SALONS POUR NOCES ET SOCIÉTÉS
« Ah ! mon conscrit, tu vas rire de ton ancien, tu le peux ! Figure-toi que je suis resté à cheval, sauf quelques heures, du 25 décembre au 3 janvier. Je faisais des courses urgentes. Le 2 au soir, j'ai été forcé brusquement de quitter Béfort et d'aller voir à Lyon le frère de mon peintre, Ary Schefîer. Un officier de nos amis m'a prêté pour le voyage une rosse très vive, mais dont le trot était si dur que je criais. J'ai dû la mettre au galop tout le temps. Je dormais sur la selle, si bien que je me suis réveillé deux ou trois fois le nez dans les oreilles de la bête. Alors j'ai pensé à ton système : j'ai glissé les doigts sous l'arçon et j'ai pu donner à Morphée quelques instants. Ris à ton aise. Je devais avoir la
L'ENFANT DAUSTERLITZ 369
mine d'un piètre cavalier. Foin des illusions ! tu ressembles à un singe sur une autruche, quand tu emploies ta ruse, mon conscrit.
« Au reste, le somme à cheval ne fut sans doute pas très reposant ; car, de Lyon à Marseille, pendant que nous descendions, MM. Corcelle, Scheffer et moi, le Rhône en bateau, j'ai ronflé, parait-il, sans cesse ; et même, après un temps de voiture, je me suis juste éveillé sur la Gannebière pour t'acheter une corbeille d'oranges que j'ai mise au roulage à ton intention. Elles sont bien mûres et sanguines. N'en donne pas trop à tes jésuites ; ils ne méritent pas d'y goûter. Ils viennent de faire arrêter, à Marseille, un de mes bons amis de la garde impériale, le capitaine Vallé, à qui je confiai, en novembre, à mon retour de Grèce, le soin d'organiser une compagnie de volontaires qui désirent aller se battre contre le Turc en Morée. Le franc militaire a parlé trop net dans un déjeuner, à Toulon, et un brave garçon, mais un peu borné, le capitaine Sicard, l'ayant pris pour un agent provocateur, a cru jouer un fameux tour à la police en le dénonçant. Et voilà mon pauvre Vallé au clou comme conspirateur et racoleur de conjurés.
« Le coche d'eau nous avait juste débarqués à temps pour que nous puissions faire monter avec nous dans la malle-poste qui ya de Marseille à Paris le commandant Garon, imprudemment compromis par Vallé. Nous repartîmes à toutes brides sur Valence, où je déposai MM. Scheffer et Gorcelle, puis sur Lyon, où je déposai le commandant, qui put de là gagner la Suisse. Quant à moi, je continuai ma route jusqu'à la capitale, et m'offris le nez des mouchards quand ils me virent descendre seul le marchepied : les préfets avaient fait jouer les bras du télégraphe.
(( Ah! ce pauvre grand Vallé ! quand j'y pense î... Je n'en ai pas moins fait, comme tu vois, de fameuses
370 L'ENFANT D'AUSTEIILITZ
étapes en vingt jours ; ça m'a rappelé le bon temps de la campagne d'iéna, quand on poursuivait l'ennemi jusqu'à Stettin, et que les culottes mouillées collaient à la peau du postérieur. Ça me pince encore dès que j'y pense... Ouf! me voilà donc à Paris.
« Au débotté, ce matin, j'ai vu la comtesse de Praxi- Blassans, à qui j'ai remis le paquet et le message dont mon père m'avait chargé à Béfort, de la part de Virginie. Elle m'a dit que la femme de cette canaille d'Augustin est fort malade ayant pris froid au bal du ministère de la guerre. Il paraît qu'on l'entourait beaucoup; on la félicitait du grade dans l'état-major des jésuites que S. M. T. G. vient de conférer à ton oncle. Sache, à ce propos, que le gredin s'appelle maintenant d'IIéricourt,.avec apostrophe... Quelle calotte il recevrait de son brave jacobin de père, si celui-ci vivait ! Quoi qu'il en soit, la pauvre dame a eu très chaud dans la cohue. Elle a été prendre l'air au balcon ; et depuis, elle tousse. On lui a tiré cinq palettes de sang pour la sauver de la congestion. Il faut que tu lui écrives un petit mot d'encouragement... C'est une fameuse belle femme encore, et qu'on ne saurait trop soigner par billets doux quand on approche de seize ans. Les dames sont toujours sensibles à ces attentions, et les récompensent.
« Je t'écris ce poulet à la hâte, sur le papier de l'estaminet où nous déjeunons, après un assaut d'armes, quelques militaires de mes amis et moi. Il y a là un M. Hénon, chef d'institution de son état, qui n'est point pour cela un cuistre. Il vient de nous dire, sur la gloire des armées républicaines, des choses qui mettent une larme à l'œil. Nous offrons un repas d'adieux à quelques sous-officiers et soldats du 45^ de ligne qui vont former garnison à La Rochelle et qui sont tous de notre bord. J'ai cru me retrouver au milieu des brisquards de la garde impériale, tant ils parlaient en vrais soldats; surtout un nommé Bories et un certain Goubin, qui n'ont pas
L'ENFANT DAUSTERLITZ 371
Tair d'avoir froid aux yeux. N'écoute donc pas les jésuites quand ils t'assurent que leurs maîtres tiennent solidement. L'armée ne les aime pas, ni la vieille, ni la jeune. Qu'il y ait eu un incendie à Saumur^ et un imbécile à Béfort pour revenir de semestre le soir même des préparatifs, pour n'y rien comprendre, et tout raconter aux supérieurs, croyant bien faire; qu'il y ait eu un malentendu à Marseille qui a fait prendre mon ami Vallé pour un agent provocateur par le capitaine Sicard, ce sont là des accidents. On en voit bien d'autres en campagne. Un jour ou l'autre, tout marchera droit. Et alors...
a Je compte retourner à Saumur, demain ou aprèsdemain. J'ai hâte d'embrasser l'enfant de Novare et ma Graziella. Et puis des affaires m'y appellent. Écris-moi chez M. Gaffé, chirurgien : c'est plus sûr. Tu recevras aux Moulins six volumes de Voltaire reliés en veau plein, dont j'ai fait l'emplette tout à l'heure en passant le long du quai. C'est un bon auteur que tu dois cultiver si tu veux avoir des opinions voisines de la vérité..., la vraie.
a E. LYRISSE. ))
A Monsieur Orner Héricourt,
au collège de Saint-Eloi, en Artois.
Du château des Ducs le 5 de mai 1822.
« Mon fils,
(c Ta lettre m'afflige. Comment peux-tu attribuer à l'ennui de vivre dans une campagne les justes craintes de ma foi et de mon amour maternel? Dieu merci, la Providence m'a laissé peu le loisir de me corrompre dans l'oisiveté ; et si, en te contant le menu de mes
occupations, je puis te persuader du sain état de mon esprit, je veux le faire aussitôt, dans l'espoir que mes prières gagneront sur ton entêtement.
« Mon père nous a quittés pour se rendre à Saumur auprès de la femme d'Edme, qui s'y trouve seule, en butte aux avanies de la police, parla faute de son mari. J'ai dû reprendre la direction des travaux agricoles, et malgré ma lenteur dans la marche, voyager toutes les après-dinées, d'une métairie à l'autre. On attelle ton âne à la petite carriole, Céline le conduit, et nous allons comme ça, jusqu'à la brune, surveiller les semailles de printemps. Ce n'est pas mince affaire. Le tâcheron vole du grain : on ne met pas en terre la moitié du sac. 11 faut y avoir l'œil. Au bout de la journée, je n'ai pu même lire complètement mes offices.
« Le matin, j'ai ma basse-cour. La vente des volailles au marché de Nancy nous fournit la rente qui paye les gages de nos gens. Aussi je soigne mes couvées : sur dix ou douze œufs, c'est le plus si l'on peut mener à bien l'élève de huit poulets ; encore souvent en conserve-t-on six, ou trois seulement. J'ai perdu ce matin quatre canards étouffés souslapoule. Les ratsontravagé deux nids de couveuses, la semaine dernière, dans l'étable dallée ; et, quand mes poussins viennent au monde, il faut les nourrir au pain et au lait, les transporter au soleil sous la mue, avec leur mère, veiller à leur boisson. Si j'abandonne ces mille petits soins au jardinier, ou à Céline, ils en omettent la plupart, et les poussins meurent. Dimanche, j'étais restée à l'église plus longtemps que d'habitude, à cause de la sainte communion que j'ai reçue à l'intention de ton salut; je voulais assister à une seconde messe. A mon retour, dix de mes poussins s'étaient noyés en buvant au bol qu'on avait trop rempli.
« Voilà des malheurs que je puis, moi seule, éviter. Gela m'occupe une grande partie du jour. Par éco-
L'ENFANT DAUSTERLITZ 373
nomie, j'ai engagé des Allemandes à la cuisine. Elles travaillent beaucoup plus que nos paysannes, et sont dociles. Mais cela m'oblige à recevoir moi-même les marchands, les messagers et les colporteurs dont elles n'entendent guère le français; et, de ceux-ci, il en vient à chaque instant. Je dois débattre les prix avec eux. Après ça, je me promène au potager pour voir où en sont nos salades et notre oseille. La nuit tombe, qu'on se croit encore à trois heures de relevée. '
« Ajoute ma kyrielle de drogues à avaler, les visites de l'apothicaire et du médecin, les demi-heures où la souftVance m'anéantit, celles que réclament de moi les exigences de ton parrain, le temp^ consacré à la correspondance, pour les choses temporelles et mes œuvres depiété. Pendant mes prières du soir et mon examen de conscience, je m'épouvante d'avoir oublié la moitié de mes devoirs quotidiens. Voilà* quatre ans que je vis de même, et je m'étonne de la rapidité folle du temps. Ah ! que la vie est brève pour faire son salut ! et comme l'enfer accourt ! Épargne-moi trop de douleurs, mon cher fils !