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CHAPITRE VII

L'hiver touchait à sa fin, les fortes gelées étaient finies.

Un jour où l'air était particulièrement doux, Maggie et Luna allèrent voir ce qu'était devenue leur « maison » 5 abandonnée pendant de longs mois. Mais il y faisait un froid de cave. Ce n'était vraiment pas tentant. Les enfants s'en allèrent, un peu désœuvrées, mais heureuses pourtant de sentir le bon soleil. Elles erraient ainsi un peu à l'aventure lorsque le galop d'un cheval se fit enlo tendre. Elles se retournèrent vivement et virent une femme, vêtue d'une amazone et d'un chapeau tyrolien. Maggie nota qu'elle était écuyère consommée. Luna vit qu'elle était jeune et fort belle.

— J'ai perdu mon chemin, dit l'étrangère d'une voix 15 nette. Je sais à peu près la direction qu'il faudrait

prendre, mais je suis allée plus loin que je ne pensais; mon cheval est fatigué, moi aussi. Vous devez vivre quelque part dans le voisinage. Conduisez-moi chez vous. On ne me refusera pas un bol de lait et la per- 20 mission de me reposer.

— C'est tout près d'ici. Madame.

L'étrangère regarda autour d'elle, cherchant des yeux

la maison, si bien cachée par ses arbres qu'un panache de

fumée s'élevant tout droit dans l'air très pur seul indi-

25 quait une habitation. Elle tourna la tête de son cheval

dans cette direction et continua à causer.

— Comment s'appelle votre père, mes enfants ?

— Jack Hardy, répondit Maggie, c'est un ranchman; il a de grands troupeaux.

— Et vous serez cow-girl? Il paraît que les filles sont aussi adroites dans la partie que les garçons.

— Peut-être. Mais j'aimerais mieux faire autre chose.

— Quoi ?

5 — Écrire des histoires qu'on imprimerait comme Ivanhoe.

La dame éclata de rire. Trouver une émule de Walter Scott dans ce désert — cela lui semblait très drôle ! Maggie rougit et ne rit pas du tout.

10 — Et vous, continua la belle étrangère, se tournant vers Luna, resterez-vous avec votre père ou voulez-vous aussi être auteur?. . .

— M. Hardy n'est pas mon père, dit-elle.

— Non ? D'où venez-vous ?

15 — Je ne sais pas.

— Comment vous nommez-vous ?

— Ici, on m'appelle Luna. Mais cela n'a pas toujours été mon nom.

De plus en plus surprise, la jeune femme se retourna 20 sur sa selle pour mieux voir cette enfant qui ne savait ni son nom, ni ses origines.

Maggie vint à l'aide de sa petite amie:

— Une nuit, elle est tombée de la lune et mon père l'a ramassée. C'est pour cela que nous l'appelons Luna.

25 L'étrangère se demanda si elle se trouvait dans un asile d'aliénés. Mais comme, à ce moment, elle arrivait au seuil de la maison, elle sauta légèrement à terre.

La vieille Mrs. Hardy reçut la voyageuse avec une politesse aisée qui la charma.

30 — Madame, dit-elle, il faut que je me présente moimême. Je me nomme Cora Douglas. Je suis jeune fille — ou vieille fille, si vous aimez mieux. Mon médecin m'a ordonné de passer quelques mois à Colorado 2 dans la partie : see partie. — 30 faut : see falloir.

Springs. J'adore les excursions lointaines. C'est ainsi que je me suis perdue dans ces régions. Sans vos petites-filles, je risquais de rentrer fourbue chez moi.

— Ce que vous auriez de mieux à faire, répondit Airs. 5 Hardy, ce serait de passer le reste de la journée avec

nous et de ne rentrer que demain.

Comme les petites filles s'empressaient à servir Miss Douglas, celle-ci les regardait faire en souriant.

— Je vois, dit-elle, que, dans la lune, on apprend à 10 être hospitalière et à mettre le couvert.

Luna s'arrêta brusquement. Elle avait envie de pleurer, comme chaque fois qu'on faisait allusion à son origine fantastique.

— C'est pour me taquiner qu'on dit que je suis tombée 15 de la lune. Ce ne peut pas être vrai. Je ne crois pas

que les petites filles poussent dans la lune ; en tout cas il n'est pas possible qu'elles en tombent.

— Je suis tout-à-fait de votre avis, Luna.

Puis se tournant vers la grand'mère, elle ajouta: 20 — Ce n'est siàrement pas une Américaine. Elle a un accent qui me rappelle quelque chose — mais je ne sais trop quoi.

— Non, elle n'est pas Américaine. Lorsque mon fils nous l'a apportée elle semblait morte. Quand elle est

25 revenue à elle, elle balbutiait des mots que nous ne comprenions pas et ne savait pas ce que nous lui disions.

Alors, comme les petites filles s'en allèrent à la laiterie chercher du beurre tout frais battu, Mrs. Hardy raconta rapidement l'histoire de la petite inconnue. 30 — Je sais plusieurs langues étrangères, fit Miss Douglas, je finirai bien par découvrir la sienne.

Alors, dès que Luna fut de retour, Aliss Douglas lui dit quelques mots en français, en italien et enfin en alle-

8 les regardait faire : see/aire.

mand. Mais elle prononçait avec un fort accent anglais, et Luna, déshabituée depuis très longtemps du français ainsi que de l'allemand, ne comprit pas ce qu'elle lui disait. La tension d'esprit devint si visible chez l'enfant 5 et lui causait une angoisse si réelle que Miss Douglas abandonna très vite son expérience.

Elle s'amusait beaucoup de son aventure et se réjouissait d'avoir perdu son chemin.

Après son goiîter, elle voulut tout visiter et les deux 10 enfants se firent volontiers ses guides.

— Ah! quel dommage que je demeure si loin! ditelle après avoir visité la laiterie. Je serais si contente de devenir une de vos clientes, Mrs. Hardy.

— Je vous porterai du beurre et des poulets aussi 15 toutes les semaines, dit Maggie, si vous voulez bien. Je

partirai de bonne heure et je passerai la nuit chez une cousine de Maman.

La question des poulets et du beurre fut vite tranchée.

Seulement Miss Douglas demanda aux deux petites

20 filles de passer la nuit chez elle au lieu d'aller ailleurs.

Elle leur prêterait des livres — tous les livres dont elles

auraient envie. Maggie ouvrit de grands yeux.

— Avez-vous Ivanhoc?

— Oui, j'ai toute l'œuvre de Walter Scott.

25 — Parce que, voyez-vous. Mademoiselle, mon exemplaire est tout déchiré, j'ai été obligée de finir l'histoire moi-même. Ivanhoe épousait Rebecca. Dites — l'épouse-t-il vraiment?. . .

Miss Douglas, en riant, se refusa à répondre. Maggie

30 verrait par elle-même. Alors, tout de suite, la petite

fille voulut fixer un jour pour cette expédition lointaine.

Avant de partir. Miss Douglas prit la vieille Mrs.

Hardy à part.

18 fut vite tranchée : see trancher.

— L'histoire de cette enfant trouvée dans un champ de maïs me trotte par la tête et m'intrigue beaucoup. Vous rappelez-vous la date exacte?

— Non — mais ce devait être au commencement de 5 juillet, l'année dernière.

Miss Douglas poussa une exclamation.

— jMais alors — vers l'époque de l'horrible accident • de chemin de fer? Justement il a dû se produire dans

ces régions.

10 — Il y a eu un accident de chemin de fer? L'étrangère ouvrit de grands yeux.

— Vous ne recevez donc pas de journaux?

— Aucuns.

— L'enfant a-t-elle été trouvée près de la voie ?

15 — A une assez grande distance, à ce que je crois. Si bien que mon fils n'a même pas songé à un accident. Il a cru qu'il y avait eu crime, que l'enfant avait été jetée dans ce champ comme morte.

— Tout cela est étrange. Je vais tâcher de retrouver 20 les journaux du mois de juillet. Si on donne la liste

des victimes, nous verrons bien s'il ne se trouvait pas une enfant étrangère parmi les disparus. Ce serait une piste. Il est curieux qu'elle ait tout oublié du passé.

— Le coup à la tête avait été terrible ; le cerveau a 25 reçu une commotion telle qu'il n'y a qu'une chose qui

m'étonne : c'est que l'intelligence de l'enfant n'ait pas complètement sombré.

Miss Douglas aimait les problèmes de tout genre ; celui-ci la passionna.

30 Lorsque, par un superbe clair de lune, la jeune fille s'en alla tranquillement, tout le monde la regardait comme une amie et les deux petites filles se réjouissaient à l'idée de la revoir bientôt.

— Revenez nous faire une visite, Miss Douglas, lui criait-on comme elle s'éloignait.

— Prenez garde d'être prises au mot. Je suis capable de vous imposer ma présence pendant un mois. Je trouve

S votre ranch tout simplement adorable.

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