PREFACE
JI est bien difficile d'assigner des époques déterminées aux progrès plus ou moins continus du développement intellectuel et moral. Il m'a paru toutefois que rintervalle de trois à sept ans marquait une période plus typique d'évolution que celui de trois à SIX ou huit ans. Mais, de même que Tétude des trois premières années de Tenfant a pu m'amener à anticiper sur les années suivantes, j'ai dû aussi plus d'une fois porter mes regards au delà des sept premières années, pour mieux mettre en évidence certains faits dont les conséquences éloignées pouvaient seules compléter la signification.
Je ne me fais pas illusion sur la valeur psychologique ou littéraire du présent livre. On en remarquera d'autant mieux les imperfections et les lacunes que mon sujet n'est plus aussi nouveau qu'il Tétait encore à la date où je publiai mes premiers essais
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psychologiques. Je glisse modestement sur les imperfections. Quant à certaines lacunes, elles pourront, je Tespère, sembler toutes naturelles. S'il est vrai que l'auteur doit faire son œuvre d'abord pour lui-même, le premier soin du lecteur ne sera-t-il pas de se mettre à son point de vue pour la juger? Or, je n'ai pas eu la prétention de composer une psychologie complète de l'enfant. Même en me bornant aux points essentiels de la psychologie élémentaire, il m'aurait fallu disputer aux considérations gêné-, raies la place réclamée par les anecdotes, les résumés de petits faits et les explications indispensables. Je risquais surtout, avec ma méthode, qui n'est pas biographique, mais éclectique, d'aboutir à un de ces volumineux dossiers dont la mode a tant de peine à s'acclimater en France. J'ai donc eu quelques bonnes raisons de circonscrire et d'alléger mon sujet autant que possible, et de m'en tenir à quelques-uns des faits les plus significatifs, véritables « têtes de file », comme dirait M. Taine, qui commandent, impliquent et suggèrent les aigres.
Mon ambition n'est pas, d'ailleurs, excessive. Elle se borne à ajouter quelques observations et quelques idées au recueil déjà fort riche que d'autres s'occupent chaque jour de grossir. J'ai nommé, parmi les étrangers, Vierordt, Uffelmann, Simonowicz, PoUock, Ferri, Berra, Sikorski, et le plus éminent de tous, le physiologiste Preyer. Ce sera pour moi un très
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grand honneur de pouvoir être lu en même temps qu'eux*.
On peut regretter que, dans un pays où la passion de la synthèse ne détruit, même chez les métaphysiciens, ni le goût de l'analyse ni Feâprit de finesse, dans un pays qui a produit, après VÉmile, les travaux précieux de M"« Guizot, de M"*® Neeker de Saussure, de Taine et d'Egger, je sois encore le seul qu'aient séduit les recherches de psychologie ' infantile. A cela rien d'étonnant. Je ne vois pas d'ailleurs que l'exemple de M. Taine, de M. Ribot et de M. Espinas leur ait suscité beaucoup d'émulés. Que voulez-vous? Notre éducation de collège nous a habitués à « croire qu'on arrive de plain-pied aux généralités sans avoir passé par l'étude des détails ». Par la nature de l'enseignement et des examens qui leur sont imposés, nos jeunes gens sont « plus portés à prendre la science par le sommet que par la * base » ^ Je déplore cette abdication systématique à regard de la philosophie expérimentale, ce facile re- ^ noncement de la pensée à la recherche objective. Que de force intellectuelle et dé talent littéraire perdus pour la philosophie nouvelle!
A défaut des philosophes, les romanciers, ces indépendants Me la psychologie, s'ingénient depuis
1. Les lecteurs français pourront lire bientôt le livre de M. Preyer, VAme de Venfantj que je me félicite d'avoir contribué à faire traduire I en notre langue.
â. E. Renan, Dialoguet philo8ophique$t p. 26^-286.