CHAPITRE VIII
maman ! maman
Miss Cora Douglas habitait une fort jolie maison tout au bout du village. Des fenêtres on voyait la vallée riante au pied de Pike's Peak.
— Ah ! voilà mes petites amies ! s'écria joyeusement 5 la jeune maîtresse de maison lorsque son domestique
eut ouvert la porte du salon.
Maggie et Luna s'arrêtaient au seuil, assez intimidées. Miss Douglas, très élégante dans sa matinée blanche, garnie de dentelles, était bien plus imposante qu'en ama-
lo zone. Le joli luxe du salon, les tableaux aux murs, les grands fauteuils, les bibelots sur les étagères, l'énorme peau d'ours blanc étendue devant le foyer, où flambaient des bûches, tout cela s'harmonisait mal avec les gros souliers et les robes de laine des fillettes.
15 — J'ai apporté trois poulets — les plus beaux — et deux mottes de beurre.
— C'est parfait, Maggie ; nous mangerons un des poulets ce soir. Mais, en attendant, venez me dire bonjour, toutes les deux ! Nous ne sommes donc plus de vieilles
20 amies?
— Oui, seulement, vous me faites plus peur que là-bas — et à Luna aussi.
Miss Cora se mit à rire et fit asseoir les enfants auprès du feu — car le long trajet en charrette ouverte les avait refroidies.
Tandis que Maggie, vite remise, bavardait gaiement, 5 Luna ne disait rien. En revanche, elle regardait très attentivement. Bientôt, elle se leva et fit le tour du salon. Il lui semblait être en pays de connaissance. Les tableaux surtout l'attiraient beaucoup.
Tout en faisant bavarder Maggie, Miss Douglas oblo servait Luna.
— Vous aimez les jolies choses à ce que je vois, ditelle enfin.
Elle s'était levée et avait pris la petite fille par la taille.
15 — Beaucoup. Surtout les tableaux.
— Tout cela vous étonne, sans doute.
— Non, cela ne m'étonne pas. Il me semble que j'ai vu tout cela déjà.
Maggie fut sur le point de s'écrier : « Oui, dans la 20 lune ! » mais, pour ne pas faire de peine à sa petite amie, elle se retint. Luna pourtant, qui avait vu le mouvement des lèvres, répondit simplement, sans se fâcher, cette fois :
— Non, Maggie, pas dans la lune. Je n'ai jamais été 25 dans la lune. Mais. . . autre part, je ne sais où — quand
j'étais petite et que mes cheveux tombaient jusqu'à la ceinture.
Maggie ouvrit de grands yeux.
— C'est pourtant vrai que ses cheveux étaient longs 30 et frisaient en grandes boucles. Grand'mère, lorsqu'elle
les a coupés, disait que c'était grand dommage !
Miss Douglas, qui ne voulait pas insister, conduisit les enfants dans la salle-à-manger où elle avait fait
4 retnîse : see remettre.
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préparer un goûter d'oranges, de bananes et de gâteaux.
— Il faut prendre des forces, car je vais vous faire les honneurs de nos curiosités naturelles avant l'heure du
5 diner. Vous avez tout le temps, car il faut que je change de robe.
Elle savait bien que les enfants seraient plus à l'aise pour manger à leur faim si elle les laissait seules. La longue course, malgré la viande froide et le pain, em- 10 portés pour la route, avait fortement aiguisé leur appétit et, pendant que Luna dévorait les gâteaux à belles dents, elle ne songeait plus aux problèmes irritants.
— Tout est très beau ici, fit Maggie, mais il me semble que j'en aurais vite assez. Je suis comme Papa, je
15 trouve qu'on étouffe dans les maisons. Il n'y a rien, vois-tu, comme la grande prairie.
Luna aimait bien la grande prairie, elle aussi, surtout lorsqu'elle galopait sur son petit Snozvflake, mais elle trouvait pourtant que la nappe fine, les jolies assiettes, 20 le grand buffet de la salle-â-manger n'étaient pas à dédaigner.
Bientôt, Miss Douglas les appela. Une petite voiture ouverte, très légère, attendait devant la porte. Elle sauta sur le siège et les deux petites filles se serrèrent contre elle. 25 — Nous allons d'abord visiter le Jardin des Dieux.
Luna la regarda comme si elle plaisantait. Mais non. Miss Cora était parfaitement sérieuse.
Luna n'osa demander d'explications.
Elle fut très vite rassurée. Après avoir suivi quelque 30 temps un chemin montant doucement. Miss Douglas sauta à terre et remit les rênes au groom.
On se trouvait tout près de ce qui semblait un m.ur fait de main d'homme, d'un beau rouge un peu sombre.
8 manger à Utir/ami : sec/aim. — u à èel/es dents : see dent.
En réalité c'étaient des blocs de rochers jetés les uns sur les autres et masquant le « jardin.» Dans un immense espace, tout plat, au pied des montagnes, sont entassés des blocks ayant des aspects de statues. 5 Miss Douglas fit bientôt remonter les petites filles en voiture et lança son cheval rapidement dans une direction opposée. Arrivée au pied des hautes collines boisées, elle descendit de nouveau et toutes trois s'engagèrent dans un sentier mal frayé au bord d'un torrent.
10 Presque tout de suite, elles se trouvèrent comme enfermées entre deux hautes murailles rougeâtres. Tout en haut, les arbres se dressaient contre le ciel, le torrent, enfin délivré de ses glaçons, grossi par la fonte des , neiges, roulait ses eaux écumeuses et faisait un vacarme
15 tel qu'on ne s'entendait guère parler. Miss Douglas se retourna en souriant pour voir si ses petites amies appréciaient la beauté sauvage de son site préféré, qu'on nomme Cheyenne Caiîon.
— C'est bien beau — mais cela fait un peu peur, dit 20 Luna.
— Mais je crois que c'est un chemin qui mène au pays des magiciens, s'écria Maggie.
Toutes les émotions de la journée n'empêchèrent pas les petites filles d'apprécier le dîner ; au contraire. Au 25 dessert, le domestique plaça un bol en cristal à côté de chaque assiette. Comme il contenait un peu d'eau parfumée, Maggie se demandait s'il fallait le boire.
Miss Douglas observait les deux enfants avec curiosité. Elle vit l'hésitation de Maggie. Luna, au con- 30 traire, trempa tout de suite ses doigts dans l'eau et les essuya sur sa serviette. La jeune fille sourit. Elle savait ce qu'elle voulait savoir.
Plus tard, Maggie dit à son amie :
— Comment as-tu compris ce que signifait ce bol d'eau?
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Lima plissa le front et ne sut que répondre:
— Cela me semblait naturel, dit-elle enfin, mais je ne pourrais pas te dire pourquoi.
Les petites filles couchèrent dans une jolie chambre 5 dont tous les meubles étaient blancs, avec un mince filet bleu. Elles n'en finissaient pas d'admirer et n'avaient presque plus sommeil.
— Je voudrais être à demain matin, fit Maggie. Miss Douglas m'a montré où trouver son Ivanhoe. Enfin je
10 vais donc savoir si c'est Rebecca ou Rowena. . .
Miss Douglas ne se levait pas fort matin; elle déjeunait dans sa chambre. Les enfants devaient s'amuser comme bon leur semblerait et ne partir que vers onze heures.
15 Lorsque Maggie, toute recroquevillée dans un bon fauteuil, son cher livre ouvert, juste à l'endroit où le sien était déchiré, s'absorba dans sa lecture, Luna ne sut trop que faire. Elle, aussi, choisit un livre, regarda les images, mais le laissa bientôt. Elle quitta le salon et
20 ouvrit la porte d'un boudoir délicieusement meublé. Un livre à demi coupé trainait sur une petite table à côté du feu.
Quelques gravures étaient accrochées aux murs. Luna s'assit auprès du feu et machinalement prit le
25 volume à demi coupé. C'était un livre français, Les lettres de mon moulin d'Alphonse Daudet.
Le cœur de l'enfant battait très fort. Elle lut le titre et les premières lignes. Il lui semblait retrouver quelque cher ami perdu ; les sons, car elle lisait à mi-voix,
30 flattaient son oreille comme une caresse. Ses yeux s'étaient maintenant accoutumés à la demi-obscurité. Tout d'un coup, elle aperçut une grande et belle gravure qu'elle n'avait pas encore remarquée. C'était la Vierge
13 comme bon leur se?nblerait, see sembler.
à la chaise de Raphaël. Lima porta vivement la main à sa tête, qui hn faisait très mal Comme dans un tableau, elle se vit elle-même dans sa chambre de Paris ; tous les détails lui en revinrent avec une netteté extra- 5 ordinaire ; le petit lit, les meubles minuscules, les rideaux de mousseline blanche et surtout — surtout Une gravure absolument semblable à celle-ci.
Subitement elle comprit, elle se rappela. Tendant ses bras vers l'image, Luna s'écria au milieu de sanglots qui 10 la secouaient de la tête aux pieds:
— Maman ! . . . Maman ! . . .
— Oh! c'est Rowena qu'il épouse après tout... J'ai été au dernier chapitre pour voir. . .
Maggie, trop surexcitée pour avoir entendu le cri de 15 Luna, s'élançait pour lui apprendre cette grande nouvelle. Elle bondit dans le boudoir et s'arrêta stupéfaite.
Luna ne la regardait pas, ne l'entendait pas. Elle continuait à pleurer en disant:
— Maman ! . . . Oh ! ma petite Maman chérie ! . . .
20 Maggie appela Miss Douglas qui venait de descendre.
— Mademoiselle — Mademoiselle . . . Luna est folle.
— Non, je ne suis pas folle. J'ai une maman quelque part que j'adore et elle ressemble à cette autre maman-là. Dans ma chambre, il y avait un tableau pareil à celui-ci
25 et je croyais toujours que c'était le portrait de ma chère petite maman. Je veux m'en aller. Je veux la trouver. . . Miss Douglas prit l'enfant dans ses bras, la câlina, la calma, essuya ses larmes.
Luna bientôt se remit. Elle ne pleurait plus, mais 30 elle semblait à bout de forces, presque malade de nouveau. Alors, avisant le livre ouvert sur la table elle le prit:
— Je peux lire, je comprends tout. C'est ma langue à moi. Si ce ne l'était pas, aurais-je compris?
20 à bout de forces : see èoui.
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— Voyons, Luna, puisque vous vous rappelez votre mère, pouvez-vous'me dire son nom?
Luna baissa la tête et soupira.
— Non, fit-elle tout bas.
5 — Xi le vôtre ?
— Non.
— Savez-vous si vous habitiez Paris ?
— Je ne sais pas... Oh! je ne sais rien — rien... Je suis bien malheureuse! Maman pleure quelque part,
10 très loin — et je ne peux même pas l'embrasser!
Les sanglots recommençaient. La petite avait la fièvre. Il fallait à tout prix changer le cours de ses idées.
— Savez-vous ce que je vais faire? s'écria vivement Miss Cora. Je prends l'invitation de la grand'mère au
15 sérieux et je vais retourner au ranch avec vous; j'y resterai quelques jours. Écoutez-moi bien, Luna, je vous retrouverai votre maman. . .
Luna lui sourit et la jeune fille fut remuée jusqu'au fond du cœur par ce sourire mouillé de larmes. La
20 petite fille posa sa joue humide sur la main de sa protectrice et celle-ci se dit que la mère de Luna certes avait dû beaucoup pleurer sa perte.