LIVRE PREMIER
Le mercredi de chaque semaine, André Sperelli avait son couvert mis à la table de sa cousine la marquise d'Ateleta.
Les salons de la marquise, au palais Roccagiovine, étaient très fréquentés. Elle attirait surtout par sa gaieté spirituelle, par la liberté de ses saillies, par son infatigable sourire. Les traits fleuris de son visage rappelaient certains profils de femmes dans les dessins de Moreau le jeune et dans les vignettes de Gravelot. Ses manières, ses goûts, ses façons de s'habiller avaient quelque chose de pompadour ; et elle y mettait même
1. L’original a paru sous le titre : Il Piacere, Treves éditeur, Milan, 1889.
a | L'ENFANT DE VOLUPTÉ
un peu d'affectation, tentée par la ressemblance singulière qui lui donnait un air de famille avec la favorite de Louis XV. |
Un mardi soir, dans une loge du théâtre Valle, elle avait dit en riant à son cousin :
— Viens demain sans faute, André. Il y a parmi nos invités une personne intéressante, que dis-je? fatale. Hélène Muti, veuve du duc de Scerni. Prémunistoi contre le maléfice... Tu es dans un moment de faiblesse.
Et il avait répondu en riant :
— Si tu me le permets, ma cousine, je viendrai sans armes ; que dis-je ? avec un air de victime. Cet air est un appeau dont j’use depuis bien des soirs, inutilement, hélas!
— Le sacrifice est prochain.
— La victime est prête.
Le lendemain soir, André vint au palais Roccagiovine quelques minutes plus tôt que d'habitude, avec un merveilleux gardénia à la boutonnière et une vague inquiétude au fond de l'âme. Son coupé s'arrêta devant le porche; car l'allée était déjà prise par une autre voiture, de laquelle une dame descendait. Les livrées, les chevaux, tout le cérémonial de cette descente portaient la marque d’une grande maison. Le comte entrevit une silhouette haute et svelte, une coiffure étoilée de diamants, un petit pied qui se posa sur la marche. Puis, pendant qu’il montait l'escalier, il put voir la dame de dos.
Elle montait devant lui, lentement, mollement, avec une sorte de rythme. Son manteau, doublé d’une fourrure aussi neigeuse que le duvet des cygnes, n'était plus maintenu par l’agrafe et lui ghssait autour du
buste, en laissant les épaules découvertes. Ces épaules émergeaient, pâles comme l'ivoire poli, divisées par un sillon délicat ; et les omoplates se perdaïent sous les dentelles du corsage avec je ne sais quelle fuyante et douce inflexion d'ailes. Sur les épaules, le cou s’épanouissait, agile et arrondi ; et les cheveux, tordus en spirale, repliés depuis la nuque jusqu’au sommet de la tête, y formaient un nœud sous la morsure des épingles gemmées.
Cette harmonieuse ascension de la dame inconnue donnait aux yeux du jeune homme un si vif plaisir que, pour admirer, il s’arrêta un instant au premier palier. La traîne faisait sur les marches un grand froufrou. Le domestique marchait derrière, non pas dans la piste du tapis rouge où avait marché sa maîtresse. mais sur le côté, le long de la muraille, avec une gravité irréprochable. Et le contraste entre cette magnifique créature et ce rigide automate était fort bizarre. André sourit.
Dans l’antichambre, pendant que le domestique prenait le manteau, la dame jeta un rapide regard au jeune homme qui entrait. Celui-ci entendit annoncer :
— Son Excellence la duchesse de Scerni |
Aussitôt après :
— Monsieur le comte Sperelli-Fieschi d'Ugenta !
Et il lui plut que son nom eût été prononcé tout contre le nom de cette femme.
Déjà se trouvaient au salon le marquis et la marquise d’'Ateleta, le baron et la baronne d’Isola, don Philippe del Monte. Le feu flambait dans l’âtre ; quelques divans étaient disposés à portée de la chaleur ; quatre bananiers étalaient sur les dossiers bas leurs larges feuilles veinées de sang.
Là marquise vint à la rencontre des arrivants et leur dit avec son beau sourire inextinguible :
— Le hasard aimable rend inutile de vous présenter l’un à l’autre. Mon cousin Sperelli, inclinez-vous devant la divine Hélène.
André s’inclina profondément. La duchesse lui offrit la main avec un geste plein de grâce, en le regardant au fond des yeux.
— Je suis très heureuse de vous voir, monsieur. J'ai beaucoup entendu parler de vous à Lucerne, l’été passé, par un de vos amis, Jules Musellaro. J'étais, je le confesse, un peu curieuse... Musellaro m'a même donné à lire votre très précieuse Fable d’Hermaphrodite, etil m'a offert votre eau-forte du Sommeil, une épreuve avant la lettre, un trésor. Vous avez en moi une fervente admiratrice, ne l'oubliez pas.
Elle parlait avec de petites pauses. Elle avait la voix si insinuante que cela donnait presque la sensation d'une caresse charnelle ; et elle avait ce regard involontairement amoureux et voluptueux qui trouble tous les hommes et allume soudain leurs désirs.
On annonça :
— Monsieur le chevalier Sakumi !
Et le huitième et dernier convive apparut.
C'était un secrétaire de la légation japonaise, petit de taille, jaunâtre, avec des pommettes saillantes, avec des yeux longs et obliques, injectés de sang, battus sans cesse par les paupières. Il avait le corps trop gros pour ses jambes trop grêles ; et 1] marchait la pointe des pieds en dedans, comme si une ceinture lui eût comprimé les hanches. Les basques de son habit étaient trop larges ; son pantalon faisait une quantité de plis ; sa cravate portait les marques très visibles d'une main
inexpérimentée. On aurait dit un daïmio tiré hors d’une de ces armures de fer et de laque semblables à des carapaces de crustacés monstrueux, puis fourré dans les nippes d’un maître d'hôtel occidental. Mais, mal gré sa gaucherie, il avait une expression malicieuse, une sorte de finesse ironique dans les angles de la bouche.
Au milieu du salon, il s’inclina. Son gibus lui tomba des mains.
La baronne d’Isola, une blonde mignonne au front tout couvert de boucles frisées, gracieuse et grimacière comme un jeune singe, dit de sa voix flütée :
— Venez ici, Sakumi ; ici, près de moi!
Le chevalier japonais s’avançait en multipliant les sourires et les révérences. |
— Verrons-nous ce soir la princesse Issé? lui demanda Françoise d’Ateleta, qui se plaisait à réunir dans ses salons les échantillons les plus bizarres des colonies exotiques de Rome, par amour pour la variété pittoresque.
L'Asiatique répondit dans une langue barbare, à peine intelligible, mêlée d'anglais, de français et d’italien.
Il ÿ eut un moment où tout le monde parlait. C'était comme un chœur d'où s’élançaient de temps à autre, pareils à des gerbes d'argent, les rires frais de la mar-
ise.
— Certainement, je vous ai déjà vue; je ne sais plus où, je ne sais plus quand, mais certainement Je vous ai vue, disait André Sperelli à la duchesse, debout devant elle. Dans l'escalier, tandis que je vous regardais monter, un souvenir indistinct s'élevait de ma mémoire, quelque chose qui prenait forme suivant le
rythme de votre ascension, comme une image qui naïîtrait d’un air de musique... Je n'ai pas réussi à tirer ce souvenir au clair; mais, lorsque vous vous êtes retournée, j'ai senti que votre profil répondait incontestablement à cette image. Ce ne pouvait être une divination; c'était donc un obscur phénomène de la mémoire. Certainement, je vous ai vue déjà. Qui sait? Peut-être dans un songe, peut-être dans une création d'art, peut-être aussi dans un monde différent... dans une existence antérieure.
En prononçant cette dernière phrase, trop sentimentale et trop banale, il se mit à rire franchement, comme pour prévenir un sourire incrédule ou ironique. Hélène, au contraire, resta grave. « Écoutaitelle, ou pensait-elle à autre chose? Acceptait-elle ce genre de discours, ou voulait-elle, par cette gravité, se divertir à ses dépens ? Entendait-elle favoriser l’œuvre de séduction qu'il avait engagée avec tant de soin, ou s’enfermait-elle dans l'indifférence et dans le mutisme insouciant ? Bref, était-elle ou non une femme inexpugnable pour lui ?... » André, perplexe, interrogealt le mystère. Tous ceux qui ont l’habitude de la séduction, les téméraires surtout, connaissent bien cette perplexité que certaines femmes excitent en se taisant.
Un domestique ouvrit la grande porte qui faisait communiquer le salon avec la salle à manger.
La marquise mit son bras sous celui de Philippe del Monte et donna l'exemple. Les autres suivirent.
— Allons, dit Hélène.
André crut remarquer qu'elle s’appuyait sur son bras avec un peu d'abandon. « N’était-ce pas une illusion de son désir ? Peut-être... » Il restait en
suspens, dans le doute; mais, à chaque seconde qui passait, il se sentait conquis plus intimement par la douce magie ; à chaque seconde grandissait son désir anxieux de pénétrer l’âme de cette femme.
— Ici, mon cousin, dit Françoise en lui désignant une place à l’un des bouts de la table ovale.
Il était placé entre le baron d'Isola et la duchesse de Scerni, avec le chevalier Sakumi en face. Sakumi était entre la baronne d'Isola et Philippe del Monte. Le marquis et la marquise occupaient les places d'honneur. Sur la nappe scintillaient les porcelaines, l'argenterie, les cristaux, les fleurs.
Très peu de femmes pouvaient rivaliser avec la marquise d'Ateleta dans l'art de donner à diner. Elle mettait plus de soins à la préparation d’un menu qu’à celle d’une toilette. Son goût exquis se révélait dans les moindres choses, et elle était la souveraine arbitre des élégances de la table. Ses fantaisies et ses raffinements se propageaient chez toute la noblesse romaine. Get hiver-là, elle avait introduit la mode des chaînes de fleurs suspendues d’un bout à l’autre entre les grands candélabres, et aussi la mode du grêle vase de Murano, laiteux et changeant comme l'opale, garni d'une seule orchidée et placé devant chaque convive parmi la rangée des verres.
— Fleur diabolique, dit Hélène Muti en prenant le vase et en examinant de près l’orchidée sanglante et difforme.
Elle avait la voix si richement timbrée que même les paroles les plus communes et les phrases les plus banales semblaient prendre dans sa bouche un mystérieux accent et une grâce nouvelle. Tel ce roi de Phrygie qui changeait en or tout ce que sa main touchait,
— Fleur symbolique entre vos doigts, murmura André en regardant la dame qui, dans cette attitude, était belle jusqu’au prodige.
Elle portait une robe d’un bleu très pâle, semée de points d'argent, qui chatoyait sous d'anciennes dentelles de Burano, blanches d’une blancheur indéfinissable, avec une nuance fauve légère, si légère qu’à peine était-elle perceptible. La fleur presque monstrueuse, qu’on aurait cru produite par un maléfice, ondulait sur sa tige hors de ce tube frêle que l'artisan devait avoir façonné d’un souflle dans une gemme liquide. | |
— Mais je préfère les roses, dit Hélène en reposant l'orchidée avec un geste de répulsion qui contredisait le mouvement de curiosité qu'elle avait eu d’abord.
Et elle prit part à la conversation générale. Françoise parlait de la dernière réception à l'ambassade d'Autriche.
— Vous avez vu madame de Cahen? lui demanda Hélène. Elle avait un costume de tulle jaune bariolé d'une multitude de colibris avec des yeux de rubis. Une magnifique volière dansante... Et lady Ouless, vous l'avez vue P Elle avait une jupe en tarlatane blanche toute bigarrée d'algues marines et de poissons rouges, et, par-dessus les algues et les poissons, une autre jupe en tarlatane vert de mer. Vous l'avez vue? Un aquarium du plus bel effet.
Et, après ces petites médisances, elle riait d’un rire cordial qui lui mettait un tremblement léger au bas du menton et aux narines.
Devant cette volubilité incompréhensible, André restait encore dans le doute. Ces choses frivoles ou
malignes sortaient des mêmes lèvres qui, tout à l'heure, en prononçant une phrase très simple, l'avaient troublé jusqu'au fond; elles sortaient de la même bouche qui, tout à l'heure, silencieuse, lui avait paru la bouche de la Méduse de Léonard, cette humaine fleur de l'âme rendue divine par le feu de la passion et par l'angoisse de la mort. « Quelle était donc l'essence véritable de cette créature? Avait-elle perception et conscience de sa métamorphose incessante, ou restaitelle impénétrable à elle-même et exclue de son propre mystère? Dans ses expressions et dans ses manifestations, combien entrait-il d'artifice et combien de spontanéité? » Un besoin de connaître le tourmentait . jusque dans la délectation répandue en lui par le voisinage de cette femme qu'il commençait à aimer. « Ne valait-il pas mieux, au contraire, s’abandonner ingénument à la douceur première et ineffable de l'amour naissant? » Il vit Hélène faire le geste de mouiller ses lèvres dans un vin blond comme un miel liquide. Il choisit parmi les verres celui où le domestique avait versé un vin semblable, et 1l but en même temps qu'elle. Tous deux reposèrent ensemble sur la nappe le verre de cristal. La simultanéité de l'acte fit qu'ils se tournèrent l’un vers l’autre. Et ce regard les enflamma tous deux beaucoup plus que la gorgée de vin.
— Vous ne parlez pas? lui dit Hélène, avec une affectation de légèreté qui altérait un peu sa voix. Vous avez pourtant la réputation d’être un causeur exquis. Allons, réveillez-vous !
— Oh! mon cousin, mon cousin ! s’écria Françoise avec un air de commisération, tandis que Philippe del Monte lui murmurait quelque chose à l'oreille.
André se mit à rire.
— Chevalier Sakumi, c'est nous qui sommes taciturnes. Réveillons-nous !
Les longs yeux de l’Asiatique pétillèrent de malice, plus rouges encore sur la rougeur sombre que les vins lui allumaient aux pommettes. Jusqu'alors 1l avait regardé la duchesse de Scerni avec l'expression extatique d’un bonze en présence de la divinité. Sa large face, qui semblait sortie d'une page classique d'O-kousai, le grand imagier humoriste, rougeoyait entre les chaînes de fleurs, comme une lune d’août.
— Sakumi est amoureux, reprit André à voix basse, en se penchant vers Hélène.
— De qui?
— De vous. Vous ne vous en êtes point encore aperçue?
— Non.
— Regardez-le.
Hélène tourna la tête. Et l’amoureuse contemplation du daïmio travesti appela soudain sur ses lèvres un rire si peu dissimulé que le Japonais en reçut une blessure et en garda une humiliation visible.
— Tenez! dit-elle pour le dédommager, en détachant de la guirlande un camélia blanc qu'elle jeta à l'envoyé du Soleil-Levant. Trouvez une comparaison à ma louange.
L'Asiatique porta le camélia à ses lèvres avec un geste comique de dévotion.
— Ah! ah! Sakumi, dit la petite baronne d’Isola, vous m'êtes infidèle |
IL balbutia quelques mots, le visage de plus en plus allumé. Tous riaient sans se contraindre, comme si cet étranger n'’eût été invité que pour fournir aux autres un
sujet d'amuscment. André se tourna en riant vers Hélène.
Elle, la tête relevée et même un peu rejetée en arrière, regardait furtivement le jeune homme, les paupières mi-closes, avec un de ces indescriptibles regards féminins qui semblent absorber, je dirais presque boire, tout ce qu’il y a en l’homme préféré de plus aimable, de plus désirable, de plus délectable, tout ce qui a réveillé chez la femme cette exaltation de l'instinct sexuel, où la passion prend son principe. Ses cils très . longs voilaient l'iris incliné vers l'angle de l'orbite ; ‘et le blanc de ses yeux nageait dans une sorte de lumière liquide, un peu azurée; un tremblement presque imperceptible remuait sa lèvre inférieure. Le rayon de son regard semblait aller à la bouche d'André comme à une douce proie.
Cette bouche, en effet, avait séduit Hélène. Pure de forme, ardente de couleur, gonflée de sensualité, un peu cruelle d'expression lorsqu'il la tenait fermée, cette bouche juvénile rappelait, par une ressemblance singulière, le portrait de ce gentilhomme inconnu qui ss trouve à la galerie Borghèse, profonde et mystérieuse œuvre d'art où les imaginations fascinées ont cru reconnaître l'image du divin César Borgia peinte par le divin Sonzio. Lorsque les lèvres s’ouvraient au sourire, cette expression s’enfuyait ; et les dents blanches, carrées, égales, d’une pureté extraordinaire, illuminaien; une bouche aussi fraîche et joyeuse que celle d’un enfant.
Dès qu'André se retourna, Héline retira son regard, mais pas assez vite pour que le jeune homme n'en surprit point l'éclair. Et il en eut une joie si forte qu’il sentit une flamme lui monter aux joues.
« Elle me veut! Elle me veut! » pensa-t-il, exultant, sûr d'avoir déjà conquis cette rare créature. Et il pensa encore: « C’est une volupté jamais éprouvée »
Autour d'eux, la conversation s’animait. Hélène lui demanda :
— Vous resterez à Rome tout l'hiver?
— Tout l'hiver, et plus encore, répondit André, à qui cette simple question parut envelopper une pro-. messe d'amour.
— Vous y avez donc une installation ?
— Oui, palais Zuccari : domus aurea.
— À la Trinité des Monts ? Que vous êtes heureux !
— Pourquoi heureux ?
— Parce que vous habitez un lieu que j'aime.
— On y trouve, n'est-ce pas ? recueillie comme une essence dans un vase, toute la souveraine douceur de Rome.
— C'est vrai. Entre l'obélisque de la Trinité et la colonne de la Conception, j'ai suspendu en ex-voto mon cœur catholique et païen.
Elle rit de sa phrase. Il avait un madrigal sur les lèvres au sujet de ce cœur suspendu ; mais il ne le prononça point, car il lui déplaisait de prolonger le dialogue sur ce ton faux et léger et de gâter ainsi son intime jouissance. Il se tut.
Elle resta un instant pensive. Puis elle rentra dans ta conversation générale avec une vivacité plus grande encore, prodiguant les saillies et les rires, faisant scintiller ses dents et ses mots. Françoise médisait un peu de la princesse de Ferentino, non sans finesse, en faisant allusion à une récente et scabreuse aventure.
— À propos, la princesse annonce pour l'Épiphanie une seconde vente de charité, dit le baron d’Isola. Vous n'en savez rien encore ? |
—- Je suis dame patronnesse, répliqua Hélène Muti.
— Et vous êtes une patronnesse précieuse, dit Phi-
lippe del Monte, un homme sur la quarantaine, presque entièrement chauve, subtil aiguiseur d’épigrammes, avec une sorte de masque socratique où l'œil droit, toujours en mouvement, scintillait de mille expressions diverses, tandis que l’œil gauche restait toujours immobile et presque vitrifié sous le monocle, comme si l'un lui eût servi pour exprimer et l’autre pour voir. A la vente de mai, vous avez reçu une pluie d’or.
— Oh! la vente de mai! Quelle folie ! s’écria la marquise d'Ateleta.
Les domestiques versaient le champagne frappé. Elle ajouta :
— Tu te rappelles, Hélène ? Nos boutiques étaient voisines.
— Cinq louis pour une gorgée ! Cinq louis pour une bouchée ! se mit à crier Philippe del Monte, en imitan: plaisamment la voix d’un crieur.
Hélène Muti et la marquise riaient.
— Oui, oui, c’est vrai. Vous faisiez le boniment, Philippe, dit Françoise. Quel malheur que tu n'aies pas été là, mon cousin ! Pour cinq louis, tu aurais mangé un fruit où J'aurais d'abord imprimé mes dents; et, pour cinq autres louis, Hélène t’aurait fait boire du champagne dans le creux de sa main.
— Quel scandale ! interrompit la baronne d'Isola avec une petite grimace d'horreur.
— Oh! Mary ! et toi, est-ce que tu ne vendais pas aussi pour cinq louis des cigarettes que tu venais d’allumer en les mouillant beaucoup? dit Françoise qui riait toujours.
La marquise reprit, sentencieusement :
— Toute œuvre de charité est sainte. Moi, à force de mordre danslesfruits, j'ai récoltéenviron deux centslouis.
— Et vous ? demanda André Sperelli à Hélène, en faisant un pénible effort pour sourire. Et vous, avec votre coupe de chair?
— Moi, deux cent soixante-dix louis.
Tout le monde plaisantait, le marquis excepté. C'était un homme déjà vieux, affligé d'une surdité incurable, luisant de cosmétiques, maquillé d’une teinture blondâtre, artificiel de la tête aux pieds. Il ressemblait à un de ces mannequins qu'on voit dans les musées de cires. De temps en temps, presque toujours mal à propos, il émettait une sorte de petit rire sec pareil au grincement d’une mécanique rouillée qu'il aurait eue dans le corps.
— À un certain moment, reprit Hélène, le prix de la gorgée monta jusqu’à dix louis. Vous entendez ? Et, au dernier moment, ce fou de Galéas Secinaro vint m'offrir un billet de cinq cents francs pour que je m'essuie les mains à sa barbe blonde...
Comme toujours, chez les Ateleta, le dernier service fut splendide : car le véritable luxe de la table se montre au dessert. Mille choses exquises et rares délectaient la vue non moins que le palais, disposées avec art dans des assiettes de cristal garnies d'argent. Les guirlandes de camélias et de violettes se recourbaient entre les candélabres pamprés du xvarr° siècle qu'égayaient des faunes et des nymphes. Et, sur les tapisseries des murailles, les faunes et les nymphes et toutes les figures charmantes de cette mythologie pastorale, les Sylvandres et les Philis et les Rosalindes, animaient de leur tendresse un de ces clairs pays cythéréens nés de la fantaisie d'Antoine Watteau.
La légère excitation amoureuse qui gagne les
esprits vers la fin d’un repas orné de femmes et de fleurs se trahissait dans les discours et dans les souvenirs de cette vente où les dames vendeuses, poussées par une ardente émulation à recueillir la plus grosse somme possible, avaient attiré les acheteurs avec des témérités inouïes.
— Êt vous avez accepté? demanda André Sperelli à la duchesse.
— J'ai sacrifié mes mains à la Bienfaisance, répondit-elle. Vingt-cinq louis de plus !
— All the perfumes of Arabia will not sweeten this little hand.
Il riait en répétant les paroles de lady Macbeth ; mais, au fond, il éprouvait une souffrance confuse, un tourment mal déterminé qui ressemblait à de la jalousie. Tout d'un coup, il venait de discerner ce je ne sais quoi d’excessif et, pour ainsi dire, de courtisanesque qui parfois altérait un peu les grandes manières de la noble dame. Certaines intonations de sa voix et de son rire, certains de ses gestes, certaines de ses attitudes, certains de ses regards exhalaient un charme trop aphrodisiaque. Elle dispensait avec trop de facilité la jouissance visuelle de ses grâces. Par instants, sous les yeux de tous, peut-être sans le vouloir, elle avait un geste, une posture, une expres-. sion qui, dans l’alcôve, aurait fait frissonner un amant. Quiconque la regardait pouvait lui dérober: une étincelle de plaisir, pouvait l’envelopper d’imaginations impures, deviner ses secrètes caresses. Elle paraissait n'avoir été créée que pour les pratiques d'amour, et l’air qu’elle respirait était continuellement embrasé par les désirs suscités autour d'elle.
André pensa : « Combien d'hommes l’ont possédée ?
Combien de souvenirs garde-t-elle, dans sa chair et dans son âme ? »
Son cœur se gonflait comme d’un flot amer au fond duquel bouillonnait toujours sa tyrannique intolérance de toute possession imparfaite. Et :l n'arrivait pas à détacher ses yeux des mains d'Hélène.
Dans ces mains incomparables, délicates et blanches, d’une transparence idéale, marquées de veines glauques à peine visibles, dans ces paumes un peu creusées et estompées de rose, où un chiromancien aurait découvert d’obscurs entrelacs, dix, quinze, vingt hommes avaient bu, l’un après l’autre, à prix d'or. Il voyait les têtes de ces hommes inconnus se pencher et humer le vin. Or Galéas Secinaro, un de scs amis, beau et gaillard gentilhomme, impérialement barbu comme un Lucius Verus, était un rival redoutable.
Alors, sous l'excitation de ces images, sa convoitise grandit, si farouche, et une impatience l’envahit, si torturante, qu'il lui semblait que le diner ne prendrait jamais fin. « Ce soir même, pensa-t-il, j'aurai d’elle une promesse. » Une anxiété intérieure le poignait, comme :il arrive quand on a peur de laisser échapper un bien visé par de nombreux émules. Et sa vanité, incurable et insatiable, lui représentait l'ivresse de la victoire.
— Toi qui es une grande innovatrice, disait Hélène à Françoise, en se mouillant les doigts dans l’eau tiède d’un bol de cristal azuré et bordé d'argent, tu devrais ramener l'usage d'offrir l’eau pour les mains après qu'on a quitté la table, avec l'aiguière et le bassin d'autrefois. C’est vilain, cette modernité. N'est-ce pas, Sperelli ?
Françoise se leva. Tous l’imitèrent. André, s’inchnant, offrit le bras à Hélène ; et elle le regarda sans sourire, pendant qu'elle posait son bras nu sur celui du jeune homme, avec lenteur. Ses dernières paroles avaient été gaies et légères ; ce regard, au contraire, était si grave et si profond qu'André se sentit prendre l'âme.
— Demain soir, lui demanda-t-elle, allez-vous au bal de l'ambassade de France ?
— Et vous? demanda André à son tour.
— Moi, oui.
— Moi, oui.
Ïls sourirent comme deux amants. Elle ajouta en prenant un siège :
— ÂAsseyez-vous.
Le divan était loin de la cheminée, adossé à la queue du piano que recouvrait en partie la draperie d'une étoffe précieuse. À l’une des extrémités, une grue de bronze tenait en son bec relevé un plateau suspendu par trois petites chaînes, comme celui d'une balance ; et le plateau portait un roman nouveau etun petit sabre japonais, un waki-zashi, dont la gaine, la garde et la poignée étaient ornées de chrysanthèmes d'argent.
Hélène prit le livre, qui n’était coupé qu'à moitié ; elle en lut le titre ; puis elle le remit dans le plateau, qui oscilla. Le sabre tomba sur le tapis. Elle et André se penchèrent en même temps pour le ramasser, et leurs mains se rencontrèrent. Remise debout, elle examina la belle arme avec curiosité et la garda entre ses mains, tandis qu'André lui parlait de ce nouveau roman d'amour.
Lorsqu'il se tut, ses yeux restèrent fixés sur les
bras d'Hélène, découverts jusqu'aux épaules. Ces bras étaient si parfaits d'attache et de forme qu'ils lui rappelaient la comparaison de Firenzuola : « le vase antique fait de main de maître » ; et tels devaient être « ceux de Pallas devant le berger ». Les doigts jouaient sur les ciselures de l’arme, et les ongles polis paraissaient continuer la finesse des gemmes qui ornaient les doigts.
— Vous devez, si je ne me trompe, dit tout à coup André en l'enveloppant de son regard comme d’une flamme, vous devez être faite comme la Danaé du Corrège. Je le sens, et même je le vois, d'après la forme de vos mains.
— Oh! Sperelli !
— N'imaginez-vous pas d’après la fleur la figure entière de la plante? Sans nul doute, vous ressemblez à la fille d’Acrisius recevant la pluie d'or, mais non pas celle de la Vente de mai, grand Dieu! Vous connaissez le tableau de la galerie Borghèse ?
— Oui.
— Me suis-je trompé?
— Assez, Sperelli ; je vous en prie.
— Pourquoi ?
Elle se tut. A présent, ils sentaient se resserrer le cercle qui devait les enclore, les emprisonner rapide— ment tous les deux. Ni l’un ni l’autre n’avait con— science de cette rapidité. Deux ou trois heures après s'être vus pour la première fois, ils se donnaient déjà l’un à l'autre en pensée ; et cet abandon réciproque leur paraissait naturel.
Après une pause, Hélène dit, sans le regarder :
— Vous êtes très Jeune. Avez-vous déjà beaucoup aimé ?
Il répondit par une autre question :
— Quel est, à votre avis, le souverain Amant? celui dont l'imaginat'on est assez puissante pour retrouver en une seule et unique femme tout l'Éternel féminin, ou celui qui parcourt fugitivement au passage toutes les lèvres comme les notes d'un clavecin idéal, jusqu’à ce qu'il ait trouvé l'accord sublime ?
— Je ne sais pas. Et vous?
— Moi non plus, je ne sais pas résoudre ce grand problème. Mais, par instinct, j'ai parcouru le clavier, et je crains d’avoir trouvé l'accord, à en juger du moins par le pressentiment intérieur.
— Vous craignez ?
— Je crains ce que j'espère.
Il parlait ce langage maniéré avec aisance, comme pour atténuer, grâce à l’artifice des mots, la force de son sentiment. Et Hélène se sentait prendre par cette voix comme dans un filet, et tirer hors de la vie qui s'agitait autour d'eux.
Un domestique annonça :
— Son Excellence la princesse de Micigliano !
— Monsieur le comte de Gissi !
— Madame Chrysoloras !
— Monsieur le marquis et madame la marquise Massa d’Albe!
Les salons se peuplaient. De longues traines chatoyantes passaient sur le tapis rouge; hors des corsages constellés de diamants, brodés de perles, enluminés de fleurs, émergeaient des épaules nues ; les chevelures scintillaient presque toutes de ces merveilleux joyaux héréditaires que l'on envie à la noblesse romaine.
— Son Excellence la princesse de Ferentino!
— Son Excellence le duc de Grimiti!
Déjà se formaient des groupes différents, des foyers différents de malignité et de galanterie. Le groupe principal, où il n’y avait que des hommes, se tenait près du piano, autour de la duchesse de Scerni, qui s'était levée afin de tenir tête à cette sorte d'assaut. La princesse de Ferentino s’approcha pour saluer son amie avec un reproche.
— Pourquoi n'es-tu point venue aujourd'hui chez Nini Santamarta? Nous t'attendions.
Elle était grande et maigre, avec d'étranges yeux verts qui semblaient très lointains, au fond des orbites sombres. Elle était habillée de noir, décolletée en pointe sur la poitrine et sur le dos; elle portait dans ses cheveux d'un blond cendré un grand croissant de brillants, comme Dianc; et elle agitait un large éventail de plumes rouges avec des gestes brusques.
— Ce soir, Nini va chez madame Van Huffel.
— J'irai, moi aussi, plus tard, un instant, dit Hélène. Je la verrai.
— Dites, Ugenta! fit la princesse en se tournant vers André, je vous cherchais pour vous rappeler notre rendez-vous. C’est demain jeudi. La vente du cardinal Immenraet commence à midi. Venez me prendre à une heure.
— Je n'y manquerai pas, princesse.
— Il faut que j'obtienne à tout prix ce cristal de roche.
— Mais vous aurez des concurrentes.
— Qui?
— \a cousine.
— Et encore?
— Moi, dit Hélène.
— Toi? Nous verrons.
Autour d’eux, les hommes demandaient des explications. André Sperelli annonça solennellement :
— Une joute de dames au xix° siècle, pour un vase de cristal de roche ayant appartenu à Niccolô Niccoli ; vase sur lequel est gravé le Troyen Anchise dénouant une des sandales de Vénus Aphrodite. Ce spectacle sera donné gratis, demain, à une heure de l'aprèsmidi, à l'Hôtel des Ventes, rue Sixtine. Les concurrentes seront : la princesse de Ferentino, la duchesse de Scerni, la marquise d’Ateleta.
Tout le monde riait de l’annonce.
Grimiti demanda :
— Les paris sont-ils autorisés ?
— La cote! la cote! se mit à glapir Don Philippe del Monte, en imitant la voix stridente du bookmaker Stubbs.
La princesse de Ferentino lui donna sur l'épaule un coup de son éventail rouge. Mais la facétie parut bonne.
Les paris commencèrent. Comme il partait du groupe des rires et des mots, d'autres dames et d'autres hommes s’approchèrent pour prendre part à l'hilarité. La nouvelle de la joute se répandait rapidement ; elle prenait les proportions d'un événement mondain ; elle occupait tous les beaux esprits.
— Donnez-moi le bras et faisons un tour, dit Hélène Muti à André.
Lorsqu'ils furent loin du groupe, dans le salon voisin, André lui serra le bras en murmurant :
— Merci |
Elle s’appuyait sur lui, s’arrêtant de temps à autre pour répondre aux saluts. Elle semblait un peu lasse ;
“elle était pâle comme les perles de son collier. Tous ces jeunes hommes élégants lui adressaient des compliments vulgaires.
— Cette sottise m'écœure, dit-elle.
En se retournant, elle vit Sakumi qui la suivait, son camélia blanc à la boutonnière, silencieux, les yeux attendris, sans oser s'approcher. Elle lui envoya un sourire miséricordieux.
— Pauvre Sakumi |
— Vous ne l’aviez pas remarqué encore? demanda André.
— Non.
— Lorsque nous étions assis près du piano, lui, d’une embrasure de fenêtre, contemplait obstinément vos mains jouant avec cette arme de son pays réduite à couper les pages d’un livre occidental.
— Tout à l'heure?
— Oui, tout à l’heure. Peut-être pensait-il : « Quelle douce chose, de faire hara-kiri avec ce petit sabre orné de chrysanthèmes qui semblent fleurir de la laque et du fer sous la caresse de ses doigts! »
Elle ne sourit point. Sur son visage était descendu un voile de tristesse et presque de souffrance. Ses yeux, vaguement éclairés sous la paupière supérieure comme par la blanche clarté d'une lampe, paraissaient envahis d'une ombre plus profonde ; une expression douloureuse abaiïssait les angles de sa bouche. Elle tenait le bras droit pendant le long de sa robe, avec son éventail et ses gants dans la main. Elle ne tendait plus la main à ceux qui la saluaient et qui la complimentaient; elle n’écoutait plus personne.
— Qu’avez-vous ? lui demanda André.
— Rien. Il faut que j'aille chez madame Van Huffel.
Je vais prendre congé de Françoise. Conduisez-moi ; et puis vous m'accompagnerez Jusqu'à ma voiture.
Ils rentrèrent dans le premier salon. Louis Gulli, jeune musicien venu des Calabres natales pour chercher fortune, noir et crépu comme un Arabe, exécutait avec beaucoup d'âme la sonate en ut dièze mineur de Beethoven. La marquise d’Ateleta, une de ses protectrices, se tenait debout près du piano, les yeux fixés sur le clavier. Peu à peu, la musique grave et suave enlaçait dans ses cercles tous ces esprits légers, pareille à un remous lent, mais profond.
— Beethoven! dit Hélène avec un accent presque religieux, en s’arrétant et en dégageant son bras de celui d'André.
Pour écouter, elle resta debout près d’un bananier. Elle avait le bras gauche étendu et mettait un gant, avec une lenteur extrême. Dans cette attitude, la cambrure de ses reins apparaissait plus svelte ; toute sa silhouette, continuée par la traîne, apparaissait plus haute et plus droite ; l'ombre de la plante voilait et en quelque sorte, spiritualisait la pâleur de sa chair. André la regarda ; et, pour lui, le vêtement se confondit avec la personne.
« Elle sera mienne! pensait-il avec une sorte d'ivresse ; car la sonate pathétique augmentait son exaltation. Elle me serrera entre ses bras, sur son cœur | »
Il imagina qu'il se penchait et posait les lèvres sur l'épaule d'Hélène. « Etait-elle froide, cette peau diaphane, pareille à un lait très subtil que traverserait une lumière d’or? » Il eut un léger frisson et ferma les paupières à demi, comme pour en prolonger la jouissance. [l aspirait le parfum de cette femme, une éma-
2h L'ENFANT DE VOLUPTÉ
nation indéfinissable, fraiche, mais pourtant vertigineuse comme une vapeur d'aromates. Tout son être insurgé s’élançait avec une irrésistible véhémence vers l’étonnante créature. Il aurait voulu l'envelopper, l’attirer en lui-même, l'absorber, la boire, la posséder de quelque façon surhumaine.
Presque contrainte par le désir impétueux du jeune homme, Hélène se tourna un peu; et elle lui sourit d'un sourire si fin, si immatériel, qu'il parut résulter, non pas d'un mouvement de lèvres, mais bien d’une irradiation de l'âme sur les lèvres; tandis que les yeux, toujours tristes, restaient comme perdus dans le lointain d'un rêve intérieur. Ainsi enveloppés d'ombre, ils étaient vraiment les yeux de la Nuit, tels que Léonard de Vinci les eût sans doute imaginés pour une figure allégorique, après avoir vu à Milan Lucrèce Crivelli.
Et, dans la seconde que dura ce sourire, André se sentit seul avec elle au milieu de la foule. Un immense orgueil lui gonfla le cœur.
Puis, comme Hélène faisait le geste de mettre l'autre gant :
— Non, pas celui-ci! pria-t-il à voix basse.
Elle comprit et laissa sa main nue.
Il avait l'espérance de baiser cette main ayant le départ d'Hélène. Soudainement, une vision monta dans son âme, celle de la Vente de mai, lorsque les hommes lui buvaient le champagne dans le creux des deux paumes. Et, pour la seconde fois, il fut piqué d'une jalousie aiguë.
Elle dit, en lui reprenant le bras :
— Maintenant, allons.
La sonate finie, les conversations se renouaient,
plus animées. Le domestique annonça encore trois ou quatre noms, entre autres celui de la princesse Issé, qui entrait d’un petit pas incertain, vêtue à l’européenne, le sourire sur son visage ovale, blanche et menue comme une figurine de netske. Un mouvement de curiosité se propagea dans le salon.
— Adieu, Françoise ; à demain, dit Hélène en prenant congé de la marquise d’Ateleta.
— Tu pars sitôt? .
— On m'attend chez les Van Huffel. J'ai promis une visite.
— Quel malheur ! Mary Dyce va chanter.
— Adieu. À demain.
— Prends ceci; et adieu. Aimable cousin, accompagnez-la.
La marquise lui offrit un bouquet de violettes doubles, puis se détourna pour venir à la rencontre de la princesse Issé, gracieusement. Mary Dyce, vêtue de rouge, haute et ondoyante comme une flamme, commençait à chanter.
— Je suis si lasse ! murmura Hélène en s'appuyant sur André. Demandez, je vous prie, ma pelisse.
Il prit la pelisse des mains du domestique qui la lui tendait. En aidant Hélène à la mettre, 1l lui effleura l'épaule du bout des doigts et sentit qu’elle frissonnait. L'antichambre était toute pleine de valets en livrées diverses. La voix passionnée de Mary Dyce apportait les paroles d’une romance de Schumann : « Ich kann’s nicht fassen, nicht glauben... »
Ils descendirent en silence. Le domestique était parti devant pour faire avancer la voiture jusqu’au pied de l'escalier. On entendait retentir le piaffement des chevaux sous la voûte sonore. À chaque marche,
André sentait la pression légère du bras d'Hélène qui s’abandonnait un peu, la tête relevée et même insensiblement rejetée en arrière, les yeux mi-clos.
— Lorsque vous montiez, mon admiration vous suivait, inaperçue. Maintenant que vous descendez, mon amour vous accompagne, lui dit-il tout bas, presque humblement, avec une pause hésitante entre les derniers mots.
Elle ne répondit pas. Mais elle porta le bouquet de violettes à ses narines et en aspira le parfum. Dans ce geste, l'ample manche du manteau glissa le long du bras plus loin que le coude. La vue de cette chair vive, sortant de dessous la pelisse comme une touffe de roses blanches hors de la neige, alluma davantage encore le désir dans les sens du jeune homme, par cette singulière vertu provocatrice que prend le nu féminin mal caché sous une étoffe épaisse et lourde. Un petit frémissement lui vibraït aux lèvres, et il avait peine à retenir de brülantes paroles.
Mais la voiture attendait au bas de l'escalier, et le valet de pied était à la portière.
— Chez madame Van Huffel, ordonna la duchesse en montant avec l’aide du comte.
Le valet de pied s’inclina, quitta la portière et reprit ‘ sa place. Les chevaux piaffaient, soulevant des étincelles.
— Prenez garde ! cria Hélène en tendant la main au jeune homme.
Ses yeux et ses diamants scintillaient dans l'ombre.
« Être avec elle, là, dans l’ombre, et chercher son cou avec la bouche, sous la pelisse parfumée ! » IL aurait voulu dire :
— Emmenez-moi |
Les chevaux piaffaient.
— Prenez garde ! répéta Hélène.
Il Jui baisa la main ; il y pressa ses lèvres, comme pour lui laisser sur la peau une empreinte de passion. Puis il referma la portière qui claqua ; et, rapide, avec un grand fracas, la voiture sortit du porche sur le Forum.
IT
Sous le déluge gris de la boue démocratique qui submerge misérablement tant de choses belles et rares, va disparaissant aussi peu à peu cette classe restreinte de la vieille noblesse italienne où l’on gardait vivace, de père en fils, une certaine tradition familiale de haute culture, d'élégance et d'art. À cette classe que je nommerais volontiers arcadienne, parce qu'elle a jeté son plus vif éclat dans l'’aimable vie du xvm‘ siècle, appartenaient les Sperell. L'’urbanité, l'atticisme, . l'amour de toutes les délicatesses, la prédilection pour les études singulières, la curiosité esthétique, la passion archéologique, la galanterie raffinée, étaient dans la maison Sperelli des qualités héréditaires. En 1466, un Alexandre Sperelli porta à Frédéric d'Aragon, fils de Ferdinand roi de Naples et frère d’Alphonse duc de Calabre, le manuscrit in-folio contenant certaines
poésies « moins grossières » des vieux écrivains toscans, dont Laurent de Médicis lui avait fait la promesse à Pise, en 1465 ; et ce même Alexandre écrivit sur la mort de la divine Simonette, en chœur avec les doctes de son temps, une élégie latine, mélancolique et molle, à l’imitation de Tibulle. Dans le même siècle, un autre Sperelli, nommé Étienne, se rendit en Flandre, au milieu de la vie pompeuse, de l’élégance précieuse et du faste inouï des Bourguignons ; et il s'établit à la cour de Charles le Téméraire, par une alliance avec une famille flamande. Un de ses fils. Juste, pratiqua la peinture sous la discipline de Jean Gossaert ; et il vint en Italie avec son maître, à la suite de Philippe de Bourgogne, ambassadeur de l’empereur Maximilien près du pape Jules II, en 1508. Il se fixa à Florence, où la principale branche de sa lignée continua de fleurir; et il y eut pour second maître Piero di Cosimo, le peintre gai et facile, le puissant et harmonieux coloriste, dont le pinceau ressuscitait librement les fables païennes. Ce même Juste ne fut pas un artiste vulgaire ; mais il épuisa toute sa vigueur en vains efforts pour concilier sa primitive éducation gothique avec l'esprit nouveau de la Renaissance. Vers la seconde moitié du xvn° siècle, la famille des Sperelli se transporta à Naples. C’est là qu'en 1679 un Bartholomée Sperelli publia un traité astrologique de Nativitatibus ; qu'en 1720, un Jean Sperelli donna au théâtre un opéra-bouffe intitulé la Faustine, puis une tragédie lyrique intitulée Procné; qu'en 1756, un Charles Sperelli imprima un volume de vers érotiques où il avait rimé quantité de badinages licencieux, avec l'élégance horacienne qui était alors de mode. Louis Sperelli, à la cour du roi lazza-
rone et de la reine Caroline, fut meilleur poète et homme d’une galanterie exquise. Il versifia très agréablement, avec un certain épicurisme mélancolique et tendre : et 1l aima en fin amateur, et 1l eut d’innom-
brables aventures, quelques-unes célèbres, comme ;
celle avec la marquise de Bugnano qui s’empoisonna par jalousie, et celle avec la comtesse de Chesterfield qui mourut de consomption et qu’il pleura dans des cantates, des odes, des sonnets et des élégies très suaves, quoique un peu touflues.
Unique héritier, le comte André Sperelli-Fieschi d'Ugenta continuait la tradition de la famille. C'était véritablement le type idéal du jeune seigneur italien du xix° siècle, le légitime rejeton d'une race de gentilshommes et d'artistes élégants, le dernier descendant d'une lignée intellectuelle.
Il était pour ainsi dire tout imprégné d'art. Son adolescence, nourrie d’études variées et profondes, parut tenir du prodige. Jusqu'à vingt ans, il passa alternativement des longues lectures aux longs voyages en compagnie de son père, et il put achever son extraordinaire éducation esthétique sous la direction paternelle, sans nulle contrainte de pédagogue. Et ce fut justement son père qui lui donna le goût des choses de l'art, le culte passionné de la beauté, le mépris paradoxal des préjugés, l'appétit du plaisir.
Ce père, qui avait grandi au milieu des dernières splendeurs de la cour bourbonienne, savait vivre largement ; il avait une science profonde de la vie voluptueuse, jointe à une certaine inclination byronienne vers le romantisme exalté. Son mariage même s'était fait dans des circonstances presque tragiques, après une passion furieuse. Ensuite, il avait troublé et tour-
L'ENFANT DE VOLUPTÉ 3x
menté de toutes manières la paix conjugale. Finalement, il s'était séparé de sa femme ; mais il avait toujours gardé son fils près de lui, l’'emmenant dans ses voyages à travers toute l’Europe.
L'éducation d'André était donc une éducation vivante, faite moins sur les livres que sur le spectacle des réalités humaines. Son esprit était corrompu, non seulement par la haute culture, mais aussi par l'expérience ; et, chez lui, la curiosité s’aiguisait d'autant plus que la connaissance s’élargissait davantage. Dès le principe, il fut prodigue de lui-même : car la grande force sensitive dont il était doué ne se lassait jamais ‘defournir à sa prodigalité des trésors. Mais l'expansion de cette force causait en lui la destruction d’une autre force, de la force morale, que son père déprimait sans scrupule. Et il ne s'apercevait point que savie était un pro. gressif rétrécissement de ses facultés, de ses espérances, de son plaisir même, une sorte de renoncement progressif ; et qu'autour de lui le cercle se resserrait toujours davantage, inexorablement, quoique avec lenteur.
Son père lui avait donné, entre autres, cette maxime fondamentale : « Il faut faire sa propre vie comme on fait une œuvre d'art. Il faut que la vie d'un homme intellectuel soit son œuvre propre. La vraie supériorité est là tout entière. »
Son père lui répétait aussi ce conseil : « Il faut conserver à tout prix sa liberté complète, jusque dans l'ivresse. Habere, non haberi; telle est la règle de l'homme intellectuel. »
I Jui disait: « Le regret est la vaine pâture d’un esprit oisif. Et, pour éviter le regret, le meilleur moyen, c'est d'occuper toujours son esprit de sensations nou— velles et d’imaginations nouvelles. »
Mais ces maximes volontaires, qui, à cause de leur ambiguïté, pouvaient aussi être interprétées comme de hautes règles morales, tombaient précisément dans une nature involontaire, c'est-à-dire dans un homme chez qui l'énergie personnelle était très débile.
Un autre germe paternel avait encore fructifié perfidement dans l’âme d'André : le germe du sophisme. « Le sophisme, disait cet imprudent éducateur, est au fond de tout plaisir et de toute douleur humaine. Affiner et multiplier les sophismes équivaut donc à affiner et à multiplier son propre plaisir ou sa propre douleur. Peut-être la science de la vie consiste-t-elle à obscurcir la vérité. Le verbe est une chose profonde où sont enfouies pour l’homme intellectuel d’inépuisables richesses. »
Ce germe avait trouvé dans le caractère malsain du jeune homme un terrain propice. Peu à peu, chez André, le mensonge vis-à-vis de lui-même plus encore que vis-à-vis des autres devint une habitude si adhérente à sa conscience qu'il finit par ne plus pouvoir jamais être absolument sincère, par ne plus pouvoir jamais reprendre la libre domination de lui-même.
La mort prématurée de son père le laissa seul, âgé de vingtans, maître d’une fortune considérable, séparé de sa mère, à la merci de ses passions et de ses goûts. Il passa quinze mois en Angleterre. Sa mère se maria en secondes noces avec un ancien amant. Et il revint à Rome, par goût.
Rome était son grand amour ; non pas la Rome des Césars, mais la Rome des Papes ; non pas la Rome des arcs de triomphe, des thermes, des forums, mais la Rome des villas, des fontaines, des églises. Il aurait donné le Colisée pour la Villa Médicis, le Campo Vac-
cino pour lu Place d'Espagne, l’Arc de Titus pour la Fontaine des Tortues. La magnificence princière des Colonna, des Doria, des Barberini, le séduisait beaucoup plus que la majesté impériale en ruine. Et son grand rêve, c'était de posséder un palais couronné d’une corniche par Michel-Ange et peint à fresque par les Carrache, comme le palais Farnèse ; une galerie pleine de Raphaëls, de Titiens, de Dominiquins, comme la galerie Borghèse; une villa comme celle d’Aléxandre Albani, où les buis profonds, le granit rose d'Orient, le marbre blanc de Luni, les statues de la Grèce, les peintures de la Renaissance et les souvenirs attachés aux lieux mêmes composeraient un enchantement autour d’un sien amour superbe. Chez la marquis d’Ateleta, sa cousine, dans un album de confessions mondaines, à côté de la demande : « Que voudriez-vous être ? » il avait écrit : « Prince romain. » |
Arrivé à Rome vers la fin de septembre 1884, il installa son home dans le palais Zuccari, à la Trinité des Monts, au haut de la tiède et délicieuse retraite catholique où l’obélisque de Pie VI marque de son ombre la fuite des Heures. Il consacra tout le mois d'octobre aux soins de son ameublement ; puis, lorsque les chambres furent décorées et prêtes, il eut dans sa nouvelle demeure quelques jours d’invincible tristesse. C'était un été de la Saint-Martin, un « printemps des morts » grave et suave, où Rome se reposait, toute d’or, comme une ville de l’extrême Orient, sous un ciel presque laiteux, aussi diaphane que les cieux qui se reflètent dans les mers australes.
Cette langueur de l'air et de la lumière, où toutes les choses semblaient perdre leur réalité et se faire immatérielles, donnait au jeune homme un accable-
ment immense, une inexprimable sensation de mécontentement, de déconfort, de solitude, de vide, de nostalgie.
C'était vrai : il entrait maintenant dans une autre phase de sa vie. Y trouverait-il enfin la femme et l'œuvre capables de conquérir son cœur et de devenir pour lui un but? — Il n'avait en lui-même ni la sécurité de la force, ni le pressentiment de la gloire ou du bonheur. Tout pénétré, tout imprégné d'art, il n'avait produit encore aucune œuvre remarquable. Avide d'amour et de plaisir, il n’avait jamais encore ni complètement aimé ni joui de rien naïvement. Torturé par un Idéal, il n'en portait pas encore l'image bien distincte à la cime de ses pensées. Abhorrant la douleur par nature et par éducation, il était vulnérable de toutes parts, accessible de toutes parts à la douleur.
Dans le tumulte de ses inclinations contradictoires, il avait perdu toute volonté et toute moralité. La volonté, en abdiquant, avait cédé le sceptre aux instincts ; et le sens esthétique s'était substitué au sens moral. Mais, précisément, ce sens esthétique très subtil, très puissant, toujours actif, maintenait son esprit dans un certain équilibre ; de sorte qu'on pouvait dire que sa vie était une lutte continuelle de forces contraires enfermée dans les limites de cet équilibre instable. Les hommes d'intelligence, élevés dans le culte de la Beauté, conservent toujours, même en leurs pires dépravations, une espèce d'ordre.
Sur cette tristesse flottait encore le souvenir de Constance Landbrooke, vaguement, comme un parfum évaporé. Son amour pour Constance avait été un amour très délicat ; et Constance était une femme
charmante. Elle ressemblait à une création de Thomas Lawrence; elle possédait toute la mignardise des grâces féminines chères à ce peintre des falbalas, des dentelles, des velours, des yeux lumineux, des bouches entr’ouvertes ; c'était une seconde incarnation de la petite comtesse de Shaftesbury. Vive, bavarde, très mobile, prodigue de diminutifs enfantins et de rires carillonnants, facile aux tendresses imprévues, aux mélancolies subites, aux rapides colères, elle apportait dans l’amour beaucoup de mouvement, beaucoup de variété, beaucoup de caprices. Sa plus aimable qualité était la fraîcheur, une fraîcheur tenace, continue, de tous les moments. Lorsqu'elle s’éveillait après une nuit de plaisir, elle était toute fringante et pure comme si elle venait de sortir du bain. En fait, voici dans quelle attitude. son image revenait le plus souvent à la mémoire d'André : il la voyait avec les cheveux en partie épars sur le cou et en partie ramenés au sommet de la tête par un peigne fait de grecques d’or, avec l'iris nageant dans le blanc des yeux comme une violette pâle sur du lait, avec la bouche ouverte, humide, illuminée par les dents riantes, dans le sang rosé des gencives, à l’ombre des rideaux qui répandaient sur le lit une aube d'un glauque argenté pareil à la lumière d’un antre marin.
Mais le gazouillement mélodieux de Constance Landbrooke avait passé sur l'âme d'André comme une de ces musiques légères qui pour un temps laissent dans l’esprit une ritournelle. Plus d’une fois pendant ses mélancolies du soir, elle lui avait redit, les yeux voilés de larmes : « 7 know you love me uot.. » En eflet, il ne ‘aimait pas : elle ne comblait
pas son désir. Son idéal féminin était moins septentrional. Idéalement, ce qui l'attirait, c'était une de ces courtisanes du xvi* siècle qui semblent porter sur le visage un voile tissé par quelque sortilège nocturne.
En rencontrant Hélène Muti, duchesse de Scerni, il pensa : « La voici ! » Et tout son être eut un transport de joie, dans le pressentiment de la possession.
Le jour suivant, rue Sixtine, l'Hôtel des Ventes était plein de gens du monde, venus pour assister à la joute annoncée.
Il pleuvait fort. Dans les salles humides et basses entrait une lumière grise; le long des murs étaient disposés en ordre plusieurs meubles de bois sculpté, plusieurs grands diptyques et triptyques de l’école toscane du xrv° siècle; quatre tapisseries flamandes représentant l'Histoire de Narcisse pendaient jusqu’à terre; les majoliques de Métaure occupaient deux longues vitrines ; les étoffes, pour la plupart ecclésiastiques, étaient, soit dépliées sur les sièges, soit amoncelées sur les tables; les antiquités les plus rares, les ivoires, les émaux, les cristaux, les gemmes gravées, les médailles, les monnaies, les livres d’heures, jes manuscrits enluminés, les argenteries ciselées étaient
réunis dans une haute armoire vitrée, derrière la table des commissaires-priseurs ; une odeur étrange, produite par l'humidité du lieu et par toutes ces vieilles choses, emplissait l'air.
Lorsque André Sperelli entra en compagnie de la princesse de Ferentino, il eut un tremblement secret. « Est-elle arrivée déjà? » pensait-il. Et, vite ses yeux la cherchèrent.
Déjà elle était arrivée. Elle était assise devant la table du commissaire-priseur, entre le chevalier Davila et Don Philippe del Monte. Elle avait posé sur le bord de cette table ses gants et son manchon de loutre, d’où sortait un bouquet de violettes. Elle tenait à la main un petit bas-relief d'argent attribué à Caradosso Foppa, et l’examinait avec une grande attention. Les objets passaient de main en main le long de la table ; le commissaire-priseur en faisait l'éloge à haute voix; les personnes debout derrière la file des chaises se penchaient pour regarder; puis l'enchère commençait. Les chiffres se suivaient rapidement. Le commissairepriseur crialt sans cesse :
— C'est bien vu, bien entendu?
Quelque amateur, stimulé par ce cri, jetait un chiffre plus fort, en regardant ses concurrents. Alor le commissaire-priseur criait, le marteau levé :
— Une fois ! deux fois! trois fois!
Et il frappait sur la table : l’objet appartenait au dernier offrant. Un murmure se propageait à l’en— tour; puis l'enchère recommençait. Le chevalier Davila, un gentilhomme napolitain de taille gigantesque et de manières presque féminines, célèbre collectionneur et connaisseur en majoliques, donnait son avis sur chaque pièce importante. À cette vente car-
dinalice, il y avait trois articles réellement « supérieurs » : l'Histoire de Narcisse, la coupe de cristal de roche et un heaume d'argent ciselé, ouvrage d’Antoine Pollaiuolo, donné par la Seigneurie de Florence au comte d'Urbin en 1472, pour récompense des services rendus au temps de la prise de Volterre.
— Voici la princesse, dit Philippe del Monte à : Hélène.
Hélène se leva pour saluer son amie.
— Déjà dans l'arène! s’écria la princesse de Ferentino.
— Déjà.
— Et Françoise?
— Elle n'est pas encore venue.
Quatre ou cinq jeunes hommes élégants, le duc de Grimiti, Robert Casteldieri, Ludovic Barbarisi, Jean Rutolo, s’approchèrent. D’autres survinrent. Le fouettement de la pluie couvrait les paroles.
Hélène tendit la main à Sperelli, franchement, comme à tous les autres. Et il eut la sensation que ce serrement de main l’éloignait d'elle. Hélène lui parut froide et grave. Tous ses rêves se glacèrent et s'abimèrent en une seconde; les souvenirs de la soirée précédente se brouillèrent; les espérances s’éteignirent. Qu'avait-elle? Ce n’était plus la même femme. Elle était vêtue d’une longue pelisse de loutre et portait sur la tête une espèce de toque, aussi de loutre. Dans l'expression de son visage, il y avait quelque chose d’âpre et de presque méprisant.
— Pour la coupe, dit-elle à la princesse, il faut encore attendre.
Et elle se rassit.
Chaque objet passait par ses mains. Un centaure
ho L'ENFANT DE VOLUPTÉ
gravé en creux dans une sardoine, œuvre très fine qui provenait peut-être du musée dispersé de Laurent-le- Magnifique, la tenta; elle prit part aux enchères. Elle communiquait son offre au commissaire-priseur, d’une voix basse, sans lever les yeux sur lui. Un moment vint où les compétiteurs s’arrêtèrent, et la pierre lui fut adjugée à bon compte.
— Excellente acquisition, dit André Sperelli, qui se tenait debout derrière la chaise de l’acheteuse.
Hélène ne put réprimer un léger sursaut. Elle prit la sardoine et la lui fit voir, en levant la main à la hauteur de l'épaule, sans se retourner. C'était réellement une très belle chose.
— Ce pourrait être le centaure copié par Donatello, ajouta André.
Et, dans son âme, en même temps que l'admiration pour la chose belle, surgit l'admiration pour le noble goût de la dame qui la possédait maintenant. « Elle est donc, en tout, une élue? pensa-t-il. Quels plaisirs elle donnerait à un amant raffiné! » Dans son imagination, elle grandissait; mais, en grandissant, elle se dérobait à lui. La pleine sécurité de la visite au soir se changeait en une sorte de déconfort, et les doutes primitifs renaissaient. Îl avait trop rêvé pendant la nuit, les yeux ouverts, dans un bain de félicité sans bornes, tandis que le souvenir d'un geste, d’un sourire, d’un air de tête, d’un pli de vêtement, le prenait et l’enlaçait comme un filet. Maintenant, tout ce monde imaginaire s’écroulait misérablement au contact de la réalité. Il n'avait pas revu dans les yeux d'Hélène ce salut singulier qui avait tant occupé sa pensée; confondu parmi les autres, il n’avait obtenu d'elle le privilège d'aucune distinction. « Pour
L'ENFANT DE VOLUPTÉ ha
quoi? » Il se sentait humilié. Toute cette sotte gent d’alentour l’irritait ; elles l’irritaient aussi, ces choses qui captivaient l'attention d'Hélène; il l'irritait, ce Philippe del Monte qui se penchait de temps en temps vers elle, pour lui murmurer sans doute quelque médisance. La marquise d’Ateleta survint. Elle était gaie, comme d'habitude. Son rire, au milieu des hommes qui déjà l’entouraient, fit retourner vivement Don Philippe.
— Voici la trinité au complet, dit-il en se levant
André prit aussitôt la place vide près de la duchesse. Le subtil parfum des violettes lui vint jusqu'aux narines, et il murmura :
— Ce ne sont plus celles d'hier soir.
— Non, fit Hélène avec froideur.
Dans sa mobilité ondoyante et caressante comme le flot, il y avait toujours la vague menace d’un froid imprévu. Elle était sujette à des rigidités soudaines. André se tut, sans comprendre.
— C’est bien vu, bien entendu P criait le commissaire-priseur.
Les chiffres montaient. La joute était ardente autour du heaume de Pollaiuolo. Même le chevalier Davila entrait en lice. Il semblait que l’air s’échauffät peu à peu et que le désir de ces choses belles et rares s'emparât de tous les esprits. Le délire s’étendait comme une contagion.
A Rome, cette année-là, l'amour du bibelot et du bric-à-brac avait grandi jusqu’à l’excès ; tous les salons de la noblesse et de la haute bourgeoisie étaient encombrés de « curiosités » ; toutes les dames taillaient les coussins de leurs divans dans des chasubles ou dans des chapes, et mettaient leurs roses dans un pot
de pharmacie ombrien ou dans une coupe de calcédoine. Les salles de vente étaient les rendez-vous de prédilection, et les ventes étaient très fréquentées. Dans l'après-midi, à l'heure du thé, les dames, par élégance, arrivaient en disant: « Je viens de la vente du peintre Campos. Grande animation. Des plats hispano-arabes magnifiques ! J'ai eu un joyau de Marie Leczinska. Voyez. »
— C'est bien vu, bien entendu ?
Les chiffres montaient. Les amateurs se bousculaient autour de la table. Entre les Nativités et les Annonciations giottesques, les élégants faisaient assaut de beau langage. Dans cette odeur de moisissure et d’antiquailles, les dames apportaient le parfum de leurs fourrures et surtout celui des violettes, parce que tous les manchons en contenaient un petit bou quet, selon la mode charmante d'alors. La présence de toutes ces personnes répandait dans l'air une tiédeur délicieuse, comme dans une chapelle humide où il y aurait eu beaucoup de fidèles. Dehors, la pluie continuait de tomber et la lumière de s’affaiblir. On alluma les petites flammes du gaz, et les deux clartés diverses luttaient.
— Une fois ! deux fois ! trois fois!
Le coup de marteau mit lord Humphrey Heathfield en possession du heaume florentin. L’enchère recommença sur de petits objets, qui passaient de main en main le long de la table. Hélène les prenait délicatement, les examinait et les déposait devant André, sans rien dire. C'’étaient des émaux, des ivoires, des montres du xviit® siècle, des bijoux d'orfèvrerie milanaise du temps de Philippe-le-More, des livres d'heures écrits en lettres d'or sur des vélins colorés
d'azur. Entre les doigts de la duchesse, cès matières précieuses semblaient acquérir plus de prix. Les petites mains avaient parfois un léger tremblement au contact des choses les plus désirables. André regardait avec intensité ; et son imagination transmuait en caresse chaque mouvement de ces mains.
« Mais pourquoi déposait-elle les objets sur la table, au lieu de les lui offrir ? » — Il prévint le geste d'Hélène en tendant la main. Et, dès lors, les ivoires, les émaux, les bijoux passèrent des doigts de l'aimée dans ceux de l’amant, à qui ils communiquaient un délice inexprimable. Il semblait qu'il entrât en ces choses une parcelle du charme amoureux de cette femme, comme entre dans le-fer un peu de la vertu d’un aimant. C'était une véritable sensation magnétique de délice, une de ces sensations aiguës et profondes qu'on n’éprouve guère qu'aux débuts de l'amour et qui, différentes en cela de toutes les autres, paraissent n'avoir ni siège physique ni siège moral, mais résider dans un élément neutre de notre être, dans un élément intermédiaire et de nature inconnue.
André pensa pour la seconde fois : « C'est une volupté jamais éprouvée. »
Une torpeur légère l’envahissait ; peu à peu, il perdait conscience du lieu et du temps.
— Je vous conseille cette montre, lui dit Hélène, avec un regard dont il ne comprit pas d’abord la signification.
C'était une petite tête de mort, sculptée dans l'ivoire avec une extraordinaire puissance d'imitation anatomique. Chaque mâchoire portait une file de diamants, et deux rubis scintillaient au fond des
orbites. Sur le front était gravée cette devise : RuIT HORA ; et, sur l'occiput, cette autre : TIBI, HIPPO- - LYTA. Le crâne s’ouvrait comme une tabatière, bien que la commissure fût presque invisible. Le battement intérieur donnait au crâne minuscule une inexprimable apparence de vie. Ce joyau mortuaire, offrande d’un artiste mystérieux à son aimée, avait dû marquer les heures de l'ivresse et avertir par son symbole les âmes éprises.
En vérité, pour la mesure du temps, la Volupté ne pouvait rien souhaiter de plus exquis ni de plus suggestif. André pensa : « Me le conseille-t-elle pour nous ?» Et cette pensée ressuscita toutes ses espérances, les fit remonter tumultueusement d'entre les incertitudes. Il se jeta dans l'enchère avec une sorte d'enthousiasme. Deux ou trois compétiteurs acharnés lui donnaient la réplique, entre autres Jean Rutolo qui, ayant pour maîtresse Donna Hippolyta Albonico, était tenté par l'inscription : TIBI, HIPPOLYTA.
Bientôt, Rutolo et Sperelli restèrent seuls en concurrence. Les chiffres montaient plus haut que la valeur réelle de l'objet, ce qui faisait sourire le commissairepriseur. À un certain moment, Jean Rutolo, vaincu par l’obstination de son rival, cessa de répondre.
— C'est bien vu, bien entendu ?
L'amant d'Hippolyta, un peu pâle, cria un dernier chiffre. Sperell surenchérit. Il y eut un silence. Le commissaire-priseur regardait les compétiteurs ; puis il leva lentement son marteau, regardant toujours.
— Une fois ! deux fois ! trois fois !
La tête de mort resta au comte d'Ugenta. Un murmure courut dans la salle. Une ondée de lumière entra par le vitrage et fit resplendir les fonds dorés
des triptyques, aviva le front dolent d'une madone siennoise et le petit chapeau gris de la princesse de Ferentino, couvert d’écailles d’acier. |
— À quand la coupe? demanda la princesse avec impatience.
Ses amis consultèrent le catalogue. Il n’y avait plus d'espoir que la coupe du bizarre humaniste florentin passât aux enchères ce jour-là. La grande concurrence faisait que la vente avançait lentement. Il restait encore une longue liste de menus objets, camées, monnaies, médailles. Plusieurs antiquaires et le prince Stroganow se disputaient chaque pièce. Tous ceux qui attendaient eurent une désillusion. La duchesse de Scerni se leva pour partir.
— Adieu, Sperelli, dit-elle. À ce soir, peut-être.
— Pourquoi dites-vous : « peut-être » ?
— Je ne me sens pas bien.
— Qu'avez-vous ?
Sans répondre, elle se tourna vers les autres en saluant. Mais les autres suivaient son exemple; ils sortaient avec elle. Les jeunes hommes plaisantaient sur le spectacle manqué. La marquise d’Ateleta riait ; mais la princesse de Ferentino paraissait de fort méchante humeur. Les valets de pied qui attendaient dans le corridor firent avancer les voitures, comme à la porte d’un théâtre ou d’une salle de concert.
— Vous ne venez point chez Laure Miano ? demanda la marquise à Hélène...
— Non; je rentre chez moi.
Elle attendit sur le bord du trottoir que son coupé fût avancé. La pluie se dissipait ; entre les larges nuées blanches, on apercevait quelques intervalles d'azur; un faisceau de rayons mettait des lueurs sur
les dalles. Et la jeune femme, inondée de cette clarté d’un blond rose, dans son magnifique manteau qui tombait avec des plis droits presque symétriques, était très belle. Lorsque André entrevit l'intérieur du coupé capitonné de satin comme un boudoir et où luisait le cylindre d'argent plein d'eau chaude destiné à tenir tiède les petits pieds de la duchesse, le rêve de la soirée précédente lui revint à l'esprit. « Être là, avec elle, dans cette intimité si recueillie, dans cette tiédeur
faite de son haleine, dans le parfum des violettes fanées, .
dérrière les glaces embuées qui laissent à peine entrevoir les rues couvertes de fange, les maisons grises, la foule obscure ! »
Mais elle pencha légèrement la tête à la portière, sans sourire ; et la voiture partit vers le palais Barberini, laissant au jeune homme une vague tristesse, une sorte de langueur découragée.
Elle avait dit: « peut-être. » Elle pouvait donc ne pas venir au palais Farnèse. Et alors ?
Ce doute l’accablait. La pensée de ne pas la revoir lui était insupportable ; déjà toutes les heures passées loin d'elle lui pesaient. Il se demandait à lui-même : « Je l'aime donc déjà tant ? » Son esprit semblait enfermé dans un cercle où tourbillonnaient confusément tous les fantômes des sensations éprouvées en présence de cette lemme. Soudain émergeaient de sa mémoire, avec une exactitude singulière, soit une phrase d'elle, soit une intonation, une attitude, un mouvement des yeux, la forme d’un divan où elle s'était assise, le finale de la sonate de Beethoven, une note de Mary Dyce, la figure du domestique qui se tenait à la portière, une particularité quelconque ; et ces images obscurcissaient par leur vivacité l’existence
courante, se superposaient aux choses actuelles. Il lui parlait mentalement ; il lui disait mentalement tout ce qu'il lui dirait plus tard, en réalité, dans les entretiens futurs. Il prévoyait les scènes, les hasards, les vicissitudes, tous les troubles de l'amour, selon les suggestions capricieuses de son désir... « De quelle façon se donnerait-elle à lui, la première fois ? »
En montant l'escalier du palais Zuccari pour rentrer chez lui, cette idée lui traversa l'esprit : « Elle viendrait là, sans nul doute... La rue Sixtine, la rue Grégorienne, la place de la Trinité des Monts étaient presque désertes, surtout à certaines heures. La maison n'était habitée que par des étrangers. Elle pourrait donc s’y aventurer sans crainte. Mais comment l'y attirerait-1? — Son impatience était si grande qu'il aurait voulu pouvoir dire : « Elle viendra demain |! »
Il pensa : « Elle est libre. Elle n’est pas tenue par la vigilance d’un mari. Personne ne peut lui demander compte de ses absences, fussent-elles longues, fussent elles insolites. Elle est maîtresse de tous ses actes, toujours. » Subitement, son esprit lui représenta des journées entières, des nuits entières de volupté. Il regarda autour de lui, dans la chambre chaude, pro'onde, secrète ; et ce luxe intense et rare, fait d’art exclusivement, lui plut pour elle. Cet air attendait sa respiration ; ces tapis demandaient à être foulés par son pied ; ces coussins voulaient l'empreinte de son corps.
« Elle aimera ma maison, pensa-t-il. Elle aimera les choses que j'aime. » Cette pensée lui procurait une indicible douceur; et il lui semblait déjà qu'une âme nouvelle, consciente de la joie prochaine, palpitât sous les hauts plafonds.
I demanda le thé à son domestique et s'installa
devant la cheminée pour savourer à l'aise les fictions de son espérance. Îl tira de l’étui la petite tête gemmée et se mit à l’examiner avec attention. À la clarté du feu, la mince denture de diamants brillait sur l’ivoire jaunâtre et les deux rubis illuminaïent l'ombre des orbites. Sous le crâne poli résonnait l’incessante pulsation, le battement continu du temps : — RuIT HORA. — Quel artiste pouvait bien avoir eu pour son Hippolyta cette superbe et libre fantaisie de mort, en un siècle où les émailleurs ornaient de tendres idylles les petites montres destinées à marquer pour des sigisbées l'heure des rendez-vous dans des parcs de Watteau? La sculpture révélait une main savante, vigoureuse, en possession d’un style propre; elle était digne en tout d’un. maître du xv* siècle aussi pénétrant que Verrocchio.
« Je vous conseille cette montre. » André souriait un peu en se rappelant les paroles d'Hélène, prononcées de si étrange façon après un silence si froid. — Certainement, lorsqu'elle avait dit cette phrase, elle pensait à l'amour; elle pensait certainement aux prochains rendez-vous d'amour. Mais pourquoi, plus tard, clait-elle redevenue impénétrable? Pourquoi ne s’étaitelle plus souciée de lui? Qu'avait-elle? — André s’égara dans cette recherche. Pourtant l'air chaud, la moilesse du fauteuil, la lumière discrète, les reflets changeants du feu, l’arome du thé, toutes ces agréables sensations ramenèrent son esprit aux erreurs délicieuses. Îl allait rêvant sans but, comme en un fantastique labyrinthe. Chez lui, la pensée prenait parfois la vertu de l’opium : elle pouvait enivrer.
— Je me permets de rappeler à monsieur le comte qu'il est attendu pour sept heures au palais Doria, lui
L'ENFANT DE VOLUPTÉ Lo
dit à demi-voix son valet de chambre, qui avait aussi pour fonction de lui rafraîchir la mémoire. Tout est. prêt.
Il passa, pour se vêtir, dans une chambre octogone, le plus élégant vestiaire que püt désirer un jeune seigneur moderne. En s’habillant, il avait pour sa personne une infinité de soins minutieux. Sur un grand sarcophage romain, transformé avec beaucoup de goût en table de toilette, se trouvaient disposés en bel ordre: les mouchoirs de batiste les gants de bal, les portecartes, les étuis à cigarettes, les fioles d’essences et. cinq ou six gardénias frais dans de petits vases de porcelaine azur : toutes ces choses vaines et frêles sur cettemasse de pierre où était sculpté un cortège funèbre, œuvre d'un ciseau merveilleux.
Au palais Doria, comme on causait de choses et d’autres, la vieille duchesse Angelieri dit, à propos des couches récentes de Laure Miano :
— Il paraît que Laure et Hélène Muti sont brouillées.
— À cause de George, peut-être? demanda une autre dame en riant.
— On le dit. C'est une histoire qui a commencé cet été à Lucerne.
— Mais Laure n'était pas à Lucerne.
— Précisément. Mais son mari s’y trouvait.
— C'est, je crois, une méchanceté, rien de plus, interrompit la comtesse florentine Blanche Dolcebuono. George est maintenant à Paris.
André avait entendu, malgré le bavardage d’Eugénie Starnina qui, assise à sa droite, l'occupait sans trêve.
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Les paroles de Blanche Dolcebuono ne suffisaient pas pour adoucir la piqûre aiguë. Il aurait voulu, du moins, savoir la chose à fond. Mais la duchesse Angelieri re nonçait à continuer, et d’autres conversations s’entrecroisaient parmi les grandes roses triomphantes de la villa Pamphili.
« Quel était ce George? Peut-être le dernier amant d'Hélène? Elle avait passé à Lucerne unc partie de l'été. Elle venait de Paris. Au sortir de la vente, elle avait refusé d'aller chez Laure Miano. » Dans l'esprit d'André, les apparences étaient contre elle, toutes. Un désir atroce l’envahit de la revoir, de lui parler. L'invitation au palais Farnèse était pour dix heures ; à dix heures et demie, il s’y trouvait déjà, dans l'attente.
Il attendit longtemps. Les salons s’emplissaient avec rapidité ; le bal commençait. Dans la galerie d’Annibal Carrache, les déesses romaines rivalisaient de beauté avec les Arianes, avec les Galatées, avec les Aurores, avec les Dianes des fresques ; les couples tourbillonnaient en exhalant des parfums ; les mains gantées des dames pressaïent l'épaule des cavaliers ; les têtes constellées de pierreries s’inclinaient ou se dressaient ; il y avait des bouches entr'ouvertes qui brillaient comme la pourpre, des épaules nues qui luisaient sous un voile de moiteur éparse, des seins qui semblaient rompre le corsage par la violence du halètement.
— Vous ne dansez point, Sperelll? demanda Gabrielle Barbarisi, une jeune fille brune comme l'oliva speciosa, tandis qu'elle passait au bras d’un cavalicr, en faisant palpiter de la main son éventail, et, du sourire, un signe qu’elle avait dans une fossette au coin de la bouche.
— Plus tard, répondit André. Plus tard.
Insoucieux des présentations et des saluts, il sentait
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croître son lourment dans cette attente inutile ; et 1l circulait de salle en salle, au hasard. Le « peut-être » lui faisait craindre qu'Hélène ne vint pas. « Et si réellement elle ne venait pas? Quand la reverrait-1l? » Blanche Dolcebuono passait; et, sans savoir pourquoi, il se mit à son côté, lui disant mille choses aimables : cette compagnie lui donnait un peu de soulagement. Il aurait voulu lui parler d'Hélène, l'interroger, se rassurer. L’orchestre attaqua une mazurka très langoureuse ; et la comtesse florentine entra dans la danse avec son cavalier.
Alors André se dirigea vers un groupe de jeunes gens qui était près d’une porte. Là se trouvaient Ludovic Barbarisi et le duc de Beffi, avec Philippe del Gallo et Gino Bomminaco. Ils regardaient tourner les couples, en échangeant des médisances un peu grossières. Barbarisi racontait que, dansant une valse avec la comtesse de Lucoh, 11 avait vu les deux rondeurs de sa poitrine.
— Mais comment?
— Essaie. Il suffit de plonger les regards dans le corsage. Je t'assure que cela en vaut la peine.
— Avez-vous remarqué madame Chrysoloras? Regardez donc !
Le duc de Beffi montrait une danseuse qui, pareille à une prètresse d'Alma Tadema, avait un flamboiement de cheveux roux sur un front blanc comme un marbre de Luni. Son corsage était attaché aux épaules par un simole ruban.
-Bomminaco se mit à disserter sur l'odeur singulière qu'ont les femmes rousses.
— Cette odeur-là, tu la connais bien, dit Barbarisi avec malice.
— Pourquoi ?
— La Micighiano…
Le jeune homme fut manifestement flatté d'entendre nommer une de ses maîtresses. Au lieu de protester, il rit. Puis, s'adressant à Sperelli :
— Qu'as-tu, ce soir? Tout à l'heure, ta cousine te cherchait. Elle danse maintenant avec mon frère. La voici.
— Regarde ! s’écria Philippe del Gallo. L’Albonico est revenue. Elle danse avec Jean.
— Hélène Muti est revenue aussi depuis une semaine, fit Ludovic. La belle créature !
— Elle est ici?
— Je ne l'ai pas vue encore.
André eut au cœur un sursaut : il redoutait qu’une de ces bouches ne proférât contre Hélène quelque malignité. Mais le passage de la princesse Issé, au bras du ministre de Danemark, fit dévier la conversation. Néanmoins, pour savoir, pour découvrir, il se sentait poussé par une curiosité téméraire à ramener le discours sur le nom de l'armée ; mais il n’osa pas. La mazurka finissait; le groupe se dispersait. « Elle ne vient pas! Elle ne vient pas! » Son inquiétude secrète grandissait si cruellement qu'il eut envie d’abandonner les salons : le contact de cette foule lui était. intolérable.
En se retournant, il vit apparaître sur le seuil de la galerie la duchesse de Scerni au bras de l’ambassadeur de France. Un instant, leurs regards se rencontrèrent ; et, pendant cet instant, leurs yeux parurent s'atlirer, se pénétrer, se boire. Tous deux sentirent qu'ils se cherchaient l'un l’autre ; à un certain moment, tous deux sentirent, au milieu du bruit, descendre sur
leur âme un silence et un abîime s'ouvrir où tout le monde environnant disparut sous la violence d’une pensée unique.
Elle s’avançait dans la galerie peinte par le Carrache, où la presse était moindre ; et sa longue traîne de brocart blanc la suivait sur le plancher comme une onde lourde. Ainsi blanche et simple, elle passait en tournant la tête pour répondre aux nombreux saluts, avec un air de fatigue manifeste, avec un sourire un peu forcé qui lui fronçait les angles de la bouche, tandis que ses yeux semblaient plus grands sous le front exsangue. Cette päleur extrême donnait, non pas au front seulement, mais à toutes les lignes du visage, une ténuité d'apparition lunaire. Ce n'était plus ni la femme assise à la table des Ateleta, ni celle de l'Hôtel des Ventes, ni celle arrêtée un instant sur le trottoir de la rue Sixtine. A cette heure, sa beauté avait une expression d'idéalité souveraine, qui paraissait plus splendide au milieu des autres femmes échauffées par la danse, excitées, trop remuantes, un peu convulsées. Des hommes la regardaient et restaient pensifs. Même dans les esprits les plus obtus et les plus vides, elle mettait un trouble, une inquiétude, une indéfinissable aspiration. Quiconque avait le cœur libre imaginait avec un frémissement profond l'amour de cette femme ; quiconque avait une maîtresse éprouvait un regret obscur en révant dans son cœur mal satisfait une jouissance inconnue ; quiconque portait en soi, ouverte par une autre femme, la plaie d’une jalousie ou d’une tromperie, sentait bien qu'il pourrait guérir.
Elle s’avançait parmi les hommages, enveloppée par le regard des hommes. Au bout de la galerie, elle
rejoignit un groupe de dames qui parlaient avec animation en agitant leurs éventails, sous la fresque de Persée et de Phinée pétrifié. Il y avait la princesse de Ferentino, Hortense Massa d’Albe, la marquise Daddi-Tosinghi, Blanche Dolccbuono.
— Pourquoi si tard? lui demanda cette dernière.
— J'ai beaucoup hésité avant de venir ; je ne me sens pas bien.
— En effet, tu es pâle.
— Je crois que je vais avoir encore ma névralgie faciale, comme l’an passé.
— Dieu t'en préserve !
— Regarde madame de la Boissière, Hélène, dit Giovanella Daddi, de son étrange voix rauque. Ne dirait-on pas un dromadaire habillé en cardinal, avec une perruque jaune ?
Les dames se mirent à rire en chœur, dans la palpitation des éventails. Des salles voisines arrivaient les premières notes d’une valse hongroise. Les cavaliers se présentèrent. André put enfin offrir le bras à Hélène et l'emmener avec lui.
— J'ai cru que l'attente me ferait mourir. Si vous n'étiez pas venue, Hélène, je serais allé vous chercher n'importe où. Lorsque je vous ai vu entrer, j'ai eu peine à retenir un cri. C’est le second soir que je vous vois; mais il me semble déjà que je vous aime depuis une éternité. Penser à vous, à vous seule, toujours, c'est maintenant la vie de ma vie.
Il proférait ces paroles d'amour à voix basse, sans la regarder, les yeux fixés devant lui ; et elle l'écoutait dans la même attitude, impassible en apparence, presque marmoréenne. Îl restait peu de monde dans la galerie. Le long des murs, entre les bustes des
Césars, les cristaux dépolis des lampes en forme de lis versaient une lumière égale, sans excès. La pro- ‘fusion des plantes vertes et fleuries donnait l'image d’une serre somptueuse. Les ondes de la musique se propageaient dans l'air chaud, sous les voûtes sonores, glissant sur toute cette mythologie comme une brise sur un fastueux jardin. |
— M'aimerez-vous ? demanda-tl. Dites-moi que vous m'’aimerez |
Elle répondit avec lenteur :
— Je ne suis venue que pour vous.
— Ditcs-moi que vous m'aimerez ! répéta-t-il, tandis que tout le sang de ses veines affluait à son cœur comme un torrent de joie.
Elle répondit :
— Peut-être.
Et elle le regarda de ce même regard qui, le soir précédent, lui avait semblé une divine promesse, de cet indéfinissable regard qui donnait à la chair comme la sensation d'un attouchement tendre et velouté. Puis ils se turent tous les deux ; et ils écoutèrent l'enveloppante musique de la danse qui, tour à tour, se faisait lente comme un murmure ou s’emportait comme un tourbillon soudain.
— Voulez-vous que nous dansions? demanda-t-il, avec un frisson intérieur à la pensée de l’enlacer dans ses bras.
Elle hésita un peu, puis elle répondit :
— Non; je ne veux pas.
Et, comme elle voyait la duchesse de Bugnara, sa tante maternelle, entrer dans la galerie avec la princesse Alberoni et l’ambassadrice de France :
— Maintenant, soyez prudent, ajouta-t-elle ; laissezmoi.
Elle lui tendit sa main gantée et alla rejoindre les trois dames, seule, d’un pas rythmique et léger. Sa longue traîne blanche donnait à sa personne et à sa démarche une grâce souveraine ; et l'ampleur, la pesanteur du brocart contrastaient avec la finesse de sa ceinture. André, la suivant des yeux, se répétait mentalement la phrase qu'elle avait dite : « Je ne suis venue que pour vous. » — Si belle, elle n’était venue que pour lui, pour lui seul ! — Soudain, du fond du cœur, il lui remonta un reste de l'amertume qu'y avait mise le propos de la duchesse Angelieri. L'’orchestre se lançait impétueusement dans une reprise... Et jamais il n'oublia ni cette musique, ni cette subite angoisse, ni l'attitude de cette femme, ni la splendeur de l’étoffe traînée, ni le moindre pli, ni la plus petite ombre, ni aucune particularité de cette minute suprême.
Peu après, Hélène avait quitté le palais Farnèse presque furtivement, sans prendre congé ni d'André ni de personne. Elle était donc restée au bal une demiheure à peine. Son amant l'avait cherchée dans tous les salons, longuement et vainement.
Le lendemain matin, il envoya un domestique au palais Barberini pour prendre des nouvelles ; et il apprit qu'elle était malade. Le soir, il y alla lui-même, avec l'espoir d’être reçu ; mais une femme de chambre lui dit que madame souffrait beaucoup et ne voulait voir personne. Le samedi, vers les cinq heures de l'après-midi, il y retourna, espérant toujours.
Il sortit à pied du palais Zuccari. Un crépuscule bleuâtre et cendré, assez lugubre, s’étendait peu à peu sur Rome comme un pesant vélum. Déjà sur la place Barberini, autour de la fontaine, les lanternes brûlaïent
avec de petites flammes très pâles, comme des cierges autour d’un cercueil ; et le Triton, privé de son âme liquide et sonore, ne jetait plus d'eau. Par la rue en pente descendaient des chariots attelés de deux ou trois chevaux mis en file et des bandes d'ouvriers revenant de la ville haute. Quelques-uns, bras dessus bras dessous, se dandinaiïent en chantant à gorge déployée une chanson obscène.
Il s'arrêta pour leur livrer passage. Deux ou trois de ces figures rougeâtres et louches restèrent gravées dans sa mémoire. Îl remarqua qu'un charretier avait une main bandée, et que le bandage était maculé de sang. Il en remarqua un autre, agenouillé sur son chariot, la face livide, les orbites caves, la bouche contractée, comme un homme empoisonné. Les paroles de la chanson se milaient aux cris gutturaux, aux coups de fouet, au bruit des roues, au tintement des sonnailles, aux injures, aux blasphèmes, aux rires âpres.
Sa tristesse s’aggrava. Il se trouvait dans une disposition d'esprit étrange. La sensibilité de ses ner:s était si aiguë que la moindre impression faite sur lui par les choses extérieures ressemblait à une profonde blessure. Tandis qu’une pensée fixe occupait et tourmentait tout son être, il avait tout son être exposé aux heurts de la vie environnante. Malgré toute la distraction de son intelligence et toute l’inertie de sa volonté, ses sens restaient vigilants et actifs ; et il n'avait de cette activité qu’une conscience inexacte. Des groupes de sensations lui traversaient l’âme à l’improviste, pareils à de grandes fantasmagories dans une chambre noire; et cela le troublait, l’effrayait. Les nuages du couchant, la sombre masse du Triton dans un cercle de lumières blafardes, cette descente barbare de brutes humaines et de
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bêtes énormes, ces cris, ces chansons, ces blasphèmes exaspéraient sa tristesse, suscitaient dans son cœur une crainte vague et comme un pressentiment tragique.
Une voiture fermée sortait du jardin. Il vit se pencher à la glace une figure de femme qui saluait; mais il ne la reconnut pas. Le palais se dressait devant lui, vaste comme une demeure royale; les fenêtres du premier étage brillaient de reflets violacés ; au faîte, une lueur faible s’attardait ; une autre voiture fermée sortait du porche.
— Si je pouvais la voir! pensa-t-il en s’arrétant.
Il ralentissait le pas, pour prolonger son incertitude et son espérance. Dans cet édifice si vaste, elle lui semblait très lointaine, presque perdue.
La voiture s'arrêta; et un homme tendit la tête à la portière, appelant :
— André!
C'était le duc de Grimiti, un de ses parents.
— Tu vas chez la duchesse? demanda-t-il avec un fin sourire.
— Oui, répondit André, pour prendre des nouvelles. Tu sais qu'elle est souffrante ?
— Je sais. J'en viens. Elle se trouve mieux.
— Recçoit-elle ?
— Moi, non. Mais toi, peut-être.
Ét Grimiti se mit à rire malicieusement, à travers la fumée de sa cigarette.
— Je ne comprends pas, fit André sérieux.
— Suffit. Déjà le bruit court que tu es en faveur. On me l’a dit hier soir chez les Pallavicini. Une de tes amies, Je te jure |
André fit un geste d’impatience et se retourna pour partir.
L'ENFANT DE VOLUPTÉ 6r
— Bonne chance ! lui cria le duc.
André entra sous le porche. Au fond de lui-même, sa vanité jouissait de cet on-dit si vite répandu. I] se sentait plus hardi maintenant, plus léger, presque joyeux, plein d’un contentement intime. Les paroles de Grimiti avaient subitement relevé son courage, comme une gorgée d’un cordial. Tandis qu'il montait l'escalier, son espérance grandissait. Lorsqu'il fut devant la porte, il attendit, pour calmer son émoi. Il sonna.
Le domestique le reconnut et lui dit aussitôt :
— Si monsieur le comte a la bonté d'attendre un instant, je vais avertir « Mademoiselle ».
Il se mit à marcher d’un bout à l’autre de l'immense antichambre, où 1l lui semblait que se répercutât tout le tumulte de son sang. Les flambeaux de fer forgé illuminaient inégalement le cuir des parois, les coffres sculptés, les bustes antiques sur des piédestaux garnis de brocatelle. Sous un baldaquin, brodées magnifiquement, resplendissaient les armes ducales : une licorne d’or sur champ de gueules. Au milieu d’une table était un plat de bronze chargé de cartes de visite; et, en y jetant les yeux, André aperçut celle que Grimiti venait d'y laisser... « Bonne chance! » Get ironique augure lui sonnait encore aux oreilles.
« Mademoiselle » parut et dit :
* — Madame la duchesse se sent un peu mieux. Je crois que monsieur le comte peut entrer un moment. Venez avec moi, s’il vous plaît.
C'était une femme d’une jeunesse déjà fanée, plutôt mince, vêtue de noir, avec des yeux qui scintillaient bizarrement entre des boucles postiches d'un blond fade. Elle avait le pas et le geste légers, presque furtifs, comme les gens qui ont l'habitude de vivre autour des
malades, ou de vaquer à des fonctions délicates, ou d'exécuter des ordres secrets.
— Venez, monsieur le comte.
Elle précédait le visiteur dans l’enfilade des chambres à peine éclairées, sur les tapis épais qui assourdissaient tous les bruits; et le jeune homme, malgré l'indomptable tumulte de son âme, éprouvait contre elle un sentiment instinctif de répulsion, sans savoir pourquoi.
Arrivée à une porte que masquaient deux tapisseries encadrées de velours rouge, de l’époque des Médicis, elle s'arrêta et dit :
— Je passe devant pour annoncer monsieur le comte. Je le prie d'attendre ici.
Une voix, la voix d'Hélène, appela de l'intérieur :
— Christine!
A ce son inattendu, André sentit ses veines frémir si furieusement qu'il pensa : « Je vais m'évanouir. » Il avait comme le pressentiment indistinct de quelque félicité surnaturelle qui dépasserait son attente, qui excéderait ses rêves, qui serait au-dessus de ses forces. « Elle était là, derrière cette porte. » Toute notion de la réalité désertait son esprit. Il lui semblait avoir jadis imaginé, en peintre ou en poète, une pareille aventure d'amour, dans ces mêmes circonstances, avec ce même décor, avec ce même fond, avec ce même mystère; et un autre, un personnage fictif créé par lui, en était le héros. À cette heure, par un étrange phénomène d'imagination, cette idéale fiction d'art se confondait avec l'événement réel; et cela lui causait une inexprimable sensation d'égarement. — Chaque tapisserie portait une figure symbolique. Le Silence et le Sommeil, deux éphèbes, sveltes et longs comme
aurait pu les dessiner le Primatice, gardaïent la porte. Et c'était lui, c'était lui-même qui, devant cette porte, attendait; et, au delà du seuil, dans le lit peut-être, respirait la divine aimée. — Cette respiration, il croyait l'entendre dans le battement de ses artères.
Enfin, « Mademoiselle » ressortit. À voix basse, avec un sourire, en relevant de la main le lourd tissu :
— Veuillez entrer, dit-elle.
Et elle s’effaça. André entra.
D'abord, il eut l'impression d’un air très chaud, presque suffocant ; dans cet air, 1l sentit la singulière odeur du chloroforme ; à travers l'ombre, il aperçut quelque chose de rouge, le damas rouge des tentures, les courtines du lit : 1l entendit la voix lasse d'Hélène, qui murmurait :
— Je vous remercie d’être venu, André. Je vais mieux.
Il s'avança jusqu'au lit, avec un peu d’hésitation : sous cette lumière faible, il ne voyait pas distinctement les objets.
Elle souriait, la tête enfoncée sur les oreillers, languissante, dans la pénombre. Un bandeau de laine blanche lui couvrait le front et les joues en passant sous le menton, comme une guimpe monacale, et le teint du visage n'était pas moins blanc que ce bandeau. Les angles externes de ses paupières se resserraient par la douloureuse contraction des nerfs irrités ; de temps à autre, la paupière inférieure avait un petit tremblement involontaire : et l’œil était humide, infiniment suave, comme voilé par une larme qui n'aurait pu sourdre, presque implorant sous les cils qui frémissaient. |
Quand le jeune homme la vit de près, une ten-
dresse immense Jui envahit le cœur. Elle tira une main de dessous la couverture et la lui tendit, avec un geste très lent. Il se courba, s’agenouilla presque sur le bord du lit; et il se mit à couvrir de rapides baisers frôleurs cette main brûlante, ce poignet aux pulsations précipitées.
— Hélène, Hélène, mon amour !
Hélène avait fermé les yeux, comme pour savourer plus intimement le flot de volupté qui lui remontait le long du bras, inondait le haut de sa poitrine, pénétrait ses fibres les plus secrètes. Elle tournait la main sous cette bouche, pour en sentir les baisers sur la paume, sur le revers, entre les doigts, tout autour du poignet. sur chaque veine, dans tous les pores.
— Assez ! murmura-t-elle en rouvrant les yeux.
Et, de sa main un peu engourdie, elle effleura les cheveux d'André. Dans cette caresse si fugitive, il y avait tant d'abandon que ce fut sur l’âme de l'amant comme la feuille de rose sur la coupe pleine : la passion déborda. Ses lèvres tremblaient sous une onde confuse de paroles qu'il ne proférait pas, qu’il ne savait pas dire. Il avait la sensation violente et divine d'une vie qui se dilaterait au delà de ses organes.
— Quelle douceur, n'est-ce pas? dit Hélène à voix basse, en répétant son geste câlin.
Et un frisson lui parcourut le corps, visible à travers les couvertures épaisses. André fit un mouvement pour lui reprendre la main. Mais elle supplia :
— Non... Comme cela, reste comme cela ! Tu me plais.
En lui appuyant sur la tempe, elle le força de poser la tête au bord du lit, de sorte qu'il sentait contre sa joue la forme d’un genou. Puis elle le regarda un
peu, en lui caressant toujours les cheveux ; et, d’une voix qui mourait de délice; tandis qu'entre les cils pas sait comme un éclair blanc, elle reprit en traînant sur les mots :
— Combien tu me plais !
Il y avait une inexprimable séduction voluptueuse dans l'ouverture de ses lèvres, alors qu'elle prononçait l'unique syllabe de ce verbe, si fluide et si sensuel dans une bouche de femme.
— Encore! murmura l’amant, dont les sens languissaient de passion sous la caresse de ces doigts, sous la câlinerie de cette parole. Dis encore ! Parle |
— Tu me plais, répétait-elle, voyant les regards d'André fixés sur ses lèvres et ayant peut-être conscience de la fascination qu’elle exhalait par cette parole.
Puis, ils se turent tous les deux. Chacun sentait la présence de l’autre fluer et se mélanger à son sang, tant qu'enfin le sang de l'amant devint la vic de la maîtresse, le sang de la maîtresse devint la vie de l'amant. Un silence profond élargissait la chambres le Christ en croix de Guido Reni rendait religieuse l'ombre des courtines ; la rumeur de la ville arrivait comme le murmure d’un flot très lointain.
Alors, par un mouvement subit, Hélène se souleva du lit, serra dans ses deux paumes la tête d'André l'attira, lui souffla son désir au visage, le baisa, retomba, s'offrit.
… Ensuite, elle fut prise d’une immense tristesse, de cette tristesse obscure qui est au fond de tous les bonheurs humains comme l’onde amère est à l'embouchure de tous les fleuves. Gisante, elle tenait hors de la couverture ses bras abandonnés le long des flancs,
er
ses mains renversées, presque mortes, agitées par moments d'un faible sursaut ; et elle regardait André avec des yeux grands ouverts, d’un regard continu, immobile, intolérable. Une à une, ses larmes commencèrent à couler ; et elles descendaient sur ses joues, une à une, silencieusement.
— Qu'as-tu, Hélène ? Dis-moi, qu'as-tu à lui demandait-il, en lui saisissant les poignets, en se penchant pour boire les larmes dans ses cils.
Elle serrait les dents et les lèvres pour réprimer un sanglot.
— Rien. Adieu. Laisse-moi, je t'en prie! Tu me reverras demain. Pars.
Sa voix et son geste furent si suppliants qu'André obéit.
— Adieu, dit-il.
Et il la baisa sur la bouche, avec tendresse, goûtant la saveur des gouttes salées, se mouillant des larmes brülantes.
— Adieu ! Aime-moi ! Souviens-{o; !
En repassant le seuil, il crut entendre derrière lui un éclat de sanglots. Il s’éloigna, un peu incertain, vacillant comme un homme qui n'aurait pas la vuc bien sûre. Il gardait dans les sens l'odeur persistante du chloroforme, pareille à une vapeur d'ivresse ; mais, à chaque pas, quelque chose d’intime lui échappait, se dispersait dans l'air; et, par une impulsion instinctive, 1l aurait voulu se ressaisir, se refermer, se replier, empêcher cette dispersion. Devant lui, les appartements étaient muets et déserts. Sur le seuil d'une porte, « Mademoiselle » parut, sans aucun bruit de pas, sans aucun froufrou de vêtements, comme un fantôme.
— Par ici, monsieur le comte ; vous vous trompez de chemin.
Elle souriait d’une manière ambiguë et irritante ; et læ curiosité rendait plus perçants ses yeux gris. André ne parla pas. De nouveau la présence de cette femme lui était importune, le troublait, suscitait en lui une vague répulsion, une colère.
À peine sous le porche, il respira comme un homme délivré d’une angoisse. La fontaine mettait parmi les arbres un clapotement étouffé, que rompait parfois un bruit clair et sonore; tout le ciel étincelait d'étoiles, que des lambeaux de nuages enveloppaient comme de longues chevelures cendrées ou comme de vastes filets noirs; entre les colosses de pierre, à travers les grilles, apparaissaient et disparaissaient les lanternes des voitures en course; dans l'air iroid se répandait le souffle de la vie urbaine ; les cloches sonnaient, lointaines et proches. Il avait enfin l’entière conscience de sa félicité.
Depuis lors, une félicité pleine, oublieuse, effrénée, toujours nouvelle, les saisit l’un et l’autre. La passion les enveloppa, les rendit insouciants de tout ce qui n'aurait pas été pour l’un et l’autre une jouissance immédiate. Admirablement façonnés de corps et d'esprit pour la pratique des plaisirs les plus hauts et les plus rares, tous deux poursuivaient sans trêve l’Absolu, le Suprême, l’Inaccessible ; et ils allaient si loin que, parfois, une obscure inquiétude les prenait jusque dans leurs plus grands oublis, comme si une voix fût montée du fond de leur être pour les avertir d’un châtiment inconnu, d'un terme très proche. De leur lassitude même, le désir renaissait plus subtil, plus téméraire, plus imprudent ; à mesure qu’ils s’enivraient davantage, la chimère de leur cœur grandissait, s’agitait, engendrait de nouveaux rêves ; ils semblaient ne
plus trouver d'apaisement que dans l'effort et l'excès, comme une forte flamme n'atteint toute son intensité que par la violence des rafales. Parfois, une source inopinée de plaisir s’ouvrait en leur âme, comme une eau vive jaillit sous le talon d’un homme qui marche à l'aventure dans le dédale d’un bois ; et ils y buvaient sans mesure, jusqu'à l’épuiser. Parfois, sous le souffle des désirs, leur âme, par une hallucination singulière, concevait l’image décevante d’une existence plus large, plus libre, plus puissante, « ultra-délicieuse » ; et ils s’y plongeaient, ils s’y délectaient, ils y respi-raient comme dans leur atmosphère natale. Les finesses et les délicatesses du sentiment et de l'imagination alternaient pour eux avec d’aveugles fureurs de sensualité.
Ils n’apportaient ni l’un ni l’autre aucune réserve aux prodigalités mutuelles de la chair et de l'esprit. Ils éprouvaient une joie indicible à déchirer tous les voiles, à découvrir tous les secrets, à violer tous les mystères.
— Quel étrange amour ! lui disait Hélène en se rappelant les tout premiers jours, son indisposition, son consentement rapide. Je me serais donnée à toi le soir même où je t'ai vu.
Elle en ressentait une sorte d'orgueil.
Et son amant lui disait:
— Ce soir-là, sur le seuil, quand j’entendis annoncer ton nom si près du mien, J'eus — pourquoi ? je ne sais — j'’eus la certitude que ma vie était liée à la tienne pour toujours.
Ils croyaient ce qu'ils disaient. Ils relurent ensemble l'élégie romaine de Gœthe : « Lass dich, Geliebte, nicht reun dass du mir so schnell dich ergeben.. Ne te repens pas. Ô mon aimée, de t'être donnée si vite! »
Pour eux comme pour le chantre divin de Faustine, Rome s'illuminait d’une lumière nouvelle. Partout où ils passaient, ils laissaient un souvenir d'amour. Les églises écartées de l’Aventin : Sainte-Sabine avec ses belles colonnes en marbre de Paros, le joli jardin de Sainte-Marie-du-Prieuré, le campanile de Sainte- Marie-en-Cosmedin, pareil à une vivante stèle rose dans l’azur, connaissaient bien leur amour. Les villas des cardinaux et des princes : la villa Pamphili qui se mire dans ses fontaines et dans son lac, toute gra- -cieuse et molle, où chaque bosquet semble abriter une «sble idylle et où les balustres de pierre et les füts ues arbres semblent rivaliser en nombre ; la villa Albani, froide et muette comme un cloître, bocage de marbres sculptés et musée de buis centenaires, où, sous les vestibules et les portiques, entre les colonnes de granit, les cariatides et les hermès, symboles d'immobilité, contemplent l’immuable symétrie de la verdure ; et la villa Médicis, qui ressemble à une forêt d’émeraude se ramifiant sous une lumière surnaturelle : et la villa Ludovisi, un peu sauvage, embaumée de violettes, consacrée par la présence de la Junon qu'adora Gœthe, au temps où les platanes et les cyprès, que l’on put croire immortels, frissonnaient déjà dans le pressentiment des enchères et de la mort; toutes les villas patriciennes, gloire souveraine de Rome, connaissaient bien leur amour. Les galeries de tableaux et de statues : la salle du palais Borghèse où, devant la Danaé, Hélène souriait comme devant la révélation d'elle-même ; et la salle des miroirs où son image passait entre les Amours de Ciro Ferri et les guirlandes de Mario de’ Fiori; la chambre d’'Héliodore, animée prodigieusement de la plus forte palpitation de vie que
Raphael ait su infuser à l'inertie d'un mur ; et l’appartement des Borgia, où la fantaisie du Pinturicchio se déroule en un merveilleux tissus d'histoires, de fables, de rêves, de caprices, d'artifices et de hardiesses ; et la chambre de Galatée, où s’épand je ne sais quelle pure fraîcheur, quelle inextinguible sérénité de lumière ; et le cabinet de l’Hermaphrodite, où le doux monstre, né de la volupté d’une nymphe et d'un demi-dieu, allonge sa forme ambiguë parmi les feux des pierres fines ; tous les séjours solitaires de la Beauté connaissaient bien leur amour.
Ils comprenaient le cri sublime du poète : « Eine Welt zwar bist Du, o Rom !... O Rome, tu es vraiment un monde! Mais, sans l’amour, le monde ne serait pas le monde, Rome même ne serait pas Rome. » Et l'escalier de la Trinité, glorifié par l’ascension lente du soleil, devenait l'escalier de l’Unique par l'ascension de la toute belle Hélène Muti.
Souvent Hélène prenait plaisir à gagner par ces degrés la douce retraite du palais Zuccari. Elle montait lentement, dans la bande d'ombre ; mais son âme courait, rapide, Jusqu'au sommet. Nombreuses furent les heures de délices que mesura la petite tête d'ivoire dédiée à Hippolyta, cette tête qu'elle approchait parfois de son oreille avec un geste enfantin, appuyant l’autre joue sur la poitrine de l’aimé pour écouter simultanément la fuite des secondes et les palpitations de ce cœur. André lui paraissait toujours nouveau. Parfois, elle restait comme stupéfaite devant l’infatigable vitahté de cet esprit et de ce corps. Parfois, sous les caresses, elle laissait échapper un cri où s’exhalait toute la terrible angoisse de son être terrassé par la violence de la sensation. Parfois, entre les bras de l’aimé, elle
était prise d'une sorte de torpeur extatique où elle croyait, par la transfusion d’une autre vie, devenir une créature diaphane, légère, fluide, immatériellc, très pure; tandis que les pulsations de la vie, dans leur mullitude, lui rappelaient l’innombrable frisson d’une mer calme en été. Parfois, sur cette poitrine chérie, après les caresses, elle sentait en elle-même la volupté s’apaiser, s’aplanir, s’assoupir : telle une eau bouillonnante qui peu à peu retombe ; mais, s’il respirait plus fort ou s’il faisait le moindre mouvement, elle sentait de nouveau comme une onde ineffable la traverser de la tête aux pieds, vibrer en s’atténuant et, enfin, mourir. Cette « spiritualisation » de la jouissance charnelle, produite par la parfaite affinité des deux corps, était peut-être, entre tous les phénomènes de leur passion, le plus remarquable. Parfois, Hélène avait des larmes plus douces que des baisers. | Et, dans les baisers, quelle douceur profonde! Il y a des bouches de femmes qui paraissent enflammer d'amour l’haleine au passage. Elles s’avivent d’un sang plus riche que la pourpre ou se glacent d’une pâleur d’agonie ; elles s’illuminent de la bonté d’un consentement ou s’assombrissent d’une ombre de dédain ; elles s’épanouissent de plaisir ou se tordent de souffrance : elles portent toujours en elles une énigme qui trouble les rêveurs, et qui les attire, et qui les captive. Une discorde continuelle entre l'expression de lèvres et celle des yeux engendre le mystère; il semble qu’une âme double s’y révèle avec une double beauté: joyeuse et triste, glaciale et ardente, cruelle et bénigne, humble et hautaine, souriante et ironique ; et cette ambiguïté suscite l'inquiétude chez ceux qui se complaisent aux choses obscures. Deux artistes du xv° siècle, médita-
üfs, pourchasscurs infatigables d'un idéal rare et suprême, psychologues pénétrants auxquels on doit peutêtre les plus subtiles analyses de la physionomie humaine, plongés sans cesse dans l'étude et dans la recherche des difficultés les plus ardues et des secrets les plus occultes, Botticelli et Vinci, ont compris et rendu par les moyens variés de leur art l’inexprimable séduction de ces bouches.
André trouvait dans les baisers d'Hélène la quintessence de la volupté. Nulle union d'amour ne leur semblait plus complète et plus parfaite. Parfois, ils croyaient sentir la fleur vive de leurs âmes s’effeuiller sous la pression des lèvres, en répandant par toutes leurs veines un suc de délice, jusqu'au cœur; et, parfois, ils avaient au cœur comme l'illusoire sensation d’un fruit tendre et humide qui s’y fondrait. Pour prolonger cette saveur, ils retenaient leur respiration jusqu'à se sentir mourir d'angoisse, tandis que les mains de l’une tremblaient sur les tempes de l’autre, éperdument. Après s'être détachés, ils se regardaient avec des yeux flottant dans un nuage de torpeur. Et elle disait, d’une voix un peu rauque, sans sourire :
— Nous en mourrons!
Parfois 1l attendait, renversé, les paupières closes. Et elle, qui connaissait cet artifice, avec une langueur préméditée, se penchait pour le baiser. Lui, dans son aveuglement volontaire, plein d'une présensibilité vague, ne savait pas où ce baiser se poserait. Pendant la minute d'attente et d'incertitude, une anxiété furieuse lui agitait tous les membres, aussi intense que l'horreur d'un homme aux yeux bandés
1 serait sous la menace d’un sceau de feu. Lorsqu'enfin les lèvres l'atteignaient, il avait peine à
74 L'ENFANT DE YOLUPTÉ
retenir un cri. Et la torture de cette minute lui plaisait ; car il arrive souvent qu'en amour la souffrance a plus d’attrait que le délice.
Hélène aussi, par ce singulier esprit d'imitation qui pousse les amants à rendre exactement une caresse, voulait essayer à son tour.
— Il me semble, disait-elle en fermant les yeux, il me semble que tous les pores de ma peau sont comme un million de petites bouches qui halètent vers la tienne, pâmées du désir d’être élues, jalouses l’une de l’autre.
Et alors, par équité, il se mettait à la couvrir de baisers drus et rapides, parcourant tout ce beau corps sans y laisser la moindre place intacte, sans ralentir jamais son œuvre. Et elle riait, heureuse, avec la sensation qu'on l'enveloppait comme d'un invisible vêtement ; elle riait et gémissait, délirante, sous la furie des baisers qui s’emportaient en tempête ; elle riait et pleurait, éperdue, incapable de supporter plus longtemps cette dévorante ardeur.
Et, soudain, elle emprisonnait dans ses bras le cou de l’aimé, l'enchaïînait de ses cheveux, l’étreignait comme une proie palpitante. Et lui, lassé, heureux . de se soumettre, restait captif en ces liens. Et elle s’écriait :
— Comme tu es jeune ! Comme tu es jeune!
En lui, malgré toutes les corruptions, malgré toutes les dispersions, la jeunesse résistait, persistait, métal inaltérable, arome tenace. Cette splendeur de jeunesse vraie était sa qualité la plus précieuse. A la grande flamme de la passion, tout ce qu'il avait de faux, d’artificiel, de vain, se consumait comme sur un bûcher. Après la dissolution produite par l'abus de
l'analyse et par l’action isolée des énergies intérieures, il revenait maintenant à l’unité des torces, de l’action, de la vie ; il reconquérait la primitive confiance ; il aimait juvénilement. Certains de ses abandons semblaient d’un entant crédule ; certaines de ses fantaisies étaient pleines de fraîcheur et de grâce légère.
— Quelquefois, lui disait Hélène, ma tendresse pour toi se tait plus délicate que celle d’une amante. Elle devient... comment dirai-je P presque maternelle.
André riait, parce qu'elle était à peine son aînée de trois ans. Et il lui disait :
— Quelquefois, la communion de nos esprits me semble si chaste que je voudrais t’appeler ma sœur, en te baisant les mains.
Ces purifications, ces exaltations trompeuses du sentiment advenaient toujours aux languissantes accal- : mies du plaisir, lorsque, dans le repos de la chair, l’âme éprouvait un vague besoin d'idéalité. Alors aussi ressuscitaient chez le jeune homme les idéales aspirations vers l’art qu'il aimait ; et c'était dans son intelligence un tumulte de toutes les formes jadis cherchées et contemplées, qui demandaient à se produire : et les «paroles du monologue gœthien le stimulaient : « À quoi servirait sous tes yeux l'ardente nature, que pourraient autour de toi les formes de l’art, si la force créatrice ne t’emplissait point l’âme de passion, si elle n’affluait point au bout de tes doigts, continuellement, pour l’œuvre future? » La pensée de réjouir sa maîtresse par un vers nombreux ou par une noble ligne le poussa au travail. Il écrivit la Simone ; et il fit deux eaux-iortes, le Zodiaque et la Coupe d'Alexandre.
Dans la pratique de l’art, il préférait les instruments difficiles, exacts, parfaits, incorruptibles : la métrique et la gravure; et il visait à continuer et à renouveler les formes italiennes traditionnelles, avec sévérité, en se rattachant aux poètes du « sl novo » et aux peintres précurseurs de la Renaïssance. Son esprit ‘était essentiellement formel. Il aimait l'expression plus que la pensée. Ses essais littéraires étaient des exercices, des jeux, des études, des recherches, des expériences techniques, des curiosités. Il pensait, avec Taine, qu'il est plus difficile de composer six beaux vers que de gagner une bataille rangée. Sa Fable d’Hermaphrodite imitait en sa structure la Fable d’Orphée, d'Ange Politien ; et elle avait des strophes extraordinaires de délicatesse, de puissance et de musique, surtout dans les chœurs de monstres hybrides, centaures, sirènes et sphinx. Sa nouvelle tragédie, la Simone, de forme brève, avait une saveur très singulière. Toute rimée qu'elle était dans les anciens modes toscans, elle semblait conçue par un poète anglais du siècle d’Elisabeth sur une nouvelle du Décaméron ; et elle possédait quelque chose du charme doux et étrange qu'ont certains petits drames de Shakespeare.
Au frontispice de l'Exemplaire unique, le poète signa ainsi SON ŒUVrE : A. 8. CALCOGRAPHUS AQUA FORTI SIBI TIBI FECIT.
Le cuivre l’attirait plus que le papier, l'acide nitrique plus que l'encre, la pointe plus que la plume. Déjà un de ses ancêtres, Juste Sperelli, avait essayé de la gravure. Certaines estampes de lui, exécutées aux environs de 1520, révélaient manifestement l'influence d'Antoine Pollaiuolo, par la profondeur et
par l’âpreté du dessin. André usait de la facture libre de Rembrandt et de la manière noire chère aux aquafortistes anglais de l’école de Green, de Dixon, d'Earlom. Il avait fait son éducation d’après tous les modèles, il avait étudié séparément l'effet cherché par chaque graveur, il s'était mis à l’école d'Albert Dürer et du Parmesan, de Marc Antoine et d’Holbein, d'Annibal Carrache et de Mac Ardell, du Guide et de Callot, de Toschi et de Gérard Audran ; mais, devant la plaque de cuivre, voici quelle était son intention propre : éclaircir par les effets de lumière de Rembrandt les élégances de dessin des artistes florentins du xv° siècle appartenant à la seconde génération, comme Sandro Botticelli, Domenico Ghirlandajo et Filippino Lippi.
Ses deux dernières eaux-fortes représentaient, en deux épisodes d'amour, deux aspects de la beauté d'Hélène; et elles empruntaient leur titre aux accessoires.
Parmi les choses les plus précieuses que possédait André Sperelli, se trouvait une courtepointe en soie fine, de couleur azur passé, autour de laquelle tournaient les douze signes brodés du zodiaque, chacun avec sa légende : Aries, Taurus, Gemini, Cancer, Leo, Virgo, Libra, Scorpius, Arcitenens, Caper, Amphora, Pisces, en caractères gothiques. Un soleil d’or occupait le centre du cercle; les figures animales, dessinées dans un style archaïsant qui rappelait celui des mosaïques, avaient un éclat extraordinaire. L’étoffe entière était digne de draper une couche impériale. Et, en effet, elle provenait du trousseau de Blanche Marie Sforza, nièce de Ludovic le More, qui devint femme de l’empereur Maximilien.
La nudité d'Hélène ne pouvait pas avoir une draperie plus riche. Parfois, tandis qu'André était dans la pièce voisine, elle se dévétait à la hâte, s'étendait sous la courtepointe merveilleuse et appelait son poète. Et, quand il accourait, elle s’offrait à ses yeux comme une divinité enveloppée dans une zone de firmament. Elle se levait parfois pour venir devant le foyer, traînant la draperie sidérale après elle. Frileuse, elle se serrait, des deux bras, dans la soie; et elle marchait pieds nus, à petits pas, pour ne point s’embarrasser dans l'abondance des plis. Le soleil lui resplendissait sur les épaules à travers les cheveux dénoués ; le Sagittaire lui perçait la gorge de sa javeline; un grand lambeau du zodiaque rampait derrière elle sur le tapis, emportant les roses qu'elle venait d’eflcuiller.
L'une des eaux-fortes représentait précisément Hélène endormie sous les signes célestes. La torme féminine apparaissait moulée par les plis de l'étoffe, la tête abandonnée au bord du lit, un peu en dehors, les cheveux pleuvant jusqu'à terre, un bras pendant et l’autre posé le long du flanc. Les parties découvertes, la face, le haut de la poitrine et les bras, étaient très lumineuses ; et la pointe avait rendu avec beaucoup de puissance le scintillement des broderies dans la pénombre et le mystère des symboles. Un grand lévrier blanc, Famulus, frère de celui qui pose la tête sur les genoux de la comtesse d’Arundel dans le tableau de Rubens,
tendait le cou vers la dame, les yeux braqués, en arrêt
sur les quatre pattes, dessiné avec une heureuse hardiesse de raccourci. Le fond de la chambre était opulent et sombre.
La seconde eau-forte avait pour motif le grand bassin d'argent qu'Hélène avait hérité de sa tante Flaminia.
A ——__ 2 me te me.
C'était un bassin historique; et il s'appelait la Coupe d'Alexandre. Il avait été donné à la princesse de Bisenti par César Borgia, lors de son départ pour la France, où ce prince allait porter à Louis XII la bulle de divorce et les dispenses de mariage. On attribuait à Raphaël le dessin des figures qui en faisaient le tour et de celles qui surgissaient du bord, en face l’une de l’autre.
Il s'appelait la Coupe d'Alexandre parce qu'il avait été composé en mémoire de cette coupe prodigieuse où, dans les grands festins, le roi de Macédoine avait coutume de boire prodigieusement. Des troupes de sagittaires contournaient les flancs du vase, tumultueux, les arcs tendus, avec les admirables attitudes de ceux que Raphaël peignit nus et décochant leurs flèches contre l’Hermès, dans la fresque de la salle décorée par Jean-François Bolognesi, au palais Borghèse. Ils poursuivaient une grande Chimère qui faisait saillie comme une anse au-dessus du bord, tandis que, sur le bord opposé, bondissait le jeune sagittaire Bellérophon, l'arc tendu contre le monstre. Les ornements de la base ct du bord avaient une rare élégance. L'intérieur était doré comme celui d'un ciboire. Le métal était sonore comme un instrument. Le poids était de trois cents livres. La forme entière était harmonieuse.
Souvent, par caprice, Hélène prenait dans cette coupe son bain du matin. Elle pouvait, sinon s’y étendre, du moins y plonger toute sa personne; et, en vérité, rien n'égalait la grâce souveraine de ce corps ramassé dans cette eau que la dorure teignait de reflets ténus, indescriptibles : car, après tant d'années, le métal n'était pas encore argent et l'or se mourait.
Épris de trois formes diversement nobles, de la femme, de la coupe et du lévrier, l’aqualorliste avait
trouvé une très belle composition de lignes : la femme, debout dans le bassin, nue, appuyée d’une main sur la saillie de Ja Chimère et de l’autre sur la saillie du Bellérophon, s’'allongeait en avant pour agacer le chien qui, plié en arc, les pattes antérieures abaïssées et les pattes postérieures droites, pareil à un félin qui va bondir, tendait vers elle son museau long et effilé comme celui d’un brochet.
Jamais André Sperelli n'avait savouré ni souffert plus ardemment l’attentive anxiété de l'artiste qui surveille l’aveugle et irréparable action de l’acide ; jamais il n'avait appliqué une patience plus aiguë au travail si délicat de la pointe sèche sur les rudesses des passages. Réellement, il était né graveur sur cuivre, comme Lucas de Leyde. Il possédait une science admirable — ou, peut-être, un sens rare — de toutes les moindres particularités de temps et de degré qui peuvent concourir à varier infiniment sur le cuivre l'efficacité de l'eau-forte. Non seulement la pratique, la diligence et l'intelligence, mais surtout ce sens natif presque infaillible l’avertissait du moment juste, de l'instant exact où la corrosion arrivait à donner telle valeur précise d'ombre que, dans l'intention de l’artiste, l'estampe devait offrir. Et cette maîtrise spirituelle sur la force brutale, ce pouvoir de lui infuser pour ainsi dire une âme esthétique, ce sentiment de je ne sais quelle occulte correspondance entre les pulsa- : tions de son poignet etla morsure progressive de l’acide, c'était son enivrant orgueil, sa torturante joie.
Il semblait à Hélène qu'elle était déifiée par son amant comme Îsotta de Rimini dans les indestructibles médailles que Sigismond Malatesta fit frapper à sa gloire. Cependant, les jours où André se meltait à
l’œuvre, elle devenait triste, taciturne et soupirante, comme sous l'empire d’une secrète angoisse. Et elle avait de telles effusions de tendresse soudaine, mêlées de tant de larmes et de sanglots si mal contenus, que le jeune homme en demeurait étonné, plein de soupçons, sans comprendre.
Un soir, ils revenaient à cheval de l’Aventin, par la pente de la rue Sainte-Sabine, ayant encore dans les yeux la grande vision des palais impériaux incendiés par le soleil couchant, rouges de flamme entre les cyprès noirâtres que pénétrait une poussière d'or. La tristesse d'Hélène s'était communiquée à son amant, et ils chevauchaient en silence. Devant l’église Sainte- Sabine, André dit en arrêtant sa monture :
— Tu te souviens ?
Quelques poules qui becquetaient en paix parmi les touffes d'herbe se dispersèrent aux aboiements de Famulus. La place était tranquille et modeste comme le parvis d’une église de village ; mais les murs avaient ce singulier éclat de lumière que reflètent les édifices de Rome « à l’heure du Titien ».
Hélène s'arrêta aussi.
— Comme elle paraît loin, cette journée! dit-elle avec un petit tremblement dans la voix.
En effet, c'était un souvenir déjà perdu dans l'infini du temps, comme si leur amour eût duré des mois et des années. Les paroles d'Hélène avaient suscité dans l'âme d'André -cette illusion étrange, et, en même temps, une inquiétude. Elle se mit à rappeler tous les détails de leur visite à l’église Sainte-Sabine, par une après-midi de janvier, sous un soleil précoce. Elle s'étendait avec insistance sur des minulies; et, par
instants, elle s’interrompait comme quand on suit, outre les mots qu’on prononce, une pensée qu'on n’exprime pas. André crut sentir un regret dans la voix d'Hélène. « Que pouvait-elle bien regretter ? Leur passion n’avait-elle pas devant elle des jours plus doux encore? N'était-ce pas déjà la Rome printanière, si clémente aux amours ? » Perplexe, 1l ne l'écoutait plus. Les chevaux descendaient au pas, l’un à côté de l’autre, soufflant fortement des naseaux ou rapprochant leurs bouches comme pour se faire des confidences. Famulus allait devant et derrière, en course perpétuelle.
— Tu te souviens, continua Hélène, tu te souviens de ce trère qui vint nous ouvrir P
— Oui, oui.
— De quels yeux stupéfaits il nous regarda ! C'était un nain sans barbe, tout rugueux. Pour aller prendre les clefs de l’église, il nous laissa seuls dans le vesti— bule ; et tu me donnas un baiser. Tu te souviens ?
— Oui.
— Et tous ces barils, dans le vestibule ! Et cette odeur de vin, pendant que le frère nous expliquait les histoires sculptées sur la porte de cyprès. Et puis, la Madone du Rosaire ! Tu te souviens ? L’explication te fit rire ; et moi, t'entendant rire, je ne pus m'empêcher de rire aussi; et nous rîmes si fort au nez du pauvre diable qu'il se troubla et n'ouvrit plus la bouche, pas même à la fin pour te dire merci.
Elle reprit, après une pause :
— Et à Saint-Alexis, quand tu ne voulais pas me laisser voir la coupole par le trou de la serrure ! Comme nous avons rl, là aussi !
De nouveau, elle se tut. Un cortège d'hommes montaient la chaussée avec un cercueil, suivis d’une voiture
publique pleine de parents qui pleuraient. Le mort allait au cimetière des Israélites. C'était un enterrement muet et froid. Tous ces hommes au nez crochu et aux yeux rapaces se ressemblaient comme des frères.
Pour laisser passage au cortège, les deux chevaux se séparèrent et prirent chacun un côté, en rasant la muraille ; et les amants se regardèrent par-dessus le mort, émus d'une tristesse croissante.
Lorsqu'ils se rapprochèrent, André demanda :
— Qu'as-tu donc? À quoi penses-tu ?
Avant de répondre, elle hésita. Elle tenait les yeux baissés sur le cou de l'animal, qu'elle caressait du pommeau de son stick, irrésolue et pâle.
— À quoi penses-tu ? répéta le jeune homme.
— Eh bien! je vais te le dire. Je pars mercredi ; je ne sais pour combien de temps ; peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours; je ne sais... Notre amour se rompt par ma faute ; mais ne me demande pas comment, ne me demande pas pourquoi, ne me demande rien, je t'en prie ! Je ne pourrais pas te répondre.
André la regarda, presque incrédule. La chose lui paraissait si impossible qu’elle ne le fit pas souftrir.
— C'est une plaisanterie, n'est-ce pas, Hélène ?
Elle hocha la tête pour faire signe que non. Sa gorge s'était serrée, et, subitement, elle mit son cheval au trot. Derrière eux, les cloches de Sainte-Sabine et de Sainte-Prisca commencèrent à tinter dans le crépuscule. Ils trottaient en silence, éveillant les échos sous les arcs, sous les temples, dans les ruines solitaires et vides. Ils laissèrent sur leur gauche Saint-Georges-en Vélabre qui gardait encore une lueur vermeille sur les briques de son campanile, comme en ce lointain jour
de bonheur. Ils côtoyèrent le Forum romain et le Forum de Nerva, déjà envahis par une ombre bleuîâtre pareille à celle des glaciers pendant la nuit. Îls s'arrétèrent à l'Arc des Pantani, où les attendaient leurs palefreniers et leurs voitures.
À peine descendue de cheval, Hélène tendit la main à André, en évitant de le regarder dans les yeux. Elle paraissait avoir grande hâte de s'éloigner.
— Eh bien? lui demanda-t-il, en l’aidant à monter dans sa voiture.
— À demain ! Ce soir, non.
Le paysage sabin s’étendait devant eux sous une lumière idéale, comme un de ces paysages rêvés où les choses paraissent être visibles de loin par une irradiation qui en prolongerait les contours.
La voiture fermée roulait avec un bruit égal, au trot : les murs des vieilles villas patriciennes défilaient devant les portières, blanchâtres, comme vacillantes, avec un mouvement continu et doux. De temps à autre se présentait une grande grille de fer, à travers laquelle on apercevait une allée flanquée de hauts buis, ou un cloître de verdure habité par des statues antiques, ou un long portique végétal sous lequel riaient çà et là des rayons de soleil pâle.
Hélène se taisait, enveloppée dans son ample pelisse de loutre, le voile abaiïssé sur le visage, les mains gantées de chamois. André aspirait avec délices la subtile
odeur d’héliotrope qu’'exhalait la fourrure précieuse, tandis qu'il sentait contre son propre bras la forme du bras d'Hélène. Ils se croyaient tous les deux loin des hommes, seuls; mais, à l'improviste, passait un carrosse noir de prélat, ou un butiero à cheval, ou une troupe d’ecclésiastiques violets, ou un troupeau de bœufs.
À quelque distance du pont, elle dit :
— Descendons.
Dans la campagne, la lumière froide et claire ressemblait à une cau de source ; et, comme les arbres ondulaient au vent, l'ondulation paraissait se communiquer du même coup à toutes choses.
Elle dit, en se serrant contre lui et en chancelant sur le sol raboteux :
— Je pars ce soir. C'est la dernière fois.
Puis elle se tut'; puis, avec des pauses, elle reparla encore de la nécessité du départ, de la nécessité de la rupture, sur un ton plein de tristesse. Le vent furieux lui enlevait les paroles aux lèvres. Elle poursuivait. Il l'interrompit en lui prenant la main et en cherchant des doigts sous les boutons la chair du poignet.
— Tais-toi ! Tais-toi !
Ils avançaient, luttant contre l’assaut des rafales. Et lui, près de cette femme, dans cette solitude profonde et solennelle, sentit brusquement entrer en son âme comme l’orgueil d’une vie plus libre, comme un flot surabondant de forces.
— Non, non, ne pars pas! Je te veux encore, toujours.
Il lui mit le poignet à nu et glissa ses doigts sous la manche, lui tourmentant la peau d’une caresse inquiète et pleine de désirs.
Elle lui jeta un de ces regards qui l’enivraient comme des couprs de vin. Le pont, tout près d'eux maintenant, rougeoyait dans une ïillumination de soleil. Le fleuve semblait immobile et métallique en toute la longueur de sa sinuosité. Les joncs se courbaïent sur la rive et les eaux secouaïient légèrement des perches plantées dans la glaise pour soutenir des filets.
Alors il essaya de la toucher par les souvenirs. Il lui parla des premiers jours, du bal au palais Farnèse, d’une partie de chasse à la campagne du Divin Amour, des rencontres matinales sur la place d’Espagne, devant les vitrines des orfèvres, ou dans la tranquille et aristocratique rue Sixtine, lorsqu'elle sortait du palais Barberini suivie par les bouquetières qui lui offraient des roses dans des corbeilles.
— Tu te souviens ! Tu te souviens |
— Oui.
— Et la soirée des fleurs, au début... quand je vins avec toutes ces fleurs... Tu étais seule, au coin de la fenêtre : tu lisais. Tu te souviens ?
— Oui, oui.
— J'entrai. Tu te retournas à peine ; tu m’accueillis durement. Qu'avais-tu P Je ne sais. Je déposai la botte de fleurs sur le guéridon et j’attendis. D'abord, tu parlas de choses insignifiantes, sans volonté et sans plaisir. Je pensais, découragé : « Elle ne m'aime donc plus ! » Mais le parfum était fort ; il emplissait toute la chambre. Je te vois toujours, quand tu saisis à deux mains le bouquet et que tu y plongeas toute ta figure, en aspirant. Relevée, ta figure paraissait exsangue ; tes yeux paraïssaient noyés dans une sorte d'ivresse.
— (Continue, continue ! dit Hélène d’une voix
faible, penchée sur le parapet, magnétisée par la fascination des eaux courantes.
— Et puis, sur le divan... tu te souviens ? Je t'avais renversée, et je te couvrais de fleurs la poitrine, les bras, la face. Tu te relevais à tout moment pour m'offrir ta bouche, ta gorge, tes paupières mi-closes. Entre ta peau et mes lèvres, je sentais les feuilles de rose, froides et molles. Si je te baisais le cou, tu frissonnais par tout le corps et tu étendais les mains pour m'écarter. Oh ! alors... Tu avais la tête plongée dans les coussins, la poitrine cachée sous les roses, les bras nus jusqu'au coude ; et rien n'était plus amoureux et plus doux que le petit tremblement de tes mains pâles sur mes tempes. Tu te souviens ?
— Oui. Continue!
Il continuait, avec une tendresse croissante. Grisé de ses propres paroles, il perdait presque la conscience de ce qu'il disait. Hélène, les épaules tournées à la lumière, se penchait peu à peu vers lui. A travers les vêtements, ils sentaient le contact indécis de leur corps. Sous eux, les eaux de la rivière glissaient, lentes et froides à voir ; les grands joncs grêles, pareils à des chevelures, se courbant à chaque souffle, y plongeaient avec de larges fluctuations.
Ils cessèrent de parler; mais ils se regardaient, et ils avaient dans les oreilles un bourdonnement continu qui se prolongeait à l'infini et qui semblait emporter une partie de leur être, comme si quelque chose de sonore se fût échappé de leur cerveau même et dilaté jusqu’à remplir toute la campagne.
Hélène se redressa.
— Partons, dit-elle. J'ai soit. Où pourrait-on avoir de l’eau?
Ils se dirigèrent vers l'auberge, au delà du pont. Des charretiers dételaient leurs chevaux, avec des imprécations bruyantes. Le soleil couchant frappait d’un coup de lumière le groupe des bêtes et des hommes.
À leur entrée, les gens de l'auberge n’eurent aucun mouvement de surprise. Trois ou quatre individus grelottants de fièvre étaient autour d’un brasero carré, taciturnes etjaunes. Un bouvier au poil roux somnolait dans un coin, tenant ‘encore entre les dents sa pipe éteinte. Deux jeunes garçons, hâves et louches, jouaient aux cartes et se guettaient pendant les pauses avec un regard d’une ardeur bestiale. L’hôtesse, une femme obèse, avait sur les bras un bambin qu’elle berçait lourdement.
Tandis qu'Hélène buvait dans un verre grossier, la femme se lamentait en lui montrant le bambin :
— Regardez, madame! Regardez, madame!
Tous les membres de la pauvre créature étaient d'une maigreur pitoyable; ses lèvres violacées étaient parsemées de points blanchâtres; l'intérieur de sa bouche était couvert de grumeaux laiteux. Il semblait que la vie eût déjà quitté ce petit corps, ne laissant qu'une matière sur laquelle végétaient les moisissures.
— Tâtez, madame, comme ses mains sont froides. Il ne peut plus boire, il ne peut plus avaler, il ne peut plus dormir.
La femme sanglotait. Les fiévreux regardaient avec des yeux pleins d’une prosiration infinie. Les sanglots de l'enfant donnèrent aux deux garçons un mouvement d'impatience.
— Viens, viens! dit André à Hélène en lui saisissant le bras, après avoir jeté sur la table une pièce de monnaie.
Et il l’entraîna dehors. Ils revinrent ensemble vers le pont. Maintenant, le cours de l'Anio allait s’embra-
sant des feux du soir. Une ligne scintillante traversait l'arche; et, dans le lointain, les eaux prenaient une couleur roussie plus luisante, comme s’il y eût flotté des taches d'huile ou de bitume. La campagne accidentée, semblable à un océan de ruines, avait une teinte violette uniforme. Vers la ville, le ciel devenait plus rouge.
— Pauvre créature! murmura Hélène avec un accent de compassion profonde.
Et elle se serra au bras d'André.
Le vent faisait rage; une troupe de corneilles passa dans l’air incendié, très haut, en croassant.
Alors, tout d'un coup, à l'aspect de cette solitude, une sorte d'exaltation passionnelle s’empara de leurs deux ämes. Quelque chose de tragique et d’héroïque parut entrer dans leur amour. Les cimes de leur passion flamboyèrent sous les reflets du couchant tumultueux. Hélène s'arrêta.
— Je n’en puis plus, dit-elle, haletante.
La voiture était loin, immobile à la place où ils l'avaient quittée.
— Encore un peu, Hélène! Encore un peu! Veux-tu que je te soutienne?
Emporté par un indomptable élan lyrique, il laissa libre cours à ses paroles.
« Pourquoi voulait-elle partir? Pourquoi voulait-elle rompre l'enchantement? Désormais, leurs destins n’étaient-ils pas liés d’une manière indissoluble? Il avait besoin d'elle pour vivre; il avait besoin de ses yeux, de sa voix, de sa pensée... [Il était tout imprégné de cet amour; il avait tout le sang brülé comme par un poison, sans remède. Pourquoi voulait-elle fuir? Il s’enlacerait à elle, il l’étoufferait d’abord sur son cœur. Non, cela ne pouvait pas être. Jamais! jamais! »
Hélène l’écoutait, tête basse, luttant contre le vent, sans répondre. Au bout de quelques minutes, elle leva le bras pour faire signe au cocher d'avancer. Les chevaux piaffèrent.
— Vous arrêterez à la Porte Pie, dit-elle en montant dans la voiture avec André.
Et, d’un mouvement subit, elle s’offrit au désir de son amant qui lui baïisa la bouche, le front, les cheveux, les yeux, la gorge, avidement, rapidement, sans plus respirer.
— Hélène! Hélène!
Une vive lueur pénétra dans la voiture, reflétée par les maisons couleur de brique. Sur la route s’approchait le trot sonore de plusieurs chevaux.
Hélène, se pliant sur l’épaule de l’aimé avec une immense douceur de soumission, dit :
— Adieu, mon amour ! Adieu, adieu !
Comme elle se relevait, sur la droite et sur la gauche passèrent au grand trot dix ou douze cavaliers en habit rouge qui revenaient de la chasse au renard. Un d'eux, le duc de Beffi, en rasant la voiture, se pencha sur le pommeau de la selle pour regarder par la portière.
André ne parla plus. Îl sentait maintenant tout son être défaillir dans un accablement infini. Une fois la première révolte apaisée, l’enfantine faiblesse de sa nature Jui inspirait un besoin de larmes. Il aurait voulu se plier, s’humilier, prier, émouvoir par ses pleurs la pitié de cette femme. Il avait la sensation confuse et obtuse d'un vertige; et un froid subtil le prenait à la nuque, lui pénétrait la racine des cheveux.
— Adieu, répéta Hélène.
La voiture s’arrêtait sous l’arceau de la Porte Pie. Il lui fallut descendre,
Cet adieu au grand aïr, voulu par Hélène, ne résolut aucun des doutes qu’André avait dans l'âme. « Quelles pouvaient être les secrètes raisons de ce départ subit? » [l cherchait vainement à pénétrer le mystère ; les doutes l’accablaient.
Pendant les premiers jours, les assauts de la douleur et du désir furent si cruels qu'il pensa mourir. La jalousie qui, après les premiers accès, s'était dissipée devant l’ardeur persistante d'Hélène, ressuscitait en lui, évoquée par les imaginations impures ; et le soupçon qu'il y eût un homme au fond de cette ténébreuse intrigue lui causait un tourment insupportable. Parfois, 1l se sentait envahi d’une basse colère contre l’absente, d’une rancœur amère, presque d’un besoïn de vengeance, comme si elle l'eût mystifié ct trahi pour se livrer à un autre amant. Parfois aussi, il croyait ne
plus la désirer, ne plus l’aimer, ne l'avoir jamais aimée. Ce n’était pas pour lui un phénomène nouveau, cette cessation passagère d'un sentiment, cette sorte de syncope spirituelle qui, au milieu d'un bal par exemple, lui rendait complètement étrangère la femme adorée, lui permettait de prendre part à un souper joyeux, une heure après en avoir bu les larmes. Mais ces oublis ne duraient pas. Le printemps romain fleurissait avec une allégresse inouïe; la ville de travertin et de briques absorbait la lumière comme une forêt avide ; les fontaines papales se dressaient dans un ciel plus limpide qu'une pierre précieuse ; la place d'Espagne était embaumée comme une roserale ; et la Trinité des Monts, au sommet du grand escalier peuplé d’entants, ressemblait à un dôme d’or.
Sous les excitations qui lui venaient de la nouvelle beauté de Rome, tout ce qui lui restait du philtre d'Hélène dans le sang et dans l'âme se ravivait, se rallumait. Et il était troublé jusqu’au fond par d'invincibles angoisses, par d'implacables tumultes, par d'indéfinissables langueurs, comme en un étrange renouveau de sa puberté. Un soir, chez les Dolcebuono, après le thé, comme il était resté le dernier dans le salon plein de fleurs où vibrait encore une cachucha de Raff, il parla d'amour à Blanche ; et il n’eut pas lieu de s’en repentir, ni ce soir-là, ni plus tard.
Son aventure avec Hélène Muti lui avait immédiatement donné aux yeux des femmes un haut degré de prestige. Un souffle de faveur l’enveloppa ; et bientôt, par un effet que produit souvent la contagion du désir, ses succès devinrent surprenants. D'ailleurs, sa réputation d'artiste mystérieux le servait ; il avait écrit sur l'album de la princesse de Ferentino deux sonnets res-
tés célèbres, où, comme en un diptyque ambigu, il louait tour à tour une bouche diabolique et une bouche angélique, celle qui perd les âmes et celle qui dit : Ave.
Il répondit aux avances sans une minute d’hésitation. À cette sorte de recueillement opéré en lui par l'empire exclusif d'Hélène, succédait maintenant une sorte de dissolution. N’étant plus retenues par les liens de feu qui les serraient en un faisceau, ses énergies retournaient à leur désordre primitif. Ne pouvant plus se conformer, s'adapter, s’assimiler à une forme supérieure et dominatrice, son âme ondoyante, variable, fluide, virtuelle, se transformait, de déformait, prenait toutes les formes. Il passait d'un amour à un autre avec une incroyable légèreté ; il caressait plusieurs amours à la fois ; 1l tissait sans scrupule une grande trame de tromperies, d'artifices, de mensonges, pour y prendre autant de proies que possible. L'habitude de la fausseté lui émoussait la conscience. Mais en lui persistait un instanct vivace, impitoyablement vivace : le dégoût de tout ce qui l’attirait sans le capliver. Sa volonté, inutile comme une épée de mauvaise trempe, était une arme pendue au flanc d’un homme ivre ou inerte.
Parfois cependant le souvenir d'Hélène, reparu à l'improviste, lui remplissait le cœur ; et alors, ou bien il essayait de se soustraire aux mélancolies du regret, ou bien au contraire il se faisait un plaisir de revivre, en son imagination viciée, l’outrance de cette vie et d’y trouver un stimulant pour de nouvelles amours. Il se répétait volontiers à lui-même les paroles du Lied : « Rappelle-toi les jours éteints ! Et pose sur les lèvres de la seconde. des baisers aussi doux que ceux donnés à la première, n'y a pas longtemps ! » Maïs déjà la seconde lui était sortie de l’âme. Au début, il avait
parlé d’amour à Blanche Dolcebuono presque sans y penser, parce qu'il subissait, d’instinct, le charme d’un reflet, parce que cette femme était l’amie d'Hélène. Peut-être aussi germait en son cœur la petite graine de sympathie semée par les paroles de la comtesse florentine, au dîner chez les Doria. Qui saurait dire par quel mystérieux progrès un contact quelconque, spirituelou matériel, même insignifiant, entre un homme et une femme, peut engendrer et nourrir chez tous deux un sentiment latent, inaperçu, insoupçonné, que, longtemps après, tout d'un coup, les circonstances feront surgir ?
Blanche était le type idéal de la beauté florentine, telle que l’a rendue Ghirlandajo dans le portrait de Jeanne Tornabuoni qui est à Sainte-Marie-Nouvelle. Elle avait un clair visage ovale, le front large, haut et candide, la bouche aflable, le nez un peu relevé, les yeux de cette couleur d'un bistre sombre louée par Firenzuola. Elle aimait à disposer ses cheveux en bandeaux débordant sur les tempes jusqu’au milieu des joues, selon la mode ancienne. Son nom lui convenait bien : elle apportait dans la vie mondaine une bonté native, une grande indulgence, une courtoisie égale pour tous, un parler mélodieux. En somme, c'était une de ces femmes aimables, sans profondeur ni d'intelligence ni d'âme, un peu indolentes, qui semblent nées pour vivre en gaieté, pour se bercer en de discrètes amours comme les oiseaux sur les branches fleuries.
Lorsqu'elle entendit les phrases d'André, elle s’écria, avec une gracieuse surprise :
— Oubliez-vous si vite Hélène P
Puis, après quelques jours de gracieuses hésitations, il lui plut de céder ; et souvent elle parlait d'Hélène au jeune infidèle, sans jalousie, avec candeur.
— Mais comment se fait-il qu’elle soit partie cette année plus tôt que d'habitude ? lui demanda-t-elle un jour, en souriant.
— Je l’ignorc, répondit André, qui ne put dissimuler un peu d’impatience et d’amertume.
— Alors, tout est fini, bien fini ?
— Je vous en prie, Blanche, parlons de nous-mêmes ! interrompit-il d’une voix altérée.
Ces discours le troublaient et l’irritaient.
Elle resta un moment songeuse, comme si elle eùt cherché à deviner une énigme ; puis elle sourit en secouant la tête, comme quelqu'un qui renonce, avec une ombre fugitive de mélancolie dans les yeux.
— C’est l'amour ! dit-elle.
Et elle rendit à André ses caresses.
André, la possédant, possédait avec elle toutes les gentilles dames florentines du xv* siècle, celles pour qui le Magnifique chantait :
E’si vede in ogni lato
Che’l proverbio dice il vero,
Che ciascun muta pensiero
Come l’occhio è separato.
Vedesi cambiare amore :
Come l'occhio sta di lunge,
Cosi sta di lunge il core :
Perchè appresso un altro il punge, Col qual tosto e’si cengiunge
Con piacere et con diletto.… 1
1. « On voit bien partout la vérité du proverbe : que toujours la pensée change quand l'œil n'est plus à portée. On voit l’inconstance en amour, et, dès que l'œil s'éloigne, le cœur aussi s'éloigne ; car ensuite un autre objet le frappe, auquel bientôt il s'attache avec plaisir et délice... »
L'été venu, lorsqu'elle fut sur le point de quitter Rome, à l’heure des adieux, elle lui dit, sans cacher sa douce émotion : |
— Quand nous nous reverrons, vous ne m’aimerez plus, je le sais. C'est l'amour. Mais souvenez-vous d'une amie |
Il ne l'aimait pas. Cependant, par les journées chaudes et lourdes d’ennui, certaines cadences molles de cette voix lui revenaient dans l'âme comme la magie d'une rime et lui suggéraient la vision d’un jardin rafraîchi par des fontaines, où Blanche, en compagnie d’autres femmes, se serait promenée en jouant de la viole et en chantant, comme dans une vignette du Songe de Polyphile.
Et Blanche disparut. Et d’autres lui succédèrent, -parfois deux ensemble : Barbarella Viti, la mascula, une superbe tête d’éphèbe, telle que l'aurait peinte Euphronios au fond d’une coupe ; la comtesse de Lucoli, la dame aux turquoises, une Circé de Dosso Dossi, avec de très larges yeux pleins de perfidie, changeants comme les mers d'automne, gris, bleus, verts, indéfinissables ; Liliane Theed, une lady de vingt-deux ans, resplendissante de cette prodigieuse carnation faite de lumière, de roses et de lait que possèdent seuls les babies des grandes familles anglaises peints par Reynolds et Gainsborough ; la marquise de Chauny, une beauté du Directoire, une Récamier au long et pur ovale, au cou de cygne, aux seins droits, aux bras de bacchante ; Donna Isotta Cellesi, la dame aux émeraudes, qui tournait avec une lente majesté bovine sa tête d’impératrice parmi la scintillation des énormes gemmes héréditaires ; la princesse Kalliwoda, la dame sans joyaux, qui, sous la fragilité de ses
formes, avait des nerfs d'acier pour le plaisir et, dans la délicatesse de ses traits de cire, ouvrait des yeux voraces de lionne.
Chacun de ces amours lui apporta une dégradation nouvelle ; chacun l'enivra d’une mauvaise ivresse, sans le satisfaire ; chacun lui enseigna quelque particularité, quelque subtilité du vice qui lui était encore inconnue. Îl avait en lui-même les germes de toutes les intections. Corrupteur, il se corrompait. Le mensonge engluait son âme comme d'une matière visqueuse et froide qui chaque jour devenait plus tenace ; la perversion des sens lui faisait rechercher et cultiver chez ses maîtresses tout ce qu’elles avaient de moins noble et de moins pur. Üne basse curiosité le poussait à choisir les temmes qui avaient la pire réputation ; un goût cruel de souillure le poussait à séduire les femmes réputées les plus honnêtes. Entre les bras de l’une, il se rappelait une caresse de l’autre. Et parfois, — ce fut surtout lorsque l’annonce du second mariage d'Hélène avec lord Humphrey Heathfield eut rouvert pour quelque temps sa blessure, — il lui plaisait de substituer à la nudité présente la nudité . rêvée d'Hélène, de donner la forme tangible pour support à la volupté idéale; et 1l entretenait cette image avec un eftort si intense qu'à la fin son imagination parvenait presque à posséder l'ombre comme une réalité.
Cependant, il n’avait aucun culte pour les souvenirs de son ancien bonheur ; et ces souvenirs lui fournissaient même des prétextes pour quelque nouvelle aventure. Par exemple, ce fut à la galerie Borghèse, dans la mémorable salle des miroirs, qu'il obtint de Liliane Theed la première promesse ; ce fut à la villa
Médicis, dans le mémorable escalier vert qui conduit au Belvédère, qu'il entrelaça ses doigts aux longs doigts d'Angélique de Chauny ; et ce fut le petit crâne d'ivoire ayant appartenu au cardinal Immenraet, le joyau tunèbre marqué au nom d’une Hippolyta inconnue, qui éveilla en lui le caprice de tenter Donna Hippolyta Albonico.
Donna Hippolyta Albonico avait dans toute sa personne un grand air de noblesse et ressemblait un peu à Marie-Madeleine d'Autriche, femme de Cosme II de Médicis, dont le portrait par Juste Suttermans est à Florence, chez les Corsimi. Elle aimait les vêtements somptueux, les brocarts, les velours, les dentelles. Les larges fraises médicéennes semblaient être la mode la plus propre à faire valoir la beauté de sa tête royale.
Un jour de courses, dans la tribune, André Sperelli voulait obtenir de Donna Hippolyta qu'elle vint le lendemain au palais Zuccari prendre le mystérieux ivoire marqué à son nom. Elle s'en défendait, partagée entre la prudence et la curiosité. À chaque phrase un peu hardie du jeune homme, elle fronçait les sourcils ; mais, en même temps, un sourire involontaire lui forçait la bouche. Et le chapeau orné de plumes blanches
le fond de l’ombrelle ornée de dentelles blanches, faisaient À sa tête un cadre d’une harmonie singulière.
— Tibi, Hippolyta ! Donc, vous viendrez? Je vo attendrai toute l'après-midi, depuis deux heures jusqu’au soir. C’est entendu ?
— Mais vous êtes fou !
— Qu’'avez-vous à craindre? Je jure à Votre Majesté de ne pas seulement lui dérober un gant. Selon sa royale coutume, Elle demeurera assise comme sur un trône ; et, même en prenant une tasse de thé, Elle pourra, s’il Lui plaît, ne pas déposer le sceptre invisible qu’Elle porte toujours en son impérieuse main. À ces conditions, daigne-t-Elle m'octroyer cette grâce ?
— Non.
Mais elle souriait : car elle se complaisait à entendre exalter cet air majestueux qui était sa gloire. Et Sperelli continuait de la tenter, toujours sur un ton de badinage ou de prière, en joignant à la séduction de la parole l’obsession d’un regard obstiné, subtil, pénétrant, de ce regard indéfinissable qui semble déshabiller les femmes, les voir nues à travers lès vêtements, tou cher leur peau vive.
— Je ne veux pas que vous me regardiez ainsi, fit Donna Hippolyta presque offensée, avec une rougeur légère.
Il restait peu de monde dans la tribune. Dames et messieurs se promenaient sur l'herbe, le long de la barfière, ou entouraient le cheval vainqueur, ou pariaient aux guichets des bookmakers hurlants, sous le soleil incertain qui apparaissait et disparaissait entre les clairs archipels des nuages.
— Descendons, dit-elle, sans remarquer les yeux
vigilants de Jean Rutolo, qui se tenait appuyé à la rampe de l'escalier.
“Lorsque, pour descendre, ils passèrent devant lui, André lui dit :
— Au revoir, Rutolo, à bientôt ! Nous allons courir, n'est-ce pas P
Rutolo s’inclina profondément devant Donna Hippolyta, et une flamme soudaine lui colora le visage. Il avait cru sentir dans le salut du comte une nuance de dérision. Accoudé à la rampe, il continuait de suivre des yeux le couple à travers l'enceinte. Il souffrait visiblement.
— Rutolo, prenez garde à vous! lui dit avec un sourire méchant la comtesse de Lucoli, qui descendait l'escalier de fer au bras de Philippe del Monte.
Il reçut le coup en plein cœur.
Donna Hippolyta et le comte d'Ugenta, après avoir poussé jusque sous la plate-forme des juges, revenaient vers la tribune. Hippolyta tenait le manche de son ombrelle sur l'épaule, en le faisant virer entre ses doigts; etla coupole blanche lui tournait derrière la tête comme une auréole, le flot des dentelles s’agitait et se soulevait incessamment. Au centre de ce cercle mobile, elle riait, par instants, de ce que lui disait le jeune homme; et une rougeur légère colorait encore la noble pâleur de son visage. De temps à autre, ils s'arrêtaient tous les deux.
Jean Rutolo, sous prétexte d'examiner les chevaux qui entraient dans la piste, dirigea vers eux sa lorgnette. Ses mains tremblaient. Chaque sourire, chaque geste, chaque attitude d’'Hippolyta lui donnait une atroce douleur. Lorsqu'il abaissa la lorgnette, il était blême. Dans les yeux que son aimée fixait maintenant sur André,
il avait surpris ces regards qu’il connaissait bien, ceux qui jadis l'avaient illuminé d'espérance. Il lui sembla que tout s’eftondrait autour de lui. Un long amour, tranché par ce regard, finissait irréparablement. Le soleil n’était plus le soleil ; la vie n’était plus la vie.
On allait donner le signal de la troisième course, et la tribune se repeuplait avec rapidité. Les dames montaient debout sur les banquettes. Un murmure courait le long des gradins, semblable à une brise sur un jardin en pente. La cloche sonna. Les chevaux partirent comme une volée de flèches.
— Je courrai en votre honneur, Donna Hyppolyta, lui dit André lorsqu'il prit congé d'elle pour se préparer à la course suivante, celle des « gentlemen ». Tibi, Hippolyta, semper.
Elle Jui serra la main fortement, en manière de bon augure, sans songer que Rutolo devait courir aussi. Un peu plus tard, lorsqu'elle aperçut son amant qui, tout pâle, descendait seul, la cruauté ingénue de l'indifférence régnait dans ses beaux yeux sombres. Sous l'invasion du nouvel amour, le vieil amour lui tombait de l'âme comme une dépouille inerte. Elle n’appartenait plus à cet homme; elle ne lui était plus liée par aucun lien, puisqu'elle avait cessé de l'aimer.
« Il me l’a prise », pensait Rutolo en s’acheminant vers la tribune du Jockey-Club, dans l'herbe qui lui semblait s’enfoncer sous ses pieds comme du sable. Devant lui, à peu de distance, l’autre marchait d'un pas ferme et dégagé. Dans la longue redingote grise, sa personne haute et souple avait cette élégance spéciale et inimitable que seule peut donner la race. Il fumait. Rutolo, venant par derrière, sentait à chaque bouffée l'odeur de la cigarette; et c'était pour lui une répu-
gnance insupportable, un dégoût qui lui faisait lever le cœur, comme si cette odeur eût été un poison.
Le duc de Beffi et Paul Caligaro étaient à la porte. du pesage, déjà en tenue de course. Le duc, pour éprouver l’élasticité de sa culotte de peau ou la force de ses jarrets, se penchait, avec un mouvement de gymnaste, sur ses jambes écartées. Le petit Caligaro maudissait la pluie nocturne qui avait alourdi le terrain.
— Avec Mallecho, dit-il à Sperelli, tu as beaucoup de chances.
Jean Rutolo entendit ce présage, et son cœur se serra. Il fondait sur la victoire une vague espérance. Il se représentait l'avantage que lui donneraient sur son ennemi une course gagnée et un duel heureux. Tandis qu’il changeait de vêtements, chacun de ses gestes trahissait la préoccupation.
— Voici un homme qui, avant de monter à cheval, voit le tombeau ouvert, dit le duc de Beffi en lui posant la main sur l'épaule avec un geste comique. Ecce homo novus.
André Sperelli avait en ce moment-là l'esprit gai, et il poussa un de ces francs éclats de rire qui étaient la plus séduisante effusion de sa jeunesse.
— Pourquoi riez-vous? lui demanda Rutolo, blême, hors de lui, en le fixant de dessous ses sourcils froncés.
— Ïl me semble, répliqua Sperelli sans s’émouvoir, que vous me parlez sur un ton un peu vif, mon cher.
— Eh bien?
— Pensez de mon rire ce qu'il vous plaira.
— Je pense qu'il est sot.
Sperelli bondit en avant, la cravache levée. Par
miracle, Caligaro put lui retenir le bras. D’autres paroles violentes éclatèrent. Don Marc-Antoine Spada survint et entendit l'altercation.
— Assez, mes enfants, dit-il. Vous savez tous les deux ce que vous aurez à faire demain. Pour l'instant, il s’agit de courir.
Les deux adversaires finirent de s’habiller en silence. Puis ils sortirent. Déjà le bruit de la querelle s'était répandu dans l'enceinte et montait dans les tribunes; et l’on attendait la course avec d’autant plus d’impatience. La comtesse de Lucoli, par une perfidie raftinée, annonça la chose à Donna Hippolyta Albonico. Celle-ci, sans laisser paraître le moindre trouble, répondit :
— C'est dommage. Ils paraissaient bons amis.
La nouvelle volait sur les jolies bouches féminines, en se transformant. La foule s’agitait autour des bookmakers. Mallecho, le cheval du comte d'Ugenta,.et Brummel, le cheval du marquis Rutolo, étaient favoris ; venaient ensuite Satirist, aa duc de Befi, et Carbonilla, au comte Caligaro. Cependant, les fins connaisseurs avaient peu de confiance dans les deux premiers, convaincus que l'excitation nerveuse de leurs cavaliers serait inévitablement nuisible à la course.
Mais André Sperelli était calme, presque joyeux. Le sentiment de la supériorité qu'il avait sur son adversaire lui donnait de l'assurance. D'ailleurs, son goût chevaleresque pour les aventures périlleuses, hérité d’un père byronien, lui faisait voir la situation sous un jour glorieux; et la générosité native de son sang juvénile s’éveillait en face du danger. Tout d'un coup, Donna Hippolyta Albonico s'était dressée à la cime de son âme, plus désirable et plus belle
Le cœur palpitant, il vint au devant de son cheval comme au devant d’un ami qui lui aurait apporté la nouvelle attendue d’un bonheur. Il lui caressa doucement les naseaux; et l’œil de l’animal, cet œil où la noblesse de la race allumait une flamme inextinguible, l’enivra comme un magnétique regard de femme.
— C'est une grande journée, Mailecho, murmurait-il en le flattant. Il faut vaincre!
Son entraîneur, un petit homme roux qui fixait au passage des regards aigus sur les autres chevaux tenus en main par les palefreniers, dit d'une voix rauque :
— No doubt.
Mallecho était un bai magnifique, provenant des écuries du baron de Schickler. Il unissait à l'élégance élancée des formes une extraordinaire puissance de reins. Son poil luisant et fin, sous lequel apparaissaient, au poitrail et aux flancs, les réseaux des veines, semblait exhaler du feu, tant était grande l’ardeur de sa vitalité. Très bon sauteur, il avait souvent porté son maître dans les chasses par-dessus tous les obstacles de la campagne romaine, sur n'importe quel terrain, sans se dérober jamais ni devant une triple barrière ni devant un mur, toujours à la queue des chiens, intrépidement. Un « hop! » de son cavalier l’excitait plus qu'un coup d’éperon, et une caresse le faisait frémir.
Avant de monter À cheval, André examina soigneusement la bride et les étrivières, vérifia chaque boucle et chaque sangle; puis il sauta en selle, souriant. L’entraineur témoigna sa confiance par un geste expressit, en regardant s'éloigner son maître.
Auprès des tableaux de la cote, la foule des parieurs persistait. André sentit tous les yeux fixés sur sa per— sonne. Il se tourna vers la tribune de droite pour voir
Hippolyta Albonico; mais, dans cette multitude de femmes il ne put rien distinguer. [Il salua au passage Liliane Theed, qui connaissait bien les galops de Mallecho derrière les renards et derrière les chimères. La marquise d’Ateleta, informée de l'altercation, lui fit un signe de reproche.
— Quelle est la cote de Mallecho? demanda-t-il à Ludovic Barbarisi.
Tandis qu’il gagnait le poteau du départ, il réfléchissait froidement à la méthode qu'il suivrait pour vaincre; et il considérait devant lui ses trois concurrents, calculait la force et la science de chacun. Paul Caligaro était un démon de malice, rompu comme un ockey à toutes les ruses du métier; mais, si Carbonilla avait de la vitesse, elle avait peu de résistance. Le duc de Befñi, cavalier de haute école qui avait gagné plus d’un match en Angleterre, montait un animal d’humeur difficile qui pouvait refuser l'obstacle. Jean Rutolo montait au contraire une bête excellente et bien dressée ; mais, s’il était vigoureux, il avait tropde tougue ; et puis, c'était la première fois qu'il prenait part à une course publique. De plus, il devait être dans un état de nervosité terrible, comme cela se voyait à de nombreux indices.
André pensait, en le regardant: « Sans doute, ma victoire d'aujourd'hui influera sur mon duel de demain. Ici et là, il perdra la tête. Il taut que je reste calme sur les déux terrains. » Puis il pensa encore : « Qu'est-ce qu'éprouvera dans l’âme Donna Hippolyta? » Il lui sembla qu'il y avait autour de lui un silence inaccoutumé. Il mesura de l’œil la distance qui le séparait de la première haie; il remarqua sur la piste un caillou luisant; il s’aperçut que Rutolo l'observait; 1l eut un frémissement par tout le corps.
La cloche donna le signal; mais Brummel avait pris son élan avant les autres et le départ fut jugé mauvais. La seconde fois, toujours par la faute de Brummel, il y eut encore faux départ. Sperelli et le duc de Beff échangèrent un sourire furtif.
Le troisième départ fut bon. Immédiatement, Brummel se détacha du peloton, rasant la barrière. Les trois autres chevaux suivirent en ligne pendant un moment; ils sautèrent bien la première haie, puis la seconde. Chacun des trois cavaliers jouait un jeu différent. Le duc de Beffi tâchait de se maintenir dans le peloton, pour que, devant les obstacles, Satirist fût excité par l'exemple. Caligaro modérait la fougue de Carbonilla, afin d'en ménager les forces pour les derniers cinq cents mètres. Sperelli augmentait graduellement sa vitesse, avec l'intention de rattraper son ennemi à proximité de l'obstacle le plus difficile. En effet, Mallecho prit bientôt l’avance sur ses deux compagnons et se mit à serrer Brummel de très près.
Rutolo entendit derrière lui ce galop pressant, et il fut pris d’une telle anxiété que sa vue se brouilla. Tout se confondit à ses yeux, comme s'il eût été sur le point de perdre connaissance. Il faisait un immense effort pour tenir ses éperons piqués au ventre de sa monture, saisi de terreur à la pensée que ses forces pourraient le trahir. Il avait dans les oreilles un bourdonnement confus, et, parmi ce bourdonnement, il distinguait le cri bref et sec d'André Sperelli :
— Hop! hop!
Mallecho, plus sensible à la voix qu’à toute autre excitation, dévorait l’espace intermédiaire ; il n’était plus qu’à deux ou trois longueurs de Brummel ; il allait le rejoindre et le dépasser.
— Hop!
Une haute barrière traversait la piste. Comme Rutolo avait perdu toute conscience et ne conservait qu’un furieux instinct de rester collé à son cheval et de le pousser en avant n'importe comment, il ne la vit point. Brummel sauta ; mais, mal secondé par son cavalier, il se heurta les jambes de derrière, et il retomba si mal de l’autre côté que son cavalier perdit les étriers, sans toutefois quitter la selle. Il n'en continua pas moins de courir. Maintenant, André Sperelli menait le train ; Jean Rutolo, sans avoir repris les étriers, venait second, suivi de près par Caligaro; le duc de Beffi, retardé par un refus de Satirist, venait dernier. Ils passèrent dans cet ordre sous les tribunes ; ils entendirent une clameur confuse, qui se dissipa.
Dans les tribunes, tous les esprits étaient en suspens. Quelques spectateurs signalaient à haute voix les péripéties de la course. À chaque changement dans l’ordre des chevaux, de nombreuses exclamations s’élevaient au milieu d’un long murmure ; et les dames en avaient le frisson. Donna Hippolyta Albonico, montée droite sur une banquette, appuyée aux épaules de son mari debout devant elle, regardait sens la moindre émotion apparente, avec un merveilleux empire sur elle-même ; cependant, ses lèvres trop serrées et le plissement presque imperceptible de son front auraient pu révéler l'effort à un observateur. À un certain moment, elle retira ses mains de dessus les épaules de son mari : craignait de se trahir par quelque mouvement involontaire.
— Sperelli est tombé, annonça tout haut la comiesss de Lucoli.
En sautant, Mallecho avait posé le pied à faux dans
l'herbe humide et fléchi sur les genoux ; mais il s'était immédiatement relevé. André lui avait glissé sur le cou, sans accident, et, avec une promptitude foudroyante, s'était remis en selle, pendant que Rutolo et Caligaro le rejoignaient. Brummel, tout meurtri qu'il était aux membres postérieurs, faisait des prodiges et montrait sa générosité de pur sang. Carbonilla déployait enfin toute sa vitesse, conduite par son cavalier avec un art admirable. Il y avait encore huit cents mètres environ, avant le poteau d'arrivée.
Sperelli vit que la victoire allait lui échapper ; et, pour la ressaisir, il recueillit tous ses esprits. Dressé sur lesétriers, courbé sur la crinière, 1l jetait d’instant en instant ce cri bref, sec, perçant, qui avait tant de pouvoir sur le noble animal. Tandis que Brummel et Carbonilla, fatigués par la lourdeur du terrain, perdaient de leur vigueur, Mallecho augmentait la véhémence de son élan, était sur le point de reconquérir sa place, effleurait déjà la victoire du feu de ses naseaux. Le dernier obstacle franchi, il dépassait Brummel, atteignait de la tête l'épaule de Carbonilla, A cent mètres environ du but, il rasait la barrière, filait, filait, et laissait la jument noire de Caligaro à dix longueurs en arrière. La cloche sonna ; un applaudissement retentit dans toutes les tribunes comme une sourde crépitation de grêle ; une clameur se propagea dans la foule, sur la pelouse inondée de soleil.
En rentrant au pesage, André pensait : « Aujourd’hui, la fortune est pour moi. Sera-t-elle encore pour moi demain ? » Et, sentant venir à lui le vent du triomphe, il eut contre l'obscur péril du lendemain un soulèvement de colère. Ce péril, c'était tout de suite qu’il auruit voulu l’affronter, le jour même, sur l'heure,
sans aucun délai, pour jouir d'une double victoire et mordre ensuite au fruit que lui offrirait la main d'Hippolyta. Tout son être s'enflammait d’un orgueil sauvage à la pensée de posséder par droit de conquête violente cette femme superbe. Son imagination lui représentait un bonheur nouveau pour lui, comme une volupté d’autres temps, alors que les chevaliers, dénouant les cheveux de leurs dames avec des mains homicides et caressantes, y plongeaient leur front encore mouillé par la fatigue du combat et leur bouche encore amère des injures proférées. Il était envahi de cette ivresse inexplicable que donnent à certains hommes intellectuels l'exercice de leur force physique, l’expérience de leur courage et la révélation de leur brutalité. Ce qui subsiste de la férocité originelle au fond de notre être remonte parfois à la surface avec une véhémence étrange, et, même sous la mesquine élégance de l’habit moderne, notre cœur se gonfle parfois de je ne sais quelle fureur sanguinaire et rêve de carnage. André Sperelli aspirait l’exhalaison chaude et
*îcre de son cheval, et, de tous les parfums délicats préférés par lui jusqu'alors, nul n'avait jamais donné à ses sens un plaisir plus aigu.
À peine eut-il quitté la selle, il fut entouré d’amies et d'amis qui le félicitaient. Mallecho, essoufflé, toutfumant et écumant, s’ébrouait en allongeant le cou et en secouant la bride. Ses flancs s’abaissaient et se soulevaient par un mouvement continu, si fort qu'ils semblaient éclater ; ses muscles tremblaient sous la peau comme la corde d’un arc après la détente; ses yeux dilatés et injectés de sang avaient la cruauté des yeux de fauves ; son poil, tigré maintenant de larges taches plus sombres, s’ouvrait par endroits en épis sous les
ruisseaux de sueur ; l’incessante vibration de tout son corps faisait pitié et attendrissait, comme la souffrance d'une créature humaine.
— Poor fellow ! murmura Liliane Theed.
André lui examina les genoux pour voir s’il s’était blessé dans sa chute. Les genoux étaient intacts. Alors, flattant lentement le cou de l’animal, il lui dit avec un indéfinissable accent de douceur :
— Va, Mallecho, va!
Et il le suivit des yeux pendant qu'il s réloignait.
Puis, lorsqu'il eut changé de costume, il se mit en quête de Ludovic Barbarisi et du baron de Santa- Margherita.
Tous deux acceptèrent la mission de l’assister dans son affaire avec le marquis Rutolo. Il les pria de hâter les choses.
— Réglez tout d'ici à ce soir : demain, à une heure de l'après-midi, il faut que je sois libre. Mais vous me laisserez dormir au moins jusqu’à neuf heures. Je dinerai chez la princesse de Ferentino ; puis je passerai au palais Giustiniani ; puis j'irai au cercle, mais tard. Vous savez où me trouver. Merci, mes amis, et à bientôt.
Il monta dans la tribune, mais il évita de s’approcher immédiatement de Donna Hippolyta. Il souriait de se sentir enveloppé de regards féminins. Beaucoup de belles mains se tendaient vers lui; beaucoup de belles voix l'appelaient « André », familièrement ; quelques-unes, même, y mettaient une certaine affectation. Les femmes qui avaient parié pour son cheval Jui disaient le chiffre de leur gain: dix louis, vingt louis. D’autres lui demandèrent avec curiosité :
— Vous vous battez?
Il lui semblait avoir atteint en un seul jour le sommet de la gloire mondaine. Il était sorti vainqueur d'une course héroïque ; il avait conquis une maîtresse nouvelle, magnifique et sereine comme une dogaresse ; il avait provoqué un homme en duel à mort ; et voici qu'il passait tranquille et courtois, ni plus ni moins que d'habitude, parmi les sourires de ces femmes dont il connaissait les grâces les plus secrètes. Ne voyait-il pas sur le flanc gauche d'Isotta Cellesi, à travers toute cette claire fraîcheur d’étoffes printanières, le signe blond, pareil à une petite pièce d’or ; et la poitrine incomparable de Julie Moceto, polie comme une double coupe d'ivoire, pure comme un torse antique? N’entendait-il pas dans la voix sonore de Barbarella Viti une autre voix indéfinissable, qui répétait sans cesse une parole enivrante; et dans le rire ingénu d’Aurore Seymour un autre son indéfinissable, rauque et guttural, qui rappelait un peu le ronronnement des chats près du foyer ou le roucoulement des tourterelles dans le bocage ? Ne savait-il pas les dépravations de la comtesse de Lucoli qui s’inspirait des livres galants et des pierres gravées ; et les invincibles pudeurs de Françoise Daddi qui, dans les pamoisons suprêmes, pareille à une agonisante, invoquait le nom de Dieu? Elles étaient là, presque toutes les femmes qu’il avait trompées ou qui l'avaient trompé, et elles lui souriaient.
— Voici le héros ! dit le mari d’'Hippolyta en lui tendant la main et en pressant la sienne d’une vigoureuse étreinte, avec une insolite amabilité.
— Oui, un vrai héros, ajouta Donna Hippolyta sur le ton insignifiant d’un compliment obligé, en aftectant de ne pas connaître le drame.
Sperelli s’inclina et passa outre : il éprouvait je ne sais quel embarras devant cette étrange affabilité du mari. Îl eut l’âme traversée du soupçon que ce mari lui était reconnaissant d’avoir cherché querelle à l'amant de sa femme, et la lâcheté de cet homme le fit sourire. Lorsqu'il se retourna, les regards d'Hippolyta se rencontrèrent, se mélèrent avec les siens.
Au retour, monté sur le mail-coach du prince de Ferentino, il vit Rutolo s'enfuir vers Rome dans une petite voiture à deux roues, au trot serré d’un grand cheval rouan qu'il conduisait penché en avant, la tête basse et le cigare aux dents, sans faire attention aux agents de police qui lui criaient de prendre la file. Dans le fond, Rome se dessinait en noir sur une bande de lumière jaune soufre; et, par-dessus cette bande de lumière, au sommet de la basilique de Saint-Jean, les statues se dressaient dans un ciel violet, agrandies. Alors, André se rendit bien compte de tout le mal qu'il faisait souffrir à cette âme.
Le soir, au palais Giustiniani, André dit à Hippogta Albonico :
— Il est donc entendu que demain, de deux à cinq heures, je vous attendrai.
Elle aurait voulu lui demander :
— Comment? Vous ne vous battez pas demain?
Mais elle n'osa pas.
— C'est promis, répondit-elle.
Quelques instants après, le mari s’approcha d'André et lui prit le bras, avec un empressement affectueux, pour lui demander des nouvelles de son duel. C'était un homme encore jeune, blond, élégant, aux cheveux très rares, à l’œil blanchâtre, avec deux canines en saillie hors des lèvres. Il avait un léger bégaiement.
— Eh bien ? Eh bien? C'est pour demain ?
André ne parvenait pas à vaincre sa répugnance ; et
il restait le bras pendant, pour signifier qu’il n’aimait pas cette familiarité. Lorsqu'il vit entrer le baron de Santa-Margherita, il se dégagea et dit :
— Excusez-moi, monsicur. J’ai besoin de parler à Santa-Margherita.
Le baron l'accueillit par cette phrase :
— Tout est réglé.
— Bien. Pour quelle heure ?
— Pour dix heures et demie, à la villa Sciarra. Épée et gant de salle. A outrance.
— Qui sont les deux autres témoins ?
— Robert Casteldieri et Charles de Souza. Nous avons vite expédié l'affaire, en évitant les formalités. Rutolo avait déjà choisi ses témoins. Nous avons rédigé le procès-verbal au cercle, sans discussion. Tâche de ne pas te coucher trop tard, je t'en prie. Tu dois être fatigué.
Par insouciance, en sortant du palais Giustiniani, André alla au Cercle des Chasses et se mit à jouer avec les « sportsmen » .napolitains. Vers deux heures du matin, Santa-Margherita vint le surprendre, lé contraignit à quitter la salle de jeu et voulut le reconduire à pied jusqu’au palais Zuccari.
— Mon cher, lui remontrait-il en chemin, tu es trop téméraire. En ces occasions-là, une imprudence peut être fatale. Pour conserver sa vigueur intacte, un bon tireur doit prendre autant de soin de sa personne qu'en prend un bon ténor pour conserver sa voix. Le poignet est aussi délicat que le larynx ; les articulations des jambes sont aus:i délicates que les cordes vocales. Le mécanisme se ressent du moindre désordre : l'instrument se fausse et n’obéit plus. Après une nuit d'amour, de jeu ou de débauche, l'épée de Camille
Agrippa lui-même ne saurait plus aller droit au but, ses parades ne pourraient plus être exactes et rapides. Or, une erreur d’un millimètre suffit pour qu'on reçoive trois pouces de fer dans le corps.
Ils étaient à l'entrée de la rue des Condotti et ils voyaient, dans le fond, la place d'Espagne illuminée par la pleine lune, l'escalier inondé de blancheur, la Trinité des Monts dressée dans l’azur suave.
— Sans doute, continua le baron, tu as beaucoup d'avantages sur ton adversaire : entre autres, le sangfroid et la pratique du terrain. Je t'ai vu à Paris contre Gavaudan. Tu te souviens? Un grand et beau duel! Tu t'es battu comme un dieu.
André se mit à rire de satisfaction. L’éloge donné par cet insigne duelliste lui gonflait le cœur d’orgueil, lui mettait dans les nerfs une surabondance de force. Instinctivement, il serrait sa canne entre ses doigts et esquissait la répétition du coup fameux qui avait transpercé le bras du marquis de Gavaudan, le 12 décembre 1885.
— C'était, dit-il, une riposte droite après parade de contre de tierce.
Le baron reprit :
— Sur la planche, Rutolo est un tireur prudent; sur le terrain, il s’emballe. Il ne s’est battu qu'une seule fois, avec mon cousin Cassibile, et cela ne lui a pas réussi. En attaquant, il fait un grand abus de « une, deux », et de « une, deux, trois ». Les coups d’arrêt et les coups avec demi-volte! pourront te servir. Jus-
1. Inquartata, coup abandonné par l'escrime française et conservé par l’escrime italienne : on se jette de côté, en pivotant sur le pied droit, et on tend le fer.
tement, c'est par un coup avec demi-volte qu’à la seconde reprise mon cousin j'a touché. Et c’est ton fort, ces coups-là. Aïe donc l'œil toujours ouvert, et tâche de garder ta distance. Tu feras bien de ne pas oublier que tu as en face de toi un homme à qui tu as pris, dit-on, sa maîtresse, et sur qui tu as levé la cravache.
Ils arrivaient à la place d'Espagne. La Barcaccia faisait un clapotement rauque et étouffé, luisante sous la lune qui s’y réflétait du haut de la colonne chrétienne. Quatre ou cinq voitures publiques stationnaient à la file, avec leurs lanternes allumées. De la rue du Babuino venaient un tintement de clochettes et une sourde rumeur de pas, comme d’un troupeau qui chemine.
Au bas de l'escalier, le baron prit congé :
— Adieu. À demain. Je viendrai avec Ludovic quelques minutes avant neuf heures. Tu feras un petit assaut pour te dérouiller. Je me charge du médecin. Va; dors un bon somme.
André se mit à monter l'escalier. Au premier terre-
plein, il s'arrêta pour écouter le tintement de clochettes qui s’approchait. À vrai dire, il se sentait un peu las et même un peu triste, au fond du cœur. Après la surexcitation que lui avaient mise dans le sang cette conversation d'escrime et ce rappel de sa bravoure, une sorte d'inquiétude l’envahissait, confuse encore, mêlée de doute et de mécontentement. Ses nerfs, trop tendus pendant cette journée violente et fiévreuse, se relâchaient enfin sous la clémence de la nuit printanière. « Pourquoi, sans passion, par simple caprice, par pure vanité, par pure arrogance, avait-il pris plaisir à éveiller une haine et à meurtrir un cœur d'homme? » La pensée de l’horrible douleur qui
devait torturer son ennemi lui inspira une sorte de pitié, dans cette nuit si douce. L'image d'Hélène lui traversa l'âme comme un éclair; sa mémoire lui représenta les angoisses endurées un an auparavant, lorsqu'il l'avait perdue, et les jalousies, et les colères, et les découragements indicibles. — Alors aussi les nuits étaient lim- . pides, tranquilles, sillonnées de parfums; et pourtant, comme elles lui pesaient! — Il aspira l'air, où montaient les haleines des roses fleuries dans les petits jardins latéraux; et il regarda en bas, sur la place, le troupeau qui passait.
L’épaisse toison blanchâtre des brebis serrées s’avançait avec une fluctuation continue, en une seule masse mobile, pareille à une eau fangeuse qui aurait inondé le pavé. Quelques bêlements grêles se mêlaient au tintement des clochettes; d’autres bêlements, plus grêles, plus timides, leur répondaient; de temps à autre les bergers, chevauchant par derrière et sur les flancs, jetaient un cri et allongeaient leur gaule. Et la lune donnait à ce passage de moutons au milieu de la grande cité endormie un mystère de chose vue en rêve.
André se rappela une nuit sereine de février, où, en sortant d'un bal à l'ambassade d’Angleterre, Hélène et lui avaient rencontré, dans la rue du Vingt-Septembre, un troupeau qui avait obligé leur voiture à s'arrêter. Hélène, penchée à la glace, regardait les brebis passer contre les roues et montrait du doigt les petits agneaux, avec une allégresse enfantine; et il tenait son visage à côté du visage d'Hélène, les yeux à demi fermés, attentif au piétinement, aux bêlements, au tintement des clochettes.
Pourquoi tous ces souvenirs d'Hélène lui revenaientils maintenant à l'esprit — Il se remit à monter
lentement. La montée lui fit mieux sentir le poids de sa lassitude ; ses genoux pliaient sous lui. Soudain, l'idée de la mort jaillit dans son âme comme un éclair. « Si J'étais tué? Si Je recevais une mauvaise blessure qui me rendrait infirme pour la vie? » Son avidité de vivre et de jouir s’insurgea contre cette pensée lugubre. Il se dit à lui-même: « Il faut vaincre. » Et il vit tous les avantages que lui procurerait cette sc— conde victoire : le prestige du succès, la gloire de la prouesse, les baisers d'Hippolyta, de nouvelles amours, de nouveaux plaisirs, de nouveaux caprices.
Alors, maîtrisant toute agitation, il se rappela ce que réclamait l'hygiène de sa force. Il dormit jusqu’au moment où 1l fut réveillé par l’arrivée de ses témoins ; il prit sa douche habituelle ; il fit étendre sur le plancher la bande de linoleum ; et il invita Santa-Margherita à Jui servir un moment de plastron, puis Barbarisi à faire un court assaut, pendant lequel il exécuta avec précision plusieurs coups d'arrêt.
— Excellent poignet, dit le baron en le félicitant.
Après l'assaut, Sperelli prit deux tasses de thé et quelques biscuits. Il choisit un pantalon très large, une paire de chaussures commodes à talons très bas, une chemise peu empesée ; il prépara son gant, le mouillant légèrement sur la paume et le parsemant de résine pulvérisée; il y adapta une courroie de cuir pour attacher la garde au poignet; il examina la lame et la pointe des deux épées; il n’oublia aucune précaution, aucune minutie.
Quand il fut prêt :
— Partons, dit-il. Il serait bon d'arriver au rendezvous avant les autres. Et le médecin ?
— Il nous attend là-bas.
Dans l'escalier, André rencontra le duc de Grimiti, venu de la part de la marquise d’Ateleta.
— Je vous suivrai jusqu'à la villa, dit le duc, et je rapporterai immédiatement les nouvelles à Françoise.
Ils descendirent tous ensemble. Le duc monta dans son buggy en saluant. Les autres montèrent dans une voiture fermée. André n’affectait pas la bonne humeur : faire des mots avant un duel grave lui semblait d’un goût détestable; mais il était fort tranquille. Il fumait en écoutant Santa-Margherita et Barbarisi discuter, à propos d'un cas récent, s’il était licite ou non d’user de la main gauche contre l'adversaire. De temps à autre, 1l se penchait à la portière pour regarder dans la rue.
Rome, en cette matinée de mai, resplendissait sous la caresse du soleil. Le long du trajet, une fontaine illuminait de son rire argentin une petite place encore plongée dans l'ombre; la grande porte d’un palais laissait voir le fond d'une cour ornée de portiques et de statues; aux architraves baroques d'une église en travertin pendaient les tentures du mois de Marie. Sur Je pont, le Tibre apparut, miroitant, fuyant parmi les maisons verdâtres vers l'île de Saint-Bartholomée. Après une montée courte, toute la ville se découvrit, immense, auguste, radieuse, hérissée de campaniles, de colonnes et d’obélisques, couronnée de coupoles et de rotondes, nettement gravée en plein azur .comme une citadelle.
— Ave, Roma, moriturus te salutat ! fit André Sperell, en jetant le bout de sa cigarette.
Et il ajouta :
— En vérité, mes chers amis. un coup d'épée m'ennuierait fort ce matin.
Ils étaient dans la villa Sciarra, déjà déshonorée à demi par les constructeurs de maisons neuves ; et ils suivaient une avenue de lauriers hauts et sveltes, entre deux haïes de roses. Santa-Margherita, mettant la tête à la portière, vit une autre voiture arrêtée devant la villa, sur l'esplanade, et dit :
— Îls nous attendent.
Il regarda sa montre. Ils étaient de dix minutes en avance sur l'heure fixée. Santa-Margherita fit arrêter la voiture et se dirigea vers les adversaires avec le second témoin et le chirurgien. André attendit dans l'avenue. Mentalement, il se mit à détailler certains moyens d'attaque et de défense dont il espérait le suc cès ; mais les merveilles errantes de la lumière et de l'ombre dans l’entrelacement des lauriers lui donnaient des distractions. Tandis que son âme méditait la blessure à faire, ses regards s’attachaient à l’aspect des rameaux agités par la brise matinale ; et les arbres, suaves comme dans les amoureuses allégories de Pétrarque, soupiraient sur cette tête préoccupée du coup mortel,
Barbarisi vint l’appeler en disant :
— Tout est préparé. Le gardien a ouvert la villa. Nous avons à notre disposition les chambres du rezde-chaussée ; ce sera très commode. Viens te désha— biller.
André le suivit. Pendant qu’il se déshabillait, les deux médecins ouvraient leurs trousses, où reluisaient les petits instruments d'acier. L'un, jeune encore, était pâle, chauve, avec des mains féminines, une bouche un peu dure, une contraction continuelle et très visible dans la mâchoire inférieure extraordinai— rement développée. L'autre était un homme déjà
mûr, membru, avec une face tachetée de lentilles, une barbe roussâtre, un cou de taureau. Le premier semblait l’antithèse physique du second ; et cette diversité sollicitait l’attention curieuse de Sperelli. Ils préparaient sur une table les bandages et l’eau phéniquée pour désinfecter les lames. L’odeur de l'acide se répandait dans la chambre.
Quand Sperelli se fut apprêté, il sortit sur l'esplanade avec son témoin et les médecins. Encore une fois, le spectacle de Rome à travers les lauriers attira ses regards et lui fit palpiter le cœur. L’impatience l'envahit. Il aurait voulu être déjà en garde et entendre le commandement de l'attaque. Il lui semblait avoir dans la main le coup décisit, la victoire.
— Tu es prêt ? lui demanda Santa-Margherita en venant à sa rencontre.
— Oui, prêt.
Le terrain choisi, sur le flanc de la villa, était à l'ombre, semé de sable fin et battu. Déjà Rutolo se tenait à l’autre extrémité, avec Robert Casteldieri et Charles de Souza. Chacun avait pris un air grave, presque solennel. Les deux adversaires furent placés en face l’un de l’autre. Ils se regardèrent. Santa-Margherita, qui avait la direction du combat, s’aperçut que la chemise de Rutolo était fortement empesée, trop raide, avec un col trop haut ; et il en fit l'observation au témoin Casteldieri. Casteldieri échangea quelques mots avec son client; et Sperelli vit soudain le feu monter au visage de Rutolo, qui enleva sa chemise d'un geste résolu. Lui-même, avec une tranquillité froide, suivit cet exemple ; il releva son pantalon; il prit des mains de Santa-Margherita le gant, la courroie et l'épée ; il s’arma très soigneusenent, puis agita
son arme pour s'assurer qu'il l'avait bien en main. Dans ce mouvement, son biceps saillit, très visible, dénotant un long exercice du bras et la vigueur acquise. |
Quand les deux adversaires allongèrent leurs épées pour prendre la distance, celle de Rutolo oscillait dans sa main convulsée. Après les paroles d'usage sur la loyauté du combat, le baron de Santa-Margherita commanda d’une voix vibrante et virile :
— Messieurs, en garde !
Les deux adversaires tombèrent en garde simultanément, Rutolo en battant du pied, Sperelll en fléchissant avec légèreté. Rutolo était de stature moyenne, très fluet, tout nerfs, avec une figure olivâtre à laquelle donnaient de la hardiesse les moustaches relevées en croc et la petite mouche pointue sur le menton, à la manière de Charles I‘ dans les portraits de Van Dyck. Sperelli était plus haut de taille, plus élancé, plus correct, très beau d’attitude, tranquille et bien d'aplomb dans un équilibre de grâce et de force ; et toute sa personne exprimait un dédain de grand seigneur. Ils se regardaient l’un l’autre dans les yeux ; et chacun éprouvait intérieurement un indéfinissable frisson à la vue de cette chair nue contre laquelle il pointait sa lame fine. Dans le silence, on entendait le frais murmure de la fontaine mêlé aw frôlement de la brise sur les rosiers grimpants, où tremblotaient d'innombrables roses blanches et jaunes.
— Âllez ! commanda le baron.
André Sperelli attendait de Rutolo une attaque impétueuse ; mais celui-ci ne bougea pas. Pendant une minute, ils restèrent tous deux à s’étudier, sans prendre le contact du fer, presque immobiles. Sperelli,
fléchissant plus encore sur les jarrets, en garde basse, se découvrit tout à fait pour mettre l'épée en tierce, et provoqua son adversaire par l'insolence de ses yeux et par un appel du pied. Rutolo fit un pas en avant, avec une feinte de coup droit qu'il accompagna d'un cri, à la manière de certains tireurs siciliens, et le combat commença.
Sperelli n’engageait aucune action décisive, se contentant presque toujours de parer, contraignant son adversaire à découvrir toutes ses intentions, à épuiser tous ses moyens, à déployer toutes les variétés de son jeu. Ses parades nettes et rapides, sans rompre, avaient une admirable précision, comme s'il eût été sur la planche, dans une séance d'escrime, en face d’un fleuret moucheté. Rutolo attaquait au contraire avec ardeur, accompagnant chaque coup d'un cri étouffé semblable à celui des bûcherons qui manient la hache.
— Halte! commanda Santa-Margherita, dontles yeux attentifs ne perdaient aucun mouvement des deux épées.
Et il s’approcha de Rutolo.
— Vous êtes touché, dit-il, si je ne me trompe.
En effet, Rutolo avait une éraflure à l’avant-bras, mais si légère qu'il n’y eut pas même besoin de taffetas. Cependant il haletait; et sa pâleur extrême, mate jusqu'à la lividité, manifestait sa colère contenue. Sperelli, souriant, dit tout bas à Barbarisi :
— Maintenant, je connais mon homme. Je lui mettrai un œillet sous le sein droit. Regarde bien la seconde reprise.
Sans y faire attention, il avait posé à terre la pointe de son épée. Le docteur chauve, l’homme à la grande mâchoire, s’approcha avec une éponge imbibée d’eau phéniquée et désinfecta de nouveau la lame.
— Par Dieu! murmura André à Barbarisi. Il m'a tout l'air d’un jeteur de sorts. Ma lame va se casser.
Un merle sifila dans les arbres. Çà et là, sur les rosiers, une rose s’effeuillait et se dispersait à la brise. Quelques nuages bas montaient à la rencontre du soleil, légers, pareils à des toisons, et se dissolvaient en flocons, et se dissipaient doucement.
— En garde!
Rutolo, conscient de son infériorité, résolut désespérément de gêner le jeu de son adversaire en l'attaquant de très près, en raccourcissant la distance jusqu’au corps-à-corps, et en lui coupant ainsi toute continuité d'action. Pour cela, il avait l'avantage de la petite taille, d’un corps agile, mince, flexible, qui offrait très peu de cible aux coups.
— Allez!
Sperelli prévoyait déjà que Rutolo avancerait de cette façon, avec ses feintes ordinaires. Il se tenait en garde, arqué comme une arbalète prête à la détente, guettant le moment.
— Halte! cria Santa-Margherita.
La poitrine de Rutolo saignait un peu. L’épée avait pénétré sous le sein droit, presque jusqu'à la côte. Les médecins accoururent. Mais le blessé, d’une voix rude où l’on sentait un tremblement de colère, dit aussitôt à Casteldieri :
— Ce n'est rien. Je veux continuer.
Il refusa d'entrer dans la villa pour le pansement. Le docteur chauve, après avoir pressé le petit trou à peine saignant et y avoir fait un lavage antiseptique, appliqua un simple morceau de sparadrap et dit :
— Vous pouvez continuer.
Sur l'invitation de Casteldieri, le baron commanda sans tarder la troisième reprise.
— En garde!
Sperelli s’aperçut du péril. Devant lui son adversaire, tout ramassé sur les jarrets, pour ainsi dire masqué derrière la pointe de sa lame, paraissait résolu à un suprême effort. Ses yeux avaient un éclat singulier, et, par l'excessive tension des muscles, sa cuisse gauche tremblait fortement. Cette fois, pour éviter le choc, André se préparait à se jeter de côté et à répéter le coup décisif qui avait réussi à Cassibile ; le disque blanc de sparadrap sur la poitrine de son adversaire lui servait de cible. C'était là qu'il voulait toucher encore, mais pour rencontrer l’espace intercostal et non plus la côte. Aux alentours, le silence semblait plus profond ; tous les assistants comprenaient la volonté homicide qui animait ces deux hommes; et ils étaient pris d'angoisse, ils avaient le cœur serré, à la pensée qu'il leur faudrait peut-être rapporter chez lui un mort ou un mourant. Le soleil, voilé par les nuages moutonnants, épanchait une lumière presque laitcuse ; tour à tour, les plantes bruissaient et cessalent de bruire ; le merle continuait à siffler, invisible.
— Allez !
Rutolo chargea son adversaire, avec deux tours d'épée et un coup de seconde. Sperelli para et riposta, en rompant d'une semelle. Rutolo, furieux, avançait avec des coups très rapides, presque tous dans la ligne basse, sans plus les accompagner de cris. Devant cette furie, Sperell ne se déconcertait point ; il tâchait d'éviter le corps-à-corps, parait vigoureusement et ripostait avec tant de rudesse qu'il aurait pu chaque fois traverser son ennemi de part en part. La cuisse de Rutolo saisnait près de l’aine.
— Halte ! cria Santa-Margherita, dès qu’il s’en aperçut.
Mais, au même instant, Sperelli parait en quarte basse, ne trouvait plus le fer de Rutolo et recevait le coup en pleine poitrine. Il tomba défaillant dans les bras de Barbarisi. |
— Plaie pénétrante de poitrine, au niveau du quatrième espace intercostal gauche, intéressant superficiellement le poumon, annonça le chirurgien à cou de taureau, dans la chambre où l’on avait transporté le blessé. |