pensant... Un roseau pensant! » La métaphore classique lui révélait sa grandeur. Il pensait la liberté,, l'affranchissement de l'esprit républicain, la tâche du bisaïeul et du père. Et c'était sa magnificence inaccessible à la brutalité du Roi, de cet épais vieillard joufflu entre deux épaulettes d'or, qu'il avait vu passer sous la porte Saint-Denis^ devant les acclamations du peuple saluant la garde impériale.

Aux iMoulins Héricourt, quand Orner eut laissé le domestique prendre la bride et eut mis pied à terre, il se précipita dans le bureau de sa tante. Assise en une bergère de tapisserie à fleurs rapiécées, elle se frotta lentement les mains, flatta ses bagues d'or nu pendant qu'il avouait tout. Ses gros yeux ronds s'attristaient.

— Ils me feront mourir, tes conspirateurs !... Autrefois^ c'était ton père qui conspirait avec Moreau contre Napoléon ; aujourd'hui, c'est ton oncle Edme... et son ami Gresloup... Ah bien!... ah bien !... Sais-tu s'ils ont laissé des papiers ici ?

— Non, les choses importantes sont là-bas en Lorraine ; et mon oncle porte toujours sur lui les lettres qu'il reçoit...

— Il va falloir que je me débrouille avec le préfet, maintenant... Dieu me garde!... Gava me coûter gros.

En effet, un personnage ne tarda point à descendre d'une berline parvenue jusqu'au perron. Il avait une

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minceépéeà la hanche de son frac,, un bicorne à cocarde blanche, et une vieille figure édentée à menton fort. La tante le reçut dans le salon. D'abord, il s'excusa beaucoup de sa visite inattendue, s'informa des santés, plus soucieux, semblait-il, de celles-ci que de sa mission. Omer, sur l'ordre de Caroline, ne la quittait pas. Elle protesta que ses hôtes ne tarderaient plus, sans doute, que l'orage avait dû les retenir dans une auberge, qu'ils avaient renvoyé son neveu à mi-route, et qu'il arrivait à l'instant, tout trempé.

Le visiteur regarda le jeune garçon, malicieusement.

— A cet âge-là, — dit-il, — les enfants ne sont heureux qu'en pension. Ils usent assez mal des loisirs, pendant les vacances. Ils se créent de mauvaises relations. Ah ! les petites maisons à volets verts !... Allons, allons, ne rougissez pas, jeune homme... Je vous veux du bien... Là!... Je n'entends mécontenter personne ici.

Il s'assit dans un fauteuil, et croisa ses jambes maigres en bas de soie tendus.

— Eh bien, je te donne la permission d'aller lire dans la salle basse, Omer ! dit la tante.

Quand le collégien eut refermé la porte, il s'éloigna quelque peu, mais revint en étouffant son pas, et les écouta causer vivement.

— C'est cinquante électeurs que vous enlèveriez au parti du roi ! — glapit soudain Caroline. — Tenez, voilà leurs traites, en liasses, avec les exploits des huissiers... Dépendent-ils assez de moi?... Et Sa Majesté n'aimera guère qu'un scandale éclate chez la belle-sœur d'un pair de France, la veuve d'un chef de division aux Relations extérieures, la sœur d'un colonel attaché au duc de Raguse. Les nouvellistes diraient que l'esprit jacobin persuade les meilleurs soutiens du Trône et de l'Autel. D'ailleurs, nous sommes les prêteurs de S. A. le comte d'Artois... Et puis, personne n'est responsable

des complots organisés par les agents provocateurs de M. le chancelier Pasqiiier... Cinquante électeurs que vous perdriez, c'est-à-dire la majorité départementale passant aux libéraux, le chevalier de Vimy élu député, et votre destitution à la suite d'un pareil échec..., monsieur de Thauley!...

— A Dieu ne plaise, madame, que je veuille ennuyer les vôtres !... Je devais faire une perquisition; elle est faite... Je sais qu'un cheval à demi fourbu vient de rentrer à l'écurie, et que votre neveu suivait ces messieurs à la maison de la Goguette... Je coucherai cela sur mon rapport. Que le ministre du Roi y pèche ce qu'il veut ! Je m'en lave les mains, et vous donne le bonsoir.

Omer s'esquiva dans le corridor, pour n'être pas vu du visiteur qui sortait en ébauchant un dernier salut quelque peu sec. Au contraire, la tante Caroline fit une belle révérence à la française.

— Mon Dieu ! faut-il que je répare jusqu'à ma mort les bévues des autres?... Et toi, mauvais gredin, que je t'y reprenne à courir les routes en faisant le conspirateur!... Ça t'étonne que je t'aie tiré de là, hein?... Si on n'avait pas ses ruses... Miserere mihi, Domine!

Elle avait donc vaincu l'autorité du tyran, la grosse tante qui fleurait le poivre, le pain d'épice et le tabac à priser répandu entre les plis du spencer, qui traînait des savates en drap mou, qui répétait des ordres grognons aux dix servantes, vieilles et jeunes, les unes fourbissant à genoux, les autres juchées aux échelles pour brosser les murs de la grande maison toujours sale. Elle pouvait interdire son domicile au préfet du Roi!... Omer l'admira, mystérieuse et lourde, escortée de ses chiens nombreux, roquets, loulous, caniches, pour qui elle partageait du sucre préalablement rompu avec ses dents.

Elle détenait plus de puissance que les héros. Une

aigre menace proférée par elle dans le salon plein de housses à fleurs mauves avait suffi pour que le fonctionnaire royal battît en retraite, hargneux et amer, docile néanmoins.

— Tu iras samedi matin à Saint-Vaast te confesser, gobe-mouches ! Tu te feras donner l'absolution. 11 est inutile que les Pères de Saint-Acheul apprennent tout cela. Tu comprends? Tu demanderas au bedeau Fabbé Simon. Je suis sûre de lui, car il aimait l'Empereur, et il ne bavardera point. Et toi, frise-poulet, tâche de tenir ta langue... Mauvaise graine, va !

Elle devinait tout. Elle pensait à tout. Quels ennuis il attendait du récit à faire au jésuite, fût-ce à l'imbécile Père Vadenat lui-même ! Elle trouvait le moyen d'écarter le péril.

Il fallut avertir M'^"^ Gresloup.

— Oh ! fit celle-ci montrant sa denture dans la pâleur subite de son visage exactement ovale. Elle dut s'asseoir.

Orner emmena par la main la petite Elvire dans le vestibule où ils jouaient à l'ordinaire.

— Papa n'est pas rentré? demanda l'inquiétude de la fillette, qui pressentait un malheur.

— 11 vient de partir en voyage avec mon oncle.

— Pourquoi ? Il ne m'a pas dit à revoir ! Il n'est pas allé à la guerre ?

— Non, non; ils sont en voyage, pour des affaires de grandes personnes que les petits ne doivent pas savoir.

— Toi non plus, tu ne sais pas, dis?

— Comment saurais-je ?

Elle douta cependant et ne voulut pas rire quand son cousin enfourcha la draisienne, bien qu'il simulât de chevaucher sur un palefroi fougueux en poussant la machine à deux roues, bien que les pointes de ses pieds

fussent enfin devenues habiles à trouver leur appui alternatif sur le sol, et à manœuvrer la vitesse du « célérifère » dans la salle ronde. Non, Elvire demeura triste dans sa petite robe jaune que terminaient deux hauts volants de dentelle. Ses yeux anglais purement bleus, comme ceux de sa mère, se voilèrent de chagrin, et de cils bruns. Depuis les chevilles serrées dans la coulisse du pantafon, jusqu'aux guipures encadrant son cou potelé, la fillette sembla se roidir; elle regardait le collégien, puis ses petits doigts roses qu'elle emmêlait machinalement. La moue de sa lèvre se forma. Il vit qu'elle ne tarderait pas à pleurer; et, déposant la machine, il voulut la prendre aux coudes pour la convaincre de gaieté. En même temps les larmes sautèrent des cils, les sanglots delà bouche contractée; elle jeta ses bras aux épaules d'Omer, afin d'enfouir son chagrin dans une poitrine amie. 11 la respira toute, elle et son parfum de beurre frais, de petite très bien lavée, en linge propre et tiède encore du repassage. Soudain, il dut chasser, au contact de cette tendre chair, le désir des filles voluptueuses^, aussitôt épanoui dans son âme.

Il avait connu l'amour, un soir d'effusion, lorsqu'une servante avait simplement changé ses pinçons de gamine, en plaisirs d'amante. Puis le collégien avait bousculé d'autres servantes, des paysannes rieuses et gênées, Corinne et Herminie. De là naissait le trouble.

Étonné, efîrayé de soi, très doucement, il écarta la pleureuse et la mena par la main vers sa tante. Ce n'était pas qu'il ne fût certain de vaincre toute convoitise, ou même qu'il craignît devant Elvire une convoitise réelle ; mais ces deux bras autour de son cou, cette joue sous le baiser fraternel le gênaient, pour la première fois. Delphine et Denise l'embrassaient, cependant, l'année précédente, à Pâques encore, sans que rien le contrariât de leurs effusions chastes. Maintenant, pour avoir embrassé et culbuté les nymphes rustiques de l'été, il

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sentait une inconvenance à se laisser chérir par des enfants pures. 11 avait eu peur que la caresse naïve et confiante ne vint à l'émouvoir, ou que cette cousine de huit ans ne prît une habitude plus tard dangerereuse. Les cheveux soyeux de Tenfant ne différaient point assez de ceux où se flairent les odeurs qui enivrent d'amour.

La semaine suivante, dès qu'on sut le major et le capitaine en sûreté sur la côte anglaise, et, par les gazettes, les noms des demi-soldes compromis dans l'affaire du Bazar Français, sans que les leurs en fissent partie. Orner Héricourt médita plus sereinement à propos d'Elvire. Elle le recherchait pour ses jeux, fière de lui, grand et vigoureux, qui montait à cheval, dans la prairie close, car la tante ne permettait point de promenades solitaires, par appréhensions des chutes et des aventures. Afin de le rejoindre, au bout des vergers, la fillette courait à toutes forces. Elle l'appelait : « Cousin!... cousin !... » d'une voix grave et désolée, si elle ne l'apercevait point d'abord. Le reconnaissant, elle bondissait, les genoux en l'air, comme une petite génisse, l'atteignait, se jetait dans ses mains, rieuse et brèche-dents. Si franchement elle l'admirait pour ses prouesses de gymnaste, qu'il n'avait pas le courage de la fuir. De plus, il s'amusait de tenir la menotte en sa main fraternelle, de voir Tenfant marcher sage et soucieuse d'obéir, inquiète aussi de sa parole. Qu'il se mit à sourire, elle sautait, devenait un diablotin p/étulant et criard. Elle épouvantait les fauvettes du buisson Elle escaladait les monticules. Elle imitait le braiement de l'àne. Elle tirait la langue à la vieille chargée de fagots, fée méchante, certes, qui change les princes en hiboux. La broderie à dents de la collerette se froissait et tournait à rebours de la figure. Tandis qu'Omer la remettait en place, l'odeur fine des cheveux blonds lui rendait à nouveau trop de souvenirs. Alors, il prévoyait

Elvire grande fille et belle, avec la pureté de ces mêmes pupilles bleues dans un visage de clarté laiteuse. Il compterait vingt-quatre ans; elle, dix-huit. Peut-être s'épouseraient-ils au reste. Cette idée lui donna de Tattendrissement. Il trouva drôle de commencer sournoisement sa cour. « Elvire jolie ! )> se mit-il à la nommer. i( Bel Orner ! » répondait-elle, coquette un peu, dans l'instant où, comme chatouillée, elle serrait les coudes et ramenait ses petits poings croisés contre sa gorge, en se dandinant avec la malice d'une crainte obscure. Il loua les fossettes des coudes, celle du menton menu ; elle parut sensible à ces compliments, moins, toutefois, qu'à l'offre d'un petit poussin jaune, qui mangeait seul, et trottait en piaillant. Elvire se plut à lui retrousser les plumes sur la tête, Omer de répondre aux interjections du bec par des discours relatifs aux événements contemporains. Sans trop comprendre, la joie de la fillette s'extasiait.

Cette sincère admiration enchanta le collégien. Auprès d'elle, il n'était plus le garçon de qui les enthousiasmes sombraient dans la débâcle soudaine d'une conspiration militaire, de qui la piété ambitieuse était méconnue par le rigorisme de l'Église; il n'était plus le piteux cavalier que l'art équestre du capitaine blâmait, ni l'élève puni des Jésuites, ni le mauvais auxiliaire méprisé par les champions des jeux au collège, ni l'enfant d'une patrie humiliée par la défaite et conquise par la tyrannie, ni celui qu'avait frappé brutalement un cosaque, en 1814, ni l'orphelin d'un père tué sur une terre lointaine, d'une veuve pauvre et endolorie par le chagrin, ni le descendant d'un bisaïeul autoritaire, et impotent. Près d'Elvire, il était l'homme fort aux approbations précieuses.

Pour enfant qu'elle lui avait paru d'abord, elle l'étonnait de ses parades mondaines quand elle jouait à « la visite ». De façon parfaite, elle parodiâtes grâces excès-

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sives de la tante Malvina et la mine éplorée de la tante Aurélie. Sur Tune et sur l'autre, elle savait mille historiettes piquantes, celles mêmes entendues dans les salons, pendant qu'elle feignait de l'application à tourner les feuilles des albums. Elle ne restait petite fille que durant les jeux. Ensuite, c'était une manière de personne toute faite, experte en élégances, parlant nansouk, cachemire, velours plein, mousseline, levantine, percaline et organdi, n'ignorant pas les divisions de la terre en cinq parties, sachant môme l'appétit monstrueux du roi qui mangeait douze côtelettes à déjeuner.

Elle se consolait de partir pour le couvent d'Esquermes à la rentrée, avec Denise et Delphine, parce que c'était c( le bon genre » de recevoir l'éducation chez les Dominicaines, en compagnie de jeunes personnes « nées ». Ainsi donnait-elle le change sur son âge, par la malice de sa conversation.

Avant un dîner de famille qu'offrit la tante Caroline, à l'occasion d'une chasse, et oti par hasard assistait un parent, fort blanchi aux tempes, sec et silencieux, tout rasé, droit dans un frac d'uniforme, l'épée le long de ses mollets étiques, comme chaque invité avait offert le bras à une dame, Omer conduisait à table une toute jeune cousine des Cavrois, Elvire éclata tout à coup en sanglots. La bonne galloise l'emporta criante, trépignante, étranglée.

Gela le flatta beaucoup, bien qu'il approuvât la sévérité de M™'' Gresloup, indignée de l'incartade.

Les jours suivants, Elvire bouda. Il fallut qu'il lui apportât une boi'te de perles multicolores et les enfilât avec elle pour obtenir le pardon. Certainement, elle était jalouse; elle l'aimait donc, sans le savoir. Ce lui mit au cœur une joie vive, à demi causée par le comique de cette passion enfantine, à demi par l'orgueil d'être choisi. Et, décidément, elle était une bien drôle de fri-

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ponne, en longue chemise de nuit, quand la servante j^oursuivait avec la sébille et l'éponge afin de laver la le frais museau pour la prière du soir.

Ensemble ils explorèrent la vieille maison et ses placards oubliés, lorsque les pluies d'automne attristaient les heures, lorsque les nuages entouraient d'ombres violâtres et grises les couleurs plus éclatantes des prairies, des pommiers, des murs. Par les étranges les interminables corridors, les revenants descendus des cadres, où se cambrent, une mouche à la lèvre, des dames d'antan, et les marquis à perruques, eussent pu maintes fois apparaître. Là, le vent aboie comme le loup-garou. Omer. Elvire fuyaient ensemble l'Invisible dans les escaliers vermoulus, et bien qu'il niât, lui, l'effroi qui gelait ses os. Forts, d'être deux, au moins, à frissonner, les yeux grandis, ils affrontaient les habits pendus dans les angles obscurs des garde-robes, ainsi que des morts omis là, par mégarde. La rassurant, le collégien affermissait son courage équivoque.

Souvent il expliquait, au salon, le sens des gravures. Et, parce qu'Elvire questionnait, la tante Caroline et lyjrae Gresloup devinrent un auditoire approbatif. Nul ne savait aussi bien que lui les mythologies et l'histoire. Dieudonné l'avoua même. Et, toute une quinzaine de septembre, Omer cessa d'être le faible, car il put expliquer, en outre, après la lecture de \di Quotidienne et du /oit?*na^(iesi)é6a^s, quelles causes politiques obligeaient les monarques de la Sainte-Alliance à se réunir à Troppau pour combattre les carbonari deNaples, victorieux de leur roi. M""^ Gresloup et la tante Cavrois le louèrent de cette science.

De cette même gloire, il sut à la jeune Elvire une vive gratitude. L'amour le faisait enfin admirer. Ce que ni les camarades, ni les maîtres, ni l'indulgence de sa mère, ni la camaraderie de l'oncle Edme lui avaient valu, la chaste tendresse d'une petite fille l'offrait sou-

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dain. Dans le salon de la tante Caroline, il brilla devant les cousines Gresloup,, quelques dames voisines, le curé même, homme phraseur aimable, déférent, aux mains délicates et à la gourmandise experte. En vain Dieudonné prétentit retenir l'attention par ses connaissances relatives aux bateaux à vapeur et au gaz d'éclairage^ aux montgolfières, il intéressa moins. M"^^ Gresloup s'occupa d'Omer ; elle lui brossait la casquette à gland, tombée dans la poussière; elle remarquait une tache au large pantalon blanc, aux bas bleus, une éraflure au vernis des escarpins, et appelait sa propre servante galloise pour réparer le mal. Contant les initiations de Moïse, et la fraternité de Babel, et les exploits des Philadelphes, Omer étonnait les visiteuses. Caroline même le choya. Elle l'installa dans la belle chambre. Les fenêtres ouvraient sur les prairies. Il y avait un ruban de sonnette en moire avec une poignée de bronze ciselé une table à dessus de marbre blanc, une large gravure représentant Pyrame mort aux genoux de Thisbé qui se transperce. Un soir, la tante l'appela dans un coin et lui donna quatre napoléons d"or.

— Pour tes petites fredaines. Ne le dis à personne^ au moins... Chut!...

Et elle remplaça dans le secrétaire le sac de peau qui tintait: puis la grosse femme sen alla, rieuse et en rajustant les clefs du trousseau pendu à la ceinture.

Omer comprit l'importance morale de ce don. La tante Caroline l'adoptait.

— Quand tu ne penseras plus à la prêtrise, lui conseilla-t-elle, tu pourras t'apprêter à suivre les cour& de droit. Je te servirai ta pension d'étudiant à Paris. Et tu ne manqueras guère de causes à plaider ici Je te donnerai la clientèle de la banque et des moulins. Aussi bien ton oncle Praxi-Blassans sollicitera pour toi un siège de procureur royal, si tu te déplais au barreau. Dieudonné montre du goût pour l'état d'ingénieur. Il

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dirigera les moulins, les cliarboiiiiages et les forges. Mais il faut quelqu'un pour défendre tous nos intérêts... Quelle drôle didée de te faire prêtre Tu m'as l'air joliment éveillé de bonne heure, pour un futur évéque...

— Et puis, dit Elvire, quand on est prêtre, on ne peut pas se marier!

Et de rougir éperdument, car l'assistance riait.

— Alors, si je me fais avocat, nous nous marions ensemble ! proposa, demi-gai, demi-sérieux, Omer, ému.

— Oh î ça! fit-elle; puis les larmes lui jaillirent des cils, et elle se sauva en battant sa mère, qui rapprochait.

Dès cette heure-là, Omer avait pensé qu'à défaut des honneurs ecclésiastiques, du chapeau de cardinal, voire même de la tiare, il pourrait vivre sans mécomptes, époux d'Elvire, en plaidant pour les intérêts des moulins Iléricourt et de leurs annexes considérables. La fortune des Gresloup n'était point minime.

De retour au collège. Omer réfléchit durant le silence des études. Trop faible, il renonçait aux aventures glorieuses. Alors que préparer pour l'avenir ? 11 admit qu'il plaisait surtout aux femmes. Corinne, Herminie, les nymphes rustiques, Elvire l'appréciaient. De l'amour, il espéra les meilleures satisfactions, et résolut de s'appliquer à les conquérir.

Certains poèmes de Lamartine, copiés par Edouard de Praxi-Blassans dans le livre des Méditations, sur lequel pleurait sa mère, dit-il, avivèrent singulièrement la sensibilité des deux garçons. Omer lut en ce quatrain toute son àme :

D'ici je vois la vie, à travers un nuage, S'épanouir pour moi dans l'onibre du passé; L'amour seul est resté, comme une grande image Survit seule au réveil dans un songe elïacé.

Naguère officier aux gardes, maintenant diplomate

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âgé de trente ans, à qui le roi venait de faire envoyer, (îomme présent d'honneur, les classiques de l'édition Didot, le poète, pour les collégiens semblait l'honiine avant expérimenté l'existence totale, et dans les plus belles conditions d'àme, de talent, d'aventures mondaines ou militaires. Qu'il pensât la même chose qu'Orner, et qu'il estimât cette pensée digne d'être traduite en style divin, cela rendit l'adolescent fier de soi. Dès quatorze ans, il possédait la conception véritable du monde! L'amour seul console de tous les déboires mérités par les vaines ambitions, ecclésiastiques ou politiques.

Méditant au cours de longues heures, en étude, et en classe, il se voulut philosophe et poète. Ce rêve latin de la médiocrité dorée lui parut facile à réaliser dans le château de Lorraine, même si la fortune des Moulins et de la Banque périclitait. C'était la crainte du général Lyrisse, qu'avaient aigri d'ailleurs maints déplacements coûteux de garnison en garnison; les bureaux tracassaient de cette manière les officiers bonapartistes.

Sous l'autorité royale, la faiblesse du petit-fils, comme celle du bisaïeul, du grand-père et de l'oncle Edme semblait certaine à jamais. Il restait à Omer de jouir en épicurien et de triompher en amant.

L'altiude affectée par le Père Anselme le confirma dans la sagesse de cette abdication. Le jésuite lui parlait le moins possible, ainsi qu'aux élèves indifférents. Quand il développait ses vastes hypothèses touchant le rôle de la Providence dans l'histoire, il s'adressait à la fenêtre et non plus au premier delà classe, Omer ayant tout de suite repris cette place. Pendant les récréations, le Père Anselme participait aux jeux des élèves : la fierté d'Orner se détourna poliment dès que le hasard les rapprochait. Or, comme on Rêvait autant que possible parler latin, dans les classes d'humanités, entre

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disciples et maîtres, il arrivait rarement que l'on échangeât des propos inutiles au jeu. Alin de garder une courtoisie respectueuse mais froide, dans ces rapports neutres, le jeune garçon s'observa méticuleusement.

Il choisit pour confesseur lePèreCorbinon, et s'étonna de le découvrir amical, railleur, voire plaisant au tribunal de la pénitence. Le Père traitait en peccadilles les fautes de luxure, ne montrait de fureur qu'aux minutes où l'on avouait soit un mensonge, soit de la paresse. Il donnait des conseils de soldat et de logièien. « Je ne me charge pas de vous fabriquer une âme d'ange, répétait-il, mais un cœur d'homme loyal, ferme et chrétien par la charité. Je ne vous impose pas de pénitence, mais des aumônes. Nous irons ensemble dimanche, après la messe, visiter les pauvres, et vous leur remettrez le quart de la somme qui nous reste aujourd'hui. Réservez ce quart, n'est-ce pas? J'y compte... »

Omer apprit de la sorte la misère des campagnes. Entre toutes, une chaumière renfermait plus de détresse, celle d'une famille ignoble. Le toit fendu abritait aussi quatre poules étiques et un âne boiteux, présent de Téquarrisseur. Amputé des deux jambes, le père se traînait à la manière des crapauds, sautelait de place en place. Il se nommait Périn. Dans une vieille barque pourrie, tirée là, remplie de foin, de loques et de puanteurs, cinq enfants grouillaient. Nus ou presque, coiffés de dartres, ils jouaient avec des os de mouton. La mère était assise sur une hotte, pour coudre de la toile : ce travail lui valait douze sous par jour, à condition qu'elle ne le quittât point de l'aube au crépuscule d'été. L'hiver, faute de chandelle, cela ne rapportait que de cinq à sept sous. La pauvresse ressemblait exactement à un squelette fourré dans une gaine de cire verdàtre. Sa bouche livide saignait, ses paupières suppuraient. Quelques cheveux bruns dépassaient encore le lambeau entortillant sa tête; son jupon

L'ENFANT DAUSTERLITZ " 291

était fait d'un sac, et son caraco de cent morceaux disparates, soie, laine, drap, percale, assemblées. Dès le matin, l'homme se hissait sur l'échiné de l'àne boiteux et s'en allait tendre la main devant la porte des fermes. Le soir, il distribuait aux siens quelques croûtes. Le salaire de la malheureuse payait la location du taudis.. Les aines, deux garçons de huit et neuf ans, ramassaient le bois mort pour l'àtre et les chiffons du ruisseau pour les habits. Quant au père, l'épouvante de la bataille où il avait perdu ses jambes l'avait rendu presque idiot. Il répétait . a Voilà ce qu'a fait de moi vot'Napoléon!... » et puis il ricanait en laissant tiler la salive le long de sa blouse. Ces gens inspirèrent au jeune homme plus de dégoût que de pitié. Le Père Gorbinon se retroussait la soutane et balayait la bauge. Omer, la première fois, dut sortir pour obéir à ses nausées. Il pensa changer de confesseur, mais n'osa, et devint malgré lui, le protecteur de la famille Périn. Car il voulut surtout éviter que le collège adressât à maman Virginie de mauvaises notes qui l'eussent fait souffrir. Elle lui expédiait des lettres désolantes :

« Je ne sais trop quand je te reverrai, mon fils; le médecins me défendent toujours de me risquer en diligence ou même en poste. Les cahots et les secousses, à ce qu'ils assurent, pourraient mettre à mal mes organes; la saignée m'affaiblit beaucoup, ainsi que toutes leurs purges qui m'ôtent l'appétit. Heureusement je puis me promener au bras de notre bonne Céline qui t'envoie ses gros baisers. Je visite nos champs, dès qu'il fait soleil, et je vais régulièrement à l'église pour les offices. Mais si tu savais comme je suis fatiguée ensuite ! J'ai des jambes de plomb et quasi des boulets dans le ventre. J'emploie deux ou trois mouchoirs pour éponger ma transpiration. Tout cela ne présage point la possibilité d'un long voyage. Il faut

292 • l/E.NFANT DAUSTERLITZ

donc absolument que tu viennes me faire visite aux prochaines vacanes, si je suis encore de ce monde. Hélas! les dissipations où t'entraîne mon frère te retiendront loin de moi puisqu'il a juré de te perdre, et puisque tu l'écoutés... Pourvu qu'il ne revienne pas de si tôt, pourvu qu'il reste à Londres! Tu échapperais à la corruption. Autrement que dirai-je à Dieu, s'il m'appelle bientôt devant lui, et s'il me demande quel chrétien j'ai fait du lils qu'il m'a donné? Gomment répondre que tu n'es pas un impie qui se damne? Je t'en supplie, Orner, songe à moi. Je suis très malade, je peux d'un jour à l'autre avoir à rendre compte de ton âme au Créateur qui nous juge tous. Quelle responsabilité écrasante tu me laisses! Voudras-tu livrer ta mère au flammes éternelles, ou du moins prolonger les angoisses du Purgatoire qui m'attendent?... Je t'en supplie à genoux, pense à ton salut et au mien ! Si tu savais lire dans mon cœur, si tu pouvais connaître mes tortures, certainement, tu m'écouterais, tu t'attendrirais. Caroline me mande que tu renonceras, peut-être, à la prêtrise. Pourquoi?... Pourquoi?... Te sens-tu déjà corrompu à ce point, que tu n'espères plus vaincre les passions qui t'éloignent du saint ministère? Répondsmoi longuement là-dessus. Tous les samedis, quand je prépare mon examen de conscience, mon plus gros péché. Orner, c'est toi, c'est le doute satanique que je sens dans ta pauvre petite âme chrétienne. Rassuremoi! Rassure-moi!

« Mon père est ici, en semestre; il s'occupe beaucoup des fermiers et de la culture. Il me supplée presque partout, malgré son âge. A cheval, il court les routes. Lui aussi endoctrine les électeurs du cens et les entraîne dans les mauvais chemins. Dieu me pardonnera-t-il de ne rien pouvoir contre tout, et contre tous? Ton parrain continue de recevoir des voyageurs étrangers, et d'écrire des lettres, du matin au soir.

L'ENFA>T D'AUSTERIJTZ 293

Je me demande comment il résiste à un pareil travail. 11 ne vieillit plus. Il sera centenaire. J'ai de bonnes nouvelles de Denise et de Delphine.

(( Porte-toi bien, mon cher fils. La santé physique donne parfois la santé morale. Tu recevras un paquet par la malle-poste. C'est une écharpe cache-nez, et des chaussons. Promets-moi de ne pas les quitter de l'hiver. Place dans ton paroissien cette image de saint Louis deGonzague. En récitant chaque matin et chaque soir la courte prière imprimée au dos, tu seras peutêtre sauvé par son intercession. C'est la grâce que je te souhaite, en t'embrassant de tout mon cœur.

« VIRGINIE IIÉRICOURT.

«■ Médor, couché à mes pieds, remue la queue : j'ai prononcé ton nom. »

Navré d'inquiétude, Omer communiqua cette lettre à ses cousins. Dieudonné Cavrois épilogua sur la nature de la maladie : elle affectait le foie, selon ce qu'il retenait de ses lectures assidues dans les ouvrages de médecine que renfermait une armoire des Moulins. jyjme Héricourt était hypocondriaque. Cela se traitait communément. Elle aurait dû se rendre à Paris, consulter des docteurs notables, tels que Broussais, suivre une médication antiphlogistique. Et il expliqua sans fm.

Edouard présenta d'autres conseils.

— Maman me le dit sans cesse : ni elle ni ma tante Virginie ne se sont consolées de la mort de mon oncle EJernard, et leur douleur n'a trouvé de recours que dans la dévotion; ta mère aime le mort en croyant aimer Dieu. Cela ne saurait surprendre. Combien de fois ai-je vu ma mère elle-même demeurer triste toute une journée en regardant la miniature qu'elle a du

^9i LfiNFANT D'AUSTERLITZ

ooloiiel ! C'eût été un grand homme s'il eût vécu; il a laissé des souvenirs inoubliables dans le cœur des femmes. Sa sœur le chérissait, et son épouse l'adora. Il faut leur donner l'affection qu'elles attendaient de lui. Si tu veux, je t'aiderai à composer des lettres très allée tueuses. Je vais apprendre à maman que ma tante soulfre davantage : elle la réconfortera de son côté. Nous sommes assez intelligents aujourd'hui pour remplir nos devoirs. Il faut, comme l'ordonne mon père, nous habituer à vivre noblement. Ta mère souffre par l'amour, et il n'y pas de beauté plus haute que celle d'aimer. Nous la consolerons, va... Ne deviendrai-je pas son fils, comme ton père le désira, si Denise y consent?

C'était un Edouard tout autre que celui de l'année précédente : des mèches plates et noires encadraient son front pâle, sous lequel s'agitaient les saines lumières de regards presque virils. Il parla de sa petite fiancée chaleureusement.

Orner nota que Denise avait plu durant un bref séjour à Paris : la tante Aurélie, vers la fin des vacances, l'y avait appelée avec Delphine. Lui ne savait rien des heureuses transformations que son cousin décrivait. Une fois l'an, pour les élrennes, sa sœur passait quarante-huit heures aux Moulins Héricourt et s'y montrait peu charmante. Il ne l'aimait pas. Au reste, dédaigneuse pour Orner, elle vantait sans mesure le luxe des Praxi-Blassans. Elle se moquait trop des meubles usés, de la vaisselle ébréchée, des tapis souillés par l'incontinence des roquets. Aux Moulins, ses conversations rapportaient le plus souvent celles de la duchesse de Maufrigneu se, de la marquise d'Espardoude la duchesse de Grandlieu. Elle gardait une affreuse petite bague de cornaline parce que la marquise de Listomère la lui avait offerte, dans un bal d'enfants. Sa religion semblait de même une alTectation d'aristocratie, qui l'égalerait à

Delphine de Praxi-BIassans.Neiivaines, missions, sacrements étaient les motifs de magnificences et de vanités. Quant à son frère, elle l'écartait sous prétexte que les garçons ne devaient pas fréquenter les jeunes filles, et qu'elle détestait les garnements dépourvus de piété. Elle et Delphine lui faisaient honte de ses pantalons boueux, de ses vestes décousues, de sa figure en sueur. Il leur tirait les boucles. Il ripostait par des torgnoles. Et leurs visages alors se convulsaient, ruisselants de pleurs. Elles allaient se plaindre à la" tante Caroline, exagéraient les torts, sournoises et calomniatrices.

Aussi la louange nouvelle que décernait son cousin étonna beaucoup Omer.

— - Elle danse comme une reine... Elle dit à chacun son fait en deux mots piquants... Le plus bel espritdu monde! Elle a de la religion... Oh! tu la vois toujours mangeant sa panade, toi! Sais-tu que nous allons avoir seize ans, elle et moi, l'automne prochain?... Une voix d'ange! Les dominicaines la font chanter au chœur. Et l'archevêque de Cambrai l'a fait venir pour un solo, à sa cathédrale, pendant le mois de Marie. Faubourg Saint- Honoré, et puis dans notre maison d'été de Saint-Cloud, elle to urnait la tête à tous les vieux chevaliers de Saint- Louis. Le jour qu'elle assistait à la séance de la Chambre des pairs, avec maman, dans la tribune, elle donna des distractions au bureau...

— Allons, je vois que tu commences à moins envier ma tiare! dit Omer.

Le cousin protesta confusément. Il était amoureux de Denise, bien qu'il récitât, pour commentaire de sa passion :

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile, Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir, S'assied avant d'entrer, aux portes de la ville. Et respire un moment Tair embaumé du soir.

296 1;ENFANT DAUSTF':nLITZ

Poiirliii, d'ailleurs, le véritable avenir, c'était le service de ri'^glise. Son mariage ne l'en détournerait pas. A voix basse, il révéla que le comte de Praxi-Blassans l'avait fait admettre, par faveur spéciale, à titre de probationnaire, dans la Congrégation. Il montra les dix grains enflant le cercle extérieur de sa petite bague d'argent, qui formait ainsi chapelet. Le Père Ronsin lui-même l'avait reçu dans la chapelle des Missions Étrangères, rue du Bac. On pouvait ainsi devenir (( jésuite de robe courte » et participer à l'œuvre immense de saint Ignace, pour le relèvement de la catholicité qui devait confondre en un seul tous les peuples chrétiens. Un seul cœur, une seule àme. Cor unies, anima una.

C'était le rêve même qu'ils avaient ensemble vénéré aux leçons du Père Anselme, et qu'ils n'abandonnaient point, lidouard ne croyait pas l'amour des créatures contradictoire avec l'amour du Créateur. Tenté par une grisette parisienne, aux Galeries de bois, il avait connu le plaisir. Un confesseur jésuite l'avait absous, ensuite, comme d'une faute vénielle.

Là-dessus, les confidences des jeunes gens ne tarirent guère. Harcelant Dieudonné, puisque la règle les obligeait à se réunir trois pour causer dans les cours du collège, ils parlèrent de l'amour sans trêve. Le gros Cavrois plaisantait salement, encore qu'il demeurât vierge, car il savait les phases des maladies honteuses, les saletés de l'obstétrique, et le mécanisme de la génération. Quand Edouard discourait sur la passion, Omer sur le sentiment, Dieudonné déclarait que c'étaient là des sauces qui cachaient le poisson, et . un vilain poisson !

Auprès du poêle, l'hiver, et même en s'exerçant à patiner sur la mare de la prairie, ils continuèrent cette dissertation. A peine se détournaient-ils pour voir le Père Vadenat tomber, à la joie générale, ou les

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superbes exercices du Père Corbinon, qui réussissait presque à tracer, avec la pointe du patin, des noms sur la glace. Les trois cousins se firent plus atnis, à répéter ces propos. Dans leur conception de l'amour, ils s'apprécièrent, différents. Edouard souhaitait de séduire une belle jeune fille spirituelle, malicieuse, fière, et de lui saccager l'âme et les atours afin de s'en rendre le maître incontesté par la force irrésistible de son ardeur. Dieudonné convoita des courtisanes expertes et saines, capables de multiplier les sensations voluptueuses, d'émouvoir les épidermes. Orner eût voulu, pour lui, une sorte de sœur admirante qui l'eût caressé, comme à leur insu. L'emphase de Corinne, la passivité des nymphes rustiques, il ne les regreétait pas. Incertain devant l'avenir, il cherchait l'appui d'une amitié constante qui répondît à ses objections, et réconfortât ses espoirs débiles, en y ajoutant cette douceur de frémir à l'unisson.

Lorsque le printemps chargea de blancheurs légères les rameaux des pommiers, lorsque les lilas débordèrent le mur du jardin réservé au recteur, Omer Héricourt sentit, avec plus de chagrin, le manque d'une telle affection. La nature se renouvelait, jeune et pimpante. Les gazouillis des oiseaux enguirlandaient toutes les branches. Puis les fleurs des marronniers neigèrent dans les quinconces. Les boutons d'or éclatèrent sur les pelouses neuves. L'éternité du monde se rajeunit tout entière.

Lui se voyait dans un sépulcre blanchi de chaux à toutes les murailles. La vierge du corridor n'avait plus l'attrait du mystère. Briser la vitre, secouer les feuilles d'or, toucher la statue pour découvrir ce que celait la face de Marie, il ne le désirait plus. L'effigie renouvelait seulement une peine, celle de se rappeler sa mère, malade et douloureuse en Lorraine, avec la peur de l'enfer toujours plus obsédante, de lettre en

^98 LENFANT DAUSTERLITZ

lettre. La mort et les sanctions religieuses épouvantaient la veuve, sans répit.

La Fin le hanta lui-même. Il imagina son père sanglant au milieu d'une plaine barbouillée par les i'umées des canons et des fusils ; peut-être le colonel avait-il alors songé à son fils. Faudrait-il mourir sans avoir rien accompli ?

11 ne savait pas, comme son cousin Edouard, désirer àprement la domination, ni, comme Dieudonné. assouvir, par de l'assiduité aux sciences, sa curiosité de la nature. La certitude de sa faiblesse laccablait. Il désespéra d'être jamais mieux qu'un enfant plaintif et méconnu, un enfant pareil d'âme à quelque fillette rougissante, écervelée, espiègle et jalouse.

La maternelle camaraderie de la tante Caroline lui plut alors mieux que tout. Vingt napoléons successivement envoyés, avec des messages afTectueux et brefs, n'étaient pas sans témoigner le sincère de cette affection. Étonner la naïve admiration d'une fille amoureuse, écouter les avis de la sage Caroline, n'était-ce point la meilleure règle de vie pour son caractère de vaincu 1

Car il ne doutait pas de porter en soi tout le deuil

de la défaite commencée, pour sa famille, aux champs

de Presbourg, récemment confirmée par l'arrestation

du lieutenant Boredain, l'exil de l'oncle Edme, et les

pieuses angoisses de sa mère.

La crasse du collège parut, en outre, plus épaisse au soleil printanier, sur les manches des vestes et les encolures des soutanes. Les butors de la campagne empuantirent les classes, de leur linge peu renouvelé. Des pustules et des rougeurs ponctuèrent le coin des lèvres, le front et les joues adolescentes. Le graillon des cuisines fumait à travers les soupiraux. Entre le triomphe de la nature et la hidcur des humains, le contraste s'aviva. Ceux-ci étaient malingres et passa-

gers, celle-là sublime de splendeur et d'immortalité. Ce que l'oncle Edme avait enseigné de Jean-Jacques, ce qu'avaient chanté Herminie et déclamé Corinne obséda quotidiennement la mémoire d'Omer. On ne vivait libre qu'au milieu de la nature épanouie. C'est le désir de perpétuité, que signifie le goût réciproque des sexes. Ainsi, propageant l'existence des races, l'homme restreint les vigueurs fatales de la destruction. Et voilà les raisons divines des joies que procure la volupté.

La résistance à la mort fut le vœu des philosophies échangées entre les cousins. Edouard en appelait à ses souvenirs de Lamartine :

La terre ne sait pas la loi qui la féconde ; L'Océan refoulé sous mon bras tout-puissant Sait-il comment au gré du noclurne croissant,

De sa prison profonde

La mer vomit son onde

Et des bords qu'elle inonde

Recule en mugissant?

Et ils confièrent à l'amour le soin de leur faire vaguement comprendre la beauté des harmonies naturelles. Écoutant Edouard louer poétiquement Denise, Omer espéra qu'un jour il serait aimé dune jeune fille désirable. A deux ils créeraient la chair d'une humanité qui éterniserait sa vie.

Edouard récitait encore :

Tandis que la terre sommeille, Si j'entends le vent soupirer, Je crois t'entendre murmurer Des mots sacrés à mon oreille.

Si j'admire ces feux épars Qui des nuits parsèment le voile, Je crois te voir dans chaque étoile Qui plaît le plus à mes regards.

300 L'ENFANT D'AIISTERLITZ

Il souriait au ciel et scandait les hémistiches en faisant tiqter sa voix comme tinte une corde pincée sur la harpe. Il était agréable de savourer l'émotion que provoquait son éloquence.

Au commencement de Tété, on annonça la mort de Buonaparte. Orner jugea que toute une époque généreuse s'abîmait avec l'homme. Il plaignit son oncle Edme. Pour mourir isolé dans une petite île des océans africains, était-il nécessaire de tant avoir remué le monde? Au collège, on abattait l'idole. Le Père Anselme l'assurait en classe : Buonaparte et son frère Lucien n'avaient pu réussir au 18 Brumaire qu'en vertu dun pacte secret conclu avec les thermidoriens et les royalistes. Ceux-ci, après l'insurrection de vendémiaire, s'étaient relevés plus forts ; ils avaient agi dans la société de Joséphine, pendant l'expédition d'Egypte, et fait, au loin, convaincrele vaincu de Saint- Jean-d'Acre par les messages de l'amiral anglais. Une fois l'affaire conclue, Sidney Smith, laissa forcer, par le navire qui ramenait Buonaparte, un blocus étroit, dont aucun bâtiment depuis quinze jours n'avait pu tromper la vigilance. Le pacte étant approuvé par les principaux des Anciens ;, cette assemblée ratifia l'événement de Saint -Gloud. Elle prétendait que le vainqueur des Pyramides, après un intérim nécessaire pour l'apaisement des sectes, remît, selon ses promesses, le pouvoir au Roi, Sa Majesté le nommerait lieutenant général des armées françaises et, rétablissant la monarchie, gouvernerait avec une Assemblée nationale. Mais le condottiere refusa de tenir sa parole. Le duc d'Enghien, puis Cadoudal et Pichegru la lui rappelèrent en vain. Alors : ceux-ci dénoncèrent à l'état-maj-or jacobin du général Moreau la convention secrète, et l'engagèrent à déchaîner contre le parjure toute l'armée républicaine de Hohen-

linden. Mais le duc d'Enghien, qui conservait le texte du pacte pour le publier à l'heure voulue, fut enlevé sur le territoire de Bade, dépouillé de son portefeuille, conduit à Vincennes et fusillé. Pichegru fut étranglé par les mameluks dans sa prison. Des juges que terrorisaient, au tribunal môme, les gendarmes de Savary, condamnèrent à mort Gadoudal, et à la réclusion le général Moreau. L'armée du Rhin fut aussitôt déportée dans les Antilles, où l'anéantirent les fièvres tropicales et une guerre soigneusement ignorée par une presse esclave. En droit, Buonaparte n'était donc qu'un lieutenant déloyal et rebelle, un usurpateur qui avait trahi les Jacobins en acceptant l'aide des Bourbons, puis les Bourbons en gardant le pouvoir indu au moyen d'assassinats. Telle apparaissait la valeur morale de Napoléon, de qui tant de rhéteurs exaltaient la grande âme.

Ecarlate entre ses boucles blondes, le Père Anselme tapait du poing la tablette de sa chaire poudreuse : et il dévisagea sévèrement Omer, comme si le discours véhément s'adressait au neveu du capitaine^ Lyrisse. L'enfant détourna les yeux, tandis que la bande obséquieuse des petits rustres ricanait, approuvait au long des pupitres, trépignait sous les bancs de bois cru, et regardait sournoisement le fils du colonel Héricourt. Il se souvenait. Maintes fois on avait, devant lui, cité l'admiration qui liait son père à Moreau. Le chef des philadelphes avait marié son ami à M"^ Virginie Lyrisse, puis l'avait entraîné dans sa chute. Rayé des cadres, l'officier avait seulement été réinscrit au camp de Boulogne, parmi ceux rappelés en foule avant la campagne d'Austerlitz. La vie du héros prouvait donc l'assertion du jésuite : Napoléon n'était rien qu'un aventurier de génie, un coquin miraculeux. En celui-ci l'imagination publique incarnait à tort la gloire du peuple jacobin qui vainquit les monarques au nom de la Liberté. Les

302 L'ENFANT D'AUSTERLIÏZ

enseignements du bisaïeul s'accordaient avec ceux du prêtre. Et tout le rêve de l'oncle Edme, du major Gresloup, et de la Goguette bonapartiste était une erreur. La légende impériale s'écroulait avec son colosse à la tête d'or, aux pieds d'argile.

Le capitaine adressait d'habitude aux Moulins-IIéricourt, alin de se présumir contre Tinquisition des jésuites, ses lettres au collégien. Caroline les remettait sans faute. Omer aima longtemps les relire, ainsi que certaines autres. De tels messages exaltaient son importance. Il tirait vanité, à l'ordinaire, de l'attitude que lui prêtait sa mélancolie de lecteur en manteau à l'espagnole, appuyé contre un arbre dans la cour du collège, loin des surveillants qui le croyaient d'ailleurs occupé de ses notes sur le cours d'histoire. Il laissait s'amollir la main qui retenait le message un peu jauni : telle son àme défaite et vaincue.

Saumur, ce 27 de décembre 18^0.

(( Mon cher conscrit,

« Ta sainte mère me mande que tu as été fraJDpé par la détresse des pauvres que tu visites autour du collège. Presque tous, dis-tu, sont d'anciens soldats mutilés au service de Napoléon. Tu accuses le grand homme de leur misère. C'est un mauvais esprit que te soufflent tes jésuites du diable. Chasse-moi au trot ces sottises. Quand bien même ces misères seraient mille fois plus affreuses, elles paieraient à peine les ivresses sublimes de la gloire. Ces lâches se plaignent? C'est que la veillesse et la stupidité propres à la vie civile les engourdissent. Demande-leur plutôt ce qu'ils pensaient lorsqu'ils entraient à Vienne en 1805 et en 1809. J'y étais, moi. J'ai vu. Ce sont des ingrats horribles. Plus tard tu reconnaîtras que j'ai raison, si tant est que tu puisses

L'ENFANT DAUSTERLITZ 303

t'imaginer, quelque jour, quelles têtes portaient ces gens-là quand ils avançaient au son des musiques dans les villes conquises. Leurs culottes étaient boursouflées d'or; les florins et les thalers marquaient en bosses sur leurs cuisses, et sonnaient dans leurs gibernes. Ils achetaient Bacchus, et mataient Vénus à leur aise. Ils ont roté, dans toutes les capitales de l'Europe, sur le sein des belles. S'ils étaient demeurés au fumier de leurs villages et à l'engrais comme des pourceaux malades, qu'auraient-ils connu ?

« Heureusement qu'il y en a d'autres que ces jeanf. .. î Nous avons trouvé céans, à Saumur même, de braves amis décidés à ne pas laisser rouiller, sur leur poitrine, la croix d'honneur. Avant peu, je gage, tu entendras parler de notre chevalerie nouvelle. C'est une chance d'être to-mbés ici.

(( On t'a entretenu de nos croisières. Chez les Engliches, nous sûmes, G... et moi, comment, grâce au comte de P...-B..., ces messieurs de la Congrégation ne voyaient goutte dans notre afl'aire. D'abord nous nous proposâmes de faire route pour l'Italie. Plusieurs étudiants de Paris, exilés là-bas depuis les événements, nous invitaient à les rejoindre àNapIes, et à y prendre rang dans l'armée constitutionnelle : on y est sensible au double avantage de servir contre la Sainte-Alliance de Troppau et de dépister les mouchards de S. M. T. G. Seulement, nous lûmes dans les gazettes que le commandant Bérard n'avait vendu qu'à demi ses frères d'armes, dont nous sommes : alors nous avons répondu à quelqu'un qui nous faisait signe en France. Les policiers d'Albion tiennent boutique de passeports hanovriens à bon compte, ce qui nous permit d'embarquer à Plymouth, de débarquera La Rochelle.

« Fouette postillon ! Nous arrivâmes à Saumur pour soutenir messieurs les libéraux et la garde nationale, qui voulaient ofl'rir un banquet à cette vieille poule de

304 L'ENFANT DAUSTERLITZ

Benjamin Constant, fichu bavard, peu sympathique aux militaires ; mais il gène S. M. T. C. Ne ressemble jamais, mon cher conscrit, à un pareil cuistre. M'"*^ Cavrois désire que tu deviennes avocat : c'est qu'elle n'a pas entendu pérorer cet olibrius genevois qui propose sérieusement de faire l'omelette sans casser les œufs, et qui semble même croire aux sottises qu'il débite. Va, il n'y a encore que les officiers pour le cœur et la décision. Retiens ça. Songe à l'épaulette de ton noble père. Rien n'est perdu de l'honneur français. J'aurais voulu que tu fusses auprès de moi, quand, avec la garde nationale bourgeoise, nous avons cogné sur les blancs de l'Ecole. Ces godelureaux, indignes de porter l'uniforme, étaient venus en bandes jeter des pierres dans les fenêtres du Constant, et compisser indignement les bornes de l'hôtel où se préparait le banquet. Voilà comme ce traître de Clarke, simple capitaine à la Révolution, général en 1793, créé duc de Feltre par Napoléon, a composé les cadres de l'armée, en 1816, et choisi les futurs officiers parmi les seuls militaires signalés pour leur haine de la Kévolution et de l'Empire.

« Enfin, la canaille n'aura pas toujours raison. Nous avons lâché quelques coups de pistolet dans le tas, aux acclamations du peuple. Ces braves comprennent que ce n'est pas en restant paresseux comme leur Loire ensablée que les libertés leur seront rendues. La batellerie du fleuve nous fournit des camarades. De gros événements se préparent ici, car la prochaine promotion de l'Ecole, choisie dans les cadres de Gouvion Saint-Cyr, sera, dit-on, de notre bord. G... et moi n'avons pas fait de la besogne inutile.

(( Nous allons gagner Marseille pour continuer notre voyage à destination de Livourne. Là-bas nous appellent de nouveau les étudiants proscrits depuis l'allaire du Bazar. Je ne te parle pas de nos santés. Ce sont

LENFANT DAUSTERLITZ 305

celles de vieux soldats taillés dans le chêne encore revêtu de lauriers. La fin de ce message était seulement de te dire que tes pauvres mutilés étaient de f. .. jeanf. ... et qu'ailleurs on espère encore le retour de la gloire, dùt-il en coûter à chacun un tibia ou un bout d'oreille.

« Je t'embrasse à grands bras. Soigne ton équitation ; et travaille bien. Tu deviendras alors un fils de Marcus Junius, digne de nous délivrer de ce gros Tarquin. G... t'envoie mille compliments. Ne t'étonne pas de l'en-tête commercial qui est sur l'enveloppe. La prudence est mère de la sûreté. Et le vieux galant de la Gayla fait lire les lettres dans son cabinet noir.

« E. L. CARNIQUET ET C'^. »

Esquermes, ce 19 de mars 1821.

« Mon frère,

« Notre mère m'écrit à la fin de me faire assavoir que tu penses encore renoncera l'état de prêtrise. Gela lui cause beaucoup de chagrin ; celui que je ressens de ce chef est aussi bien ressenti par notre cousine Delphine. Nous sommes désolées. Représente- toi que, pour un garçon de petite naissance, il n'y a que cette sainte mission qui puisse te savonner de la roture. Si Dieu n'avait point voulu me faire la grâce de me destiner à un mariage noble, j'aurais pris le voile, sans hésiter. Gomment pourras-tu vivre auprès des Praxi- Blassans et de moi, titrée vicomtesse, si tu ne portes pas cet habit qui exige les marques du respect? Je ne saurais croire à la fermeté de ta résolution. Notre pauvre mère est bien malade. Youdras-tu l'affliger en te faisant soldat, en un temps où Sa Majesté le Roi Louis XVIII réserve les faveurs, comme il sied, aux per-

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sonnes de naissance, dans les régiments? Nous préférons. penser que tu cèdes à un entraînement passager dont tu montreras bientôt un vif repentir.

« Aime Notre Seigneur Jésus-Glirist, mon cherfrère, de tout ton cœur. Nous prions pour toi ; nous commençons une neuvaine à l'intention de sauver ton âme ; et notre bonne directrice et sainte Mère Honorine SainLe-Yéronique-de-l'Image s'associe à nos exercices pieux.

(( Je t'envoie par la malle-poste un paquet de livres que publie la Société des Bonnes Lettres sous le patronage de M. de Chateaubriand. Tu puiseras dans ces lectures, si Dieu le veut, des avis salutaires, sous les fleurs les plus belles de notre littérature.

(( A revoir, mon frère, au nom du Sacré-Cœur et de Marie.

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