‹ L'enfant de BrugesChapitre 82 sur 83 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Et maintenant. que toutes les pièces du procès ont été exposées au tribunal de l'opinion publique, nous attendons le jugement. Il est vrai de dire que l'arrêt n'est pas rigoureusement nécessaire en présence de la conduite de nos adversaires, lesquels, après avoir fait défaut, abandonnent la prévention et se renferment dans leur système aussi commode que peu courageux. Le présent dossier est allé les chercher au sein de cette quiétude qu'ils ont crue définitive aussi bien qu'infranchissable et les a exposés au plein jour de la justice et de la vérité afin qu'ils fussent jugés et payés selon leurs œuvres. Ce n'est pas notre faute si le châtiment est si cruel : il est proportionné à l'offense.

Le croirait-on? Quand le rapport du Willems-Fonds parut, tous les journaux qui avaient crié à la mystification et que les déclarations avaient réduits au silence, tous ces journaux, qui à bout de raisons, avaient déclaré s'en rapporter à l'enquête, se turent. Ils n'annoncèrent même pas l'apparition du document désiré. Un seul toutefois fit connaître en quelques

lignes le résumé du rapport. Mais, procédé inqualifiable, ce résumé reproduisit LE CONTRAIRE DES CONCLUSIONS DU WILLEMS-FONDS ! Le lecteur pourra s'assurer du fait dans la troisième partie de ce livre. Conçoit-on acharnement pareil contre la mémoire d'un enfant dont le génie avait été affirmé par celui-là même qui le déniait quelques jours après et qui possède, en matière d'art, un Jugement éclairé non moins qu'une pratique habile. Je me souviens d'avoir voulu me renseigner personnellement à ce propos. Ce journaliste ne put me donner aucune raison plausible et préféra s’en rapporter au témoignage d'un ami dont la position dans cette affaire a été des plus compromises. Je crus constater dans les convictions momentanées de ce journaliste une certaine vacillation survenue à la suite de notre conversation. J'ai retrouvé cette hésitation dans l'expression publique ultérieure de sa pensée. S'il lit ces lignes il regrettera, dans le fond de sa conscience, d’avoir sacrifié la vérité à je ne sais quelle condescendance envers un ami qui l'a trompé, comme il en avait déjà trompé d'autres.

On a vu dans le cours de ce volume que Louise, la sœur de Fritz, héritière du talent de son frère, ébauchait comme lui, pour les terminer ensuite, des paysages d’un caractère particulier. Louise avait 14 ans quand cette faculté s'est développée sérieusement en elle avec une puissance qu'augmentaient son indignation et sa douleur de voir la croisade sans nom entreprise contre la mémoire de son frère. La famille a jugé convenable, et elle a bien fait, d'appeler des artistes éminents devant lesquels Louise a donné des preuves non équivoques de son indiscutable talent. C'est ainsi que MM. Lamorinière, Artan, Bouvier, Visconti, A. Stevens, de Block, Me Beer-

naert, les frères De Vriendt, G. Guffens et cent autres ont pu peindre !la jeune enfant. Quelques critiques d'art, quelques éditeurs, ceux qui n'avaient aucun parti pris, ont également assisté à ces épreuves intéressantes. Une quantité considérable d'étrangers ont visité la maison Van de Kerkhove et en sont sortis émerveillés non-seulement d’avoir vu les œuvres de Fritz mais aussi celles de Louise traitées dans le même sentiment avec un aplomb et une audace qui grandissent chaque jour. Des attestations de tout genre subsistent. On est en droit de penser que les ennemis de Fritz ne feront pas plus de cas de ces certificats qu'ils n'en ont fait de pièces non moins authentiques produites pour Fritz. Toujours est-il que aucun d'eux n'a trouvé convenable d'aller voir travailler Louise Van de Kerkhove. Quel est, ou plutôt quels sont les sentiments auxquels ces Messieurs ont cédé? C'est-ce que le lecteur devinera sans qu'il soit nécessaire d'insister.

Je n'ai pas cru nécessaire de reproduire les articles publiés dans les journaux et dans les revues étrangères, j'entends parler des articles qui ne sont que les résumés de ce que l'on sait déjà, et parus, notamment, dans le Figaro, la République française, le Times, etc. Tous les journaux d'Europe ont signalé le fait de Frédéric Van de Kerkhove à leurs lecteurs. Quelques-uns ont donné son portrait. Le Magasin pittoresque a gravé en même temps que ce portrait deux paysages de Fritz. L'administration du journal, à notre prière, a bien voulu nous adresser les tirés à part de ces bois qu'on aura rencontrés dans cet ouvrage.

Enfin, en narrateur fidèle et complet, disons qu’à l'heure qu'il est la France et l'Angleterre se disputent

la possession de l'œuvre de l'enfant mort et que des reproductions graphiques s'élaborent dans des ateliers spéciaux.

Je dépose la plume non pas que je n’aie plus rien à dire mais parce qu'il faut finir (1). J'aurais voulu publier à la suite de ce volume les extraits de la correspondance que j'ai eue avec le père de Fritz et où son cœur éclate dans une intimité absolue et cela avec un adorable esprit, une sensibilité pénétrante et une loyauté pleine de bonhomie sans compter un style primesautier qui ferait envie à bien des gens. Ces extraits eussent servi de contre-partie à la polémique publique dans laquelle M. J. Van de Kerkhove s’est montré lutteur malhabile et peu au fait des mœurs épistolaires à l'usage des journaux. Certains de ceux-ci ont profité avec plus de traitrise que de générosité de l’inexpérience visible du malheureux père; mais j'ai pensé quil était devenu inutile d’allonger mon plaidoyer de cet auxiliaire. Cette correspondance composée principalement de quarante-cinq lettres de M. Van de Kerkhove a été soumise par moi au comité du Willems-Fonds ; j'ai été surpris de voir qu'il n'en a pasété fait mention. Franchement, elle en valait la peine. Je dirai plus, elle constituait pour un comité de l'espèce un argument décisif qui eut rendu inutile, peut-être, une instruction plus longue et plus compliquée. Plus j'y songe moins je comprends le silence absolu du Willems-Fonds et l’on sera de mon avis si l'on veut bien lire la farde des lettres dont il s'agit et que je tiens à la disposition de tous, pendant

(1) En descendant de cette tribune je déclare que j'y remonterai si les circonstances l’exigeaient. Les adversaires de Fritz pourraient reprendre leur attitude; alors je reprendrais la mienne. Le présent volume sera, dans ce cas, suivi d'un complément.

une année à dater de la publication de ce livre. Après quoi je les donnerai à un dépôt public.

Nous ne pouvons fermer ce livre sans y laisser une larme.

Que le lecteur nous pardonne de mêler un souvenir de deuil à des souvenirs de gloire; d'évoquer l’ombre d’une épouse et d'une mère avec l'ombre du petit enfant de Bruges.

Non, il nous est impossible de ne pas rendre encore un hommage de reconnaissance et d'amour à celle que nous avons perdue il y a quelques mois...

Elle aimait tant le pauvre Fritz, elle aimait tant l'œuvre qui devait sauver sa mémoire de l'oubli ou de l’écrasement.

Son âme de patriote, d'artiste et de mère, plânera donc sur ce livre comme dernier rayonnement.

— De patriote, disons-nous, dans ces temps d’apathie et de marasme où peu de cœurs conservent d’autres aspirations que celles de l’égoïsme.

— D'artiste, car sa vie s'est passée dans les calmes régions de l’art.

— De mère, car en même temps que les autres enfants qu'elle a perdus. elle est allée retrouver le petit Fritz.

Nous aimons a voir cette noble figure au milieu de cette scène; nous aimons à voir cette étoile dans cette nuit ; nous aimons à voir cette fleur sur ce tombeau !..

Anseremme, Août 1876

ADOLPHE SIRET

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