‹ L'enfant de la lune;Chapitre 21 sur 34 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Cette fois, Miss Cora Douglas fit la connaissance du maître de la maison. Jack Hardy, assez mécontent de voir la civilisation entrer chez lui, n'en témoigna rien. L'hospitalité sur la prairie est de rigueur. 5 Miss Douglas était bien trop fine pour aborder de front les questions dangereuses. Elle commença par gagner les bonnes grâces de Jack, se montrant fort au courant de l'élevage des troupeaux et l'accompagnant dans de longues courses à travers les pâturages. Mr. lo Hardy trouva Miss Douglas si gracieuse que bientôt il rechercha sa société au lieu de l'éviter. Quant à Tom, il ne jurait que par elle, et les petites filles ne voulaient plus la quitter. Plusieurs jours se passèrent de la sorte.

— Il me semble. Miss Douglas, dit une fois Jack

Hardy, que vous êtes des nôtres et je ne sais ce que nous ferons lorsque vous retournerez à votre maison, si pleine de belles choses — à ce que disent les enfants !

— Je mérite presque de vivre slir la grande prairie, 5 n'est-ce pas? Un jour j'achèterai un ranch. Nous voisinerons.

— Pourquoi ne pas le faire tout de suite ? Vous verrez comme vous vous passerez facilement de luxe — et surtout de livres. La nature est le plus beau de tous les

lo livres.

— D'accord. Cependant, dussiez- vous me mépriser, il faut que je vous avoue que je suis grande liseuse.

— Ah!. . . il fronça les sourcils.

— Et que, de plus, j'encourage ce goiît chez les autres. 15 Je prêterai mes livres à Luna, à Maggie surtout, puisque

nous avons en elle un petit auteur en herbe.

— Vous dites?. . .

Jack Hardy ne riait plus du tout. Il prit sa fille sur ses genoux et l'enveloppa de ses bras comme pour la pro- 20 téger.

Cette conversation avait lieu un soir après souper, alors que toute la famille était rassemblée autour d'un grand feu de bois qui flambait joyeusement.

— Comment ! répondit Miss Douglas sans s'émouvoir, 25 c'est moi qui dois vous prédire l'avenir de votre fille?

Elle a beaucoup d'imagination, mais jusqu'à présent fort peu d'instruction puisqu'elle croit que les enfants de dix ans tombent de la lune.

— Je ne le crois plus tout-à-fait, rectifia Maggie, seu- 30 lement un peu.

Puis elle se tourna vers son père et lui dit :

— Je veux aller en pension. Papa.

Jack Hardy se leva et arpenta la vaste pièce pendant

II V accord : see accord. — 16 auteur en herbe : %&& herbe.

quelques minutes en silence. Alors il revint et dit brusquement :

— Il me semble qu'il y a ici quelque chose comme une conspiration. Ma fille sait lire et écrire, grâce à sa

5 grand'mère. C'est tout ce qu'il faut à une femme. Tu n'iras pas en pension, Maggie, tu deviendras une fermière et tu seras heureuse.

Jack Hardy, lorsqu'il était en colère, ou seulement mécontent, faisait trembler tout le monde, sa femme la pre- 10 mière. Ce fut donc avec surprise qu'il vit celle-ci se lever, droite et raide, et s'avancer vers lui.

— Voilà bien des années que je me tais, Jack, je parlerai à la fin. Tu as été dur et injuste pour les garçons; que cela te suffise. Ma fille recevra une autre éducation

15 que celle d'une fermière, si cela lui convient. Elle ira en pension et dès cet automne. J'ai économisé pour elle, comme j'ai économisé pour mes fils. Tu n'as plus voulu en entendre parler, des pauvres garçons, mais je suis leur mère. Ils m'écrivent et je leur envoie l'argent de

20 ma basse-cour. Ils sont tirés d'affaire maintenant et

seront des hommes distingués. C'est au tour de Maggie.

Il se fit un silence. Maggie se glissa auprès de sa

mère et l'embrassa. Miss Douglas était un peu pâle.

Elle n'avait pas eu l'intention de provoquer une pareille

25 explosion. Mais elle résolut d'en profiter.

— Voyons, Monsieur Hardy, dit-elle, cherchant à parler comme s'il ne s'agissait que d'une discussion amicale, vous avez dirigé votre vie comme bon vous semblait. Avouez donc que tous ont également le droit de chercher

30 le bonheur là où ils ont quelque chance de le trouver. Vos fils n'ont fait qu'user de ce droit. Quant à Maggie, je vous réponds qu'elle serait malheureuse si vous la

20 tirés if affaire : see affaire. — 28 comme bon vous semblait : see sembler.

forciez à rester ignorante et à ne s'occuper que de la basse-cour. . . et vous l'aimez tendrement, votre fille unique.

— C'est pour cela que je ne veux pas la laisser partir. 5 — Écoute, Papa, dit l'enfant, j'aime nos prairies

comme tu les aimes; je reviendrai toujours ici, même lorsque je serai grande. Si, plus tard, comme dit Miss Douglas, j'invente d'autres histoires que celles qui nous amusent Luna et moi, ce seront des histoires de la plaine

lo ou de la montagne. Mais pour cela — il faut que j'apprenne beaucoup de choses — beaucoup — beaucoup . . . songe que je suis presque vieille — j'aurai treize ans. . . dans onze mois !

Cette arithmétique fit presque sourire le père. Pen-

15 dant ces quelques minutes il avait réfléchi. S'il était dur parfois, il était souverainement juste. La plainte de sa femme, si patiente d'ordinaire, l'avait frappé. Il se tourna vers elle :

— Si je t'ai fait souffrir, pardonne-le moi. Dis à nos 20 fils que ma porte leur est ouverte s'ils désirent venir

t'embrasser. Puisque vous le voulez tous, Maggie pourra, elle aussi, devenir une savante. Seulement, d'avance, je la plains.

Alors, brusquement, avec un léger salut à Miss Dou- 25 glas, il quitta la salle.

Le lendemain, il ne fut plus question de la discussion. Jack Hardy reprit son calme. Il était seulement un peu plus taciturne que d'habitude. Miss Cpra eut soin de ne parler que de choses indifférentes.

30 Mais elle n'avait encore accompli que la moitié de la mission. Restait le cas de Luna. Elle laissa passer en- " core quelques jours. La vie avait repris comme d'ordinaire. Comme il faisait merveilleusement beau et que le printemps hâtif semait de fleurettes les champs et les

bois, Miss Douglas et les enfants étaient presque toujours dehors, le plus souvent à cheval.

Un beau soir, les enfants galopaient en avant, Miss Douglas et Jack Hardy suivaient plus lentement. 5 — Ne devons-nous pas traverser le champ où vous avez trouvé Luna?

— Oui, le voilà.

— Où se trouve la ligne du chemin de fer?

— Tout là-bas, dans ce creux. \^ous ne pouvez la voir 10 d'ici.

Miss Douglas, silencieuse, semblait mesurer de l'œil la distance.

— Croyez-vous, reprit Miss Douglas, qu'il fût possible que l'enfant eût été lancée aussi loin dans le terrible ac-

15 cident d'il y a neuf mois?

— Cela me semble tout-à-fait improbable.

— Vous n'avez pas songé à mettre une annonce dans les journaux?

— Nullement. Nous attendions que l'enfant elle-même 20 se souvint.

— La mémoire commence à se réveiller en elle, mais bien lentement.

Alors, elle raconta la scène du tableau. Jack Hardy écoutait avec intérêt mais aussi avec un peu d'incré- 25 dulité. Il se méfiait beaucoup de l'imagination des femmes et des petites filles surtout. Miss Douglas continua :

— Je vous avoue que le cas de cette enfant m'intéresse extraordinairement. J'ai retrouvé quelques vieux jour-

30 naux. Dans la liste des victimes j'ai vu qu'il y avait une dame étrangère ramassée sans connaissance, le bras fracturé ; parmi les morts une enfant et sa bonne. Voilà tout ce que j'ai trouvé: aucun nom, aucune indication plus précise. Pourtant, ma conviction est faite. Luna

aura été projetée au loin et, cachée par le maïs, n'aura pas été trouvée par les sauveteurs.

— Admettons que votre thèse soit vraie: en quoi vous servira-t-elle pour retrouver la famille de l'enfant?

5 — Je sais déjà que Luna est française. Je la conduirai à Paris où probablement elle est née.

— Et si vous ne trouvez rien ?

— Eh ! bien, j 'aurai fait un voyage qui me tente. Si nous ne trouvons pas la mère, j'élèverai Luna, j'en ferai

lo ma fille. Nous reviendrons dans ce pays que j'adore — et nous deviendrons de bons voisins. Monsieur Hardy ! Jack Hardy sourit. Puis, après un silence assez prolongé, il dit :

— Voilà que vous m'enlevez cette petite — après l'au- 15 tre. Mon foyer restera bien vide et bien froid. Mais

je n'ai pas le droit de m'opposer à un projet qui pourrait rendre l'enfant à sa mère. Seulement, Mademoiselle, je me suis attaché à Luna; je ne veux pas qu'elle souffre, à l'avenir, de votre généreux — caprice. Il se pourrait 20 fort bien que vous ne retrouviez pas sa famille. Vous vous engagez solennellement envers elle?

— Oui.

Le sérieux de Miss Douglas parut satisfaisant. Il inclina la tête et tous deux reprirent le chemin de la mai- 25 son.

Avec mille précautions, l'Américaine annonça à Luna qu'elle allait l'emmener à la recherche de sa mère. L'enfant tremblante, effarée, ne comprit pas bien d'abord. Alors, elle prit la main de Miss Douglas dans les siennes 30 et dit simplement:

— Je suis prête.

Maggie, à l'idée de la séparation, jeta de hauts cris. Luna lui appartenait. Elles devaient faire leurs études I aura été projetée : see avoir.

ensemble, revenir au ranch pendant les vacances et ne se quitter jamais.

La vieille Mrs. Hardy essaya de lui faire entendre raison, lui parla de la pauvre maman qui, de l'autre côté 5 de l'Océan, pleurait sa fille. Elle alla chercher la chaussette de soie bleue, le petit soulier verni et la loque de chemise, gardés soigneusement, et les remit à Miss Douglas.

— Ne pleure pas, IMaggie, je reviendrai, sois-en sûre, 10 et tu apprendras le français comme j'ai appris l'anglais. Et, vois-tu, je t'aimerai toujours, je t'écrirai très souvent et — dis — tu soigneras bien Snozvflake pour

moi

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